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Histoire (Hérodote)/Trad. Larcher, 1850/Livre IV

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Traduction par Pierre-Henri Larcher.
Charpentier (Tome 1p. 316-402).


LIVRE QUATRIÈME.

MELPOMÈNE.


La Scythie. — Hercule. — Les Gryphons. — Les Hyperboréens. — Description de la terre. — Périple de Scylax. — Usage des Scythes. — Anacharsis. — Expédition de Darius. — Le Pont-Euxin. — Les Amazones. — Les Thraces. — Les Gètes. — La Libye. — Culte du soleil, etc.

I. Après la prise de Babylone, Darius marcha en personne contre les Scythes. L’Asie était alors riche, très-peuplée, et se trouvait dans l’état le plus florissant. Ce prince souhaitait ardemment se venger de l’insulte que les Scythes avaient faite les premiers aux Mèdes, en entrant à main armée dans leur pays, et de ce qu’après une victoire complète ils étaient devenus les maîtres de l’Asie supérieure pendant vingt-huit années, comme je l’ai dit auparavant. Ils y étaient entrés en poursuivant les Cimmériens, et en avaient enlevé l’empire aux Mèdes, qui le possédaient avant leur arrivée.

Après une absence de vingt-huit ans, les Scythes avaient voulu retourner dans leur patrie ; mais ils n’avaient pas trouvé dans cette entreprise moins de difficultés qu’ils n’en avaient rencontré en voulant pénétrer en Médie. Une armée nombreuse était allée au-devant d’eux, et leur en avait disputé l’entrée ; car leurs femmes, ennuyées de la longueur de leur absence, avaient eu commerce avec leurs esclaves.

II. Les Scythes crèvent les yeux à tous leurs esclaves, afin de les employer à traire le lait, dont ils font leur boisson ordinaire. Ils ont des soufflets d’os qui ressemblent à des flûtes ; ils les mettent dans les parties naturelles des juments ; les esclaves soufflent dans ces os avec la bouche, tandis que d’autres tirent le lait. Ils se servent, à ce qu’ils disent, de ce moyen parce que le souffle fait enfler les veines des juments, et baisser leur mamelle.

Lorsqu’ils ont tiré le lait, ils le versent dans des vases de bois autour desquels ils placent leurs esclaves pour le remuer et l’agiter. Ils enlèvent la partie du lait qui surnage[1], la regardant comme la meilleure et la plus délicieuse, et celle de dessous comme la moins estimée. C’est pour servir à cette fonction que les Scythes crèvent les yeux à tous leurs prisonniers ; car ils ne sont point cultivateurs, mais nomades.

III. De ces esclaves et des femmes scythes, il était né beaucoup de jeunes gens, qui, ayant appris quelle était leur naissance, marchèrent au-devant des Scythes qui revenaient de la Médie. Ils commencèrent d’abord par couper le pays en creusant un large fossé depuis les monts Tauriques jusqu’au Palus-Mæotis, qui est d’une vaste étendue. Ils allèrent ensuite camper devant les Scythes qui tâchaient de pénétrer dans le pays, et les combattirent. Il y eut entre eux des actions fréquentes, sans que les Scythes pussent remporter le moindre avantage. « Scythes, que faisons-nous ? s’écria l’un d’entre eux ; s’ils nous tuent quelqu’un des nôtres, notre nombre diminue ; et, si nous tuons quelqu’un d’entre eux, nous diminuons nous-mêmes le nombre de nos esclaves. Laissons-là, si vous m’en croyez, nos arcs et nos javelots, et marchons à eux, armés chacun du fouet dont il se sert pour mener ses chevaux. Tant qu’ils nous ont vus avec nos armes, ils se sont imaginé qu’ils étaient nés nos égaux. Mais quand, au lieu d’armes, ils nous verront le fouet à la main, ils apprendront qu’ils sont nos esclaves, et, convaincus de la bassesse de leur naissance, ils n’oseront plus nous résister. »

IV. Ce conseil fut suivi. Les esclaves étonnés prirent aussitôt la fuite, sans songer à combattre. C’est ainsi que rentrèrent dans leur pays les Scythes, qui, après avoir été les maîtres de l’Asie, en avaient été chassés par les Mèdes. Darius leva contre eux une nombreuse armée, pour se venger de cette invasion.

V. Les Scythes disent que de toutes les nations du monde la leur est la plus nouvelle, et qu’elle commença ainsi que je vais le rapporter.

La Scythie était autrefois un pays désert. Le premier homme qui y naquit s’appelait Targitaüs. Ils prétendent qu’il était fils de Jupiter et d’une fille du Borysthène : cela ne me paraît nullement croyable : mais telle est l’origine qu’ils rapportent. Ce Targitaüs eut trois fils : l’aîné s’appelait Lipoxaïs, le second Arpoxaïs, et le plus jeune Colaxaïs.

Sous leur règne, il tomba du ciel, dans la Scythie, une charrue, un joug, une hache et une soucoupe d’or. L’aîné les aperçut le premier, et s’en approcha dans le dessein de s’en emparer ; mais aussitôt l’or devint brûlant. Lipoxaïs s’étant retiré, le second vint ensuite, et l’or s’enflamma de nouveau. Ces deux frères s’étant donc éloignés de cet or brûlant, le plus jeune s’en approcha, et trouvant l’or éteint, il le prit et l’emporta chez lui. Les deux aînés, en ayant eu connaissance, lui remirent le royaume en entier.

VI. Ceux d’entre les Scythes qu’on appelle Auchates sont, à ce qu’on dit, issus de Lipoxaïs ; ceux qu’on nomme Catiares et Traspies descendent d’Arpoxaïs, le second des trois frères ; et du plus jeune, qui fut roi, viennent les Paralates. Tous ces peuples en général s’appellent Scolotes, du surnom de leur roi ; mais il a plu aux Grecs de leur donner le nom de Scythes.

VII. C’est ainsi que les Scythes racontent l’origine de leur nation. Ils ajoutent qu’à compter de cette origine et de Targitaüs, leur premier roi, jusqu’au temps où Darius passa dans leur pays, il n’y a pas en tout plus de mille ans, mais que certainement il n’y en a pas moins. Quant à l’or sacré, les rois le gardent avec le plus grand soin. Chacun d’eux le fait venir tous les ans dans ses États, et lui offre de grands sacrifices pour se le rendre propice. Si celui qui a cet or en garde s’endort le jour de la fête, en plein air, il meurt dans l’année, suivant les Scythes ; et c’est pour le récompenser et le dédommager du risque qu’il court qu’on lui donne toutes les terres dont il peut, dans une journée, faire le tour à cheval. Le pays des Scythes étant très-étendu, Colaxaïs le partagea en trois royaumes, qu’il donna à ses trois fils. Celui des trois royaumes où l’on gardait l’or tombé du ciel était le plus grand. Quant aux régions situées au nord et au-dessus des derniers habitants de ce pays, les Scythes disent que la vue ne peut percer plus avant, et qu’on ne peut y entrer, à cause des plumes qui y tombent de tous côtés. L’air en est rempli, et la terre couverte[2] ; et c’est ce qui empêche la vue de pénétrer plus avant.

VIII. Voilà ce que les Scythes disent d’eux-mêmes, et du pays situé au-dessus du leur. Mais les Grecs, qui habitent les bords du Pont-Euxin, racontent qu’Hercule, emmenant les troupeaux de bœufs de Géryon, arriva dans le pays occupé maintenant par les Scythes, et qui était alors désert ; que Géryon demeurait par delà le Pont, dans une île que les Grecs appellent Érythie, située près de Gadès, dans l’Océan, au delà des colonnes d’Hercule. Ils prétendent aussi que l’Océan commence à l’est, et environne toute la terre de ses eaux ; mais ils se contentent de l’affirmer sans en apporter de preuves.

Ils ajoutent qu’Hercule, étant parti de ce pays, arriva dans celui qu’on connaît aujourd’hui sous le nom de Scythie ; qu’y ayant été surpris d’un orage violent et d’un grand froid, il étendit sa peau de lion, s’en enveloppa, et s’endormit ; et que ses juments, qu’il avait détachées de son char pour paître, disparurent pendant son sommeil, par une permission divine.

IX. Hercule les chercha à son réveil, parcourut tout le pays, et arriva dans le canton appelé Hylée. Là il trouva, dans un antre, un monstre composé de deux natures, femme depuis la tête jusqu’au-dessous de la ceinture, serpent par le reste du corps. Quoique surpris en la voyant, il lui demanda si elle n’avait point vu quelque part ses chevaux. « Je les ai chez moi, lui dit-elle ; mais je ne vous les rendrai point que vous n’ayez habité avec moi. » Hercule lui accorda à ce prix ce qu’elle désirait. Cette femme différait cependant de lui remettre ses chevaux, afin de jouir plus longtemps de sa compagnie. Hercule de son côté souhaitait les recouvrer pour partir incessamment. Enfin elle les lui rendit, et lui tint en même temps ce discours : « Vos chevaux étaient venus ici ; je vous les ai gardés : j’en ai reçu la récompense. J’ai conçu de vous trois enfants. Mais que faudra-t-il que j’en fasse, quand ils seront grands ? Les établirai-je dans ce pays-ci, dont je suis la souveraine ? ou voulez-vous que je vous les envoie ? »

« Quand ces enfants auront atteint l’âge viril, lui répondit Hercule, suivant les Grecs, en vous conduisant de la manière que je vais dire, vous ne courrez point risque de vous tromper. Celui d’entre vous que vous verrez bander cet arc comme moi et se ceindre de ce baudrier comme je fais, retenez-le dans ce pays, et qu’il y fixe sa demeure. Celui qui ne pourra point exécuter les deux choses que j’ordonne, faites-le sortir du pays. Vous vous procurerez par là de la satisfaction, et vous ferez ma volonté. »

X. Hercule, en finissant ces mots, tira l’un de ses arcs, car il en avait eu deux jusqu’alors, et le donna à cette femme. Il lui montra aussi le baudrier ; à l’endroit où il s’attachait pendait une coupe d’or : il lui en fit aussi présent, après quoi il partit. Lorsque ces enfants eurent atteint l’âge viril, elle nomma l’aîné Agathyrsus, le suivant Gélonus, et le plus jeune Scythès. Elle se souvint aussi des ordres d’Hercule, et les suivit. Les deux aînés, trouvant au-dessus de leurs forces l’épreuve prescrite, furent chassés par leur mère, et allèrent s’établir en d’autres pays. Scythès, le plus jeune des trois, fit ce que son père avait ordonné, et resta dans sa patrie. C’est de ce Scythès, fils d’Hercule, que sont descendus tous les rois qui lui ont succédé en Scythie ; et, jusque aujourd’hui, les Scythes ont toujours porté au bas de leur baudrier une coupe, à cause de celle qui était attachée à ce baudrier. Telle fut la chose qu’imagina sa mère en sa faveur. C’est ainsi que les Grecs qui habitent les bords du Pont-Euxin rapportent cette histoire.

XI. On en raconte encore une autre à laquelle je souscris volontiers. Les Scythes nomades qui habitaient en Asie, accablés par les Massagètes, avec qui ils étaient en guerre, passèrent l’Araxe et vinrent en Cimmérie ; car le pays que possèdent aujourd’hui les Scythes appartenait autrefois, à ce que l’on dit, aux Cimmériens. Ceux-ci, les voyant fondre sur leurs terres, délibérèrent entre eux sur cette attaque. Les sentiments furent partagés, et tous deux furent extrêmes ; celui des rois était le meilleur. Le peuple était d’avis de se retirer, et de ne point s’exposer au hasard d’un combat contre une si grande multitude ; les rois voulaient, de leur côté, qu’on livrât bataille à ceux qui venaient les attaquer. Le peuple ne voulut jamais céder au sentiment de ses rois, ni les rois suivre celui de leurs sujets. Le peuple était d’avis de se retirer sans combattre, et de livrer le pays à ceux qui venaient l’envahir ; les rois, au contraire, avaient décidé qu’il valait mieux mourir dans la patrie que de fuir avec le peuple. D’un côté, ils envisageaient les avantages dont ils avaient joui jusqu’alors ; et, d’un autre, ils prévoyaient les maux qu’ils auraient indubitablement à souffrir s’ils abandonnaient leur patrie.

Les deux partis persévérant dans leur première résolution, la discorde s’alluma entre eux de plus en plus. Comme ils étaient égaux en nombre, ils en vinrent aux mains. Tous ceux qui périrent dans cette occasion furent enterrés, par le parti du peuple, près du fleuve Tyras, où l’on voit encore aujourd’hui leurs tombeaux. Après avoir rendu les derniers devoirs aux morts, on sortit du pays et les Scythes, le trouvant désert et abandonné, s’en emparèrent.

XII. Ou trouve encore aujourd’hui, dans la Scythie, les villes de Cimmérium et de Porthmies Cimmériennes. On y voit aussi un pays qui retient le nom de Cimmérie, et un Bosphore appelé Cimmérien. Il paraît certain que les Cimmériens, fuyant les Scythes, se retirèrent en Asie, et qu’ils s’établirent dans la presqu’île où l’on voit maintenant une ville grecque appelée Sinope. Il ne paraît pas moins certain que les Scythes s’égarèrent en les poursuivant, et qu’ils entrèrent en Médie. Les Cimmériens, dans leur fuite, côtoyèrent toujours la mer ; les Scythes, au contraire, avaient le Caucase à leur droite, jusqu’à ce que, s’étant détournés de leur chemin et ayant pris par le milieu des terres, ils pénétrèrent en Médie.

XIII. Cette autre manière de raconter la chose est également reçue des Grecs et des barbares. Mais Aristée de Proconnèse, fils de Caystrobius, écrit dans son poëme épique[3] qu’inspiré par Phébus, il alla jusque chez les Issédons ; qu’au-dessus de ces peuples on trouve les Arimaspes, qui n’ont qu’un œil ; qu’au delà sont les Gryphons, qui gardent l’or ; que plus loin encore demeurent les Hyperboréens, qui s’étendent vers la mer ; que toutes ces nations, excepté les Hyperboréens, font continuellement la guerre à leurs voisins, à commencer par les Arimaspes ; que les Issédons ont été chassés de leur pays par les Arimaspes, les Scythes par les Issédons ; et les Cimmériens, qui habitaient les côtes de la mer au midi, l’ont été par les Scythes. Ainsi Aristée ne s’accorde pas même avec les Scythes sur cette contrée.

XIV. On a vu de quel pays était Aristée, auteur des histoires qu’on vient de lire. Mais je ne dois pas passer sous silence ce que j’ai ouï raconter de lui à Proconnèse et à Cyzique.

Aristée était d’une des meilleures familles de son pays ; on raconte qu’il mourut à Proconnèse, dans la boutique d’un foulon, où il était entré par hasard ; que le foulon, ayant fermé sa boutique, alla sur-le-champ avertir les parents du mort ; que ce bruit s’étant bientôt répandu par toute la ville, un Cyzicénien, qui venait d’Artacé, contesta cette nouvelle, et assura qu’il avait rencontré Aristée allant à Cyzique, et qu’il lui avait parlé ; que, pendant qu’il le soutenait fortement, les parents du mort se rendirent à la boutique du foulon, avec tout ce qui était nécessaire pour le porter au lieu de la sépulture ; mais que, lorsqu’on eut ouvert la maison, on ne trouva Aristée ni mort ni vif ; que, sept ans après, il reparut à Proconnèse, y fit ce poëme épique que les Grecs appellent maintenant Arimaspies, et qu’il disparut pour la seconde fois. Voilà ce que disent d’Aristée les villes de Proconnèse et de Cyzique.

XV. Mais voici ce que je sais être arrivé aux Métapontins en Italie, trois cent quarante ans après qu’Aristée eut disparu pour la seconde fois, comme je le conjecture d’après ce que j’ai entendu dire à Proconnèse et à Métaponte. Les Métapontins content qu’Aristée leur ayant apparu leur commanda d’ériger un autel à Apollon, et d’élever près de cet autel une statue à laquelle on donnerait le nom d’Aristée de Proconnèse ; qu’il leur dit qu’ils étaient le seul peuple des Italiotes qu’Apollon eût visité ; que lui-même, qui était maintenant Aristée, accompagnait alors le dieu sous la forme d’un corbeau ; et qu’après ce discours il disparut. Les Métapontins ajoutent qu’ayant envoyé à Delphes demander au dieu quel pouvait être ce spectre, la Pythie leur avait ordonné d’exécuter ce qu’il leur avait prescrit, et qu’ils s’en trouveraient mieux ; et que, sur cette réponse, ils s’étaient conformés aux ordres qui leur avaient été donnés. On voit encore maintenant sur la place publique de Métaponte, près de la statue d’Apollon, une autre statue qui porte le nom d’Aristée, et des lauriers qui les environnent. Mais en voilà assez sur Aristée.

XVI. On n’a aucune connaissance certaine de ce qui est au delà du pays dont nous avons dessein de parler. Pour moi, je n’ai trouvé personne qui l’ait vu. Aristée, dont je viens de faire mention, n’a pas été au delà des Issédons, comme il le dit dans son poëme épique. Il avoue aussi qu’il tenait des Issédons ce qu’il racontait des pays plus éloignés, et qu’il n’en parlait que sur leur rapport. Quoi qu’il en soit, nous avons porté nos recherches le plus loin qu’il nous a été possible, et nous allons dire tout ce que nous avons appris de plus certain par les récits qu’on nous a faits.

XVII. Après le port des Borysthénites, qui occupe justement le milieu des côtes maritimes de toute la Scythie, les premiers peuples qu’on rencontre sont les Callipides ; ce sont des Gréco-Scythes. Au-dessus d’eux sont les Alazons. Ceux-ci et les Callipides observent en plusieurs choses les mêmes coutumes que les Scythes ; mais ils sèment du blé et mangent des oignons, de l’ail, des lentilles et du millet. Au-dessus des Alazons habitent les Scythes laboureurs, qui sèment du blé, non pour en faire leur nourriture, mais pour le vendre. Par delà ces Scythes on trouve les Neures. Autant que nous avons pu le savoir, la partie septentrionale de leur pays n’est point habitée. Voilà les nations situées le long du fleuve Hypanis, à l’ouest du Borysthène.

XVIII. Quand on a passé ce dernier fleuve, on rencontre d’abord l’Hylée, vers les côtes de la mer. Au-dessus de ce pays sont les Scythes cultivateurs. Les Grecs qui habitent les bords de l’Hypanis les appellent Borysthénites ; ils se donnent eux-mêmes le nom d’Olbiopolites. Le pays de ces Scythes cultivateurs a, à l’est, trois jours de chemin, et s’étend jusqu’au fleuve Panticapes ; mais celui qu’ils ont au nord est de onze jours de navigation, en remontant le Borysthène. Plus avant, on trouve de vastes déserts au delà desquels habitent les Androphages, nation particulière, et nullement scythe. Au-dessus des Androphages, il n’y a plus que de véritables déserts ; du moins n’y rencontre-t-on aucun peuple, autant que nous avons pu le savoir.

XIX. À l’est de ces Scythes cultivateurs et au delà du Panticapes, vous trouvez les Scythes nomades, qui ne sèment ni ne labourent. Ce pays entier, si vous en exceptez l’Hylée, est sans arbres. Ces nomades occupent à l’est une étendue de quatorze jours de chemin jusqu’au fleuve Gerrhus.

XX. Au delà du Gerrhus est le pays des Scythes royaux. Ces Scythes sont les plus braves et les plus nombreux ; ils regardent les autres comme leurs esclaves. Ils s’étendent, du côté du midi, jusqu’à la Tauride ; à l’est, jusqu’au fossé que creusèrent les fils des esclaves aveugles, et jusqu’à Cremnes, ville commerçante sur le Palus-Mæotis. Il y a même une partie de cette nation qui s’étend jusqu’au Tanaïs. Au nord, au-dessus de ces Scythes royaux, on rencontre les Mélanchlænes, peuple qui n’est point scythe. Au delà des Mélanchlænes, il n’y a, autant que nous pouvons le savoir, que des marais et des terres sans habitants.

XXI. Le pays au delà du Tanaïs n’appartient pas à la Scythie ; il se partage en plusieurs contrées. La première est aux Sauromates. Ils commencent à l’extrémité du Palus-Mæotis, et occupent le pays qui est au nord ; il est de quinze journées de marche : on n’y voit ni arbres fruitiers ni sauvages. La seconde contrée au-dessus des Sauromates est habitée par les Budins ; elle porte toutes sortes d’arbres en abondance. Mais, au-dessus et au nord des Budins, le premier pays où l’on entre est un vaste désert de sept jours de chemin.

XXII. Après ce désert, en déclinant vers l’est, vous trouvez les Thyssagètes : c’est une nation particulière et nombreuse, qui ne vit que de sa chasse. Les Iyrques leur sont contigus. Ils habitent le même pays, et ne vivent aussi que de gibier, qu’ils prennent de cette manière : comme tout est plein de bois, les chasseurs montent sur un arbre pour épier et attendre la bête. Ils ont chacun un cheval dressé à se mettre ventre à terre, afin de paraître plus petit. Ils mènent aussi un chien avec eux. Aussitôt que le chasseur aperçoit du haut de l’arbre la bête à sa portée, il l’atteint d’un coup de flèche, monte sur son cheval, et la poursuit avec son chien, qui ne le quitte point.

Au delà des Iyrques, en avançant vers l’est, on trouve d’autres Scythes qui, ayant secoué le joug des Scythes royaux, sont venus s’établir en cette contrée.

XXIII. Tout le pays dont je viens de parler, jusqu’à celui des Scythes, est plat, et les terres en sont excellentes et fortes ; mais au delà il est rude et pierreux. Lorsque vous en avez traversé une grande partie, vous trouvez des peuples qui habitent au pied de hautes montagnes. On dit qu’ils sont tous chauves de naissance, hommes et femmes ; qu’ils ont le nez aplati et le menton allongé. Ils ont une langue particulière ; mais ils sont vêtus à la scythe. Enfin, ils vivent du fruit d’une espèce d’arbre appelé pontique. Cet arbre, à peu près de la grandeur d’un figuier, porte un fruit à noyau de la grosseur d’une fève. Quand ce fruit est mûr, ils le pressent dans un morceau d’étoffe, et en expriment une liqueur noire et épaisse, qu’ils appellent aschy. Ils sucent cette liqueur, et la boivent mêlée avec du lait. À l’égard du marc le plus épais, ils en font des masses qui leur servent de nourriture ; car ils ont peu de bétail, faute de bons pâturages.

Ils demeurent toute l’année chacun sous un arbre. L’hiver, ils couvrent ces arbres d’une étoffe de laine blanche, serrée et foulée, qu’ils ont soin d’ôter pendant l’été. Personne ne les insulte : on les regarde en effet comme sacrés. Ils n’ont en leur possession aucune arme offensive. Leurs voisins les prennent pour arbitres dans leurs différends ; et quiconque se réfugie dans leur pays y trouve un asile inviolable, où personne n’ose l’attaquer. On les appelle Argippéens.

XXIV. On a une connaissance exacte de tout le pays jusqu’à celui qu’occupent ces hommes chauves, et de toutes les nations en deçà. Il n’est pas difficile d’en savoir des nouvelles par les Scythes qui vont chez eux, par les Grecs de la ville de commerce[4] située sur le Borysthène, et par ceux des autres villes commerçantes situées sur le Pont-Euxin. Ces peuples parlent sept langues différentes. Ainsi les Scythes qui voyagent dans leur pays ont besoin de sept interprètes pour y commercer.

XXV. On connaît donc tout ce pays jusqu’à celui de ces hommes chauves : mais on ne peut rien dire de certain de celui qui est au-dessus ; des montagnes élevées et inaccessibles en interdisent l’entrée. Les Argippéens racontent cependant qu’elles sont habitées par des Ægipodes, ou hommes aux pieds de chèvre[5] ; mais cela ne me paraît mériter aucune sorte de croyance. Ils ajoutent aussi que, si l’on avance plus loin, on trouve d’autres peuples qui dorment six mois de l’année. Pour moi, je ne puis absolument le croire. On sait que le pays à l’est des Argippéens est occupé par les Issédons ; mais celui qui est au-dessus, du côté du nord, n’est connu ni des Argippéens ni des Issédons, qui n’en disent que ce que j’ai rapporté d’après eux.

XXVI. Voici les usages qui s’observent, à ce qu’on dit, chez les Issédons. Quand un Issédon a perdu son père, tous ses parents lui amènent du bétail : ils l’égorgent, et, l’ayant coupé par morceaux, ils coupent de même le cadavre du père de celui qui les reçoit dans sa maison, et, mêlant toutes ces chairs ensemble, ils en font un festin. Quant à la tête, ils en ôtent le poil et les cheveux, et, après l’avoir parfaitement nettoyée, ils la dorent, et s’en servent comme d’un vase précieux dans les sacrifices solennels qu’ils offrent tous les ans. Telles sont leurs cérémonies funèbres ; car ils en observent en l’honneur de leurs pères, ainsi que les Grecs célèbrent l’anniversaire de la mort des leurs. Au reste, ils passent aussi pour aimer la justice ; et, chez eux, les femmes ont autant d’autorité que les hommes.

XXVII. On connaît donc aussi ces peuples ; mais, pour le pays qui est au-dessus, on sait, par le témoignage des Issédons, qu’il est habité par des hommes qui n’ont qu’un œil, et par des Gryphons qui gardent l’or. Les Scythes l’ont appris des Issédons, et nous des Scythes. Nous les appelons Arimaspes en langue Scythe. Arima signifie un en cette langue, et spou œil.

XXVIII. Dans tout le pays dont je viens de parler, l’hiver est si rude, et le froid si insupportable pendant huit mois entiers, qu’en répandant de l’eau sur la terre on n’y fait point de boue, mais seulement en y allumant du feu. La mer même se glace dans cet affreux climat, ainsi que tout le Bosphore Cimmérien ; et les Scythes de la Chersonèse passent en corps d’armée sur cette glace, et y conduisent leurs chariots pour aller dans le pays des Sindes. L’hiver continue de la sorte huit mois entiers ; les quatre autres mois, il fait encore froid. L’hiver, dans ces contrées, est bien différent de celui des autres pays. Il y pleut si peu en cette saison, que ce n’est pas la peine d’en parler, et l’été il ne cesse d’y pleuvoir. Il n’y tonne point dans le temps qu’il tonne ailleurs ; mais le tonnerre est très-fréquent en été. S’il s’y fait entendre en hiver, on le regarde comme un prodige. Il en est de même des tremblements de terre. S’il en arrive en Scythie, soit en été, soit en hiver, c’est un prodige qui répand la terreur. Les chevaux y soutiennent le froid ; mais les mulets et les ânes ne le peuvent absolument, quoique ailleurs les chevaux exposés à la gelée dépérissent, et que les ânes et les mulets y résistent sans peine.

XXIX. Je pense que la rigueur du climat empêche les bœufs d’y avoir des cornes. Homère rend témoignage à mon opinion dans l’Odyssée, lorsqu’il parle en ces termes : « Et la Libye, où les cornes viennent promptement aux agneaux. »

Cela me paraît d’autant plus juste que, dans les pays chauds, les cornes poussent de bonne heure aux animaux, et que, dans ceux où il fait un froid violent, ils n’en ont point du tout, ou, si elles poussent, ce n’est qu’avec peine.

XXX. Dans ce pays, le froid en est la cause ; mais, pour le dire en passant, puisque je me suis accoutumé, dès le commencement de cette histoire, à faire des digressions, je m’étonne que, dans toute l’Élide, il ne s’engendre point de mulets, quoique le climat n’y soit pas froid, et qu’on n’en puisse alléguer aucune autre cause sensible. Les Éléens disent que, s’il ne s’engendre point de mulets chez eux, c’est l’effet de quelque malédiction. Lorsque le temps s’approche où les cavales sont en chaleur, les Éléens les conduisent dans les pays voisins, où ils les font saillir par des ânes ; lorsqu’elles sont pleines, ils les ramènent chez eux.

XXXI. Quant aux plumes dont les Scythes disent que l’air est tellement rempli qu’ils ne peuvent ni voir ce qui est au delà, ni pénétrer plus avant, voici l’opinion que j’en ai. Il neige toujours dans les régions situées au-dessus de la Scythie, mais vraisemblablement moins en été qu’en hiver. Quiconque a vu de près la neige tomber à gros flocons comprend facilement ce que je dis. Elle ressemble en effet à des plumes. Je pense donc que cette partie du continent, qui est au nord, est inhabitable à cause des grands froids, et que, lorsque les Scythes et leurs voisins parlent de plumes, il ne le font que par comparaison avec la neige. Voila ce qu’on dit sur ces pays si éloignés.

XXXII. Ni les Scythes, ni aucun autre peuple de ces régions lointaines, ne parlent pas des Hyperboréens, si ce n’est peut-être les Issédons ; et ceux-ci même, à ce que je pense, n’en disent rien : car les Scythes, qui, sur le rapport des Issédons, nous parlent des peuples qui n’ont qu’un œil, nous diraient aussi quelque chose des Hyperboréens. Cependant Hésiode en fait mention, et Homère aussi dans les Épigones[6], en supposant du moins qu’il soit l’auteur de ce poëme.

XXXIII. Les Déliens en parlent beaucoup plus amplement. Ils racontent que les offrandes des Hyperboréens leur venaient enveloppées dans de la paille de froment. Elles passaient chez les Scythes : transmises ensuite de peuple en peuple, elles étaient portées le plus loin possible vers l’occident, jusqu’à la mer Adriatique. De là, on les envoyait du côté du midi. Les Dodonéens étaient les premiers Grecs qui les recevaient. Elles descendaient de Dodone jusqu’au golfe Maliaque, d’où elles passaient en Eubée, et, de ville en ville, jusqu’à Caryste. De là, sans toucher à Andros, les Carystiens les portaient à Ténos, et les Téniens à Délos. Si l’on en croit les Déliens, ces offrandes parviennent de cette manière dans leur île. Ils ajoutent que, dans les premiers temps, les Hyperboréens envoyèrent ces offrandes par deux vierges, dont l’une, suivant eux, s’appelait Hypéroché, et l’autre Laodicé ; que, pour la sûreté de ces jeunes personnes, les Hyperboréens les firent accompagner par cinq de leurs citoyens, qu’on appelle actuellement Perphères, et à qui l’on rend de grands honneurs à Délos ; mais que, les Hyperboréens ne les voyant point revenir, et regardant comme une chose très-fâcheuse s’il leur arrivait de ne jamais revoir leurs députés, ils prirent le parti de porter sur leurs frontières leurs offrandes enveloppées dans de la paille de froment ; ils les remettaient ensuite à leurs voisins, les priant instamment de les accompagner jusqu’à une autre nation. Elles passent ainsi, disent les Déliens, de peuple en peuple, jusqu’à ce qu’enfin elles parviennent dans leur île. J’ai remarqué, parmi les femmes de Thrace et de Pæonie, un usage qui approche beaucoup de celui qu’observent les Hyperboréens relativement à leurs offrandes. Elles ne sacrifient jamais à Diane la royale sans faire usage de paille de froment.

XXXIV. Les jeunes Déliens de l’un et de l’autre sexe se coupent les cheveux en l’honneur de ces vierges hyperboréennes qui moururent à Délos. Les filles leur rendent ce devoir avant leur mariage. Elles prennent une boucle de leurs cheveux, l’entortillent autour d’un fuseau, et la mettent sur le monument de ces vierges, qui est dans le lieu consacré à Diane, à main gauche en entrant. On voit sur ce tombeau un olivier qui y est venu de lui-même. Les jeunes Déliens entortillent leurs cheveux autour d’une certaine herbe, et les mettent aussi sur le tombeau des Hyperboréennes. Tels sont les honneurs que les habitants de Délos rendent à ces vierges.

XXXV. Les Déliens disent aussi que, dans le même siècle où ces députés vinrent à Délos, deux autres vierges hyperboréennes, dont une s’appelait Argé, et l’autre Opis, y étaient déjà venues avant Hypéroché et Laodicé. Celles-ci apportaient à Ilithye (Lucine) le tribut qu’elles étaient chargées d’offrir pour le prompt et heureux accouchement des femmes de leur pays. Mais Argé et Opis étaient arrivées en la compagnie des dieux mêmes (Apollon et Diane). Aussi les Déliens leur rendent-ils d’autres honneurs. Leurs femmes quêtent pour elles, et célèbrent leurs noms dans un hymne qu’Olen de Lycie a composé en leur honneur.

Les Déliens disent encore qu’ils ont appris aux insulaires et aux Ioniens à célébrer et à nommer dans leurs hymnes Opis et Argé, et à faire la quête pour elles. C’est cet Olen qui, étant venu de Lycie à Délos, a composé le reste des anciens hymnes qui se chantent en cette île. Les mêmes Déliens ajoutent qu’après avoir fait brûler sur l’autel les cuisses des victimes, on en répand la cendre sur le tombeau d’Opis et d’Argé, et qu’on l’emploie toute à cet usage. Ce tombeau est derrière le temple de Diane, à l’est, et près de la salle où les Céiens font leurs festins.

XXXVI. En voilà assez sur les Hyperboréens. Je ne m’arrête pas en effet à ce qu’on conte d’Abaris, qui était, dit-on, Hyperboréen, et qui, sans manger, voyagea par toute la terre, porté sur une flèche. Au reste, s’il y a des Hyperboréens[7], il doit y avoir aussi des Hypernotiens[8]. Pour moi, je ne puis m’empêcher de rire quand je vois quelques gens, qui ont donné des descriptions de la circonférence de la terre, prétendre, sans se laisser guider par la raison, que la terre est ronde comme si elle eût été travaillée au tour, que l’Océan l’environne de toutes parts, et que l’Asie est égale à l’Europe. Mais je vais montrer en peu de mots la grandeur de chacune de ces deux parties du monde, et en décrire la figure.

XXXVII. Le pays occupé par les Perses s’étend jusqu’à la mer Australe, qu’on appelle mer Érythrée. Au-dessus, vers le nord, habitent les Mèdes ; au-dessus des Mèdes, les Sapires ; et, par delà les Sapires, les Colchidiens, qui sont contigus à la mer du Nord (le Pont-Euxin), où se jette le Phase. Ces quatre nations s’étendent d’une mer à l’autre.

XXXVIII. De là, en allant vers l’occident, on rencontre deux péninsules opposées qui aboutissent à la mer. Je vais en faire la description : l’une, du côté du nord, commence au Phase, s’étend vers la mer le long du Pont-Euxin, et de l’Hellespont jusqu’au promontoire de Sigée dans la Troade : du côté du sud, cette même péninsule commence au golfe Myriandrique, adjacent à la Phénicie le long de la mer jusqu’au promontoire Triopium. Cette péninsule est habitée par trente nations différentes.

XXXIX. L’autre péninsule commence aux Perses, et s’étend jusqu’à la mer Érythrée[9] et le long de cette mer. Elle comprend la Perse, ensuite l’Assyrie et l’Arabie. Elle aboutit, mais seulement en vertu d’une loi, au golfe Arabique, où Darius fit conduire un canal qui vient du Nil. De la Perse à la Phénicie, le pays est grand et vaste ; depuis la Phénicie, la même péninsule s’étend le long de cette mer-ci par la Syrie de la Palestine et l’Égypte, où elle aboutit. Elle ne renferme que trois nations. Tels sont les pays de l’Asie à l’occident de la Perse.

XL. Les pays à l’est, au-dessus des Perses, des Mèdes, des Sapires et des Colchidiens, sont bornés de ce côté par la mer Érythrée (le golfe Persique), et, du côté du nord, par la mer Caspienne et par l’Araxe, qui prend son cours vers le soleil levant. L’Asie est habitée jusqu’à l’Inde ; mais, depuis ce pays, on rencontre, à l’est, des déserts que personne ne connaît, et dont on ne peut rien dire de certain. Tels sont les pays que comprend l’Asie, et telle est son étendue.

XLI. La Libye suit immédiatement l’Égypte, et fait partie de la seconde péninsule, laquelle est étroite aux environs de l’Égypte. En effet, depuis cette mer-ci (la Méditerranée) jusqu’à la mer Érythrée (la mer Rouge), il n’y a que cent mille orgyies, qui font mille stades. Mais, depuis cet endroit étroit, la péninsule devient spacieuse et prend le nom de Libye.

XLII. J’admire d’autant plus ceux qui ont décrit la Libye, l’Asie et l’Europe, et qui en ont déterminé les bornes, qu’il y a beaucoup de différence entre ces trois parties de la terre : car l’Europe surpasse en longueur les deux autres ; mais il ne me paraît pas qu’elle puisse leur être comparée par rapport à la largeur. La Libye montre elle-même qu’elle est environnée de la mer, excepté du côté où elle confine à l’Asie. Nécos, roi d’Égypte, est le premier que nous sachions qui l’ait prouvé. Lorsqu’il eut fait cesser de creuser le canal qui devait conduire les eaux du Nil au golfe Arabique, il fit partir des Phéniciens sur des vaisseaux, avec ordre d’entrer, à leur retour, par les colonnes d’Hercule, dans la mer Septentrionale, et de revenir de cette manière en Égypte.

Les Phéniciens, s’étant donc embarqués sur la mer Érythrée, naviguèrent dans la mer Australe. Quand l’automne était venu, ils abordaient à l’endroit de la Libye où ils se trouvaient, et semaient du blé. Ils attendaient ensuite le temps de la moisson, et, après la récolte, ils se remettaient en mer. Ayant ainsi voyagé pendant deux ans, la troisième année ils doublèrent les colonnes d’Hercule, et revinrent en Égypte. Ils racontèrent, à leur arrivée, que, en faisant voile autour de la Libye, ils avaient eu le soleil à leur droite. Ce fait ne me paraît nullement croyable[10] ; mais peut-être le paraîtra-t-il à quelque autre. C’est ainsi que la Libye a été connue pour la première fois.

XLIII. Les Carthaginois racontent que, depuis ce temps, Sataspes, fils de Téaspis, de la race des Achéménides, avait reçu l’ordre de faire le tour de la Libye, mais qu’il ne l’acheva pas. Rebuté par la longueur de la navigation et effrayé des déserts[11] qu’il rencontra sur sa route, il revint sur ses pas sans avoir terminé les travaux que sa mère lui avait imposés.

Sataspes avait fait violence à une jeune personne, fille de Zopyre, fils de Mégabyze. Étant sur le point d’être mis en croix pour ce crime par les ordres de Xerxès, sa mère, qui était sœur de Darius, demanda sa grâce, promettant de le punir plus rigoureusement que le roi ne le voulait, et qu’elle le forcerait à faire le tour de la Libye jusqu’à ce qu’il parvînt au golfe Arabique. Xerxès lui ayant accordé sa grâce à cette condition, Sataspes vint en Égypte, y prit un vaisseau et des matelots du pays, et, s’étant embarqué, il fit voile par les colonnes d’Hercule. Lorsqu’il les eut passées, il doubla le promontoire Soloéis, et fit route vers le sud. Mais, après avoir mis plusieurs mois à traverser une vaste étendue de mer, voyant qu’il lui en restait encore une plus grande à parcourir, il retourna sur ses pas, et regagna l’Égypte. De là il se rendit à la cour de Xerxès. Il y raconta que, sur les côtes de la mer les plus éloignées qu’il eut parcourues, il avait vu de petits hommes, vêtus d’habits de palmier, qui avaient abandonné leurs villes pour s’enfuir dans les montagnes aussitôt qu’ils l’avaient vu aborder avec son vaisseau ; qu’étant entré dans leurs villes, il ne leur avait fait aucun tort, et s’était contenté d’en enlever du bétail. Il ajouta qu’il n’avait point achevé le tour de la Libye, parce que son vaisseau avait été arrêté et n’avait pu avancer. Xerxès, persuadé qu’il ne lui disait pas la vérité, fit exécuter la première sentence ; et il fut mis en croix, parce qu’il n’avait pas achevé les travaux qu’on lui avait imposés. Un eunuque de Sataspes n’eut pas plutôt appris la mort de son maître, qu’il s’enfuit à Samos avec de grandes richesses, dont s’empara un certain Samien. Je sais son nom, mais je veux bien le passer sous silence.

XLIV. La plus grande partie de l’Asie fut découverte par Darius. Ce prince, voulant savoir en quel endroit de la mer se jetait l’Indus, qui, après le Nil, est le seul fleuve dans lequel on trouve des crocodiles, envoya, sur des vaisseaux, des hommes sûrs et véridiques, et entre autres Scylax de Caryande. Ils s’embarquèrent à Caspatyre, dans la Pactyice, descendirent le fleuve à l’est jusqu’à la mer : de là, naviguant vers l’occident, ils arrivèrent enfin, le trentième mois après leur départ, au même port où les Phéniciens, dont j’ai parlé ci-dessus, s’étaient autrefois embarqués par l’ordre du roi d’Égypte pour faire le tour de la Libye. Ce périple achevé, Darius subjugua les Indiens, et se servit de cette mer. C’est ainsi qu’on a reconnu que l’Asie, si l’on en excepte la partie orientale, ressemble en tout à la Libye.

XLV. Quant à l’Europe, il ne paraît pas que personne jusqu’ici ait découvert si elle est environnée de la mer à l’est et au nord. Mais on sait qu’en sa longueur elle surpasse les deux autres parties de la terre[12]. Je ne puis conjecturer pourquoi la terre étant une, on lui donne trois différents noms, qui sont des noms de femme, et pourquoi on donne à l’Asie pour bornes le Nil, fleuve d’Égypte, et le Phase, fleuve de Colchide ; ou, selon d’autres, le Tanaïs, le Palus-Mæotis, et la ville de Porthmies en Cimmérie. Enfin je n’ai pu savoir comment s’appelaient ceux qui ont ainsi divisé la terre, ni d’où ils ont pris les noms qu’ils lui ont donnés. La plupart des Grecs disent que la Libye tire le sien d’une femme originaire du pays même, laquelle s’appelait Libye, et que l’Asie prend le sien de la femme de Prométhée ; mais les Lydiens revendiquent ce dernier nom, et soutiennent qu’il vient d’Asias, fils de Cotys et petit-fils de Manès, dont l’Asiade, tribu de Sardes, a aussi emprunté le sien.

Quant à l’Europe, personne ne sait si elle est environnée de la mer. Il ne paraît pas non plus qu’on sache ni d’où elle a tiré ce nom, ni qui le lui a donné ; à moins que nous ne disions qu’elle l’a pris d’Europe de Tyr : car auparavant, ainsi que les deux autres parties du monde, elle n’avait point de nom. Il est certain qu’Europe était Asiatique, et qu’elle n’est jamais venue dans ce pays que les Grecs appellent maintenant Europe ; mais qu’elle passa seulement de Phénicie en Crète, et de Crète en Lycie. C’en est assez à cet égard, et nous nous en tiendrons là-dessus aux opinions reçues.

XLVI. Le Pont-Euxin, que Darius attaqua, est de tous les pays celui qui produit les nations les plus ignorantes. J’en excepte toutefois les Scythes. Parmi celles en effet qui habitent en deçà du Pont-Euxin, nous ne pouvons pas en citer une seule qui ait donné des marques de prudence et d’habileté, ni même qui ait fourni un homme instruit, si ce n’est la nation scythe, et Anacharsis. Les Scythes sont, de tous les peuples que nous connaissions, ceux qui ont trouvé les moyens les plus sûrs pour se conserver les avantages les plus précieux ; mais je ne vois chez eux rien autre chose à admirer. Ces avantages consistent à ne point laisser échapper ceux qui viennent les attaquer, et à ne pouvoir être joints quand ils ne veulent point l’être : car ils n’ont ni villes ni forteresses. Ils traînent avec eux leurs maisons ; ils sont habiles à tirer de l’arc étant à cheval. Ils ne vivent point des fruits du labourage, mais du bétail, et n’ont point d’autres maisons que leurs chariots. Comment de pareils peuples ne seraient-ils pas invincibles, et comment serait-il aisé de les joindre pour les combattre ?

XLVII. Ils ont imaginé ce genre de vie, tant parce que la Scythie y est très-propre, que parce que leurs rivières la favorisent et leur servent de rempart. Leur pays est un pays de plaines, abondant en pâturages et bien arrosé : il n’est, en effet, guère moins coupé de rivières que l’Égypte l’est de canaux. Je ne parlerai que des plus célèbres, de celles sur lesquelles on peut naviguer en remontant de la mer. Tels sont l’Ister, fleuve qui a cinq embouchures ; ensuite le Tyras, l’Hypanis, le Borysthène, le Panticapes, l’Hypacyris, le Gerrhus et le Tanaïs. Je vais en décrire le cours.

XLVIII. L’Ister, le plus grand de tous les fleuves que nous connaissions, est toujours égal à lui-même, soit en été, soit en hiver. On le rencontre le premier en Scythie à l’occident des autres, et il est le plus grand, parce qu’il reçoit les eaux de plusieurs autres rivières. Parmi celles qui contribuent à le grossir, il y en a cinq grandes qui traversent la Scythie : celle que les Scythes appellent Porata, et les Grecs Pyretos, le Tiarante, l’Ararus, le Naparis et l’Ordessus. La première de ces rivières est grande ; elle coule à l’est, et se mêle avec l’Ister ; la seconde, je veux dire le Tiarante, est plus petite, et coule plus à l’occident : les trois dernières, l’Ararus, le Naparis et l’Ordessus, ont leurs cours entre les deux autres, et se jettent aussi dans l’Ister. Telles sont les rivières qui, prenant leur source en Scythie, vont grossir l’Ister.

XLIX. Le Maris coule du pays des Agathyrses, et se jette dans l’Ister. Des sommets du mont Hémus sortent trois autres grandes rivières, l’Atlas, l’Auras et le Tibisis ; elles prennent leur cours vers le nord, et se perdent dans le même fleuve. Il en vient aussi trois autres par la Thrace et le pays des Thraces-Crobyziens, qui se rendent dans l’Ister. Ces fleuves sont l’Athrys, le Noès et l’Artanès. Le Cios vient de la Pæonie et du mont Rhodope ; il sépare par le milieu le mont Hémus, et se décharge dans le même fleuve. L’Angrus coule de l’Illyrie vers le nord, traverse la plaine Triballique, se jette dans le Brongus, et celui-ci dans l’Ister ; de sorte que l’Ister reçoit tout a la fois les eaux de deux grandes rivières. Le Carpis et l’Alpis sortent du pays au-dessus des Ombriques, coulent vers le nord, et se perdent dans le même fleuve. On ne doit pas au reste s’étonner que l’Ister reçoive tant de rivières, puisqu’il traverse toute l’Europe. Il prend sa source dans le pays des Celtes (ce sont les derniers peuples de l’Europe du côté de l’occident, si l’on excepte les Cynètes), et, après avoir traversé l’Europe entière, il entre dans la Scythie par une de ses extrémités.

L. La réunion de toutes les rivières dont je viens de parler et de beaucoup d’autres rend l’Ister le plus grand des fleuves. Mais, si on le compare lui seul avec le Nil, on donnera la préférence au fleuve d’Égypte, parce que celui-ci ne reçoit ni rivière ni fontaine qui serve à le grossir[13]. L’Ister, comme je l’ai déjà dit, est toujours égal, soit en été, soit en hiver. En voici, ce me semble, la raison. En hiver, il n’est pas plus grand qu’à son ordinaire, ou du moins guère plus qu’il doit l’être naturellement, parce qu’en cette saison il pleut très-peu dans les pays où il passe, et que toute la terre y est couverte de neige. Cette neige, qui est tombée en abondance pendant l’hiver, venant à se fondre en été, se jette dans l’Ister. La fonte des neiges, et les pluies fréquentes et abondantes qui arrivent en cette saison, contribuent à le grossir. Si donc en été, le soleil attire à lui plus d’eau qu’en hiver, celles qui se rendent dans ce fleuve sont aussi, à proportion, plus abondantes en été qu’en hiver. Il résulte de cette opposition une compensation qui fait paraître ce fleuve toujours égal.

LI. L’Ister est donc un des fleuves qui coulent en Scythie. On rencontre ensuite le Tyras ; il vient du nord, et sort d’un grand lac qui sépare la Scythie de la Neuride. Les Grecs qu’on appelle Tyrites habitent vers son embouchure.

LII. L’Hypanis est le troisième : il vient de la Scythie, et coule d’un grand lac autour duquel paissent des chevaux blancs sauvages. Le lac s’appelle avec raison la Mère de l’Hypanis. Cette rivière, qui prend sa source dans ce lac, est petite, et son eau est douce pendant l’espace de cinq journées de navigation ; mais ensuite, à à quatre journées de la mer, elle devient très-amère. Cette amertume provient d’une fontaine qu’elle reçoit, et qui est si amère, que, quoique fort petite, elle ne laisse pas de gâter toutes les eaux de cette rivière, qui est grande entre les petites. Cette fontaine est sur les frontières du pays des Scythes laboureurs et des Alazons, et porte le même nom que l’endroit d’où elle sort. On l’appelle en langue scythe Exampée, qui signifie en grec Voies sacrées. Le Tyras et l’Hypanis s’approchent l’un de l’autre dans le pays des Alazons, mais bientôt après ils s’éloignent, et laissent entre eux un grand intervalle.

LIII. Le Borysthène est le quatrième fleuve, et le plus grand de ce pays après l’Ister. C’est aussi, à mon avis, le plus fécond de tous les fleuves, non-seulement de la Scythie, mais du monde, si l’on excepte le Nil, avec lequel il n’y en a pas un qui puisse entrer en comparaison. Il fournit au bétail de beaux et d’excellents pâturages. On y pêche abondamment toutes sortes de bons poissons. Son eau est très-agréable à boire et elle est toujours claire et limpide, quoique les fleuves voisins soient limoneux. On recueille sur ses bords d’excellentes moissons ; et, dans les endroits où l’on ne sème point, l’herbe y vient fort haute et en abondance. Le sel se cristallise de lui-même à son embouchure et en grande quantité. Il produit de gros poissons sans arêtes, qu’on sale ; on les appelle antacées. On y trouve aussi beaucoup d’autres choses dignes d’admiration.

Jusqu’au pays appelé Gerrhus, il y a quarante journées de navigation, et l’on sait que ce fleuve vient du nord. Mais on ne connaît ni les pays qu’il traverse plus haut, ni les nations qui l’habitent. Il y a néanmoins beaucoup d’apparence qu’il coule à travers un pays désert, pour venir sur les terres des Scythes cultivateurs. Ces Scythes habitent sur ses bords pendant l’espace de dix journées de navigation. Ce fleuve et le Nil sont les seuls dont je ne puis indiquer les sources, et je ne crois pas qu’aucun Grec en sache davantage. Quand le Borysthène est près de la mer, l’Hypanis mêle avec lui ses eaux en se jetant dans le même marais. La langue de terre qui est entre ces deux fleuves s’appelle le promontoire d’Hippolaüs. On y a bâti un temple à Cérès. Au delà de ce temple, vers le bord de l’Hypanis, habitent les Borysthénites. Mais en voila assez sur ces fleuves.

LIV. On rencontre ensuite le Panticapès, et c’est la cinquième rivière. Elle vient aussi du nord, sort d’un lac, entre dans l’Hylée, et, après l’avoir traversée, elle mêle ses eaux avec celles du Borysthène. Les Scythes cultivateurs habitent entre ces deux rivières.

LV. La sixième est l’Hypacyris ; elle sort d’un lac, traverse par le milieu les terres des Scythes nomades, et se jette dans la mer près de la ville de Carcinitis, enfermant à droite le pays d’Hylée, et ce qu’on appelle la Course d’Achille.

LVI. Le septième fleuve est le Gerrhus ; il se sépare du Borysthène vers l’endroit où ce fleuve commence à être connu, depuis le Gerrhus, pays qui lui donne son nom. En coulant vers la mer, il sépare les Scythes nomades des Scythes royaux, et se jette dans l’Hypacyris.

LVII. Le huitième, enfin, est le Thanaïs ; il vient d’un pays fort éloigné, et sort d’un grand lac, d’où il se jette dans un autre encore plus grand, qu’on appelle Mæotis, qui sépare les Scythes royaux des Sauromates. L’Hyrgis se décharge dans le Tanaïs.

LVIII. Tels sont les fleuves célèbres dont la Scythie a l’avantage d’être arrosée. L’herbe que produit ce pays est la meilleure pour le bétail, et la plus succulente que nous connaissions, comme on peut le remarquer en ouvrant les bestiaux qui s’en sont nourris. Les Scythes ont donc en abondance les choses les plus nécessaires à la vie.

LIX. Quant à leurs autres lois et coutumes, les voici telles qu’elles sont établies chez eux. Ils cherchent à se rendre propices principalement Vesta, ensuite Jupiter, et la Terre, qu’ils croient femme de Jupiter ; et, après ces trois divinités, Apollon, Vénus-Uranie, Hercule, Mars. Tous les Scythes reconnaissent ces divinités ; mais les Scythes royaux sacrifient aussi à Neptune. En langue scythe, Vesta s’appelle Tabiti ; Jupiter, Papæus, nom qui, à mon avis, lui convient parfaitement[14] ; la Terre, Apia ; Apollon, Œtosyros[15] ; Vénus-Uranie, Artimpasa ; Neptune, Thamimasadas. Ils élèvent des statues, des autels et des temples à Mars, et n’en élèvent qu’à lui seul.

LX. Les Scythes sacrifient de la même manière dans tous leurs lieux sacrés. Ces sacrifices se font ainsi : la victime est debout, les deux pieds de devant attachés avec une corde. Celui qui doit l’immoler se tient derrière, tire à lui le bout de la corde, et la fait tomber. Tandis qu’elle tombe, il invoque le dieu auquel il va la sacrifier. Il lui met ensuite une corde au cou, et serre la corde avec un bâton qu’il tourne. C’est ainsi qu’il l’étrangle, sans allumer de feu, sans faire de libations, et sans aucune autre cérémonie préparatoire. La victime étranglée, le sacrificateur la dépouille, et se dispose à la faire cuire.

LXI. Comme il n’y a point du tout de bois en Scythie, voici comment ils ont imaginé de faire cuire la victime. Quand ils l’ont dépouillée, ils enlèvent toute la chair qui est sur les os, et la mettent dans des chaudières, s’il se trouve qu’ils en aient. Les chaudières de ce pays ressemblent beaucoup aux cratères de Lesbos, excepté qu’elles sont beaucoup plus grandes. On allume dessous du feu avec les os de la victime. Mais, s’ils n’ont point de chaudières, ils mettent toutes les chairs avec de l’eau dans le ventre de l’animal[16], et allument les os dessous. Ces os font un très-bon feu, et le ventre tient aisément les chairs désossées. Ainsi le bœuf se fait cuire lui-même, et les autres victimes se font cuire aussi chacune elle-même. Quand le tout est cuit, le sacrificateur offre les prémices de la chair et des entrailles, en les jetant devant lui. Ils immolent aussi d’autres animaux, et principalement des chevaux.

LXII. Telles sont les espèces d’animaux que les Scythes sacrifient à ces dieux, et tels sont leurs rites. Mais voici ceux qu’ils observent à l’égard du dieu Mars : dans chaque nome on lui élève un temple de la manière suivante, dans un champ destiné aux assemblées de la nation. On entasse des fagots de menu bois, et on en fait une pile de trois stades en longueur et en largeur, et moins en hauteur. Sur cette pile, on pratique une espèce de plate-forme carrée, dont trois côtés sont inaccessibles ; le quatrième va en pente, de manière qu’on puisse y monter. On y entasse tous les ans cent cinquante charretées de menu bois pour relever cette pile, qui s’affaisse par les injures des saisons. Au haut de cette pile, chaque nation scythe plante un vieux cimeterre de fer, qui leur tient lieu de simulacre de Mars[17]. Ils offrent tous les ans à ce cimeterre des sacrifices de chevaux et d’autres animaux, et lui immolent plus de victimes qu’au reste des dieux. Ils lui sacrifient aussi le centième de tous les prisonniers qu’ils font sur leurs ennemis, mais non de la même manière que les animaux ; la cérémonie en est bien différente. Ils font d’abord des libations avec du vin sur la tête de ces victimes humaines, les égorgent ensuite sur un vase, portent ce vase au haut de la pile, et en répandent le sang sur le cimeterre. Pendant qu’on porte ce sang au haut de la pile, ceux qui sont au bas coupent le bras droit avec l’épaule à tous ceux qu’ils ont immolés, et les jettent en l’air. Apres avoir achevé le sacrifice de toutes les autres victimes, ils se retirent ; le bras reste où il tombe, et le corps demeure étendu dans un autre endroit.

LXIII. Tels sont les sacrifices établis parmi ces peuples ; mais ils n’immolent jamais de pourceaux, et ne veulent pas même en nourrir dans leur pays.

LXIV. Quant à la guerre, voici les usages qu’ils observent. Un Scythe boit du sang du premier homme qu’il renverse, coupe la tête à tous ceux qu’il tue dans les combats, et la porte au roi. Quand il lui a présenté la tête d’un ennemi, il a part à tout le butin ; sans cela, il en sera privé. Pour écorcher une tête, le Scythe fait d’abord une incision à l’entour, vers les oreilles, et, la prenant par le haut, il en arrache la peau en la secouant. Il pétrit ensuite cette peau entre ses mains, après en avoir enlevé toute la chair avec une côte de bœuf ; et, quand il l’a bien amollie, il s’en sert comme d’une serviette. Il la suspend à la bride du cheval qu’il monte, et s’en fait honneur : car plus un Scythe peut avoir de ces sortes de serviettes, plus il est estimé vaillant et courageux. Il s’en trouve beaucoup qui cousent ensemble des peaux humaines, comme des capes de berger, et qui s’en font des vêtements. Plusieurs aussi écorchent, jusqu’aux ongles inclusivement, la main droite des ennemis qu’ils ont tués, et en font des couvercles à leurs carquois. La peau d’homme est en effet épaisse ; et de toutes les peaux, c’est presque la plus brillante par sa blancheur. D’autres enfin écorchent des hommes depuis les pieds jusqu’à la tête, et lorsqu’ils ont étendu leurs peaux sur des morceaux de bois, ils les portent sur leurs chevaux. Telles sont les coutumes reçues parmi ces peuples.

LXV. Les Scythes n’emploient pas à l’usage que je vais dire toutes sortes de têtes indifféremment, mais celles de leurs plus grands ennemis. Ils scient le crâne au-dessous des sourcils, et le nettoient. Les pauvres se contentent de le revêtir par dehors d’un morceau de cuir de bœuf, sans apprêt : les riches non-seulement le couvrent d’un morceau de peau de bœuf, mais ils le dorent aussi en dedans, et s’en servent, tant les pauvres que les riches, comme d’une coupe à boire. Ils font la même chose des têtes de leurs proches, si, après avoir eu quelque querelle ensemble, ils ont remporté sur eux la victoire en présence du roi. S’il vient chez eux quelque étranger dont ils fassent cas, ils lui présentent ces têtes, lui content comment ceux à qui elles appartenaient les ont attaqués, quoiqu’ils fussent leurs parents, et comment ils les ont vaincus. Ils en tirent vanité, et appellent cela des actions de valeur.

LXVI. Chaque gouverneur donne tous les ans un festin dans son nome, où l’on sert du vin mêlé avec de l’eau dans un cratère. Tous ceux qui ont tué des ennemis boivent de ce vin : ceux qui n’ont rien fait de semblable n’en goûtent point ; ils sont honteusement assis à part, et c’est pour eux une grande ignominie. Tous ceux qui ont tué un grand nombre d’ennemis boivent, en même temps, dans deux coupes jointes ensemble.

LXVII. Les devins sont en grand nombre parmi les Scythes, et se servent de baguettes de saule pour exercer la divination. Ils apportent des faisceaux de baguettes, les posent à terre, les délient, et, lorsqu’ils ont mis à part chaque baguette, ils prédisent l’avenir. Pendant qu’ils l’ont ces prédictions, ils reprennent les baguettes l’une après l’autre, et les remettent ensemble. Ils ont appris de leurs ancêtres cette sorte de divination. Les Énarées, qui sont des hommes efféminés, disent qu’ils tiennent ce don de Vénus. Ils se servent, pour exercer leur art, d’écorce de tilleul : ils fendent en trois cette écorce, l’entortillent autour de leurs doigts, puis ils la défont, et annoncent ensuite l’avenir.

LXVIII. Si le roi des Scythes tombe malade, il envoie chercher trois des plus célèbres d’entre ces devins, qui exercent leur art de la manière que nous avons dit. Ils lui répondent ordinairement que tel et tel, dont ils disent en même temps les noms, ont fait un faux serment en jurant par les Lares du palais. Les Scythes en effet jurent assez ordinairement par les Lares du palais, quand ils veulent faire le plus grand de tous les serments.

Aussitôt on saisit l’accusé, l’un d’un côté, l’autre de l’autre ; quand on l’a amené, ils lui déclarent que, par l’art de la divination, ils sont sûrs qu’il a fait un faux serment en jurant par les Lares du palais, et qu’ainsi il est la cause de la maladie du roi. Si l’accusé nie le crime et s’indigne qu’on ait pu le lui imputer, le roi fait venir le double d’autres devins. Si ceux-ci le convainquent aussi de parjure par les règles de la divination, on lui tranche sur-le-champ la tête, et ses biens sont confisqués au profit des premiers devins. Si les devins que le roi a mandés en second lieu le déclarent innocent, on en fait venir d’autres, et puis d’autres encore ; et, s’il est déchargé de l’accusation par le plus grand nombre, la sentence qui l’absout est l’arrêt de mort des premiers devins.

LXIX. Voici comment on les fait mourir : on remplit de menu bois un chariot, auquel on attelle des bœufs ; on place les devins au milieu de ces fagots, les pieds attachés, les mains liées derrière le dos, et un bâillon à la bouche. On met ensuite le feu aux fagots, et l’on chasse les bœufs en les épouvantant. Plusieurs de ces animaux sont brûlés avec les devins ; d’autres se sauvent à demi brûlés, lorsque la flamme a consumé le timon. C’est ainsi qu’on brûle les devins, non-seulement pour ce crime, mais encore pour d’autres causes ; et on les appelle faux devins.

LXX. Le roi fait mourir les enfants mâles de ceux qu’il punit de mort ; mais il épargne les filles. Lorsque les Scythes font un traité avec quelqu’un, quel qu’il puisse être, ils versent du vin dans une grande coupe de terre, et les contractants y versent de leur sang en se faisant de légères incisions au corps avec un couteau ou une épée ; après quoi ils trempent dans cette coupe un cimeterre, des flèches, une hache et un javelot. Ces cérémonies achevées, ils prononcent une longue formule de prières, et boivent ensuite une partie de ce qui est dans la coupe, et, après eux, les personnes les plus distinguées de leur suite[18].

LXXI. Les tombeaux de leurs rois sont dans le pays des Gerrhes, où le Borysthène commence à être navigable. Quand le roi vient à mourir, ils font en cet endroit une grande fosse carrée. Cette fosse achevée, ils enduisent le corps de cire, lui fendent le ventre, et, après l’avoir nettoyé et rempli de souchet broyé, de parfums, de graine d’ache et d’anis, ils le recousent. On porte ensuite le corps sur un char dans une autre province, dont les habitants se coupent, comme les Scythes royaux, un peu de l’oreille, se rasent les cheveux autour de la tête, se font des incisions aux bras, se déchirent le front et le nez, et se passent des flèches à travers la main gauche. De là on porte le corps du roi sur un char dans une autre province de ses États, et les habitants de celle où il a été porté d’abord suivent le convoi. Quand on lui a fait parcourir toutes les provinces et toutes les nations soumises a son obéissance, il arrive dans le pays des Gerrhes, à l’extrémité de la Scythie, et on le place dans le lieu de sa sépulture, sur un lit de verdure et de feuilles entassées. On plante ensuite autour du corps des piques, et on pose par-dessus des pièces de bois, qu’on couvre de branches de saule. On met dans l’espace vide de cette fosse une des concubines du roi, qu’on a étranglée auparavant, son échanson, son cuisinier, son écuyer, son ministre, un de ses serviteurs, des chevaux ; en un mot, les prémices du reste de toutes les choses à son usage, et des coupes d’or : ils ne connaissent en effet ni l’argent ni le cuivre. Cela fait, ils remplissent la fosse de terre, et travaillent tous, à l’envi l’un de l’autre, à élever sur le lieu de sa sépulture un tertre très-haut.

LXXII. L’année révolue, ils prennent, parmi le reste des serviteurs du roi, ceux qui lui étaient les plus utiles. Ces serviteurs sont tous Scythes de nation, le roi n’ayant point d’esclaves achetés à prix d’argent, et se faisant servir par ceux de ses sujets à qui il l’ordonne. Ils étranglent une cinquantaine de ces serviteurs, avec un pareil nombre de ses plus beaux chevaux[19]. Ils leur ôtent les entrailles, leur nettoient le ventre, et, après l’avoir rempli de paille, ils le recousent. Ils posent sur deux pièces de bois un demi-cercle renversé, puis un autre demi-cercle sur deux autres pièces de bois, et plusieurs autres ainsi de suite, qu’ils attachent de la même manière. Ils élèvent ensuite sur ces demi-cercles les chevaux, après leur avoir fait passer des pieux dans toute leur longueur jusqu’au cou : les premiers demi-cercles soutiennent les épaules des chevaux, et les autres les flancs et la croupe ; de sorte que les jambes n’étant point appuyées restent suspendues. Ils leur mettent ensuite un mors et une bride, tirent la bride en avant, et l’attachent à un pieu. Cela fait, ils prennent les cinquante jeunes gens qu’ils ont étranglés, les placent chacun sur un cheval, après leur avoir fait passer, le long de l’épine du dos jusqu’au cou, une perche dont l’extrémité inférieure s’emboîte dans le pieu qui traverse le cheval. Enfin, lorsqu’ils ont arrangé ces cinquante cavaliers autour du tombeau, ils se retirent.

LXXIII. Telles sont les cérémonies qu’ils observent aux obsèques de leurs rois. Quant au reste des Scythes, lorsqu’il meurt quelqu’un d’entre eux, ses plus proches parents le mettent sur un chariot, et le conduisent de maison en maison chez leurs amis : ces amis le reçoivent, et préparent chacun un festin à ceux qui accompagnent le corps, et font pareillement servir au mort de tous les mets qu’ils présentent aux autres. On transporte ainsi, de côté et d’autre, les corps des particuliers pendant quarante jours ; ensuite on les enterre. Lorsque les Scythes ont donné la sépulture à un mort, ils se purifient de la manière suivante. Après s’être frotté la tête avec quelque chose de détersif, et se l’être lavée, ils observent à l’égard du reste du corps ce que je vais dire. Ils inclinent trois perches l’une vers l’autre, et sur ces perches ils étendent des étoffes de laine foulée, qu’ils bandent et ferment le plus qu’ils peuvent. Ils placent ensuite au milieu de ces perches et de ces étoffes un vase dans lequel ils mettent des pierres rougies au feu.

LXXIV. Il croît en Scythie du chanvre ; il ressemble fort au lin, excepté qu’il est plus gros et plus grand. Il lui est en cela de beaucoup supérieur. Cette plante vient d’elle-même et de graine. Les Thraces s’en font des vêtements qui ressemblent tellement à ceux de lin, qu’il faut être connaisseur pour les distinguer, et quelqu’un qui n’en aurait jamais vu de chanvre les prendrait pour des étoffes de lin.

LXXV. Les Scythes prennent de la graine de chanvre, et, s’étant glissés sous ces tentes de laine foulée, ils mettent de cette graine sur des pierres rougies au feu. Lorsqu’elle commence à brûler, elle répand une si grande vapeur, qu’il n’y a point en Grèce d’étuve qui ait plus de force. Les Scythes, étourdis par cette vapeur, jettent des cris confus. Elle leur tient lieu de bain ; car jamais ils ne se baignent. Quant à leurs femmes, elles broient sur une pierre raboteuse du bois de cyprès, de cèdre, et de l’arbre qui porte l’encens ; et, lorsque le tout est bien broyé, elles y mêlent un peu d’eau, et en font une pâte dont elles se frottent tout le corps et le visage. Cette pâte leur donne une odeur agréable ; et le lendemain, quand elles l’ont enlevée, elles sont propres, et leur beauté en a plus d’éclat.

LXXVI. Les Scythes ont un prodigieux éloignement pour les coutumes étrangères : les habitants d’une province ne veulent pas même suivre celles d’une province voisine. Mais il n’en est point dont ils aient plus d’éloignement que de celles des Grecs. Anacharsis, et Scylès après lui, en sont une preuve convaincante. Anacharsis, ayant parcouru beaucoup de pays, et montré partout une grande sagesse, s’embarqua sur l’Hellespont pour retourner dans sa patrie. Étant abordé à Cyzique dans le temps que les Cyzicéniens étaient occupés à célébrer avec beaucoup de solennité la fête de la Mère des dieux, il fit vœu, s’il retournait sain et sauf dans sa patrie, d’offrir à cette déesse des sacrifices avec les mêmes rites et cérémonies qu’il avait vu pratiquer par les Cyzicéniens, et d’instituer, en son honneur, la veillée de la fête. Lorsqu’il fut arrivé dans l’Hylée, contrée de la Scythie entièrement couverte d’arbres de toute espèce et située près de la Course d’Achille, il célébra la fête en l’honneur de la déesse, ayant de petites statues attachées sur lui, et tenant à la main un tambourin. Il fut aperçu en cet état par un Scythe, qui alla le dénoncer au roi Saulius. Le roi, s’étant lui-même transporté sur les lieux, n’eut pas plutôt vu Anacharsis occupé à la célébration de cette fête, qu’il le tua d’un coup de flèche ; et même encore aujourd’hui, si l’on parle d’Anacharsis aux Scythes, ils font semblant de ne le point connaître, parce qu’il avait voyagé en Grèce, et qu’il observait des usages étrangers. J’ai ouï dire à Timnès, tuteur d’Ariapithès, qu’Anacharsis était oncle paternel d’Idanthyrse, roi des Scythes ; qu’il était fils de Gnurus, petit-fils de Lycus, et arrière-petit-fils de Spargapithès. Si donc Anacharsis était de cette maison, il est certain qu’il fut tué par son propre frère. Idanthyrse était en effet fils de Saulius, et ce fut Saulius qui tua Anacharsis.

LXXVII. Cependant j’en ai entendu parler autrement à des Péloponnésiens. Ils disent qu’Anacharsis, ayant été envoyé par le roi des Scythes dans les pays étrangers, devint disciple des Grecs ; qu’étant de retour dans sa patrie, il dit au prince qui l’avait envoyé que tous les peuples de la Grèce s’appliquaient aux sciences et aux arts, excepté les Lacédémoniens ; mais que ceux-ci seuls s’étudiaient à parler et à répondre avec prudence et modération : mais cette histoire est une pure invention des Grecs. Anacharsis fut donc tué, comme on vient de le dire, et il éprouva ce malheur pour avoir pratiqué des coutumes étrangères, et avoir eu commerce avec les Grecs.

LXXVIII. Bien des années après, Scylès, fils d’Ariapithès, roi des Scythes, eut le même sort. Ariapithès avait plusieurs enfants ; mais il avait eu Scylès d’une femme étrangère, de la ville d’Istrie, qui lui apprit la langue et les lettres grecques. Quelque temps après, Ariapithès fut tué en trahison par Spargapithès, roi des Agathyrses. Scylès, étant monté sur le trône, épousa Opœa, Scythe de nation, femme de son père, et dont le feu roi avait eu un fils, nommé Oricus.

Quoique Scylès fût roi des Scythes, les coutumes de la Scythie ne lui plaisaient nullement ; et il se sentait d’autant plus de goût pour celles des Grecs, qu’il y avait été instruit dès sa plus tendre enfance. Voici quelle était sa conduite : toutes les fois qu’il menait l’armée scythe vers la ville des Borysthénites, dont les habitants se disent originaires de Milet, il la laissait devant la ville, et, dès qu’il y était entré, il en faisait fermer les portes. Il quittait alors l’habit scythe, en prenait un à la grecque, et, vêtu de la sorte, il se promenait sur la place publique, sans être accompagné de gardes, ni même de toute autre personne. Pendant ce temps-là on faisait sentinelle aux portes, de peur que quelque Scythe ne l’aperçût avec cet habit. Outre plusieurs autres usages des Grecs, auxquels il se conformait, il observait aussi leurs cérémonies dans les sacrifices qu’il offrait aux dieux. Après avoir demeuré dans cette ville un mois ou même davantage, il reprenait l’habit scythe, et allait rejoindre son armée. Il pratiquait souvent la même chose. Il se fit aussi bâtir un palais à Borysthène, et y épousa une femme du pays.

LXXIX. Les destins ayant résolu sa perte, voici ce qui l’occasionna : Scylès désira de se faire initier aux mystères de Bacchus. Comme on commençait la cérémonie, et qu’on allait lui mettre entre les mains les choses sacrées, il arriva un très-grand prodige. Il avait à Borysthène un palais, dont j’ai fait mention un peu auparavant. C’était un édifice superbe et d’une vaste étendue, autour duquel on voyait des sphinx et des griffons de marbre blanc. Le dieu le frappa de ses traits, et il fut entièrement réduit en cendres. Scylès n’en continua pas moins la cérémonie qu’il avait commencée. Les Scythes reprochent aux Grecs leurs bacchanales, et pensent qu’il est contraire à la raison d’imaginer un dieu qui pousse les hommes à des extravagances. Lorsque Scylès eût été initié aux mystères de Bacchus, un habitant de Borysthène se rendit secrètement à l’armée des Scythes : « Vous vous moquez de nous, leur dit-il, parce qu’en célébrant les bacchanales, le dieu se rend maître de nous. Ce dieu s’est aussi emparé de votre roi ; Scylès célèbre Bacchus, et le dieu l’agite et trouble sa raison. Si vous ne voulez pas m’en croire, suivez-moi, et je vous le montrerai. » Les premiers de la nation le suivirent. Le Borysthénite les plaça secrètement dans une tour, d’où ils virent passer Scylès avec sa troupe, célébrant les bacchanales. Les Scythes, regardant cette conduite comme quelque chose de très-affligeant pour leur nation, firent, en présence de toute l’armée, le rapport de ce qu’ils venaient de voir.

LXXX. Scylès étant parti après cela pour retourner chez lui, ses sujets se révoltèrent, et proclamèrent en sa place Octamasades, son frère, fils de la fille de Térès. Ce prince, ayant appris cette révolte, et quel en était le motif, se réfugia en Thrace. Sur cette nouvelle, Octamasades, à la tête d’une armée, le poursuivit dans sa retraite. Quand il fut arrivé sur les bords de l’Ister, les Thraces vinrent à sa rencontre. Mais comme on était sur le point de donner bataille, Sitalcès envoya un héraut à Octamasades, avec ordre de lui dire : « Qu’est-il besoin de tenter, l’un et l’autre, le hasard d’un combat ? Vous êtes fils de ma sœur, et vous avez mon frère en votre puissance : si vous me le rendez, je vous livrerai Scylès, et nous ne nous exposerons point au sort d’une bataille. » Le frère de Sitalcès s’était en effet réfugié auprès d’Octamasades.

Ce prince accepta l’offre, remit son oncle maternel entre les mains de Sitalcès, et reçut en échange son frère Scylès. Sitalcès n’eut pas plutôt son frère en son pouvoir, qu’il se retira avec ses troupes ; et dès qu’on eut rendu Scylès, Octamasades lui fit trancher la tête sur la place même. Telle est la scrupuleuse exactitude des Scythes dans l’observation de leurs lois et de leurs coutumes, et la rigueur avec laquelle ils punissent ceux qui en affectent d’étrangères.

LXXXI. Quant à la population de la Scythie, on m’en a parlé diversement, et je n’en ai jamais rien pu apprendre de certain : les uns m’ont dit que ce pays était très-peuplé, et les autres, qu’à ne compter que les véritables Scythes, il l’était peu. Mais voici ce que j’ai vu par moi-même.

Entre le Borysthène et l’Hypanis, est un certain canton qu’on appelle Exampée. J’en ai fait mention un peu plus haut, en parlant d’une fontaine dont les eaux sont si amères, que celles de l’Hypanis, dans lequel elle se jette, en sont tellement altérées, qu’il n’est pas possible d’en boire. Il y a dans ce pays un vase d’airain six fois plus grand que le cratère qui se voit à l’embouchure du Pont-Euxin, et que Pausanias, fils de Cléombrote, y a consacré. Je vais en donner les dimensions, en faveur de ceux qui ne l’ont point vu. Ce vase d’airain, qui est dans la Scythie, contient aisément six cents amphores, et il a six doigts d’épaisseur. Les habitants du pays m’ont dit qu’il avait été fait de pointes de flèches ; que leur roi Ariantas, voulant savoir le nombre de ses sujets, commanda à tous les Scythes d’apporter chacun une pointe de flèche, sous peine de mort ; qu’on lui en apporta en effet une quantité prodigieuse, dont il fit faire ce vase d’airain, qu’il consacra dans le lieu qu’on appelle Exampée, comme un monument qu’il laissait à la postérité. Voilà ce que j’ai appris de la population des Scythes.

LXXXII. La Scythie n’a rien de merveilleux que les fleuves qui l’arrosent ; ils sont très-considérables et en très-grand nombre. Mais, indépendamment de ses fleuves et de ses vastes plaines, on y montre encore une chose digne d’admiration : c’est l’empreinte du pied d’Hercule, sur un roc près du Tyras. Cette empreinte ressemble à celle d’un pied d’homme, mais elle a deux coudées de long. Revenons maintenant au sujet dont je m’étais proposé de parler au commencement de ce livre.

LXXXIII. Darius fit de grands préparatifs contre les Scythes ; il dépêcha de toutes parts des courriers, pour ordonner aux uns de lever une armée de terre, aux autres d’équiper une flotte, à d’autres enfin de construire un pont de bateaux sur le Bosphore de Thrace. Cependant Artabane, fils d’Hystaspes et frère de Darius, n’était nullement d’avis que le roi entreprît de porter la guerre en Scythie. Il lui représenta la pauvreté des Scythes ; mais quand il vit que ses remontrances, quoique sages, ne faisaient aucune impression sur son esprit, il n’insista pas davantage. Les préparatifs achevés, Darius, à la tête de son armée, partit de Suses.

LXXXIV. Alors un Perse, nommé Œobazus, dont les trois fils étaient de cette expédition, pria Darius d’en laisser un auprès de lui. Ce prince lui répondit, comme à un ami dont la demande était modérée, qu’il les lui laisserait tous trois. Le Perse, charmé de cette réponse, se flattait que ses trois fils allaient avoir leur congé ; mais le roi ordonna à ceux qui présidaient aux exécutions de faire mourir tous les enfants d’Œobazus ; et, après leur mort, on les laissa en cet endroit-là même.

LXXXV. Darius se rendit de Suses à Chalcédoine, sur le Bosphore, où l’on avait fait le pont. Il s’y embarqua, et fit voile vers les îles Cyanées, qui étaient autrefois errantes, s’il faut en croire les Grecs. Il s’assit dans le temple, et de là se mit à considérer le Pont-Euxin : c’est, de toutes les mers, celle qui mérite le plus notre admiration. Elle a onze mille cent stades de longueur, sur trois mille trois cents de largeur[20], à l’endroit où elle est le plus large. l’embouchure de cette mer a quatre stades de large sur environ six vingts stades de long. Ce col, ou détroit, s’appelle Bosphore. C’était là où l’on avait jeté le pont. Le Bosphore s’étend jusqu’à la Propontide. Quant à la Propontide, elle a cinq cents stades de largeur sur quatorze cents de longueur, et se jette dans l’Hellespont, qui, dans l’endroit où il est le moins large, n’a que sept stades de largeur sur quatre cents de longueur. L’Hellespont communique à une mer d’une vaste étendue, qu’on appelle la mer Égée.

LXXXVI. On a mesuré ces mers de la manière suivante : dans les longs jours, un vaisseau fait en tout environ soixante et dix mille orgyies de chemin, et soixante mille par nuit[21]. Or, de l’embouchure du Pont-Euxin au Phase, qui est sa plus grande longueur, il y a neuf jours et huit nuits de navigation : cela fait onze cent dix mille orgyies, c’est-à-dire onze mille cent stades. De la Sindique à Thémiscyre, sur le Thermodon, où le Pont-Euxin est le plus large, on compte trois jours et deux nuits de navigation, qui font trois cent trente mille orgyies, ou trois mille trois cents stades. C’est ainsi que j’ai pris les dimensions du Pont-Euxin, du Bosphore et de l’Hellespont ; et ces mers sont naturellement telles que je les ai représentées. Le Palus-Mæotis se jette dans le Pont-Euxin ; il n’est guère moins grand que cette mer, et on l’appelle la mer du Pont.

LXXXVII. Lorsque Darius eut considéré le Pont-Euxin, il revint par mer au pont de bateaux, dont Mandroclès de Samos était l’entrepreneur. Il examina aussi le Bosphore ; et, sur le bord de ce détroit, on érigea, par son ordre, deux colonnes de pierre blanche. Il fit graver sur l’une, en caractères assyriens[22], et sur l’autre, en lettres grecques, les noms de toutes les nations qu’il avait à sa suite. Or il menait à cette guerre tous les peuples qui lui étaient soumis. On comptait dans cette armée sept cent mille hommes avec la cavalerie, sans y comprendre la flotte, qui était de six cents voiles.

Depuis l’expédition des Perses en Scythie, les Byzantins ont transporté ces deux colonnes dans leur ville, et les ont fait servir à l’autel de Diane Orthosienne, excepté une seule pierre qu’on a laissée auprès du temple de Bacchus à Byzance, et qui est entièrement chargée de lettres assyriennes. Au reste, l’endroit du Bosphore où Darius fit jeter un pont est, ce me semble, autant que je puis le conjecturer, à moitié chemin de Byzance, au temple qu’on voit à l’embouchure du Pont-Euxin.

LXXXVIII. Darius, satisfait de ce pont, fit de riches présents à Mandroclès de Samos, qui en était l’entrepreneur. Mandroclès employa les prémices de ces présents à faire faire un tableau qui représentait le pont du Bosphore, avec le roi Darius assis sur son trône et regardant défiler ses troupes. Il fit une offrande de ce tableau au temple de Junon[23], et y ajouta une inscription en ces termes :

« Mandroclès a consacré à Junon ce monument en reconnaissance de ce qu’il a réussi, au gré du roi Darius, à jeter un pont sur le Bosphore. Il s’est, par cette entreprise, couvert de gloire, et a rendu immortel le nom de Samos sa patrie. »

Tel est le monument qu’a laissé celui qui a présidé à la construction de ce pont.

LXXXIX. Darius, ayant récompensé Mandroclès, passa en Europe. Il avait ordonné aux Ioniens de faire voile par le Pont-Euxin jusqu’à l’Ister, de jeter un pont sur ce fleuve quand ils y seraient arrivés, et de l’attendre en cet endroit. Les Ioniens, les Éoliens et les habitants de l’Hellespont conduisaient l’armée navale. La flotte passa donc les Cyanées, fit voile droit à l’Ister ; et, après avoir remonté le fleuve pendant deux jours, depuis la mer jusqu’à l’endroit où il se partage en plusieurs bras qui forment autant d’embouchures, toute l’armée navale y construisit un pont. Darius, ayant traversé le Bosphore sur le pont de bateaux, prit son chemin par la Thrace ; et, quand il fut arrivé aux sources du Téare, il y campa trois jours.

XC. Les peuples qui habitent sur ses bords prétendent que ses eaux sont excellentes contre plusieurs sortes de maux, et particulièrement qu’elles guérissent les hommes et les chevaux de la gale. Ses sources sortent du même rocher, au nombre de trente-huit : les unes sont chaudes, les autres froides. Elles sont à égale distance de la ville d’Héræum, qui est près de Périnthe et d’Apollonie, ville située sur le Pont-Euxin, c’est-à-dire à deux journées de marche de l’une et de l’autre de ces places. Le Téare se jette dans le Contadesdus, le Contadesdus dans l’Agrianès, l’Agrianès dans l’Hèbre, et l’Hèbre dans la mer, près de la ville d’Ænos.

XCI. Darius, étant arrivé aux sources du Téare, y assit son camp. Il prit tant de plaisir à voir ce fleuve, qu’il fit ériger dans le même endroit une colonne, avec cette inscription :

Les sources du Téare donnent les meilleures et les plus belles eaux du monde. Darius, fils d’Hystaspe, le meilleur et le plus beau de tous les hommes, roi des Perses et de toute la terre ferme, marchant contre les Scythes, est arrivé sur ses bords.

XCII. Darius partit de là pour se rendre sur une autre rivière qu’on appelle Artiscus, et qui traverse le pays des Odryses. Quand il fut arrivé sur ses bords, il désigna à ses troupes un certain endroit, où il ordonna à chaque soldat de mettre une pierre en passant. L’ordre fut exécuté par toute l’armée ; et Darius, ayant laissé en ce lieu de grands tas de pierres, continua sa marche avec ses troupes.

XCIII. Avant que d’arriver à l’Ister, les Gètes, qui se disent immortels, furent les premiers peuples qu’il subjugua. Les Thraces de Salmydesse, et ceux qui demeurent au-dessus d’Apollonie et de la ville de Mésambria, qu’on appelle Scyrmiades et Nipséens, s’étaient rendus à lui sans combattre et sans faire la moindre résistance. Les Gètes, par un fol entêtement, se mirent en défense ; mais ils furent sur-le-champ réduits en esclavage. Ces peuples sont les plus braves et les plus justes d’entre les Thraces.

XCIV. Les Gètes se croient immortels, et pensent que celui qui meurt va trouver leur dieu Zalmoxis, que quelques-uns d’entre eux croient le même que Gébéléizis. Tous les cinq ans ils tirent au sort quelqu’un de leur nation, et l’envoient porter de leurs nouvelles à Zalmoxis, avec ordre de lui représenter leurs besoins. Voici comment se fait la députation. Trois d’entre eux sont chargés de tenir chacun une javeline la pointe en haut, tandis que d’autres prennent, par les pieds et par les mains, celui qu’on envoie à Zalmoxis. Ils le mettent en branle, et le lancent en l’air, de façon qu’il retombe sur la pointe des javelines. S’il meurt de ses blessures, ils croient que le dieu leur est propice ; s’il n’en meurt pas, ils l’accusent d’être un méchant. Quand ils ont cessé de l’accuser, ils en députent un autre, et lui donnent aussi leurs ordres, tandis qu’il est encore en vie. Ces mêmes Thraces tirent aussi des flèches contre le ciel, quand il tonne et qu’il éclaire, pour menacer le dieu qui lance la foudre, persuadés qu’il n’y a point d’autre dieu que celui qu’ils adorent.

XCV. J’ai néanmoins ouï dire aux Grecs qui habitent l’Hellespont et le Pont que ce Zalmoxis était un homme, et qu’il avait été à Samos esclave de Pythagore, fils de Mnésarque ; qu’ayant été mis en liberté, il avait amassé de grandes richesses, avec lesquelles il était retourné dans son pays. Quand il eut remarqué la vie malheureuse et grossière des Thraces, comme il avait été instruit des usages des Ioniens, et qu’il avait contracté avec les Grecs, et particulièrement avec Pythagore, un des plus célèbres philosophes de la Grèce, l’habitude de penser plus profondément que ses compatriotes, il fit bâtir une salle où il régalait les premiers de la nation. Au milieu du repas, il leur apprenait que ni lui, ni ses conviés, ni leurs descendants à perpétuité, ne mourraient point, mais qu’ils iraient dans un lieu où ils jouiraient éternellement de toutes sortes de biens. Pendant qu’il traitait ainsi ses compatriotes, et qu’il les entretenait de pareils discours, il se faisait faire un logement sous terre. Ce logement achevé, il se déroba aux yeux des Thraces, descendit dans ce souterrain, et y demeura environ trois ans. Il fut regretté et pleuré comme mort. Enfin, la quatrième année, il reparut, et rendit croyables, par cet artifice, tous les discours qu’il avait tenus.

XCVI. Je ne rejette ni n’admets ce qu’on raconte de Zalmoxis et de son logement souterrain, mais je pense qu’il est antérieur de bien des années à Pythagore. Au reste, que Zalmoxis ait été un homme, ou que ce soit quelque dieu du pays des Gètes, c’en est assez sur ce qui le concerne. Les Gètes, chez qui se pratique la cérémonie dont je viens de parler, ayant été subjugués par les Perses, suivirent l’armée.

XCVII. Darius, étant arrivé sur les bords de l’Ister avec son armée de terre, la fit passer de l’autre côté du fleuve. Alors il commanda aux Ioniens de rompre le pont, et de l’accompagner par terre avec toutes les troupes de la flotte. Mais comme ils étaient sur le point de le rompre et d’exécuter ses ordres, Coès, fils d’Erxandre, qui commandait les Mityléniens, parla à Darius en ces termes, après lui avoir demandé la permission de lui dire son sentiment :

« Seigneur, puisque vous allez porter la guerre dans un pays où il n’y a ni terres labourées ni villes, laissez subsister le pont tel qu’il est : ordonnez seulement à ceux qui l’ont construit de rester auprès pour le garder. Par ce moyen, soit que nous trouvions les Scythes et que nous réussissions selon notre espérance, soit que nous ne puissions les rencontrer, nous pourrons nous retirer avec sécurité. Ce n’est pas que je craigne que nous soyons battus par les Scythes ; mais j’appréhende que, ne pouvant les trouver, il ne nous arrive quelque fâcheux accident dans les déserts. On dira peut-être que je parle pour moi, et que je voudrais rester ici. Mais, seigneur, content de proposer à votre conseil le sentiment qui me paraît le plus avantageux, je suis prêt à vous suivre, et la grâce que je vous demande, c’est de ne me point laisser ici. »

Darius, charmé de ce discours, lui dit : « Mon hôte de Lesbos, lorsque après mon expédition je serai de retour sain et sauf dans mes États, ne manquez pas de vous présenter devant moi, afin que je vous récompense dignement du bon conseil que vous me donnez. »

XCVIII. Ayant ainsi parlé, il fit soixante nœuds à une courroie[24], manda les tyrans des Ioniens, et leur tint ce discours : « Ioniens, j’ai changé d’avis au sujet du pont : prenez cette courroie, et ayez soin d’exécuter mes ordres. Quand vous me verrez parti pour la Scythie, commencez dès lors à défaire chaque jour un de ces nœuds. Si je ne suis pas de retour ici après que vous les aurez tous dénoués, vous retournerez dans votre patrie. Mais puisque j’ai changé de sentiment, gardez le pont jusqu’à ce temps, et ne négligez rien, tant pour le défendre que pour le conserver ; vous me rendrez en cela un service essentiel. » Darius, ayant ainsi parlé, marcha en avant.

XCIX. La Thrace a devant elle la partie de la Scythie qui aboutit à la mer. À l’endroit où finit le golfe de Thrace, là commence la Scythie. L’Ister en traverse une partie, et se jette dans la mer du côté du sud-est.

Je vais indiquer ce qu’on trouve après l’Ister, et donner la mesure de la partie de la Scythie qui est au delà de ce fleuve, du côté de la mer. L’ancienne Scythie est située au midi jusqu’à la ville de Carcinitis. Le pays au delà de cette ville, en allant vers la même mer, est montagneux ; il est habité par la nation taurique, qui s’étend jusquà la ville de Chersonèse-Trachée, et cette ville est sur les bords de la mer qui est à l’est. Il y a en effet deux parties des confins de la Scythie qui sont bornées, comme l’Attique, l’une par la mer qui est au sud, l’autre par celle qui est à l’est. Les Taures sont, par rapport à cette partie de la Scythie, dans la même position que serait, par rapport aux Athéniens, autre peuple qui habiterait la pointe du promontoire Sunium, qui s’étend depuis le bourg de Thorique jusqu’à celui d’Anaphlyste, et s’avance beaucoup dans la mer. Telle est la situation de la Tauride, s’il est permis de comparer de petites choses aux grandes. Mais, en faveur de ceux qui n’ont jamais côtoyé cette partie de l’Attique, je vais expliquer cela d’une autre façon : qu’on suppose qu’une autre nation que celle des Iapyges habite le promontoire d’Iapygie, à commencer au port de Brentésium, et le coupe ou sépare depuis cet endroit jusqu’à Tarente. Au reste, en parlant de ces deux promontoires, c’est comme si je parlais de plusieurs autres pareils auxquels la Tauride ressemble.

C. Au delà de la Tauride, on trouve des Scythes qui habitent le pays au-dessus des Taures, et celui qui s’étend vers la mer qui est à l’est, ainsi que les côtes occidentales du Bosphore Cimmérien et du Palus-Mæotis jusqu’au Tanaïs, fleuve qui se décharge dans une anse de ce Palus. À prendre donc depuis l’Ister, et à remonter par le milieu des terres, la Scythie est bornée premièrement par le pays des Agathyrses, ensuite par celui des Neures, troisièmement par celui des Androphages, et enfin par celui des Mélanchlænes.

CI. La Scythie étant tétragone, et deux de ses côtés s’étendant le long de la mer, l’espace qu’elle occupe vers le milieu des terres est parfaitement égal à celui qu’elle a le long des côtes. En effet, depuis l’Ister jusqu’au Borysthène, il y a dix journées de chemin ; du Borysthène au Palus-Mæotis, il y en a dix autres ; et depuis la mer, en remontant par le milieu des terres jusqu’au pays des Mélanchlænes, qui habitent au-dessus des Scythes, il y a vingt jours de marche. Or, je compte deux cents stades pour chaque journée de chemin. Ainsi la Scythie aura quatre mille stades de traverse le long des côtes, et quatre mille autres stades à prendre droit par le milieu des terres. Telle est l’étendue de ce pays.

CII. Les Scythes ayant fait réflexion qu’ils ne pouvaient pas, avec leurs seules forces, vaincre en bataille rangée une armée aussi nombreuse que celle de Darius, envoyèrent des ambassadeurs à leurs voisins. Les rois de ces nations s’étant assemblés, délibérèrent sur cette armée qui venait envahir la Scythie. Ces rois étaient ceux des Taures, des Agathyrses, des Neures, des Androphages, des Mélanchlænes, des Gélons, des Budins et des Sauromates.

CIII. Ceux d’entre ces peuples qu’on appelle Taures ont des coutumes particulières. Ils immolent à Iphigénie de la manière que je vais dire les étrangers qui échouent sur leurs côtes, et tous les Grecs qui y abordent et qui tombent entre leurs mains. Après les cérémonies accoutumées, ils les assomment d’un coup de massue sur la tête : quelques-uns disent qu’ils leur coupent ensuite la tête et l’attachent à une croix, et qu’ils précipitent le corps du haut du rocher où le temple est bâti ; quelques autres conviennent du traitement fait à la tête, mais ils assurent qu’on enterre le corps, au lieu de le précipiter du haut du rocher. Les Taures eux-mêmes disent que la déesse à laquelle ils font ces sacrifices est Iphigénie, fille d’Agamemnon. Quant à leurs ennemis, si un Taure fait dans les combats un prisonnier, il lui coupe la tête et l’emporte chez lui. Il la met ensuite au bout d’une perche qu’il place sur sa maison, et surtout au-dessus de la cheminée. Ils élèvent de la sorte la tête de leurs prisonniers, afin, disent-ils, qu’elle garde et protége toute la maison. Ils subsistent du butin qu’ils font à la guerre.

CIV. Les Agathyrses portent, la plupart du temps, des ornements d’or, et sont les plus efféminés de tous les hommes. Les femmes sont communes entre eux, afin qu’étant tous unis par les liens du sang, et que ne faisant tous, pour ainsi dire, qu’une seule et même famille, ils ne soient sujets ni à la haine ni à la jalousie. Quant au reste de leurs coutumes, elles ont beaucoup de conformité avec celles des Thraces.

CV. Les Neures observent les mêmes usages que les Scythes. Une génération avant l’expédition de Darius, ils furent forcés de sortir de leur pays, à cause d’une multitude de serpents qu’il produisit, et parce qu’il en vint en plus grand nombre des déserts qui sont au-dessus d’eux. Ils en furent tellement infestés, qu’ils s’expatrièrent, et se retirèrent chez les Budins.

Il paraît que ces peuples sont des enchanteurs. En effet, s’il faut en croire les Scythes et les Grecs établis en Scythie, chaque Neure se change une fois par an en loup pour quelques jours, et reprend ensuite sa première forme. Les Scythes ont beau dire, ils ne me feront pas croire de pareils contes ; ce n’est pas qu’ils ne les soutiennent, et même avec serment[25].

CVI. Il n’est point d’hommes qui aient des mœurs plus sauvages que les Androphages (anthropophages). Ils ne connaissent ni les lois ni la justice ; ils sont nomades. Leurs habits ressemblent à ceux des Scythes ; mais ils ont une langue particulière. De tous les peuples dont je viens de parler, ce sont les seuls qui mangent de la chair humaine.

CVII. Les Mélanchlænes portent tous des habits noirs ; de la vient leur nom. Ils suivent les coutumes et les usages des Scythes.

CVIII. Les Budins forment une grande et nombreuse nation. Ils se peignent le corps entier en bleu et en rouge. Il y a dans leur pays une ville entièrement bâtie en bois ; elle s’appelle Gélonus. Ses murailles sont aussi toutes de bois ; elles sont hautes, et ont à chaque face trente stades de longueur. Leurs maisons et leurs temples sont aussi de bois. Il y a en effet dans ce pays des temples consacrés aux dieux des Grecs. Ils sont bâtis à la façon des Grecs, et ornés de statues, d’autels et de chapelles de bois. De trois en trois ans, ils célèbrent des fêtes en l’honneur de Bacchus. Aussi les Gélons sont-ils Grecs d’origine. Ayant été chassés des villes de commerce[26], ils s’établirent dans le pays des Budins. Leur langue est un mélange de grec et de scythe.

CIX. Les Budins n’ont ni la même langue ni la même manière de vivre que les Gélons. Ils sont autochthones, nomades, et les seuls de cette contrée qui mangent de la vermine. Les Gélons, au contraire, cultivent la terre, vivent de blé, ont des jardins, et ne ressemblent aux Budins ni par l’air du visage ni par la couleur. Les Grecs les confondent, et comprennent les Budins sous le nom de Gélons ; mais ils se trompent.

Leur pays entier est couvert d’arbres de toute espèce ; et, dans le canton où il y en a le plus, on trouve un lac grand et spacieux, et un marais bordé de roseaux. On prend dans ce lac des loutres, des castors, et d’autres animaux qui ont le museau carré. Leurs peaux servent à faire des bordures aux habits, et leurs testicules sont excellents pour les maux de mère.

CX. Quant aux Sauromates, voici ce qu’on en dit. Lorsque les Grecs eurent combattu contre les Amazones[27], que les Scythes appellent Aiorpata, nom que les Grecs rendent en leur langue par celui d’Androctones (qui tuent des hommes), car aior, en scythe, signifie un homme, et pata veut dire tuer ; quand ils eurent, dis-je, combattu contre elles, et qu’ils eurent remporté la victoire sur les bords du Thermodon, on raconte qu’ils emmenèrent avec eux, dans trois vaisseaux, toutes celles qu’ils avaient pu faire prisonnières. Lorsqu’on fut en pleine mer, elles attaquèrent leurs vainqueurs et les taillèrent en pièces. Mais, comme elles n’entendaient rien à la manœuvre des vaisseaux et qu’elles ne savaient pas faire usage du gouvernail, des voiles et des rames, après qu’elles eurent tué les hommes, elles se laissèrent aller au gré des flots et des vents, et abordèrent à Cremnes, sur le Palus-Mæotis. Cremnes est du pays des Scythes libres. Les Amazones, étant descendues de leurs vaisseaux en cet endroit, avancèrent par le milieu des terres habitées ; et, s’étant emparées du premier haras qu’elles rencontrèrent sur leur route, elles montèrent à cheval, et pillèrent les terres des Scythes.

CXI. Les Scythes ne pouvaient deviner qui étaient ces ennemis, dont ils ne connaissaient ni le langage ni l’habit ; ils ignoraient aussi de quelle nation ils étaient, et, dans leur surprise, ils n’imaginaient pas d’où ils venaient. Trompés par l’uniformité de leur taille, ils les prirent d’abord pour des hommes, et, dans cette idée, ils leur livrèrent bataille. Mais ils reconnurent, par les morts restés en leur pouvoir après le combat, que c’étaient des femmes. Ils résolurent, dans un conseil tenu a ce sujet, de n’en plus tuer aucune ; mais de leur envoyer les plus jeunes d’entre eux en aussi grand nombre qu’ils conjecturaient qu’elles pouvaient être, avec ordre d’asseoir leur camp près de celui des Amazones, de faire les mêmes choses qu’ils leur verraient faire, de ne pas combattre quand même elles les attaqueraient, mais de prendre la fuite, et de s’approcher et de camper près d’elles lorsqu’elles cesseraient de les poursuivre. Les Scythes prirent cette résolution, parce qu’ils voulaient avoir des enfants de ces femmes belliqueuses.

CXII. Les jeunes gens suivirent ces ordres : les Amazones, ayant reconnu qu’ils n’étaient pas venus pour leur faire du mal, les laissèrent tranquilles. Cependant les deux camps s’approchaient tous les jours de plus en plus. Les jeunes Scythes n’avaient, comme les Amazones, que leurs armes et leurs chevaux, et vivaient, comme elles, de leur chasse et du butin qu’ils pouvaient enlever.

CXIII. Vers l’heure de midi, les Amazones s’éloignaient du camp, seules ou deux à deux, pour satisfaire aux besoins de la nature. Les Scythes, s’en étant aperçus, firent la même chose. Un d’entre eux s’approcha d’une de ces Amazones isolées, et celle-ci, loin de le repousser, lui accorda ses faveurs. Comme elle ne pouvait lui parler, parce qu’ils ne s’entendaient pas l’un et l’autre, elle lui dit par signes de revenir le lendemain au même endroit avec un de ses compagnons, et qu’elle amènerait aussi une de ses compagnes. Le jeune Scythe, de retour au camp, y raconta son aventure ; et le jour suivant il revint avec un autre Scythe au même endroit, où il trouva l’Amazone, qui l’attendait avec une de ses compagnes.

CXIV. Les autres jeunes gens, instruits de cette aventure, apprivoisèrent aussi le reste des Amazones ; et, ayant ensuite réuni les deux camps, ils demeurèrent ensemble, et chacun prit pour femme celle dont il avait eu d’abord les faveurs. Ces jeunes gens ne pouvaient apprendre la langue de leurs compagnes ; mais les Amazones apprirent celle de leurs maris ; et, lorsqu’ils commencèrent à s’entendre, les Scythes leur parlèrent ainsi : « Nous avons des parents, nous avons des biens ; menons une autre vie : réunissons-nous au reste des Scythes, et vivons avec eux. Nous n’aurons jamais d’autres femmes que vous. »

« Nous ne pourrions pas, répondirent les Amazones, demeurer avec les femmes de votre pays. Leurs coutûmes ne ressemblent en rien aux nôtres : nous tirons de l’arc, nous lançons le javelot, nous montons à cheval, et nous n’avons point appris les ouvrages propres à notre sexe. Vos femmes ne font rien de ce que nous venons de dire, et ne s’occupent qu’à des ouvrages de femmes. Elles ne quittent point leurs chariots[28], ne vont point à la chasse, ni même nulle part ailleurs. Nous ne pourrions par conséquent jamais nous accorder ensemble. Mais si vous voulez nous avoir pour femmes, et montrer de la justice, allez trouver vos pères, demandez-leur la partie de leurs biens qui vous appartient ; revenez après l’avoir reçue, et nous vivrons en notre particulier. »

CXV. Les jeunes Scythes, persuadés, firent ce que souhaitaient leurs femmes ; et, lorsqu’ils eurent recueilli la portion de leur patrimoine qui leur revenait, ils les rejoignirent. Alors elles leur parlèrent ainsi : « Après vous avoir privés de vos pères, et après les dégâts que nous avons faits sur vos terres, nous en craindrions les suites s’il nous fallait demeurer dans ce pays ; mais, puisque vous voulez bien nous prendre pour femmes, sortons-en tous d’un commun accord, et allons nous établir au delà du Tanaïs. »

CXVI. Les jeunes Scythes y consentirent. Ils passèrent le Tanaïs ; et, ayant marché trois jours à l’est, et autant depuis le Palus-Mæotis vers le nord, ils arrivèrent dans le pays qu’ils habitent encore maintenant, et où ils fixèrent leur demeure. De la vient que les femmes des Sauromates ont conservé leurs anciennes coutumes : elles montent à cheval, et vont à la chasse, tantôt seules et tantôt avec leurs maris. Elles les accompagnent aussi à la guerre, et portent les mêmes habits qu’eux.

CXVII. Les Sauromates font usage de la langue scythe ; mais, depuis leur origine, ils ne l’ont jamais parlée avec pureté, parce que les Amazones ne la savaient qu’imparfaitement. Quant aux mariages, ils ont réglé qu’une fille ne pourrait se marier qu’elle n’eût tué un ennemi[29]. Aussi y en a-t-il qui, ne pouvant accomplir la loi, meurent de vieillesse sans avoir été mariées.

CXVIII. Les ambassadeurs des Scythes, ayant été admis à l’assemblée des rois des nations dont nous venons de parler, apprirent à ces princes que Darius, après avoir entièrement subjugué l’autre continent (l’Asie), était passé dans le leur sur un pont de bateaux qu’il avait fait construire à l’endroit le plus étroit du Bosphore ; qu’il avait ensuite soumis les Thraces et traversé l’Ister sur un pont, à dessein de se rendre maître de leur pays. « Il ne serait pas juste, ajoutèrent-ils, que, gardant la neutralité, vous nous laissiez périr par votre négligence : marchons donc de concert au-devant de l’ennemi qui vient envahir notre patrie. Si vous nous refusez, et que nous nous trouvions pressés, nous quitterons le pays ; ou, si nous y restons, ce sera aux conditions que nous imposeront les Perses : car enfin que faire à cela, si vous ne voulez pas nous donner de secours ? Ne vous flattez pas que votre sort en soit meilleur, et que, contents de nous avoir subjugués, les Perses vous épargnent. Leur invasion ne vous regarde pas moins que nous. En voici une preuve à laquelle vous n’avez rien à opposer. Si les Perses n’avaient point d’autre intention que de venger l’assujettissement où nous les avons tenus précédemment, ils se seraient contentés de marcher contre nous, sans attaquer les autres peuples ; et par là ils auraient fait voir à tout le monde qu’ils n’en voulaient qu’aux Scythes. Mais à peine sont-ils entrés dans ce continent, qu’ils ont façonné au joug tous les peuples qui se sont rencontrés sur leur route, et déjà ils ont soumis les Thraces et les Gètes, nos voisins. »

CXIX. Le discours des ambassadeurs fini, ces princes délibérèrent sur leur proposition : les avis furent partagés. Les rois des Gélons, des Budins et des Sauromates promirent unanimement du secours aux Scythes ; mais ceux des Agathyrses, des Neures, des Androphages, des Mélanchlænes et des Taures leur firent cette réponse : « Si vous n’aviez pas fait les premiers une guerre injuste aux Perses, vos demandes nous paraîtraient équitables, et, pleins de déférence pour vous, nous ferions la même chose que vous. Mais vous avez envahi leur pays sans notre participation, vous l’avez tenu sous le joug aussi longtemps que le dieu l’a permis ; et aujourd’hui que le même dieu suscite les Perses contre vous, ils vous rendent la pareille. Pour nous, nous ne les offensâmes point alors, et nous ne serons pas aujourd’hui les premiers agresseurs. Si cependant ils viennent aussi attaquer notre pays, s’ils commencent des hostilités contre nous, nous saurons les repousser ; mais jusqu’à ce moment nous resterons tranquilles, car il nous paraît que les Perses n’en veulent qu’à ceux qui les ont insultés les premiers. »

CXX. Les Scythes, ayant appris par le rapport de leurs ambassadeurs qu’ils ne devaient pas compter sur le secours des princes leurs voisins, résolurent de ne point présenter de bataille aux Perses et de ne point les attaquer ouvertement, mais de céder peu à peu le terrain en se retirant toujours en avant, de combler les puits et les fontaines qu’ils trouveraient sur leur route, de détruire l’herbe, et pour cet effet de se partager en deux corps. On convint aussi que les Sauromates se rendraient dans les États de Scopasis ; que si les Perses tournaient de ce côté, ils se retireraient peu à peu droit au Tanaïs, le long du Palus-Mæotis, et que, lorsque l’ennemi retournerait sur ses pas, ils se mettraient alors à le poursuivre. Tel était le plan de défense que devait suivre cette partie des Scythes royaux.

Quant aux deux autres parties des Scythes royaux, il avait été décidé que la plus grande, sur laquelle régnait Idanthyrse, se joindrait à la troisième, dont était roi Taxacis, et que toutes les deux, réunies avec les Gélons et les Budins, auraient aussi une journée d’avance sur les Perses, qu’elles se retireraient peu à peu, et en exécutant les résolutions prises dans le conseil ; et surtout qu’elles attireraient les ennemis droit sur les terres de ceux qui avaient refusé leur alliance, afin de les forcer aussi à la guerre contre les Perses, et de leur faire prendre les armes malgré eux, puisqu’ils ne voulaient pas le faire de bonne volonté. Elles devaient ensuite retourner dans leur pays, et même attaquer l’ennemi, si, après en avoir délibéré, ce parti leur paraissait avantageux.

CXXI. Cette résolution prise, les Scythes allèrent au-devant de Darius, et se firent précéder par des coureurs, l’élite de la cavalerie. Ils avaient fait prendre les devants à leurs chariots, qui tenaient lieu de maisons à leurs femmes et à leurs enfants, et leur avaient donné ordre d’avancer toujours vers le nord. Ces chariots étaient accompagnés de leurs troupeaux, dont ils ne menaient avec eux que ce qui leur était nécessaire pour vivre.

CXXII. Tandis que les chariots avançaient vers le nord, les coureurs découvrirent les Perses environ à trois journées de l’Ister. Comme ils n’en étaient éloignés que d’une journée, ils campèrent dans cet endroit, et détruisirent toutes les productions de la terre. Les Perses ne les eurent pas plutôt aperçus, qu’ils les suivirent dans leur retraite. Ayant ensuite marché droit à une des trois parties des Scythes royaux, ils la poursuivirent à l’est jusqu’au Tanaïs. Les Scythes traversèrent le fleuve ; et les Perses, l’ayant passé après eux, ne cessèrent de les suivre que lorsque, après avoir parcouru le pays des Sauromates, ils furent arrivés dans celui des Budins.

CXXIII. Les Perses ne purent causer aucun dégât tout le temps qu’ils furent en Scythie et dans le pays des Sauromates, les habitants ayant détruit tout ce qui était dans les campagnes ; mais, quand ils eurent pénétré dans le pays des Budins, ils trouvèrent la ville de Gélonus, qui était bâtie en bois. Comme elle était entièrement déserte, et que les habitants en avaient tout emporté, ils y mirent le feu. Cela fait, ils allèrent en avant, marchant sur les traces de l’ennemi ; enfin, après avoir parcouru le pays des Budins, ils arrivèrent dans un désert par delà ces peuples, où l’on ne rencontre pas un seul homme. Ce désert a sept journées de chemin ; on trouve au-dessus le pays des Thyssagètes, d’où viennent quatre grandes rivières : le Lycus, l’Oarus, le Tanaïs et le Syrgis, qui se jettent dans le Palus-Mæotis après avoir arrosé les terres des Mæotes.

CXXIV. Darius, étant arrivé dans ce désert, s’arrêta sur les bords de l’Oarus, où il campa avec son armée. Il fit ensuite construire huit grands châteaux, a soixante stades ou environ l’un de l’autre, dont les ruines subsistent encore maintenant. Tandis qu’il s’occupait de ces ouvrages, les Scythes qu’il avait poursuivis firent le tour par le haut du pays, et retournèrent en Scythie. Comme ils avaient entièrement disparu, et qu’ils ne se montraient plus, il laissa ses châteaux imparfaits, et dirigea sa marche à l’occident, persuadé que ces Scythes formaient toute la nation, et qu’ils étaient sauvés de ce côté. Comme il marchait à grandes journées, il arriva en Scythie, où il rencontra[30] les deux corps d’armée des Scythes. Il ne les eut pas plutôt trouvés, qu’il se mit à les poursuivre ; mais ils avaient soin de se tenir toujours à une journée de lui.

CXXV. Ils s’enfuyaient, suivant les conventions faites entre eux, chez les peuples qui avaient refusé leur alliance ; et Darius les suivait sans relâche. Ils se jetèrent premièrement sur les terres des Mélanchlænes, qui furent alarmés à leur vue et à celle des Perses. De là ils attirèrent les Perses chez les Androphages, où, ayant semé le trouble et l’épouvante, ils les conduisirent chez les Neures, qui furent également effrayés ; enfin ils se sauvèrent du côté des Agathyrses. Mais ceux-ci, voyant leurs voisins alarmés prendre la fuite, envoyèrent aux Scythes un héraut avant qu’ils eussent mis le pied dans leur pays, afin de leur en interdire l’entrée, les menaçant de leur livrer bataille, en cas qu’ils y vinssent. Après ces menaces, les Agathyrses portèrent leurs forces sur leurs frontières, pour les en écarter.

Les Mélanchlænes, les Androphages et les Neures, voyant les Scytbes se jeter avec les Perses sur leurs terres, ne se mirent pas en devoir de les repousser. Saisis de crainte à cette vue, ils oublièrent leurs menaces, et s’enfuirent dans les déserts vers le nord. Quant aux Scythes, comme les Agathyrses leur interdisaient l’entrée de leur pays, ils ne cherchèrent plus à y pénétrer ; mais, au sortir de la Neuride, ils rentrèrent dans leur patrie, où les Perses les suivirent.

CXXVI. Darius, s’étant aperçu que les Scythes tenaient sans cesse la même conduite[31], envoya un cavalier à Idanthyrse, leur roi, avec ordre de lui parler en ces termes : « Ô le plus misérable des hommes, pourquoi fuis-tu toujours, lorsqu’il est en ton pouvoir de t’arrêter et de me livrer bataille, si tu te crois assez fort pour me résister ? Si, au contraire, tu le sens trop faible, cesse de fuir devant moi ; entre en conférence avec ton maître, et ne manque pas de lui apporter la terre et l’eau, comme un gage de ta soumission. »

CXXVII. « Roi des Perses, répondit Idanthyrse, voici l’état de mes affaires : la crainte ne m’a point fait prendre ci-devant la fuite, et maintenant je ne te fuis pas. Je ne fais actuellement que ce que j’avais coutume de faire aussi en temps de paix. Mais je vais te dire pourquoi je ne t’ai pas combattu sur-le-champ. Comme nous ne craignons ni qu’on prenne nos villes, puisque nous n’en avons point, ni qu’on fasse du dégât sur nos terres, puisqu’elles ne sont point cultivées, nous n’avons pas de motifs pour nous hâter de donner bataille. Si cependant tu veux absolument nous y forcer au plus tôt, nous avons les tombeaux de nos pères ; trouve-les, et essaye de les renverser : tu connaîtras alors si nous combattrons pour les défendre. Nous ne te livrerons pas bataille auparavant, à moins que quelque bonne raison ne nous y oblige. C’en est assez sur ce qui regarde le combat. Quant à mes maîtres, je n’en reconnais point d’autre que Jupiter, l’un de mes ancêtres, et Vesta, reine des Scythes. Au lieu de la terre et de l’eau, je t’enverrai des présents plus convenables. Quant à toi, qui te vantes d’être mon maître, c’est à toi de pleurer[32]. » Telle est la réponse des Scythes, que le héraut alla porter à Darius.

CXXVIII. Au seul nom de servitude, les rois des Scythes, irrités, firent partir les Scythes sur qui régnait Scopasis, avec les Sauromates qui servaient avec eux, pour aller conférer avec les Ioniens, à qui l’on avait confié la garde du pont de l’Ister. Quant aux Scythes qui restaient dans le pays, ils résolurent de ne plus forcer les Perses à courir de côté et d’autre, mais de les attaquer toutes les fois qu’ils prendraient leur repas. En conséquence, ayant observé le temps où ils le prenaient, ils exécutèrent ce qui avait été concerté entre eux. Dans ces attaques, la cavalerie des Scythes mettait toujours en fuite celle des Perses ; mais celle-ci en fuyant se repliait sur l’infanterie, qui ne manquait pas de la soutenir. Ainsi, lorsque les Scythes avaient fait reculer la cavalerie ennemie, la crainte des gens de pied les forçait aussitôt à se retirer. Ils ne laissaient pas néanmoins de recommencer de pareilles attaques pendant la nuit.

CXXIX. Ce qui est bien étonnant, c’est que le cri des ânes et la figure des mulets favorisaient les Perses, et étaient désavantageux aux Scythes quand ils attaquaient le camp de Darius. Il ne naît en effet, en Scythie, ni âne ni mulet, comme je l’ai dit plus haut ; et même on n’en voit pas un seul dans tout le pays, à cause du froid. Les ânes jetaient, par leurs cris, l’épouvante parmi la cavalerie des Scythes. Il arrivait souvent que celle-ci allait à la charge ; mais si, sur ces entrefaites, les chevaux les entendaient, ils dressaient les oreilles d’étonnement, et reculaient troublés, parce qu’ils n’étaient accoutumés ni aux cris ni à la figure de ces animaux. Mais c’était un faible avantage.

CXXX. Les Scythes, s’étant aperçus de l’embarras des Perses, eurent recours à cet artifice pour les faire rester plus longtemps en Scythie, et les tourmenter par l’extrême disette de toutes choses. Ils leur abandonnèrent quelques-uns de leurs troupeaux avec ceux qui les gardaient, et se retirèrent dans un autre canton. Les Perses se jetèrent sur ces troupeaux, et les enlevèrent.

CXXXI. Ce premier succès les encouragea, et fut suivi de plusieurs autres ; mais enfin Darius se trouva dans une extrême disette. Les rois des Scythes, en étant instruits, lui envoyèrent un héraut avec des présents, qui consistaient en un oiseau, un rat, une grenouille et cinq flèches. Les Perses demandèrent à l’envoyé ce que signifiait ces présents. Il répondit qu’on l’avait seulement chargé de les offrir, et de s’en retourner aussitôt après ; qu’il les exhortait cependant, s’ils avaient de la sagacité, à tâcher d’en pénétrer le sens.

CXXXII. Dans un conseil tenu à ce sujet, Darius prétendait que les Scythes lui donnaient la terre et l’eau, comme un gage de leur soumission. Il le conjecturait sur ce que le rat naît dans la terre, et se nourrit de blé ainsi que l’homme ; que la grenouille s’engendre dans l’eau ; que l’oiseau a beaucoup de rapport au cheval, et qu’enfin les Scythes, en lui donnant des flèches, lui livraient leurs forces. Tel fut le sentiment de Darius. Mais Gobryas, l’un des sept qui avaient détrôné le mage, fut d’un autre avis. « Perses, leur dit-il, ces présents signifient que, si vous ne vous envolez pas dans les airs comme des oiseaux, ou si vous ne vous cachez pas sous terre comme des rats, ou si vous ne sautez pas dans les marais comme des grenouilles, vous ne reverrez jamais votre patrie, mais que vous périrez par ces flèches. » C’est ainsi que les Perses interprétèrent ces présents.

CXXXIII. La partie des Scythes à qui l’on avait précédemment confié la garde des environs du Palus-Mæotis, et qui venait de recevoir l’ordre d’aller sur les bords de l’Ister pour s’aboucher avec les Ioniens, ne fut pas plutôt arrivée au pont que ceux-ci avaient jeté sur cette rivière, qu’ils leur parlèrent en ces termes : « Ioniens, nous venons vous apporter la liberté, supposé toutefois que vous vouliez nous écouter. Nous avons en effet appris que Darius vous a enjoint de garder ce pont durant soixante jours seulement, et que s’il n’était pas de retour dans cet intervalle, vous seriez les maîtres de vous retirer dans votre patrie. En exécutant cet ordre, il n’aura rien à vous reprocher, et nous n’aurons aucun sujet de plainte contre vous. Puisque vous êtes demeurés le nombre de jours prescrit, que ne retournez-vous dans votre pays ? » Les Ioniens ayant promis de le faire, les Scythes se retirèrent en diligence.

CXXXIV. Après l’envoi des présents, le reste des Scythes se mit en ordre de bataille vis-à-vis des Perses, tant l’infanterie que la cavalerie, comme s’ils avaient voulu en venir aux mains. Mais, tandis qu’ils étaient ainsi rangés en bataille, un lièvre se leva entre les deux armées. Ils ne l’eurent pas plutôt aperçu, qu’ils le poursuivirent en jetant de grands cris. Darius demanda quelle était la cause de ce tumulte ; et, sur ce qu’on lui répondit que les Scythes couraient après un lièvre, il dit à ceux d’entre les Perses avec qui il avait coutume de s’entretenir : « Ces hommes-ci ont pour nous un grand mépris. L’interprétation qu’a donnée Gobryas de leurs présents me paraît actuellement juste. Mais, puisque son sentiment me semble vrai, je pense qu’il nous faut un bon conseil pour sortir sains et saufs de ce pas dangereux. — Seigneur, répondit Gobryas, je ne connaissais guère la pauvreté de ces peuples que par ce qu’en publiait la renommée ; mais depuis notre arrivée je la connais mieux, en voyant de quelle manière ils se jouent de nous. Ainsi je suis d’avis qu’aussitôt que la nuit sera venue, on allume des feux dans le camp, selon notre coutume, et qu’après avoir engagé par des propos trompeurs la partie de l’armée la moins propre aux fatigues à y rester, et qu’après avoir attaché ici tous les ânes, nous partions avant que les Scythes aillent droit à l’Ister pour en rompre le pont, et avant que les Ioniens prennent une résolution capable de nous faire périr. »

CXXXV. Darius suivit le conseil de Gobryas. Dès que la nuit fut venue, il laissa dans le camp les malades avec ceux qu’il se souciait le moins de perdre. Il y fit aussi attacher tous les ânes, afin que leurs cris se fissent entendre. Quant aux hommes, il les y laissait sous prétexte de garder le camp, tandis qu’avec la fleur de ses troupes il irait en personne attaquer l’ennemi, mais, en effet, parce qu’ils étaient faibles ou malades. Ayant persuadé ces malheureux, il fit allumer des feux, et marcha en grande diligence vers l’Ister. Les ânes, se voyant dans une espèce de solitude, se mirent à braire beaucoup plus fort qu’auparavant. Les Scythes, entendant leurs cris, crurent les Perses toujours dans leur camp.

CXXXVI. Quand le jour parut, les soldats que Darius avait abandonnés, se voyant trahis, tendirent les mains aux Scythes, et leur dirent tout ce que leur situation put leur suggérer. Là-dessus les deux parties des Scythes, s’étant réunies promptement à la troisième, coururent après les Perses droit à l’Ister, avec les Sauromates, les Budins et les Gélons. Mais comme la plus grande partie de l’armée perse consistait en infanterie, et qu’elle ne savait pas les chemins, parce qu’il n’y en avait pas de tracés, et qu’au contraire les Scythes étaient à cheval, et qu’ils connaissaient la route la plus courte, ils ne purent se rencontrer. Les Scythes arrivèrent au pont de l’Ister longtemps avant les Perses ; et, sachant qu’ils n’étaient point encore venus, ils s’adressèrent ainsi aux Ioniens, qui étaient sur leurs vaisseaux :

« Ioniens, le terme qui vous a été prescrit est passé ; vous avez tort de rester plus longtemps. Si la crainte vous a retenus jusqu’à présent en ces lieux, rompez maintenant le pont, retirez-vous promptement, et, flattés d’avoir recouvré votre liberté, rendez-en grâces aux dieux et aux Scythes. Quant à celui qui était auparavant votre maître, nous allons le traiter de manière qu’il ne fera plus la guerre à personne. »

CXXXVII. L’affaire mise en délibération, Miltiade d’Athènes, qui était commandant, et tyran de la Chersonèse de l’Hellespont, fut d’avis de suivre le conseil des Scythes, et de rendre la liberté à l’Ionie ; mais Histiée, tyran de Milet, s’y opposa. Il représenta qu’ils ne régnaient dans leurs villes que par Darius ; que si la puissance de ce prince était détruite, ils perdraient leur autorité, et que lui-même ne pourrait plus conserver la sienne dans Milet, ni les autres la leur dans leurs États, les villes préférant toutes la démocratie à la tyrannie. Tous ceux qui avaient d’abord été de l’avis de Miltiade revinrent aussitôt à celui d’Histiée.

CXXXVIII. Ceux qui furent de cette opinion étaient en grande estime auprès du roi. Parmi les tyrans de l’Hellespont, il y avait Daphnis d’Abydos, Hippoclus de Lampsaque, Hérophante de Parium, Métrodore de Proconnèse, Aristagoras de Cyzique, Ariston de Byzance ; ceux de l’Ionie étaient Strattis de Chios, Æacès de Samos, Léodamas de Phocée, Histiée de Milet, qui fut d’un avis contraire à celui de Miltiade. Aristagoras de Cyme fut le seul homme considérable qui assistait à ce conseil, du côté des Éoliens.

CXXXIX. Le sentiment d’Histiée ayant été approuvé, on ajouta qu’on romprait, de la longueur de la portée d’un trait, l’extrémité du pont du côté de la Scythie, afin de montrer aux Scythes qu’on voulait, en quelque sorte, les obliger, quoique dans le fond on n’en fît rien, et de crainte que les Scythes ne voulussent, malgré eux, passer l’Ister sur le pont. Il fut aussi réglé qu’on leur enverrait dire qu’en rompant la partie du pont qui aboutissait à leur pays, on avait dessein de leur donner une entière satisfaction. Après quoi Histiée répondit aux Scythes, au nom du conseil :

« Scythes, votre avis est salutaire, et vous nous pressez fort à propos. Comme vous nous montrez la vraie route que nous devons suivre, nous vous ferons voir aussi que nous sommes disposés à vous servir : nous rompons en effet le pont, comme vous le voyez, et nous nous porterons avec ardeur à recouvrer notre liberté. Pour vous, pendant que nous sommes occupés à détruire ce pont, il est à propos que vous alliez chercher les Perses, et qu’après les avoir trouvés, vous nous vengiez, en vous vengeant vous-mêmes comme il convient. »

CXL. Les Scythes, se fiant pour la seconde fois aux Ioniens, rebroussèrent chemin pour aller chercher les Perses ; mais ils prirent une autre route, et les manquèrent. Ce fut leur faute, puisqu’ils avaient détruit les foins, et bouché les fontaines de ce côté. Sans ce dégât, il leur aurait été aisé de trouver les Perses, s’ils l’eussent voulu. Le parti qu’ils avaient cru le plus avantageux fut alors la cause de leur méprise. Ils cherchèrent l’ennemi dans les cantons de la Scythie où il y avait de l’eau et des fourrages pour les chevaux, persuadés qu’il s’enfuyait de ce côté. Mais les Perses suivaient l’ancienne route qu’ils avaient observée ; et cependant ils eurent bien de la peine à gagner l’endroit où ils avaient traversé le fleuve. Y étant arrivés de nuit, et trouvant le pont rompu, ils craignirent que les Ioniens ne les eussent abandonnés.

CXLI. Darius avait dans son armée un Égyptien d’une voix extrêmement sonore ; il lui commanda de se tenir sur les bords de l’Ister, et d’appeler Histiée de Milet. Aux premiers cris de l’Égyptien, Histiée mit sur-le-champ tous les vaisseaux en état de passer l’armée, et rétablit le pont.

CXLII. Les Perses échappèrent par ce moyen ; et les Scythes, qui les cherchaient, les manquèrent pour la seconde fois. C’est à cette occasion que ceux-ci disent des Ioniens qu’à les considérer comme libres, ce sont les plus vils et les plus lâches de tous les hommes ; et que si on les envisage comme esclaves, ce sont les esclaves les plus attachés à leurs maîtres, et les moins capables de s’enfuir. Tels sont les traits que lancent les Scythes contre les Ioniens.

CXLIII. Darius traversa la Thrace, et arriva à Sestos dans la Chersonèse, où il s’embarqua pour passer en Asie. Il nomma Mégabyse, Perse de naissance, général des troupes qu’il laissait en Europe. Le discours que tint un jour ce prince, en présence de toute sa cour, est bien honorable pour ce seigneur. Comme il se disposait à manger des grenades, à la première qu’il ouvrit, Artabane, son frère, lui demanda quelle chose il désirerait avoir en aussi grande quantité qu’il y avait de grains dans cette grenade. Darius répondit qu’il aimerait mieux avoir autant de Mégabyses que de voir la Grèce sous son obéissance. Tel fut le témoignage honorable que lui rendit ce prince parmi les Perses ; mais alors il lui donna des marques de sa confiance, en le laissant en Europe avec quatre-vingt mille hommes sous ses ordres.

CXLIV. Un mot de ce Mégabyse a rendu son nom immortel parmi les habitants de l’Hellespont. Étant à Byzance, il apprit que les Chalcédoniens avaient bâti leur ville dix-sept ans avant que les Byzantins eussent fondé la leur. Là-dessus, il dit qu’ils étaient sans doute alors aveugles, puisque, sans cela, ils n’auraient pas choisi pour leur ville une situation désagréable, lorsqu’il s’en présentait une plus belle. Ce général subjugua, avec les troupes que lui avait laissées Darius, tous les peuples de l’Hellespont qui n’étaient pas les amis des Mèdes.

CXLV. Il y eut, vers le même temps, une expédition considérable en Libye, dont je dirai le sujet ; mais il est à propos de raconter auparavant quelques faits nécessaires pour le bien entendre.

Les descendants des Argonautes ayant été chassés de l’île de Lemnos par les Pélasges, qui avaient enlevé de Brauron les femmes des Athéniens, firent voile à Lacédémone. Ils campèrent sur le mont Taygète, où ils allumèrent du feu. Les Lacédémoniens, les ayant aperçus, leur envoyèrent demander qui ils étaient, et d’où ils venaient. Ils répondirent qu’ils étaient Minyens, et les descendants de ces héros qui s’étaient embarqués sur le navire Argo, et qui étaient abordés à Lemnos, où ils leur avaient donné naissance. Sur ce rapport de l’origine des Minyens, les Lacédémoniens envoyèrent une seconde fois leur demander à quel dessein ils venaient dans leur pays, et par quelle raison ils avaient allumé du feu. Les Minyens répondirent qu’ayant été chassés par les Pélasges, ils venaient chez leurs pères, comme cela était juste, et qu’ils priaient les Lacédémoniens de les recevoir chez eux, et de leur faire part non-seulement de leurs terres, mais encore des honneurs et des dignités de l’État. Les Lacédémoniens furent d’avis de les recevoir aux conditions qu’ils proposaient. Ce qui les y détermina principalement fut que les Tyndarides (Castor et Pollux) avaient été de l’expédition des Argonautes. Ils reçurent donc les Minyens, leur donnèrent des terres, et les distribuèrent parmi leurs tribus. Ceux-ci se marièrent aussitôt, et donnèrent à d’autres les femmes qu’ils avaient amenées de Lemnos.

CXLVI. Peu de temps après, les Minyens montrèrent tout à coup leur insolence, en voulant avoir part à la royauté, et en faisant plusieurs autres actions contraires aux lois. Les Lacédémoniens résolurent de les faire mourir ; en conséquence, ils furent arrêtés et mis en prison. À Lacédémone, les exécutions se font la nuit, et jamais de jour. Lors donc qu’on était sur le point de les faire mourir, leurs femmes, qui étaient Spartiates et filles des premiers de la ville, demandèrent la permission d’entrer dans la prison, pour parler à leurs maris. Comme on ne les soupçonnait d’aucun artifice, cette permission leur fut accordée. Elles ne furent pas plutôt entrées, qu’elles donnèrent leurs habits à leurs maris, et se revêtirent des leurs. Les Minyens, ayant pris les habits de leurs femmes, sortirent à la faveur de ce déguisement, et, s’étant échappés de la sorte, ils retournèrent au mont Taygète.

CXLVII. Vers ce même temps, Théras partit de Lacédémone pour aller fonder une colonie. Autésion, son père, était fils de Tisamène, petit-fils de Thersandre, et arrière-petit-fils de Polynice[33]. Il était de la race de Cadmus, et oncle maternel d’Eurysthène et de Proclès, tous deux fils d’Aristodémus. Comme ceux-ci étaient encore enfants, il eut, pendant leur minorité, la régence du royaume. Mais, quand ils furent devenus grands, ils gouvernèrent par eux-mêmes. Théras, affligé d’obéir, après avoir goûté les douceurs du commandement, déclara qu’il ne resterait point à Lacédémone, et qu’il s’embarquerait pour aller joindre ses parents.

Les descendants de Membliarès, fils de Pœciles, Phénicien, demeuraient dans l’île qu’on nomme aujourd’hui Théra, et qui s’appelait autrefois Calliste. Cadmus, fils d’Agenor, était abordé à cette île en cherchant Europe ; et, soit que le pays lui plût, ou par quelque autre raison, il y laissa plusieurs Phéniciens avec Membliarès, l’un de ses parents. Ils l’habitèrent pendant huit générations avant que Théras vînt de Lacédémone dans cette île, alors connue sous le nom de Calliste.

CXLVIII. Théras partit de Sparte pour cette île avec grand nombre de Lacédémoniens qu’on tira des tribus. Son intention n’était pas d’en chasser les anciens habitants, mais d’y demeurer avec eux dans l’union la plus étroite. Les Lacédémoniens persistaient toujours dans la résolution de faire mourir les Minyens, qui, après s’être échappés des prisons, étaient campés sur le mont Taygète. Théras sollicita leur grâce, et s’engagea à les faire sortir du pays. Elle lui fut accordée ; et, ayant mis à la voile avec trois vaisseaux à trente rames, il se rendit chez les descendants de Membliarès. Il n’emmena avec lui qu’une petite partie des Minyens ; les autres, en beaucoup plus grand nombre, chassèrent les Paroréates et les Caucons de leur pays ; et, s’étant partagés en six corps, ils y bâtirent six villes : Lépréum, Macistos, Phrixes, Pyrgos, Épium et Nudium, qui ont été la plupart détruites de mon temps par les Éléens. Quant à l’île de Calliste, elle s’appela Théra, du nom de son fondateur.

CXLIX. Son fils refusant de s’embarquer avec lui, Théras dit qu’il le laisserait comme une brebis parmi les loups. Ce propos fit donner à ce jeune homme le nom d’Oiolycus[34], qui prévalut sur celui qu’il avait auparavant. Oiolycus eut un fils appelé Égée. Les Égides, tribu considérable à Sparte, tirent de lui leur nom. Ceux de cette tribu, voyant qu’ils ne pouvaient conserver d’enfants, bâtirent, sur la réponse d’un oracle, un temple aux Furies de Laïus et d’Œdipe ; et, depuis ce temps, ils ne perdirent plus leurs enfants. Pareille chose arriva dans l’île de Théra à leurs descendants.

CL. Jusqu’ici les Lacédémoniens s’accordent avec les habitants de Théra ; mais ceux-ci sont les seuls qui racontent la suite de la manière que je vais dire.

Grinus, fils d’Æsanius, descendant de ce Théras, et roi de l’île de Théra, alla à Delphes pour y offrir une hécatombe. Il était accompagné de plusieurs habitants de cette île, et entre autres de Battus, fils de Polymneste, de la race d’Euphémus, l’un des Minyens. Ce prince consultant l’oracle sur quelque chose, la Pythie lui répondit de fonder une ville en Libye. « Roi Apollon, répliqua Grinus, je suis vieux et courbé sous le poids des ans : chargez plutôt de cette entreprise quelqu’un de ces jeunes gens qui sont venus avec moi ; » et, en disant cela, il montrait Battus. Les Théréens, de retour dans leur île, n’eurent aucun égard pour la réponse de l’oracle, ne sachant point où était la Libye, et n’osant pas envoyer une colonie dans une pareille incertitude.

CLI. On fut ensuite sept ans à Théra sans qu’il y plût, et tous les arbres y périrent de sécheresse, excepté un seul. Les Théréens ayant consulté l’oracle, la Pythie leur reprocha de n’avoir point envoyé en Libye la colonie qu’elle leur avait ordonné d’y envoyer. Comme ils ne voyaient pas de remèdes à leurs maux, ils députèrent en Crète, pour s’informer s’il n’y avait pas quelque Crétois, ou quelque étranger qui eût voyagé en Libye. Leurs envoyés parcoururent l’île, et, étant arrivés à la ville d’Itanos, ils y firent connaissance avec un teinturier en pourpre, nommé Corobius, qui leur dit qu’il avait été poussé par un vent violent à l’île de Platée en Libye. Une récompense qu’ils lui donnèrent le détermina à les accompagner à Théra. On ne fit partir d’abord qu’un petit nombre de citoyens pour examiner les lieux. Corobius leur servit de guide. Lorsqu’il les eut conduits à l’île de Platée, ils l’y laissèrent avec des vivres pour quelques mois, et, s’étant remis en mer, ils vinrent en diligence faire leur rapport aux Théréens au sujet de cette île.

CLII. Comme ils furent plus longtemps absents qu’ils n’en étaient convenus, Corobius se trouva dans une très-grande disette. Mais un vaisseau de Samos qui allait en Égypte, et dont le patron s’appelait Colæus, étant abordé à Platée, les Samiens apprirent de Corobius quelle était sa situation. Ils lui laissèrent des vivres pour un an ; et, comme ils désiraient passionnément de se rendre en Égypte, ils remirent à la voile par un vent d’est. Mais, ce vent ne discontinuant point, ils passèrent les colonnes d’Hercule, et arrivèrent à Tartessus, sous la conduite de quelque dieu. Comme ce port n’avait point été jusqu’alors fréquenté, ils firent, à leur retour, le plus grand profit sur leurs marchandises qu’aucun Grec que nous connaissions ait jamais fait, si du moins l’on excepte Sostrate d’Égine, fils de Léodamas, avec qui personne ne peut entrer en comparaison. Les Samiens ayant mis à part six talents[35], qui étaient la dixième de leur gain, en firent faire un vase d’airain en forme de cratère argolique, autour duquel on voit des têtes de griffons l’une vis-à-vis de l’autre. Ils en firent présent au temple de Junon (à Samos), où il est soutenu par trois colosses d’airain, de sept coudées de haut, appuyés sur les genoux. L’action de Colæus fut le principe de la grande amitié que les Cyrénéens et les Théréens ont contractée avec les Samiens.

CLIII. Les Théréens, ayant laissé Corobius dans l’île, dirent, à leur retour à Théra, qu’ils avaient commencé une habitation dans une île attenante à la Libye. Là-dessus il fut résolu que de tous leurs cantons, qui étaient au nombre de sept, on enverrait des hommes, que les frères tireraient au sort, et que Battus serait leur chef et leur roi. En conséquence de cette résolution, on envoya à Platée deux vaisseaux de cinquante rames chacun. Telle est la manière dont les Théréens racontent cette histoire.

CLIV. Les Cyrénéens sont d’accord avec eux en tout, excepté en ce qui concerne Battus. Voici de quelle manière ils le rapportent. Étéarque, roi de la ville d’Axus, en Crète, ayant perdu sa femme, dont il avait une fille nommée Phronime, en épousa une autre, qui ne fut pas plutôt entrée dans sa maison, qu’elle fit voir par ses actions qu’elle était une vraie marâtre. Il n’y eut rien en effet qu’elle n’imaginât pour faire maltraiter cette princesse ; enfin elle l’accusa de s’être abandonnée à un homme, et parvint à le faire croire à son mari.

Etéarque, persuadé par cette femme, se porta contre sa fille à une action odieuse. Il y avait alors à Axus un marchand de Théra, nommé Thémison. Ce prince le manda, et, ayant contracté avec lui l’hospitalité, il lui fit promettre avec serment de lui prêter son ministère dans toutes les choses où il aurait besoin de lui. Le serment exigé, il lui remit sa fille entre les mains, et lui dit de l’emmener, et de la jeter dans la mer. Thémison, fâché qu’on lui eût fait faire un serment pour le tromper, renonça à l’amitié d’Etéarque. Il remit à la voile avec la princesse ; et, quand il fut en pleine mer, il l’attacha avec des cordes, et, pour s’acquitter de son serment, il la descendit dans la mer ; mais il l’en retira, et la mena dans l’île de Théra.

CLV. Lorsqu’elle y fut arrivée, Polymnestus, homme distingué, la prit pour concubine. Il en eut, au bout d’un certain temps, un fils qui bégayait et grasseyait. Cet enfant fut appelé Battus, suivant les Théréens et les Cyrénéens ; mais je pense qu’il eut un autre nom, et qu’après son arrivée en Libye il fut ainsi surnommé, tant à cause de la réponse qu’il avait reçue de l’oracle de Delphes, que par rapporta sa dignité : car Battus signifie roi dans la langue des Libyens ; et ce fut, à mon avis, par cette raison que la Pythie, sachant qu’il devait régner en Libye, lui donna dans sa réponse un nom libyen. En effet, lorsqu’il fut parvenu à l’âge viril, étant allé à Delphes pour consulter l’oracle sur le défaut de sa langue, la Pythie lui répondit : « Battus, tu viens ici au sujet de ta voix : mais Apollon t’ordonne d’établir une colonie dans la Libye, féconde en bêtes à laine. » C’est comme si elle eût dit en grec : « Ô roi, tu viens au sujet de ta voix. » Battus lui répondit : « Roi, je suis venu vous consulter sur le défaut de ma langue ; mais vous me commandez des choses impossibles, en m’envoyant établir une colonie en Libye. Avec quelles troupes, avec quelles forces puis-je exécuter un tel projet ? » Malgré ces raisons, il ne put engager la Pythie à lui parler autrement. Voyant donc que l’oracle persistait dans sa réponse, il quitta Delphes, et retourna à Théra.

CLVI. Mais dans la suite il lui arriva beaucoup de malheurs, ainsi qu’aux autres habitants de l’île[36]. Comme ils en ignoraient la cause, ils envoyèrent à Delphes consulter l’oracle sur leurs maux actuels. La Pythie leur répondit qu’ils seraient plus heureux s’ils fondaient, avec Battus, la ville de Cyrène en Libye. Sur cette réponse, ils firent partir Battus avec deux vaisseaux à cinquante rames. Battus et ceux qui l’accompagnaient, forcés par la nécessité, firent voile en Libye ; mais ils revinrent à l’île de Théra. Les Théréens les attaquèrent lorsqu’ils voulurent descendre à terre, et, ne leur permettant point d’aborder, ils leur ordonnèrent de retourner à l’endroit d’où ils venaient. Contraints d’obéir, ils reprirent la même route, et s’établirent dans une île attenante à Libye. Cette île, comme il a été dit ci-dessus, s’appelle Platée : on assure qu’elle est de la grandeur de la ville actuelle des Cyrénéens.

CLVII. Les Théréens restèrent deux ans dans l’île de Platée ; mais comme rien ne leur prospérait, ils y laissèrent l’un d’entre eux, et le reste se rembarqua pour aller à Delphes. Quand ils y furent arrivés, ils dirent à la Pythie qu’ils s’étaient établis en Libye, et que cependant ils n’en étaient pas plus heureux. La Pythie leur répondit : « J’admire ton habileté ; tu n’as jamais été en Libye, et tu prétends connaître ce pays mieux que moi, qui y ai été. » Sur cette réponse, Battus retourna avec ceux de sa suite : car le dieu ne les tenait pas quittes de la colonie, qu’ils n’eussent été dans la Libye même. De retour à Platée, ils prirent celui d’entre eux qu’ils y avaient laissé, et s’établirent dans la Libye, vis-à-vis de l’île, à Aziris, lieu charmant, environné de deux côtés par des collines agréables couvertes d’arbres, et, d’un autre côté, arrosé par une rivière.

CLVIII. Ils demeurèrent six années à Aziris ; mais la septième ils se laissèrent persuader d’en sortir, sur les vives instances des Libyens, et sur la promesse qu’ils leur tirent de les mener dans un meilleur canton. Les Libyens, leur ayant fait quitter cette habitation, les conduisirent vers le couchant ; et, de crainte qu’en passant par le plus beau des pays les Grecs ne s’en aperçussent, ils proportionnèrent tellement leur marche à la durée du jour, qu’ils le leur firent traverser pendant la nuit. Ce beau pays s’appelle Irasa. Quand ils les eurent conduits à une fontaine qu’on prétend consacrée à Apollon : « Grecs, leur dirent-ils, la commodité du lieu vous invite à fixer ici votre demeure : le ciel y est ouvert pour vous donner les pluies qui rendront vos terres fécondes. »

CLIX. Sous Battus, le fondateur, dont le règne fut de quarante ans, et sous Arcésilas son fils, qui en régna seize, les Cyrénéens ne se trouvèrent pas en plus grand nombre qu’au commencement de la colonie. Mais sous Battus, leur troisième roi, surnommé l’Heureux, la Pythie, par ses oracles, excita tous les Grecs à s’embarquer pour aller habiter la Libye avec les Cyrénéens, qui les invitaient à venir partager leurs terres. Cet oracle était conçu en ces termes : « Celui qui n’ira dans la fertile Libye qu’après le partage des terres aura un jour sujet de s’en repentir. » Les Grecs, s’étant rendus à Cyrène en grand nombre, s’emparèrent d’un canton considérable. Les Libyens leurs voisins, et Adicran leur roi, se voyant insultés et dépouillés de leurs terres par les Cyrénéens, eurent recours à Apriès, roi d’Égypte, et se soumirent à lui. Ce prince envoya contre Cyrène des forces considérables. Les Cyrénéens s’étant rangés en bataille à Irasa, et près de la fontaine de Thesté, en vinrent aux mains, et les défirent. Les Égyptiens, qui ne s’étaient pas auparavant essayés dans les combats contre les Grecs, les méprisaient ; mais ils furent tellement battus, qu’il n’en retourna en Égypte qu’un très-petit nombre. Le peuple fut, à ce sujet, si irrité contre Apriès, qu’il se révolta.

CLX. Arcésilas, fils de Battus, régna après son père. Ce prince eut, aussitôt après son avènement au trône, quelques différends avec ses frères ; mais enfin ils quittèrent le pays, et passèrent dans un autre canton de la Libye. Ayant délibéré entre eux sur ce qu’ils avaient à faire, ils bâtirent une ville qu’ils appelèrent Barcé, nom qu’elle porte encore aujourd’hui. Pendant qu’ils étaient occupés à la construire, ils soulevèrent les Libyens contre les Cyrénéens. Arcésilas marcha contre les révoltés, et contre ceux des Libyens qui les avaient reçus. Les Libyens, qui le redoutaient, s’enfuirent chez les Libyens orientaux. Arcésilas les poursuivit ; et, les ayant atteints à Leucon en Libye, ils résolurent de lui livrer bataille. On en vint aux mains, et la victoire se déclara tellement en leur faveur, qu’il demeura sur la place, du côté des Cyrénéens, sept mille hommes pesamment armés. Après cet échec, Arcésilas tomba malade ; et, ayant pris médecine, il fut étranglé par son frère Léarque. Mais Éryxo, appelant la ruse à son secours, fit périr le meurtrier de son mari.

CLXI. Son fils Battus lui succéda : il était boiteux, et ne se tenait pas ferme sur ses pieds. Les Cyrénéens, extrêmement affligés de leurs pertes, envoyèrent à Delphes demander à l’oracle quelle forme de gouvernement ils devaient établir pour vivre plus heureux. La Pythie leur ordonna de faire venir de Mantinée, en Arcadie, quelqu’un qui pût rétablir parmi eux la paix et la concorde. Les Cyrénéens s’étant adressés aux Mantinéens, ceux-ci leur donnèrent un homme des plus estimés de leur ville, nommé Démonax, qui se rendit avec eux à Cyrène. Lorsqu’il se fut instruit de l’état des affaires, il partagea les Cyrénéens en trois tribus, dont une comprenait les Théréens et leurs voisins, l’autre les Péloponnésiens et les Crétois, et la troisième tous les insulaires. Enfin, on mit en réserve, pour Battus, de certaines portions de terre avec les sacrificatures, et on rendit au peuple toutes les autres prérogatives dont les rois avaient joui jusqu’alors.

CLXII. Ces règlements subsistèrent sous le règne de Battus ; mais, sous celui de son fis, il s’éleva de grands troubles au sujet des honneurs. En effet, Arcésilas, fils de Battus le boiteux et de Phérétime, déclara qu’il ne souffrirait point que les lois de Démonax subsistassent plus longtemps, et redemanda les prérogatives dont avaient joui ses ancêtres. Arcésilas excita des troubles à ce sujet ; mais, son parti ayant eu du dessous, il s’enfuit à Samos, et Phérétime, sa mère, à Salamine en Cypre.

Salamine était, en ce temps-là, gouvernée par Évelthon, qui consacra à Delphes un très-bel encensoir, qu’on voit dans le trésor des Corinthiens. Phérétime, étant arrivée à la cour d’Évelthon, lui demanda des troupes pour se rétablir à Cyrène, elle et son fils. Mais ce prince lui donnait plus volontiers toute autre chose qu’une armée. Phérétime acceptait ses présents, et les trouvait très-beaux ; mais elle ajoutait qu’il lui serait beaucoup plus honorable de lui accorder des troupes. Comme elle faisait toujours la même réponse à chaque présent, Évelthon lui accorda enfin un fuseau d’or, avec une quenouille revêtue de laine, et lui fit dire que l’on faisait aux femmes de pareils présents, mais qu’on ne leur donnait pas une armée.

CLXIII. Pendant ce temps-là, Arcésilas, faisant espérer le partage des terres, assembla à Samos, où il était, une armée nombreuse. Lorsqu’elle fut levée, il alla à Delphes consulter l’oracle sur son retour. La Pythie lui répondit : « Apollon accorde à ta famille la domination de Cyrène pour quatre Battus et quatre Arcésilas, c’est-à-dire pour huit générations ; mais il t’exhorte à ne rien tenter de plus. Quant à toi, Arcésilas, il le conseille de rester tranquille quand tu seras de retour dans ta patrie. Si tu trouves un fourneau plein de vases de terre, garde-toi bien de les faire cuire, remets-les plutôt à l’air ; et si tu mets le feu au fourneau, n’entre pas dans l’endroit environné d’eau ; autrement tu périras toi-même avec le plus beau des taureaux. »

CLXIV. Arcésilas retourna à Cyrène avec les troupes qu’il avait levées à Samos. Lorsqu’il eut recouvré ses États, il fit faire, sans aucun égard pour l’oracle, le procès à ceux qui s’étaient soulevés contre lui, et qui l’avaient obligé à prendre la fuite. Les uns sortirent de leur patrie pour n’y jamais revenir ; d’autres, ayant été arrêtés, furent envoyés en Cypre pour y être punis de mort ; mais les Cnidiens, chez qui ils abordèrent, les délivrèrent, et les envoyèrent à l’île de Théra. Quelques autres, enfin, se réfugièrent dans une grande tour qui appartenait à un particulier nommé Aglomachus. Arcésilas, ayant fait entasser du bois à l’entour, y mit le feu, et la brûla. Ce crime commis, il reconnut le sens de l’oracle, qui lui avait défendu, par l’organe de la Pythie, de faire cuire les vases de terre qu’il trouverait dans le fourneau. Dans la crainte donc d’être tué, suivant la prédiction de l’oracle, il s’éloigna volontairement de Cyrène, s’imaginant que cette ville était la place entourée d’eau de tous côtés que la Pythie lui avait recommandé d’éviter. Il avait épousé une de ses parentes, fille d’Alazir, roi des Barcéens. Il se réfugia chez ce prince ; mais des Barcéens et quelques fugitifs de Cyrène, l’ayant aperçu dans la place publique, le tuèrent, et avec lui Alazir son beau-père. Ce fut ainsi qu’Arcésilas remplit sa destinée, et qu’il périt pour avoir désobéi à l’oracle, volontairement ou involontairement.

CLXV. Tandis qu’Arcésilas travaillait dans Barcé à son propre malheur, Phérétime sa mère jouissait à Cyrène des honneurs de son fils ; et, entre autres prérogatives, elle assistait aux délibérations du sénat. Mais, dès qu’elle eut connaissance qu’il avait été tué en cette ville, elle s’enfuit en Égypte, parce qu’Arcésilas avait autrefois rendu quelques services à Cambyse, fils de Cyrus, en lui livrant Cyrène et en lui payant tribut. Arrivée dans ce pays, elle supplia Aryandès de la venger, sous prétexte que son fils n’avait été assassiné que parce qu’il favorisait le parti des Mèdes.

CLXVI. Aryandès avait été établi gouverneur d’Égypte par Cambyse. Dans la suite, il fut puni de mort, pour avoir voulu s’égaler en quelque sorte à Darius. Ayant en effet appris et ayant vu par lui-même que ce prince avait envie de laisser, pour monument de son règne, quelque chose que les autres rois n’eussent point encore exécuté, il marcha sur ses traces jusqu’à ce qu’il eût reçu la récompense qu’il méritait. Darius avait fait battre de la monnaie de l’or le plus pur[37]. Aryandès, gouverneur d’Égypte, fit frapper de son côté des monnaies d’argent qu’on appelle aryandiques : elles sont encore aujourd’hui regardées comme étant d’un argent extrêmement fin. Darius, en ayant été instruit, l’accusa de rébellion, et le fit mourir sous ce prétexte.

CLXVII. Aryandès eut compassion de Phérétime ; il lui donna une armée composée de toutes les forces d’Égypte, tant de terre que de mer. Les troupes de terre étaient commandées par Amasis, qui était Maraphien, et celles de mer par Badrès, Pasagarde d’extraction. Mais, avant de les faire partir, il envoya un héraut à Barcé, pour s’informer de celui qui avait été le meurtrier d’Arcésilas. Les Barcéens prirent tous cet assassinat sur eux ; car ce prince leur avait fait beaucoup de mal. Sur cette réponse, Aryandès envoya l’armée avec Phérétime.

CLXVIII. Cette cause était le prétexte dont Aryandès cherchait à colorer son expédition contre les Libyens, qu’il avait, à mon avis, dessein de subjuguer. La Libye renferme beaucoup de nations différentes. Il y en avait peu qui fussent soumises au roi, et la plupart ne tenaient aucun compte de Darius. Voici l’ordre dans lequel on trouve les peuples de la Libye, à commencer depuis l’Égypte[38]. Les premiers qu’on rencontre sont des Adyrmachides. Ils ont presque les mêmes usages que les Égyptiens, mais ils s’habillent comme le reste des Libyens. Leurs femmes portent à chaque jambe un anneau de cuivre, et laissent croître leurs cheveux : si elles sont mordues par un pou, elles le prennent, le mordent à leur tour, et le jettent ensuite. Ces peuples sont les seuls Libyens qui aient cette coutume ; ils sont aussi les seuls qui présentent leurs filles au roi lorsqu’elles vont se marier. Celle qui lui plaît ne s’en retourne qu’après qu’il en a joui. Cette nation s’étend depuis l’Égypte jusqu’à un port appelé Plunos.

CLXIX. Les Giligammes touchent aux Adyrmachides : ils habitent le pays qui est vers l’occident jusqu’à l’île Aphrodisias. Dans cet intervalle est l’île de Platée, où les Cyrénéens envoyèrent une colonie. Aziris, où ils s’établirent aussi, est sur le continent, ainsi que le port de Ménélas. C’est là qu’on commence à trouver le silphium. Le pays où croît cette plante s’étend dans l’île de Platée jusqu’à l’embouchure de la Syrte[39]. Ces peuples ont presque les mêmes coutumes que les autres.

CLXX. Immédiatement après les Giligammes, on trouve les Asbystes du côté du couchant : ils habitent le pays au-dessus de Cyrène ; mais ils ne s’étendent pas jusqu’à la mer : les côtes maritimes sont occupées par les Cyrénéens. Les chars à quatre chevaux sont beaucoup plus en usage chez eux que chez les autres Libyens, et ils s’étudient à imiter la plupart des coutumes des Cyrénéens.

CLXXI. Les Auschises sont à l’occident des Asbystes, auxquels ils confinent : ils habitent au-dessus de Barcé et s’étendent jusqu’à la mer, près des Évespérides. Les Cabales demeurent vers le milieu du pays des Auschises : leur nation est peu nombreuse ; elle s’étend sur les côtes de la mer vers Tauchires, ville du territoire de Barcé. Leurs usages sont les mêmes que ceux des peuples qui habitent au-dessus de Cyrène.

CLXXII. Les pays des Auschises est borné à l’ouest par celui des Nasamons, peuple nombreux. En été, les Nasamons laissent leurs troupeaux sur le bord de la mer, et montent à un certain canton, nommé Augiles, pour y recueillir en automne les dattes. Les palmiers y croissent en abondance, y viennent très-beaux, et portent tous du fruit. Les Nasamons vont à la chasse des sauterelles, les font sécher au soleil, et, les ayant réduites en poudre, ils mêlent cette poudre avec du lait, qu’ils boivent ensuite. Ils ont coutume d’avoir chacun plusieurs femmes, et de les voir publiquement, à peu près comme les Massagètes, après avoir planté à terre leur bâton. Lorsqu’un Nasamon se marie pour la première fois, la première nuit de ses noces, la mariée accorde ses faveurs à tous les convives, et chacun lui fait un présent qu’il a apporté de sa maison.

Voici leur manière de faire des serments et d’exercer la divination. Ils mettent la main sur le tombeau des hommes qui ont parmi eux la réputation d’avoir été les plus justes et les plus gens de bien, et jurent par eux. Pour exercer la divination, ils vont aux tombeaux de leurs ancêtres ; ils y font leurs prières, et y dorment ensuite. Si, pendant leur sommeil, ils ont quelque songe, ils en font usage dans leur conduite. Ils se donnent mutuellement la foi en buvant réciproquement de la main l’un de l’autre[40]. S’ils n’ont rien de liquide, ils ramassent à terre de la poussière, et la lèchent.

CLXXIII. Les Psylles sont voisins des Nasamons ; ils périrent autrefois de la manière que je vais dire. Le vent du midi avait de son souffle desséché leurs citernes : car tout leur pays était en dedans de la Syrte[41], et sans eau. Ayant tenu conseil entre eux, ils résolurent, d’un consentement unanime, d’aller faire la guerre au vent du midi. Je rapporte les propos des Libyens. Lorsqu’ils furent arrivés dans les déserts sablonneux, le même vent, soufflant avec violence, les ensevelit sous des monceaux de sable. Les Psylles détruits, les Nasamons s’emparèrent de leurs terres.

CLXXIV. Au-dessus de ces peuples, vers le midi, dans un pays rempli de bêtes féroces, sont les Garamantes, qui fuient le commerce et la société de tous les hommes : ils n’ont aucune sorte d’armes, et ne savent pas même se défendre.

CLXXV. Cette nation habite au-dessus des Nasamons. Elle a pour voisins les Maces. Ceux-ci sont à l’ouest et le long de la mer. Ils se rasent de manière qu’il reste, sur le haut de la tête, une touffe de cheveux. Ils y parviennent, en laissant croître leurs cheveux sur le milieu de la tête, et en se rasant de très-près des deux côtés. Quand ils vont à la guerre, ils portent, pour armes défensives, des peaux d’autruches. Le Cinyps descend de la colline des Grâces, traverse leur pays, et se jette dans la mer. Cette colline est entièrement couverte d’une épaisse forêt ; au lieu que le reste de la Libye, dont j’ai parlé jusqu’ici, est un pays où l’on ne voit point d’arbres : de cette colline à la mer il y a deux cents stades.

CLXXVI. Les Gindanes touchent aux Maces. On dit que leurs femmes portent chacune, autour de la cheville du pied, autant de bandes de peaux qu’elles ont vu d’hommes ; celle qui en a davantage est la plus estimée, comme ayant été aimée d’un plus grand nombre d’hommes.

CLXXVII. Les Lotophages habitent le rivage de la mer, qui est devant le pays des Gindanes. Ces peuples ne vivent que des fruits du lotos[42] ; ce fruit est à peu près de la grosseur de celui du lentisque, et d’une douceur pareille à celle des dattes. Les Lotophages en font aussi du vin.

CLXXVIII. Ils confinent, le long de la mer, aux Machlyes : ceux-ci font aussi usage du lotos, mais beaucoup moins que les Lotophages. Les Machlyes s’étendent jusqu’au Triton, fleuve considérable qui se jette dans un grand lac nommé Tritonis, où l’on voit l’île de Phla. On dit qu’il avait été prédit par les oracles que les Lacédémoniens enverraient une colonie dans cette île : on raconte le fait de cette manière.

CLXXIX. Quand Jason eut fait construire, au pied du mont Pélion, le navire Argo[43], et qu’il y eut embarqué une hécatombe avec un trépied d’airain, il se mit en mer, et doubla le Péloponnèse, dans le dessein d’aller à Delphes. Lorsqu’il fut arrivé vers le promontoire Malée, il s’éleva un vent du nord qui le jeta en Libye, et il se trouva dans les bas-fonds du lac Tritonis avant que d’avoir découvert la terre. Ne sachant comment sortir de ce pas dangereux, on dit qu’un triton lui apparut et lui demanda son trépied, lui promettant de lui montrer une route sûre et de le tirer de ce péril. Jason y ayant consenti, le triton lui montra le moyen de sortir de ce bas-fond : il prit ensuite le trépied, le mit dans son propre temple, et, s’asseyant dessus, il prédit à Jason et aux siens tout ce qui devait leur arriver. Il lui annonça aussi que, lorsque ce trépied aurait été enlevé par quelqu’un des descendants de ceux qui étaient dans le navire Argo, il était de toute nécessité que les Grecs eussent cent villes sur les bords du lac Tritonis. On ajoute que les Libyens voisins du lac, ayant appris cette réponse de l’oracle, cachèrent le trépied.

CLXXX. Immédiatement après les Machlyes, on trouve les Auséens. Ces deux nations habitent autour du lac Tritonis ; mais elles sont séparées par le fleuve Triton. Les Machlyes laissent croître leurs cheveux sur le derrière de la tête, et les Auséens sur le devant. Dans une fête que ces peuples célèbrent tous les ans en l’honneur de Minerve, les filles, partagées en deux troupes, se battent les unes contre les autres à coups de pierres et de bâtons. Elles disent que ces rites ont été institués par leurs pères en l’honneur de la déesse née dans leur pays, que nous appelons Minerve ; et elles donnent le nom de fausses vierges à celles qui meurent de leurs blessures. Mais, avant que de cesser le combat, elles revêtent d’une armure complète à la grecque celle qui, de l’aveu de toutes, s’est le plus distinguée ; et, lui ayant mis aussi sur la tête un casque à la corinthienne, elles la font monter sur un char, et la promènent autour du lac. Je ne sais de quelle façon ils armaient autrefois leurs filles, avant que les Grecs eussent établi des colonies autour d’eux. Je pense cependant que c’était à la manière des Égyptiens. Je suis en effet d’avis que le bouclier et le casque sont venus d’Égypte chez les Grecs. Ils prétendent que Minerve est fille de Neptune et de la nymphe du lac Tritonis, et qu’ayant eu quelque sujet de plainte contre son père, elle se donna à Jupiter, qui l’adopta pour sa fille. Les femmes sont en commun chez ces peuples ; elles ne demeurent point avec les hommes, et ceux-ci les voient à la manière des bêtes. Les enfants sont élevés par leurs mères : quand ils sont grands, on les mène à l’assemblée que les hommes tiennent tous les trois mois. Celui à qui un enfant ressemble passe pour en être le père.

CLXXXI. Tels sont les peuples nomades qui habitent les côtes maritimes de la Libye. Au-dessus, en avançant dans le milieu des terres, on rencontre la Libye remplie de bêtes féroces, au delà de laquelle est une élévation sablonneuse, qui s’étend depuis Thèbes en Égypte, jusqu’aux colonnes d’Hercule. On trouve dans ce pays sablonneux, environ de dix journées en dix journées, de gros quartiers de sel sur des collines. Du haut de chacune de ces collines, on voit jaillir, au milieu du sel, une eau fraîche et douce. Autour de cette eau on trouve des habitants, qui sont les derniers du côté des déserts, et au-dessus de la Libye sauvage. Les premiers qu’on y rencontre, en venant de Thèbes, sont les Ammoniens, à dix journées de cette ville. Ils ont un temple avec des rites qu’ils ont empruntés de celui de Jupiter Thébéen. Il y a en effet à Thèbes, comme je l’ai déjà dit, une statue de Jupiter avec une tête de bélier. Entre autres fontaines, ils en ont une dont l’eau est tiède au point du jour, fraîche à l’heure du marché, et extrêmement froide à midi ; aussi ont-ils soin, à cette heure, d’arroser leurs jardins. À mesure que le jour baisse, elle devient moins froide, jusqu’au coucher du soleil, qu’elle est tiède. Elle s’échauffe ensuite de plus en plus, jusqu’à ce qu’on approche du milieu de la nuit : alors elle bout à gros bouillons. Lorsque le milieu de la nuit est passé, elle se refroidit jusqu’au lever de l’aurore : on l’appelle la fontaine du Soleil.

CLXXXII. À dix autres journées de chemin après les Ammoniens, on trouve, sur cette élévation de sable, une autre colline de sel, semblable à celle qu’on voit chez les Ammoniens, avec une source d’eau. Ce canton est habité ; il s’appelle Augiles : c’est là que les Nasamons vont, en automne, recueillir les dattes.

CLXXXIII. À dix autres journées du territoire d’Augiles, on rencontre une autre colline de sel avec de l’eau, et une grande quantité de palmiers portant du fruit, comme dans les autres endroits dont on vient de parler. Les Garamantes, nation fort nombreuse, habitent ce pays. Ils répandent de la terre sur le sel, et sèment ensuite. Il n’y a pas loin de là chez les Lotophages ; mais, du pays de ceux-ci, il y a trente journées de chemin jusqu’à celui où l’on voit ces sortes de bœufs qui paissent en marchant à reculons. Ces animaux paissent de la sorte parce qu’ils ont les cornes rabattues en devant, et c’est pour cela qu’ils vont à reculons quand ils paissent ; car ils ne peuvent alors marcher en avant, attendu que leurs cornes s’enfonceraient dans la terre. Ils ne diffèrent des autres bœufs qu’en cela, et en ce qu’ils ont le cuir plus épais et plus souple. Ces Garamantes font la chasse aux Troglodytes-Éthiopiens ; ils se servent pour cela de chars à quatre chevaux. Les Troglodytes-Éthiopiens sont, en effet, les plus légers et les plus vites de tous les peuples dont nous ayons jamais ouï parler. Ils vivent de serpents, de lézards et autres reptiles ; ils parlent une langue qui n’a rien de commun avec celles des autres nations ; on croit entendre le cri des chauves-souris.

CLXXXIV. À dix-journées pareillement des Garamantes, on trouve une autre colline de sel, avec une fontaine et des hommes à l’entour : ils s’appellent Atarantes, et sont les seuls hommes que je sache n’avoir point de nom. Réunis en corps de nation, ils s’appellent Atarantes ; mais les individus n’ont point de noms qui les distinguent les uns des autres. Ils maudissent le soleil lorsqu’il est à son plus haut point d’élévation et de force, et lui disent toutes sortes d’injures, parce qu’il les brûle, ainsi que le pays.

À dix autres journées de chemin, on rencontre une autre colline de sel, avec de l’eau et des habitants aux environs. Le mont Atlas touche à cette colline. Il est étroit et rond de tous côtés, mais si haut, qu’il est, dit-on, impossible d’en voir le sommet, à cause des nuages dont il est toujours couvert l’été comme l’hiver. Les habitants du pays disent que c’est une colonne du ciel. Ils ont pris de cette montagne le nom d’Atlantes, et l’on dit qu’ils ne mangent de rien qui ait eu vie, et qu’ils n’ont jamais de songes.

CLXXXV. Je connais le nom de ceux qui habitent cette élévation jusqu’aux Atlantes ; mais je n’en puis dire autant de ceux qui sont au delà. Cette élévation s’étend jusqu’aux colonnes d’Hercule, et même par delà. De dix journées en dix journées, on y trouve des mines de sel et des habitants. Les maisons de tous ces peuples sont bâties de quartiers de sel : il ne pleut en effet jamais dans cette partie de la Libye ; autrement les murailles des maisons, étant de sel, tomberaient bientôt en ruine. On tire de ces mines deux sortes de sel, l’un blanc, et l’autre couleur de pourpre. Au-dessus de cette élévation sablonneuse, vers le midi et l’intérieur de la Libye, on ne trouve qu’un affreux désert, où il n’y a ni eau, ni bois, ni bêtes sauvages, et où il ne tombe ni pluie ni rosée.

CLXXXVI. Tout le pays qui s’étend depuis l’Égypte jusqu’au lac Tritonis est habité par des Libyens nomades, qui vivent de chair et de lait. Ils ne mangent point de vaches, non plus que les Égyptiens, et ne se nourrissent point de porcs. Les femmes de Cyrène ne se croient pas permis non plus de manger de la vache, par respect pour la déesse Isis, qu’on adore en Égypte ; elles jeûnent même, et célèbrent des fêtes solennelles en son honneur. Les femmes de Barcé non-seulement ne mangent point de vache, mais elles s’abstiennent encore de manger de la chair de porc.

CLXXXVII. Les peuples à l’occident du lac Tritonis ne sont point nomades ; ils n’ont point les mêmes usages, et ne font pas à leurs enfants ce qu’observent, à l’égard des leurs, les Libyens nomades. Quand les enfants des Libyens nomades ont atteint l’âge de quatre ans, ils leur brûlent les veines du haut de la tête, et quelques-uns celles des tempes, avec de la laine qui n’a point été dégraissée. Je ne puis assurer que tous ces peuples nomades suivent cet usage, mais il est pratiqué par plusieurs. Ils prétendent que cette opération les empêche d’être, par la suite, incommodés de la pituite qui coule du cerveau, et qu’elle leur procure une santé parfaite. En effet, entre tous les peuples que nous connaissons, il n’y en a point qui soient plus sains que les Libyens ; mais je n’oserais assurer qu’ils en soient redevables à cette opération. Si leurs enfants ont des spasmes pendant qu’on les brûle, ils les arrosent avec de l’urine de bouc ; c’est un remède spécifique : au reste, je ne fais que rapporter ce que disent les Libyens.

CLXXXVIII. Les sacrifices des nomades se font de cette manière : ils commencent par couper l’oreille de la victime (cela leur tient lieu de prémices), et la jettent sur le faîte de leurs maisons ; cela fait, ils lui tordent le cou : ils n’en immolent qu’au Soleil et à la Lune. Tous les Libyens font des sacrifices à ces deux divinités ; cependant ceux qui habitent sur les bords du lac Tritonis en offrent aussi à Minerve, ensuite au Triton et à Neptune, mais principalement à Minerve.

CLXXXIX. Les Grecs ont emprunté des Libyennes l’habillement et l’égide des statues de Minerve, excepté que l’habit des Lybiennes est de peau, et que les franges de leurs égides ne sont pas des serpents, mais des bandes minces de cuir : le reste de l’habillement est le même. Le nom de ce vêtement prouve que l’habit des statues de Minerve vient de Libye. Les femmes de ce pays portent en effet, par-dessus leurs habits, des peaux de chèvres sans poil, garnies de franges et teintes en rouge. Les Grecs ont pris leurs égides de ces vêtements de peaux de chèvres. Je crois aussi que les cris perçants qu’on entend dans les temples de cette déesse tirent leur origine de ce pays. C’est en effet un usage constant parmi les Libyennes, et elles s’en acquittent avec grâce. C’est aussi des Libyens que les Grecs ont appris à atteler quatre chevaux à leurs chars.

CXC. Les Libyens nomades enterrent leurs morts comme les Grecs : j’en excepte les Nasamons, qui les enterrent assis, ayant soin, quand quelqu’un rend le dernier soupir, de le tenir dans cette attitude, et prenant garde qu’il n’expire couché sur le dos. Leurs logements sont portatifs, et faits d’asphodèles[44] entrelacés avec des joncs. Tels sont les usages de ces nations.

CXCI. À l’ouest du fleuve Triton, les Libyens laboureurs touchent aux Auséens ; ils ont des maisons, et se nomment Maxyes. Ils laissent croître leurs cheveux sur le côté droit de la tête, rasent le côté gauche, et se peignent le corps avec du vermillon : ils se disent descendus des Troyens. Le pays qu’ils habitent, ainsi que le reste de la Libye occidentale, est beaucoup plus rempli de bêtes sauvages, et couvert de bois, que celui des nomades ; car la partie de la Libye orientale qu’habitent les nomades est basse et sablonneuse jusqu’au fleuve Triton. Mais depuis ce fleuve, en allant vers le couchant, le pays occupé par les laboureurs est très-montagneux, couvert de bois et plein de bêtes sauvages. C’est dans cette partie occidentale de la Libye que se trouvent les serpents d’une grandeur prodigieuse, les lions, les éléphants, les ours, les aspics, les ânes qui ont des cornes[45], les cynocéphales (têtes de chien) et les acéphales (sans tête), qui ont, si l’on en croit les Libyens, les yeux à la poitrine. On y voit aussi des hommes et des femmes sauvages, et une multitude d’autres bêtes féroces, qui existent réellement.

CXCII. Dans le pays des nomades, on ne trouve aucun de ces animaux ; mais il y en a d’autres, tels que des pygarges, des chevreuils, des bubalis, des ânes, non pas de cette espèce d’ânes qui ont des cornes, mais d’une autre qui ne boit point. On y voit aussi des oryes qui sont de la grandeur du bœuf : on se sert des cornes de cet animal pour faire les coudes des cithares. Il y a aussi des renards, des hyènes, des porcs-épics, des béliers sauvages, des dictyes, des thoès[46], des panthères, des boryes, des crocodiles terrestres qui ont environ trois coudées de long, et qui ressemblent aux lézards ; des autruches, et de petits serpents qui ont chacun une corne. Toutes ces sortes d’animaux se rencontrent en ce pays, et outre cela tous ceux qui se trouvent ailleurs, excepté le cerf et le sanglier, car il n’y a ni sangliers ni cerfs en Libye. On y voit aussi trois sortes de rats, les dipodes, les zégéries, nom libyen qui signifie en notre langue des collines ; les rats de la troisième espèce s’appellent hérissons. Il naît outre cela, dans le Silphium, des belettes qui ressemblent a celles de Tartessus. Telles sont, autant que j’ai pu le savoir par les plus exactes recherches, les espèces d’animaux qu’on voit chez les Libyens nomades.

CXCIII. Les Zauèces touchent aux Libyens-Maxyes ; quand ils sont en guerre, les femmes conduisent les chars.

CXCIV. Les Gyzantes habitent immédiatement après les Zauèces. Les abeilles font dans leur pays une prodigieuse quantité de miel ; mais on dit qu’il s’y en fait beaucoup plus encore par les mains et l’industrie des hommes. Les Gyzantes se peignent tous avec du vermillon, et mangent des singes : ces animaux sont très-communs dans leurs montagnes.

CXCV. Auprès de ce pays est, au rapport des Carthaginois, une île fort étroite, appelée Cyraunis ; elle a deux cents stades de long. On y passe aisément du continent ; elle est toute couverte d’oliviers et de vignes. Il y a dans cette île un lac, de la vase duquel les filles du pays tirent des paillettes d’or avec des plumes d’oiseaux frottées de poix. J’ignore si le fait est vrai ; je me contente de rapporter ce qu’on dit : au reste, ce récit pourrait être vrai, surtout après avoir été témoin moi-même de la manière dont on tire la poix d’un lac de Zacynthe. Cette île renferme plusieurs lacs : le plus grand a soixante-dix pieds en tout sens, sur deux orgyies de profondeur. On enfonce dans ce lac une perche à l’extrémité de laquelle est attachée une branche de myrte ; on retire ensuite cette branche avec de la poix qui a l’odeur du bitume, mais qui d’ailleurs vaut mieux que celle de Piérie. On jette cette poix dans une fosse creusée près du lac ; et, quand on y en a amassé une quantité considérable, on la retire de la fosse pour la mettre dans des amphores. Tout ce qui tombe dans le lac passe sous terre, et reparaît quelque temps après dans la mer, quoiqu’elle soit éloignée du lac d’environ quatre stades. Ainsi ce qu’on raconte de l’île qui est près de la Libye peut être vrai.

CXCVI. Les Carthaginois disent qu’au delà des colonnes d’Hercule il y a un pays habité où ils vont faire le commerce. Quand ils y sont arrivés, ils tirent leurs marchandises de leurs vaisseaux, et les rangent le long du rivage : ils remontent ensuite sur leurs bâtiments, où ils font beaucoup de fumée. Les naturels du pays, apercevant cette fumée, viennent sur le bord de la mer, et, après y avoir mis de l’or pour le prix des marchandises, ils s’éloignent. Les Carthaginois sortent alors de leurs vaisseaux, examinent la quantité d’or qu’on a apportée, et, si elle leur paraît répondre au prix de leurs marchandises, ils l’emportent et s’en vont. Mais, s’il n’y en pas pour leur valeur, ils s’en retournent sur leurs vaisseaux, où ils restent tranquilles. Les autres reviennent ensuite, et ajoutent quelque chose, jusqu’à ce que les Carthaginois soient contents. Ils ne se font jamais tort les uns aux autres. Les Carthaginois ne touchent point à l’or, à moins qu’il n’y en ait pour la valeur de leurs marchandises ; et ceux du pays n’emportent point les marchandises avant que les Carthaginois n’aient enlevé l’or.

CXCVII. Tels sont les peuples de Libye dont je peux dire les noms. La plupart ne tenaient pas alors plus de compte du roi des Mèdes qu’ils ne le font encore à présent. J’ajoute que ce pays est habité par quatre nations, et qu’autant que je puis le savoir, il n’y en a pas davantage. De ces quatre nations, deux sont indigènes et deux sont étrangères. Les indigènes sont les Libyens et les Éthiopiens. Ceux-là habitent la partie de la Libye qui est au nord, et ceux-ci celle qui est au midi : les deux nations étrangères sont les Phéniciens et les Grecs.

CXCVIII. Quant à la bonté du terroir, la Libye ne peut, à ce qu’il me semble, être comparée ni à l’Asie ni à l’Europe : j’en excepte seulement le Cinyps, pays qui porte le même nom que le fleuve dont il est arrosé. Il peut entrer en parallèle avec les meilleures terres à blé : aussi ne ressemble-t-il en rien au reste de la Libye. C’est une terre noire, et arrosée de plusieurs sources : elle n’a rien à craindre de la sécheresse, et les pluies excessives ne faisant que l’abreuver, elle n’en souffre aucun dommage : il pleut en effet dans cette partie de la Libye. Ce pays rapporte autant de grains que la Babylonie. Celui des Évespérides est aussi un excellent pays. Dans les années où les terres se surpassent elles-mêmes en fécondité, elles rendent le centuple ; mais le Cinyps rapporte environ trois cents pour un.

CXCIX. La Cyrénaïque est le pays le plus élevé de cette partie de la Libye habitée par les nomades. Il y a trois saisons admirables pour la récolte : on commence la moisson et la vendange sur les bords de la mer ; on passe ensuite au milieu du pays, qu’on appelle les Bunes (collines) : le blé et le raisin sont alors mûrs, et ne demandent qu’à être recueillis. Pendant qu’on fait la récolte du milieu des terres, ils viennent aussi en maturité dans les endroits les plus reculés, et veulent être moissonnés et vendangés. On a par conséquent mangé les premiers grains, et l’on a bu les premiers vins, lorsque la dernière récolte arrive. Ces récoltes occupent les Cyrénéens huit mois de l’année. Mais en voilà assez sur ce pays.

CC. Les Perses[47] qu’Aryandès avait envoyés d’Égypte pour venger Phérétime, étant arrivés devant Barcé, en firent le siége, après l’avoir sommée de leur livrer les meurtriers d’Arcésilas. Les Barcéens, étant tous coupables de la mort de ce prince, n’écoutèrent point leurs propositions. Pendant neuf mois que dura le siége, les Perses poussèrent des mines jusqu’aux murailles, et attaquèrent la place vigoureusement. Un ouvrier en cuivre découvrit leurs mines par le moyen d’un bouclier d’airain[48]. Il faisait le tour de la ville, dans l’enceinte des murailles, avec son bouclier, et l’approchait contre terre. Dans les endroits où les ennemis ne minaient pas, le bouclier ne rendait aucun son ; mais il en rendait dans ceux où ils travaillaient. Les Barcéens contre-minèrent en ces endroits, et tuèrent les mineurs perses. Quant aux attaques ouvertes, les habitants surent les repousser.

CCI. Le siége de Barcé durait depuis longtemps, et il s’y était fait de part et d’autre des pertes considérables, mais non moins fortes du côté des Perses que du côté des Barcéens, lorsque Amasis, qui commandait l’armée de terre, voyant qu’il ne pouvait les vaincre à force ouverte, résolut de les réduire par la ruse. Voici le stratagème qu’il imagina.

Il fit creuser pendant la nuit un large fossé, sur lequel on mit des pièces de bois très faibles qu’on couvrit de terre, de sorte que le terrain était de niveau et égal partout. Au point du jour, il invita les Barcéens à un pourparler : ils reçurent cette nouvelle avec joie, ne demandant pas mieux que d’en venir à un accommodement. On fit donc un traité, et on jura de part et d’autre, sur le fossé couvert, d’en observer tous les articles tant que ce terrain subsisterait dans l’état où il était alors. Les articles du traité portaient que les Barcéens payeraient au roi un tribut convenable, et que les Perses ne formeraient point de nouvelles entreprises contre eux.

Les serments prêtés, les Barcéens, comptant sur la foi du traité, ouvrirent toutes leurs portes, sortirent de la ville, et y laissèrent entrer ceux des ennemis qui voulurent y venir. Pendant ce temps-là, les Perses, ayant détruit le pont caché, entrèrent en foule dans la ville. Ils rompirent le pont, afin de ne point violer le traité qu’ils avaient juré d’observer tant que le terrain sur lequel ils le faisaient demeurerait en l’état où il était alors. En effet, le pont une fois détruit, le traité ne subsistait plus.

CCII. Les Perses livrèrent à Phérétime les plus coupables d’entre les Barcéens ; aussitôt elle les fit mettre en croix autour des murailles ; et, ayant fait couper le sein à leurs femmes, elle en fit border le mur. Les Barcéens furent tous mis au pillage par l’ordre de cette princesse, excepté les Battiades et ceux qui n’avaient eu aucune part à l’assassinat de son fils : ceux-ci eurent la permission de rester dans la ville.

CCIII. Les Perses, ayant réduit en esclavage le reste des Barcéens, se mirent en marche pour retourner en Égypte. Quand ils furent arrivés à Cyrène, les Cyrénéens, par égard pour un oracle, les laissèrent passer librement par leur ville. Pendant qu’ils la traversaient, Barès, qui commandait l’armée navale, leur dit de la piller ; mais Amasis, qui était à la tête des troupes de terre, ne voulut pas le permettre, leur représentant qu’ils n’avaient été envoyés que pour réduire Barcé. Lorsqu’ils l’eurent traversée, et qu’ils eurent assis leur camp sur la colline de Jupiter Lycéen, ils se repentirent de ne s’en être pas emparés. Ils tournèrent donc sur leurs pas, et tentèrent de rentrer dans la place ; mais les Cyrénéens se mirent en devoir de s’y opposer. Quoiqu’il ne se présentât personne pour combattre, les Perses furent néanmoins tellement effrayés, qu’ils se retirèrent précipitamment à soixante stades de là, et y posèrent leur camp. Tandis qu’ils y campaient, il leur vint un courrier de la part d’Aryandès, qui les rappelait : ils eurent alors recours aux Cyrénéens, et les prièrent de leur donner des vivres. Les Cyrénéens leur en ayant accordé, ils reprirent la route d’Égypte. Mais tant qu’ils furent en marche, et jusqu’à leur arrivée en Égypte, les Libyens ne cessèrent de les harceler pour enlever leurs habits et leurs bagages, tuant tous les traîneurs et tous ceux qui s’écartaient du gros de l’armée.

CCIV. Cette armée des Perses ne pénétra pas plus avant en Libye que le pays des Évespérides. Quant à ceux d’entre les Barcéens que les Perses avaient réduits en servitude, on les envoya d’Égypte au roi Darius. Ce prince leur donna des terres dans la Bactriane, avec une bourgade qui subsiste encore maintenant, et à laquelle ils donnèrent le nom de Barcé.

CCV. Phérétime fit une fin malheureuse. À peine fut-elle de retour de Libye en Égypte, après s’être vengée des Barcéens, qu’elle périt misérablement, dévorée par les vers dont son corps fourmilla : tant il est vrai que les dieux haïssent et châtient ceux qui portent trop loin leur ressentiment. Telle fut la vengeance que Phérétime, femme de Battus, exerça contre les Barcéens.


FIN DU QUATRIÈME LIVRE.
Histoire d’Hérodote — Livre IV
  1. C’est la crème. Il est bien étonnant que ni les Grecs ni les Latins n’aient pas en leur langue de terme qui l’exprime. Fortunat, qui vivait dans le vie siècle, s’est servi du mot crema ; il vient de cremor, que les Latins emploient pour signifier le suc épais qui surnage sur l’eau où l’on a fait macérer du grain. (L.)
  2. Ces plumes ne sont rien autre chose que des flocons de neige, qui tombent en grande abondance dans ces pays, comme on le verra ci-dessous, § xxxi. (L.)
  3. Il a écrit les Arimaspies, poëme épique en trois livres, sur la guerre des Arimaspes avec les Gryphons. Longin en a rapporté six vers, qui sont plus fleuris, au jugement de ce célèbre critique, que grands et sublimes. (L.)
  4. C’est la ville de Borysthène.
  5. Ces montagnards, accoutumés à gravir sur les plus hautes montagnes, étaient sans doute comparés, par les Argippéens, aux chèvres qui grimpent sur les plus grandes élévations. Ainsi, ceux-ci prenaient au figuré cette expression, pieds de chèvre, tandis qu’Hérodote l’entendait au propre (L.)
  6. Ce poëme est très-ancien, quoique, suivant toutes les apparences, Homère n’en soit pas l’auteur. Le scoliaste d’Aristophane l’attribue à Antimachus. Mais Antimachus de Colophon, qui était antérieur à Platon, suivant Suidas, était postérieur à Hérodote, ou du moins son contemporain. (L.)
  7. Suivant l’étymologie, qui sont au delà de Borée.
  8. Hypernotiens, qui sont au delà du sud.
  9. Il faut faire attention que non-seulement le golfe Arabique était connu sous ce nom, mais encore le golfe Persique et l’océan Austral, c’est-à-dire cette vaste étendue de mer qui est entre ces deux golfes. (L.)
  10. Hérodote ne doute point que les Phéniciens n’aient fait le tour de l’Afrique, et qu’ils ne soient revenus en Égypte par le détroit de Gibraltar. Mais il ne peut croire que dans le cours de leur navigation ils aient eu le soleil à droite. Les Phéniciens devaient cependant l’avoir nécessairement après qu’ils eurent passé la ligne ; et cette circonstance précieuse, et qui n’a pu être imaginée dans un siècle où l’astronomie était encore en son enfance, assure l’authenticité de ce voyage, dont, sans cela, on pourrait douter. (L.)
  11. Les côtes de l’Afrique n’étaient point habitées.
  12. Il n’est pas étonnant qu’Hérodote se fût fait cette idée de l’Europe et de l’Asie, puisqu’à l’exception des Massagètes, de l’Arabie, et d’une partie de l’Inde, il ne connaissait de l’Asie que les pays soumis à Darius. D’ailleurs cet historien plaçait en Europe cet immense pays qui est au nord du Caucase, de la mer Caspienne et des Massagètes. D’un côté, il ajoutait à l’Europe des contrées immenses qu’il retranchait de l’Asie, et d’un autre il y avait dans cette partie du monde des pays d’une vaste étendue qui n’étaient par encore connus. Il ne faut donc pas être surpris qu’il assure que l’Europe est plus grande que l’Asie et l’Afrique. (L.)
  13. Hérodote se trompe. L’Astapus ou Abawi, l’Astaboras ou Atbara, qui sont des rivières très-considérables, et une multitude d’autres qui viennent de l’Abyssinie et des pays au delà, grossies par les pluies du tropique, versent toutes leurs eaux dans le Nil en Éthiopie. Mais peut-être notre historien a-t-il voulu dire seulement que le Nil, depuis son entée en Égypte, ne reçoit ni rivière ni fontaine, ce qui est exactement vrai. (L.)
  14. Hérodote suppose que ce mot, chez les Scythes, signifiait père, et cela peut très-bien être. On sait que, dans toutes les langues, απ, πα, παπα, sont les premières syllabes que prononcent les enfants, et qu’ils désignent de cette manière leurs pères. (L.)
  15. Que signifie cette épithète que donnaient les Scythes à Apollon ? C’est ce qu’on ignore, et ce que l’on ignorera peut-être toujours. Hésychius fait venir ce mot du grec, tandis qu’il aurait fallu en chercher l’origine dans la langue des Scythes. M. Pelloutier n’a pas été plus heureux. Il dérive ce mot de goet syr, le bon astre. Il aurait fallu prouver que dans la langue de peuple syr signifiât astre. (L.)
  16. Avant l’invention des chaudières, les peuples barbares se servaient de peaux pour faire cuire les aliments. Les Arabes Bédouins, les Groënlandais et plusieurs peuples de la Tartarie en font encore usage. (Wesseling.)
  17. D’autres peuples barbares honoraient le Dieu de la guerre sous l’emblème d’un cimeterre. Ammien Marcellin dit des Huns : Nec templum apud eos visitur aut delubrum… sed gladius, barbarico ritu, humi figitur nudus, eumque ut Martem… colunt. À Rome même, une pique représentait autrefois le dieu Mars, comme nous l’apprenons de Varron. (L.)
  18. Lorsque Henri iii entra en Pologne pour prendre possession de ce royaume, il trouva à son arrivée trente mille chevaux rangés en bataille. Le général, s’approchant de lui, tire son sabre, s’en pique le bras, et recueillant dans sa main le sang qui coulait de la blessure, il le but, en lui disant : Seigneur, malheur à celui de nous qui n’est pas prêt à verser pour votre service tout ce qu’il a dans les veines ! c’est pour cela que je ne veux rien perdre du mien. (L.)
  19. Je ne doute pas que ces sacrifices inhumains ne paraissent une fable à ceux d’entre les modernes qui ne jugent des nations étrangères que d’après la leur. Qu’ils sachent qu’à la Chine, c’est-à-dire dans le pays le plus doux et le plus policé qu’il y ait, l’empereur Chun-Tchi ayant perdu une de ses épouses en 1660, fit sacrifier sur le tombeau de cette femme plus de trente esclaves. Il était Tartare, c’est-à-dire Scythe. Cet exemple récent rend croyable ce que nous dit Hérodote des anciens Scythes. (L.)
  20. Le chevalier Chardin prétend que cela fait 462 lieues de 15 au degré astronomique ; ce qui est, dit-il, une erreur si étrange, qu’il ne sait comment l’excuser. Il est cependant bien aisé de justifier Hérodote. Si cet historien avait eu en vue le stade olympique, cela ne ferait que 419 lieues, ce qui est bien éloigné du compte de Chardin ; mais il ne s’agit pas de ce stade, mais de celui de 51 toises, dont Hérodote fait presque toujours usage. Onze mille cent de ces stades donnent 226 de nos lieues, ce qui est la longueur du Pont-Euxin, comme on peut s’en assurer par la carte de d’Anville. La largeur du pont-Euxin étant de 3 300 stades, cela fera 67 lieues et un tiers. (L.)
  21. Cela fait 700 stades par jour, et 600 la nuit ; 1 300 par 24 heures. Marin évalue, au rapport de Ptolémée, une journée de navigation à mille stades ; Aristide (in Ægypto), à 1 200 ; et Polybe soutient qu’il est impossible de faire deux milles stades par jour. Strabon dit que de la Cyrénaïque à Criu-Métopon, promontoire de l’île de Crète, il y a deux jours et deux nuits de navigation : or, suivant Ératosthène, cet intervalle est de 2 000 stades ; et Pline écrit la même chose, lib. iv, cap. xii : Ipsa (Creta) abest promontorio suo, quod vocatur Criu-Metopon, ut prodit Agrippa, a Cyrenarum promontorio Phycunte, ccxxv, m. p. (Casaubon.)
  22. Les lettres assyriennes étaient les mêmes que les chaldéennes.
  23. Le fameux temple de Junon à Samos.
  24. Cette manière de supputer les temps suppose encore beaucoup de grossièreté et d’ignorance de la part des Perses. Environ un siècle et demi après cette époque, à Rome, on enfonçait tous les ans un clou dans la muraille du temple de Minerve. C’était par le nombre de ces clous qu’on supputait le nombre des années. Darius comptait conquérir la Scythie en deux mois ; mais il est vraisemblable qu’il en mit au moins cinq, sans même avoir pu réussir. (L.)
  25. Les Neures sont des Scythes qui, dans les grands froids, se couvraient d’une saie faite de peaux de loups, et qui quittaient cette fourrure dès que le temps était adouci : voilà tout le mystère, qu’Hérodote n’a pas compris. (Pelloutier, Histoire des Celtes, t. i, p. 305.)
  26. Ce sont les villes sur le Pont-Euxin, et la ville de Borysthène.
  27. Cette nation a véritablement existé ; mais, sa manière d’exister étant très-précaire, elle a bientôt été éteinte. « Un grand nombre d’écrivains célèbres attestent qu’Hercule fit une expédition contre les Amazones, et qu’il enleva à Hippolyte, leur reine, son baudrier, qu’il emporta en Grèce ; et que les Athéniens, sous la conduite de Thésée, vainquirent ces femmes, qui avaient fait une invasion en Europe, et qu’ils repoussèrent. Cette histoire a été écrite par Cimon avec le même soin que l’on a écrit les batailles des Athéniens contre les Perses. » (Arrian., Exped. Alexand., lib. vii)
  28. C’est que leurs chariots leur tenaient lieu de maisons. Or tout le monde sait qu’en Grèce les femmes sortent rarement des leurs. Mais j’ai bien peur qu’Hérodote n’ait attribué aux femmes scythes les mœurs des Grecques. (L.)
  29. « Les femmes des Sauromates, dit Hippocrate, montent à cheval, tirent de l’arc, lancent le javelot de dessus le cheval, et vont à la guerre, tant qu’elles sont filles. Elles ne se marient point qu’elles n’aient tué trois ennemis, et ne cohabitent point avec leurs maris qu’elles n’aient fait les cérémonies sacrées prescrites par la loi. Les femmes mariées cessent d’aller à cheval, à moins qu’il ne soit nécessaire de faire une expédition générale. » (L.)
  30. L’un était commandé par Idanthyrse, et l’autre par Taxacis. Voyez § cxx.
  31. L’auteur veut dire qu’ils ne cessaient point de passer d’un pays dans un autre.
  32. C’est l’expression du plus grand mépris.
  33. Théras était le sixième descendant d’Œdipe, et le dixième de Cadmus « Le sixième descendant d’Œdipe, dit Callimaque, mena de Sparte à Théra une colonie. » Le scoliaste de Callimaque suppose que Théras était fils de Tisamène, et petit-fils d’Antésion. C’est le contraire. (L.)
  34. Οἶς signifie une brebis, et λύκος, un loup.
  35. 32 400 livres de notre monnaie. Leur gain était par conséquent de 324 000 livres.
  36. Hérodote ne s’explique pas davantage, et nous laisse absolument ignorer quels furent ces malheurs. Le scoliaste de Pindare (Ménéclès) suppléera à son silence. « Il y eut, dit-il, des troubles dans l’île de Théra, et les citoyens se partagèrent en deux factions. Battus, s’étant mis à la tête de l’une de ces deux factions, eut du dessous dans un combat, et fut obligé de quitter sa patrie. Comme il avait perdu l’espoir d’y retourner, il résolut de s’établir ailleurs avec ceux qui l’avaient accompagné dans sa fuite. Battus, étant allé à Delphes, demanda au dieu s’il combattrait pour recouvrer sa patrie, ou s’il irait chercher ailleurs un établissement. Le dieu lui répondit : « Battus, le premier parti est mauvais, le second est bon. Va, quitte une terre environnée de mer ; le continent vaut mieux. Renonce à l’Orient, où fut ton premier domicile. Obéis à mes ordres, en allant habiter une terre ferme, suivant la volonté des dieux. Garde-toi d’entreprendre une navigation injuste en retournant en ta patrie, et souviens-toi que telles sont les œuvres de l’homme, tel est le succès de ses entreprises. »
  37. On appelait ces pièces d’or des dariques. La darique valait 20 drachmes ; la drachme, 18 sous de notre monnaie. Ainsi la darique valait 18 livres. (L.)
  38. Hérodote interrompt ici sa narration pour faire la description de l’Afrique, et la reprend plus bas, § cc.
  39. Il s’agit ici de la grande Syrte, dont l’embouchure n’est pas éloignée de Barcé, et qui est beaucoup plus près de l’Égypte que la petite. (L.)
  40. L’ancienne coutume des Nasamons de boire la main l’un de l’autre, en se donnant leur foi, est encore aujourd’hui la seule cérémonie qu’on observe dans les mariages parmi les Algériens. (L.)
  41. Il est encore ici question de la grande Syrte. Le territoire des Psylles s’étendait depuis le pays des Nasamons jusqu’aux Maces ; ils étaient par conséquent enfermés au nord par la grande Syrte. C’est ce qui fait dire à Hérodote qu’ils étaient en dedans de la Syrte. (L.)
  42. C’est une espèce de jujubier, le rhamnus lotus de Linné. Son fruit a beaucoup de rapport avec celui du jujubier cultivé, le rhamnus ziziphus, mais il en diffère en ce qu’il est sphérique et plus petit. (Dissertation de Desfontaines sur le lotus, dans les Mémoires de l’Académie des sciences.)
  43. « Les Grecs avaient appris la navigation et l’art de construire des vaisseaux des Phéniciens qui étaient venus avec Cadmus en Béotie. Ces peuples avaient deux sortes de vaisseaux : les uns ronds, qu’ils appelaient gaules ; les autres longs, qu’ils nommaient arca ou arco. Les Grecs, changeant, suivant leur usage, le c en g, firent argo. Mais, venant ensuite à oublier la cause de cette dénomination, ils inventèrent, suivant leur usage, des fables pour en rendre raison. » (Bochart.)
  44. L’asphodèle est une plante de la famille des liliacées, et qui est en abondance sur les bords de la Méditerranée. Les tiges de l’espèce connue sous le nom d’asphodèle rameux sont assez élevées pour construire des habitations légères, ou du moins pour les couvrir. L’asphodèle était consacrée aux cérémonies funèbres, et les anciens supposaient que les morts s’en nourrissaient. Les prés où apparaissent les ombres des héros, dans le onzième livre de l’Odyssée, sont des prés d’asphodèle. (Miot.)
  45. Aristote parle d’ânes qui n’ont qu’une corne : c’est l’âne d’Inde. Mais il n’en parle que sur le rapport d’autrui, il y a grande apparence qu’il a puisé ce qu’il en dit dans l’Histoire de l’Inde de Ctésias. Cet âne de Ctésias me parait fabuleux ; celui d’Hérodote ne me le parait pas moins. (L.)
  46. Homère parle aussi du thos. Cet animal paraît être le chacal. Il est d’une couleur plus obscure que le renard, et à peu près de la même grandeur. Il glapit aussi de même que cet animal. Les Arabes l’appellent deeb ou chathal. (L.)
  47. Hérodote reprend ici la narration qu’il avait interrompue, § clxviii, par la description de la Lybie.
  48. Ce trait d’histoire prouve que l’art de faire des mines pour prendre une place est très-ancien, et que celui de les éventer ne l’est pas moins. Ce trait historique est précieux dans l’art d’attaquer et de défendre les places. Énée a très-bien fait de le rapporter. Voy. Æneas Poliorcet., §37, p. 1711. (L.)