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Histoire (Hérodote)/Trad. Larcher, 1850/Livre II

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Traduction par Pierre-Henri Larcher.
Charpentier (Tome 1p. 133-232).


LIVRE SECOND.

EUTERPE.


Égypte. — Isis. — Oracle de Dodone. — Sésostris. — Rhampsinite. — Héliopotis. — Éléphantine. — Le Nil. — Embaumements. — Sépultures. — Les douze rois. — Psammitichus. — Wecos. — Psammis. — Apriès. — Amasis, etc.

I. Cambyse, fils de Cyrus et de Cassandane, fille de Pharnaspes, monta sur le trône après la mort de son père. Cassandane étant morte avant Cyrus, ce prince avait été tellement affligé de sa perte, qu’il avait ordonné à tous ses sujets d’en porter le deuil.

Cambyse se disposa à marcher contre les Égyptiens avec les troupes qu’il leva dans ses États, auxquelles il joignit celles des Ioniens et des Éoliens, qu’il regardait comme esclaves de son père.

II. Les Égyptiens se croyaient, avant le règne de Psammitichus, le plus ancien peuple de la terre. Ce prince ayant voulu savoir, à son avènement à la couronne, quelle nation avait le plus de droit à ce titre, ils ont pensé, depuis ce temps-là, que les Phrygiens étaient plus anciens qu’eux, mais qu’ils l’étaient plus que toutes les autres nations. Les recherches de ce prince ayant été jusqu’alors infructueuses, voici les moyens qu’il imagina : il prit deux enfants de basse extraction nouveau-nés, les remit à un berger pour les élever parmi ses troupeaux, lui ordonna d’empêcher qui que ce fût de prononcer un seul mot en leur présence, de les tenir enfermés dans une cabane dont l’entrée fût interdite à tout le monde, de leur amener, à des temps fixes, des chèvres pour les nourrir, et, lorsqu’ils auraient pris leur repas, de vaquer à ses autres occupations. En donnant ces ordres, ce prince voulait savoir quel serait le premier mot que prononceraient ces enfants quand ils auraient cessé de rendre des sons inarticulés. Ce moyen lui réussit. Deux ans après que le berger eut commencé à en prendre soin, comme il ouvrait la porte et qu’il entrait dans la cabane, ces deux enfants, se traînant vers lui, se mirent à crier : Bécos, en lui tendant les mains. La première fois que le berger les entendit prononcer cette parole, il resta tranquille ; mais ayant remarqué que, lorsqu’il entrait pour en prendre soin, ils répétaient souvent le même mot, il en avertit le roi, qui lui ordonna de les lui amener.

Psammitichus les ayant entendu parler lui-même, et s’étant informé chez quels peuples on se servait du mot bécos[1], et ce qu’il signifiait, il apprit que les Phrygiens appelaient ainsi le pain. Les Égyptiens, ayant pesé ces choses, cédèrent aux Phrygiens l’antériorité, et les reconnurent pour plus anciens qu’eux[2].

III. Les prêtres de Vulcain m’apprirent à Memphis que ce fait arriva de cette manière ; mais les Grecs mêlent à ce récit un grand nombre de circonstances frivoles, et, entre autres, que Psammitichus fit nourrir et élever ces enfants par des femmes à qui il avait fait couper la langue. Voilà ce qu’ils me dirent sur la manière dont on éleva ces enfants.

Pendant mon séjour à Memphis, j’appris encore d’autres choses dans les entretiens que j’eus avec les prêtres de Vulcain ; mais comme les habitants d’Héliopolis passent pour les plus habiles de tous les Égyptiens, je me rendis ensuite en cette ville, ainsi qu’à Thèbes, pour voir si leurs discours s’accorderaient avec ceux des prêtres de Memphis. De tout ce qu’ils me racontèrent concernant les choses divines, je ne rapporterai que les noms des dieux, étant persuadé que tous les hommes en ont une égale connaissance ; et si je dis quelque chose sur la religion, ce ne sera qu’autant que je m’y verrai forcé par la suite de mon discours.

IV. Quant aux choses humaines, ils me dirent tous unanimement que les Égyptiens avaient inventé les premiers l’année, et qu’ils l’avaient distribuée en douze parties, d’après la connaissance qu’ils avaient des astres. Ils me paraissent en cela beaucoup plus habiles que les Grecs, qui, pour conserver l’ordre des saisons, ajoutent au commencement de la troisième année un mois intercalaire ; au lieu que les Égyptiens font chaque mois de trente jours, et que tous les ans ils ajoutent à leur année cinq jours surnuméraires, au moyen de quoi les saisons reviennent toujours au même point. Ils me dirent aussi que les Égyptiens s’étaient servis les premiers des noms des douze dieux, et que les Grecs tenaient d’eux ces noms ; qu’ils avaient les premiers élevé aux dieux des autels, des statues et des temples, et qu’ils avaient les premiers gravé sur la pierre des figures d’animaux ; et ils m’apportèrent des preuves sensibles que la plupart de ces choses s’étaient passées de la sorte. Ils ajoutèrent que Ménès[3] fut le premier homme qui eût régné en Égypte ; que de son temps toute l’Égypte, à l’exception du nome Thébaïque, n’était qu’un marais ; qu’alors il ne paraissait rien de toutes les terres qu’on y voit aujourd’hui au-dessous du lac Mœris, quoiqu’il y ait sept jours de navigation depuis la mer jusqu’à ce lac, en remontant le fleuve.

V. Ce qu’ils me dirent de ce pays me parut très-raisonnable. Tout homme judicieux qui n’en aura point entendu parler auparavant remarquera en le voyant que l’Égypte, où les Grecs vont par mer, est une terre de nouvelle acquisition, et un présent du fleuve ; il portera aussi le même jugement de tout le pays qui s’étend au-dessus de ce lac jusqu’à trois journées de navigation, quoique les prêtres ne m’aient rien dit de semblable : c’est un autre présent du fleuve. La nature de l’Égypte est telle, que, si vous y allez par eau, et que, étant encore à une journée des côtes, vous jetiez la sonde en mer, vous en tirerez du limon à onze orgyies de profondeur : cela prouve manifestement que le fleuve a porté de la terre jusqu’à cette distance.

VI. La largeur de l’Égypte, le long de la mer, est de soixante schènes, à la prendre, selon les bornes que nous lui donnons, depuis le golfe Plinthinètes jusqu’au lac Serbonis[4], près duquel s’étend le mont Casius.

Les peuples qui ont un territoire très-petit le mesurent par orgyies ; ceux qui en ont un plus grand le mesurent par stades ; ceux qui en ont un encore plus étendu se servent de parasanges ; ceux enfin dont le pays est très-considérable font usage du schène. La parasange vaut trente stades, et chaque schène, mesure usitée chez les Egyptiens, en comprend soixante. Ainsi, l’Égypte pourrait avoir d’étendue, le long de la mer, trois mille six cents stades.

VII. De là jusqu’à Héliopolis, par le milieu des terres, l’Égypte est large et spacieuse, va partout un peu en pente, est bien arrosée, et pleine de fange et de limon. En remontant de la mer à Héliopolis, il y a à peu près aussi loin que d’Athènes, en partant de l’autel des douze dieux[5], au temple de Jupiter Olympien[6], à Pise. Si l’on vient à mesurer ces deux chemins, on trouvera une légère différence, qui les empêchera d’être égaux par la longueur, et qui n’excède pas quinze stades : il ne s’en faut en effet que de quinze stades qu’il n’y en ait de Pise à Athènes quinze cents ; et de la mer à Héliopolis il y en a quinze cents juste.

VIII. En allant d’Héliopolis vers le haut du pays, l’Égypte est étroite ; car, d’un côté, la montagne d’Arabie, qui la borde, tendant du septentrion vers le midi et le notus, prend toujours, en remontant, sa direction vers la mer Érythrée. On y voit les carrières où ont été taillées les pyramides de Memphis. C’est là que la montagne, cessant de s’avancer, fait un coude vers le pays dont je viens de parler ; c’est là que se trouve sa plus grande longueur : de l’orient à l’occident elle a, à ce que j’ai appris, deux mois de chemin, et son extrémité orientale porte de l’encens.

De l’autre côté l’Égypte est bornée, vers la Libye, par une montagne de pierre couverte de sable, sur laquelle on a bâti les pyramides. Elle s’étend le long de l’Égypte de la même manière que cette partie de la montagne d’Arabie qui se porte vers le midi.

Ainsi le pays, en remontant depuis Héliopolis, quoiqu’il appartienne à l’Égypte, n’est pas d’une grande étendue ; il est même fort étroit pendant environ quatre jours de navigation. Une plaine sépare ces montagnes : dans les endroits où elle a le moins de largeur, il m’a paru qu’il y avait environ deux cents stades, et rien de plus, de la montagne d’Arabie à celle de Libye ; mais au delà l’Égypte commence à s’élargir. Tel est l’état naturel de ce pays.

IX. D’Héliopolis à Thèbes, on remonte le fleuve pendant neuf jours ; ce qui fait quatre mille huit cent soixante stades, c’est-à-dire quatre-vingt-un schènes. Si l’on ajoute ensemble ces stades, on aura, pour la largeur de l’Égypte le long de la mer, trois mille six cents stades, comme je l’ai déjà dit ; depuis la mer jusqu’à Thèbes, six mille cent vingt stades[7], et mille huit cents de Thèbes à Éléphantine.

X. La plus grande partie du pays dont je viens de parler est un présent du Nil, comme le dirent les prêtres, et c’est le jugement que j’en portai moi-même. Il me paraissait en effet que toute cette étendue de pays que l’on voit entre ces montagnes, au-dessus de Memphis, était autrefois un bras de mer, comme l’avaient été les environs de Troie, de Teuthranie, d’Éphèse, et la plaine de Méandre, s’il est permis de comparer les petites choses aux grandes ; car, de tous les fleuves qui ont formé ces pays par leurs alluvions, il n’y en a pas un qui, par l’abondance de ses eaux, mérite d’être comparé à une seule des cinq bouches du Nil. Il y a encore beaucoup d’autres rivières qui sont inférieures à ce fleuve, et qui cependant ont produit des effets considérables. J’en pourrais citer plusieurs, mais surtout l’Achéloüs, qui, traversant l’Acarnanie, et se jetant dans la mer où sont les Échinades, a joint au continent la moitié de ces îles.

XI. Dans L’Arabie, non loin de l’Égypte, s’étend un golfe long et étroit, comme je le vais dire, qui sort de la mer Érythrée. De l’enfoncement de ce golfe à la grande mer, il faut quarante jours de navigation pour un vaisseau à rames. Sa plus grande largeur n’est que d’une demi-journée de navigation. On y voit tous les jours un flux et un reflux. Je pense que l’Égypte était un autre golfe à peu près semblable, qu’il sortait de la mer du Nord (la Méditerranée), et s’étendait vers l’Éthiopie ; que le golfe Arabique, dont je vais parler, allait de la mer du Sud (la mer Rouge) vers la Syrie ; et que ces deux golfes n’étant séparés que par un petit espace, il s’en fallait peu que, après l’avoir percé, ils ne se joignissent par leurs extrémités. Si donc le Nil pouvait se détourner dans ce golfe Arabique, qui empêcherait qu’en vingt mille ans il ne vînt à bout de le combler par le limon qu’il roule sans cesse ? Pour moi, je crois qu’il y réussirait en moins de dix mille. Comment donc ce golfe égyptien dont je parle, et un plus grand encore, n’aurait-il pas pu, dans l’espace de temps qui a précédé ma naissance, être comblé par l’action d’un fleuve si grand et si capable d’opérer de tels changements ?

XII. Je n’ai donc pas de peine à croire ce qu’on m’a dit de l’Égypte ; et moi-même je pense que les choses sont certainement de la sorte, en voyant qu’elle gagne sur les terres adjacentes, qu’on y trouve des coquillages sur les montagnes, qu’il en sort une vapeur salée qui ronge même les pyramides, et que cette montagne, qui s’étend au-dessus de Memphis, est le seul endroit de ce pays où il y ait du sable. Ajoutez que l’Égypte ne ressemble en rien ni à l’Arabie, qui lui est contiguë, ni à la Libye, ni même à la Syrie ; car il y a des Syriens qui habitent les côtes maritimes de l’Arabie. Le sol de l’Égypte est une terre noire, crevassée et friable, comme ayant été formée du limon que le Nil y a apporté d’Éthiopie, et qu’il y a accumulé par ses débordements ; au lieu qu’on sait que la terre de Libye est plus rougeâtre et plus sablonneuse, et que celle de l’Arabie et de la Syrie est plus argileuse et plus pierreuse.

XIII. Ce que les prêtres me racontèrent de ce pays est encore une preuve de ce que j’en ai dit. Sous le roi Mœris, toutes les fois que le fleuve croissait seulement de huit coudées, il arrosait l’Égypte au-dessous de Memphis ; et, dans le temps qu’ils me parlaient ainsi, il n’y avait pas encore neuf cents ans que Mœris était mort : mais maintenant, si le fleuve ne monte pas de seize coudées, ou au moins de quinze, il ne se répand point sur les terres. Si ce pays continue à s’élever dans la même proportion, et à recevoir de nouveaux accroissements, comme il a fait par le passé, le Nil ne le couvrant plus de ses eaux, il me semble que les Égyptiens qui sont au-dessous du lac Moeris, ceux qui habitent les autres contrées, et surtout ce qu’on appelle le Delta, ne cesseront d’éprouver dans la suite le même sort dont ils prétendent que les Grecs sont un jour menacés ; car, ayant appris que toute la Grèce est arrosée par les pluies, et non par les inondations des rivières, comme leur pays, ils dirent que si les Grecs étaient un jour frustrés de leurs espérances, ils courraient risque de périr misérablement de faim[8]. Ils voulaient faire entendre par là que si, au lieu de pleuvoir en Grèce, il survenait une sécheresse, ils mourraient de faim, parce qu’ils n’ont d’autre ressource que l’eau du ciel.

XIV. Cette réflexion des Égyptiens sur les Grecs est juste ; mais voyons maintenant à quelles extrémités ils peuvent se trouver réduits eux-mêmes. S’il arrivait, comme je l’ai dit précédemment, que le pays situé au-dessous de Memphis, qui est celui qui prend des accroissements, vînt à s’élever proportionnellement à ce qu’il a fait par le passé, ne faudrait-il pas que les Égyptiens qui l’habitent éprouvassent les horreurs de la famine, puisqu’il ne pleut point en leur pays, et que le fleuve ne pourrait plus se répandre sur leurs terres ? Mais il n’y a personne maintenant dans le reste de l’Égypte, ni même dans le monde, qui recueille les grains avec moins de sueur et de travail. Ils ne sont point obligés de tracer avec la charrue de pénibles sillons, de briser les mottes, et de donner à leurs terres les autres façons que leur donnent le reste des hommes ; mais lorsque le fleuve a arrosé de lui-même les campagnes, et que les eaux se sont retirées, alors chacun y lâche des pourceaux, et ensemence ensuite son champ. Lorsqu’il est ensemencé, on y conduit des bœufs ; et, après que ces animaux ont enfoncé le grain en le foulant aux pieds, on attend tranquillement le temps de la moisson. On se sert aussi de bœufs pour faire sortir le grain de l’épi, et on le serre ensuite.

XV. Les Ioniens ont une opinion particulière sur ce qui concerne l’Égypte : ils prétendent qu’on ne doit donner ce nom qu’au seul Delta, depuis ce qu’on appelle l’Échauguette de Persée, le long du rivage de la mer, jusqu’aux Tarichées de Péluse, l’espace de quarante schènes ; qu’en s’éloignant de la mer l’Égypte s’étend, vers le milieu des terres, jusqu’à la ville de Cercasore, où le Nil se partage en deux bras, dont l’un se rend à Péluse, et l’autre à Canope. Le reste de l’Égypte, suivant les mêmes Ioniens, est en partie de la Libye, et en partie de l’Arabie. En admettant cette opinion, il serait aisé de prouver que, dans les premiers temps, les Égyptiens n’avaient point de pays à eux : car le Delta était autrefois couvert par les eaux, comme ils en conviennent eux-mêmes, et comme je l’ai remarqué ; et ce n’est, pour ainsi dire, que depuis peu de temps qu’il a paru. Si donc les Égyptiens n’avaient point autrefois de pays, pourquoi ont-ils affecté de se croire les plus anciens hommes du monde ? Et qu’avaient-ils besoin d’éprouver des enfants, afin de s’assurer quelle en serait la langue naturelle ? Pour moi, je ne pense pas que les Égyptiens n’ont commencé d’exister qu’avec la contrée que les Ioniens appellent Delta, mais qu’ils ont toujours existé depuis qu’il y a des hommes sur terre ; et qu’à mesure que le pays s’est agrandi par les alluvions du Nil, une partie des habitants descendit vers la basse Égypte, tandis que l’autre resta dans son ancienne demeure : aussi donnait-on autrefois le nom d’Égypte à la Thébaïde, dont la circonférence est de six mille cent vingt stades.

XVI. Si donc notre sentiment sur l’Égypte est juste, celui des Ioniens ne peut être fondé ; si, au contraire, l’opinion des Ioniens est vraie, il m’est facile de prouver que les Grecs et les Ioniens eux-mêmes ne raisonnent pas conséquemment lorsqu’ils disent que toute la terre se divise en trois parties, l’Europe, l’Asie et la Libye : ils devraient y en ajouter une quatrième, savoir, le Delta d’Égypte, puisqu’il n’appartient ni à l’Asie ni à la Libye ; car, suivant ce raisonnement, ce n’est pas le Nil qui sépare l’Asie de la Libye, puisqu’il se brise à la pointe du Delta, et le renferme entre ses bras, de façon que cette contrée se trouve entre l’Asie et la Libye.

XVII. Sans m’arrêter davantage au sentiment des Ioniens, je pense qu’on doit donner le nom d’Égypte à toute l’étendue de pays qui est occupée par les Égyptiens, de même qu’on appelle Cilicie et Assyrie les pays habités par les Ciliciens et les Assyriens ; et je ne connais que l’Égypte qu’on puisse, à juste titre, regarder comme limite de l’Asie et de la Libye ; mais, si nous voulons suivre l’opinion des Grecs, nous regarderons toute l’Égypte qui commence à la petite cataracte et à la ville d’Éléphantine, comme un pays divisé en deux parties comprises sous l’une et l’autre dénomination ; car l’une est de la Libye, et l’autre de l’Asie. Le Nil commence à la cataracte, partage l’Égypte en deux, et se rend à la mer. Jusqu’à la ville de Cercasore il n’a qu’un seul canal ; mais, au-dessous de cette ville, il se sépare en trois branches, qui prennent trois routes différentes : l’une s’appelle la bouche Pélusienne, et va à l’est ; l’autre, la bouche Canopique, et coule à l’ouest ; la troisième va tout droit depuis le haut de l’Égypte jusqu’à la pointe du Delta, qu’elle partage par le milieu, en se rendant à la mer. Ce canal n’est ni le moins considérable par la quantité de ses eaux, ni le moins célèbre : on le nomme le canal Sébennytique. Du canal Sébennytique partent aussi deux autres canaux, qui vont pareillement se décharger dans la mer par deux différentes bouches, la Saïtique et la Mendésienne. La bouche Bolbitine et la Bucolique ne sont point l’ouvrage de la nature, mais des habitants qui les ont creusées.

XVIII. Le sentiment que je viens de développer sur l’étendue de l’Égypte se trouve confirmé par le témoignage de l’oracle de Jupiter Ammon, dont je n’ai eu connaissance qu’après m’être formé cette idée de l’Égypte. Les habitants de Marée et d’Apis, villes frontières du côté de la Libye, ne se croyaient pas Égyptiens, mais Libyens. Ayant pris en aversion les cérémonies religieuses de l’Égypte, et ne voulant point s’abstenir de la chair des génisses[9], ils envoyèrent à l’oracle d’Ammon pour lui représenter qu’habitant hors du Delta, et leur langage étant différent de celui des Égyptiens, ils n’avaient rien de commun avec ces peuples, et qu’ils voulaient qu’il leur fût permis de manger de toutes sortes de viandes. Le dieu ne leur permit point de faire ces choses, et leur répondit que tout le pays que couvrait le Nil dans ses débordements appartenait à l’Égypte, et que tous ceux qui, habitant au-dessous de la ville d’Éléphantine, buvaient des eaux de ce fleuve, étaient Égyptiens.

XIX. Or le Nil, dans ses grandes crues, inonde non-seulement le Delta, mais encore des endroits qu’on dit appartenir à la Libye, ainsi que quelques petits cantons de l’Arabie, et se répand de l’un et de l’autre côté l’espace de deux journées de chemin, tantôt plus, tantôt moins.

Quant à la nature de ce fleuve, je n’en ai rien pu apprendre ni des prêtres, ni d’aucune autre personne. J’avais cependant une envie extrême de savoir d’eux pourquoi le Nil commence à grossir au solstice d’été, et continue ainsi durant cent jours ; et par quelle raison, ayant crû ce nombre de jours, il se retire, et baisse au point qu’il demeure petit l’hiver entier, et qu’il reste en cet état jusqu’au retour du solstice d’été.

J’eus donc beau m’informer pourquoi ce fleuve est, de sa nature, le contraire de tous les autres ; je n’en pus rien apprendre d’aucun Égyptien, malgré les questions que je leur fis dans la vue de m’instruire. Ils ne purent me dire pareillement pourquoi le Nil est le seul fleuve qui ne produise point de vent frais.

XX. Cependant il s’est trouvé des gens chez les Grecs qui, pour se faire un nom par leur savoir, ont entrepris d’expliquer le débordement de ce fleuve. Des trois opinions qui les ont partagés, il y en a deux que je ne juge pas même dignes d’être rapportées ; aussi ne ferai-je que les indiquer. Suivant la première, ce sont les vents étésiens qui, repoussant de leur souffle les eaux du Nil, et les empêchant de se porter à la mer, occasionnent la crue de ce fleuve ; mais il arrive souvent que ces vents n’ont point encore soufflé, et cependant le Nil n’en grossit pas moins. Bien plus, si les vents étésiens étaient la cause de l’inondation, il faudrait aussi que tous les autres fleuves dont le cours est opposé à ces vents éprouvassent la même chose que le Nil, et cela d’autant plus qu’ils sont plus petits et moins rapides : or, il y a en Syrie et en Libye beaucoup de rivières qui ne sont point sujettes à des débordements tels que ceux du Nil.

XXI. Le second sentiment est encore plus absurde ; mais, à dire vrai, il a quelque chose de plus merveilleux. Selon cette opinion, l’Océan environne toute la terre, et le Nil opère ce débordement parce qu’il vient de l’Océan.

XXII. Le troisième sentiment est le plus faux, quoiqu’il ait un beaucoup plus grand degré de vraisemblance. C’est ne rien dire, en effet, que de prétendre que le Nil provient de la fonte des neiges, lui qui coule de la Libye par le milieu de l’Éthiopie, et entre de là en Égypte. Comment donc pourrait-il être formé par la fonte des neiges, puisqu’il vient d’un climat très-chaud dans un pays qui l’est moins ? Un homme capable de raisonner sur ces matières peut trouver ici plusieurs preuves qu’il n’est pas même vraisemblable que les débordements du Nil dérivent de cette cause. La première, et la plus forte, vient des vents ; ceux qui soufflent de ce pays-là sont chauds. La seconde se tire de ce qu’on ne voit jamais en ce pays ni pluie ni glace. S’il y neigeait, il faudrait aussi qu’il y plût ; car c’est une nécessité absolue que, dans un pays où il tombe de la neige, il y pleuve dans l’espace de cinq jours. La troisième vient de ce que la chaleur y rend les hommes noirs, de ce que les milans et les hirondelles y demeurent toute l’année, et de ce que les grues y viennent en hiver, pour éviter les froids de la Scythie. Si donc il neigeait, même en petite quantité, dans le pays que traverse le Nil, ou dans celui où il prend sa source, il est certain qu’il n’arriverait rien de toutes ces choses, comme le prouve ce raisonnement.

XXIII. Celui qui a attribué à l’Océan la cause du débordement du Nil a eu recours à une fable obscure, au lieu de raisons convaincantes ; car, pour moi, je ne connais point de fleuve qu’on puisse appeler l’Océan ; et je pense qu’Homère, ou quelque autre poëte plus ancien, ayant inventé ce nom, l’a introduit dans la poésie.

XXIV. Mais si, après avoir blâmé les opinions précédentes, il est nécessaire que je déclare moi-même ce que je pense sur ces choses cachées, je dirai qu’il me paraît que le Nil grossit en été, parce qu’en hiver le soleil, chassé de son ancienne route par la rigueur de la saison, parcourt alors la région du ciel qui répond à la partie supérieure de la Libye. Voilà, en peu de mots, la raison de cette crue ; car il est probable que plus ce dieu tend vers un pays et s’en approche, et plus il le dessèche et en tarit les fleuves.

XXV. Mais il faut expliquer cela d’une manière plus étendue : l’air est toujours serein dans la Libye supérieure ; il y fait toujours chaud, et jamais il n’y souffle de vents froids. Lorsque le soleil parcourt ce pays, il y produit le même effet qu’il a coutume de produire en été, quand il passe par le milieu du ciel ; il attire les vapeurs à lui, et les repousse ensuite vers les lieux élevés, où les vents, les ayant reçues, les dispersent et les fondent. C’est vraisemblablement par cette raison que les vents qui soufflent de ce pays, comme le sud et le sud-ouest, sont les plus pluvieux de tous. Je crois cependant que le soleil ne renvoie pas toute l’eau du Nil qu’il attire annuellement, mais qu’il s’en réserve une partie.

Lorsque l’hiver est adouci, le soleil retourne au milieu du ciel, et de là il attire également des vapeurs de tous les fleuves. Jusqu’alors ils augmentent considérablement, à cause des pluies dont la terre est arrosée, et qui forment des torrents ; mais ils deviennent faibles en été, parce que les pluies leur manquent, et que le soleil attire une partie de leurs eaux. Il n’en est pas de même du Nil : comme en hiver il est dépourvu des eaux de pluie, et que le soleil en élève des vapeurs, c’est, avec raison, la seule rivière dont les eaux soient beaucoup plus basses en cette saison qu’en été. Le soleil l’attire de même que tous les autres fleuves ; mais, l’hiver, il est le seul que cet astre mette à contribution : c’est pourquoi je regarde le soleil comme la cause de ces effets.

XXVI. C’est lui aussi qui rend, à mon avis, l’air sec en ce pays, parce qu’il le brûle sur son passage ; et c’est pour cela qu’un été perpétuel règne dans la Libye supérieure. Si l’ordre des saisons et la position du ciel venaient à changer de manière que le nord prît la place du sud, et le sud celle du nord, alors le soleil, chassé du milieu du ciel par l’hiver, prendrait sans doute son cours par la partie supérieure de l’Europe, comme il le fait aujourd’hui par le haut de la Libye ; et je pense qu’en traversant ainsi toute l’Europe, il agirait sur l’Ister comme il agit actuellement sur le Nil.

XXVII. J’ai dit qu’on ne sentait jamais de vents frais sur ce fleuve, et je pense qu’il est contre toute vraisemblance qu’il puisse en venir d’un climat chaud, parce qu’ils ont coutume de souffler d’un pays froid : quoi qu’il en soit, laissons les choses comme elles sont, et comme elles ont été dès le commencement.

XXVIII. De tous les Égyptiens, les Libyens et les Grecs avec qui je me suis entretenu, aucun ne se flattait de connaître les sources du Nil, si ce n’est le hiérogrammatéus, ou interprète des hiéroglyphes de Minerve, à Saïs en Égypte. Je crus néanmoins qu’il plaisantait, quand il m’assura qu’il en avait une connaissance certaine. Il me dit qu’entre Syène, dans la Thébaïde, et Éléphantine, il y avait deux montagnes dont les sommets se terminaient en pointe ; que l’une de ces montagnes s’appelait Crophi, et l’autre Mophi. Les sources du Nil, qui sont de profonds abîmes, sortaient, disait-il, du milieu de ces montagnes : la moitié de leurs eaux coulait en Égypte, vers le nord ; et l’autre moitié en Éthiopie, vers le sud. Pour montrer que ces sources étaient des abîmes, il ajouta que Psammitichus, ayant voulu en faire l’épreuve, y avait fait jeter un câble de plusieurs milliers d’orgyies[10], mais que la sonde n’avait pas été jusqu’au fond. Si le récit de cet interprète est vrai, je pense qu’en cet endroit les eaux, venant à se porter et à se briser avec violence contre les montagnes, refluent avec rapidité, et excitent des tournants qui empêchent la sonde d’aller jusqu’au fond.

XXIX. Je n’ai trouvé personne qui ait pu m’en apprendre davantage ; mais voici ce que j’ai recueilli, en poussant mes recherches aussi loin qu’elles pouvaient aller : jusqu’à Éléphantine, j’ai vu les choses par moi-même ; quant à ce qui est au delà de cette ville, je ne le sais que par les réponses que l’on m’a faites.

Le pays au-dessus d’Éléphantine est élevé. En remontant le fleuve, on attache de chaque côté du bateau une corde, comme on en attache aux bœufs, et on le tire de la sorte. Si le câble se casse, le bateau est emporté par la force du courant. Ce lieu a quatre jours de navigation. Le Nil y est tortueux comme le Méandre, et il faut naviguer de la manière que nous avons dit pendant douze schènes[11]. Vous arrivez ensuite à une plaine fort unie, où il y une île formée par les eaux du Nil ; elle s’appelle Tachompso. Au-dessus d’Éléphantine, on trouve déjà des Éthiopiens ; ils occupent même une moitié de l’île de Tachompso, et les Égyptiens l’autre moitié. Attenant l’île, est un grand lac sur les bords duquel habitent des Éthiopiens nomades. Quand vous l’avez traversé, vous rentrez dans le Nil, qui s’y jette ; de là, quittant le bateau, vous faites quarante jours de chemin le long du fleuve ; car, dans cet espace, le Nil est plein de rochers pointus et de grosses pierres à sa surface, qui rendent la navigation impraticable. Après avoir fait ce chemin en quarante jours de marche, vous vous rembarquez dans un autre bateau où vous naviguez douze jours ; puis vous arrivez à une grande ville appelée Méroé. On dit qu’elle est la capitale du reste des Éthiopiens. Jupiter et Bacchus sont les seuls dieux qu’adorent ses habitants ; les cérémonies de leur culte sont magnifiques : ils ont aussi parmi eux un oracle de Jupiter, sur les réponses duquel ils portent la guerre partout où ce dieu le commande et quand il l’ordonne.

XXX. De cette ville, vous arrivez au pays des Automoles en autant de jours de navigation que vous en avez mis à venir d’Éléphantine à la métropole des Éthiopiens. Ces Automoles s’appellent Asmach. Ce nom, traduit en grec, signifie ceux qui se tiennent à la gauche du roi ; ils descendent de deux cent quarante mille Égyptiens, tous gens de guerre, qui passèrent du côté des Éthiopiens pour le sujet que je vais rapporter.

Sous le règne de Psammitichus, on les avait mis en garnison à Éléphantine, pour défendre le pays contre les Éthiopiens ; à Daphnes de Péluse, pour empêcher les incursions des Arabes et des Syriens ; à Marée, pour tenir la Libye en respect. Les Perses ont encore aujourd’hui des troupes dans les mêmes places où il y en avait sous Psammitichus ; car il y a garnison perse à Éléphantine et à Daphnes. Ces Égyptiens étant donc restés trois ans dans leurs garnisons, sans qu’on vint les relever, résolurent, d’un commun accord, d’abandonner Psammitichus, et de passer chez les Éthiopiens. Sur cette nouvelle, ce prince les poursuivit : lorsqu’il les eut atteints, il employa les prières, et tous les motifs les plus propres à les dissuader d’abandonner les dieux de leurs pères, leurs enfants et leurs femmes. Là-dessus, l’un d’entre eux, comme on le raconte, lui montrant le signe de sa virilité, lui dit : Partout où nous le porterons, nous y trouverons des femmes, et nous y aurons des enfants. Les Automoles, étant arrivés en Éthiopie, se donnèrent au roi. Ce prince les en récompensa en leur accordant le pays de quelques Éthiopiens qui étaient ses ennemis, et qu’il leur ordonna de chasser.

Ces Égyptiens s’étant établis dans ce pays, les Éthiopiens se civilisèrent, en adoptant les mœurs égyptiennes.

XXXI. Le cours du Nil est donc connu pendant quatre mois de chemin, qu’on fait en partie par eau, et en partie par terre, sans y comprendre le cours de ce fleuve en Égypte ; car, si l’on compte exactement, on trouve qu’il faut précisément quatre mois pour se rendre d’Éléphantine au pays de ces Automoles. Il est certain que le Nil vient de l’ouest ; mais on ne peut rien assurer sur ce qu’il est au delà des Automoles, les chaleurs excessives rendant ce pays désert et inhabité.

XXXII. Voici néanmoins ce que j’ai appris de quelques Cyrénéens qui, ayant été consulter, à ce qu’ils me dirent, l’oracle de Jupiter Ammon, eurent un entretien avec Étéarque, roi du pays. Insensiblement la conversation tomba sur les sources du Nil, et l’on prétendit qu’elles étaient inconnues. Étéarque leur raconta qu’un jour des Nasamons arrivèrent à sa cour. Les Nasamons sont un peuple de Libye qui habite la Syrte, et un pays de peu d’étendue à l’orient de la Syrte. Leur ayant demandé s’ils avaient quelque chose de nouveau à lui apprendre sur les déserts de Libye, ils lui répondirent que, parmi les familles les plus puissantes du pays, des jeunes gens, parvenus à l’âge viril, et pleins d’emportement, imaginèrent, entre autres extravagances, de tirer au sort cinq d’entre eux pour reconnaître les déserts de la Libye, et tâcher d’y pénétrer plus avant qu’on ne l’avait fait jusqu’alors.

Toute la côte de la Libye qui borde la mer septentrionale (la Méditerranée) depuis l’Égypte jusqu’au promontoire Soloéis[12], où se termine cette troisième partie du monde, est occupée par les Libyens et par diverses nations libyennes, à la réserve de ce qu’y possèdent les Grecs et les Phéniciens ; mais, dans l’intérieur des terres, au-dessus de la côte maritime et des peuples qui la bordent, est une contrée remplie de bêtes féroces. Au delà de cette contrée, on ne trouve plus que du sable, qu’un pays prodigieusement aride et absolument désert.

Ces jeunes gens, envoyés par leurs compagnons avec de bonnes provisions d’eau et de vivres, parcoururent d’abord des pays habités ; ensuite ils arrivèrent dans un pays rempli de bêtes féroces ; de là, continuant leur route à l’ouest à travers les déserts, ils aperçurent, après avoir longtemps marché dans un pays très-sablonneux, une plaine où il y avait des arbres. S’en étant approchés, ils mangèrent des fruits que ces arbres portaient. Tandis qu’ils en mangeaient, de petits hommes[13], d’une taille au-dessous de la moyenne, fondirent sûr eux, et les emmenèrent par force. Les Nasamons n’entendaient point leur langue, et ces petits hommes ne comprenaient rien à celle des Nasamons. On les mena par des lieux marécageux ; après les avoir traversés, ils arrivèrent à une ville dont tous les habitants étaient noirs, et de la même taille que ceux qui les y avaient conduits. Une grande rivière[14], dans laquelle il y avait des crocodiles, coulait le long de cette ville de l’ouest à l’est.

XXXIII. Je me suis contenté de rapporter jusqu’à présent le discours d’Étéarque. Ce prince ajoutait cependant, comme m’en assurèrent les Cyrénéens, que les Nasamons étaient retournés dans leur patrie, et que les hommes chez qui ils avaient été étaient tous des enchanteurs. Quant au fleuve qui passait le long de cette ville, Etéarque conjecturait que c’était le Nil, et la raison le veut ainsi ; car le Nil vient de la Libye, et la coupe par le milieu ; et s’il est permis de tirer des choses connues des conjectures sur les inconnues, je pense qu’il part des mêmes points que l’Ister. Ce dernier fleuve commence en effet dans le pays des Celtes, auprès de la ville de Pyrène, et traverse l’Europe par le milieu. Les Celtes sont au delà des colonnes d’Hercule, et touchent aux Cynésiens, qui sont les derniers peuples de l’Europe du côté du couchant. L’Ister se jette dans le Pont-Euxin à l’endroit où sont les Istriens, colonie de Milet[15].

XXXIV. L’Ister est connu de beaucoup de monde, parce qu’il arrose des pays habités ; mais on ne peut rien assurer des sources du Nil, à cause que la partie de la Libye qu’il traverse est déserte et inhabitée. Quant à son cours, j’ai dit tout ce que j’ai pu en apprendre par les recherches les plus étendues. Il se jette dans l’Égypte ; l’Égypte est presque vis-à-vis de la Cilicie montueuse ; de là à Sinope, sur le Pont-Euxin, il y a, en droite ligne, cinq jours de chemin pour un bon voyageur : or Sinope est située vis-à-vis de l’embouchure de l’Ister. Il me semble par conséquent que le Nil, qui traverse toute la Libye, peut entrer en comparaison avec l’Ister. Mais en voilà assez sur ce fleuve.

XXXV. Je m’étendrai davantage sur ce qui concerne l’Égypte, parce qu’elle renferme plus de merveilles que nul autre pays, et qu’il n’y a point de contrée où l’on voie tant d’ouvrages admirables et au-dessus de toute expression : par ces raisons, je m’étendrai davantage sur ce pays.

Comme les Égyptiens sont nés sous un climat bien différent des autres climats, et que le Nil est d’une nature bien différente du reste des fleuves, aussi leurs usages et leurs lois diffèrent-ils pour la plupart de ceux des autres nations. Chez eux, les femmes vont sur la place, et s’occupent du commerce, tandis que les hommes, renfermés dans leurs maisons, travaillent à de la toile[16]. Les autres nations font la toile en poussant la trame en haut, les Égyptiens en la poussant en bas. En Égypte, les hommes portent les fardeaux sur la tête, et les femmes sur les épaules. Les femmes urinent debout, les hommes accroupis ; quant aux autres besoins naturels, ils se renferment dans leurs maisons ; mais ils mangent dans les rues. Ils apportent pour raison de cette conduite que les choses indécentes, mais nécessaires, doivent se faire en secret, au lieu que celles qui ne sont point indécentes doivent se faire en public. Chez les Égyptiens, les femmes ne peuvent être prêtresses d’aucun dieu ni d’aucune déesse ; le sacerdoce est réservé aux hommes. Si les enfants mâles ne veulent point nourrir leurs pères et leurs mères, on ne les y force pas ; mais si les filles le refusent, on les y contraint.

XXXVI. Dans les autres pays, les prêtres portent leurs cheveux ; en Égypte, ils les rasent. Chez les autres nations, dès qu’on est en deuil, on se fait raser[17], et surtout les plus proches parents ; les Égyptiens, au contraire, laissent croître leurs cheveux et leur barbe à la mort de leurs proches, quoique jusqu’alors ils se fussent rasés. Les autres peuples prennent leurs repas dans un endroit séparé des bêtes, les Égyptiens mangent avec elles. Partout ailleurs on se nourrit de froment et d’orge ; en Égypte, on regarde comme infâmes ceux qui s’en nourrissent, et l’on y fait usage d’épeautre. Ils pétrissent la farine avec les pieds ; mais ils enlèvent la boue et le fumier avec les mains. Toutes les autres nations, excepté celles qui sont instruites, laissent les parties de la génération dans leur état naturel ; eux, au contraire, se font circoncire[18]. Les hommes ont chacun deux habits, les femmes n’en ont qu’un. Les autres peuples attachent en dehors les cordages et les anneaux ou crochets des voiles ; les Égyptiens, en dedans. Les Grecs écrivent et calculent avec des jetons, en portant la main de la gauche vers la droite ; les Égyptiens, en la conduisant de la droite à la gauche ; et néanmoins ils disent qu’ils écrivent et calculent à droite, et les Grecs à gauche. Ils ont deux sortes de lettres, les sacrées et les populaires.

XXXVII. Ils sont très-religieux, et surpassent tous les hommes dans le culte qu’ils rendent aux dieux. Voici quelques-unes de leurs coutumes : ils boivent dans des coupes d’airain, qu’ils ont soin de nettoyer tous les jours ; c’est un usage universel, dont personne ne s’exempte. Ils portent des habits de lin nouvellement lavés ; attention qu’ils ont toujours. Ils se font circoncire par principe de propreté, parce qu’ils en font plus de cas que de la beauté.

Les prêtres se rasent le corps entier tous les trois jours, afin qu’il ne s’engendre ni vermine, ni aucune autre ordure sur des hommes qui servent les dieux. Ils ne portent qu’une robe de lin et des souliers de byblus. Il ne leur est pas permis d’avoir d’autre habit ni d’autre chaussure. Ils se lavent deux fois par jour dans de l’eau froide, et autant de fois toutes les nuits ; en un mot, ils ont mille pratiques religieuses qu’ils observent régulièrement.

Ils jouissent, en récompense, de grands avantages. Ils ne dépensent ni ne consomment rien de leurs biens propres[19]. Chacun d’eux a sa portion des viandes sacrées, qu’on leur donne cuites ; et même on leur distribue chaque jour une grande quantité de chair de bœuf et d’oie. On leur donne aussi du vin de vigne[20] ; mais il ne leur est pas permis de manger du poisson[21].

Les Égyptiens ne sèment jamais dé fèves dans leurs terres, et, s’il en vient, ils ne les mangent ni crues ni cuites[22]. Les prêtres n’en peuvent pas même supporter la vue ; ils s’imaginent que ce légume est impur. Chaque dieu a plusieurs prêtres et un grand prêtre. Quand il en meurt quelqu’un, il est remplacé par son fils[23].

XXXVIII. Ils croient que les bœufs mondes (purs) appartiennent à Épaphus, et c’est pourquoi ils les examinent avec tant de soin. Il y a même un prêtre destiné pour cette fonction. S’il trouve sur l’animal un seul poil noir[24], il le regarde comme immonde. Il le visite et l’examine debout et couché sur le dos ; il lui fait ensuite tirer la langue, et il observe s’il est exempt des marques dont font mention les livres sacrés, et dont je parlerai autre part. Il considère aussi si les poils de la queue sont tels qu’ils doivent être naturellement.

Si le bœuf est exempt de toutes ces choses, il est réputé monde ; le prêtre le marque avec une corde d’écorce de byblos, qu’il lui attache autour des cornes ; il y applique ensuite de la terre sigillaire, sur laquelle il imprime son sceau ; après quoi on le conduit à l’autel ; car il est défendu, sous peine de mort, de sacrifier un bœuf qui n’a point cette empreinte. Telle est la manière dont on examine ces animaux.

XXXIX. Voici les cérémonies qui s’observent dans les sacrifices : on conduit l’animal ainsi marqué à l’autel où il doit être immolé ; on allume du feu ; on répand ensuite du vin sur cet autel, et près de la victime qu’on égorge, après avoir invoqué le dieu ; on en coupe la tête, et on dépouille le reste du corps ; on charge cette tête d’imprécations ; on la porte ensuite au marché, s’il y en a un, et s’il s’y trouve des marchands grecs, on la leur vend ; mais ceux chez qui il n’y a point de Grecs la jettent à la rivière[25]. Parmi les imprécations qu’ils font sur la tête de la victime[26], ceux qui ont offert le sacrifice prient les dieux de détourner les malheurs qui pourraient arriver à toute l’Égypte ou à eux-mêmes, et de les faire retomber sur cette tête. Tous les Égyptiens observent également ces mêmes rites dans tous leurs sacrifices, tant à l’égard des têtes des victimes immolées qu’à l’égard des libations de vin. C’est en conséquence de cet usage qu’aucun Égyptien ne mange jamais de la tête d’un animal, quel qu’il soit. Quant à l’inspection des entrailles et à la manière de brûler les victimes, ils suivent différentes méthodes, selon la différence des sacrifices.

XL. Je vais parler maintenant de la déesse Isis, que les Égyptiens regardent comme la plus grande de toutes les divinités, et de la fête magnifique qu’ils célèbrent en son honneur. Après s’être préparés à cette fête par des jeûnes et par des prières, ils lui sacrifient un bœuf. On le dépouille ensuite, et on en arrache les intestins ; mais on laisse les entrailles et la graisse. On coupe les cuisses, la superficie du haut des hanches, les épaules et le cou. Cela fait, on remplit le reste du corps de pains de pure farine, de miel, de raisins secs, de figues, d’encens, de myrrhe et d’autres substances odoriférantes. Ainsi rempli, on le brûle, en répandant une grande quantité d’huile sur le feu. Pendant que la victime brûle, ils se frappent tous ; et, lorsqu’ils ont cessé de frapper, on leur sert les restes du sacrifice.

XLI. Tous les Égyptiens immolent des bœufs et des veaux mondes ; mais il ne leur est pas permis de sacrifier des génisses[27], parce qu’elles sont sacrifiées à Isis, qu’on représente dans ses statues sous la forme d’une femme avec des cornes de génisse, comme les Grecs peignent Io. Tous les Égyptiens ont beaucoup plus d’égards pour les génisses que pour le reste du bétail : aussi n’y a-t-il point d’Égyptien ni d’Égyptienne qui voulût baiser un Grec à la bouche, ni même se servir du couteau d’un Grec, de sa broche, de sa marmite, ni goûter de la chair d’un bœuf monde qui aurait été coupée avec le couteau d’un Grec. Si un bœuf ou une génisse viennent à mourir, on leur fait des funérailles de cette manière : on jette les génisses dans le fleuve ; quant aux bœufs, on les enterre dans les faubourgs, avec l’une des cornes ou les deux cornes hors de terre, pour servir d’indice. Lorsque le bœuf est pourri, et dans un temps déterminé, on voit arriver à chaque ville un bateau de l’île Prosopitis. Cette île, située dans le Delta, a neuf schènes de tour ; elle contient un grand nombre de villes ; mais celle d’où partent les bateaux destinés à enlever les os des bœufs se nomme Atarbéchis. On y voit un temple consacré à Vénus. Il sort d’Atarbéchis beaucoup de gens qui courent de ville en ville pour déterrer les os des bœufs ; ils les emportent, et les mettent tous en terre dans un même lieu. Ils enterrent de la même manière que les bœufs le reste du bétail qui vient à mourir : la loi l’ordonne ; car ils ne les tuent pas.

XLII. Tous ceux qui ont fondé le temple de Jupiter Thébéen, ou qui sont du nome de Thèbes, n’immolent point de moutons, et ne sacrifient que des chèvres. En effet, tous les Égyptiens n’adorent pas également les mêmes dieux ; ils ne rendent tous le même culte qu’à Isis et à Osiris, qui, selon eux, est le même que Bacchus. Tous ceux, au contraire, qui ont en leur possession le temple de Mendès, ou qui sont du nome Mendésien, immolent des brebis, et épargnent les chèvres. Les Thébéens, et tous ceux qui, par égard pour eux, s’abstiennent des brebis, le font en vertu d’une loi dont voici le motif : Hercule, disent-ils, voulait absolument voir Jupiter ; mais ce dieu ne voulait pas en être vu. Enfin, comme Hercule ne cessait de le prier, Jupiter s’avisa de cet artifice : il dépouilla un bélier, en coupa la tête, qu’il tint devant lui, et, s’étant revêtu de sa toison, il se montra dans cet état à Hercule. C’est par cette raison qu’en Égypte les statues de Jupiter représentent ce dieu avec une tête de bélier. Cette coutume a passé des Égyptiens aux Ammoniens. Ceux-ci sont en effet une colonie d’Égyptiens et d’Éthiopiens, et leur langue tient le milieu entre celle de ces deux peuples. Je crois même qu’ils s’appellent Ammoniens parce que les Égyptiens donnent le nom d’Amun à Jupiter. Les Thébéens regardent, par cette raison, les béliers comme sacrés, et ils ne les immolent point, excepté le jour de la fête de Jupiter. C’est le seul jour de l’année où ils en sacrifient un ; après quoi on le dépouille, et, de la même manière dont Jupiter s’en était revêtu lui-même, l’on revêt de sa peau la statue de ce dieu, dont on approche celle d’Hercule. Cela fait, tous ceux qui sont autour du temple se frappent, en déplorant la mort du bélier ; et puis on le met dans une caisse sacrée.

XLIII. Cet Hercule est, à ce qu’on m’a assuré, un des douze dieux : quant à l’autre Hercule, si connu des Grecs, je n’en ai jamais pu rien apprendre dans aucun endroit de l’Égypte. Entre autres preuves que je pourrais apporter que les Égyptiens n’ont point emprunté des Grecs le nom d’Hercule, mais que ce sont les Grecs qui l’ont pris d’eux, et principalement ceux d’entre eux qui ont donné ce nom au fils d’Amphitryon, je m’arrêterai à celles-ci : le père et la mère de cet Hercule, Amphitryon et Alcmène, étaient originaires d’Égypte[28] ; bien plus, les Égyptiens disent qu’ils ignorent jusqu’aux noms de Neptune et des Dioscures, et ils n’ont jamais mis ces dieux au nombre de leurs divinités : or, s’ils eussent emprunté des Grecs le nom de quelque dieu, ils auraient bien plutôt fait mention de ceux-ci. En effet, puisqu’ils voyageaient déjà sur mer, et qu’il y avait aussi, comme je le pense, fondé sur de bonnes raisons, des Grecs qui pratiquaient cet élément, ils auraient plutôt connu les noms de ces dieux que celui d’Hercule.

Hercule est un dieu très-ancien chez les Égyptiens ; et, comme ils le disent eux-mêmes, il est du nombre de ces douze dieux qui sont nés des huit dieux, dix-sept mille ans avant le règne d’Amasis.

XLIV. Comme je souhaitais trouver quelqu’un qui pût m’instruire à cet égard, je fis voile vers Tyr en Phénicie, où j’avais appris qu’il y avait un temple d’Hercule en grande vénération. Ce temple était décoré d’une infinité d’offrandes, et, entre autres riches ornements, on y voyait deux colonnes, dont l’une était d’or fin, et l’autre d’émeraude, qui jetait, la nuit, un grand éclat[29]. Un jour que je m’entretenais avec les prêtres de ce dieu, je leur demandai combien il y avait de temps que ce temple était bâti ; mais je ne les trouvai pas plus d’accord avec les Grecs que les Égyptiens. Ils me dirent, en effet, qu’il avait été bâti en même temps que la ville, et qu’il y avait deux mille trois cents ans qu’elle était habitée. Je vis aussi à Tyr un autre temple d’Hercule ; cet Hercule était surnommé Thasien. Je fis même un voyage à Thasos, où je trouvai un temple de ce dieu, qui avait été construit par ces Phéniciens, lesquels, courant les mers pour chercher Europe, fondèrent une colonie dans cette île, cinq générations avant qu’Hercule, fils d’Amphitryon, naquît en Grèce.

Ces recherches prouvent clairement qu’Hercule est un dieu ancien : aussi les Grecs, qui ont élevé deux temples à Hercule, me paraissent avoir agi très-sagement. Ils offrent à l’un, qu’ils ont surnommé Olympien, des sacrifices, comme à un immortel, et font à l’autre des offrandes funèbres, comme à un héros.

XLV. Les Grecs tiennent aussi beaucoup d’autres propos inconsidérés, et l’on peut mettre de ce nombre la fable ridicule qu’ils débitent au sujet de ce héros. Hercule, disent-ils, étant arrivé en Égypte, les Égyptiens lui mirent une couronne sur la tête, et le conduisirent en grande pompe, comme s’ils eussent voulu l’immoler à Jupiter. Il resta quelque temps tranquille ; mais, lorsqu’on vint aux cérémonies préparatoires, il ramassa ses forces, et les tua tous. Les Grecs font voir, à ce qu’il me semble, par ces propos, qu’ils n’ont pas la plus légère connaissance du caractère des Égyptiens et de leurs lois. Quelle vraisemblance y a-t-il, en effet, que des peuples à qui il n’est pas même permis de sacrifier aucun animal, excepté des cochons[30], des bœufs et des veaux, pourvu qu’ils soient mondes, et des oies ; quelle apparence, dis-je, qu’ils voulussent immoler des hommes ? D’ailleurs, est-il dans la nature qu’Hercule, qui n’était encore qu’un homme, comme ils le disent eux-mêmes, eût pu tuer, lui seul, tant de milliers d’hommes ? Quoi qu’il en soit, je prie les dieux et les héros de prendre en bonne part ce que j’ai dit sur ce sujet.

XLVI. Les Mendésiens, ceux des Égyptiens dont j’ai parlé, ne sacrifient ni chèvres ni boucs. En voici les raisons : ils mettent Pan au nombre des huit dieux, et ils prétendent que ces huit dieux existaient avant les douze dieux. Or les peintres et les sculpteurs représentent le dieu Pan, comme le font les Grecs, avec une tête de chèvre et des jambes de bouc : ce n’est pas qu’ils s’imaginent qu’il ait une pareille figure, ils le croient semblable au reste des dieux ; mais je me ferais une sorte de scrupule de dire pourquoi ils le représentent ainsi. Les Mendésiens ont beaucoup de vénération pour les boucs et les chèvres, et encore plus pour ceux-là que pour celles-ci ; et c’est à cause de ces animaux qu’ils honorent ceux qui en prennent soin. Ils ont surtout en grande vénération un bouc, qu’ils considèrent plus que tous les autres ; quand il vient à mourir, tout le nome Mendésien est en deuil.

Le bouc et le dieu Pan s’appellent Mendès en égyptien. Il arriva, pendant que j’étais en Égypte, une chose étonnante dans le nome Mendésien : un bouc eut publiquement commerce avec une femme, et cette aventure parvint à la connaissance de tout le monde.

XLVII. Les Égyptiens regardent le pourceau comme un animal immonde[31]. Si quelqu’un en touche un, ne fût-ce qu’en passant, aussitôt il va se plonger dans la rivière avec ses habits : aussi ceux qui gardent les pourceaux, quoique Égyptiens de naissance, sont-ils les seuls qui ne puissent entrer dans aucun temple d’Égypte. Personne ne veut leur donner ses filles en mariage, ni épouser les leurs : ils se marient entre eux.

Il n’est pas permis aux Égyptiens d’immoler des pourceaux à d’autres dieux qu’à la Lune et à Bacchus, à qui ils en sacrifient dans le même temps, je veux dire dans la même pleine lune. Ils en mangent alors. Mais pourquoi les Égyptiens ont-ils les pourceaux en horreur les autres jours de fête, et en immolent-ils dans celle-ci ? Ils en apportent une raison qu’il n’est pas convenable de rapporter. Je la tairai donc, quoique je ne l’ignore point.

Voici comment ils sacrifient les pourceaux à la Lune : quand la victime est égorgée, on met ensemble l’extrémité de la queue, la rate et l’épiploon, qu’on couvre de toute la graisse qui est dans le ventre de l’animal, et on les brûle. Le reste de la victime se mange le jour de la pleine lune, qui est celui où ils ont offert le sacrifice ; tout autre jour, ils ne voudraient pas en goûter. Les pauvres, qui ont à peine de quoi subsister, font avec de la pâte des figures de pourceaux ; et, les ayant fait cuire, ils les offrent en sacrifice.

XLVIII. Le jour de la fête de Bacchus, chacun immole un pourceau devant sa porte, à l’heure du repas ; on le donne ensuite à emporter à celui qui l’a vendu. Les Égyptiens célèbrent le reste de la fête de Bacchus, excepté le sacrifice des porcs, à peu près de la même manière que les Grecs ; mais, au lieu de phalles, ils ont inventé des figures d’environ une coudée de haut, qu’on fait mouvoir par le moyen d’une corde. Les femmes portent dans les bourgs et les villages ces figures, dont le membre viril n’est guère moins grand que le reste du corps, et qu’elles font remuer. Un joueur de flûte marche à la tête ; elles le suivent en chantant les louanges de Bacchus. Mais pourquoi ces figures ont-elles le membre viril d’une grandeur si peu proportionnée, et pourquoi ne remuent-elles que cette partie ? On en donne une raison sainte ; mais je ne dois pas la rapporter.

XLIX. Il me semble que Mélampus, fils d’Amythaon, avait dès lors même une grande connaissance de cette cérémonie sacrée. C’est lui en effet qui a instruit les Grecs du nom de Bacchus, des cérémonies de son culte, et qui a introduit parmi eux la procession du phalle. Il est vrai qu’il ne leur a pas découvert le fond de ces mystères ; mais les sages qui sont venus après lui en ont donné une plus ample explication.

C’est donc Mélampus qui a institué la procession du phalle que l’on porte en l’honneur de Bacchus, et c’est lui qui a instruit les Grecs des cérémonies qu’ils pratiquent encore aujourd’hui.

Mélampus est, à mon avis, un sage qui s’est rendu habile dans l’art de la divination. Instruit par les Égyptiens d’un grand nombre de cérémonies, et, entre autres, de ce qui concerne le culte de Bacchus, ce fut lui qui les introduisit dans la Grèce, avec quelques légers changements. Je n’attribuerai point en effet au hasard la ressemblance qu’on voit entre les cérémonies religieuses des Égyptiens et celles que les Grecs ont adoptées. Si cette ressemblance n’avait pas d’autres causes, ces cérémonies ne se trouveraient pas si éloignées des mœurs et des usages des Grecs, et d’ailleurs elles n’auraient pas été nouvellement introduites. Je ne dirai pas non plus que les Égyptiens aient emprunté des Grecs ces cérémonies, ou quelque autre rite : il me semble bien plutôt que Mélampus apprit ce qui concerne le culte de Bacchus par le commerce qu’il eut avec les descendants de Cadmus de Tyr, et avec ceux des Tyriens de sa suite, qui vinrent de Phénicie dans cette partie de la Grèce qu’on appelle aujourd’hui Béotie.

L. Presque tous les noms des dieux sont venus d’Égypte en Grèce. Il est très-certain qu’ils nous viennent des Barbares : je m’en suis convaincu par mes recherches. Je crois donc que nous les tenons principalement des Égyptiens. En effet, si vous exceptez Neptune, les Dioscures, comme je l’ai dit ci-dessus, Junon[32], Vesta, Thémis, les Grâces et les Néréides, les noms de tous les autres dieux, ont toujours été connus en Égypte. Je ne fais, à cet égard, que répéter ce que les Égyptiens disent eux-mêmes. Quant aux dieux qu’ils assurent ne pas connaître, je pense que leurs noms viennent des Pélasges ; j’en excepte Neptune, dont ils ont appris le nom des Libyens ; car, dans les premiers temps, le nom de Neptune n’était connu que des Libyens, qui ont toujours pour ce dieu une grande vénération. Quant à ce qui regarde les héros, les Égyptiens ne leur rendent aucun honneur funèbre.

LI. Les Hellènes tiennent donc des Égyptiens ces rites usités parmi eux, ainsi que plusieurs autres dont je parlerai dans la suite ; mais ce n’est point d’après ces peuples qu’ils donnent aux statues de Mercure une attitude indécente. Les Athéniens ont pris les premiers cet usage des Pélasges ; le reste de la Grèce a suivi leur exemple. Les Pélasges demeuraient en effet dans le même canton que les Athéniens, qui, dès ce temps-là, étaient au nombre des Hellènes ; et c’est pour cela qu’ils commencèrent alors à être réputés Hellènes eux-mêmes. Quiconque est initié dans les mystères des Cabires, que célèbrent les Samothraces, comprend ce que je dis ; car ces Pélasges qui vinrent demeurer avec les Athéniens habitaient auparavant la Samothrace, et c’est d’eux que les peuples de cette île ont pris leurs mystères. Les Athéniens sont donc les premiers d’entre les Hellènes qui aient appris des Pélasges[33] à faire des statues de Mercure dans l’état que nous venons de représenter. Les Pélasges en donnent une raison sacrée, que l’on trouve expliquée dans les mystères de Samothrace.

LII. Les Pélasges sacrifiaient autrefois aux dieux toutes les choses qu’on peut leur offrir, comme je l’ai appris à Dodone, et ils leur adressaient des prières ; mais ils ne donnaient alors ni nom ni surnom à aucun d’entre eux, car ils ne les avaient jamais entendu nommer. Ils les appelaient dieux en général, à cause de l’ordre des différentes parties qui constituent l’univers, et de la manière dont ils l’ont distribué. Ils ne parvinrent ensuite à connaître que fort tard les noms des dieux, lorsqu’on les eut apportés d’Égypte ; mais ils ne surent celui de Bacchus que longtemps après avoir appris ceux des autres dieux. Quelque temps après, ils allèrent consulter sur ces noms l’oracle de Dodone. On regarde cet oracle comme le plus ancien de la Grèce, et il était alors le seul qu’il y eût dans le pays. Les Pélasges ayant donc demandé à l’oracle de Dodone s’ils pouvaient recevoir ces noms qui leur venaient des Barbares, il leur répondit qu’ils le pouvaient. Depuis ce temps-là ils en ont fait usage dans leurs sacrifices, et dans la suite les Grecs ont pris des Pélasges ces mêmes noms.

LIII. On a longtemps ignoré l’origine de chaque dieu, leur forme, leur nature, et s’ils avaient tous existé de tout temps : ce n’est, pour ainsi dire, que d’hier qu’on le sait. Je pense en effet qu’Homère et Hésiode ne vivaient que quatre cents ans avant moi[34]. Or ce sont eux qui les premiers ont décrit en vers la théogonie, qui ont parlé des surnoms des dieux, de leur culte, de leurs fonctions, et qui ont tracé leurs figures ; les autres poëtes, qu’on dit les avoir précédés, ne sont venus, du moins à mon avis, qu’après eux. Ce qui regarde les noms et l’origine des dieux, je le tiens des prêtresses de Dodone ; mais, à l’égard d’Hésiode et d’Homère, c’est mon sentiment particulier.

LIV. Quant aux deux oracles, dont l’un est en Grèce et l’autre en Libye, je vais rapporter ce qu’en disent les Égyptiens. Les prêtres de Jupiter Thébéen me racontèrent que des Phéniciens avaient enlevé à Thèbes deux femmes consacrées au service de ce dieu ; qu’ils avaient ouï dire qu’elles furent vendues pour être transportées, l’une en Libye, l’autre en Grèce, et qu’elles furent les premières qui établirent des oracles parmi les peuples de ces deux pays. Je leur demandai comment ils avaient acquis ces connaissances positives : ils me répondirent qu’ils avaient longtemps cherché ces femmes sans pouvoir les trouver, mais que depuis ils en avaient appris ce qu’ils venaient de me raconter.

LV. Les prêtresses des Dodonéens rapportent qu’il s’envola de Thèbes en Égypte deux colombes noires ; que l’une alla en Libye, et l’autre chez eux ; que celle-ci, s’étant perchée sur un chêne, articula d’une voix humaine que les destins voulaient qu’on établît en cet endroit un oracle de Jupiter ; que les Dodonéens, regardant cela comme un ordre des dieux, l’exécutèrent ensuite. Ils racontent aussi que la colombe qui s’envola en Libye commanda aux Libyens d’établir l’oracle d’Ammon, qui est aussi un oracle de Jupiter. Voilà ce que me dirent les prêtresses des Dodonéens, dont la plus âgée s’appelait Preuménia ; celle d’après, Timarété ; et la plus jeune, Nicandra. Leur récit était confirmé par le témoignage du reste des Dodonéens, ministres du temple.

LVI. Mais voici mon sentiment à cet égard : s’il est vrai que des Phéniciens aient enlevé ces deux femmes consacrées aux dieux, et qu’ils les aient vendues, l’une pour être menée en Libye, l’autre pour être transportée en Grèce, je pense que celle-ci fut vendue afin d’être conduite dans le pays des Thesprotiens, qui fait partie de la Grèce actuelle, et qu’on appelait alors Pélasgie ; que, pendant son esclavage, elle éleva sous un chêne une chapelle à Jupiter ; car il était naturel que celle qui dans Thèbes avait desservi les autels de ce dieu lui donnât, dans le lieu où on l’avait transportée, des marques de son souvenir, et qu’ensuite elle instituât un oracle ; et qu’ayant appris la langue grecque, elle dît que sa sœur avait été vendue par les mêmes Phéniciens pour être conduite en Libye.

LVII. Les Dodonéens donnèrent, à ce qu’il me semble, le nom de colombes à ces femmes, parce que, étant étrangères, elles parlaient un langage qui leur paraissait ressembler à la voix de ces oiseaux ; mais quelque temps après, quand cette femme commença à se faire entendre, ils dirent que la colombe avait parlé ; car, tant qu’elle s’exprima dans une langue étrangère, elle leur parut rendre des sons semblables à ceux des oiseaux. Comment, en effet, pourrait-il se faire qu’une colombe rendit des sons articulés ? Et lorsqu’ils ajoutent que cette colombe était noire, ils nous donnent à entendre que cette femme était égyptienne.

LVIII. L’oracle de Thèbes en Égypte, et celui de Dodone, ont entre eux beaucoup de ressemblance. L’art de prédire l’avenir, tel qu’il se pratique dans les temples, nous vient aussi d’Égypte ; du moins est-il certain que les Égyptiens sont les premiers de tous les hommes qui aient établi des fêtes ou assemblées publiques, des processions, et la manière d’approcher de la Divinité et de s’entretenir avec elle : aussi les Grecs ont-ils emprunté ces coutumes des Égyptiens. Une preuve de ce que j’avance, c’est qu’elles sont en usage depuis longtemps en Égypte, et qu’elles n’ont été établies que depuis peu chez les Grecs.

LIX. Les Égyptiens célèbrent tous les ans un grand nombre de fêtes, et ne se contentent pas d’une seule. La principale, et celle qu’ils observent avec le plus de zèle, se fait dans la ville de Bubastis, en l’honneur de Diane ; la seconde, dans la ville de Busiris, en l’honneur d’Isis. Il y a dans cette ville, qui est située au milieu du Delta, un très-grand temple consacré à cette déesse. On la nomme en grec Déméter (Terre-Mère, Cérès). La fête de Minerve est la troisième ; elle se fait à Saïs. On célèbre la quatrième à Héliopolis, en l’honneur du Soleil ; la cinquième, à Buto, en celui de Latone ; la sixième enfin à Paprémis, en celui de Mars.

LX. Voici ce qui s’observe en allant à Bubastis[35] : on s’y rend par eau, hommes et femmes pêle-mêle et confondus les uns avec les autres ; dans chaque bateau il y a un grand nombre de personnes de l’un et de l’autre sexe. Tant que dure la navigation, quelques femmes jouent des castagnettes, et quelques hommes de la flûte ; le reste, tant hommes que femmes, chante et bat des mains. Lorsqu’on passe près d’une ville, on fait approcher le bateau du rivage. Parmi les femmes, les unes continuent à chanter et à jouer des castagnettes, d’autres crient de toutes leurs forces, et disent des injures à celles de la ville ; celles-ci se mettent à danser, et celles-là, se tenant debout, retroussent indécemment leurs robes. La même chose s’observe à chaque ville qu’on rencontre le long du fleuve. Quand on est arrivé à Bubastis, on célèbre la fête de Diane en immolant un grand nombre de victimes, et l’on fait à cette fête une plus grande consommation de vin de vigne[36] que dans tout le reste de l’année ; car il s’y rend, au rapport des habitants, sept cent mille personnes, tant hommes que femmes, sans compter les enfants.

LXI. J’ai déjà dit comment on célébrait à Busiris la fête d’Isis. On y voit une multitude prodigieuse de personnes de l’un et de l’autre sexe, qui se frappent et se lamentent toutes après le sacrifice ; mais il ne m’est pas permis de dire en l’honneur de qui ils se frappent. Tous les Cariens qui se trouvent en Égypte se distinguent d’autant plus dans cette cérémonie, qu’ils se découpent le front avec leurs épées ; et par là il est aisé de juger qu’ils sont étrangers, et non pas Égyptiens.

LXII. Quand on s’est assemblé à Saïs pour y sacrifier pendant une certaine nuit, tout le monde allume en plein air des lampes autour de sa maison : ce sont de petits vases pleins de sel et d’huile, avec une mèche qui nage dessus, et qui brûle toute la nuit. Cette fête s’appelle la fête des lampes ardentes[37]. Les Égyptiens qui ne peuvent s’y trouver, ayant observé la nuit du sacrifice, allument tous des lampes ; ainsi ce n’est pas seulement à Saïs qu’on en allume, mais par toute l’Égypte. On apporte une raison sainte des illuminations qui se font pendant cette nuit, et des honneurs qu’on lui rend.

LXIII. Ceux qui vont à Héliopolis et à Buto se contentent d’offrir des sacrifices. À Paprémis, on observe les mêmes cérémonies et on fait les mêmes sacrifices que dans les autres villes ; mais, lorsque le soleil commence à baisser, quelques prêtres en petit nombre se donnent beaucoup de mouvement autour de la statue de Mars, tandis que d’autres en plus grand nombre, armés de bâtons, se tiennent debout à l’entrée du temple. On voit vis-à-vis de ceux-ci plus de mille hommes confusément rassemblés, tenant chacun un bâton à la main, qui viennent pour accomplir leurs vœux. La statue est dans une petite chapelle de bois doré. La veille de la fête, on la transporte dans une autre chapelle. Les prêtres qui sont restés en petit nombre autour de la statue placent cette chapelle, avec le simulacre du dieu, sur un char à quatre roues, et se mettent à le tirer. Ceux qui sont dans le vestibule les empêchent d’entrer dans le temple ; mais ceux qui sont vis-à-vis, occupés à accomplir leurs vœux, venant au secours du dieu, frappent les gardes de la porte, et se défendent contre eux. Alors commence un rude combat à coups de bâtons : bien des têtes en sont fracassées, et je ne doute pas que plusieurs personnes ne meurent de leurs blessures, quoique les Égyptiens n’en conviennent pas.

LXIV. Les naturels du pays racontent qu’ils ont institué cette fête par le motif suivant : la mère de Mars demeurait dans ce temple. Celui-ci, qui avait été élevé loin d’elle, se trouvant en âge viril, vint dans l’intention de lui parler. Les serviteurs de sa mère, qui ne l’avaient point vu jusqu’alors, bien loin de lui permettre d’entrer, le chassèrent avec violence ; mais, étant revenu avec du secours qu’il alla chercher dans une autre ville, il maltraita les serviteurs de la déesse, et s’ouvrit un passage jusqu’à son appartement. C’est pourquoi on a institué ce combat en l’honneur de Mars, et le jour de sa fête.

Les Égyptiens sont aussi les premiers qui, par un principe de religion, aient défendu d’avoir commerce avec les femmes dans les lieux sacrés, ou même d’y entrer après les avoir connues, sans s’être auparavant lavé. Presque tous les autres peuples, si l’on excepte les Égyptiens et les Grecs, ont commerce avec les femmes dans les lieux sacrés, ou bien, lorsqu’ils se lèvent d’auprès d’elles, ils y entrent sans s’être lavés. Ils s’imaginent qu’il en est des hommes comme de tous les autres animaux. On voit, disent-ils, les bêtes et les différentes espèces d’oiseaux s’accoupler dans les temples et les autres lieux consacrés aux dieux : si donc cette action était désagréable à la Divinité, les bêtes mêmes ne l’y commettraient pas. Voilà les raisons dont les autres peuples cherchent à s’autoriser ; mais je ne puis les approuver.

LXV. Entre autres pratiques religieuses, les Égyptiens observent scrupuleusement celles-ci. Quoique leur pays touche à la Libye, on y voit cependant peu d’animaux ; et ceux qu’on y rencontre, sauvages ou domestiques, on les regarde comme sacrés. Si je voulais dire pourquoi ils les ont consacrés, je m’engagerais dans un discours sur la religion et les choses divines ; or j’évite surtout d’en parler, et le peu que j’en ai dit jusqu’ici, je ne l’ai fait que parce que je m’y suis trouvé forcé. La loi leur ordonne de nourrir les bêtes, et parmi eux il y a un certain nombre de personnes, tant hommes que femmes, destinées à prendre soin de chaque espèce en particulier. C’est un emploi honorable[38] : le fils y succède à son père. Ceux qui demeurent dans les villes s’acquittent des vœux[39] qu’ils leur ont faits. Voici de quelle manière : lorsqu’ils adressent leurs prières au dieu auquel chaque animal est consacré, et qu’ils rasent la tête de leurs enfants, ou tout entière, ou à moitié, ou seulement le tiers, ils mettent ces cheveux dans un des bassins d’une balance, et de l’argent dans l’autre, Quand l’argent a fait pencher la balance[40], ils le donnent à la femme qui prend soin de ces animaux : elle en achète des poissons, qu’elle coupe par morceaux, et dont elle les nourrit. Si l’on tue quelqu’un de ces animaux de dessein prémédité, on en est puni de mort ; si on l’a fait involontairement, on paye l’amende qu’il plaît aux prêtres d’imposer ; mais si l’on tue, même sans le vouloir, un ibis ou un épervier, on ne peut éviter le dernier supplice.

LXVI. Quoique le nombre des animaux domestiques soit très-grand, il y en aurait encore plus s’il n’arrivait des accidents aux chats. Lorsque les chattes ont mis bas, elles ne vont plus trouver les mâles. Ceux-ci cherchent leur compagne ; mais, ne pouvant y réussir, ils ont recours à la ruse. Ils enlèvent adroitement aux mères leurs petits, et les tuent sans cependant en recevoir aucun dommage. Les chattes les ayant perdus, comme elles désirent en avoir d’autres, parce que cet animal aime beaucoup ses petits, elles vont chercher les mâles. Lorsqu’il survient un incendie, il arrive à ces animaux quelque chose qui tient du prodige. Les Égyptiens, rangés par intervalles, négligent de l’éteindre, pour veiller à la sûreté de ces animaux ; mais les chats, se glissant entre les hommes, ou sautant par-dessus, se jettent dans les flammes. Lorsque cela arrive, les Égyptiens en témoignent une grande douleur. Si, dans quelque maison, il meurt un chat de mort naturelle, quiconque l’habite se rase les sourcils seulement ; mais, quand il meurt un chien, on se rase la tête et le corps entier.

LXVII. On porte dans des maisons sacrées les chats qui viennent à mourir ; et, après qu’on les a embaumés, on les enterre à Bubastis. À l’égard des chiens, chacun leur donne la sépulture dans sa ville, et les arrange dans des caisses sacrées. On rend les mêmes honneurs aux ichneumons. On transporte à Bute les musaraignes et les éperviers, et les ibis à Hermopolis ; mais les ours, qui sont rares en Égypte, et les loups, qui n’y sont guère plus grands que des renards, on les enterre dans le lieu même où on les trouve morts.

LXVIII. Passons au crocodile et à ses qualités naturelles. Il ne mange point pendant les quatre mois les plus rudes de l’hiver. Quoiqu’il ait quatre pieds, il est néanmoins amphibie. Il pond ses œufs sur terre, et les y fait éclore. Il passe dans des lieux secs la plus grande partie du jour, et la nuit entière dans le fleuve ; car l’eau en est plus chaude que l’air et la rosée. De tous les animaux que nous connaissons, il n’y en a point qui devienne si grand après avoir été si petit. Ses œufs ne sont guère plus gros que ceux des oies, et l’animal qui en sort est proportionné à l’œuf ; mais insensiblement il croît, et parvient à dix-sept coudées, et même davantage[41]. Il a les yeux de cochon, les dents saillantes et d’une grandeur proportionnée à celle du corps. C’est le seul animal qui n’ait point de langue[42] ; il ne remue point la mâchoire inférieure[43], et c’est le seul aussi qui approche la mâchoire supérieure de l’inférieure. Il a les griffes très-fortes, et sa peau est tellement couverte d’écailles sur le dos, qu’elle est impénétrable. Le crocodile ne voit point dans l’eau, mais à l’air il a la vue très-perçante. Comme il vit dans l’eau, il a le dedans de la gueule plein de sangsues. Toutes les bêtes, tous les oiseaux le fuient ; il n’est en paix qu’avec le trochilus, à cause des services qu’il en reçoit. Lorsque le crocodile se repose sur terre au sortir de l’eau, il a coutume de se tourner presque toujours vers le côté d’où souffle le zéphyr, et de tenir la gueule ouverte : le trochilus, entrant alors dans sa gueule, y mange les sangsues ; et le crocodile prend tant de plaisir à se sentir soulagé, qu’il ne lui fait point de mal.

LXIX. Une partie des Égyptiens regardent les crocodiles comme des animaux sacrés ; mais d’autres leur font la guerre. Ceux qui habitent aux environs de Thèbes et du lac Mœris ont pour eux beaucoup de vénération. Les uns et les autres en choisissent un qu’ils élèvent, et qu’ils instruisent à se laisser toucher avec la main. On lui met des pendants d’oreilles d’or ou de pierre factice, et on lui attache aux pieds de devant de petites chaînes ou bracelets. On le nourrit avec la chair des victimes, et on lui donne d’autres aliments prescrits. Tant qu’il vit, on en prend le plus grand soin ; quand il meurt, on l’embaume, et on le met dans une caisse sacrée. Ceux d’Éléphantine et des environs ne regardent point les crocodiles comme sacrés, et même ils ne se font aucun scrupule d’en manger. Ces animaux s’appellent champses. Les Ioniens leur ont donné le nom de crocodiles, parce qu’ils leur ont trouvé de la ressemblance avec ces crocodiles ou lézards que chez eux on rencontre dans les haies.

LXX. Il y a différentes manières de les prendre. Je ne parlerai que de celle qui paraît mériter le plus d’être rapportée. On attache une partie du dos d’un porc à un hameçon, qu’on laisse aller au milieu du fleuve afin d’amorcer le crocodile. On se place sur le bord de la rivière, et l’on prend un cochon de lait en vie, qu’on bat pour le faire crier. Le crocodile s’approche du côté où il entend ces cris, et, rencontrant en son chemin le morceau de porc, il l’avale. Le pêcheur le tire à lui, et la première chose qu’il fait après l’avoir mis à terre, c’est de lui couvrir les yeux de boue. Par ce moyen il en vient facilement à bout ; autrement il aurait beaucoup de peine.

LXXI. Les hippopotames qu’on trouve dans le nome Paprémite sont sacrés ; mais dans le reste de l’Égypte on n’a pas pour eux les mêmes égards. Voici quelle en est la nature et la forme : cet animal est quadrupède ; il a les pieds fourchus, la corne du pied comme le bœuf, le museau plat et retroussé, les dents saillantes, la crinière, la queue, et le hennissement du cheval ; il est de la grandeur des plus gros bœufs ; son cuir est si épais et si dur, que, lorsqu’il est sec, on en fait des javelots.

LXXII. Le Nil produit aussi des loutres. Les Égyptiens les regardent comme sacrées. Ils ont la même opinion du poisson qu’on appelle lépidote, et de l’anguille. Ces poissons sont consacrés au Nil. Parmi les oiseaux, le cravan est sacré[44].

LXXIII. On range aussi dans la même classe un autre oiseau qu’on appelle phénix[45]. Je ne l’ai vu qu’en peinture ; on le voit rarement ; et, si l’on en croit les Héliopolitains, il ne se montre dans leur pays que tous les cinq cents ans, lorsque son père vient à mourir. S’il ressemble à son portrait, ses ailes sont en partie dorées et en partie rouges, et il est entièrement conforme à l’aigle quant à la figure et à la description détaillée. On en rapporte une particularité qui me parait incroyable. Il part, disent les Égyptiens, de l’Arabie, se rend au temple du Soleil avec le corps de son père, qu’il porte enveloppé dans de la myrrhe, et lui donne la sépulture dans ce temple. Voici de quelle manière : il fait avec de la myrrhe une masse en forme d’œuf, du poids qu’il se croit capable de porter, la soulève, et essaye si elle n’est pas trop pesante ; ensuite, lorsqu’il a fini ces essais, il creuse cet œuf, y introduit son père, puis il bouche l’ouverture avec de la myrrhe : cet œuf est alors de même poids que lorsque la masse était entière. Lorsqu’il l’a, dis-je, renfermé, il le porte en Égypte dans le temple du Soleil.

LXXIV. On voit dans les environs de Thèbes une espèce de serpents sacrés qui ne fait jamais de mal aux hommes : ces serpents sont fort petits, et portent deux cornes au haut de la tête. Quand ils meurent, on les enterre dans le temple de Jupiter, auquel, dit-on, ils sont consacrés.

LXXV. Il y a, dans l’Arabie, assez près de la ville de Buto, un lieu où je me rendis pour m’informer des serpents ailés. Je vis à mon arrivée une quantité prodigieuse d’os et d’épines du dos de ces serpents. Il y en avait des tas épars de tous les côtés, de grands, de moyens et de petits. Le lieu où sont ces os amoncelés se trouve à l’endroit où une gorge resserrée entre des montagnes débouche dans une vaste plaine qui touche à celle de l’Égypte. On dit que ces serpents ailés volent d’Arabie en Égypte dès le commencement du printemps ; mais que les ibis, allant à leur rencontre à l’endroit où ce défilé aboutit à la plaine, les empêchent de passer, et les tuent. Les Arabes assurent que c’est en reconnaissance de ce service que les Égyptiens ont une grande vénération pour l’ibis ; et les Égyptiens conviennent eux-mêmes que c’est la raison pour laquelle ils honorent ces oiseaux.

LXXVI. Il y a deux espèces d’ibis : ceux de la première espèce sont de la grandeur du crex ; leur plumage est extrêmement noir ; ils ont les cuisses comme celles des grues, et le bec recourbé ; ils combattent contre les serpents. Ceux de la seconde espèce sont plus communs, et l’on en rencontre souvent : ils ont une partie de la tête et toute la gorge sans plumes ; leur plumage est blanc, excepté celui de la tête, du cou, et de l’extrémité des ailes et de la queue, qui est très-noir : quant aux cuisses et au bec, ils les ont de même que l’autre espèce. Le serpent volant ressemble, pour la figure, aux serpents aquatiques ; ses ailes ne sont point garnies de plumes, elles sont entièrement semblables à celles de la chauve-souris. En voilà assez sur les animaux sacrés.

LXXVII. Parmi les Égyptiens que j’ai connus, ceux qui habitent aux environs de cette partie de l’Égypte où l’on sème des grains sont sans contredit les plus habiles, et ceux qui, de tous les hommes, cultivent le plus leur mémoire. Voici quel est leur régime : ils se purgent tous les mois pendant trois jours consécutifs, et ils ont grand soin d’entretenir et de conserver leur santé par des vomitifs et des lavements, persuadés que toutes nos maladies viennent des aliments que nous prenons : d’ailleurs, après les Libyens, il n’y a point d’hommes si sains et d’un meilleur tempérament que les Égyptiens. Je crois qu’il faut attribuer cet avantage aux saisons, qui ne varient jamais en ce pays ; car ce sont les variations dans l’air, et surtout celles des saisons, qui occasionnent les maladies. Leur pain s’appelle cyllestis : ils le font avec de l’épeautre. Comme ils n’ont point de vignes dans leur pays[46], ils boivent de la bière ; ils vivent de poissons crus séchés au soleil, ou mis dans de la saumure ; ils mangent crus pareillement les cailles, les canards et quelques petits oiseaux, qu’ils ont eu soin de saler auparavant ; enfin, à l’exception des oiseaux et des poissons sacrés, ils se nourrissent de toutes les autres espèces qu’ils ont chez eux, et les mangent ou rôties ou bouillies.

LXXVIII. Aux festins qui se font chez les riches, on porte, après le repas, autour de la salle, un cercueil avec une figure en bois si bien travaillée et si bien peinte, qu’elle représente parfaitement un mort : elle n’a qu’une coudée, ou deux au plus. On la montre à tous les convives tour à tour, en leur disant : « Jetez les yeux sur cet homme, vous lui ressemblerez après votre mort ; buvez donc maintenant, et vous divertissez. »

LXXIX. Contents des chansons qu’ils tiennent de leurs pères, ils n’y en ajoutent point d’autres. Il y en a plusieurs dont l’institution est louable, et surtout celle qui se chante en Phénicie, en Cypre et ailleurs : elle a différents noms chez les différents peuples. On convient généralement que c’est la même que les Grecs appellent Linus, et qu’ils ont coutume de chanter. Entre mille choses qui m’étonnent en Égypte, je ne puis concevoir où les Égyptiens ont pris cette chanson du Linus. Je crois qu’ils l’ont chantée de tout temps. Elle s’appelle en égyptien Manéros. Ils disaient que Manéros était fils unique de leur premier roi ; qu’ayant été enlevé par une mort prématurée, ils chantèrent en son honneur ces airs lugubres, et que cette chanson était la première et la seule qu’ils eussent dans les commencements.

LXXX. Il n’y a parmi les Grecs que les Lacédémoniens qui s’accordent avec les Égyptiens dans le respect que les jeunes gens ont pour les vieillards. Si un jeune homme rencontre un vieillard, il lui cède le pas et se détourne ; et si un vieillard survient dans un endroit où se trouve un jeune homme, celui-ci se lève. Les autres Grecs n’ont point cet usage. Lorsque les Égyptiens se rencontrent, au lieu de se saluer de paroles, ils se font une profonde révérence en baissant la main jusqu’aux genoux.

LXXXI. Leurs habits sont de lin, avec des franges autour des jambes : ils les appellent calasiris ; et par-dessus ils s’enveloppent d’une espèce de manteau de laine blanche ; mais ils ne portent pas dans les temples cet habit de laine, et on ne les ensevelit pas non plus avec cet habit : les lois de la religion le défendent. Cela est conforme aux cérémonies orphiques, que l’on appelle aussi bachiques, et qui sont les mêmes que les égyptiennes et les pythagoriques. En effet, il n’est pas permis d’ensevelir dans un vêtement de laine quelqu’un qui a participé à ces mystères. La raison que l’on en donne est empruntée de la religion.

LXXXII. Entre autres choses qu’ont inventées les Égyptiens, ils ont imaginé à quel dieu chaque mois et chaque jour du mois sont consacrés : ce sont eux qui, en observant le jour de la naissance de quelqu’un, lui ont prédit le sort qui l’attendait, ce qu’il deviendrait, et le genre de mort dont il devait mourir. Les poëtes grecs ont fait usage de cette science, mais les Égyptiens ont inventé plus de prodiges que tout le reste des hommes. Lorsqu’il en survient un, ils le mettent par écrit, et observent de quel événement il sera suivi. Si, dans la suite, il arrive quelque chose qui ait avec ce prodige la moindre ressemblance, ils se persuadent que l’issue sera la même.

LXXXIII. Personne en Égypte n’exerce la divination : elle n’est attribuée qu’à certains dieux. On voit en ce pays des oracles d’Hercule, d’Apollon, de Minerve, de Diane, de Mars, de Jupiter ; mais on a plus de vénération pour celui de Latone, en la ville de Buto, que pour tout autre. Ces sortes de divinations n’ont pas les mêmes règles ; elles diffèrent les unes des autres.

LXXXIV. La médecine est si sagement distribuée en Égypte, qu’un médecin ne se mêle que d’une seule espèce de maladie, et non de plusieurs. Tout y est plein de médecins. Les uns sont pour les yeux, les autres pour la tête ; ceux-ci pour les dents, ceux-là pour les maux de ventre et des parties voisines ; d’autres enfin pour les maladies internes.

LXXXV. Le deuil et les funérailles se font de cette manière : quand il meurt un homme de considération, toutes les femmes de sa maison se couvrent de boue la tête et même le visage ; elles laissent le mort à la maison, se découvrent le sein, et, ayant attaché leur habillement avec une ceinture, elles se frappent la poitrine, et parcourent la ville accompagnées de leurs parentes. D’un autre côté, les hommes attachent de même leurs habits et se frappent la poitrine : après cette cérémonie, on porte le corps à l’endroit où on les embaume.

LXXXVI. Il y a en Égypte certaines personnes que la loi a chargées des embaumements, et qui en font profession. Quand on leur apporte un corps, ils montrent aux porteurs des modèles de morts en bois, peints au naturel. Le plus recherché représente, à ce qu’ils disent, celui dont je me fais scrupule de dire ici le nom[47]. Ils en font voir un second qui est inférieur au premier, et qui ne coûte pas si cher. Ils en montrent encore un troisième, qui est au plus bas prix[48]. Ils demandent ensuite suivant lequel de ces trois modèles on souhaite que le mort soit embaumé. Après qu’on est convenu du prix, les parents se retirent : les embaumeurs travaillent chez eux, et voici comment ils procèdent à l’embaumement le plus précieux.

D’abord ils tirent la cervelle par les narines, en partie avec un ferrement recourbé, en partie par le moyen des drogues qu’ils introduisent dans la tête ; ils font ensuite une incision dans le flanc avec une pierre d’Éthiopie tranchante ; ils tirent par cette ouverture les intestins, les nettoient, et les passent au vin de palmier ; ils les passent encore dans des aromates broyés ; ensuite ils remplissent le ventre de myrrhe pure broyée, de cannelle et d’autres parfums, l’encens excepté ; puis ils le recousent. Lorsque cela est fini, ils salent le corps, en le couvrant de natrum pendant soixante et dix jours. Il n’est pas permis de le laisser séjourner plus longtemps dans le sel. Ces soixante et dix jours écoulés, ils lavent le corps, et l’enveloppent entièrement de bandes de toile de coton, enduites de commi[49] dont les Égyptiens se servent ordinairement comme de colle. Les parents retirent ensuite le corps ; ils font faire en bois un étui de forme humaine, ils y renferment le mort, et le mettent dans une salle destinée à cet usage ; ils le placent droit contre la muraille. Telle est la manière la plus magnifique d’embaumer les morts.

LXXXVII. Ceux qui veulent éviter la dépense choisissent cette autre sorte : on remplit des seringues d’une liqueur onctueuse qu’on a tirée du cèdre ; on en injecte le ventre du mort, sans y faire aucune incision, et sans en tirer les intestins. Quand on a introduit cette liqueur par le fondement, on le bouche, pour empêcher la liqueur injectée de sortir ; ensuite on sale le corps pendant le temps prescrit[50]. Le dernier jour, on fait sortir du ventre la liqueur injectée : elle a tant de force, qu’elle dissout le ventricule et les entrailles, et les entraîne avec elle. Le natrum consume les chairs, et il ne reste du corps que la peau et les os. Cette opération finie, ils rendent le corps sans y faire autre chose.

LXXXVIII. La troisième espèce d’embaumement n’est que pour les plus pauvres. On injecte le corps avec la liqueur nommée surmaïa ; on met le corps dans le natrum pendant soixante et dix jours, et on le rend ensuite à ceux qui l’ont apporté.

LXXXIX. Quant aux femmes de qualité, lorsqu’elles sont mortes, on ne les remet pas sur-le-champ aux embaumeurs, non plus que celles qui sont belles et qui ont été en grande considération, mais seulement trois ou quatre jours après leur mort. On prend cette précaution, de crainte que les embaumeurs n’abusent des corps qu’on leur confie. On raconte qu’on en prit un sur le fait avec une femme morte récemment, et cela sur l’accusation d’un de ses camarades.

XC. Si l’on trouve un corps mort d’un Égyptien ou même d’un étranger, soit qu’il ait été enlevé par un crocodile, ou qu’il ait été noyé dans le fleuve, la ville sur le territoire de laquelle il a été jeté est obligée de l’embaumer, de le préparer de la manière la plus magnifique, et de le mettre dans des tombeaux sacrés. Il n’est permis à aucun de ses parents ou de ses amis d’y toucher ; les prêtres du Nil[51] ont seuls ce privilége ; ils l’ensevelissent de leurs propres mains, comme si c’était quelque chose de plus que le cadavre d’un homme.

XCI. Les Égyptiens ont un grand éloignement pour les coutumes des Grecs, en un mot pour celles de tous les autres hommes. Cet éloignement se remarque également dans toute l’Égypte, excepté à Chemmis, ville considérable de la Thébaïde[52], près de Néapolis, où l’on voit un temple de Persée, fils de Danaé. Ce temple est de figure carrée, et environné de palmiers ; le vestibule est vaste et bâti de pierres, et sur le haut on remarque deux grandes statues de pierre : dans l’enceinte sacrée est le temple, où l’on voit une statue de Persée. Les Chemmites disent que ce héros apparaît souvent dans le pays et dans le temple ; qu’on trouve quelquefois une de ses sandales, qui a deux coudées de long ; et qu’après qu’elle a paru, la fertilité et l’abondance règnent dans toute l’Égypte. Ils célèbrent en son honneur, et à la manière des Grecs, des jeux gymniques, qui, de tous les jeux, sont les plus excellents. Les prix qu’on y propose sont du bétail, des manteaux[53] et des peaux.

Je leur demandai un jour pourquoi ils étaient les seuls à qui Persée eût coutume d’apparaître, et pourquoi ils se distinguaient du reste des Égyptiens par la célébration des jeux gymniques. Ils me répondirent que Persée était originaire de leur ville, et que Danaüs et Lyncée, qui firent voile en Grèce, étaient nés à Chemmis. Ils me firent ensuite la généalogie de Danaüs et de Lyncée, en descendant jusqu’à Persée ; ils ajoutèrent que celui-ci étant venu en Égypte pour enlever de Libye, comme le disent aussi les Grecs, la tête de la Gorgone, il passa par leur ville, où il reconnut tous ses parents ; que, lorsqu’il arriva en Égypte, il savait déjà le nom de Chemmis par sa mère ; enfin que c’était par son ordre qu’ils célébraient des jeux gymniques en son honneur.

XCII. Les Égyptiens qui habitent au-dessus des marais observent toutes ces coutumes[54] ; mais ceux qui demeurent dans la partie marécageuse suivent les mêmes usages que le reste des Égyptiens, et, entre autres, ils n’ont qu’une femme chacun, ainsi que les Grecs.

Quant aux vivres, ils ont imaginé des moyens pour s’en procurer aisément. Lorsque le fleuve a pris toute sa crue, et que les campagnes sont comme une espèce de mer, il paraît dans l’eau une quantité prodigieuse de lis que les Égyptiens appellent lotos[55] ; ils les cueillent, et les font sécher au soleil ; ils en prennent ensuite la graine : cette graine ressemble à celle du pavot, et se trouve au milieu du lotos ; ils la pilent et en font du pain, qu’ils cuisent au feu. On mange aussi la racine de cette plante ; elle est d’un goût agréable et doux ; elle est ronde, et de la grosseur d’une pomme. Il y a une autre espèce de lis, ressemblante aux roses, et qui croît aussi dans le Nil. Son fruit a beaucoup de rapport avec les rayons d’un guêpier : on le recueille sur une tige qui sort de la racine, et croît auprès de l’autre tige. On y trouve quantité de grains bons à manger, de la grosseur d’un noyau d’olive : on les mange verts ou secs.

Le byblus[56] est une plante annuelle. Quand on l’a arraché des marais, on en coupe la partie supérieure, qu’on emploie à différents usages : quant à l’inférieure, ou ce qui reste de la plante, et qui a environ une coudée de haut, on le mange cru, ou on le vend. Ceux qui veulent rendre ce mets plus délicat le font rôtir dans un four ardent. Quelques-uns d’entre eux ne vivent que de poissons : ils les vident, les font sécher au soleil, et les mangent quand ils sont secs.

XCIII. Dans les différentes branches du fleuve, on trouve très-peu de ces sortes de poissons qui vont par troupes ; ils croissent dans les étangs. Quand ils commencent à sentir les ardeurs de l’amour, et qu’ils veulent frayer, ils se rendent à la mer par bandes. Les mâles vont devant, et répandent sur leur route la liqueur séminale : les femelles, qui les suivent, la dévorent, et c’est ainsi qu’elles conçoivent. Lorsqu’elles se sont fécondées dans la mer, les poissons remontent la rivière, pour regagner chacun sa demeure accoutumée. Ce ne sont plus alors les mâles qui vont les premiers ; les femelles conduisent la troupe. En la conduisant, elles font ce que faisaient les mâles : elles jettent leurs œufs, qui sont de la grosseur des grains de millet ; et les mâles, qui les suivent, les avalent. Tous ces grains sont autant de petits poissons. Ceux qui restent, et que les mâles n’ont pas dévorés, prennent de l’accroissement, et deviennent des poissons.

Si l’on prend de ces poissons lorsqu’ils vont à la mer, on remarque que leurs têtes sont meurtries du côté gauche ; ceux au contraire qui remontent ont la tête froissée du côté droit. La cause en est sensible. Quand ils vont à la mer, il côtoient la terre du côté gauche ; et, lorsqu’ils reviennent, ils s’approchent du même rivage, le touchent, et s’y appuient tant qu’ils peuvent, de peur que le courant de l’eau ne les détourne de leur route. Quand le Nil commence à croître, l’eau se filtre à travers les terres, et remplit les fossés et les lagunes qui sont près du fleuve. À peine sont-ils pleins, qu’on y voit fourmiller de toutes parts une multitude prodigieuse de petits poissons : mais quelle est la cause vraisemblable de leur production ? Je crois la connaître.

Lorsque le Nil se retire, les poissons qui, l’année précédente, avaient déposé leurs œufs dans le limon, se retirent aussi avec les dernières eaux. L’année révolue, lorsque le Nil vient de nouveau à se déborder, ces œufs commencent aussitôt à éclore, et à devenir de petits poissons.

XCIV. Les Égyptiens qui habitent dans les marais se servent d’une huile exprimée du fruit du sillicyprion ; ils l’appellent kiki. Voici comment ils la font : ils sèment sur les bords des différentes branches du fleuve, et sur ceux des étangs, du sillicyprion. En Grèce, cette plante vient d’elle-même et sans culture ; en Égypte, on la sème, et elle porte une grande quantité de fruits d’une odeur forte. Lorsqu’on les a recueillis, les uns les broient et en tirent l’huile par expression ; les autres les font bouillir, après les avoir fait rôtir : l’huile se détache, et on la ramasse. C’est une liqueur grasse qui n’est pas moins bonne pour les lampes que l’huile d’olive ; mais elle a une odeur forte et désagréable.

XCV. On voit en Égypte une quantité prodigieuse de moucherons. Les Égyptiens ont trouvé des moyens pour s’en garantir. Ceux qui habitent au-dessus des marais se mettent à couvert de ces insectes en dormant sur le haut d’une tour : le vent empêche les moucherons de voler si haut. Ceux qui demeurent dans la partie marécageuse ont imaginé un autre moyen : il n’y a personne qui n’ait un filet. Le jour, on s’en sert pour prendre du poisson ; la nuit, on l’étend autour du lit ; on passe ensuite sous ce filet, et l’on se couche. Si l’on voulait dormir avec ses habits, ou enveloppé d’un drap, on serait piqué par les moucherons, au lieu qu’ils ne l’essayent pas même à travers le filet.

XCVI. Leurs vaisseaux de charge sont faits avec l’épine, qui ressemble beaucoup au lotos de Cyrène, et dont il sort une larme qui se condense en gomme. Ils tirent de cette épine des planches d’environ deux coudées ; ils les arrangent de la même manière qu’on arrange les briques, et les attachent avec des chevilles fortes et longues ; ils placent sur leur surface des solives, sans se servir de varangues ni de courbes ; mais ils affermissent en dedans cet assemblage avec des liens de byblus : ils font ensuite un gouvernail qu’ils passent à travers la carène, puis un mât avec l’épine, et des voiles avec le byblus.

Ces navires ne peuvent pas remonter le fleuve, à moins d’être poussés par un grand vent ; aussi est-on obligé de les tirer de dessus le rivage. Voici la manière dont on les conduit en descendant : on a une claie de bruyère tissue avec du jonc, et une pierre percée pesant environ deux talents[57] ; on attache la claie avec une corde à l’avant du vaisseau, et on la laisse aller au gré de l’eau ; on attache la pierre à l’arrière avec une autre corde : la claie, emportée par la rapidité du courant, entraîne avec elle le baris (c’est ainsi qu’on appelle cette sorte de navire) ; la pierre qui est à l’arrière gagne le fond de l’eau, et sert à diriger sa course. Ils ont un grand nombre de vaisseaux de cette espèce, dont quelques-uns portent une charge de plusieurs milliers de talents.

XCVII, Quand le Nil a inondé le pays, on n’aperçoit plus que les villes ; elles paraissent au-dessus de l’eau, et ressemblent à peu près aux îles de la mer Égée. Toute l’Égypte en effet n’est qu’une vaste mer, si vous en exceptez les villes. Tant que dure l’inondation, on ne navigue plus sur les canaux du fleuve, mais par le milieu de la plaine. Ceux qui remontent de Naucratis à Memphis prennent alors par les pyramides : ce n’est point là cependant la navigation ordinaire, mais par la pointe du Delta et par la ville de Cercasore. Si de la mer et de Canope vous allez à Naucratis par la plaine, vous passerez près des villes d’Anthylle et d’Archandre.

XCVIII. Anthylle est une ville considérable ; elle fait toujours partie du revenu de la femme des rois d’Égypte, et lui est particulièrement assignée pour sa chaussure[58]. Cet usage s’observe depuis que ce pays appartient aux Perses. La ville d’Archandre me paraît avoir pris son nom d’Archandre de Phthie, gendre de Danaüs et fils d’Achæus. Peut-être y a-t-il quelque autre Archandre ; mais certainement ce nom n’est pas égyptien.

XCIX. J’ai dit jusqu’ici ce que j’ai vu, ce que j’ai su par moi-même, ou ce que j’ai appris par mes recherches. Je vais maintenant parler de ce pays selon ce que m’en ont dit les Égyptiens ; j’ajouterai aussi à mon récit quelque chose de ce que j’ai vu par moi-même.

Ménès, qui fut le premier roi d’Égypte, fit faire, selon les prêtres, des digues à Memphis[59]. Le fleuve, jusqu’au règne de ce prince, coulait entièrement le long de la montagne sablonneuse qui est du côté de la Libye ; mais, ayant comblé le coude que forme le Nil du côté du midi, et construit une digue environ à cent stades au-dessus de Memphis, il mit à sec son ancien lit, et lui fit prendre son cours par un nouveau canal, afin qu’il coulât à égale distance des montagnes ; et encore aujourd’hui, sous la domination des Perses, on a une attention particulière à ce même coude du Nil, dont les eaux, retenues par les digues, coulent d’un autre côté, et on a soin de les fortifier tous les ans. En effet, si le fleuve venait à les rompre, et à se répandre de ce côté-là dans les terres, Memphis risquerait d’être entièrement submergée. Ménès, leur premier roi, fit bâtir, au rapport des mêmes prêtres, la ville qu’on appelle aujourd’hui Memphis, dans l’endroit même d’où il avait détourné le fleuve, et qu’il avait converti en terre ferme ; car cette ville est aussi située dans la partie étroite de l’Égypte. Le même fit creuser au nord et à l’ouest de Memphis un lac qui communiquait avec le fleuve, n’étant pas possible de le faire à l’est, parce que le Nil s’y oppose ; enfin il éleva dans la même ville un grand et magnifique temple en l’honneur de Vulcain.

C. Les prêtres me lurent ensuite dans leurs annales les noms de trois cent trente autres rois qui régnèrent après lui. Dans une si longue suite de générations, il se trouve dix-huit Éthiopiens et une femme du pays ; tous les autres étaient hommes et Égyptiens. Cette femme qui régna en Égypte s’appelait Nitocris, comme la reine de Babylone. Ils me racontèrent que les Égyptiens, après avoir tué son frère, qui était leur roi, lui remirent la couronne ; qu’alors elle chercha à venger sa mort, et qu’elle fit périr par artifice un grand nombre d’Égyptiens. On pratiqua sous terre, par son ordre, un vaste appartement, qu’elle destinait en apparence à des festins ; mais elle avait réellement d’autres vues. Elle y invita à un repas un grand nombre d’Égyptiens qu’elle connaissait pour les principaux auteurs de la mort de son frère, et, pendant qu’ils étaient à table, elle fit entrer les eaux du fleuve par un grand canal secret. Il n’est rien dit davantage de cette princesse, si ce n’est qu’après avoir fait cela elle se précipita dans un appartement toute couverte de cendres, afin de se soustraire à la vengeance du peuple[60].

CI. Les prêtres me dirent que de tous ces rois il n’y en eut aucun qui se fût distingué par des ouvrages remarquables ou par quelque action d’éclat, si vous en exceptez Mœris, le dernier de tous ; que ce prince s’illustra par plusieurs monuments ; qu’il bâtit le vestibule du temple de Vulcain qui regarde le nord, et creusa un lac dont je donnerai dans la suite les dimensions ; et qu’il y fit élever des pyramides, dont je décrirai la grandeur dans le même temps que je parlerai du lac. Ils me racontèrent que ce prince fit faire tous ces ouvrages, et que les autres ne laissèrent aucun monument à la postérité ; aussi les passerai-je sous silence, et me contenterai-je de faire mention de Sésostris, qui vint après eux[61].

CII. Ce prince fut, selon ces prêtres, le premier qui, étant parti du golfe Arabique avec des vaisseaux longs, subjugua les peuples qui habitaient les bords de la mer Erythrée : il fit voile encore plus loin, jusqu’à une mer qui n’était plus navigable à cause des bas-fonds.

De là, selon les mêmes prêtres, étant revenu en Égypte, il leva une nombreuse armée, et, avançant par la terre ferme, il subjugua tous les peuples qui se trouvèrent sur sa route. Quand il rencontrait des nations courageuses et jalouses de leur liberté, il érigeait dans leur pays des colonnes, sur lesquelles il faisait graver une inscription qui indiquait son nom, celui de sa patrie, et qu’il avait vaincu ces peuples par la force de ses armes : quant aux pays qu’il subjuguait aisément, et sans livrer bataille, il élevait des colonnes avec une inscription pareille ; mais il faisait ajouter les parties naturelles de la femme, emblème de la lâcheté de ces peuples[62].

CIII. En parcourant ainsi le continent, il passa d’Asie en Europe, et subjugua les Scythes et les Thraces ; mais je crois que l’armée égyptienne n’alla pas plus avant, car on voit chez ces nations les colonnes qu’il y fit ériger, et l’on n’en trouve point au delà. Il retourna ensuite sur ses pas. Quand il fut arrivé sur les bords du Phase, je ne puis assurer s’il y laissa une partie de son armée pour cultiver le pays, ou bien si quelques-uns de ses soldats, ennuyés de la longueur de ces voyages, ne s’établirent point sur les bords de ce fleuve.

CIV. Quoi qu’il en soit, il paraît que les Colchidiens sont Égyptiens d’origine, et je l’avais présumé avant que d’en avoir entendu parler à d’autres ; mais, comme j’étais curieux de m’en instruire, j’interrogeai ces deux peuples : les Colchidiens se ressouvenaient beaucoup mieux des Égyptiens, que ceux-ci ne se ressouvenaient des Colchidiens.

Les Égyptiens pensent que ces peuples sont des descendants d’une partie des troupes de Sésostris. Je le conjecturai aussi sur deux indices : le premier, c’est qu’ils sont noirs, et qu’ils ont les cheveux crépus, preuve assez équivoque, puisqu’ils ont cela de commun avec d’autres peuples ; le second, et le principal, c’est que les Colchidiens, les Égyptiens et les Éthiopiens sont les seuls hommes qui se fassent circoncire de temps immémorial. Les Phéniciens et les Syriens de la Palestine conviennent eux-mêmes qu’ils ont appris la circoncision des Égyptiens ; mais les Syriens[63] qui habitent sur les bords du Thermodon et du Parthénius, et les Macrons, leurs voisins, avouent qu’ils la tiennent depuis peu des Colchidiens. Or, ce sont là les seuls peuples qui pratiquent la circoncision, et encore paraît-il qu’en cela ils ne font qu’imiter les Égyptiens.

Comme la circoncision paraît, chez les Égyptiens et les Éthiopiens, remonter à la plus haute antiquité, je ne saurais dire laquelle de ces deux nations la tient de l’autre[64] À l’égard des autres peuples[65], ils l’ont prise des Égyptiens, par le commerce qu’ils ont eu avec eux. Je me fonde sur ce que tous les Phéniciens qui fréquentent les Grecs ont perdu la coutume, qu’ils tenaient des Égyptiens, de circoncire les enfants nouveau-nés.

CV. Mais voici un autre trait de ressemblance entre ces deux peuples : ce sont les seuls qui travaillent le lin de la même façon ; ils vivent de même, et ont aussi la même langue. Les Grecs appellent lin sardonique celui qui leur vient de la Colchide, et lin égyptien celui qu’ils tirent d’Égypte.

CVI. La plupart des colonnes que Sésostris fit élever dans les pays qu’il subjugua ne subsistent plus aujourd’hui. J’en ai pourtant vu dans la Palestine de Syrie, et j’y ai remarqué les parties naturelles de la femme, et les inscriptions dont j’ai parlé plus haut.

On voit aussi vers l’Ionie deux figures de ce prince taillées dans le roc : l’une, sur le chemin qui conduit d’Éphèse à Phocée ; l’autre, sur celui de Sardes à Smyrne. Elles représentent, l’une et l’autre, un homme de cinq palmes[66] de haut, tenant de la main droite un javelot, et de la gauche un arc : le reste de son armure est pareillement égyptien et éthiopien. On a gravé sur la poitrine, d’une épaule à l’autre, une inscription en caractères égyptiens et sacrés, conçue en ces termes : « J’ai conquis ce pays par la force de mon bras. » Sésostris ne dit pas pourtant ici ni qui il est, ni de quel pays il est ; il l’a indiqué ailleurs. Quelques-uns de ceux qui ont examiné cette figure conjecturent qu’elle représente Memnon ; mais ils sont fort éloignés de la vérité.

CVII. Les prêtres me dirent encore que Sésostris, revenant en Égypte, amena avec lui un grand nombre de prisonniers faits sur les nations qu’il avait subjuguées ; qu’étant arrivé à Daphnes de Péluse, son frère[67], à qui il avait confié le gouvernement du royaume, l’ayant invité, lui et ses enfants, à loger chez lui, fit entasser autour de la maison des matières combustibles, auxquelles on mit le feu. Sésostris n’en eut pas plutôt connaissance, qu’il délibéra avec la reine sa femme, qu’il avait menée avec lui, sur le parti qu’il avait à prendre. De six enfants qu’il avait, elle lui conseilla d’en étendre deux sur le bûcher enflammé, et de faire de leurs corps une espèce de pont sur lequel il pourrait passer et se sauver. Sésostris la crut. Ainsi périrent deux de ses enfants ; les autres se sauvèrent avec leur père.

CVIII. Les prêtres ajoutèrent que Sésostris, après s’être vengé de son frère à son retour en Égypte, employa la troupe qu’il avait amenée des pays dont il avait fait la conquête, à traîner jusqu’au temple de Vulcain ces pierres énormes qu’on y voit. Ce furent ces mêmes prisonniers que l’on força de creuser les fossés et les canaux dont l’Égypte est entrecoupée. Avant ces travaux, exécutés malgré eux, l’Égypte était commode pour les chevaux et pour les voitures ; mais, depuis ce temps-là, quoique le pays soit plat et uni, il est devenu impraticable aux uns et aux autres, à cause de la multitude de canaux qu’on y rencontre de toutes parts et en tout sens. Ce prince les fit creuser, parce que, toutes les fois que le fleuve venait à se retirer, les villes qui n’étaient point sur ses bords, mais au milieu des terres, se trouvaient dans une grande disette d’eau, n’ayant pour leur boisson que l’eau saumâtre des puits.

CIX. Les prêtres me dirent encore que ce même roi fit le partage des terres, assignant à chaque Égyptien une portion égale de terre, et carrée, qu’on tirait au sort ; à la charge néanmoins de lui payer tous les ans une certaine redevance, qui composait son revenu. Si le fleuve enlevait à quelqu’un une partie de sa portion, il allait trouver le roi, et lui exposait ce qui était arrivé. Ce prince envoyait sur les lieux des arpenteurs pour voir de combien l’héritage était diminué, afin de ne faire payer la redevance qu’à proportion du fonds qui restait. Voilà, je crois, l’origine de la géométrie, qui a passé de ce pays en Grèce[68]. À l’égard du gnomon[69] du pôle, ou cadran solaire, et de la division du jour en douze parties[70], les Grecs les tiennent des Babyloniens.

CX. Sésostris est le seul roi d’Égypte qui ait régné en Éthiopie. Ce prince laissa des statues de pierre devant le temple de Vulcain, en mémoire du danger qu’il avait évité. Il y en avait deux de trente coudées de haut, dont l’une le représentait, et l’autre représentait sa femme ; et quatre de vingt coudées chacune, qui représentaient ses quatre fils. Longtemps après, lorque Darius, roi de Perse, voulut faire placer sa statue devant celles-ci, le grand prêtre de Vulcain s’y opposa. Ce prince, objectait-il, n’a pas fait de si grandes actions que Sésostris. S’il a soumis autant de nations, du moins n’a-t-il pu vaincre les Scythes, que Sésostris a subjugués. Il n’est donc pas juste, ajoutait-il, de placer devant les statues[71] de Sésostris celle d’un prince qui ne l’a point surpassé par ses exploits. On dit que Darius pardonna au grand prêtre cette remontrance généreuse.

CXI. Les prêtres me racontèrent qu’après la mort de Sésostris, son fils Phéron monta sur le trône. Ce prince ne fit aucune expédition militaire, et il devint aveugle à cette occasion. Le Nil s’étant débordé en ce temps-là de dix-huit coudées, et ayant submergé toutes les campagnes, il s’éleva un vent impétueux qui en agita les flots avec violence. Alors Phéron, par une folle témérité, prit un javelot, et le lança au milieu du tourbillon des eaux : aussitôt après ses yeux furent frappés d’un mal subit, et il devint aveugle. Il fut dix ans en cet état. La onzième année, on lui apporta une réponse de l’oracle de Buto, qui lui annonçait que le temps prescrit à son châtiment était expiré, et qu’il recouvrerait la vue en se lavant les yeux avec l’urine d’une femme qui n’eût jamais connu d’autre homme que son mari. Phéron essaya d’abord de l’urine de sa femme ; mais comme il ne voyait pas plus qu’auparavant, il se servit indistinctement de celle des autres femmes. Ayant enfin recouvré la vue, il fit assembler, dans une ville qu’on appelle aujourd’hui Érythrébolos[72], toutes les femmes qu’il avait éprouvées, excepté celle dont l’urine lui avait rendu la vue ; et, les ayant fait toutes brûler avec la ville même, il épousa celle qui avait contribué à sa guérison.

Lorsqu’il eut été guéri, il envoya des présents dans tous les temples célèbres, et fit faire pour celui du Soleil deux obélisques remarquables, qui méritent surtout qu’on en fasse mention. Ils ont chacun cent coudées de haut sur huit de large, et sont d’une seule pierre.

CXII. Les mêmes prêtres me dirent que Phéron eut pour successeur un citoyen de Memphis, que les Grecs appellent Protée dans leur langue. On voit encore aujourd’hui à Memphis un lieu magnifique et très-orné, qui lui est consacré. Ce lieu est au sud du temple de Vulcain. Des Phéniciens de Tyr habitent à l’entour, et tout ce quartier s’appelle le Camp des Tyriens. Il y a dans le lieu consacré à Protée une chapelle dédiée à Vénus surnommée l’Étrangère. Je conjecture que cette Vénus est Hélène, fille de Tyndare ; non-seulement parce que j’ai ouï dire qu’Hélène demeura autrefois à la cour de Protée, mais encore parce que cette chapelle tire son nom de Vénus l’Étrangère ; car, de tous les autres temples de Vénus, il n’y en a aucun qui lui soit consacré sous ce nom.

CXIII. Ayant questionné les prêtres au sujet d’Hélène, ils me répondirent qu’Alexandre, après l’avoir enlevée[73] de Sparte, mit à la voile pour retourner dans sa patrie. Quand il fut parvenu dans la mer Égée, des vents contraires l’écartèrent de sa route, et le repoussèrent dans la mer d’Égypte. Ces vents continuant toujours à être contraires, il vint de là en Égypte, où il aborda à l’embouchure du Nil, qu’on appelle aujourd’hui la bouche Canopique, et aux Tarichées. Il y avait sur ce rivage un temple d’Hercule, qu’on y voit encore maintenant. Si quelque esclave s’y réfugie, et s’y fait marquer des stigmates sacrés, afin de se consacrer au dieu, il n’est pas permis de mettre la main sur lui. Cette loi continue à s’observer de la même manière depuis son institution jusqu’à présent. Les esclaves d’Alexandre ayant eu connaissance des priviléges de ce temple, s’y réfugièrent ; et, se tenant en posture de suppliants, ils se mirent à accuser leur maître, dans l’intention de lui nuire, et à publier l’injure qu’il avait faite à Ménélas et tout ce qui s’était passé au sujet d’Hélène. Ces accusations se faisaient en présence des prêtres, et de Thonis, gouverneur de cette bouche du Nil.

CXIV. Là-dessus, Thonis dépêcha au plus tôt un courrier à Memphis, avec ordre de dire à Protée ces paroles : « Il est arrivé ici un Teucrien qui a commis en Grèce un crime atroce. Non content d’avoir séduit la femme de son hôte, il l’a enlevée avec des richesses considérables. Les vents contraires l’ont forcé de relâcher en ce pays. Le laisserons-nous partir impunément, ou lui ôterons-nous ce qu’il avait en venant ? »

Protée renvoya le courrier au gouverneur, avec un ordre conçu en ces termes : « Arrêtez cet étranger, quel qu’il soit, qui a commis un tel crime contre son hôte ; amenez-le-moi, afin que je sache ce qu’il peut aussi alléguer en sa faveur. »

CXV. Thonis, ayant reçu cet ordre, saisit les vaisseaux d’Alexandre, le fit arrêter, et le mena à Memphis avec Hélène, avec ses richesses et les suppliants du dieu[74]. Lorsqu’ils furent tous arrivés, Protée demanda à Alexandre qui il était, et d’où il venait avec ses vaisseaux. Ce prince ne lui déguisa point sa famille, le nom de sa patrie, ni d’où il venait ; mais, quand Protée lui eut ensuite demandé où il avait pris Hélène, il s’embarrassa dans ses réponses ; et comme il déguisait la vérité, ses esclaves, qui s’étaient rendus suppliants, l’accusèrent, et racontèrent au roi toutes les particularités de son crime. Enfin, Protée prononça ce jugement : « Si je ne pensais pas qu’il est de la plus grande conséquence de ne faire mourir aucun des étrangers que les vents forcent à relâcher sur mes terres, je vengerais par ton supplice l’insulte que tu as faite à Ménélas. Ce prince t’a donné l’hospitalité, et toi, le plus méchant de tous les hommes, tu n’as pas craint de commettre envers lui une action exécrable. Tu as séduit la femme de ton hôte, et, non content de cela, tu l’as engagée à te suivre, et tu l’emmènes furtivement ! Ce n’est pas tout, tu pilles encore, en t’en allant, la maison de ton hôte. Puis donc que je crois de la plus grande conséquence de ne point faire mourir un étranger, je te laisserai aller ; mais tu n’emmèneras point cette femme, et tu n’emporteras point ses richesses : je les garderai jusqu’à ce que ton hôte grec vienne lui-même les redemander. Pour toi, je t’ordonne de sortir dans trois jours de mes États, avec tes compagnons de voyage ; sinon tu seras traité en ennemi. »

CXVI. Ce fut ainsi, au rapport des prêtres, qu’Hélène vint à la cour de Protée. Il me semble qu’Homère avait aussi ouï raconter la même histoire ; mais comme elle convenait moins à l’épopée que celle dont il s’est servi, il l’a abandonnée : il a montré cependant qu’elle ne lui était pas inconnue. Il nous en donne un témoignage certain dans l’Iliade, lorsqu’il décrit le voyage d’Alexandre ; témoignage qu’il n’a rétracté en aucun autre endroit de ses poëmes. Il nous y apprend qu’Alexandre, après avoir erré longtemps de côté et d’autre avec Hélène qu’il emmenait, aborda à Sidon en Phénicie. C’est dans l’endroit où il s’agit des exploits de Diomède. Voici ses vers[75] : « Là, se trouvaient des voiles brodés, ouvrage des Sidoniennes, que le beau Pâris avait emmenées de Sidon, lorsqu’il revint à Troie avec l’illustre Hélène. » Dans l’Odyssée[76], il fait aussi mention du voyage d’Hélène : « Tels étaient les spécifiques efficaces et excellents que possédait Hélène, fille de Jupiter ; elle les avait reçus de Polydamna, femme de Thonis, dans son voyage en Égypte, dont le terroir produit une infinité de plantes, les unes salutaires, les autres pernicieuses. » Il en parle aussi dans ces vers que Ménélas adresse à Télémaque[77] : « Quoique je désirasse de m’en retourner, les dieux me retinrent en Égypte, parce que je ne leur avais pas offert des hécatombes parfaites. » Homère, par ces vers, nous montre assez qu’il n’ignorait pas qu’Alexandre avait été en Égypte. La Syrie touche en effet à l’Égypte ; et les Phéniciens, à qui appartient Sidon, habitent dans la Syrie.

CXVII. Ces vers du poëte, et principalement les deux derniers, prouvent que les Cypriaques[78] ne sont pas d’Homère, mais de quelque autre ; car on lit dans ce poëme qu’Alexandre, profitant de la tranquillité de la mer et d’un vent favorable, arriva à Troie avec Hélène, trois jours après son départ de Sparte ; au lieu qu’Homère dit dans l’Iliade qu’en revenant avec elle il erra longtemps. Mais en voilà assez sur Homère et les vers cypriaques.

CXVIII. Je demandai ensuite aux prêtres si ce que les Grecs racontaient de la guerre de Troie devait être mis au rang des fables : ils me répondirent qu’ils s’en étaient informés à Ménélas lui-même, et voici ce qu’il leur en avait appris : Après l’enlèvement d’Hélène, une nombreuse armée de Grecs passa dans la Teucride pour venger l’outrage fait à Ménélas. Sortis de leurs vaisseaux, ils n’eurent pas plutôt assis leur camp, qu’ils envoyèrent à Ilion des ambassadeurs, au nombre desquels était Ménélas. Ces ambassadeurs, étant entrés dans la ville, demandèrent Hélène, ainsi que les richesses qu’Alexandre avait enlevées furtivement ; et ils exigèrent une réparation de cette injustice. Les Teucriens les assurèrent alors et dans la suite, sans serment et même avec serment, qu’ils n’avaient ni Hélène, ni les trésors qu’on les accusait d’avoir enlevés ; que tout ce qu’on leur demandait était en Égypte, et qu’on avait tort de les poursuivre pour des choses que retenait Protée, roi de ce pays : mais les Grecs, s’imaginant qu’ils se moquaient d’eux, firent le siége de Troie, et le continuèrent jusqu’à ce qu’ils se fussent rendus maîtres de cette ville. Quand ils l’eurent prise, Hélène ne s’y étant point trouvée, et les Troyens leur tenant toujours le même langage, ils ne doutèrent plus de ce qu’on leur avait dit dès le commencement ; et ils envoyèrent Ménélas lui-même vers Protée.

CXIX. Ménélas, étant arrivé en Égypte, remonta le Nil jusqu’à Memphis, où il fit à ce prince un récit véritable de ce qui s’était passé. Il en reçut toutes sortes de bons traitements ; on lui rendit Hélène, qui n’avait souffert aucun mal, et on lui remit tous ses trésors.

Ménélas ne reconnut ces bienfaits que par des outrages. Comme il voulait s’embarquer, et que les vents contraires le retenaient, après avoir longtemps attendu, il imagina d’immoler deux enfants du pays. Cette action impie, qui parvint bientôt à la connaissance des Égyptiens, le rendit odieux : on le poursuivit, et il fut obligé de se sauver par mer en Libye. Les Égyptiens ne purent m’apprendre de quel côté il alla ensuite ; ils m’assurèrent qu’ils avaient une connaissance certaine d’une partie de ces faits, parce qu’ils s’étaient passés chez eux, et qu’ils avaient appris les autres par leurs recherches. Les prêtres d’Égypte me dirent ces choses.

CXX. Je suis du sentiment des prêtres d’Égypte au sujet d’Hélène, et voici quelques conjectures que j’y ajoute : Si cette princesse eût été à Troie, on l’aurait sûrement rendue aux Grecs, soit qu’Alexandre y eût consenti, soit qu’il s’y fût opposé. Priam et les princes de la famille royale n’étaient pas assez dépourvus de sens pour s’exposer à périr, eux, leurs enfants et leur ville, afin de conserver à Alexandre la possession d’Hélène. Supposons même qu’ils eussent été dans ces sentiments au commencement de la guerre, du moins, lorsqu’ils virent qu’il périssait tant de Troyens toutes les fois qu’on en venait aux mains avec les Grecs, et qu’en différents combats il en avait déjà coûté la vie à deux ou trois des enfants de Priam, ou même à un plus grand nombre, s’il faut en croire les poëtes épiques ; quand Priam aurait été lui-même épris d’Hélène, je pense qu’il n’aurait pas balancé à la rendre aux Grecs, pour se délivrer de tant de maux.

D’ailleurs Alexandre n’était pas l’héritier présomptif de la couronne ; il n’était pas chargé de l’administration des affaires dans la vieillesse de Priam. Hector était son aîné, et jouissait d’une plus grande considération. Priam venant à mourir, ce prince devait lui succéder ; ainsi il ne lui eût été ni honorable ni avantageux de favoriser les injustices de son frère, et cela tandis qu’il se voyait tous les jours, ainsi que tous les autres Troyens, exposé pour lui à de si grands maux. Mais il n’était pas en leur pouvoir de rendre Hélène ; et si les Grecs n’ajoutèrent point foi à leur réponse, quoique vraie, ce fut, à mon avis, par une permission du ciel, qui, en détruisant les Troyens, voulait apprendre à tous les hommes que les dieux proportionnent les châtiments à l’énormité des crimes. J’ai dit ces choses de la manière qu’elles m’ont paru.

CXXI. Les prêtres me dirent que Rhampsinite succéda à Protée. Il fit faire le vestibule du temple de Vulcain qui est à l’occident ; il fit aussi élever vis-à-vis de ce vestibule deux statues de vingt-cinq coudées de haut : l’une au nord, les Égyptiens l’appellent Été ; l’autre au midi, ils la nomment Hiver. Ils adorent celle qu’ils appellent Été, et lui font des offrandes : quant à celle qu’ils nomment Hiver, ils la traitent d’une manière tout opposée.

Ce prince possédait tant de richesses, que, de tous les rois d’Égypte qui lui succédèrent, il ne s’en est trouvé aucun qui en ait eu de plus grandes, ou même qui en ait approché.

Pour mettre ces richesses en sûreté, il fit élever un édifice en pierres, dont un des murs était hors de l’enceinte du palais. L’architecte, qui avait de mauvais desseins, imagina ceci : il arrangea une des pierres avec tant d’art, que deux hommes, ou même un seul, pouvaient facilement l’ôter. L’édifice achevé, Rhampsinite y fit porter ses richesses. Quelque temps après, l’architecte, sentant approcher sa fin, manda ses fils ; il en avait deux. Il leur dit qu’en faisant le bâtiment où étaient les trésors du roi, il avait usé d’artifice, afin de pourvoir à leurs besoins, et de leur procurer le moyen de vivre dans l’abondance ; il leur expliqua clairement la manière de tirer la pierre, ses dimensions et ses bornes ; enfin il ajouta que, s’ils observaient exactement ce qu’il leur avait dit, ils se verraient les dispensateurs de l’argent du roi.

L’architecte mort, ses fils se mirent bientôt après à l’ouvrage. Ils allèrent de nuit au palais, trouvèrent la pierre désignée, l’ôtèrent facilement, et emportèrent de grosses sommes. Le roi, étant un jour entré dans son trésor, fut fort étonné, en visitant les vases où était son argent, de les trouver considérablement diminués : il ne savait qui en accuser, parce que les sceaux étaient entiers, et que tout était bien fermé. Y étant revenu deux ou trois fois, et s’étant toujours aperçu que l’argent diminuait (car les voleurs ne cessaient point de piller), il fit faire des piéges qu’on plaça par son ordre autour des vases où étaient ses trésors. Les voleurs vinrent comme auparavant. Un d’eux entre, va droit au vase, donne dans le piége et s’y prend. Dès qu’il se voit dans cette fâcheuse situation il appelle son frère, lui conte son malheur, le conjure d’entrer au plus vite et de lui couper la tête, de crainte qu’étant vu et reconnu, il ne fût la cause de sa perte. Celui-ci, voyant qu’il avait raison, obéit, remit la pierre, et s’en retourna chez lui avec la tête de son frère.

Dès que le jour parut, le roi se rendit à son trésor. À peine fut-il entré, qu’il fut frappé d’étonnement à la vue du corps du voleur, sans tête, pris et arrêté dans le piége ; il ne le fut pas moins, en remarquant que l’édifice n’était pas endommagé, de n’apercevoir ni entrée ni sortie. Dans cet embarras, voici le parti qu’il prit : il fit pendre sur la muraille le cadavre, et plaça des gardes auprès, avec ordre de lui amener celui qu’ils verraient pleurer à ce spectacle, ou en être touché de commisération. La mère du voleur, indignée du traitement fait à son fils, s’adressant à celui qui lui restait, lui enjoignit de mettre tout en œuvre pour détacher le corps de son frère et le lui apporter, le menaçant, s’il négligeait de lui donner cette satisfaction, d’aller elle-même le dénoncer au roi. Ce jeune homme, ne pouvant fléchir sa mère, quelque chose qu’il pût dire, et craignant l’effet de ses menaces, imagina cet artifice :

Il chargea sur des ânes quelques outres remplies de vin, les chassa devant lui ; et lorsqu’il fut près de ceux qui gardaient le corps de son frère, il délia le col de deux ou trois de ces outres. Le vin s’étant mis aussitôt à couler, il se frappa la tête en jetant de grands cris, comme un homme au désespoir, et qui ne savait auquel de ces ânes il devait aller le premier. Les gardes, voyant le vin couler en abondance, accoururent pour le recueillir, comptant que c’était autant de gagné pour eux. Le jeune homme, feignant d’être en colère, leur dit beaucoup d’injures ; mais comme ils cherchaient à le consoler, il cessa ses emportements, et, faisant semblant de s’apaiser, il détourna ses ânes du chemin, et se mit en devoir de refermer les outres. Il s’entretint ensuite avec les gardes ; et, comme ils tâchaient de l’égayer, en lui faisant des plaisanteries, il leur donna une de ses outres. Ils s’assirent aussitôt dans le lieu où ils se trouvaient, et, ne pensant plus qu’à boire, ils pressèrent le jeune homme de rester et de leur tenir compagnie. Il se laissa sans doute persuader, et demeura avec eux ; et parce qu’en buvant ils le traitaient avec honnêteté, il leur donna encore une outre. Les gardes, ayant bu avec excès, s’enivrèrent, et, vaincus par le sommeil, ils s’endormirent à l’endroit même où ils avaient bu. Dès que le jeune homme vit la nuit fort avancée, il leur rasa par dérision la joue droite, détacha le corps de son frère, le chargea sur un de ses ânes, et retourna chez lui, après avoir exécuté les ordres de sa mère.

Le roi, apprenant qu’on avait enlevé le corps du voleur, se mit fort en colère ; mais, comme il voulait absolument découvrir celui qui avait fait le coup, il s’avisa d’une chose que je ne puis croire : il prostitua sa propre fille dans un lieu de débauche, lui ordonnant de recevoir également toutes sortes de personnes, mais de les obliger, avant de leur accorder ses faveurs, à lui dire ce qu’ils avaient fait en leur vie de plus subtil et de plus méchant ; et, s’il s’en trouvait un qui se vantât d’avoir enlevé le corps du voleur, il lui recommanda de l’arrêter, et de ne le point laisser échapper. La fille obéit aux ordres de son père ; mais le voleur, ayant appris pourquoi tout cela se faisait, voulut montrer qu’il était plus habile que le roi. Il coupa près de l’épaule le bras d’un homme nouvellement mort, et, l’ayant mis sous son manteau, il alla de ce pas trouver la fille du roi. La princesse lui ayant fait les mêmes questions qu’à tous ceux qui s’étaient déjà présentés, il lui conta que la plus méchante action qu’il eût jamais faite, était d’avoir coupé la tête à son frère pris à un piége dans le trésor du roi, et que la plus subtile était d’avoir détaché son corps, après avoir enivré ceux qui le gardaient. Elle ne l’eut pas plutôt entendu qu’elle voulut l’arrêter ; mais comme ils étaient dans l’obscurité, il lui tendit le bras du mort, qu’elle saisit, croyant que c’était celui du voleur. Il lâcha ce bras, courut à la porte et se sauva.

Le roi, informé de ce qui s’était passé, fut extrêmement surpris de la ruse et de la hardiesse de cet homme ; mais enfin il fit publier dans toutes les villes de son obéissance qu’il lui accordait sa grâce, et que, s’il voulait se présenter devant lui, il lui donnerait outre cela de grandes récompenses. Le voleur, se fiant à sa parole, vint le trouver. Rhampsinite conçut pour lui une si grande admiration, qu’il lui donna sa fille en mariage, le regardant comme le plus habile de tous les hommes, parce qu’il en savait plus que tous les Égyptiens, qui sont eux-mêmes plus ingénieux que tous les autres peuples.

CXXII. Après cela, me dirent les mêmes prêtres, Rhampsinite descendit vivant sous terre, dans ces lieux que les Grecs croient être les enfers. Il y joua aux dés avec Cérès : tantôt il gagna, tantôt il perdit. Quand il revint sur terre, la déesse lui fit présent d’une serviette d’or. Les mêmes prêtres me dirent aussi que les Égyptiens avaient institué une fête qui dure autant de temps qu’il s’en passa depuis la descente de Rhampsinite jusqu’à son retour. Je sais que, de mon temps, ils célébraient encore cette fête ; mais je ne puis assurer s’ils l’ont établie pour ce sujet ou pour quelque autre.

Les prêtres revêtent pendant cette fête l’un d’entre eux d’un manteau tissu et fait le jour même de la cérémonie, et, lui couvrant les yeux d’un bandeau, ils le mettent dans le chemin qui conduit au temple de Cérès[79] ; ensuite ils se retirent. Ils me dirent qu’après cela deux loups conduisaient le prêtre, qui avait les yeux ainsi bandés, au temple de Cérès, qui est éloigné de la ville de vingt stades, et qu’ensuite ils le ramenaient au même endroit où ils l’avaient pris.

Si ces propos des Égyptiens paraissent croyables à quelqu’un, il peut y ajouter foi ; pour moi, je n’ai d’autre but dans toute cette histoire que d’écrire ce que j’entends dire à chacun.

CXXIII. Cérès et Bacchus ont, selon les Égyptiens, la puissance souveraine dans les enfers. Ces peuples sont aussi les premiers qui aient avancé que l’âme de l’homme est immortelle ; que, lorsque le corps vient à périr, elle entre toujours dans celui de quelque animal ; et qu’après avoir passé ainsi successivement dans toutes les espèces d’animaux terrestres, aquatiques, volatiles, elle rentre dans un corps d’homme qui naît alors ; et que ces différentes transmigrations se font dans l’espace de trois mille ans. Je sais que quelques Grecs ont adopté cette opinion, les uns plus tôt, les autres plus tard, et qu’ils en ont fait usage comme si elle leur appartenait. Leurs noms ne me sont point inconnus, mais je les passe sous silence.

CXXIV. Les prêtres ajoutèrent que, jusqu’à Rhampsinite, on avait vu fleurir la justice et régner l’abondance dans toute l’Égypte ; mais qu’il n’y eut point de méchanceté où ne se portât Chéops, son successeur. Il ferma d’abord tous les temples, et interdit les sacrifices aux Égyptiens ; ils les fit après cela travailler tous pour lui. Les uns furent occupés à fouiller les carrières de la montagne d’Arabie, à traîner de là jusqu’au Nil les pierres qu’on en tirait, et à passer ces pierres sur des bateaux de l’autre côté du fleuve ; d’autres les recevaient, et les traînaient jusqu’à la montagne de Libye. On employait tous les trois mois cent mille hommes à ce travail. Quant au temps pendant lequel le peuple fut ainsi tourmenté, on passa dix années à construire la chaussée par où on devait traîner les pierres. Cette chaussée est un ouvrage qui n’est guère moins considérable, à mon avis, que la pyramide même ; car elle a cinq stades de long sur dix orgyies de large[80], et huit orgyes de haut dans sa plus grande hauteur ; elle est de pierres polies et ornées de figures d’animaux. On passa dix ans à travailler à cette chaussée, sans compter le temps qu’on employa aux ouvrages de la colline sur laquelle sont élevées les pyramides, et aux édifices souterrains qu’il fit faire, pour lui servir de sépulture, dans une île formée par les eaux du Nil, qu’il y introduisit par un canal. La pyramide même coûta vingt années de travail : elle est carrée ; chacune de ses faces a huit plèthres de largeur sur autant de hauteur[81] ; elle est en grande partie de pierres polies, parfaitement bien jointes ensemble, et dont il n’y en a pas une qui ait moins de trente pieds.

CXXV. Cette pyramide fut bâtie en forme de degrés ; quelques-uns s’appellent crosses, quelques autres bomides. Quand on eut commencé à la construire de cette manière, on éleva de terre les autres pierres, et, à l’aide de machines faites de courtes pièces de bois, on les monta sur le premier rang d’assises. Quand une pierre y était parvenue, on la mettait dans une autre machine qui était sur cette première assise ; de là on la montait par le moyen d’une autre machine, car il y en avait autant que d’assises : peut-être aussi n’avaient-ils qu’une seule et même machine, facile à transporter d’une assise à l’autre toutes les fois qu’on en avait ôté la pierre. Je rapporte la chose des deux façons, comme je l’ai ouï dire. On commença donc par revêtir et perfectionner le haut de la pyramide ; de là on descendit aux parties voisines, et enfin on passa aux inférieures, et à celles qui touchent la terre. On a gravé sur la pyramide, en caractères égyptiens, combien on a dépensé pour les ouvriers en raiforts, en oignons et en aulx ; et celui qui m’interpréta cette inscription me dit, comme je m’en souviens très-bien, que cette dépense se montait à seize cents talents d’argent. Si cela est vrai, combien doit-il en avoir coûté pour les outils de fer, pour le reste de la nourriture et pour les habits des ouvriers, puisqu’ils employèrent à cet édifice le temps que nous avons dit, sans compter celui qu’ils mirent, à mon avis, à tailler les pierres, à les voiturer, et à faire les édifices souterrains, qui fut sans doute considérable !

CXXVI. Chéops, épuisé par ces dépenses, en vint au point d’infamie de prostituer sa fille dans un lieu de débauche, et de lui ordonner de tirer de ses amants une certaine somme d’argent. J’ignore à combien se monta cette somme ; les prêtres ne me l’ont point dit. Non-seulement elle exécuta les ordres de son père, mais elle voulut aussi laisser elle-même un monument. Elle pria tous ceux qui la venaient voir de lui donner chacun une pierre pour des ouvrages qu’elle méditait. Ce fut de ces pierres, me dirent les prêtres, qu’on bâtit la pyramide qui est au milieu des trois, en face de la grande pyramide, et qui a un plèthre et demi de chaque côté.

CXXVII. Chéops, suivant ce que me dirent les Égyptiens, régna cinquante ans. Étant mort, son frère Chéphren lui succéda, et se conduisit comme son prédécesseur. Entre autres monuments, il fit aussi bâtir une pyramide : elle n’approche pas de la grandeur de celle de Chéops (je les ai mesurées toutes les deux) ; elle n’a ni édifices souterrains, ni canal qui y conduise les eaux du Nil ; au lieu que l’autre, où l’on dit qu’est le tombeau de Chéops[82], se trouve dans une île, et qu’elle est environnée des eaux du Nil, qui s’y rendent par un canal construit à ce dessein. La première assise de cette pyramide est de pierre d’Éthiopie, de diverses couleurs, et elle a en hauteur quarante pieds de moins que la grande pyramide à laquelle elle est contiguë. Ces deux pyramides sont bâties sur la même colline, qui a environ cent pieds de haut.

CXXVIII. Les mêmes prêtres m’apprirent que Chéphren régna cinquante-six ans : ainsi les Égyptiens furent accablés cent six ans de toutes sortes de maux, et, pendant tout ce temps, les temples restèrent fermés. Les Égyptiens ont tant d’aversion pour la mémoire de ces deux princes, qu’ils ne veulent pas même les nommer ; ils appellent, par cette raison, ces pyramides du nom du berger Philitis, qui, dans ce temps-là, menait paître ses troupeaux vers l’endroit où elles sont.

CXXIX. Après Chéphren, me dirent-ils, Mycérinus, fils de Chéops, monta sur le trône ; mais comme il désapprouvait les actions de son père, il fit rouvrir les temples, et rendit au peuple, réduit aux dernières extrémités par une longue suite de vexations, la liberté de vaquer à ses affaires, et d’offrir des sacrifices ; enfin, il jugea les différends de ses sujets d’une manière plus équitable que tous les autres rois : aussi les Égyptiens lui donnent-ils de grandes louanges, et le mettent-ils au-dessus de tous les rois qui jusqu’ici ont gouverné l’Égypte, non-seulement parce qu’il rendait la justice avec équité, mais encore parce que, si quelqu’un se plaignait du jugement qu’il avait prononcé, il lui donnait du sien, et tâchait de l’apaiser.

Pendant que Mycérinus traitait ses peuples avec tant d’humanité, et qu’il ne s’occupait que de leur bonheur, il perdit sa fille unique, et ce fut le premier malheur qui lui arriva. Il fut excessivement affligé de sa perte ; et, comme il voulait lui donner une sépulture plus recherchée qu’à l’ordinaire, il fit faire une vache de bois, creuse, et, après l’avoir fait dorer, il y enferma sa fille morte.

CXXX. Cette génisse ne fut point mise en terre. De mon temps, elle était encore exposée à la vue de tout le monde, au palais royal de Saïs, dans une salle richement ornée. Chaque jour on brûle devant elle toutes sortes de parfums, et, la nuit, il y a toujours une lampe allumée. Dans une autre salle près de celle où est cette génisse, on voit plusieurs statues debout, qui représentent les concubines de Mycérinus ; du moins les prêtres de la ville de Saïs le disaient ainsi. Il est vrai qu’il y a environ vingt statues colossales de femmes nues, qui sont toutes de bois ; mais je ne puis assurer qui elles représentent : je n’en sais que ce qu’on m’en a dit.

CXXXI. Quant à cette génisse et à ces colosses, on compte que Mycérinus étant devenu amoureux de sa fille, lui fit violence ; que cette jeune princesse s’étant étranglée de désespoir, son père fit mettre son corps dans cette génisse ; que sa mère fit couper les mains aux femmes de sa fille, qui l’avaient livrée à Mycérinus ; et qu’aujourd’hui leurs statues, qui n’ont point de mains, sont un témoignage du supplice dont elles furent punies pendant leur vie. Mais je crois que tout ce que l’on raconte de cet amour et des mains des colosses n’est qu’une fable : en effet, j’ai remarqué, à la vue de ces colosses, que leurs mains étaient tombées de vétusté, et, de mon temps, on les voyait encore aux pieds des statues.

CXXXII. Cette génisse est couverte d’une housse cramoisie, excepté la tête ou le cou, qui sont dorés d’un or fort épais. Entre les cornes est placé le cercle du soleil, en or. Elle n’est pas debout, mais sur les genoux, et elle est de la stature des plus grandes génisses. On la transporte tous les ans hors de la salle. Cette cérémonie se fait dans le temps où les Égyptiens se frappent et se lamentent pour un certain dieu que je ne dois pas nommer ici : c’est alors qu’on expose cette génisse à la lumière ; car ils disent que la princesse, en mourant, pria Mycérinus, son père, de lui faire voir le soleil une fois par an.

CXXXIII. Il arriva à Mycérinus un nouveau malheur après la mort de sa fille : il reçut de la ville de Buto un oracle qui lui annonçait qu’il n’avait plus que six ans à vivre, et qu’il mourrait la septième année. Il en conçut tant de chagrins, qu’il envoya vers l’oracle pour faire à la déesse de vifs reproches de ce que son père et son oncle avaient vécu si longtemps, quoiqu’ils eussent opprimé leurs sujets, et que, sans aucun égard pour les dieux, ils eussent fait fermer les temples ; tandis qu’il avait si peu de temps à vivre, lui qui avait eu tant de piété et de respect pour les dieux. Il lui vint là-dessus une seconde réponse de l’oracle, qui lui apprit que c’était pour cette raison-là même qu’il devait mourir de si bonne heure ; qu’il n’avait point fait ce qu’il attrait dû ; qu’il fallait que l’Égypte fût accablée de maux pendant cent cinquante ans ; que les deux rois ses prédécesseurs en avaient eu connaissance, et que lui il l’avait ignoré.

Mycérinus, voyant, par, cette réponse, que son arrêt était irrévocable, fit faire un grand nombre de lampes. Dès que la nuit était venue, il les faisait allumer, et passait le temps à boire et à se divertir, sans discontinuer ni jour ni nuit ; il allait dans les marais, les bois, et tous les lieux agréables et qu’il croyait les plus propres à inspirer du plaisir : il avait dessein, en convertissant les nuits en jours, de doubler le nombre des années, de six ans en faire douze, et de convaincre par là l’oracle de mensonge.

CXXXIV. Il laissa aussi une pyramide ; elle est carrée, et de pierre d’Éthiopie jusqu’à la moitié, mais beaucoup plus petite que celle de son père, ayant vingt pieds de moins, et chacun de ses côtés trois plèthres de large. Il y a des Grecs qui prétendent qu’elle est de la courtisane Rhodopis. Ils se trompent, et il me semble qu’ils ne connaissent pas même cette courtisane. S’ils l’eussent connue, ils ne lui eussent pas attribué la construction d’une pyramide qui, pour le dire en peu de mots, a coûté des millions de talents sans nombre : d’ailleurs Rhodopis n’a pas vécu sous Mycérinus, mais sous Amasis, c’est-à-dire un grand nombre d’années après la mort des rois qui ont fait construire ces pyramides.

Rhodopis était originaire de Thrace, esclave d’Iadmon, fils de Héphestopolis, de l’île de Samos, compagne d’esclavage d’Ésope le fabuliste ; car Ésope fut aussi esclave d’Iadmon. On en a des preuves ; et une des principales, c’est que les Delphiens ayant fait demander plusieurs fois par un héraut, suivant les ordres de l’oracle, si quelqu’un voulait venger la mort d’Ésope[83], il ne se présenta qu’un petit-fils d’Iadmon, qui portait le même nom que son aïeul.

CXXXV. Rhodopis fut ensuite menée en Égypte par Xanthus, de Samos, pour y exercer le métier de courtisane. Charaxus de Mitylène, fils de Scamandronyme, et frère de Sappho, dont nous avons les poésies, donna un prix considérable pour sa rançon. Ayant ainsi recouvré la liberté, elle resta en Égypte, où sa beauté lui procura de grandes richesses pour une femme de son état, mais fort au-dessous de celles qui étaient nécessaires pour la construction d’une telle pyramide. On doit d’autant moins lui attribuer de si grands biens, qu’on peut en voir encore aujourd’hui la dixième partie ; car, voulant laisser dans la Grèce un monument qui transmît son nom à la postérité, elle fit faire une chose que personne autre n’a inventée, ni consacrée dans un temple, et la dédia à Delphes. Ayant donc fait faire des broches de fer propres à rôtir un bœuf, autant que put y suffire la dixième partie de son bien, chose que personne n’avait encore imaginée, et dont on n’avait point encore fait d’offrande, elle les envoya au temple de Delphes, où on les voit encore aujourd’hui, entassées derrière l’autel que les habitants de Chios ont élevé vis-à-vis du temple même.

Les courtisanes sont en général d’une grande beauté à Naucratis. Celle dont nous parlons devint si célèbre, qu’il n’y avait personne en Grèce qui ne sût son nom. Une autre courtisane, nommée Archidice, acquit aussi, après elle, beaucoup de célébrité en Grèce ; cependant elle fit moins de bruit. Charaxus étant retourné à Mitylène après avoir rendu la liberté à Rhodopis, Sappho le déchira dans ses vers. Mais en voilà assez sur ce qui regarde cette courtisane.

CXXXVI. Les prêtres me racontèrent qu’après Mycérinus, Asychis fut roi d’Égypte, et qu’il fit bâtir, en l’honneur de Vulcain, le vestibule qui est à l’est ; c’est le plus grand et le plus magnifique. Tous les portiques du temple de ce dieu sont décorés de figures supérieurement sculptées, et de mille autres ornements dont on a coutume d’embellir les édifices ; mais celui-ci les surpasse de beaucoup. Sous son règne, comme le commerce souffrait de la disette d’argent, il publia, me dirent-ils, une loi qui défendait d’emprunter, à moins qu’on ne donnât pour gage le corps de son père. On ajouta à cette loi que le créancier aurait aussi en sa puissance la sépulture du débiteur, et que, si celui-ci refusait de payer la dette pour laquelle il aurait hypothéqué un gage si précieux, il ne pourrait être mis, après sa mort, dans le sépulcre de ses pères, ni dans quelque autre ; et qu’il ne pourrait, après le trépas d’aucun des siens, leur rendre cet honneur.

Ce prince, voulant surpasser tous les rois qui avaient régné en Égypte avant lui, laissa pour monument une pyramide de brique, avec cette inscription gravée sur une pierre : Ne me méprise pas, en me comparant aux pyramides de pierre. Je suis autant au-dessus d’elles que Jupiter est au-dessus des autres dieux ; car j’ai été bâtie de briques faites du limon tiré du fond du lac. Voilà ce qu’Asychis fit de plus mémorable.

CXXXVII. Ce prince eut pour successeur, continuaient les mêmes prêtres, un aveugle de la ville d’Anysis, appelé aussi Anysis. Sous son règne, Sabacos, roi d’Éthiopie, vint fondre en Égypte avec une nombreuse armée. Anysis s’étant sauvé dans les marais, Sabacos fut maître de l’Égypte pendant cinquante ans. Il ne fit mourir personne pendant ce temps-là, pour quelque faute que ce fût ; mais, selon la qualité du crime, il condamnait le coupable à travailler aux levées et aux chaussées près de la ville où il était né. Par ce moyen, l’assiette des villes devint encore plus haute qu’elle ne l’était auparavant : elles avaient déjà été rehaussées sous le règne de Sésostris par ceux qui avaient creusé les canaux ; mais elles le furent beaucoup plus sous la domination de l’Éthiopien. Bubastis est, de toutes les villes d’Égypte, celle dont on éleva le plus le terrain par les ordres de Sabacos.

CXXXVIII. Dans cette ville est un temple de Bubastis qui mérite qu’on en parle. On voit d’autres temples plus grands et plus magnifiques ; mais il n’y en a point de plus agréable à la vue. Bubastis est la même que Diane parmi les Grecs. Son temple fait une presqu’île, où il n’y a de libre que l’endroit par où l’on entre. Deux canaux du Nil, qui ne se mêlent point ensemble, se rendent à l’entrée du temple, et de là se partagent, et l’environnent, l’un par un côté, l’autre par l’autre. Ces canaux sont larges chacun de cent pieds, et ombragés d’arbres. Le vestibule a dix orgyies de haut ; il est orné de très-belles figures de six coudées de haut. Ce temple est au centre de la ville. Ceux qui en font le tour le voient de tous côtés de haut en bas ; car, étant resté dans la même assiette où on l’avait d’abord bâti, et la ville ayant été rehaussée par des terres rapportées, on le voit en entier de toutes parts. Ce lieu sacré est environné d’un mur sur lequel sont sculptées grand nombre de figures. Dans son enceinte est un bois planté autour du grand temple : les arbres en sont très-hauts. La statue de la déesse est dans le temple. Le lieu sacré a, en tout sens, un stade de long sur autant de large. La rue qui répond à l’entrée du temple traverse la place publique, va à l’est, et mène au temple de Mercure ; elle a environ trois stades de long sur quatre plèthres de large, et est pavée et bordée des deux côtés de très-grands arbres.

CXXXIX. Voici comment l’Égypte, ajoutaient les mêmes prêtres, fut délivrée de Sabacos. Une vision qu’il eut pendant son sommeil lui fit prendre la fuite. Il s’imagina voir un homme qui lui conseillait de rassembler tous les prêtres d’Égypte, et de les faire couper en deux par le milieu du corps. Ayant fait ses réflexions sur cette vision, il dit qu’il lui semblait que les dieux lui présentaient un prétexte pour violer le respect dû aux choses sacrées, afin de l’en punir ensuite par eux-mêmes ou par les hommes ; qu’il ne ferait point ce que lui avait suggéré la vision ; qu’il aimait mieux se retirer, d’autant plus qu’il avait déjà passé le temps qu’il devait sortir de l’Égypte après y avoir régné, selon les prédictions des oracles ; car, tandis qu’il était encore en Éthiopie, ayant consulté les oracles des Éthiopiens[84], il lui fut répondu qu’il fallait qu’il régnât cinquante ans en Égypte. Comme ce temps était expiré, et qu’outre cela la vision qu’il avait eue le troublait, il prit le parti de se retirer volontairement.

CXL. Il n’eut pas plutôt quitté l’Égypte, qu’Anysis (l’aveugle) sortit des marais, et reprit les rênes du gouvernement. Il était resté cinquante ans dans une île, qu’il avait exhaussée avec de la cendre et de la terre ; car, lorsque les Égyptiens allaient lui porter des vivres, chacun selon sa cotisation, il les priait de lui apporter de la cendre en pur don, à l’insu de Sabacos. Avant Amyrtée, personne ne put trouver cette île. Pendant plus de cinq cents ans, les rois ses prédécesseurs la cherchèrent inutilement. On l’appelle l’île d’Helbo ; elle a dix stades en tout sens.

 

CXLI. Après Anysis, un prêtre de Vulcain, nommé Séthos[85], monta, à ce qu’on me dit, sur le trône. Il n’eut aucun égard pour les gens de guerre, et les traita avec mépris, comme s’il eût dû n’en avoir jamais besoin. Entre autres outrages, il leur ôta les douze aroures de terre[86] que les rois, ses prédécesseurs, leur avaient données à chacun par distinction : mais, dans la suite, lorsque Sanacharib, roi des Arabes et des Assyriens[87], vint attaquer l’Égypte avec une armée nombreuse, les gens de guerre ne voulurent point marcher au secours de la patrie. Le prêtre, se trouvant alors fort embarrassé, se retira dans le temple, et se mit à gémir devant la statue du dieu sur le sort fâcheux qu’il courait risque d’éprouver. Pendant qu’il déplorait ainsi ses malheurs, il s’endormit, et crut voir le dieu lui apparaître, l’encourager, et l’assurer que, s’il marchait à la rencontre des Arabes, il ne lui arriverait aucun mal, et que lui-même il lui enverrait du secours.

Plein de confiance en cette vision, Séthos prit avec lui tous les gens de bonne volonté, se mit à leur tête, et alla camper à Péluse, qui est la clef de l’Égypte. Cette armée n’était composée que de marchands, d’artisans, et de gens de la lie du peuple[88] : aucun homme de guerre ne l’accompagna. Ces troupes étant arrivées à Péluse, une multitude prodigieuse de rats de campagne se répandit la nuit dans le camp ennemi, et rongea les carquois, les arcs et les courroies qui servaient à manier les boucliers ; de sorte que, le lendemain, les Arabes étant sans armes, la plupart périrent dans la fuite. On voit encore aujourd’hui dans le temple de Vulcain une statue de pierre qui représente ce roi ayant un rat sur la main, avec cette inscription : Qui que tu sois, apprends, en me voyant, à respecter les dieux.

CXLII. Jusqu’à cet endroit de mon histoire, les Egyptiens et leurs prêtres me firent voir que, depuis leur premier roi, jusqu’au prêtre de Vulcain qui régna le dernier, il y avait eu trois cent quarante et une générations, et, pendant cette longue suite de générations, autant de grands prêtres et autant de rois. Or, trois cents générations font dix mille ans, car trois générations valent cent ans ; et les quarante et une générations qui restent au delà des trois cents font mille trois cent quarante ans. Ils ajoutèrent que, durant ces onze mille trois cent quarante ans, aucun dieu ne s’était manifesté sous une forme humaine, et qu’on n’avait rien vu de pareil ni dans les temps antérieurs à cette époque, ni parmi les autres rois qui ont régné en Égypte dans les temps postérieurs ; ils m’assurèrent aussi que, dans cette longue suite d’années, le soleil s’était levé quatre fois hors de son lieu ordinaire, et entre autres deux fois où il se couche maintenant, et qu’il s’était couché aussi deux fois à l’endroit où nous voyons qu’il se lève aujourd’hui ; que cela n’avait apporté aucun changement en Égypte ; que les productions de la terre et les inondations du Nil avaient été les mêmes, et qu’il n’y avait eu ni plus de maladies, ni une mortalité plus considérable.

CXLIII. L’historien Hécatée, se trouvant autrefois à Thèbes, parlait aux prêtres de Jupiter de sa généalogie, et faisait remonter sa famille à un dieu qu’il comptait pour le seizième de ses ancêtres. Ces prêtres en agirent avec lui comme ils firent depuis à mon égard, quoique je ne leur eusse rien dit de ma famille. Ils me conduisirent dans l’intérieur d’un grand bâtiment du temple, où ils me montrèrent autant de colosses de bois qu’il y avait eu de grands prêtres ; car chaque grand prêtre ne manque point, pendant sa vie, d’y placer sa statue. Ils les comptèrent devant moi, et me prouvèrent, par la statue du dernier mort, et en les parcourant ainsi de suite, jusqu’à ce qu’ils me les eussent toutes montrées, que chacun était le fils de son prédécesseur. Hécatée[89] parlait, dis-je, à ces prêtres de sa généalogie, et se faisait remonter à un dieu qu’il regardait comme le seizième de ses ancêtres. Ils lui opposèrent la généalogie de leurs pontifes, dont ils lui firent l’énumération, sans cependant admettre qu’un homme eût été engendré d’un dieu, comme il l’avait avancé ; ils lui dirent que chaque colosse représentait un piromis engendré d’un piromis ; et, parcourant ainsi les trois cent quarante-cinq colosses, depuis le dernier jusqu’au premier, ils lui prouvèrent que tous ces piromis étaient nés l’un de l’autre, et qu’ils ne devaient point leur origine à un dieu ou à un héros. Piromis est un mot égyptien qui signifie bon et vertueux.

CXLIV. Ces prêtres me prouvèrent donc que tous ceux que représentaient ces statues, bien loin d’avoir été des dieux, avaient été des piromis[90] ; qu’il était vrai que, dans les temps antérieurs à ces hommes, les dieux avaient régné en Égypte, qu’ils avaient habité avec les hommes, et qu’il y en avait toujours eu un d’entre eux qui avait eu la souveraine puissance ; qu’Orus, que les Grecs nomment Apollon, fut le dernier d’entre eux qui fut roi d’Égypte, et qu’il ne régna qu’après avoir ôté la couronne à Typhon[91]. Cet Orus était fils d’Osiris, que nous appelons Bacchus.

CXLV. Parmi les Grecs, on regarde Hercule[92], Bacchus et Pan, comme les plus nouveaux d’entre les dieux. Chez les Égyptiens, au contraire, Pan passe pour être très-ancien ; on le met même au rang des huit premiers dieux. Hercule a place parmi les dieux du second ordre, qu’on appelle les douze dieux ; et Bacchus parmi ceux du troisième, qui ont été engendrés par les douze dieux.

J’ai fait voir ci-dessus combien les Égyptiens comptent eux-mêmes d’années depuis Hercule jusqu’au roi Amasis. On dit qu’il y en a encore un plus grand nombre depuis Pan, et que c’est depuis Bacchus qu’on en trouve le moins, quoique depuis ce dernier jusqu’à ce prince on compte quinze mille ans. Les Égyptiens assurent ces faits comme incontestables, parce qu’ils ont toujours eu soin de supputer ces années, et d’en tenir un registre exact. De Bacchus, qu’on dit être né de Sémélé, fille de Cadmus, il y a jusqu’à moi environ mille soixante ans ; depuis Hercule, fils d’Alcmène, près de neuf cents ans : et Pan, que les Grecs disent être fils de Pénélope et de Mercure, est postérieur à la guerre de Troie, et on ne compte de lui jusqu’à moi qu’environ huit cents ans.

CXLVI. De ces deux sentiments chacun est libre d’adopter celui qui lui paraîtra le plus vraisemblable ; je me contente d’exposer le mien. Si ces dieux avaient été connus en Grèce, et s’ils y avaient vieilli, tels qu’Hercule, fils d’Amphitryon, Bacchus, fils de Sémélé, et Pan, fils de Pénélope, ou pourrait dire aussi, quoiqu’ils ne fussent que des hommes, qu’ils étaient en possession des noms des dieux nés dans les siècles précédents. Les Grecs assurent que, aussitôt que Bacchus fut né, Jupiter le cousit dans sa cuisse et le porta à Nyse, ville d’Éthiopie, au-dessus de l’Égypte. À l’égard de Pan, ils ne sauraient dire en quel endroit il fut transporté après sa naissance. Il me paraît par conséquent évident que les Grecs ont appris plus tard les noms de ces dieux que ceux des autres, et qu’ils ne datent leur naissance que du temps où ils en ont ouï parler. C’est aussi le sentiment des Égyptiens.

CXLVII. Je vais raconter maintenant ce qui s’est passé en Égypte, de l’aveu unanime des Égyptiens et des autres peuples ; et j’y joindrai des choses dont j’ai été témoin oculaire.

Après la mort de Séthos, qui était en même temps roi et prêtre de Vulcain, les Égyptiens recouvrèrent leur liberté ; mais, comme ils ne pouvaient vivre un seul moment sans rois, ils en élurent douze, et divisèrent toute l’Égypte en autant de parties, qu’ils leur assignèrent. Ces douze rois s’unirent entre eux par des mariages, et s’engagèrent à ne se point détruire, à ne point rechercher d’avantage au préjudice les uns des autres, et à entretenir toujours entre eux une étroite amitié. Le but de ce traité était de se fortifier et de se prémunir contre tout danger, parce que, dès le commencement de leur règne, un oracle leur avait prédit que celui d’entre eux qui ferait des libations dans le temple de Vulcain avec une coupe d’airain aurait l’empire de l’Égypte entière. Ils tenaient en effet leurs assemblées dans tous les temples.

CXLVIII. Ils voulurent aussi laisser à frais communs un monument à la postérité. Cette résolution prise, ils firent construire un labyrinthe un peu au-dessus du lac Mœris, et assez près de la ville des Crocodiles. J’ai vu ce bâtiment, et l’ai trouvé au-dessus de toute expression. Tous les ouvrages, tous les édifices des Grecs ne peuvent lui être comparés ni du côté du travail ni du côté de la dépense ; ils lui sont de beaucoup inférieurs. Les temples d’Éphèse et de Samos méritent sans doute d’être admirés ; mais les pyramides sont au-dessus de tout ce qu’on peut en dire, et chacune en particulier peut entrer en parallèle avec plusieurs des plus grands édifices de la Grèce. Le labyrinthe l’emporte même sur les pyramides. Il est composé de douze cours environnées de murs, dont les portes sont à l’opposite l’une de l’autre, six au nord et six au sud, toutes contiguës ; une même enceinte de murailles, qui règne en dehors, les renferme ; les appartements en sont doubles ; il y en a quinze cents sous terre, quinze cents au-dessus, trois mille en tout. J’ai visité les appartements d’en haut, je les ai parcourus ainsi j’en parle avec certitude et comme témoin oculaire. Quant aux appartements souterrains, je ne sais que ce qu’on m’en a dit. Les Égyptiens gouverneurs du labyrinthe ne permirent point qu’on me les montrât, parce qu’ils servaient, me dirent-ils, de sépulture aux crocodiles sacrés, et aux rois qui ont fait bâtir entièrement cet édifice. Je ne parle donc des logement souterrains que sur le rapport d’autrui : quant à ceux d’en haut, je les ai vus, et les regarde comme ce que les hommes ont jamais fait de plus grand. On ne peut en effet se lasser d’admirer la variété des passages tortueux qui mènent des cours à des corps de logis et des issues qui conduisent à d’autres cours. Chaque corps de logis a une multitude de chambres qui aboutissent à des pastades. Au sortir de ces pastades, on passe dans d’autres bâtiments, dont il faut traverser les chambres pour entrer dans d’autres cours. Le toit de tous ces corps de logis est de pierre ainsi que les murs, qui sont partout décorés de figures en bas-relief. Autour de chaque cour règne une colonnade de pierres blanches parfaitement jointes ensemble. À l’angle où finit le labyrinthe s’élève une pyramide de cinquante orgyies, sur laquelle on a sculpté en grand des figures d’animaux. On s’y rend par un souterrain.

CXLIX. Quelque magnifique que soit ce labyrinthe, le lac Mœris, près duquel il est situé, excite encore plus d’admiration. Il a de tour trois mille six cents stades, qui font soixante schènes, c’est-à-dire autant de circuit que la côte maritime de l’Égypte a d’étendue. Ce lac, dont la longueur va du nord au midi, a cinquante orgyies de profondeur à l’endroit où il est le plus profond. On l’a creusé de main d’homme, et lui-même il en fournit la preuve. On voit en effet presque au milieu du lac deux pyramides qui ont chacune cinquante orgyies de hauteur au-dessus de l’eau, et autant au-dessous. Sur l’une et sur l’autre est un colosse de pierre, assis sur un trône. Ces pyramides ont par conséquent chacune cent orgyies ; or les cent orgyies font juste un stade de six plèthres, car l’orgyie a six pieds ou quatre coudées ; le pied vaut quatre palmes, et la coudée six.

Les eaux du lac Mœris ne viennent pas de source ; le terrain qu’il occupe est extrêmement sec et aride : il les tire du Nil par un canal de communication. Pendant six mois elles coulent du Nil dans le lac ; et pendant les six autres mois, du lac dans le fleuve. Pendant les six mois que l’eau se retire, la pêche du lac rend au trésor royal un talent d’argent[93] chaque jour ; mais, pendant les six autres mois que les eaux coulent du Nil dans le lac, elle ne produit que vingt mines.

CL. Ce lac forme un coude à l’occident, et se porte vers le milieu des terres, le long de la montagne, au-dessus de Memphis, et se décharge, au rapport des habitants du pays, dans la Syrte de Libye par un canal souterrain. Comme je ne voyais nulle part la terre qu’il a fallu tirer pour creuser ce lac, et que j’étais curieux de savoir où elle pouvait être, je m’en informai aux habitants du pays les plus voisins du lac. Ils me dirent où on l’avait portée ; et j’eus d’autant moins de peine à les croire, que j’avais ouï dire qu’il s’était fait quelque chose de semblable à Ninive, ville des Assyriens. En effet, des voleurs, cherchant à enlever les trésors immenses de Sardanapale, roi de Ninive, qui étaient gardés dans des lieux souterrains, commencèrent, dès la maison qu’ils habitaient, à creuser la terre. Ayant pris les dimensions et les mesures les plus justes, ils poussèrent la mine jusqu’au palais du roi. La nuit venue, ils portaient la terre qu’ils en avaient enlevée dans le Tigre, qui coule le long de Ninive. Ils continuèrent ainsi leur entreprise jusqu’à ce qu’ils eussent atteint leur but. On fit, à ce que j’ai ouï dire, la même chose en Égypte ; avec cette différence qu’on ne creusait pas le bassin du lac la nuit, mais en plein jour. À mesure qu’on le creusait, on en portait la terre dans le Nil, qui la dispersait. Ce fut ainsi, s’il faut en croire les habitants du pays, qu’on creusa ce lac.

CLI. Les douze rois se conduisaient avec justice et équité. Au bout d’un certain temps, après avoir offert des sacrifices dans le temple de Vulcain, comme, le dernier jour de la fête, ils étaient sur le point de faire des libations, le grand prêtre leur présenta des coupes d’or, dont ils avaient coutume de se servir en cette occasion ; mais il se trompa pour le nombre, et, au lieu de douze coupes, il n’en apporta que onze pour les douze rois. Alors Psammitichus, qui se trouvait au dernier rang, voyant qu’il n’avait point de coupe comme les autres, prit son casque, qui était d’airain, et s’en servit pour les libations. Tous les autres rois étaient aussi dans l’usage de porter un casque, et ils l’avaient alors en tête. Ce fut donc sans aucun mauvais dessein que Psammitichus se servit du sien. Mais les autres rois, ayant réfléchi sur son action, et sur l’oracle qui leur avait prédit que celui d’entre eux qui ferait des libations avec un vase d’airain deviendrait un jour seul roi de toute l’Égypte, examinèrent ce prince ; et, ayant reconnu par ses réponses qu’il n’avait point agi de dessein prémédité, ils crurent qu’il serait injuste de le faire mourir ; mais ils le dépouillèrent de la plus grande partie de sa puissance et le reléguèrent dans les marais, avec défense d’en sortir et d’entretenir aucune correspondance avec le reste de l’Égypte.

CLII. Ce prince s’était auparavant sauvé en Syrie pour fuir la persécution de Sabacos, roi d’Éthiopie, qui avait fait mourir son père Nécos. Les habitants du nome Saïte le rappelèrent lorsque Sabacos abandonna l’Égypte, à l’occasion d’une vision qu’il avait eue. Depuis il fut élevé sur le trône ; mais il lui arriva d’être exilé dans les marais, pour avoir fait des libations avec son casque. Ce fut son second exil. Sensible à cet outrage, et résolu de se venger des auteurs de son exil, il envoya à Buto consulter l’oracle de Latone, le plus véridique des oracles d’Égypte. Il lui fut répondu qu’il serait vengé par des hommes d’airain sortis de la mer. D’abord il ne put se persuader que des hommes d’airain vinssent à son secours ; mais, peu de temps après, des Ioniens et des Cariens qui s’étaient mis en mer pour pirater, s’étant vus obligés de relâcher en Égypte, descendirent à terre revêtus d’armes d’airain. Un Égyptien courut en porter la nouvelle à Psammitichus dans les marais ; et comme jusqu’alors cet Égyptien n’avait jamais vu d’hommes armés de la sorte, il lui dit que des hommes d’airain sortis de la mer pillaient les campagnes. Le roi, comprenant par ce discours que l’oracle était accompli, fit alliance avec les Ioniens et les Cariens, et les engagea par de grandes promesses à prendre son parti. Avec ces troupes auxiliaires, et les Égyptiens qui lui étaient restés fidèles, il détrôna les onze rois.

CLIII. Psammitichus, devenu maître de toute l’Égypte, construisit à Memphis les portiques du temple de Vulcain qui sont du côté du midi. Vis-à-vis de ces portiques il fit faire à Apis un bâtiment où on le nourrit quand il s’est manifesté. C’est un péristyle orné de figures, et soutenu de colosses de douze coudées de haut, qui tiennent lieu de colonnes. Le dieu Apis est celui que les Grecs appellent en leur langue Épaphus.

CLIV. Psammitichus reconnut les services des Ioniens et des Cariens par des terres et des habitations qu’il leur donna vis-à-vis les uns des autres, et qui n’étaient séparées que par le fleuve. On les nomma les Camps. Il leur donna avec ces terres toutes les autres choses qu’il leur avait promises ; il leur confia même des enfants égyptiens pour leur enseigner le grec ; et, de ces enfants qui apprirent alors cette langue, sont descendus les interprètes qu’on voit actuellement en Égypte.

Les Ioniens et les Cariens habitèrent longtemps les lieux où Psammitichus les avait placés. Ces lieux sont situés près de la mer, un peu au-dessous de Bubastis, vers l’embouchure Pélusiaque du Nil ; mais dans la suite le roi Amasis transféra ces étrangers à Memphis, afin de les employer à sa défense contre les Égyptiens. Depuis leur établissement en Égypte, les Grecs ont entretenu avec eux un commerce si étroit, que, à commencer du règne de Psammitichus, nous savons avec certitude tout ce qui s’est passé dans ce pays. Ce sont en effet les premiers peuples d’une autre langue que les Égyptiens aient reçus chez eux. On voyait encore de mon temps, sur le territoire d’où on les avait tirés, et leurs ports et les ruines de leurs maisons. Ce fut ainsi que Psammitichus se rendit maître de l’Égypte.

CLV. Quoique j’aie déjà beaucoup parlé de l’oracle de ce pays, je ne laisserai pas de le faire encore, parce qu’il le mérite. Il est consacré à Latone, dans une grande ville située vers l’embouchure Sébennytique du Nil. On la rencontre en remontant de la mer par cette bouche du fleuve.

Cette ville s’appelle Buto. Je l’ai déjà nommée. On y voit plusieurs temples, celui d’Apollon et Diane, et celui de Latone, où se rendent les oracles. Ce dernier est grand ; ses portiques ont dix orgyies de haut. De tout ce que je vis dans l’enceinte consacrée à Latone, le temple de la déesse me causa la plus grande surprise. Il est d’une seule pierre en hauteur et en longueur ; les côtés en sont égaux. Chacune de ses dimensions est de quarante coudées[94]. Une autre pierre, dont les rebords ont quatre coudées, lui sert de couverture.

CLVI. De tout ce qu’on peut voir aux environs de l’enceinte consacrée à Latone, rien de plus admirable, à mon avis, que ce temple. L’île Chemmis occupe le second rang ; elle est dans un lac profond et spacieux, près du temple de Latone, à Buto. Les Égyptiens assurent que cette île est flottante : pour moi, je ne l’ai vue ni flotter ni remuer, et je fus fort surpris d’entendre dire qu’il y eut réellement des îles flottantes. On voit dans celle-ci une grande chapelle d’Apollon, avec trois autels. La terre y produit, sans culture, quantité de palmiers, et d’autres arbres tant fruitiers que stériles. Voici, selon les Égyptiens, la raison pour laquelle elle flotte.

Latone, l’une des huit plus anciennes divinités, demeurait à Buto, où est maintenant son oracle. Isis lui ayant remis Apollon en dépôt, elle le cacha dans cette île, qu’on appelle aujourd’hui l’île flottante, et qui autrefois était fixe et immobile ; elle le sauva dans le temps même qu’arrivait Typhon, qui cherchait partout le fils d’Osiris ; car ils disent qu’Apollon et Diane sont nés de Bacchus et d’Isis, et que Latone fut leur nourrice et leur conservatrice. Apollon s’appelle Orus en égyptien ; Cérès, Isis, et Diane, Bubastis.

Eschyle, fils d’Euphorion, s’est emparé de cette histoire ; et c’est d’après elle qu’il rapporte dans ses vers que Diane était fille de Cérès. Cette opinion lui est particulière, et ne se remarque dans aucun poëte précédent. Cette île devint, par cette raison, flottante. Ils disent les choses de la sorte.

CLVII. Psammitichus régna en Égypte cinquante-quatre ans ; il fit le siége d’Azotus, ville considérable de Syrie, et le continua vingt-neuf ans, jusqu’à ce qu’elle fût prise. De toutes les villes que nous connaissons, c’est la seule qui ait soutenu un si long siége.

CLVIII. Il eut un fils, appelé Nécos, qui fut aussi roi d’Égypte. Il entreprit le premier de creuser le canal qui conduit à la mer Érythrée. Darius, roi de Perse, le fit continuer. Ce canal a de longueur quatre journées de navigation, et assez de largeur pour que deux trirèmes puissent y voguer de front. L’eau dont il est rempli vient du Nil, et y entre un peu au-dessus de Bubastis. Ce canal aboutit à la mer Érythrée, près de Patumos, ville d’Arabie.

On commença à le creuser dans cette partie de la plaine d’Égypte qui est du côté de l’Arabie. La montagne qui s’étend vers Memphis, et dans laquelle sont les carrières, est au-dessus de cette plaine, et lui est contiguë. Ce canal commence donc au pied de la montagne ; il va d’abord pendant un long espace d’occident en orient ; il passe ensuite par les ouvertures de cette montagne, et se porte au midi dans le golfe d’Arabie.

Pour aller de la mer Septentrionale (la Méditerranée) à la mer Australe (la mer Rouge), qu’on appelle aussi mer Érythrée, on prend par le mont Casius, qui sépare l’Égypte de la Syrie : c’est le plus court. De cette montagne au golfe Arabique, il n’y a que mille stades ; mais le canal est d’autant plus long, qu’il fait plus de détours. Sous le règne de Nécos, six vingt mille hommes périrent en le creusant. Ce prince fit discontinuer l’ouvrage, sur la réponse d’un oracle qui l’avertit qu’il travaillait pour le barbare. Les Égyptiens appellent barbares tous ceux qui ne parlent pas leur langue.

CLIX. Nécos, ayant donc abandonné l’entreprise du canal, tourna toutes ses pensées du côté des expéditions militaires. Il fit faire des trirèmes sur la mer Septentrionale, et dans le golfe Arabique, sur la mer Érythrée. On voit encore aujourd’hui les chantiers où on les construisit. Ces flottes lui servirent dans l’occasion. Nécos livra aussi sur terre une bataille contre les Syriens, près de Magdole ; et, après avoir remporté la victoire, il prit Cadytis, ville considérable de Syrie. Il consacra à Apollon l’habit qu’il avait porté dans ces expéditions, et l’envoya aux Branchides, dans le pays des Milésiens. Il mourut ensuite, après avoir régné seize ans en tout, et laissa la couronne à Psammis, son fils.

CLX. Sous le règne de ce prince, des ambassadeurs arrivèrent en Égypte de la part des Éléens. Ces peuples se vantaient d’avoir établi, aux jeux olympiques, les règlements les plus justes et les plus beaux, et s’imaginaient que les Égyptiens même, quoique les plus sages de tous les hommes, ne pourraient rien inventer de mieux. Étant donc arrivés à la cour, et ayant expliqué le sujet de leur ambassade, le roi convoqua ceux d’entre les Égyptiens qui passaient pour les plus sages. Ceux-ci assemblés, les Éléens leur exposèrent tous les règlements qu’il leur avait paru convenable de faire, et leur dirent qu’ils étaient venus savoir si les Égyptiens pourraient en imaginer de plus justes. Les Égyptiens, ayant délibéré sur cet exposé, leur demandèrent si leurs concitoyens étaient admis à combattre à ces jeux : les Éléens ayant répondu que cela leur était permis ainsi qu’au reste des Grecs, les Égyptiens leur dirent que ce règlement violait entièrement les lois de l’équité, parce qu’il était impossible qu’ils ne favorisassent leur compatriote au préjudice de l’étranger ; mais que, s’ils voulaient proposer des jeux où la justice fût observée, et que si c’était là le sujet de leur voyage en Égypte, on leur conseillait d’en établir où les étrangers eussent seuls le droit de combattre, et où il ne fût pas permis aux Éléens d’entrer en lice. Tel fut le conseil que les Égyptiens donnèrent aux ambassadeurs d’Élée.

CLXI. Psammis ne régna que six ans ; il mourut aussitôt après son expédition d’Éthiopie. Son fils Apriès lui succéda. Ce prince fut, après Psammitichus son bisaïeul, le plus heureux des rois ses prédécesseurs. Il régna vingt-cinq ans, pendant lesquels il fit une expédition contre Sidon, et livra au roi de Tyr un combat naval ; mais enfin la fortune devait cesser de le favoriser. Je rapporterai ici en peu de mots à quelle occasion ses malheurs commencèrent, me réservant à en parler plus amplement quand je traiterai des affaires de Libye.

Apriès, ayant envoyé une armée contre les Cyrénéens, reçut un échec considérable. Les Égyptiens lui imputèrent ce malheur, et se révoltèrent contre lui, s’imaginant que, de dessein prémédité, il les avait envoyés à une perte certaine, afin de les faire périr sans ressource, et de régner avec plus d’autorité sur le reste de ses sujets. Les troupes qui étaient revenues du combat, et les amis de ceux qui’y avaient perdu la vie, indignés contre le roi, se soulevèrent ouvertement.

CLXII. Sur cette nouvelle, Apriès envoya Amasis pour les apaiser. Ce seigneur les alla trouver ; mais, tandis qu’il les exhortait à rentrer dans le devoir, un Égyptien qui était derrière lui couvrit la tête d’un casque, en lui disant que c’était pour le mettre en possession de la couronne. Amasis montra dans la suite que cela ne s’était pas fait contre son gré ; car les rebelles ne l’eurent pas plutôt proclamé roi, qu’il se prépara à marcher contre Apriès. Sur cette nouvelle, ce prince dépêcha Patarbémis, l’un des hommes les plus distingués parmi ceux qui lui étaient restés fidèles, avec ordre de lui amener Amasis en vie. Patarbémis, étant arrivé au camp des rebelles, appela Amasis : celui-ci, qui se trouvait par hasard à cheval, levant la cuisse, fit un pet, et ordonna à Patarbémis de porter cela à Apriès ; et comme Patarbémis ne laissait pas de le prier de se rendre auprès du roi qui le mandait, Amasis lui répondit qu’il s’y disposait depuis longtemps, qu’Apriès n’aurait pas sujet de se plaindre de lui, et qu’il irait le trouver incessamment en bonne compagnie. Patarbémis s’apercevant de ses desseins, et par sa réponse et par les préparatifs qu’il lui voyait faire, partit en diligence pour en donner au plus tôt avis au roi. Aussitôt qu’Apriès le vit revenir sans Amasis, il lui fit couper le nez et les oreilles, dans le premier mouvement de sa colère, et sans se donner le temps de la réflexion. Un si honteux traitement, fait à un homme de cette distinction, irrita à un tel point ceux d’entre les Égyptiens qui tenaient encore pour lui, que, sans perdre de temps, ils passèrent du côté d’Amasis, et se donnèrent à lui.

CLXIII. Sur cette nouvelle, Apriès fit prendre les armes à ses troupes auxiliaires, et marcha contre les Égyptiens. Il partit de Saïs, où il avait un grand et superbe palais, à la tête de trente mille hommes, tant Cariens qu’Ioniens, pour aller réduire les rebelles. Amasis marcha de son côté avec ses troupes contre les étrangers. Les deux armées se rencontrèrent à Momemphis, et se disposèrent à livrer bataille.

CLXIV. Les Égyptiens sont partagés en sept classes : les prêtres, les gens de guerre, les bouviers, les porchers, les marchands, les interprètes, les pilotes ou gens de mer ; ils tirent leurs noms de leurs professions : ceux qui suivent le métier des armes s’appellent calasiries et hermotybies. Voici les nomes ou provinces qu’ils habitent, car toute l’Égypte est divisée en nomes.

CLXV. Les nomes des hermotybies sont : Busiris, Saïs, Chemmis, Paprémis, l’île Prosopitis, et la moitié de Natho. Ces nomes fournissent au plus cent soixante mille hermotybies ; ils sont tous consacrés à la profession des armes, et pas un n’exerce d’art mécanique.

CLXVI. Les calasiries occupent les nomes de Thèbes, de Bubastis, d’Aphthis, de Tanis, de Mendès, de Sébennys, d’Athribis, de Pharbæthis, de Thmuis, d’Onuphis, d’Anysis, de Myecphoris, île située vis-à-vis de Bubastis. Ces nomes fournissent, lorsqu’ils sont le plus peuplés, deux cent cinquante mille hommes. Il ne leur est pas permis non plus d’exercer d’autre métier que celui de la guerre ; le fils y succède à son père.

CLXVII. Je ne saurais affirmer si les Grecs tiennent cette coutume des Égyptiens, parce que je la trouve établie parmi les Thraces, les Scythes, les Perses, les Lydiens ; en un mot, parce que, chez la plupart des barbares, ceux qui apprennent les arts mécaniques, et même leurs enfants, sont regardés comme les derniers des citoyens ; au lieu qu’on estime comme les plus nobles ceux qui n’exercent aucun art mécanique, et principalement ceux qui se sont consacrés à la profession des armes. Tous les Grecs ont été élevés dans ces principes, et particulièrement les Lacédémoniens : j’en excepte toutefois les Corinthiens, qui font beaucoup de cas des artistes.

CLXVIII. Chez les Égyptiens, les gens de guerre jouissent seuls, à l’exception des prêtres, de certaines marques de distinction. On donnait à chacun douze aroures, exemptes de toute charge et redevance. L’aroure est une pièce de terre qui contient cent coudées d’Égypte en tout sens ; et la coudée d’Égypte est égale à celle de Samos. Cette portion de terre leur était à tous particulièrement affectée ; mais ils jouissaient tour à tour d’autres avantages. Tous les ans, mille calasiries et mille hermotybies allaient servir de gardes au roi : pendant leur service, outre les douze aroures qu’ils avaient, on leur donnait par jour à chacun[95] cinq mines de pain, deux mines de bœuf, et quatre arustères[96] de vin. On donnait toujours ces choses-là à ceux qui étaient de garde.

CLXIX. Apriès à la tête des troupes auxiliaires, et Amasis avec tous les Égyptiens, s’étant rendus à Momemphis, en vinrent aux mains. Les étrangers combattirent courageusement ; mais, comme ils étaient beaucoup inférieurs en nombre à leurs ennemis, ils furent défaits. On dit qu’Apriès s’était persuadé qu’un dieu même n’aurait pu le détrôner, tant il s’imaginait avoir affermi sa puissance. Il fut néanmoins vaincu ; et, ayant été pris, on le conduisit à Saïs, dans le palais qui lui avait appartenu peu de temps auparavant, mais qui pour lors appartenait à Amasis. Il y vécut quelque temps ; et Amasis en prit beaucoup de soin ; mais enfin les Égyptiens ayant reproché à celui-ci qu’il agissait contre toute justice en laissant vivre leur plus grand ennemi et le sien, il leur abandonna ce prince infortuné. Ils ne l’eurent pas plutôt en leur pouvoir, qu’ils l’étranglèrent. On le mit ensuite dans le tombeau de ses ancêtres, dont la sépulture est dans l’enceinte consacrée à Minerve, près du temple, à gauche en entrant. Les Saïtes ont enterré dans cette enceinte tous les rois originaires du nome de Saïs. En effet, on y a placé le monument d’Amasis ; mais il est plus éloigné du temple que celui d’Apriès et que ceux de ses pères. Dans la cour du lieu sacré, est une grande salle de pierre, ornée de colonnes en forme de palmiers, avec d’autres ornements : dans cette salle est une niche avec une porte à deux battants ; c’est là qu’on a placé son cercueil.

CLXX. On montre aussi à Saïs le sépulcre de celui que je ne me crois pas permis de nommer en cette occasion[97] ; il est dans l’enceinte sacrée, derrière le temple de Minerve, attenant le mur de ce temple, dont il occupe toute la longueur. Il y a dans la pièce de terre de grands obélisques de pierre ; et, près de ces obélisques, on voit un lac dont les bords sont revêtus de pierre. Ce lac est rond, et, à ce qu’il m’a paru, il n’est pas moins grand que celui de Délos, qu’on appelle Trochoïde.

CLXXI. La nuit, on représente sur ce lac les accidents arrivés à celui que je n’ai pas cru devoir nommer. Les Égyptiens les appellent des mystères. Quoique j’en aie une très-grande connaissance, je me garderai bien de les révéler ; j’en agirai de même à l’égard des initiations de Cérès, que les Grecs appellent Thesmophories, et je n’en parlerai qu’autant que la religion peut le permettre. Les filles de Danaüs apportèrent ces mystères d’Égypte, et les enseignèrent aux femmes des Pélasges ; mais, dans la suite, les Doriens ayant chassé les anciens habitants du Péloponnèse, ce culte se perdit, excepté chez les Arcadiens, qui, étant restés dans le Péloponnèse, et n’ayant pu en être chassés, furent les seuls qui le conservèrent.

CLXXII. Apriès étant péri de la sorte, Amasis, de la ville de Siuph, dans le nome Saïte, monta sur le trône. Au commencement de son règne, les peuples en faisaient peu de cas, et n’avaient que du mépris pour lui, à cause qu’il était né plébéien, et non d’une maison illustre ; mais il sut dans la suite se les rendre favorables par son adresse et son habileté.

Parmi une infinité de choses précieuses qui lui appartenaient, on voyait un bassin d’or où il avait coutume de se laver les pieds, lui et tous les grands qui mangeaient à sa table. Il le mit en pièces, et en fit faire la statue d’un dieu, qu’il plaça dans l’endroit le plus apparent de la ville. Les Égyptiens ne manquèrent pas de s’y assembler, et de rendre un culte à ce simulacre. Amasis, informé de ce qui se passait, les convoqua, et leur déclara que cette statue, pour laquelle ils avaient tant de vénération, venait du bassin d’or qui avait servi auparavant aux usages les plus vils. « Il en est ainsi de moi, ajouta-t-il : j’étais plébéien ; mais actuellement je suis votre roi : je vous exhorte donc à me rendre l’honneur et le respect qui me sont dus. » Il gagna tellement, par ce moyen, l’affection de ses peuples, qu’ils trouvèrent très-juste de se soumettre à son gouvernement.

CLXXIII. Voici comment il réglait les affaires : depuis le point du jour jusqu’à l’heure où la place est pleine, il s’appliquait à juger les causes qui se présentaient. Le reste du temps, il le passait à table, où il raillait ses convives, et ne songeait qu’à se divertir et qu’à faire des plaisanteries ingénieuses et indécentes. Ses amis, affligés d’une telle conduite, lui firent des représentations. « Seigneur, lui dirent-ils, vous ne savez pas soutenir l’honneur de votre rang, et vous vous avilissez. Assis avec dignité sur votre trône, vous devriez vous occuper toute la journée des soins de l’État : les Égyptiens reconnaîtraient à vos actions qu’ils sont gouvernés par un grand homme, et votre réputation en serait meilleure ; mais votre conduite ne répond pas à celle d’un roi. — Ne savez-vous pas, leur répondit Amasis, qu’on ne bande un arc que lorsqu’on en a besoin, et qu’après qu’on s’en est servi, on le détend ? Si on le tenait toujours bandé, il se romprait, et l’on ne pourrait plus s’en servir au besoin. Il en est de même de l’homme : s’il était toujours appliqué à des choses sérieuses, sans prendre aucun relâche et sans rien donner à ses plaisirs, il deviendrait insensiblement, et sans s’en apercevoir, fou ou stupide. Pour moi, qui en sais les conséquences, je partage mon temps entre les affaires et les plaisirs. » Il répondit ces choses à ses amis.

CLXXIV. On dit qu’Amasis, n’étant encore que simple particulier, fuyait toutes les occupations sérieuses, et n’aimait qu’à boire et à plaisanter. Si l’argent lui manquait, et qu’il ne pût satisfaire son goût pour la table et les plaisirs, il avait coutume de voler de côté et d’autre. Ceux qui le soupçonnaient d’avoir pris leur argent le menaient, lorsqu’il venait à le nier, à l’oracle du lieu, qui souvent le convainquait, et souvent aussi le renvoyait absous. Lorsqu’il fut sur le trône, il méprisa les dieux qui l’avaient déclaré innocent, ne prit aucun soin de leurs temples, ne songea ni à les réparer ni à les orner, et ne voulut pas même y aller offrir des sacrifices, les jugeant indignes de tout culte, parce qu’ils n’avaient que de faux oracles : il avait au contraire la plus grande vénération pour ceux qui l’avaient convaincu de vol, les regardant comme étant véritablement dieux et ne rendant que des oracles vrais.

CLXXV. Il fit bâtir à Saïs, en l’honneur de Minerve, le portique de son temple ; édifice digne d’admiration, et qui surpasse de beaucoup tous les autres ouvrages de ce genre, tant par sa hauteur et son étendue que par la qualité et la grandeur des pierres qu’on y employa. Il y fit placer des statues colossales, et des androsphinx[98] d’une hauteur prodigieuse. On apporta aussi par son ordre des pierres d’une démesurée, pour réparer le temple. On en tira une partie des carrières qui sont près de Memphis ; mais on fit venir les plus grandes de la ville d’Éléphantine, qui est éloignée de Saïs de vingt journées de navigation.

Mais ce que j’admire encore davantage, c’est un édifice d’une seule pierre qu’il fit apporter d’Éléphantine. Deux mille hommes, tous bateliers, furent occupés pendant trois ans à ce transport. Il a en dehors vingt et une coudées de long, quatorze de large et huit de haut. Telles sont les dimensions extérieures de cet ouvrage monolithe. Sa longueur en dedans est de dix-huit coudées, plus vingt doigts ; sa largeur, de douze coudées ; sa hauteur, de cinq. Cet édifice est placé à l’entrée du lieu sacré. On ne l’y fit point entrer, disent les Égyptiens, parce que, pendant qu’on le tirait, l’architecte, fatigué et ennuyé d’un travail qui lui avait coûté tant de temps, poussa un profond soupir. Amasis, regardant cela comme un présage fâcheux, ne voulut pas qu’on le fit avancer plus loin. Quelques-uns disent aussi qu’un de ceux qui aidaient à le remuer avec des leviers fut écrasé dessous, et que ce fut pour cela qu’on ne l’introduisit pas dans le lieu sacré.

CLXXVI. Amasis fit aussi présent à tous les autres temples célèbres d’ouvrages admirables par leur grandeur : entre autres il fit placer à Memphis, devant le temple de Vulcain, le colosse de soixante-quinze pieds de long, qui est couché sur le dos. On voit sur le même fondement deux statues colossales debout, de pierre d’Éthiopie, l’une d’un côté du temple, l’autre de l’autre ; chacune a vingt pieds de haut. Il y a à Saïs un autre colosse de pierre de la même grandeur que celui de Memphis, et dans la même attitude. Ce fut aussi ce même prince qui fit bâtir à Memphis ce vaste et magnifique temple d’Isis qu’on y admire.

CLXXVII. On dit que l’Égypte ne fut jamais plus heureuse ni plus florissante que sous le règne d’Amasis, soit par la fécondité que le fleuve lui procura, soit par l’abondance des biens que la terre fournit à ses habitants, et qu’il y avait alors en ce pays vingt mille villes, toutes bien peuplées.

Ce fut aussi Amasis qui fit cette loi par laquelle il était ordonné à chaque Égyptien de déclarer tous les ans au nomarque[99] quels étaient les fonds dont il tirait sa subsistance. Celui qui ne satisfaisait pas à la loi, ou qui ne pouvait prouver qu’il vivait par des moyens honnêtes, était puni de mort. Solon, l’Athénien, emprunta cette loi de l’Égypte, et l’établit à Athènes, où elle est toujours en vigueur, parce qu’elle est sage, et qu’on n’y peut rien trouver à reprendre.

CLXXVIII. Amasis témoigna beaucoup d’amitié aux Grecs, et en obligea plusieurs. Il permit entre autres aux Grecs qui allaient en Égypte de s’établir à Naucratis. Quant à ceux qui ne voulaient pas y fixer leur demeure, et qui n’y voyageaient que pour des affaires de commerce, il leur donna des places pour élever aux dieux des temples et des autels. Le plus grand temple que ces Grecs aient en Égypte, et en même temps le plus célèbre et le plus commode, s’appelle Hellénion, ou temple grec. Les villes qui le firent bâtir à frais communs furent : du côté des Ioniens, Chios, Téos, Phocée, Clazomènes ; du côté des Doriens, Rhodes, Cnide, Halicarnasse, Phasélis ; et, de celui des Éoliens, la seule ville de Mitylène. L’Hellénion appartient à toutes ces villes : elles ont droit d’y établir des juges. Toutes les autres villes qui prétendent y avoir part s’attribuent un droit qu’elles n’ont pas. Les Éginètes ont cependant bâti pour eux, en particulier, un temple à Jupiter ; les Samiens à Junon, et les Milésiens à Apollon.

CLXXIX. Naucratis était autrefois la seule ville de commerce qu’il y eût en Égypte. Si un marchand abordait à une autre bouche du Nil que la Canopique, il fallait qu’il jurât qu’il n’y était point entré de son plein gré, et qu’après avoir fait ce serment, il allât se rendre avec le même vaisseau à l’embouchure Canopique ; ou du moins, si les vents contraires s’y opposaient, il était obligé de transporter ses marchandises dans des baris autour du Delta, jusqu’à ce qu’il arrivât à Naucratis. Telles étaient les prérogatives dont jouissait cette ville.

CLXXX. Le feu prit fortuitement à l’ancien temple de Delphes, et il fut brûlé. Les Amphictyons ayant fait marché à trois cents talents[100] pour bâtir le temple actuel, les Delphiens, taxés à la quatrième partie de cette somme, firent une quête de ville en ville, et en rapportèrent de grands présents. Ceux qu’ils reçurent en Égypte ne furent pas les moins considérables. Amasis leur donna mille talents d’alun, et les Grecs établis en Égypte leur en donnèrent vingt mines.

CLXXXI. Ce prince contracta amitié avec les Cyrénéens, et fit avec eux une alliance offensive et défensive ; il résolut aussi de prendre une femme de leur ville, soit qu’il eût du goût pour les Grecs, soit qu’il voulût donner aux Cyrénéens ce témoignage de son affection. Il épousa Ladicé, que les uns disent fille de Battus, fils d’Arcésilas ; les autres, de Critobule, homme distingué parmi ses concitoyens. Amasis n’était point homme pour elle, quoiqu’il le fût pour les autres femmes. Cet état ayant duré un temps assez considérable : Ladicé, lui dit-il, vous avez employé des charmes contre moi ; mais sachez que rien ne peut vous soustraire à la mort la plus cruelle qu’on puisse faire souffrir à une femme. Quelque chose que pût dire cette princesse, Amasis ne s’apaisa point. Elle eut recours à Vénus, et fit vœu, dans son temple, de lui envoyer une statue à Cyrène, si la nuit suivante Amasis pouvait être content. C’était en effet le remède au malheur dont elle était menacée. Aussitôt qu’elle eut fait ce vœu, Amasis fut heureux avec elle, et son bonheur ne fut jamais interrompu ; aussi l’aima-t-il tendrement. Ladicé accomplit son vœu ; elle fit faire une statue, et l’envoya à Cyrène, où elle subsiste encore à présent ; elle regarde le dehors de la ville. Cambyse s’étant rendu maître de l’Égypte, et ayant appris de cette princesse elle-même qui elle était, il la renvoya à Cyrène sans lui faire aucun mal.

CLXXXII. Amasis fit aussi en Grèce plusieurs offrandes : il envoya à Cyrène une statue dorée de Minerve, avec son portrait ; à Minerve de la ville de Linde, deux statues de pierre, et un corselet de lin qui mérite d’être vu ; au temple de Junon, à Samos, deux statues de bois qui le représentaient. On les a placées dans le grand temple, derrière les portes, où on les voit encore maintenant. Il fit ces présents à Samos par amitié pour Polycrates, fils d’Ajax. Ce ne fut pas le même motif qui l’engagea à envoyer des présents à Linde, mais parce qu’on dit que les filles de Danaüs étant arrivées dans cette ville en fuyant les fils d’Égyptus, elles firent bâtir le temple de Minerve qu’on y voit aujourd’hui. Telles sont les offrandes d’Amasis. Il est le premier qui se soit rendu maître de l’île de Cypre, et qui l’ait forcée à lui payer tribut.


FIN DU SECOND LIVRE.

Histoire d’Hérodote — Livre II
  1. Ces enfants prononcèrent, suivant toutes les apparences, le mot bec, qui est le cri des chèvres, qu’ils tachaient d’imiter, comme le prétend le scoliaste d’Apollonius de Rhodes, os étant une terminaison particulière à la langue grecque. (L.)
  2. On n’avait point encore fait assez de réflexion, du temps de Psammitichus, sur l’homme et sur sa nature. En le suivant depuis sa naissance jusqu’à la première lueur de raison qu’il fait apercevoir, on remarque que la faculté de parler n’est point un don de la nature, mais un talent acquis comme tous les autres. En effet, si on ne se donnait pas autant de soins et autant de peine qu’on en prend avec les enfants, ils n’apprendraient jamais à articuler. Le sauvage trouvé dans les bois d’Hanovre, sous George ier, roi d’Angleterre, ne put jamais apprendre à parler. Cet art s’oublie comme tous les autres arts. Selkirk, cet Écossais délaissé dans une île déserte, oublia non-seulement sa langue, mais eut encore beaucoup de peine à l’apprendre de nouveau lorsqu’il se vit dans le sein de sa patrie. Il y a même, dans toutes les langues, des lettres qu’on ne prononcera jamais bien, si on n’y a point été longtemps exercé dans sa jeunesse. (L.)
  3. Diodore de Sicile s’accorde avec Hérodote, en faisant régner Ménès en Égypte tout de suite après les dieux et les héros ; et c’est la raison pour laquelle notre historien dit qu’il fut le premier des hommes. Si l’on admet la chronologie égyptienne, l’époque où il est monté sur le trône remonte beaucoup plus haut que la création du monde, selon les systèmes des Hébreux ; car Mœris est mort en 4356 avant notre ère. Or il y avait eu, depuis et compris Ménès, trois cent trente générations jusqu’à Mœris : ce qui fait, selon le calcul d’Hérodote, onze mille ans, c’est-à-dire 12 356 ans avant notre ère. (L.)
  4. Ce lac s’appelle actuellement Sebaket-Bardoil, ou lac de Baudouin ; et le mont Casius, le mont El-Kas.
  5. Cet autel était sur la place publique d’Athènes. Pisistrate, fils de cet Hippias qui avait été tyran, l’avait dédié aux douze dieux pendant son archontat. On peut placer l’archontat de Pisistrate entre les années 4190 et 4205 de la période julienne. (L.)
  6. On sait que l’épithète d’Olympien se donnait au souverain des dieux, parce qu’il régnait dans l’Olympe. On donnait aussi cette épithète à Périclès, parce qu’il surpassa, dit Plutarque, tous les orateurs de son temps par la force de son éloquence. (L.)
  7. Hérodote dit que d’Héliopolis à Thèbes il y a 4 860 stades, c’est-à-dire 81 schènes. Comme le nombre des schènes répond exactement aux 4 860 stades, il est évident que l’erreur n’est pas dans ce nombre. Il y avait de la mer à Héliopolis 1 500 stades. On n’en peut douter d’après le simple exposé du § vii. Ces deux nombres font 6 360. Il y a donc dans le texte une erreur de 240 stades, qu’il faut nécessairement rejeter sur les copistes.
  8. Il s’ensuit que les Égyptiens n’avaient aucune connaissance de ces sept années de stérilité qu’éprouva leur pays sous le ministère de Joseph. Elles étaient cependant d’autant plus remarquables, qu’elles occasionnèrent un changement total dans la constitution de l’État ; que les peuples donnèrent d’abord leur or et leur argent au prince pour avoir du blé ; qu’ils lui livrèrent ensuite leur bétail, leurs terres, et enfin qu’ils se rendirent ses esclaves. C’est une preuve que les annales de ce peuple n’étaient pas aussi anciennes que le prétendait Hérodote, ou qu’elle n’étaient pas fort exactes. (L.)
  9. Il paraît par ce passage que les Égyptiens ne mangeaient point de vache. Ce peuple superstitieux s’abstenait pareillement des bœufs, s’ils étaient jumeaux, s’ils étaient tachetés, s’ils avaient déjà travaillé, etc. (L.)
  10. L’orgyie avait quatre coudées ou six pieds grecs, comme on le verra plus bas, § cxlix. L’orgyie revient à environ cinq pieds huit pouces.
  11. Il y avait des schènes de différentes longueurs : suivant l’évaluation d’Hérodote, les douze schènes font 720 stades.
  12. Le cap Soloéis est aujourd’hui, à ce qu’on croit, le cap Cantin, sur la côte de Maroc. (Mior.)
  13. Ce récit est confirmé par les relations des voyageurs modernes. « Vis-à-vis le trône du roi (de Loango) sont assis quelques nains, le dos tourné vers lui… Les nègres du pays assurent qu’il y a dans l’intérieur des terres une grande contrée qui n’est habitée que par des hommes de cette taille, et que leur unique occupation est de tuer des éléphants. » Histoire générale des voyages, t. iv, p. 601 ; voyez aussi Voyage aux sources de Sénégal et de la Gambie, par Mollien, t. ii, p. 209.
  14. Cette grande rivière est probablement le Niger. Voyez le Voyage aux sources de la Gambie, par Mollien, t. i, p. 219.
  15. L’Ister est le nom ancien du Danube. Hérodote, comme on voit, avait une idée assez juste de son cours et de son embouchure. Quant aux autres indications, elles sont peu exactes ; et l’on ne doit pas s’en étonner, car alors l’Asie avait peu de relations avec l’Europe. (Miot.)
  16. Les hommes étaient, en Égypte, les esclaves des femmes. Diodor. Sicul. lib. i, § xxvii, pag. 31.
  17. Hérodote n’y comprend pas sans doute les Grecs, qui suivaient eu cela l’usage des Égyptiens. « Lorsqu’il survient, dit Plutarque, quelque malheur aux Grecs, les femmes se rasent les cheveux, et les hommes les laissent croître, parce qu’ils sont dans l’usage de les couper, et les femmes de les porter. »
  18. Il n’y avait d’obligation que pour les prêtres ; les autres Égyptiens étaient dispensés de cette cérémonie, à moins qu’ils ne voulussent se faire initier aux mystères, ou se procurer la connaissance des sciences sacrées. Voyez le célèbre évêque d’Avranches sur Origène. (Wesseling.)
  19. L’Égypte était partagée en trois parties. La première appartenait à l’ordre sacerdotal, et servait aux sacrifices et à l’entretien des ministres des temples. Elle était aussi exempte de toute sorte d’impôts. Ce fut Isis qui donna aux prêtres le tiers de son royaume, pour les engager à déférer les honneurs divins à son époux Osiris après sa mort. Mais Moïse, beaucoup plus croyable que Diodore de Sicile, nous apprend qu’ils tenaient ces terres de la libéralité de leur souverain. Lorsque Pharaon, roi d’Égypte, s’empara de l’argent, du bétail et des terres de ses sujets, par le conseil de Joseph, qu’il avait fait son ministre, et qui avait épousé la fille du grand prêtre du Soleil, il ne toucha point aux possessions des prêtres, et on leur fournit du blé en abondance. (L.)
  20. Il y avait plusieurs sortes de vins : le vin de vigne, et le vin d’orge ou la bière. Le vin de vigne était très-rare en Égypte avant Psammitichus.
  21. Le neuvième du premier mois, tandis que les Égyptiens mangeaient chacun devant sa porte un poisson cuit, les prêtres, au lieu d’en manger, en brûlaient devant la leur. Ils en apportaient deux raisons : l’une sacrée et subtile, qui s’accorde avec leur théologie au sujet d’Osiris et de Typhon ; l’autre, qui est claire et manifeste, c’est que le poisson est un aliment superflu. Mais la vraie raison, c’est que la chair de poisson irrite toutes les maladies qui ont rapport avec l’éléphantiase, et que les prêtres, qui prenaient toutes les précautions imaginables pour se garantir de cette maladie, n’osaient manger d’aucune espèce de poisson, de crainte d’en prendre le germe. Mais, quelle que puisse être la cause de cette aversion, le poisson était, chez les Égyptiens, le symbole de la haine. Les pythagoriciens, qui avaient pris en Égypte leurs dogmes, avaient les poissons encore plus en aversion que les autres nourritures animales. (L.)
  22. C’est en Égypte que Pythagore avait pris de l’aversion pour les fèves. On sait qu’il avait été instruit par Œnuphis, prêtre d’Héliopolis.
  23. Les prêtres, chez les Égyptiens, composaient une classe d’hommes, tels que les lévites parmi les Juifs, et les brachmanes chez les Indiens. Les enfants succédaient à leurs pères, et nul autre que ceux de race sacerdotale ne pouvait exercer les fonctions du ministère sacré. Diodore de Sicile remarque que les prêtres transmettaient à leurs enfants le même genre de vie ; et Eusèbe, que le fils tient de son père le sacerdoce, et que ce droit est héréditaire. Il y avait aussi à Athènes de certaines familles à qui étaient attachées les fonctions du sacerdoce, telles que les Eumolpides, les Céryces, les Étéobutades, etc. (L.)
  24. Les Égyptiens, persuadés que Typhon était roux, n’immolent que des bœufs de cette couleur. Ils observent cela avec une exactitude si scrupuleuse, que, s’il se trouve sur la victime un seul poil noir ou blanc, ou ne peut la sacrifier. Ils pensent en effet qu’on ne doit point offrir aux dieux des choses qui leur soient agréables, mais au contraire tous les animaux dans lesquels ont passé les âmes des scélérats et des hommes injustes. Ils avaient encore une autre raison, c’est qu’Apis était noir, avec quelques marques blanches. Les Juifs avaient pris des Égyptiens le sacrifice de la vache rouge sans tache. (Nomb, cap. xix, v. 2.)
  25. « Comme les Ombites, dit Élien, ne veulent point manger de la tête des animaux qu’ils ont sacrifiés, ils la portent aux crocodiles et la leur jettent. Les crocodiles dansent autour de cette tête. » (L.)
  26. Ces imprécations ont beaucoup de conformité avec ce qui s’observait chez les Juifs à l’occasion du bouc émissaire. (Levitic., cap. xvi, v. 21.)
  27. L’utilité de cet animal et sa rareté en Égypte étaient la cause de cette défense. Aussi, quoiqu’ils sacrifiassent et qu’ils mangeassent des bœufs, ils épargnaient les femelles, pour en avoir de la race ; et la loi regardait comme un sacrilége celui qui en aurait mangé. Saint Jérôme dit aussi : In Ægypto et Palæstina, propter boum raritatem, nemo vaccam comedit. Ce règlement, qui dans son principe était très-sage, dégénéra peu à peu en superstition. Les brachmanes, qui ne mangent point actuellement de vaches, s’en abstenaient autrefois probablement par la même raison. Ce qui s’était pratiqué dans les commencements par un motif d’utilité, le fut depuis par superstition. « Et les Égyptiens et les Phéniciens, ajoute Porphyre, auraient plutôt mangé de la chair humaine que de celle de vache. » (Porphyre, De abst., lib. ii.)
  28. « Témoin l’inscription gravée sur une tablé d’airain qu’on trouva à Haliarte en Béotie, sur le tombeau d’Alcmène. Avec le corps étaient un petit bracelet d’airain et deux amphores de terre, qui contenaient de la terre qui avec le temps s’était durcie comme de la pierre. Agésilaüs fit transporter ces restes à Sparte. L’inscription avait, par l’ancienneté de ses caractères, l’air merveilleux. On ne put y rien connaître, même après avoir lavé la table d’airain. On reconnut cependant que ces lettres étaient barbares, et ressemblaient beaucoup à celles des Égyptiens. Agésilaüs en fit prendre des copies, qu’il envoya en Égypte. Agétoridas les remit, de la part de ce prince, au prophète Chonuphis. Celui-ci en donna l’explication, et l’envoya au roi. » (Plut. de Socrat. genio.) — C’était donc dans la langue des anciens Égyptiens que les amateurs des étymologies auraient dû chercher la signification des noms d’Amphitryon, d’Alcmène et d’Hercule. (L.)
  29. C’était probablement une émeraude bâtarde, un pseudosmaragdus. Cependant ces sortes de pierres ne rendent point de clarté la nuit. Si donc notre historien a été bien informé, et si l’on n’a point abusé de son ingénuité, je croirais volontiers, avec les auteurs de l’Histoire universelle anglaise, que cette colonne n’était pas même un pseudosmaragdus, mais du verre coloré, dont l’intérieur était éclairé par des lampes. (L.)
  30. Les Égyptiens avaient cet animal en horreur ; jamais ils n’en sacrifiaient aux dieux, si ce n’est à la Lune et à Bacchus. (L.)
  31. Le lait de truie donnait la lèpre ou des dartres à ceux qui en buvaient. Cet animal, qui transpire peu à cause qu’il en est empêché par la graisse, est fort sujet à des éruptions, et porte avec lui le principe de la lèpre. De là cette aversion que les Égyptiens avaient pour le pourceau, et la défense que Dieu fit aux Juifs d’en manger ; mais les Juifs n’en immolaient et n’en mangeaient en aucun temps, au lieu que les Égyptiens en sacrifiaient et en mangeaient une fois l’année, à la fête de la pleine lune. (L.)
  32. Manéthon parle de la Junon des Égyptiens, et assure qu’on lui sacrifiait trois hommes par jour, qu’on examinait comme les veaux mondes. Amasis abolit ces sacrifices barbares. Diodore de Sicile, Horapollon et d’autres auteurs font aussi mention de cette Junon. (L.)
  33. Ces Pélasges sont probablement ceux qui s’établirent dans l’Attique 1209 ans avant notre ère, et qui en furent chassés 1162 ans avant la même ère. (L.)
  34. Hérodote est né, suivant Aulu-Gelle, cinquante-trois ans avant la guerre du Péloponnèse, c’est-à-dire l’an 4230 de la période julienne, au commencement de la soixante-quatorzième olympiade, 484 ans avant l’ère vulgaire. Homère et Hésiode doivent être nés par conséquent l’an 3830 de la même période, 884 ans avant notre ère. (L.)
  35. Ce grand nombre de fêtes, et surtout la gaîté répandue sur ceux qui se rendaient par eau à Bubastis pour y célébrer celle de Diane, prouvent que les Égyptiens étaient un peuple gai, qui se livrait à la joie et aux plaisirs. Il a plu cependant à l’abbé Winckelmann de nous le représenter (Hist de l’art, liv. ii, chap. 1) comme étant d’un caractère sombre. Les relations modernes justifient le portrait qu’en fait Hérodote. (L.)
  36. Voyez la deuxième note de la page 153.
  37. Cette fête, qui ressemble beaucoup à celle des lanternes, établie à la Chine depuis un temps immémorial, pourrait servir à confirmer le sentiment de M. de Guignes, qui a soupçonné l’un des premiers que la Chine n’était qu’une colonie de l’Égypte. (L.)
  38. « Bien loin de refuser cet emploi, ou de rougir de l’exercer en public, ils en tirent au contraire vanité, comme s’ils participaient aux plus grands honneurs des dieux. Lorsqu’ils vont par les villes et par les campagnes, ils portent de certaines marques qui font connaître l’espèce d’animal dont ils prennent soin, et ceux qui se trouvent sur leur passage les respectent et les adorent. » (Diod. de Sicile, liv i.).
  39. Ces vœux regardent la santé de leurs enfants.
  40. « Ces fonds n’étaient pas les seuls qui fussent destinés à la nourriture de ces animaux. Il y a un champ consacré à chaque espèce d’animaux qu’ils vénèrent. Il est d’un revenu suffisant pour leur nourriture et le soin qu’on en prend… On donnait aux éperviers de la viande coupée par morceaux, qu’on leur jetait jusqu’à ce qu’ils les prissent, en les appelant à haute voix. On servait aux chats et aux ichneumons du pain émietté dans du lait, ou des poissons du Nil coupés par morceaux. Ils fournissent de la même manière, à chaque espèce d’animal, l’aliment qui lui convient. (Diod. de Sicile, liv. i.) — Par un reste de cette ancienne superstition, le bacha du Caire fait livrer tous les jours deux bœufs aux achbobba, oiseaux que les mahométans regardent comme sacrés. (L.)
  41. La coudée étant d’un pied cinq pouces, les dix-sept coudées font vingt-quatre pieds un pouce. Mais comme il y avait des coudées d’un pied huit pouces cinq lignes, les dix-sept coudées doivent faire, suivant cette évaluation, vingt-huit pieds onze pouces une ligne. Élien raconte qu’on a vu, sous Psammitichus, un crocodile de vingt-cinq coudées, c’est-à-dire de plus de trente-cinq pieds ; et sous Amasis, un autre de plus de vingt-six coudées, c’est-à-dire de plus de trente-six pieds. M. Norden en a vu de trente pieds de long et même de cinquante. (L.)
  42. Aristote croyait, de même qu’Hérodote, que le crocodile n’avait pas de langue. Cet animal a une substance charnue semblable à une langue, et adhérente dans toute sa longueur à la mâchoire inférieure, qui peut lui servir à retourner ses aliments. (L.)
  43. Aristote dit aussi que la mâchoire inférieure du crocodile est immobile. Quoique l’autorité de ce savant naturaliste soit d’un très-grand poids, il n’en est pas moins vrai que la mâchoire inférieure du crocodile est la seule mobile. C’est ce qu’ont observé MM. de l’Académie des sciences, le docteur Grew cité par Ray, Klein et Buffon. (L.)
  44. Cet oiseau ressemble beaucoup à l’oie pour la figure ; mais il a toute la ruse et la finesse du renard. Belon l’appelle oie nonnette. Le mot grec est oie-renard, chenalopex. (L.)
  45. On ne croyait point encore, du temps d’Hérodote, que le phénix renaquit de ses cendres. Cette opinion s’accrédita dans la suite. Suidas assure, au mot φοίνιξ, que lorsque cet oiseau s’est brûlé, il naît de ses cendres un ver qui se change en phénix. Les Pères de l’Église grecque et latine ajoutèrent foi à cette fable, et ne manquèrent pas de la citer comme une preuve solide de la résurrection. (L.)
  46. M. Dupuis a parfaitement bien vu qu’Hérodote ne parlait en cet endroit que de la partie de l’Égypte destinée à la culture du blé. Aux exemples d’Hérodote qu’a rapportés ce savant pour faire voir qu’il y avait des vignes en Égypte, on peut ajouter celui-ci, qui est d’un temps bien antérieur à notre historien : Quare nos fecistis ascendere de Ægypto, et adduxistis in locum istum pessimum, qui seri non potest, qui nec ficum gignit, nec vineas, nec malogranata, insuper et aquam non habet ad bibendum. (Nomb., cap. xx. v. 5.)
  47. C’était sans doute la figure de quelque divinité, peut-être celle d’Osiris. C’est le sentiment d’Athénagoras. « Non-seulement, dit-il, on montre la sépulture d’Osiris, mais encore son corps embaumé. » Après quoi il apporte en preuve ce passage-ci d’Hérodote. On sait qu’Isis portait partout avec elle le corps de son mari, ce qui suppose qu’elle l’avait fait embaumer. Voyez Plutarque, De Iside et Osiride. (L.)
  48. L’embaumement de la première façon coûte un talent d’argent ou 5 400 l. de notre monnaie ; celui de la seconde, vingt mines ou 1 800 liv. ; et celui de la dernière, peu de chose. (L.)
  49. C’est la gomme arabique. On la tire de l’acacia, arbre très-commun dans la haute Égypte, où il est connu sous le nom de sount, de même qu’il l’est sous celui de cyale dans l’Arabie Pétrée. Strabon appelle cet arbre épine de la Thébaïde, et remarque qu’il produit de la gomme. (L.)
  50. C’est-à-dire soixante et dix jours, comme on l’a vu au paragraphe précédent. Il paraît que le deuil commençait avec ce procédé, et qu’il finissait en même temps. Le deuil peur les rois durait soixante et douze jours : celui de Joseph fut de soixante et dix jours. (L.)
  51. Les Égyptiens rendaient un culte au Nil : on lui avait élevé des temples ; il en avait un magnifique à Nilopolis, ville de la province d’Arcadie en Égypte, et l’on ne doute point qu’il n’en eût ailleurs. Du moins est-il certain, par ce passage d’Hérodote, qu’il devait avoir des prêtres dans toutes les villes situées sur les bords du fleuve ; et, suivant toutes les apparences, on lui rendait une espèce de culte dans toutes ces villes. (L.)
  52. Les Égyptiens appelaient cette ville Chemmo. Chemmis parait une terminaison grecque. C’est la même ville que Panopolis. (L.)
  53. La chlæne était proprement un habillement d’hiver ; cependant il y en avait de légères. Celles qu’on donnait pour prix à Chemmis, dont le climat était très-chaud, devaient être de cette nature. Les prix différaient suivant la différence des jeux et des lieux où on les célébrait. (L.)
  54. Cela ne se rapporte point aux usages établis à Chemmis, mais à ceux dont il a été fait mention plus haut.
  55. « Le lotus est une nymphée particulière à l’Égypte, qui croit dans les ruisseaux et au bord des lacs. Il y en a de deux espèces, l’une à fleur blanche, et l’autre à fleur bleuâtre. Le calice du lotus s’épanouit comme celui d’une large tulipe, et répand une odeur suave, approchante de celle du lis. La première espèce produit une racine ronde, semblable à une pomme de terre. Les habitants des bords du lac Menzalé (Tennis) s’en nourrissent. Les ruisseaux des environs de Damiette sont couverts de cette fleur majestueuse, qui s’élève de deux pieds au-dessus des eaux. » (Savary, Lettres sur l’Égypte.)
  56. C’est le papyrus. Bernard de Jussieu et le comte de Caylus ont décrit avec beaucoup de détails la manière dont les Égyptiens fabriquaient le papier avec cette plante. Voyez les Mémoires de l’Académie des inscriptions, t. xxvi, p. 267.
  57. Le talent pèse 51 livres 6 onces 7 gros 24 grains. Ainsi les deux talents pèsent 102 livres 13 onces 6 gros 48 grains.
  58. Athénée raconte que ce revenu était affecté aux reines d’Égypte et de Perse pour leur ceinture. Athénée veut seulement parler des reines de Perse qui le furent aussi d’Égypte, depuis la conquête de ce pays par Cambyse. (L.)
  59. M. Fourmont prétend que les ruines de Memphis se voient encore aujourd’hui à Manof, et il appuie son sentiment des mêmes raisons qu’apporte le docteur Pococke pour prouver que Métrahenny et ses environs étaient l’emplacement de l’ancienne Memphis, Je crois que Manof et Métrahenny sont deux noms du même lieu ; et je suis d’autant plus porté à le penser, que le docteur Pococke et MM. Norden et d’Anville n’ont point parlé de Manof. (L.)
  60. C’est-à-dire de lui inspirer de la pitié par son abaissement.
  61. Ce prince vivait un peu moins d’un siècle avant la guerre de Troie, et il était à peu près contemporain d’Hercule, fils d’Alcmène. Il monta sur le trône après ces trois cent trente rois dont on vient de parler, et dont Mœris fut le dernier. Il y avait en effet environ neuf cents ans que Mœris, le dernier de ces trois cent trente rois, était mort, lorsque Hérodote alla en Égypte. Il se passa environ huit cents ans depuis la guerre de Troie jusqu’à Hérodote, et neuf cents depuis Hercule jusqu’au même historien. (Wesseling.)
  62. Diodore de Sicile dit que, chez les peuples qui s’étaient bien défendus, il faisait graver sur les colonnes le membre viril. (L.)
  63. Ce sont les Cappadociens, dont il a parlé liv. i § lxxii.
  64. Il est très-vraisemblable que la haute Égypte a été peuplée par les Éthiopiens, et que les usages égyptiens avaient beaucoup de ressemblance avec ceux de l’Éthiopie. Il est par conséquent très-probable que la circoncision a pris naissance chez les Éthiopiens, qui s’y sont vus forcés probablement par des raisons de santé. (L.)
  65. Ce sont les Colchidiens, les Phéniciens et les Syriens, dont il vient de parler.
  66. Le palme ou spithame est d’environ 8 pouces 3 lignes : les cinq palmes ont par conséquent 3 pieds 5 pouces 3 lignes.
  67. Il s’appelait Armaïs, si l’un peut croire ce que dit Manéthon, qui ajoute que c’est le même prince que les Grecs appelaient Danaüs. (L.)
  68. Pamphile raconte que Thalès de Milet apprit la géométrie des Égyptiens et qu’il en apporta la connaissance en Grèce. (Diogène Laerce, liv. i.)
  69. Le gnomon était une colonne ou obélisque, dont on mesurait l’ombre pour déterminer la position du soleil. (Miot.)
  70. Il paraît, par ce passage, que, du temps d’Hérodote, le jour se partageait en douze parties : cependant on ne peut en conclure qu’on donnait à ces douzes parties le nom d’heures. On ignore à quelle époque on commença à désigner par ce nom les diverses parties du jour. (L.)
  71. Dans le grec : ses offrandes. Les statues qu’on élevait à quelqu’un étaient toujours offertes aux dieux, afin qu’étant sous la protection de la religion, personne n’osât les renverser.
  72. Diodore de Sicile nomme cette ville Hiérobolos. C’est peut-être une faute des copistes. Quoi qu’il en soit, cet historien rapporte la même fable, qu’il paraît avoir puisée dans notre auteur ; et l’on peut en conclure que la corruption des mœurs était portée à un très-haut point en Égypte. On n’a plus de peine à comprendre la sage précaution que prit Abraham en entrant dans ce pays, et l’excès d’impudence avec lequel se conduisit la femme de Putiphar à l’égard de Joseph. (L.)
  73. La prise de Troie se rapporte à l’an 1184 avant l’ère chrétienne, 3530 de la période julienne. La dernière année du siége de Troie est la 1185e avant Jésus-Christ, 3529 de la période julienne. Hélène dit dans l’Iliade que cette année est la vingtième depuis qu’elle est sortie de sa patrie et qu’elle est venue à Troie. Or le siége de Troie fut de dix ans : il avait donc déjà duré neuf ans. À ces neuf ans ajoutez-en onze pour faire les vingt ans du séjour d’Hélène à Troie, vous trouverez qu’elle fut enlevée par Pâris ou Alexandre vers l’an 1204 ou 1205 avant l’ère chrétienne, 3509 ou 3510 de la période julienne, dans le système de ceux qui croient que Pâris la conduisit à Troie aussitôt après l’enlèvement. Elle était fort jeune quand cela arriva. (Bellanger).
  74. Les esclaves de Pâris.
  75. Iliade, liv. vi, vers 289.
  76. Odyssée, liv. iv, vers 227.
  77. Odyssée, liv. iv, vers 351.
  78. Le sujet de ce poème était la guerre de Troie, depuis la naissance d’Hélène. Vénus avait fait naître cette princesse, afin de pouvoir promettre à Paris une beauté accomplie ; et Jupiter avait consenti à sa naissance par le conseil de Momus, afin de détruire de nouveau le genre humain par la guerre de Troie, qui devait s’élever à son occasion. Comme l’auteur de ce poëme rapportait tous les événements de cette guerre à Vénus, déesse de Cypre, cet ouvrage en a tiré son nom. (L.)
  79. De Déméter dans le grec. « Les Égyptiens, regardant la terre comme le réceptacle de tout ce qui naît, lui donnent le nom de mère. Les Grecs l’appellent Déméter, mot qui en approche, et qui a été un peu changé avec le temps. Ils la nommaient autrefois Gèmèter (terre mère) ; témoin Orphée, où on lit : Γῆ μήτηρ πάντων Δημήτηρ πλουτοδότειρα, Terre mère, Démêter, qui nous donnez toutes sortes de richesses. » (L.)
  80. Voici l’évaluation des mesures d’Hérodote et de Pococke : Le stade olympique, dont il paraît qu’Hérodote se sert en cette occasion, parait être de 94 toises ½. Longueur de la chaussée, 5 stades ; 452 toises ½. Largeur de la chaussée, 10 orgyies ; 9 toises ⅙, ou 55 pieds. Longueur de la chaussée, suivant Pococke, 1 000 verges ; 460 toises 1 pied 11 pouces 8 lignes de Paris. Largeur de la chaussée, suivant Pococke, 20 pieds anglais ; 18 pieds 9 pouces 3 lignes ²/₆ de Paris. La largeur de la chaussée, suivant Hérodote, excède celle du docteur Pococke de 36 pieds 2 pouces 8 lignes ⁴/₆. (L.)
  81. Les différents auteurs varient beaucoup entre eux sur les dimensions de cette pyramide. Hérodote lui donne plus bas huit plèthres de largeur, c’est-à-dire huit cents pieds ; Strabon, un peu plus d’un stade : c’est probablement un stade de dix par mille ; Diodore de Sicile, sept plèthres ou sept cents pieds ; Pline, huit cent quatre-vingt-trois pieds. (L.)
  82. Hérodote n’assure point que le corps de Chéops fût dans cette pyramide. On lit dans Diodore de Sicile, en parlant de la première et de la seconde pyramide, que, « quoique les rois les eussent destinées à leur servir de sépulture, il arriva cependant qu’aucun d’eux n’y fut enterré. Le peuple, indigné à cause des travaux dont ils l’avaient accablé, et de la violence et de la cruauté dont il en avait été traité, menaçait d’arracher leurs cadavres de leurs tombeaux, et de les mettre en pièces ; aussi ces deux rois ordonnèrent-ils à leurs parents de les enterrer secrètement dans un lien inconnu. » (L.)
  83. On ne peut guère douter qu’Ésope n’ait vécu du temps de Crésus et à sa cour. Selon Suidas, ce fabuliste était de Samos ou de Sardes ; d’autres disent qu’il était de Mésambria, ou de Cotyæum en Phrygie. Il vécut à la cour de Crésus, et fut aimé de ce prince. Il périt à Delphes d’une mort injuste, les Delphiens l’ayant précipité du haut de la roche Hyampée vers la fin de la quatrième année de la cinquante-quatrième olympiade. De là vient le proverbe, sang ésopéen, dont on se servait en parlant de ceux à qui on avait ôté la vie injustement, et de ceux qui étaient coupables de crimes difficiles à expier ; car le dieu fut fort irrité contre les Delphiens, parce qu’ils avaient fait mourir injustement Ésope. Il était plus ancien que Pythagore, car il vivait vers la quarantième olympiade. (L.)
  84. C’étaient les oracles de Jupiter.
  85. Un roi ne peut régner en Égypte s’il n’a point la connaissance des choses sacrées. Si un homme d’une autre classe vient par hasard à s’emparer de la couronne, il faut qu’il se fasse recevoir dans l’ordre sacerdotal. Les rois, dit Plutarque, « se prenaient parmi les prêtres ou les guerriers, ces deux ordres étant distingués, l’un par sa sagesse, l’autre par sa valeur. Lorsqu’on choisissait un guerrier pour roi, on l’admettait sur-le-champ dans l’ordre des prêtres, qui lui faisaient part de leur philosophie cachée. Les prêtres avaient le droit de censurer le prince, de lui donner des avertissements, et de diriger toutes ses actions. Ils avaient aussi fixé le temps de sa promenade, de ses bains, et celui où il pouvait voir sa femme. » (L.)
  86. L’aroure est de cent coudées égyptiennes carrées, c’est-à-dire dix mille coudées. Si la coudée égyptienne est d’un pied huit pouces six lignes, comme le veut M. d’Anville, l’aroure sera de huit cent vingt-neuf toises cinq pieds un pouce en carré. L’arpent étant de neuf cents toises carrées, l’aroure sera moins forte que l’arpent de soixante-dix toises. (L.)
  87. Les Arabes qui habitaient au delà du Jourdain et dans l’Arabie Pétrée étaient soumis au roi d’Assyrie. (L.)
  88. Les Égyptiens étaient partagés en trois classes : celle des gens de qualité, qui parvenaient aux honneurs, et occupaient, de même que les prêtres, les places distinguées ; celle des gens de guerre, qui cultivaient aussi la terre ; enfin celle des ouvriers, qui exerçaient les emplois les plus vils. La première classe comprenait aussi les prêtres, ou, pour mieux dire, les places de distinction étaient réservées aux prêtres. La dernière classe, qui devait être très-nombreuse, se subdivisait encore. (L.)
  89. L’antiquité fait mention de plusieurs auteurs du nom d’Hécatée. Celui dont parle Hérodote était historien, de la ville de Milet, et fils d’Hégésandre. On le distinguait d’Hécatée d’Abdère, etc., par le surnom de Milésien. Il avait voyagé en Égypte et ailleurs. On peut supposer qu’il était né sous le règne de Cyrus ; car, lors du soulèvement des Ioniens contre Darius, successeur de Cambyse, Hécatée fut appelé à toutes les délibérations. Or, dans les conjonctures délicates, on ne consulte guère que des gens d’un âge mur, et en état de donner des avis salutaires. Il ne devait donc avoir guère moins de quarante-cinq ans au commencement de la soixante-neuvième olympiade. (Bellanger.)
  90. C’est-à-dire avaient été des grands prêtres engendrés d’autres grands prêtres. (L.)
  91. Typhon était un mauvais génie, qui enleva la couronne à son frère Osiris, et le tua. Comme il était pâle et roux, les Égyptiens évitaient la compagnie des personnes de cette couleur. Dans les temps où l’on sacrifiait encore des hommes, on égorgeait ceux qui étaient roux sur le sépulcre d’Osiris, ou bien on les brûlait vifs. (L.)
  92. L’Hercule égyptien s’appelait Chon ou Som ; Pan, Mendès.
  93. L’argent qui provenait de la pêche de ce lac était destiné pour la parure de la reine et pour les parfums dont elle faisait usage. Le talent vaut 5 400 liv. de notre monnaie, et la mine 90 liv. Les vingt mines valent par conséquent 1 800 liv. Ainsi la pèche du lac rapportait par jour 5 400 liv. lorsque les eaux se retiraient, et 1 800 liv. seulement lorsqu’elles rentraient. Cela fait par an 1 296 000 liv. (L.)
  94. C’est-à-dire cinquante-cinq pieds, suivant M. d’Anville, ou cinquante-trois pieds huit lignes, comme le veut M. de Caylus, qui ne donne à la coudée qu’un pied trois pouces onze lignes. (L.)
  95. 4 livres 4 onces 4 gros 44 grains de pain ; une livre 11 onces 5 gros 32 grains de bœuf.
  96. L’arustère est la même mesure que le cotyle, ainsi qu’on le voit dans Hésychius, au mot ἀρυστὴρ. Le cotyle est la moitié du setier, comme nous l’apprend Quintus Rhemnius Fannius. (L.)
  97. C’est le tombeau d’Osiris. Du moins c’est le sentiment d’Athénagoras, qui me paraît très-vraisemblable. Ce Père, après avoir rapporté ce passage entier d’Hérodote, ajoute : « Non-seulement on montre le sépulcre d’Osiris, mais encore son corps embaumé. » (L.)
  98. Figure monstrueuse qui avait le corps d’un lion et le visage d’un homme. Cependant les artistes égyptiens représentaient communément le sphinx avec le corps d’un lion et le visage d’une jeune fille. On plaçait ordinairement ces sphinx à l’entrée des temples, pour servir de type de la nature énigmatique de la théologie égyptienne. (L.)
  99. Les provinces d’Égypte s’appelaient nomes, et le gouverneur ou principal magistrat de chacune de ces provinces, nomarque. (L.)
  100. Les 300 talents font la somme de 1 620 000 liv. de notre monnaie, somme prodigieuse en ce temps-là.