Histoire amoureuse des Gaules/Tome1/Livre second

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LIVRE SECOND.

HISTOIRE DE Mme DE CHÂTILLON.

Portrait de madame de Châtillon.

Madame la duchesse de Châtillon, fille de M. de Boutteville[1] qui eut la tête coupée pour s’être battu en duel, contre les édits du roi père de Louis XIV, femme de Gaspard, duc de Châtillon[2], avoit les yeux noirs et vifs, le front petit, le nez bien fait, la bouche rouge, petite et relevée, le teint comme il lui plaisoit ; mais d’ordinaire elle le

vouloit avoir blanc et rouge ; elle avoit un rire charmant, et qui alloit réveiller la tendresse jusqu’au fond des cœurs ; elle avoit les cheveux

fort noirs, la taille grande, l’air bon, les mains longues, sèches et noires, les bras de la même couleur et carrés, ce qui tiroit à de méchantes conséquences pour ce que l’on ne voyoit pas ; elle avoit l’esprit doux et accort, flatteur et insinuant ; elle étoit infidèle, intéressée et sans amitié. Cependant, quelque épreuve que l’on fît de ses mauvaises qualités, quand elle vouloit plaire, il n’étoit pas possible de se défendre de l’aimer ; elle avoit des manières qui charmoient ; elle en avoit d’autres qui attiroient le mépris de tout le monde. Pour de l’argent et des honneurs, elle se seroit déshonorée, et auroit sacrifié père, mère et amants[3].

Gaspard de Coligny, et depuis duc de Châtillon, après la mort du maréchal son père et de son frère aîné, devint amoureux de mademoiselle de Boutteville ; et parceque le prince de Condé en devint amoureux aussi, Coligny le

pria de se déporter de son amour, puisqu’il n’avoit pour but que la galanterie, et que lui songeoit au mariage. Le prince, parent et ami de Coligny, ne put honnêtement lui refuser sa

demande, et, comme sa passion ne faisoit que de naître, il n’eut pas beaucoup de peine à s’en défaire. Il promit à Coligny que non seulement il n’y songeroit plus, mais qu’il le serviroit en

cette affaire contre le maréchal son père et ses parents, qui s’y opposoient ; et, en effet, malgré tous les arrêts du Parlement et tous les obstacles que le maréchal son père y pût apporter,

le prince assista si bien Coligny, alors de ce nom, qu’on appela depuis Châtillon par la mort de son frère, qu’il lui fit enlever mademoiselle de Boutteville, et lui prêta vingt mille francs pour

sa subsistance. Coligny mena sa maîtresse à Château-Thierry, où il consomma le mariage ; de là ils passèrent outre, et s’en allèrent à Stenay, ville de sûreté que M. le Prince, à qui elle

étoit, leur avoit donnée pour leur séjour. Soit que Coligny ne trouvât pas sa maîtresse aussi bien faite qu’il se l’étoit imaginé, soit que l’amour qui étoit satisfait lui donnât le loisir de faire des réflexions sur le mauvais état de sa fortune, soit qu’il craignît d’avoir donné à sa femme le mal qu’il avoit, il lui prit un chagrin épouvantable le lendemain de son mariage ; et, pendant qu’il fut à Stenay, le chagrin lui continua de telle sorte qu’il ne sortoit non plus des bois qu’un sauvage. Deux ou trois jours après, il s’en alla à l’armée, et sa femme dans un couvent de religieuses à deux lieues de Paris. Ce fut là où Roquelaure[4], qui sçavoit sa nécessité, lui envoya

mille pistoles, et Vineuil deux mille écus, qu’on leur doit encore, quoique la duchesse

soit riche et que cet argent ait été employé à son usage particulier.

Le défaut d’âge de Coligny lorsqu’il épousa sa femme rendant son mariage invalide, et se

trouvant majeur à son retour, on passa un contrat de mariage, dans l’hôtel de Condé, devant tous les parents de la demoiselle, et ensuite ils furent épousés dans Notre-Dame par le coadjuteur de Paris[5]. Quelque temps après, madame de Châtillon, se trouvant incommodée, alla prendre des eaux, où le duc de Nemours se rencontra et devint amoureux d’elle.

Portrait de M. le duc de Nemours.

Le duc de Nemours avoit les cheveux fort blonds, le nez bien fait, la bouche petite et de belle couleur et la plus jolie taille du monde ; il avoit dans ses moindres actions une grâce qu’on

ne pouvoit exprimer, et dans son esprit enjoué et badin un tour admirable. La liberté de se voir à toute heure, que l’usage a introduite dans les lieux où l’on prend des eaux, donna mille occasions au duc de Nemours de faire connoître son amour à sa maîtresse ; mais, sçachant qu’on n’a jamais réglé d’affaires amoureuses, au moins avec les dames qu’on estime un peu, qu’en faisant une déclaration de bouche ou par écrit, il se résolut de parler, et, un jour qu’il étoit seul chez elle : « Il y a plus de trois semaines, Madame, lui dit-il, que je balance à vous dire ce que je sens pour vous ; et quand, à la fin, je me détermine de vous en parler, c’est après avoir vu toutes les difficultés que je puis trouver en ce dessein. Je me fais justice, Madame, et par cette raison je ne devrois pas espérer ; d’ailleurs,


vous venez d’épouser un amant aimé, et c’est une difficile entreprise de l’ôter de votre cœur et de se mettre en sa place. Cependant je vous aime, Madame, et quand vous devriez, pour n’être pas ingrate, vous servir de cette raison contre moi, je vous avoue que c’est mon étoile, et non pas mon choix, qui m’oblige à vous aimer. » Madame de Châtillon n’avoit jamais eu tant de joie que ce discours lui en donna. M. de Nemours lui avoit paru si aimable[6] que, si c’eût été l’usage que les femmes eussent parlé les premières de leur amour, celle-ci n’eût pas attendu si long-temps que fit son amant. Mais la peur de ne paroître pas assez précieuse l’embarrassa si fort qu’elle fut quelque temps sans sçavoir que répondre. Enfin, s’efforçant de parler pour cacher le désordre que son silence témoignoit : « Vous avez raison, Monsieur, lui dit-elle avec toutes les façons du monde, de croire qu’on aime fort son mari ; mais vous voulez bien qu’on prenne la liberté de vous dire que vous avez tort d’avoir sur votre chapitre tant de modestie que vous avez. Si on étoit en état de reconnoître les bontés que vous avez pour les gens, vous verriez

bien qu’ils vous estiment plus que vous ne faites.—Ah ! Madame, reprit le duc de Nemours, il ne tient qu’à vous que je ne passe pour être le plus honnête homme de France. » À peine eut-il achevé ces mots, que la comtesse de Maure[7] entra dans sa chambre, devant laquelle il fallut bien changer de conversation, quoique ces deux amants ne changeassent point de pensée. Leur distraction et leur embarras firent juger à la comtesse de Maure que leurs affaires étoient plus avancées qu’elles n’étoient, et cela fut cause

qu’elle se préparoit à faire une visite fort courte, lorsque le duc de Nemours la prévint. Le prince, amoureux et discret, sçachant bien qu’il jouoit un méchant personnage devant une femme clairvoyante comme la comtesse de Maure, sortit et s’en alla chez lui écrire cette lettre à sa maîtresse :

LETTRE.

Je sors d’auprès de vous, Madame, pour être plus avec vous que je n’étois. La comtesse de Maure m’observoit, et je n’osois vous regarder ; je craignois même, comme elle est habile, que cette affectation ne me découvrît : car enfin, Madame, on sçait si bien qu’il vous faut regarder quand on est auprès de vous que l’on croit que qui ne vous regarde pas y entend finesse. Si je ne vous vois pas maintenant, Madame, au moins ne s’aperçoit-on pas que j’ai de l’amour, et j’ai la liberté de ne l’apprendre qu’à vous. Mais que je serois heureux si je pouvois vous le persuader au point qu’il est, et que vous seriez injuste en ce cas-là, Madame, si vous n’aviez pas quelque bonté pour moi !

Madame de Châtillon se trouva fort embarrassée en recevant cette lettre. Elle ne sçavoit quel parti prendre, de la douceur ou de la sévérité. Celui-ci pouvoit faire perdre le cœur de son amant, l’autre son estime, et tous les deux le rebuter. Enfin elle résolut de suivre le plus difficile, comme étant le plus honnête ; et, quoi que lui dît son cœur, elle aima mieux faire ce que lui conseilla sa raison. Elle ne fit point de réponse au duc, et, comme il entra le lendemain dans sa chambre : « Venez-vous encore ici, Monsieur, lui dit-elle, me faire quelque nouvelle offense ? Parceque l’on a l’humeur douce et le visage, croyez-vous qu’il n’y a qu’à entreprendre avec les gens ? S’il ne faut qu’être rude pour avoir votre estime, on en fait assez de cas pour se contraindre quelque temps. Oui, Monsieur, on sera fière, et je vois bien qu’il le faut être avec vous. » Ces dernières paroles furent un coup de foudre tombé sur ce pauvre amant. Les larmes lui vinrent aux yeux, et ses larmes parlèrent bien mieux pour lui que tout ce qu’il put dire. Après avoir été un moment sans parler : « Je suis au désespoir, Madame, lui répondit-il, de vous voir en colère, et je voudrois être mort, puisque je vous ai déplu. Vous allez voir, Madame, dans la vengeance que j’ai résolu de prendre de l’offense que vous avez reçue, que vos intérêts me sont bien plus chers que les miens propres ; je m’en vais si loin de vous, Madame, que mon amour ne vous importunera plus.—Ce n’est pas cela que je vous demande, interrompit cette belle ; vous pourriez bien sans me fâcher demeurer encore ici. Ne sçauriez-vous me voir sans me dire que vous m’aimez, ou du moins sans me l’écrire ? —Non, non, Madame, répliqua-t-il ; il m’est absolument impossible.—Eh bien ! Monsieur, voyez-moi donc, reprit madame de Châtillon ; j’y consens, mais remarquez bien tout ce qu’on fait pour vous.—Ah ! Madame, interrompit le duc en se jetant à ses pieds, si je vous ai adorée toute cruelle que vous avez été, jugez ce que je ferai quand vous aurez de la douceur ! Oui, Madame, jugez-en, s’il vous plaît, car je ne sçaurois vous exprimer ce que je sens. » Cette conversation ne finit pas comme elle avoit commencé : madame de Châtillon se dispensa de garder toute la rigueur qu’elle s’étoit promise, et, si le duc de Nemours n’eut pas de grandes faveurs, au moins eut-il raison d’espérer d’être aimé. Dans cette confiance, il ne fut pas chez lui qu’il écrivit cette lettre à sa maîtresse :

LETTRE.

Après m’avoir dit, Madame, que vous consentiez que je vous visse, puisqu’il m’étoit impossible de vous voir sans vous dire que je vous aime, ou du moins sans vous l’écrire, je devrois vous écrire avec confiance que ma lettre ne seroit pas mal reçue ; cependant je tremble, Madame, et l’amour, qui n’est jamais sans crainte de déplaire, me fait imaginer que vous avez pu changer de sentiments depuis trois heures. Faites-moi la faveur, Madame, de m’en éclaircir par deux lignes. Si vous saviez avec quelle ardeur je les souhaite et avec quels transports de joie je les recevrai, vous ne me jugeriez pas indigne de cette grâce.

Madame de Châtillon n’eut pas reçu cette lettre qu’elle lui fit cette réponse :

RÉPONSE.

Pourquoi seroit-on changée, Monsieur ? Mais, mon Dieu ! que vous êtes pressant ! N’êtes-vous pas satisfait de connoître vos forces, sans vouloir encore triompher de la foiblesse d’autrui ?

Le duc de Nemours reçut cette lettre avec une joie qui le mit quasi hors de lui-même. Il la baisa mille fois et ne pouvoit cesser de la lire. Cependant l’amour de ces deux amants augmentoit tous les jours, et madame de Châtillon, qui avoit déjà rendu son cœur, ne défendoit plus le reste que pour le rendre plus considérable par la difficulté. Enfin, le temps de prendre des eaux étant passé, il fallut se séparer ; et, quoique l’un et l’autre s’en retournât à Paris, ils jugèrent bien tous deux qu’ils ne se verroient plus avec tant de commodité qu’ils avoient fait à Bourbon[8]. Dans la vue de ces difficultés, leur adieu fut pitoyable. Le duc de Nemours assura plus sa maîtresse par ses larmes qu’il aimeroit toujours que par les choses qu’il lui dit ; et la contrainte qui parut que madame de Châtillon faisoit pour ne pas pleurer fit le même effet en son amant. Ils se quittèrent fort tristes, mais fort persuadés qu’ils s’aimeroient bien, et qu’ils s’aimeroient toujours. Le reste de l’automne ils se virent fort peu, parcequ’ils étoient observés ; mais ils s’écrivirent souvent.

Au commencement de l’hiver, la guerre civile, qui commençoit de s’allumer, obligea le roi de sortir de Paris assez brusquement et se retirer à Saint-Germain[9]. Dans ce temps-là le maréchal, père de Coligny[10], vint à mourir, et le prince de Condé, qui étoit alors le bras droit du cardinal Mazarin, obtint le brevet de duc et pair pour son cousin de Coligny. Les troupes arrivant de toutes parts, on bloqua la ville. La cour cependant ne paroissoit pas triste, et les courtisans et les gens de guerre étoient ravis du mauvais état de ces affaires. Le cardinal seul, qu’elles pouvoient ruiner, en cachoit une partie à la reine, et le tout au jeune roi, à qui on ne parloit de la guerre que pour dire les défaites des rebelles ; et le reste du temps on l’amusoit à des jeux proportionnés à son âge. Entre autres personnes avec qui il aimoit à jouer, la duchesse de Chastillon tenoit le premier rang, et ce fut sur cela que Benserade[11] fit ce couplet de chanson sous le nom de son mari :


Châtillon, gardez vos appas
Pour une autre conquête.
Si vous êtes prête,
Le roi ne l’est pas ;
Avec vous il cause,
Mais, en vérité,
Il faut bien autre chose
Pour votre beauté
Qu’une minorité.

Dans tous ces petits jeux, le duc de Nemours ne perdit pas son temps. Il n’y en avoit guère où la duchesse et lui ne se donnassent des témoignages de leur amour ; et, à mesure que la passion

de ces amants croissoit, leur prudence faisoit le contraire. On remarquoit, à la bohémienne, qu’ils se mettoient toujours vis-à-vis l’un de l’autre et en état de se pouvoir dire le secret ; à colin-maillard, que, quand l’un avoit les yeux bouchés, l’autre se venoit livrer à lui, afin que la main, en cherchant à connoître celui qu’elle avoit pris, eût le prétexte de tâter partout ; enfin il n’y avoit point de jeu où l’amour ne leur fît trouver moyen de se faire des tendresses.

Le duc de Châtillon, que la connoissance de l’humeur de sa femme obligeoit à l’observer, vit quelque chose de l’intelligence du duc de Nemours et d’elle. La gloire plus que l’amour lui fit recevoir ce déplaisir avec une impatience extrême. Il en parla à un de ses bons amis, qui, prenant à son chagrin toute la part qu’il y devoit prendre, en alla parler à la duchesse. « Le service que j’ai voué, dit-il, à la maison de monsieur votre mari, m’oblige à vous venir donner un avis qui vous est de conséquence. Belle comme vous êtes, Madame, il n’est pas possible que vous ne soyez aimée, et comme assurément, vos intentions étant bonnes, vous ne prenez pas assez garde à vos actions, la plupart des femmes qui vous envient et des hommes jaloux de la gloire de monsieur votre mari donnent un méchant jour à tout ce que vous faites. Monsieur votre mari, lui-même, s’est aperçu que vous avez une conduite qui, bien qu’elle fût plus imprudente que criminelle, ne laisseroit pas de vous faire tort dans le monde et de lui donner du chagrin. Vous sçavez comme il est glorieux, Madame, et combien il craindroit le ridicule sur cette matière. Je vous en donne avis et vous supplie très humblement d’y prendre garde : car, si, vous reposant sur la netteté de votre conscience, vous négligez trop votre réputation, monsieur votre mari pourroit se porter à des violences contre vous qui ne vous laisseroient pas en état de lui faire voir votre innocence.—Ce que vous me dites, Monsieur, lui répliqua madame de Châtillon, ne me doit pas surprendre ; monsieur le duc m’a de bonne heure accoutumée à ses caprices. Dès le lendemain qu’il m’eut épousée, il prit une si furieuse jalousie de Roquelaure, qui l’avoit servi en mon enlèvement, qu’il ne la put cacher, et cependant on ne lui en peut pas donner moins de sujet que nous avions fait. Aujourd’hui le voici qui recommence à prendre des soupçons. Je ne sçaurois encore deviner sur qui ils tombent ; tout ce que je vous puis dire, c’est que je doute qu’il eût là-dessus l’esprit en repos quand je serois à la campagne et que je ne verrois que mes domestiques.—Je n’entre pas, Madame, reprit cet ami, dans un plus long détail avec vous ; je ne sçais même si monsieur votre mari regarde quelqu’un, quand il me témoigne de n’être pas satisfait de vous ; mais vous pouvez, sur ce que je vous dis, prendre des mesures pour votre conduite. » Et là-dessus, ayant pris congé d’elle, il la laissa dans des inquiétudes épouvantables. D’abord elle en avertit le duc de Nemours, avec qui elle résolut qu’ils se contraindroient plus qu’ils n’avoient fait par le passé.

Cependant monsieur le Prince, qui ne songeoit qu’à réduire le peuple de Paris par la faim, à livrer le Parlement, qui avoit mis la tête du Cardinal à prix, crut qu’une des choses qui pouvoient le plus avancer ce succès étoit la prise de Charenton, que Clanleu[12] gardoit avec cinq ou six cents hommes. Il rassembla une partie des quartiers, et avec mille hommes, à la tête desquels voulut se mettre Gaston de France[13], oncle du roi, lieutenant général de la Régence, il vint attaquer Charenton par trois endroits. Comme il n’y avoit que des retranchements assez mauvais aux avenues, il ne fut pas difficile aux troupes du roi de les forcer ; mais le duc de Châtillon, qui commandoit les attaques sous monsieur le Prince, poussant vigoureusement les ennemis, fut blessé au bas-ventre d’une mousquetade dans le bourg, dont il mourut la nuit d’après. Monsieur le Prince le regretta fort, et sa douleur fut si violente qu’elle ne put pas durer. Par ce qui s’est passé on peut juger que la duchesse ne fut que médiocrement affligée, et on le jugera encore mieux par ce qui arrivera ensuite ; cependant elle pleura, elle s’arracha les cheveux, et fit voir les apparences du plus grand désespoir du monde. Le public fut tellement trompé que l’on fit ce sonnet sur cette mort :

SONNET.


Châtillon est donc mort au moment où la cour
Lui préparoit l’honneur que méritoient ses armes !
Mars vient de le ravir au milieu des alarmes,
Et, malgré la victoire, il a perdu le jour.
Quand on vous eut ôté l’espoir de son retour,
Quels furent vos transports, beauté pleine de charmes !
Quiconque les a vus et les a vus sans larmes,
Il faut qu’il ait le cœur insensible à l’amour.
En un pareil état, en pareille surprise,
Alcione jamais, ni jamais Artemise,
N’eurent tant de raison de se plaindre du sort.
Ô discorde funeste, en misères féconde,
Que ne feras-tu point, si ton premier effort
A déjà fait pleurer les plus beaux yeux du monde ?

Le duc de Nemours, qui étoit mieux averti que le reste du monde, ne s’étonna point de l’affliction de madame de Châtillon. Il prit si bien le temps que l’excès de la douleur avoit altéré cette pauvre désespérée, et la pressa si fort de lui accorder des faveurs que la crainte qu’elle avoit eue de son mari l’avoit empêchée de lui faire pendant sa vie, qu’elle lui donna rendez-vous le jour de son enterrement. Bordeaux[14], l’une de ses demoiselles, qui croyoit que la mort du duc ruineroit la fortune de Ricoux, qui la recherchoit en mariage, étoit en une véritable affliction : de sorte que, lorsqu’elle vit le duc de Nemours sur le point de recevoir les dernières faveurs de sa maîtresse un jour que les plus emportés se contraignent, l’horreur de cette action redoubla sa douleur, et, sans sortir de la chambre, elle troubla le plaisir de ces amants par des soupirs et par des larmes. Le duc, qui vit bien que, s’il n’apaisoit cette femme, il n’auroit pas à l’avenir dans son amour toute la douceur qu’il souhaitoit, prit soin de la consoler en sortant, et lui dit qu’il sçavoit bien la perte qu’elle faisoit au feu duc, mais qu’il vouloit être son ami et prendre soin de sa fortune, ainsi que le défunt ; qu’il avoit autant de bonne volonté que lui et peut-être plus de pouvoir, et qu’en attendant qu’il pût faire quelque chose de considérable pour elle, il la prioit de recevoir quatre mille écus qu’il lui enverroit le lendemain. Ces paroles eurent tant de vertu que Bordeaux essuya ses larmes, promit au duc d’être toute sa vie dans ses intérêts, et lui dit que sa maîtresse avoit toutes les raisons du monde de ne rien ménager pour lui donner des marques de son amour. Le lendemain Bordeaux eut les quatre mille écus que le duc lui avoit promis : aussi le servit-elle depuis préférablement à tous ceux qui ne lui en donnèrent pas tant.

Au commencement du printemps, la paix étant faite, la cour revint à Paris. Monsieur le Prince, qui venoit de tirer monsieur le Cardinal[15] d’une méchante affaire, lui vendoit bien chèrement les services qu’il lui avoit rendus dans cette guerre. Non seulement le Cardinal ne pouvoit fournir aux grâces qu’il lui demandoit tous les jours, mais il ne pouvoit supporter l’insolence avec laquelle il les demandoit. Le Pont-de-l’Arche, que le prince lui avoit arraché pour son beau-frère le duc de Longueville[16] ; le mariage du duc de Richelieu, qu’il

avoit fait hautement avec mademoiselle de Pons[17] contre l’intention de la cour, et l’audace avec laquelle il avoit exigé de la reine qu’elle vît Jarzay, après la hardiesse que celui-ci avoit eue d’écrire à Sa Majesté une lettre d’amour, fit enfin résoudre le Cardinal de se délivrer de la tyrannie où il étoit, sous prétexte de venger le mépris qu’on faisoit à l’autorité royale. Il communiqua ce dessein à monsieur le duc d’Orléans, qui se souvenoit

du bâton rompu de son exempt par le prince, et qui, pour cela et pour la jalousie de son grand mérite, avoit des raisons de le haïr ; et parceque monsieur le Cardinal fit connoître à Monsieur que la Rivière[18], qui le gouvernoit, étoit pensionnaire du prince, il tira parole de lui qu’il cacheroit cette affaire à son favori. On arrêta au palais, où logeoit pour lors le roi, messieurs le prince de Condé, le prince de Conti, et le duc de Longueville, leur beau-frère. Cependant monsieur de Turenne[19], qui, par les liaisons qu’il avoit avec monsieur le Prince, pouvoit craindre d’être pris, et qui d’ailleurs étoit enragé contre la cour pour la principauté de Sedan, qu’on avoit ôtée à sa maison, se retira à Stenay, où madame de Longueville[20] arriva bientôt après, et les officiers du prince se jetèrent dans Bellegarde. Madame de Châtillon s’attacha

auprès de madame la Princesse douairière[21], et mit dans ses intérêts le duc de Nemours, son amant.

Quelque temps après que les princes furent en prison, madame la Princesse douairière eut permission d’aller demeurer chez sa cousine madame de Châtillon. Un prêtre nommé Cambiac[22], qui s’étoit introduit chez madame de Boutteville par le moyen de madame de Brienne[23], fut envoyé à madame de Châtillon par sa mère. Il n’y fut pas longtemps

qu’il se rendit maître de son esprit, en telle sorte qu’il se mit entre elle et le duc de Nemours ; ce commerce lui donnant lieu d’avoir de grandes familiarités avec madame de Châtillon, il en devint amoureux, et jusqu’au point de s’en évanouir en disant la messe. Madame la Princesse douairière étant tombée malade de la maladie dont elle mourut[24], Cambiac, qui s’étoit acquis beaucoup de crédit sur son esprit, l’employa en faveur de madame de Châtillon : il lui fit donner pour cent mille écus de pierreries et la jouissance sa vie durant de la seigneurie de Marlou[25], qui valoit vingt mille livres de rente. Le duc de Nemours, que les soins de Cambiac pour madame de Châtillon avoient un peu alarmé, fut tout à fait jaloux de la nouvelle du testament de la princesse ; il ne crut pas qu’il fût aisé de résister à des services si considérables, et,

quoiqu’il ne pût blâmer sa maîtresse de les avoir reçus, il étoit enragé qu’elle les tînt de la main d’un homme qu’il regardoit comme son rival. Il n’avoit pas tort : ce qu’avoit fait Cambiac avoit coûté des faveurs à cette belle, car, quoiqu’elle aimât mieux le duc de Nemours, elle aimoit le bien encore davantage. Cependant, comme elle n’eut plus affaire de Cambiac après la mort de madame la Princesse, il ne lui fut pas difficile de guérir l’esprit de son amant en chassant le pauvre prêtre.

Le coadjuteur de Paris et madame de Chevreuse, qui avoient été du complot d’arrêter les princes, trouvant que le cardinal devenoit trop insolent, firent entrer monsieur le duc d’Orléans dans cette considération, et lui représentèrent que, s’il contribuoit à la liberté des princes, non seulement il se réconcilieroit avec eux, mais il les mettroit tout à fait dans ses intérêts. Outre le dessein d’affoiblir l’autorité du cardinal, qui donnoit de l’ombrage au parti qu’on appeloit la Fronde, chacun avoit encore son intérêt particulier. Madame de Chevreuse vouloit que monsieur le prince de Conti[26], pour qui la cour avoit demandé à Rome le chapeau de cardinal, épousât sa fille, et le coadjuteur vouloit être subrogé à la nomination du prince. Ce fut sur cette promesse, que les princes de Condé et de Conti donnèrent signée de leurs mains à madame de Chevreuse, qu’elle et le coadjuteur

travaillèrent à les faire sortir de prison. La chose ayant réussi comme ils l’avoient projeté, et le cardinal même ayant été contraint de sortir hors de France, monsieur le Prince n’eut pas de modération dans sa nouvelle prospérité,

et cela obligea la cour de faire de nouveaux desseins sur sa personne. Il se retira d’abord en sa maison de Saint-Maur, et quelque temps après à Monrond, et de là à son gouvernement de Guienne. Le duc de Nemours le suivit, et madame de Longueville, qui étoit avec son frère, s’étant éprise du mérite du duc, lui fit tant d’avances, que ce prince, quoique fort amoureux d’ailleurs, ne lui put résister ; mais il se rendit par la fragilité de la chair plutôt que par l’attachement du cœur. Le duc de La Rochefoucauld[27], qui étoit depuis trois ans amant aimé de madame de Longueville, vit l’infidélité de sa maîtresse avec toute la rage qu’on peut avoir en de pareilles occasions. Elle, qui étoit remplie d’une grande passion pour le duc de Nemours, ne se mit guère en peine de ménager son ancien amant. La première fois qu’elle vit le duc de Nemours en particulier, dans le moment le plus tendre du rendez-vous, elle lui demanda comme il avoit été avec madame de Châtillon. Le duc ayant répondu qu’il n’en avoit jamais eu aucune faveur : « Ah ! je suis perdue, lui dit-elle, et vous ne m’aimez guère, puisqu’en l’état où nous sommes à présent, vous avez la force de me cacher la vérité ! » Ce commerce ne dura guère, et le duc de Nemours ne pouvoit se contraindre à témoigner de l’amour qu’il ne sentoit pas ; et l’on peut croire que la princesse, qui étoit malpropre et qui sentoit mauvais, ne pouvoit pas cacher ses méchantes qualités à un homme qui aimoit ailleurs éperdument. Ces dégoûts ne retardèrent pas aussi le voyage que le duc de Nemours devoit faire en Flandre pour amener au parti du prince un secours d’étrangers ; mais la véritable cause de son impatience étoit le désir de revoir madame de

Châtillon, qu’il aimoit toujours plus que sa vie. Il vint donc passer à Paris, où il la revit et la mit dans le malheureux état que l’on peut appeler l’écueil des veuves. Lorsqu’elle s’aperçut de son malheur, elle chercha du secours pour s’en délivrer. Desfougerets[28], célèbre médecin, entreprit cette cure, et ce fut dans le temps qu’il la traitoit de cette maladie que monsieur le Prince revint de Guienne à Paris, et amena avec lui La Rochefoucauld.

Portrait de monsieur le prince de Condé[29].

Monsieur le Prince avoit les yeux vifs, le nez aquilin et serré, les joues creuses et décharnées, la forme du visage longue, la physionomie d’un aigle, les cheveux frisés, les dents mal rangées et malpropres, l’air négligé et peu de soin de sa personne, et la taille belle. Il avoit du feu dans l’esprit, mais il ne l’avoit pas juste ; il rioit beaucoup et désagréablement ; il avoit le génie

admirable pour la guerre, et particulièrement pour les batailles ; le jour du combat il étoit doux aux amis, fier aux ennemis. Il avoit une netteté d’esprit, une force de jugement, une facilité de s’exprimer sans égale. Il étoit né fourbe, mais il avoit de la foi et de la probité aux grandes occasions ; il étoit né insolent et sans égard, mais l’adversité lui avoit appris à vivre.

Ce prince se trouvant quelque disposition à devenir amoureux de la duchesse, La Rochefoucauld l’échauffa encore davantage par le grand désir qu’il avoit de se venger du duc de Nemours. La Rochefoucauld le persuada de lui donner la propriété de Marlou, dont elle n’avoit que l’usufruit, lui disant que madame de Châtillon étoit plus jeune que lui, et que ce présent ne faisoit tort qu’à sa postérité, et qu’une terre de vingt mille livres de rente de plus ou moins ne la rendoit ni plus pauvre ni plus riche.

Lorsque le prince devint amoureux de madame de Châtillon, elle étoit entre les mains de Desfougerets, qui se servoit de vomitifs pour la tirer d’affaire. Le prince, qui étoit sans cesse auprès de son lit, lui demandoit quelle étoit sa maladie ; elle lui dit qu’elle croyoit être empoisonnée. Cet amant, désespéré de voir sa maîtresse en danger de la vie, disoit à l’apothicaire qui la servoit qu’il le feroit pendre ; celui-ci, qui n’osoit se justifier, alloit dire à Bordeaux, qui avoit épousé Ricoux, que, si on le pressoit trop, il diroit tout.

Enfin les remèdes firent l’effet qu’on s’étoit promis, et ce fut peu de temps après cette guérison que, le prince ayant fait la donation de Marlou, madame de Châtillon n’en fut pas ingrate[30] mais elle ne lui donna que l’usufruit dont le duc de Nemours avoit la propriété. Cependant La Rochefoucauld se vengea pleinement du duc de Nemours, et lui donna des déplaisirs d’autant plus

cuisants qu’il n’eut pas la force de se guérir de sa passion, comme La Rochefoucauld avoit fait de celle qu’il avoit eue pour madame de Longueville.

Outre celui-ci, le prince avoit encore Vineuil pour confident, qui, en le servant auprès de sa maîtresse, tâchoit aussi de s’en faire aimer.

Portrait de monsieur de Vineuil.

Vineuil étoit frère du président Ardier[31], d’une assez bonne famille de Paris, agréable de visage, assez bien fait de sa personne ; il étoit sçavant et honnête homme. Il avoit l’esprit plaisant et satirique, quoiqu’il craignît tout ; cela lui avoit attiré souvent de méchantes affaires. Il étoit entreprenant avec les femmes, et cela l’avoit toujours fait réussir ; il avoit été bien avec madame de Montbazon, bien avec madame de Movy[32] et bien avec la princesse de Wirtemberg[33], et cette dernière galanterie l’avoit tellement brouillé avec [34] feu Châtillon, que, sans la protection de monsieur le Prince, il eût souffert quelques violences. Aussi la haine de Châtillon pour lui avoit assez disposé sa femme à l’aimer.

Mais laissons là Vineuil pour quelque temps, et revenons au duc de Nemours.

La jalousie le transportoit tellement, qu’un jour, ayant trouvé chez madame de Châtillon monsieur le Prince parlant tout bas avec elle, il s’écorcha toutes les mains sans s’apercevoir de

ce qu’il faisoit, et ce fut un de ses gens qui lui fit prendre garde de l’état où il s’étoit mis. Enfin, ne pouvant plus souffrir les visites du prince chez sa maîtresse, il la pria de s’en aller pour quelque temps chez elle. Elle, qui l’aimoit fort et qui ne croyoit pas qu’une petite absence ralentît la passion du prince, ne se fit pas presser, et lui promit même de chasser Bordeaux, qui avoit quitté ses intérêts pour être dans ceux de son rival. Madame de Châtillon ne fut pas long-temps à la campagne, et, à son retour, la jalousie reprit de telle sorte au duc de Nemours, qu’il fut vingt fois sur le point de faire tirer l’épée à monsieur le Prince ; et il eût succombé à cette tentation sans le combat qu’il fit avec son beau-frère, dans lequel il perdit la vie.

Madame de Châtillon, qui de vingt amants qu’elle a favorisés en sa vie n’en a jamais aimé que le duc de Nemours, fut dans un véritable désespoir de sa mort. Un de ses amis, qui lui en donna la nouvelle, lui dit en même-temps qu’il falloit qu’elle retirât des mains d’un des valets de chambre de feu monsieur de Nemours, qu’il lui nomma, une cassette pleine de ses lettres. Elle l’envoya quérir, et, sur la promesse qu’elle lui fit de lui donner cinq cents écus, elle retira cette cassette ; mais le pauvre garçon n’en a jamais rien pu tirer.

Pour monsieur le Prince, quelque obligation qu’il eût au duc de Nemours, la jalousie les avoit tellement désunis qu’il fut fort aise de sa mort ; la gloire, aussi bien que l’amour, avoit mis tant d’émulation entre eux qu’ils ne se pouvoient plus souffrir l’un l’autre, et cela étoit si vrai que, si le prince avoit voulu prendre toutes les précautions nécessaires pour empêcher le duc de Nemours de se battre, il ne se seroit point battu. Une chose encore qui fit bien voir qu’il y avoit dans le cœur du prince plus de gloire que d’amour, c’est qu’un moment après la mort de son rival il n’aima presque plus madame de Châtillon, et se contenta de garder des mesures de bienséance avec elle pour s’en servir dans les rencontres qu’il jugeoit à propos.

Et en effet, dans ce temps-là, le cardinal, croyant qu’elle gouvernoit le prince, lui envoya le grand prévôt de France[35] lui offrir de sa part cent mille écus comptant et la charge de surintendante de la maison de la reine future, au cas qu’elle obligeât le prince d’accorder les articles qu’il souhaitoit et d’abandonner le comte d’Oignon[36], le duc de La Rochefoucauld et le président Viole[37]. Pendant la négociation du grand prévôt, un chevau-léger, nommé Mouchette, négocioit aussi de la part de la reine avec madame de Châtillon ; mais celle-ci, voyant qu’elle ne pouvoit porter le prince à faire les choses que la cour désiroit, manda à la reine qu’elle lui conseilloit d’accorder au prince tout ce qu’il lui demanderoit, et qu’après cela Sa Majesté sçavoit bien comme il falloit user avec un sujet qui, se prévalant du désordre des affaires de son maître, lui avoit arraché des conditions honteuses et préjudiciables à son autorité.

Dans ce temps-là, l’abbé Foucquet, ayant été pris par les ennemis, fut amené dans l’hôtel de Condé. D’abord il eut une conversation un peu fâcheuse avec le prince ; mais le lendemain les choses s’adoucirent, et quelques jours après on recommença à traiter de la paix avec lui. Comme il étoit prisonnier sur parole et qu’il alloit partout où il lui plaisoit, il rendoit quelques visites à madame de Châtillon, croyant que rien ne se feroit auprès du prince que par son entremise, et ce fut dans ces visites-là qu’il devint amoureux d’elle.

Vineuil gouvernoit alors assez paisiblement madame de Châtillon. Cambiac s’étoit retiré depuis que monsieur le Prince étoit amoureux et que le duc de Nemours étoit mort, et cela avoit fort diminué la passion du prince : de sorte que peu de jours après, ayant été contraint de se retirer en Flandre par l’accommodement de Paris, il fut sur le point de partir sans dire adieu à madame de Châtillon, et, lorsque enfin il l’alla voir, il ne fut qu’un moment avec elle.

Le Roi[38] étant revenu à Paris, l’abbé Foucquet crut que, si madame de Châtillon y demeuroit, il auroit des rivaux sur les bras qui lui pourroient être préférés : de sorte qu’il persuada au cardinal de l’éloigner, disant qu’elle auroit à Paris tous les jours mille intrigues contre les intérêts de la cour qu’elle ne pourroit pas avoir ailleurs ; et cela obligea le cardinal à l’envoyer à Marlou. L’abbé Foucquet l’y alloit voir le plus souvent qu’il pouvoit ; mais il y avoit encore dans son voisinage deux hommes qui lui rendoient bien de plus fréquentes visites : l’un étoit Craf, milord anglois, qui avoit loué une maison auprès de Marlou, où il tenoit d’ordinaire son équipage et où il venoit quelquefois loger, et l’autre étoit Digby, comte de Bristol[39], gouverneur de Mantes et de l’Isle-Adam. Ces deux cavaliers devinrent amoureux de la duchesse : Craf, homme de paix et de plaisir, et Bristol, fier, brave et plein d’ambition.

Lorsque Cambiac avoit vu monsieur le Prince sortir de France, il s’étoit attaché à madame de Châtillon, de sorte qu’il demeuroit avec elle à Marlou ; et, comme il ne craignoit pas tant l’abbé Foucquet ni Bristol que monsieur le Prince, il disoit avec franchise à madame de Châtillon ses sentiments sur la conduite qu’elle avoit avec tous ses amants. Elle, qui ne vouloit point être contrariée sur ses nouveaux desseins, et particulièrement par un intéressé, reçut fort mal ses remontrances : de sorte que, les choses s’aigrissant de plus en plus tous les jours, Cambiac enfin se retira en grondant, et comme un homme que l’on devoit craindre. Quelque temps après il lui écrivit une lettre sans nom, et d’une autre écriture que la sienne, par laquelle il lui donnoit avis de ce qui se disoit contre elle dans le monde. Elle se douta pourtant bien que cette lettre venoit de lui, parcequ’il lui mandoit des choses qu’autres que lui ne pouvoient pas sçavoir. Enfin, madame de Châtillon apprenant de beaucoup d’endroits que Cambiac se déchaînoit contre elle, pria madame de Pisieux[40], qu’elle connoissoit fort et qui avoit du pouvoir sur lui, de retirer quelques lettres de conséquence qu’il avoit d’elle. Madame de Pisieux lui promit, et en même temps manda à Cambiac de l’aller trouver chez elle à Marine, près de Pontoise. Il faut remarquer que, depuis que Cambiac étoit sorti d’auprès de madame de Châtillon, elle avoit fait mille plaintes contre lui au comte Digby. Cet amant, qui ne songeoit qu’à plaire à sa maîtresse et qui se consumoit en dépenses pour elle, ne balança pas à lui promettre une vengeance qui ne lui coûteroit rien, et dans laquelle il trouveroit son intérêt particulier : il prit le temps que Cambiac, étant à Marine, étoit un jour à cheval pour se promener, et l’ayant enlevé avec cinq ou six cavaliers, il l’envoya à Marlou. Madame de Châtillon, qui sçavoit qu’on ne devoit jamais offenser à demi les amants bien traités, fut fort embarrassée de la manière dont on venoit de traiter Cambiac, et elle voyoit bien qu’on n’en soupçonneroit point d’autre qu’elle. Elle fut très mal satisfaite de Digby, et lui eût bien plutôt pardonné la mort de Cambiac que son enlèvement. Mais enfin, ne pouvant faire que ce qui venoit d’être fait ne fût point : « Je suis au désespoir, lui dit-elle, de ce qui vous vient d’arriver. Je vois bien que l’impertinent qui vous a fait cet outrage me veut rendre suspecte auprès de vous en vous envoyant chez moi ; mais vous verrez bien par le ressentiment que j’en aurai que je n’ai point de part à cette violence. Cependant, Monsieur, voulez-vous demeurer ici ? Vous y serez le maître. Voulez-vous retourner à Marine ? Je vous donnerai mon carrosse. Vous n’avez qu’à dire.—Je ne sais, Madame, lui répondit froidement Cambiac, ce que je dois croire de tout ceci. Je vous rends grâces des offres que vous me faites : je m’en retournerai sur mon cheval, si vous le trouvez bon. Dieu, qui veut me garantir des entreprises des méchants, aura soin de moi jusqu’au bout. » Et, en achevant ces mots, il sortit brusquement et s’en retourna seul à Marine. Il n’y fut pas plutôt arrivé que madame de Pisieux et lui écrivirent ces deux lettres à un de leurs amis à Paris :

LETTRE

De Cambiac à monsieur de Brienne[41].

Vous serez bien surpris lorsque vous apprendrez l’aventure qui m’est arrivée ; mais, pour la dire telle qu’elle est, il faut reprendre un peu plus loin à vous dire que madame de Châtillon vint ici pour obliger madame de Pisieux à la venir trouver afin d’obtenir de moi certaines choses qu’elle souhaitoit. Madame de Pisieux, comme vous sçavez, m’écrivit, et vous sçavez encore que j’ai fait le voyage. Le même jour que j’arrivai, madame de Châtillon envoya La Fleur pour sçavoir si j’y étois, et le lendemain un homme inconnu, sous de fausses enseignes, me vint demander et sçavoir si je m’en retournerois bientôt à Paris. Hier au matin, je partis d’ici à quatre heures. Comme je fus à cent pas de Pontoise, après avoir passé la rivière, je fus investi par six cavaliers, le pistolet à la main, à la tête desquels étoit le comte Digby. Il me dit d’abord que si madame de Châtillon m’avoit fait justice elle m’auroit fait donner cent coups de poignard ; mais que je ne craignisse rien. Je vous dirai, sans faire le gascon, que j’agis fort fièrement en ce rencontre, et que dans cette affaire je n’ai pas fait la moindre bassesse. Il me traita fort civilement, et, après avoir dîné, il me conduisit lui-même jusqu’au pied de Marlou, et puis m’envoya avec quatre cavaliers pour faire satisfaction à cette digne personne. Elle fit semblant d’être fâchée de cela, et le fut effectivement de la hauteur avec laquelle je lui parlai, qui lui a fait comprendre que c’est la plus méchante affaire qu’elle se fût jamais attirée. Je m’en retournai à Marine pour dire à madame de Pisieux la trahison que madame de Châtillon lui avoit faite aussi bien qu’à moi ; elle en a le ressentiment qu’en doit avoir une personne de sa qualité, de son honneur et de son courage. Voilà une chose assez extraordinaire. Je vous conjure de me mander vos sentiments là-dessus et ce que vous croyez que je doive faire. Vous voyez bien, ce me semble, que je n’en dois pas demeurer là. Depuis, cette lâche personne a écrit à madame de Pisieux pour la conjurer de faire en sorte que j’étouffe mon ressentiment, en m’assurant qu’elle n’a rien sçu de tout cela. La réponse qui lui a été faite est digne de la générosité de madame de Pisieux. J’ai résolu d’être trois ou quatre jours ici pour me donner le loisir de penser à ce que je dois faire, et pour m’empêcher de m’emporter à rien dont je puisse me repentir ; outre que de s’évaporer en plaintes, c’est se venger foiblement, et j’ai dessein d’en user autrement si je puis. J’attendrai de vos nouvelles avec impatience. Je suis tout à vous. Une lettre ne permet pas de mander un détail plus long ; je vous le ferai quand je vous verrai. Adieu. Le 18 juillet 1655.

LETTRE

De madame de Pisieux à monsieur de Brienne.

J’ai trop de part à l’aventure de monsieur de Cambiac pour ne pas joindre un mot de ma main à la relation qu’il vous a faite de la sienne. Il n’y a point de circonstance qui ne soit surprenante, et tout le mieux que l’on puisse penser de moi en cette affaire, c’est qu’on ne m’y a guère considérée, car toutes les apparences sont que je dois être complice d’une si digne action. Il est vrai que l’offensé me justifie assez, puisqu’il s’est venu retirer au même lieu où on lui avoit dressé le piége. Toute mon étude est présentement à me conduire de façon que, sans m’emporter dans une juste colère, j’y demeure toute ma vie assez pour faire voir que j’étois utile amie à madame de Châtillon. Vous sçavez mon nom et mon courage ; je vous ai toujours parlé avec assez de sincérité ; je vous ajoute de plus que je fais profession d’un christianisme assez austère et que j’ai dessein de servir mon Dieu et mon maître sans art et sans fourbe. Ces fondements posés, tout ce que le ressentiment et la justice me peuvent permettre, je ne manquerai à rien. Obligez-moi de faire part de ceci à monsieur d’Aubigny[42], et ne passez pas outre. Ce régal ne sera pas mauvais à madame la princesse Palatine[43], à qui je vous permets d’en parler. Je ne crois pas que le crime de Cambiac fût assez grand de s’être mis dans la voie de son devoir par le moyen de monsieur l’évêque d’Amiens[44], ni le mien de lui avoir conseillé, pour s’être attiré une si méchante affaire. Je retournerai exprès à Paris afin d’entretenir mes amis du particulier, et vous tout le premier. Il faut que ce petit mot de vengeance m’échappe. Madame de Châtillon n’est pas oubliée quand l’occasion se présente de parler d’elle. Je vous donne le bonjour ; je suis trop en colère pour en attendre un aujourd’hui.

Peu de temps après ces deux lettres écrites, Cambiac retourna à Paris, en ne gardant plus aucune mesure avec madame de Châtillon ; il la déchira partout où il se trouva, et, pour assouvir pleinement sa vengeance, il montra à la reine toutes les lettres les plus emportées de madame de Châtillon. La modestie de l’histoire ne permet

pas qu’on les puisse rapporter, mais par les fragmens les plus honnêtes que voici on jugera du reste.

Elle mandoit en beaucoup d’endroits à Cambiac qu’il en pouvoit parler comme il lui plairoit, mais qu’il étoit plus généreux à lui d’en dire du bien qu’autrement ; que, depuis qu’on s’étoit mis entre les mains des gens, comme elle avoit fait entre les siennes, ils pouvoient en abuser, et que le parti qu’une pauvre femme avoit à prendre en ces rencontres-là, c’étoit de souffrir et se taire. Dans un autre endroit, elle lui mandoit qu’il avoit beau faire, qu’elle l’aimeroit toujours, et, bien qu’elle se préparât à faire une confession générale à Pâques, qu’il n’y avoit rien qui le regardât.

La reine fut fort surprise de l’emportement de madame de Châtillon dans ses lettres ; elle ne fut pourtant pas fâchée du mépris que cela lui attiroit, et, lorsqu’elle eut appris l’insulte que l’on avoit faite à Cambiac, elle en fit un fort grand bruit, et dit publiquement que, puisque l’on maltraitoit les gens qui rentroient en leur devoir, le roi sçauroit bien leur faire justice.

Lorsque le comte Digby vint voir madame de Châtillon après l’enlèvement de Cambiac, il fut fort étonné de ne recevoir d’elle que des reproches, au lieu de remerciemens qu’il attendoit. « Quand on vous témoignoit, lui dit-elle, d’avoir du chagrin contre Cambiac, cela ne vouloit pas dire qu’il le fallût enlever. Il est bien aisé de voir que dans cette belle action vous vous êtes plus considéré que moi ; mais j’aurai soin de mes intérêts à mon tour, et j’oublierai les vôtres. » Digby se voulut excuser sur ses intentions, qui avoient été bonnes ; et, comme il vit qu’elle ne s’apaisoit pour quoi que ce soit qu’il lui dît, il se fâcha aussi de son côté, et madame de Châtillon, craignant, en le perdant, de perdre un protecteur et un amant, le radoucit et le pria de considérer une autre fois qu’il falloit dissimuler les injures avec des gens comme Cambiac, ou qu’il falloit les perdre.

Dans le temps que Digby commença à devenir amoureux de madame de Châtillon, le milord Craf, qui, dans le temps des désordres d’Angleterre, avoit suivi Charles en France, avoit loué une maison dans le voisinnage de Marlou, et l’oisiveté, la commodité et la manière insinuante de madame de Châtillon avoient fait naître de l’amour dans le cœur du milord ; mais, comme il étoit plus doux que le comte, sa passion n’avoit pas fait tant de chemin que celle du comte.

Les choses étoient en ces termes lorsque l’abbé Foucquet[45], voyant que ses affaires n’avançoient pas auprès de madame de Châtillon, se servit de ce stratagème ici pour les hâter : il avoit appris que Ricoux, beau-frère d’une des demoiselles de madame de Châtillon, étoit caché

dans Paris, où il avoit des commerces avec elle pour les intérêts de monsieur le Prince ; il mit tant de gens en quête de Ricoux qu’il fut pris et mené à la Bastille. L’abbé Foucquet l’ayant fait

interroger, il accusa madame de Châtillon de plusieurs choses, et, entre autres, de lui avoir promis dix mille écus pour tuer le cardinal, et dit qu’elle lui en avoit déjà donné deux mille d’avance. L’abbé Foucquet supprima ces informations et en fit faire d’autres, par lesquelles Ricoux confessoit toujours qu’il étoit à Paris dans le dessein de tuer le cardinal ; mais il n’accusoit point la duchesse de tremper dans cette conjuration, et tout ce qu’il disoit contre elle étoit qu’elle avoit intelligence avec monsieur le Prince et recevoit

quatre mille écus de pension des Espagnols. Il montra ces dernières informations au cardinal et les premières à madame de Châtillon, par lesquelles l’ayant épouvantée au point qu’on peut s’imaginer, il lui dit qu’il la sauveroit si, pour lui faire voir sa reconnoissance, elle lui vouloit donner les dernières marques de son amour. Madame de Châtillon, qui craignoit la mort plus que toutes les choses, ne balança de contenter l’abbé Fouquet qu’autant de temps qu’elle crut qu’il en falloit pour lui faire valoir cette dernière faveur. L’abbé Foucquet ne songeoit plus qu’à faire sauver sa maîtresse. Pour cet effet, il la fit sortir la nuit de Marlou, et la mena en Normandie, où il la faisoit changer tous les huit jours de demeure, déguisée tantôt en cavalier, tantôt en religieuse et tantôt en cordelier. Cela dura six semaines, pendant lesquelles l’abbé Foucquet alloit et venoit de la cour au lieu où étoit madame de Châtillon. Enfin il lui fit prendre une amnistie lorsque Ricoux eut été roué, et la fit revenir à Marlou, où elle ne fut pas long-temps en repos, car elle jeta les yeux sur le maréchal d’Hocquincourt, tant pour les avantages qu’elle pouvoit tirer de lui par les postes qu’il tenoit sur la Somme, que pour la délivrer de la tyrannie de l’abbé Foucquet, qui commençoit à lui devenir insupportable.

Portrait de M. le maréchal d’Hocquincourt[46].

Charles, maréchal d’Hocquincourt, avoit les yeux noirs et brillans, le nez bien fait et le front un peu serré ; le visage long, les cheveux noirs et crépus et la taille belle ; il avoit fort peu d’esprit, cependant il étoit fin à force de défiance ; il étoit brave et toujours amoureux, et sa valeur auprès des dames lui tenoit lieu de gentillesse. Madame de Châtillon, qui le connoissoit de réputation, crut qu’il étoit tout propre à faire les folies dont elle avoit besoin. De Vignacourt[47], gentilhomme picard, son voisin, fut celui qu’elle employa auprès de lui. Le maréchal, donc, convint avec Vignacourt qu’en s’en allant commander l’armée de Catalogne, il la verroit en passant à Marlou, comme si c’étoit le hasard qui eût fait cette entrevue. La chose arriva ainsi qu’elle avoit été projetée, et madame de Châtillon monta à cheval pour aller conduire le maréchal jusqu’à deux lieues de Marlou. Durant le chemin, elle lui conta le pitoyable état de sa fortune, le pria de vouloir être son protecteur, le flatta du titre de refuge des affligés et ressource des misérables ; enfin elle le piqua tellement de générosité, qu’il lui promit de la servir envers et contre tous, et lui donna même ses tablettes, sur lesquelles il donnoit ordre aux lieutenants de ses places de la recevoir, elle et les siens, toutes les fois qu’elle en auroit besoin. Cette entrevue fut découverte par l’abbé Foucquet, qui, voyant le maréchal d’Hocquincourt sur le point de revenir en cour, jugeant le voisinage de madame de Châtillon et de lui dangereux pour les intérêts de la cour et les siens propres, persuada au cardinal de l’éloigner de la frontière de Picardie, et lui fit donner ordre d’aller à son duché. Madame de Châtillon, s’étant mise en chemin, rencontra le maréchal d’Hocquincourt à Montargis, avec lequel elle renouvela les mesures qu’elle avoit prises six mois auparavant, et, après s’être donné réciproquement, lui des paroles positives de la protéger contre la cour, et elle des espérances de lui accorder un jour des marques de sa passion, ils se séparèrent : le maréchal alla trouver le roi, et elle à son duché, où elle passa l’hiver, pendant lequel le maréchal d’Hocquincourt lui écrivoit ; et l’abbé Foucquet, qui, comme patron, étoit le plus difficile à contenter, supportoit impatiemment les entrevues qui s’étoient faites entre le maréchal d’Hocquincour et madame de Châtillon, et le commerce qu’elle conservoit avec lui. Pour s’excuser, elle lui disoit que le maréchal s’employoit auprès du cardinal pour faire revenir Bordeaux, qu’on lui avoit ôtée, et pour lui faire obtenir à elle-même la permission de retourner à la cour ; elle ajoutoit qu’elle eût bien souhaité ne devoir ces grâces qu’à lui, mais qu’elle vouloit ménager son crédit pour de plus grandes affaires. Ce qui persuada l’abbé Foucquet que l’intrigue du maréchal et d’elle pouvoit ne regarder que la cour, c’est qu’au printemps elle revint par son entremise, premièrement à Marlou, et puis quelque temps après à Paris, et Bordeaux avec elle. Pendant la campagne du maréchal en Catalogne, le roi d’Angleterre, que les malheurs de sa maison obligeoient de demeurer en France, et qui avoit trouvé la duchesse fort à son gré, la revoyoit à Marlou, dans de petits voyages qu’il faisoit chez Craf, et ce commerce avoit donné tant d’amour pour elle à ce prince qu’il étoit résolu de l’épouser, Craf persuadant à son maître de la contenter, à quelque prix que ce fût, sur les promesses que madame de Châtillon avoit faites à ce milord de lui donner les dernières faveurs s’il contribuoit à la faire reine ; et en effet elle l’eût été, si Dieu, qui avoit soin de la fortune et de la réputation de ce roi, n’eût amusé madame de Châtillon d’une folle espérance, qui lui fit manquer une si belle occasion.

Portrait de Charles, roi d’Angleterre[48].

Charles, roi d’Angleterre, avoit de grands yeux noirs, les sourcils fort épais, et qui se joignoient ; le teint brun, le nez bien fait, la forme du visage longue, les cheveux noirs et frisés. Il étoit grand et avoit la taille belle. Il avoit l’abord froid, et cependant il étoit doux et civil dans la bonne plus que dans la mauvaise fortune ; il étoit brave, c’est-à-dire qu’il avoit le courage d’un soldat et l’âme de prince ; il avoit de l’esprit ; il aimoit ses plaisirs, mais il aimoit encore plus son devoir ; enfin il étoit un des plus grands rois du monde. Mais, quelque heureuse naissance qu’il eût, l’adversité, qui lui avoit servi de gouverneur, avoit été la principale cause de son mérite extraordinaire.

Monsieur le Prince, en sortant de France, avoit témoigné, comme j’ai dit, fort peu de considération pour madame de Châtillon ; mais, ayant su le cas que les Espagnols en faisoient par la pension qu’ils lui avoient donnée, et le crédit qu’elle avoit à la cour de France par le moyen de l’abbé Foucquet, il s’étoit réchauffé pour elle, et cela étoit si violent qu’il lui écrivit des lettres les plus passionnées du monde, et, entre autres, on en intercepta celle-ci, écrite en chiffres.

LETTRE.

Quand tous vos agrémens ne m’obligeroient point à vous aimer, ma chère cousine, les peines que vous prenez pour moi, et les persécutions que vous souffrez pour être dans mes intérêts, et les hasards où cela vous expose, m’obligeront à vous aimer toute ma vie : jugez donc de tout ce que cela peut faire sur un cœur qui n’est ni insensible ni ingrat. Mais jugez aussi des alarmes où je suis sans cesse pour vous. L’exemple de Ricoux me fait trembler, et, quand je songe que ce que j’ai de plus cher au monde est entre les mains de mes ennemis, je suis dans des inquiétudes qui ne me donnent point de repos. Au nom de Dieu, ma pauvre chère, ne vous commettez plus comme vous faites ; j’aime mieux ne retourner jamais en France que d’être cause que vous ayez la moindre appréhension ; c’est à moi à m’exposer, et à mettre par la guerre mes affaires en état que l’on traite avec moi, et alors, ma chère cousine, vous pourrez m’aider de votre entremise ; et cependant, comme les événemens sont douteux à la guerre, j’ai un coup sûr pour passer ma vie avec vous et nous lier d’intérêts encore plus que nous n’avons fait jusqu’ici. Ne croyez pas que Madame la Princesse[49] soit un obstacle à cela ; on en rompt de plus considérables quand on aime autant que je fais. Je ne donne en cet endroit, ma chère cousine, aucunes bornes à mon imagination, ni à vos espérances ; vous les pourrez pousser aussi loin qu’il vous plaira. Adieu.

L’espérance qu’eut madame de Châtillon, sur cette lettre, de pouvoir épouser monsieur le Prince, lui fit balancer à refuser les offres du roi d’Angleterre. Elle consulta là dessus un de ses amis, en présence de Bordeaux. Celle-ci, de qui le mari étoit auprès de monsieur le Prince, disoit à sa maîtresse qu’elle étoit visionnaire de songer un moment à épouser une ombre de roi, un misérable qui n’avoit pas de quoi vivre, et qui, en se faisant moquer d’eux, la ruineroit en peu de temps ; que, s’il étoit possible, contre toutes les apparences du monde, qu’il remontât un jour sur le trône, elle pouvoit bien croire qu’étant loin d’elle, il la répudieroit sur le prétexte d’inégalité de condition. Son ami lui disoit, au contraire, que sa vision étoit d’épouser monsieur le Prince, qui étoit marié, et dont la femme se portoit bien ; que les gens de la condition du roi d’Angleterre pouvoient quelquefois être en mauvaise fortune, mais qu’ils ne pouvoient jamais être dans cette extrême nécessité si commune aux particuliers ; qu’il étoit beau à une demoiselle de vivre reine, quand même elle vivroit malheureuse, et qu’elle ne devroit jamais refuser un titre honorable, quand elle ne le devroit porter que sur son tombeau. « Pour vous, Mademoiselle, se retournant vers Bordeaux, vous avez raison de parler comme vous faites à Madame, ne considérant que vos intérêts ; mais moi, qui n’ai égard qu’aux siens, je lui dis ce que je dois dire. » Madame de Châtillon leur rendit grâce de l’amitié qu’ils lui témoignèrent, et leur dit qu’elle songeroit encore à leurs raisons avant que de résoudre. Elle ne vouloit pas répondre plus positivement devant son ami sur une affaire où elle avoit honte de prendre le parti contraire à son avis. Cependant il en vint de plusieurs endroits au roi d’Angleterre de la vie de madame de Châtillon et de sa conduite présente avec l’abbé Foucquet. Il n’y a point d’homme un peu glorieux qui, dans le commencement de son amour, ait assez perdu la raison pour épouser une femme sans honneur.

Le roi d’Angleterre partit du voisinage de Marlou aussitôt qu’il eut appris toutes ces nouvelles, et ne voulut pas hasarder, en voyant madame de Châtillon, un combat qui pouvoit être douteux entre ses sens et sa raison. Madame de Châtillon ne sentit pas alors la perte qu’elle faisoit ; le désir et l’espérance qu’elle avoit du mariage de monsieur le Prince lui rendit toutes autres choses indifférentes.

Madame de Châtillon étant revenue de son duché à Marlou au commencement du printemps, par l’entremise du maréchal d’Hocquincourt, et quelque temps après à Paris, elle n’en fut pas ingrate ; ce petit service, et les promesses qu’il lui fit de tuer le cardinal et de mettre ses places entre les mains de monsieur le Prince, touchèrent le cœur de madame de Châtillon au point d’accorder au maréchal les dernières faveurs. L’été se passa en cette sorte, pendant lequel l’abbé Foucquet, qui entrevoyoit ce commerce, passoit souvent de méchantes heures ; et il eût fait en ce temps-là ce qu’il fit ensuite, si les amans n’aimoient à se tromper eux-mêmes quand il s’agit de quitter ou de condamner leurs maîtresses.

L’hiver d’après, le duc de Candale, à son retour de Catalogne, fit mine d’être amoureux de madame de Châtillon ; l’abbé Foucquet, alarmé d’un si dangereux rival, le fit prier par Boligneux[50] de cesser de l’être. Monsieur de Candale, qui étoit alors véritablement amoureux de madame d’Olonne, et qui ne s’étoit embarqué auprès de madame de Châtillon que pour la faire servir de prétexte, accorda facilement à l’abbé Foucquet ce qu’il lui faisoit demander ; mais comme, avec cette maîtresse, les amans étoient comme une hydre dont on ne coupoit point la tête qu’on n’en fît renaître une autre, La Feuillade[51] reprit la place du duc de Candale. L’abbé Foucquet, qui le connut aussitôt, parla lui-même assez fièrement à la Feuillade, lequel, soit qu’il crût que, son rival étant aimé, il échoueroit dans son entreprise, soit que, son amour naissant lui laissant toute sa prudence, il jugeât à propos de ne se point attirer sur les bras un homme si violent, ne s’opiniâtra donc point dans cette passion. Le marquis de Cœuvres[52] n’eut

pas tant de complaisance dans la sienne que la Feuillade : il continua de voir madame de Châtillon malgré l’abbé Foucquet ; mais, comme il n’avoit ni assez de fortune ni assez de mérite pour lui toucher le cœur, elle ne fit que le conquêter, et ne le conserva que pour échauffer l’abbé Foucquet, pour l’obliger à renouveler ses présens et pour lui faire connoître qu’elle avoit des gens de qualité dans ses intérêts qui ne souffriroient pas qu’on la maltraitât. Il fallut donc que l’abbé Foucquet endurât ce rival ; mais il déchargea sa colère sur le pauvre Vineuil. Celui-ci étoit un des premiers amans de madame de Châtillon, bien traité, homme de bon sens et dont l’esprit étoit à craindre. L’abbé Foucquet fit entendre au cardinal qu’il étoit dangereux de le laisser à Paris ; de sorte que le cardinal, qui ne voyoit alors que par les yeux de l’abbé, fit donner une lettre de cachet à Vineuil pour aller à Tours jusqu’à nouvel ordre. Celui-ci, ne pouvant pas dire adieu à madame de Châtillon, lui écrivit cette lettre, du dernier octobre 1655[53].

LETTRE.

Quelque désir que vous m’ayez témoigné que je vous rendisse visite, j’ai cru, par le peu de plaisir que vous avez eu de la dernière, que je ferois beaucoup mieux de m’en abstenir, puisque aussi bien votre froideur m’ôte toute la joie que je recevois autrefois en vous voyant : car, en vérité, je suis persuadé que je ne dois prétendre aucune part en vos bonnes grâces ni en votre confiance. L’engagement où vous êtes est tel qu’il ne souffre pas que vous regardiez rien hors de là, et que vous êtes nécessitée de manquer à ce que vous devez par des obligations essentielles ; je crois même que vous me sçauriez meilleur gré de vous oublier tout à fait que de m’en souvenir en ce rencontre, et que vous approuverez de bon cœur mon détachement de votre personne et de vos intérêts. Avec tout cela, Madame, je ne veux pas que vous me perdiez, parceque je suis bien assuré que vous serez bien aise de retrouver un jour ce que vous méprisez à cette heure : je me conserverai tout autant que peut souffrir la connoissance de l’état présent où vous êtes et l’amitié que je vous ai promise, laquelle ne peut dissimuler que tout le genre humain donne de furieuses atteintes à votre conduite, et que vous êtes devenue le sujet continuel de toutes les conversations du temps. On dépeint votre embarquement le plus bas et le plus abject où se soit jamais mise une personne de votre qualité, et on dit que votre ami exerce sur vous un empire tyrannique, et sur tout ce que vous approchez ; qu’il chasse tout ce qui lui plait, et qu’il menace même ceux qu’il a appris d’être ses rivaux, comme il a fait la Feuillade ; et je passe sous silence des particularités de ses visites secrètes qui sont assez connues. Pensez, Madame, au préjudice que reçoit votre réputation de votre commerce, et faites réflexion sur ce que vous êtes et sur ce qu’est celui qui vous ôte l’honneur ; car le crédit et la considération qu’il vous attire vous sont fort peu honorables, et ce sont des faux jours qui rejaillissent sur vous plutôt pour vous offenser que pour vous éclairer. Ah ! Madame, si les pauvres défunts avoient tant soit peu de sentiment, ils gratteroient leurs tombeaux pour en sortir, et viendroient vous faire des reproches d’une si honteuse dépendance ; mais je ne crois pas que vous soyez touchée de souvenir pour eux. Craignez les vivans, qui tôt ou tard seront illuminés sur votre conduite, et qui en feront sans doute le discernement nécessaire. Je ne vous représente pas toutes ces choses par un motif de jalousie, car je vous assure que je ne suis point frappé d’une passion si affligeante et si inutile que celle-là. Si je vous aimois avec emportement, je me déchaînerois en invectives qui vous feroient des torts irréparables, et je me vengerois de ceux que vous me faites avec tant d’ingratitude. Si je ne vous aimois point du tout, je raillerois comme les autres ; mais je me conserve à votre égard dans une médiocrité qui me cause une douleur muette de l’aveuglement de votre conduite, lequel, enfin, vous mènera dans les derniers précipices, si vous ne pensez à vous, et que vous ne vous reteniez par votre prudence, sans attendre les événemens. Je prends demain la route de Touraine, et je vous dis adieu, Madame. Si vous recevez bien les avis que je vous donne, je continuerai à vous aimer ; si c’est mal, j’essaierai de me défaire d’un principe qui en est la cause. Cependant, je ne demande point de bons offices pour mes affaires, mais seulement que vous empêchiez que l’on m’en rende de mauvais, dont je vous serais obligé.

L’exil de Vineuil ne mit guère l’abbé Foucquet en repos plus qu’il n’étoit auparavant : madame de Châtillon le faisoit enrager à tout moment ; mais ce qui l’inquiétoit le plus étoit le commerce du maréchal d’Hocquincourt avec elle. Cela l’avoit rendue si fière qu’elle traitoit souvent l’abbé Foucquet comme si elle ne l’eût pas connu. Celui-ci voyoit bien d’où venoit sa fierté.

Dans ces entrefaites, le maréchal d’Hocquincourt, se trouvant pressé par madame de Châtillon de lui tenir les paroles qu’il lui avoit données, et ne le voulant pas faire, fit avertir le cardinal de tout ce qu’il avoit promis à madame de Châtillon, par un gentilhomme à lui, qui paroissoit le trahir, et en même temps fit donner le même avis à l’abbé Foucquet par madame de Calvoisin[54], femme du gouverneur de Roye. Cette ruse eut tout l’effet que le maréchal en avoit attendu ; le cardinal en prit l’alarme, et, pour rompre une si dangereuse intrigue, fit négocier avec le maréchal d’Hocquincourt. L’abbé Foucquet, de son côté, que la Calvoisin avoit averti, pria le cardinal de trouver bon qu’il fît arrêter madame de Chastillon, et la mît en un lieu où elle n’auroit du commerce avec personne, jusqu’à ce qu’il jugeât à propos de la remettre en liberté. Le cardinal y ayant consenti, l’abbé Foucquet fit prendre madame de Châtillon à Marlou et conduire avec une demoiselle à Paris, où il la fit entrer la nuit, et loger chez un nommé de Vaux[55], dans la rue de Poitou. Le lendemain qu’elle fut arrivée, l’abbé Foucquet tira un écrit d’elle, par ordre du cardinal, au maréchal d’Hocquincourt, par lequel elle le prioit de faire son accommodement avec le roi, et de ne plus songer à monsieur le Prince ni à elle, parceque cela la mettoit en danger de sa vie ; et comme, quelques jours avant qu’elle fût prise, elle étoit demeurée d’accord avec le maréchal, que, s’ils venoient à être arrêtés, et qu’on exigeât d’eux des lettres contre les mesures qu’ils avoient prises ensemble, ils n’y ajouteroient point de foi si elles n’étoient écrites d’un double C, elle ne le mit point dans cette lettre, mais bien dans une autre qu’elle écrivit au même temps au maréchal, par laquelle elle lui mandoit de demeurer ferme dans sa première résolution qu’il avoit prise de servir monsieur le Prince et de lui donner ses places. Le maréchal, qui n’en avoit point eu d’intention, et qui ne l’avoit promis à madame de Châtillon que pour en avoir des faveurs et pour arracher du cardinal des grâces qu’il n’en pouvoit avoir sans se faire craindre, supprima la lettre d’intelligence et envoya à monsieur le Prince celle que l’abbé Foucquet avoit fait écrire à madame de Châtillon, par laquelle connoissant qu’elle étoit en danger de sa vie, il lui manda de faire son traité avec la cour, pourvu qu’il tirât madame de Châtillon de prison. Le cardinal, qui croyoit le maréchal tellement amoureux de madame de Châtillon qu’il donneroit tout ce qu’on lui demanderoit pour la mettre en liberté, la lui voulut compter pour cent mille livres, sur les cent mille écus dont il étoit demeuré d’accord avec lui ; mais le maréchal n’en voulut rien faire, et néanmoins, pour ne pas passer auprès d’elle pour un fourbe et garder toujours avec elle des mesures, il ne voulut pas mettre ses places entre les mains du cardinal qu’il ne sût que la duchesse fût en liberté : de sorte que pour le satisfaire là-dessus on le trompa, et on envoya la duchesse chez les Pères de l’Oratoire, se faire voir à un gentilhomme qu’il avoit envoyé exprès pour cela, avec qui elle étoit libre, après quoi elle retourna dans sa prison, où elle fut encore huit jours. Pendant les trois semaines qu’elle fut prisonnière dans la rue de Poitou, l’abbé n’étoit pas si libre qu’elle ; il enrageoit tous les jours de plus en plus : car, comme avec la liberté d’aller et de venir il lui ôtoit encore celle de le tromper, en l’empêchant de voir personne, il la trouvoit mille fois plus aimable qu’auparavant. D’ailleurs, la duchesse, qui vouloit se remettre dans son estime pour se mettre en liberté, vivoit d’une manière avec lui capable d’attendrir un barbare, avec mille complaisances et mille douceurs qu’elle avoit pour lui ; elle lui témoignoit une confiance si entière, qu’il ne pouvoit s’empêcher de croire qu’elle ne voulût jamais dépendre que de lui.

Les choses étant en cet état, l’abbé surprit une lettre fort tendre que la duchesse écrivoit au prince de Condé. Cela lui donna une si grande douleur, qu’en lui faisant des reproches il se voulut empoisonner avec du vif argent de derrière une glace de miroir ; mais, commençant à se trouver mal, il perdit l’envie de mourir pour une infidèle, et prit du thériaque qu’il portoit d’ordinaire sur lui pour le garantir des ennemis que l’emploi qu’il s’étoit donné auprès du cardinal lui donnoit tous les jours. Hormis d’aller de son mouvement où il lui plaisoit, la duchesse passoit fort agréablement le temps dans la prison : l’abbé lui faisoit la plus grande chère du monde ; il lui donnoit tous les jours des présens très considérables en bijoux et en pierreries ; il en sortoit à deux heures après minuit, et il y rentroit à huit heures du matin : ainsi il étoit dix-huit heures, de vingt-quatre, avec elle.

Il n’est pas possible que le cardinal ne sçût où étoit la duchesse, et cela est plaisant, que ce grand homme, qui faisoit le destin de l’Europe, fût de moitié d’un secret amoureux avec l’abbé Foucquet, où il n’avoit pas d’intérêt. Je crois que la raison qu’il avoit d’approuver ce commerce étoit que, connoissant la duchesse intrigante, il aimoit mieux qu’elle fût entre les mains de l’abbé, dont il étoit assuré, que d’un autre ; et, d’ailleurs, que, l’abbé la tenant en chambre et la déshonorant absolument par là, il étoit bien aise que le prince de Condé, son cousin et son amant, en reçût une mortification extraordinaire. Mais enfin l’accommodement du maréchal d’Hocquincourt étant fait à condition que la duchesse sortiroit de prison, il fallut la mettre en liberté ; on l’envoya à Marlou, où il lui arriva, quelque temps après, la plus fâcheuse affaire du monde.

L’abbé Foucquet étoit convenu avec elle que tous les samedis ils se renverroient réciproquement les lettres qu’ils se seroient écrites pendant la semaine, et que ce seroit lui qui les enverroit quérir par un homme qui se diroit à mademoiselle de Vertus[56]. Un jour que cet homme étoit à Marlou, il y arriva un laquais du maréchal d’Hocquincourt avec une lettre pour la duchesse, laquelle ayant fait ses réponses et les ayant données à une femme de chambre pour les rendre aux porteurs, celle-ci se méprit et donna à l’homme de l’abbé les réponses que sa maîtresse faisoit au maréchal, et au laquais du maréchal le paquet destiné à l’abbé. On peut juger dans quelles alarmes fut la duchesse sitôt qu’elle sçut l’équivoque, et particulièrement quand on sçaura que dans la lettre qu’elle écrivoit à l’abbé, outre mille douceurs, il y avoit encore un grand chapitre contre madame de Brégy[57], qu’elle haïssoit, parcequ’elle avoit naturellement les traits du corps et de l’esprit que la duchesse n’avoit que par artifice. Il est certain que celle-ci l’avoit toujours enviée, et ne lui avoit jamais pu pardonner son mérite. Dans un autre endroit, elle tailloit en pièces le milord de Montaigu[58], et faisoit presque partout des plaisanteries du maréchal les plus piquantes du monde. Quand elle songeoit encore aux lettres de l’abbé qu’elle lui renvoyoit, dans lesquelles il y avoit des tendresses et des emportemens d’amour qui pouvoient être bons à une maîtresse, mais qui paroissoient d’ordinaire fort ridicules aux indifférens, et que cela étoit entre les mains d’un rival glorieux et moqué, elle étoit au désespoir. L’abbé, d’un autre côté, ne passoit pas mieux son temps. Pour le maréchal, sitôt qu’il eut vu toutes les lettres de l’abbé et celles que lui écrivoit la duchesse, il jugea qu’il pouvoit être obligé un jour de les lui rendre par sa fragilité auprès d’elle, ou par la prière de ses amis : de sorte que, pour se mettre en état de se venger d’elle quand il lui plairoit, il les fit toutes copier, et puis alla montrer les originaux au duc de La Rochefoucauld et à madame de Pisieux, qu’il sçavoit être ennemie de la duchesse. Après que l’abbé eut été une nuit à Marlou, il revint à Paris chez le maréchal, auquel il demanda ses lettres. Le maréchal ne se contenta pas de les lui refuser, mais il y ajouta toute la raillerie à sa manière dont il se put aviser. Pendant que le maréchal se réjouissoit, il tenoit ouverte la lettre de la duchesse à l’abbé. Celui-ci, qui aimoit presque autant se faire tuer que laisser sa maîtresse à la discrétion de son rival, comme elle étoit par cette lettre, se jeta dessus ; il en déchira la moitié, qu’il alla faire voir à la duchesse, lui disant que le maréchal avoit brûlé l’autre. Cependant le maréchal, en colère de l’entreprise de l’abbé, lui dit qu’il sortît promptement de chez lui, et que, si quelque considération ne le retenoit, il le feroit jeter par les fenêtres.

Quelque temps après, la duchesse, étant revenue à Paris, crut que, pour désabuser le public de mille particularités que le maréchal avoit dites d’elle, il falloit qu’elle fît voir à des gens de mérite et de vertu de quelle manière elle le traiteroit. Elle choisit pour cela la maison du marquis de Sourches, grand prévôt de France, auprès de qui et de sa femme elle vouloit particulièrement se justifier. Le rendez-vous étant pris avec le maréchal, celui-ci s’aperçut de son dessein. « Dieu te garde, ma pauvre enfant ! lui dit-il en l’abordant. Comme se portent mes petites fesses ? Sont-elles toujours bien maigres ? » On ne sçauroit comprendre l’état où fut la duchesse de ce discours ; ce lui fut un coup de massue sur la tête. Il ne laissa pas de lui venir en pensée de traiter le maréchal de fol et d’insolent ; mais elle crut qu’ayant débuté comme il avoit fait, il entreroit dans un détail le plus honteux du monde pour elle si elle le fâchoit tant soit peu. Le grand prévôt et sa femme se regardoient l’un l’autre, et, se tournant à la duchesse, lui trouvoient les yeux baissés. Véritablement elle ne changeoit pas de couleur ; mais eux, qui la connoissent, ne la croient pas embarrassée. Enfin le grand prévôt, prenant la parole : « Vous avez tort, dit-il, monsieur le maréchal : les braves hommes ne doivent jamais rompre en visière aux dames ; on leur doit sçavoir gré du présent qu’elles font de leur cœur ; il ne les faut pas offenser quand elles le refusent.—J’en conviens, dit le maréchal ; mais, leur cœur une fois donné, si elles changent après cela, il faut qu’elles aient de grands ménagemens pour ceux qu’elles ont aimés ; et quand elles font des railleries d’eux, elles s’exposent à de grands déplaisirs. Vous m’entendez bien, Madame, ajouta-t-il, se tournant vers la duchesse. Je suis assuré que vous croyez bien que j’ai raison ; mais vous me surprenez par votre embarras : vous devriez être faite à la fatigue depuis le temps que vous faites de méchants tours aux gens qui s’en vengent ; je vous avoue que je n’eusse pas cru que vous eussiez encore tant de honte que vous avez. » Et en achevant ce discours, il sortit et laissa la duchesse plus morte que vive. Le grand prévôt et sa femme essayèrent de la remettre, en disant que ce qu’avoit dit le maréchal n’avoit fait aucune impression sur leur esprit ; cependant, depuis ce jour-là, ils n’eurent pas grand commerce avec elle.

Quinze jours après, l’abbé fut obligé d’aller à la cour, qui étoit à Compiègne. La duchesse, qui prévoyoit le retour en France du prince de Condé par la paix générale, dont on parloit fort, et qui ne vouloit pas qu’il la trouvât dans un attachement si honteux pour elle, et qui d’ailleurs lui étoit fort à charge, résolut de le rompre de manière qu’il n’en restât aucun vestige. Dans ce dessein, elle s’en alla au logis de l’abbé, où, ayant trouvé celui de ses gens en qui il avoit plus de confiance, elle lui demanda les clefs du cabinet de son maître, lui disant qu’elle vouloit lui écrire. Ce garçon, sans pénétrer plus avant et ne regardant que la passion de l’abbé pour la duchesse, lui donna tout aussitôt ce qu’elle demandoit. Comme elle se vit seule, elle rompit la serrure de la cassette où elle sçavoit que l’abbé gardoit ses lettres, et, non seulement les prit toutes, mais encore d’autres du prince de Condé qu’elle lui avoit sacrifiées, et les alla brûler chez madame de Sourches. L’abbé, ayant trouvé à son retour ce fracas chez lui, s’en alla chez la duchesse et commença par la menacer de lui couper le nez ; ensuite il cassa un chandelier de cristal et un grand miroir qu’il lui avoit donné, et sortit après lui avoir dit mille injures. Pendant tout ce vacarme, une femme de chambre de la duchesse, qui crut que l’abbé reprendroit tout ce qu’il lui avoit donné, se saisit de la cassette de pierreries de sa maîtresse et l’alla porter chez madame de Sourches, où le soir même la duchesse l’envoya reprendre pour la donner en garde à une dévote parente de sa mère. L’abbé, qui en fut averti le lendemain, alla chez cette dévote enlever de force la cassette. La duchesse, ayant appris la perte qu’elle faisoit, fut au désespoir ; mais elle ne perdit pas le jugement. Elle employa auprès de l’abbé des gens qui avoient tant de crédit auprès de lui qu’il rendit la cassette, et dans cette restitution ils se raccommodèrent aussi bien qu’ils avoient jamais été ; et cette réconciliation fut si prompte que, madame de Boutteville étant venue le lendemain consoler la duchesse sa fille de l’accident qui lui étoit arrivé, l’abbé étoit déjà avec elle, qui se cacha dans un cabinet pendant cette visite, d’où il entendit toute la comédie.

Quelque temps après, la duchesse ne voulut pas se donner toujours la peine de cacher qu’elle revoyoit l’abbé, et crut que, leur querelle ayant fait du bruit, il falloit que leur accommodement fût public : elle se fit donc presser par tous ses amis, à la sollicitation de l’abbé, de lui vouloir pardonner ; et enfin, ayant fait une affaire de conscience, la mère supérieure du couvent de la Miséricorde[59], femme sujette aux visions béatifiques, les fit parler et embrasser ensemble. Cette entremise décrédita un peu la révérende mère auprès de la reine et du cardinal. Ils ne crurent pas qu’elle eût du commerce si particulier avec Dieu, puisqu’elle se laissoit tromper si facilement par les hommes.

Cependant cette réconciliation ne dura que six mois. Le retour en France du prince de Condé, qui s’avançoit tous les jours, fit appréhender la duchesse qu’il la trouvât encore sous la domination de l’abbé, et mesdames de Saint-Chaumont et de Feuquières[60], ses cousines et ses bonnes amies, lui firent tant de honte qu’elle rompit avec lui sous prétexte de dévotion. Il fut fort difficile à l’abbé de consentir au dessein de la duchesse. Dans un autre temps il ne l’auroit pas fait ; mais, voyant son crédit auprès du cardinal fort diminué, et craignant que le prince de Condé, qui le haïssoit d’ailleurs, et Boutteville, qui voudroit venger la honte qu’il avoit faite à sa maison, ne le fissent tuer s’il donnoit à la duchesse le moindre sujet nouveau de plainte, il cessa de la voir et ne cessa pas de l’aimer[61] .

  1. Quel duelliste que Boutteville, le père de madame de Châtillon ! Il alloit provoquer quiconque étoit devant lui cité comme une fine lame. Chaque matin, chez lui, dans une salle basse, il y avoit assaut de braves ; le vin et le pain étoient en permanence sur la table avec les fleurets (Amelot de la Houssaye, t. 2, p. 262). On sait quelle fut sa mort. Avant de monter sur l’échafaud, Cospean l’amena à se convertir (La Houssaye, t. 1, p. 518).

    Sa fille, madame de Châtillon, ne sera que trop souvent sur la scène. Boutteville laissa aussi un fils posthume, né en 1627, François-Henri de Montmorency, qui devint Luxembourg. Dans sa tendre jeunesse, il ne paroît pas si bravache que son père : le chevalier de Roquelaure lui donne un soufflet qu’il accepte (Tallem., chap. 202, t. 6, p. 178). Il est assidu auprès de Condé, son parent. En 1649 il fait partie de la confédération des nobles contre les tabourets de quelques duchesses (Mottev., t. 3, p. 375) ; il figure chez Renard à côté de Jarzay (La Rochefoucauld, p. 431) et provoque Beaufort, qui refuse de se battre avec lui, le 23 janvier 1650. Il aimoit alors la belle et jeune marquise de Gouville ; mais le temps des amours tranquilles étoit passé : il faut qu’il combatte pour Condé. Il s’enferme alors dans Bellegarde avec Tavannes. La ville est dégarnie ; qu’importe ? « Ils arborent sur le rempart (Désormeaux, Vie de Condé, t. 2, p. 351) un drapeau blanc, semé de têtes de morts, pour annoncer qu’ils étoient bons François, mais qu’ils se défendroient jusqu’au dernier soupir. » C’est là l’apprentissage du futur tapissier de Notre-Dame. Il partage la fortune de Condé chez les Espagnols ; il est fait prisonnier après l’engagement de Furnes (Montglat, p. 331). Il se marie, le 17 mars 1661, avec l’héritière de Piney-Luxembourg.

    Sa jeunesse, si agitée, ne ressemble pas entièrement à celle des langoureux Guiche et Candale ; d’ailleurs, il avoit le malheur d’être contrefait. On a toutefois écrit avec beaucoup d’abondance l’Histoire des amours du maréchal de Luxembourg (1695).

    Saint-Simon, qui ne l’a point connu jouvenceau et qui ne peut lui pardonner ce qu’il a fait pour passer du dix-huitième rang des pairs au second (chap. 9, 1694), a plus d’une fois taillé pointue sa plume pour dire de lui le mal qu’il en pensoit. Ce n’en fut pas moins, lorsque l’heure arriva, l’un de nos plus habiles capitaines. Saint-Simon l’avoue, au reste (t. 1, p. 144) : « Rien de plus juste que le coup d’œil de M. de Luxembourg, rien de plus brillant, de plus avisé, de plus prévoyant que lui devant les ennemis ou un jour de bataille, avec une audace, et en même temps un sang-froid qui lui laissoit tout voir et tout prévoir au milieu du plus grand feu et du danger du succès le plus imminent ; et c’étoit là où il étoit grand. Pour le reste, la paresse même. »

    Luxembourg est mort le 4 janvier 1695 (V. Dangeau). Sa mère[A], également mère de madame de Châtillon, lui survit ; elle meurt à 91 ans, en 1696, après avoir (Saint-Simon, t. 1, p. 215) vécu « toute sa vie retirée à la campagne ».

  2.   Gaspard IV de Coligny, marquis d’Andelot, puis duc de Châtillon, promettoit d’être un jour un général. Dès 1641 il est nommé maître de camp du régiment (Daniel, t. 2, p. 381) de Piémont, quoique son père vînt de perdre la bataille de la Marfée.

    En 1644, le père de mademoiselle de Vigean, que Condé aimoit, s’entend avec le maréchal de Châtillon pour marier sa fille à son fils (Mottev., t. 2, p. 129). C’est alors que Condé pousse le fils à aimer passionnément et à enlever mademoiselle de Montmorency. Châtillon s’attache de plus en plus à son protecteur ; il combat près de lui à Lens. Condé l’envoie raconter sa victoire et demande pour lui le bâton de maréchal (Mottev., t. 3, p. 3) ; il n’obtient qu’un brevet de duc (t. 3, p. 117) à la fin de l’année 1648 (et non 1646.—Saint-Simon, t. 1, chap. 8). Saint-Simon l’appelle « bon et paisible mari ». Pourquoi cela ?

    Quoi qu’il en soit, c’est lui qui commence la réputation de Ninon (V. Saint-Evremont) ; il étoit beau et vraiment aimable. Le coup de canon ou la balle qui le tua à Charenton, en 1649, fut détesté dans les deux partis (Guy Joly, p. 20). Chavagnac a raconté cette triste mort (9 février). Diverses pièces, publiées alors, contiennent son panégyrique ; elles sont numérotées 22706, 22707, 22708, dans la Bibliothèque du P. Lelong. Châtillon ne laissa aucuns biens (Omer Talon, 331). « Il étoit beau », avons-nous dit déjà, « bien fait de sa personne et brave au dernier point. » Au moment où il mourut, il aimoit mademoiselle de Guerchy. « Dans le combat (Montp., t. 2, p. 47) il avoit une de ses jarretières (bleues) nouée à son bras. »

    Son frère aîné, Coligny, a été, avec le duc de Guise, le héros du duel romanesque de la place Royale, que M. V. Cousin a raconté dans son Histoire de madame de Longueville ; mais il en a été le héros malheureux.

  3. Nécessité sera de s’y prendre à deux et à trois fois pour dire ce que je puis avoir à dire de madame de Châtillon. Ce ne fut pas seulement une dame galante, comme madame d’Olonne ; ce fut aussi une femme politique, une Aspasie, une Impéria. Mais je n’ai pas à l’encenser, car elle n’a été que belle et n’a pas été aimable.

    Les notes que nous consacrerons à éclaircir ou à garantir l’histoire que Bussy a faite de madame de Châtillon ne peuvent avoir la prétention de former un ensemble chronologique : ce sont les traits épars d’un tableau qui ne diffère pas de celui qu’il a peint. M. Walckenaer, dans le premier volume de ses Mémoires, a d’ailleurs étudié avec soin toute cette histoire.

    On ne doit pas se fier éperdument à l’Histoire véritable de la duchesse de Châtillon, Cologne, Pierre Marteau (Hollande, à la Sphère), 1699, petit in-12 (catalogue Le Ber, nº 2224). Madame de Châtillon est née en 1626 ; elle a été mariée à Coligny en 1645 ; elle est devenue veuve en 1649 ; elle s’est remariée en 1664 au duc de Mecklembourg ; elle est morte le 24 janvier 1695. Boutteville avoit laissé trois enfants : madame de Châtillon (Isabelle-Angélique), Marie-Louise, qui fut madame la marquise de Valençay, et enfin François-Henri, qui devint le maréchal de Luxembourg. On voit dans les Prétieuses de Somaize (t. 1, p. 191) cette prédiction, qui s’applique à madame de Châtillon sous le nom de Camma (1661) : « L’amour se deffera de sa puissance entre les mains de Camma et luy donnera tout ce qu’il possède, ce qui s’appellera du nom de Métamorphose galante. »

    Presque partout nous citons Somaize : c’est que tout notre monde a vécu de la vie précieuse, c’est que tous ces libertins et toutes ces femmes légères ont filé dans les ruelles le parfait amour avant de passer si chaleureusement à la réalité. Les lettres et les dialogues de Bussy, s’ils ne sont pas authentiques, sont parfaitement vraisemblables. Ainsi s’exprimoit la galanterie la plus hardie. Madame de Châtillon « faisoit la prude (Conrart, p. 231) et la sévère plus qu’aucune autre dame. » Elle étoit Montmorency, elle étoit Coligny elle avoit du sang d’azur dans les veines ; elle se sentoit duchesse et bel-esprit. Mademoiselle Desjardins a écrit pour elle le Triomphe d’Amarillis ; elle y passe divinité et y trône sur les nuages. Nous sommes loin des gourgandines de Régnier avec ce monde beau parleur ; nous sommes loin aussi des vigoureuses passions de l’Italie ou de l’Espagne. Peu s’en faut que madame de Châtillon ne figure parmi les dévotes. Parmi les pièces justificatives de l’Histoire de madame de Longueville par M. V. Cousin, il y a quelques lettres de Madame de Longueville, de la princesse douairière et de Madame de Châtillon : ce sont des mères de douleur, des colombes chrétiennes ; elles parlent le mielleux langage de saint François de Sales. On a quelque peine à tenir ses lèvres pincées lorsqu’on voit madame de Châtillon déposer solennellement en faveur de la sainteté de la mère Magdelaine de Saint-Joseph (1655), religieuse carmélite dont on poursuivoit à Rome la béatification.

    Parlons d’abord de son second mari, de celui qui lui donna le nom de Meckelbourg, pour qu’il n’y ait plus qu’à songer librement à madame de Châtillon. C’est en février 1664, à trente-huit ans, qu’elle l’épousa. Christian-Louis de Meckelbourg (Mecklembourg)-Schwerin, chevalier de l’ordre le 4 novembre 1663, étoit veuf et avoit à peu près le même âge qu’elle. Il est mort à La Haye en 1692 (Saint-Simon, Notes à Dangeau, t. 2, p. 273). Il étoit rêveur, et sa femme lui donna de quoi rêver. Madame de Sévigné nous apprend (30 décembre 1672) qu’on se moquoit de lui volontiers. Madame (28 août 1719) dit : « C’étoit un singulier personnage que ce prince. Il étoit bien élevé, il apprécioit fort bien les affaires, il raisonnoit avec justesse ; mais, dans tout ce qu’il faisoit, il étoit plus simple qu’un enfant de six ans. »

    Et le reste.

    Il y avoit une chanson ainsi tournée :

    Ventadour et Mecklembourg
    Sont toujours tout seuls au cours ;
    Ce n’est pas que l’amour
    Leur tracasse la cervelle,
    Mais c’est qu’à la cour
    On les fuit comme des ours.

    Laissons ce malheureux, qui n’a pas mérité son sort, et qu’après tout il ne faut pas plaindre s’il a tenu absolument à posséder la brillante madame de Châtillon.

    De très bonne heure, mademoiselle de Boutteville s’étoit montrée encline à l’amour. D’abord elle s’imagine que Condé l’adore (1644). Condé faisoit semblant de l’aimer par ordre de mademoiselle du Vigean, qu’il aimoit en réalité (Motteville, t. 2, p. 130). Elle n’a que dix-neuf ans quand Coligny l’enlève. Ce fut une scène de mélodrame : un suisse de madame de Valençay, sa sœur, y périt vertueusement. La mère poussoit des cris de Rachel désespérée. Un amant évincé, Brion, faisoit chorus. Voiture n’y vit pas de mal (Œuv., t. 2, p. 174), et dit du ravisseur, dans un rondeau que nous approuvons :

    Il a bien fait, s’il faut que l’on m’en croye.

    On parloit beaucoup alors de la beauté de mademoiselle de Guerchy. Madame de Châtillon apprit avec une grande joie que le jeune prince de Galles la jugeoit plus belle que sa rivale (Montp., t. 2, p. 1, 1647) ; mais M. de Châtillon devoit, au jour de sa mort, avoir la jarretière de cette rivale nouée autour de son bras.

    Je sais bien que les Mémoires de M. de *** ne peuvent pas être considérés comme des mémoires d’une grande valeur et qu’ils ressemblent à une compilation ; je les appellerai toutefois en témoignage. Ce qu’ils disent nous fait faire un grand pas dans notre histoire, et, aux louanges méritées en 1648 par la beauté de la duchesse, ils ajoutent déjà quelque chose des critiques sévères que sa conduite postérieure va attirer sur elle.

    « Élisabeth de Montmorency étoit de belle taille ; son air et son port étoient nobles et pleins d’agréments ; ses traits étoient réguliers, et son teint avoit tout l’éclat que peut avoir une brune ; mais sa gorge et ses mains ne répondoient pas à la beauté de son visage. Son esprit vif et plein de feu rendoit sa conversation agréable, et elle avoit des manières douces et flatteuses dont il étoit impossible de se défendre. Elle avoit de la vanité et aimoit la dépense ; mais, comme elle n’avoit pas assez de bien pour la soutenir, elle obligeoit ceux qui s’attachoient auprès d’elle à fournir à ses profusions. Bien qu’elle eût beaucoup de discernement, après avoir vu à ses pieds un prince aussi grand par ses belles qualités que par sa naissance, elle s’abaissoit souvent à des complaisances indignes d’elle pour des personnes qui lui étoient inférieures en toutes choses, mais qui pouvoient être utiles à ses desseins. » (Mém. de M. de ***, Collect. Michaud, p. 469.)

    Mais il faut d’abord que la dame soit veuve ; mariée elle est contrainte ; Châtillon expire donc dans l’une des premières journées sérieuses de la Fronde.

    « Ce jeune seigneur fut regretté publiquement de toute la cour à cause de son mérite et de sa qualité, et tous les honnêtes gens eurent pitié de sa destinée. Sa femme, la belle duchesse de Châtillon, qu’il avoit épousée par une violente passion, fit toutes les façons que les dames qui s’aiment trop pour aimer beaucoup les autres ont accoutumé de faire en de telles occasions ; et comme il lui étoit déjà infidèle et qu’elle croyoit que son extrême beauté devoit réparer le dégoût d’une jouissance légitime, on douta que sa douleur fût aussi grande que sa perte. » (Mott., t. 3, p. 183.)

    Voilà la veuve en campagne. Un prêtre que nous reverrons, Cambiac, M. de Nemours, Condé et d’autres de ci et de là, lui enlèvent son cœur, qu’elle expose fort aux surprises, peu par amour sincère, si ce n’est pour Nemours, beaucoup par intérêt. Cambiac lui servit à conquérir un pouvoir absolu sur la princesse douairière, qu’il dirigeoit, et qui lui légua des rentes considérables (Lenet, p. 219). On verra ce que signifia l’intrigue qu’elle eut avec Condé. En 1652, au moment de la bataille Saint-Antoine, elle ne lui plaît pas encore beaucoup, car il lui fait une rude grimace chez Mademoiselle (Montp., t. 2, p. 269). Le canon avoit tonné tout le jour. À dîner, « elle faisoit des mines les plus ridicules du monde, et dont l’on se seroit bien moqué si l’on eût été en humeur de cela ». Un peu plus tard, la même année (Montp., t. 2, p. 326), elle « mouroit d’envie de donner dans la vue à M. de Lorraine. Elle vint un soir chez moi, dit Mademoiselle, parée, ajustée, la gorge découverte », etc. « Dès qu’elle fut partie, M. de Lorraine nous dit : Voilà la plus sotte femme du monde ; elle me déplaît au dernier point. »—La veille ou l’avant-veille, elle avoit fait venir un joaillier, lui présent, et avoit en vain essayé de se faire offrir quelque bijou.

    En même temps elle aime Nemours, et la guerre n’y fait rien. Mademoiselle est toujours bonne à interroger (t. 2, p. 214) ; elle nous dira comment les amoureux couroient alors les grands chemins au travers des mousquetades. Belle époque ! et qu’un écrivain a récemment eu raison (M. Feillet, dans la Revue de Paris) de traiter mal. Les seigneurs mettent tout en révolution ; ils jouent à la bataille, ils écrivent des billets doux pendant que les campagnes succombent sous une effroyable misère.

    « Madame de Nemours partit aussitôt pour le venir trouver. Madame de Châtillon vint avec elle jusqu’à Montargis ; elle disoit qu’elle alloit pour conserver sa maison de Châtillon. Mais comme elle fut arrivée à Montargis, elle jugea que de là elle conserveroit bien ses terres, et qu’il y avoit plus de sûreté pour elle à se mettre dans les filles de Sainte-Marie, d’où elle ne sortoit que deux ou trois fois pour aller voir M. de Nemours, quoique des officiers qui vinrent à Orléans en ce temps-là me dirent qu’elle alloit tous les jours voir M. de Nemours toute seule avec une écharpe ; qu’elle croyoit être bien cachée, mais qu’il n’y avoit pas un soldat dans l’armée qui ne la connût. »

    Peut-être sera-t-il à propos de placer ici une relation qu’on est tout étonné, tant elle entre dans le détail des choses, de trouver dans les Mémoires de M. de *** (p. 533.—1652) : « M. le Prince étoit plus amoureux que jamais de la duchesse de Châtillon, et sa jalousie pour le duc de Nemours avoit augmenté depuis qu’il n’avoit plus été le médiateur de l’accommodement du parti avec la cour. Le prince de Condé avoit prié cette duchesse de ne plus voir son rival, et, comme elle crut que la guerre, si elle duroit, éloigneroit bientôt ce prince, elle lui promit tout ce qu’il voulut, ce qui ne l’empêcha pas néanmoins de chercher les moyens de voir le duc de Nemours sans que Son Altesse en eût connoissance. Madame de Châtillon, ayant su que le prince de Condé étoit retenu au lit par quelque incommodité, en avertit le duc de Nemours et lui manda de la venir voir à dix heures du soir. Cet amant ne manqua pas à l’assignation, et, pour ne point faire d’affaire à la duchesse, il laissa son carrosse dans une rue détournée, d’où il prit à pied le chemin de la maison, le nez enveloppé dans un manteau.

    « L’obscurité et le soin qu’il prenoit de se cacher lui firent manquer la porte. Il entra dans une autre, qu’il trouva ouverte, et une fille le conduisit sans lumière à une chambre où, après lui avoir dit que sa maîtresse l’attendoit au lit, elle le laissa seul, tirant sur elle la porte, qu’elle ferma à clef. Le duc de Nemours s’aperçut bientôt de la méprise, parcequ’il ne s’attendoit pas à un traitement si favorable. Il voyoit bien qu’il n’étoit pas loin de la maison de la duchesse, et il savoit que dans celle qui touchoit à la sienne il logeoit une fort jolie femme, qu’il avoit vue plusieurs fois chez madame de Châtillon ; il avoit même appris que le mari de cette femme étoit sorti de la maison pour aller poser une sauvegarde que M. le Prince lui avoit donnée, à la prière de la duchesse, pour une assez belle maison qu’il avoit en Brie. Il résolut de profiter de l’occasion que la fortune lui offroit, et se coucha auprès de cette dame. Elle lui fit la guerre sur sa paresse, et il s’en excusa en termes généraux, pour ne rien dire qui pût découvrir la méprise. Il comprit par la suite que c’étoit pour moi qu’elle le prit et que le voisinage avoit fait notre connoissance. J’avois l’honneur d’être connu de lui, et il savoit que mon père avoit un beau château à un quart de lieue de La Queue, en Brie. Ainsi il lui fut plus aisé de répondre juste à ses questions. J’y vins un quart d’heure après, et, trouvant la porte fermée, je crus que le mari étoit revenu, et je m’en retournai sans hésiter. Le duc passa la nuit avec la dame, qui ne s’aperçut de son erreur que par le retour de la lune. Elle alloit s’exhaler en reproches contre celui qui venoit de la tromper d’une manière si peu civile ; mais, ayant reconnu le duc de Nemours, elle se contenta de le prier de lui garder le secret.

    « M. le Prince, qui vouloit être éclairci si la duchesse de Châtillon lui tenoit exactement parole, avoit mis des espions en campagne pour investir la maison. Ils vinrent lui dire qu’ils avoient vu le carrosse du duc de Nemours dans une rue voisine. Alors, oubliant ses incommodités, il s’habilla et se fit porter en chaise chez la duchesse. Elle fut surprise de sa visite, et craignit autant l’arrivée du duc de Nemours qu’elle l’avoit désirée un moment auparavant. Le prince de Condé demeura avec elle jusqu’à minuit, et il s’en alla sans lui rien témoigner de ses soupçons. Le lendemain, après dîner, le duc de Nemours envoya un page pour s’informer de ce que faisoit la duchesse de Châtillon, et il apprit qu’elle étoit allée à la promenade. Il se douta qu’elle étoit au Jardin des Simples, parcequ’elle cherchoit les promenades éloignées. Il s’y rendit aussitôt, et, ayant vu son carrosse à la porte, il la chercha partout. Après avoir parcouru le parterre et le bois, il monta jusqu’en haut en tournant, et il l’aperçut entre deux palissades seule avec le duc de Beaufort. Il prêta l’oreille, et il entendit que madame de Châtillon disoit à ce duc qu’elle n’avoit jamais aimé que lui, et que ses seuls intérêts l’avoient empêchée de conclure le traité de M. le Prince avec la cour. Il alloit sauter les palissades pour suivre les transports de sa jalousie, lorsqu’il vit faire la même chose au prince de Condé, qui, sans rien dire au duc de Beaufort, accabla la duchesse de reproches et jura de ne la voir jamais. »

    Le lendemain, duel de Nemours et sa mort.

    Elle se console (Montp., t. 2, p. 292), et voici, pour cette fois, un dernier texte invoqué en preuve : « Son Altesse Royale et M. le Prince entrèrent et s’approchèrent ; elle leva son voile et se mit à faire une mine douce et riante. Je crus voir une autre personne sous cette coiffe : elle étoit poudrée et avoit des pendants d’oreilles ; rien n’étoit plus ajusté. Dès que M. le Prince alloit d’un autre côté, elle rabaissoit sa coiffe et faisoit mille soupirs. Cette farce dura une heure et réjouit bien les spectateurs. »

  4. Celui-ci, c’est Gaston Jean-Baptiste, né en 1615, et marquis de son nom. Il étoit fils d’Antoine, baron de Roquelaure, maréchal de France, né en 1543, mort en 1625, après avoir donné le jour à dix-huit enfants : 1º du premier lit, à cinq filles et à un fils mort en 1610 ; 2º du second lit, à quatre filles et à huit fils, dont Gaston est le troisième.

    Voici la notice que consacre à notre Roquelaure le livret intéressant du Musée de Versailles (t. 2, p. 630), livret qui a la valeur d’un ouvrage sérieux et qui fait honneur à M. Eudoxe Soulié : « Fils du maréchal Antoine de Roquelaure, né en 1615, il porta d’abord le nom de marquis de Roquelaure, servit dans les armées du roi comme capitaine de chevau-légers, puis comme colonel d’un régiment d’infanterie, et fut fait deux fois prisonnier, en 1641, au combat de la Marfée ; en 1642, à la bataille d’Honnecourt. Maître de la garde-robe du roi, il combattit à Rocroy en 1643, fut fait maréchal de camp, fit les campagnes de Flandre et de Hollande, et devint lieutenant général en 1650. Louis XIV érigea sa terre de Roquelaure en duché-pairie en 1652 et le fit chevalier de l’ordre du Saint-Esprit en 1661. Il se trouva à la conquête de la Franche-Comté en 1668, à celle de Hollande en 1672, fut gouverneur général de Guyenne en 1676, et mourut à Paris le 11 mars 1683. » Tels sont les états de service de l’homme.

    On voit à Bordeaux, en 1650, un chevalier de Roquelaure (Lenet, p. 381) dans le parti de Condé. Le marquis appartient au parti de la cour, et va, cette année-là même, à Bordeaux (Mott., t. 4, p. 77) avec le maréchal de la Meilleraye. Il ne se gênoit pas d’ailleurs pour garder des intelligences dans le camp ennemi, ce qui, un moment, en 1649 (Mott., t. 3, p. 267), le fait éloigner par Mazarin. Il étoit « hardi, grand parleur et gascon ». Peut-être voudroit-on que dans cette note un pareil personnage fût moins officiellement décrit, car le nom de Roquelaure a le privilège, au temps des lectures sournoises du collége, de tenir en éveil notre gaîté ; mais c’est surtout le fils de notre Roquelaure qui a été friand de scandale. Celui-ci, déjà doué d’une langue de hâbleur, n’a pas aussi hardiment sauté par dessus les bornes. Ce fut, d’ailleurs, un maréchal de France in petto (Monglat, p. 287).

    N’allons pas jusqu’à réduire la vérité : il fatigua plus d’une fois ses contemporains. Dans le Ballet des Noces de Thétis et de Pelée, en 1654, Benserade lui fit chanter malignement, sous le costume d’une dryade :

    Il n’est point de forêt qui ne soit indignée
    Du fracas ennuyeux que j’ai fait tant de fois,
    Et, sitôt que je hante une souche de bois,
    Il vaudroit tout autant qu’on y mît la cognée.

    Lorsque Lauzun fut disgracié, Roquelaure demanda, sans vergogne, ses lods et ventes à Louis XIV (La Place, t. 3, p. 216), qui lui répondit : « Il ne faut pas profiter de la disgrâce des malheureux. » Attrape, camarade ! Tallemant lui a consacré son chapitre 234 ; il le taxe d’impertinence, doute de sa bravoure, mais reconnoît qu’il étoit « bon abatteur de bois ». Nous savons ce que parler veut dire.

    Tallemant parle aussi de sa femme, Charlotte-Marie de Daillon, fille du comte du Lude, « une des plus belles, pour ne pas dire la plus belle de la cour ». Loret (septembre 1653) n’a pas oublié ce mariage. Roquelaure étoit riche ; il donne à sa fiancée douze bourses parfumées contenant 6,000 pièces d’or de 11 livres 10 sous : cela faisoit 69,000 livres, et feroit quelque chose comme 200,000 livres. Lorsqu’elle fut accouchée deux fois, Loret la trouve encore

    Plus fraîche et plus belle que Flore.

    « Assurément, c’est une belle créature », dit Mademoiselle. Quant à madame de Sévigné, elle déclare que madame de Roquelaure battoit toutes les autres à plate couture. Elle aimoit Vardes lorsqu’elle se maria, et ne put jamais s’habituer à se plaire en son état de femme mariée. Douce, rêveuse, plaintive, elle fut peut-être touchée, vers la fin, de l’amour que témoignoit pour elle le duc d’Anjou. Elle mourut en 1657. Le lendemain de sa mort, le duc d’Anjou va à confesse, communie et fait dire mille messes (Montp., t. 3, p. 268).

    Roquelaure ne fut jamais duc vérifié. En 1663 Louis XIV lui fit défendre de soumettre son brevet au Parlement (Mott., t. 5, p., 196).

    La Bibliothèque nationale possède (Catal., t. 2, nº 3668) une affiche faite au sujet du ban et arrière-ban de Normandie, le 21 août 1674, au nom de Roquelaure, commandant en chef des troupes de la province.

    Son fils, Biran, voluptueux sans scrupule (Saint-Simon, t. 5, p. 77), épouse mademoiselle de Laval, fille d’honneur de la dauphine et maîtresse du roi. Une fille lui arrive trop vite : « Mademoiselle, dit-il, soyez la bienvenue ; je ne vous attendois pas si tôt. » Il se rua dans le bas comique et accepta cavalièrement son rôle de mari avantagé (V. Caylus, V. les Lettres de Madame, t. 1, p. 236). On voit dans les États du comptant pour 1685 (Pierre Clément, le Gouvernement de Louis XIV, p. 283) : « Au sieur duc de ——, pour le parfait paiement de ce que Sa Majesté a donné à ladite duchesse par son contrat de mariage, 40,000 livres. »

    Lui aussi, ce Roquelaure, fut un duc à brevet ; il étoit ami intime de Vendôme. Saint-Simon (t. 1, p. 150) a raconté une scène terrible que lui fit au jeu, en 1695, cet ami redoutable. L’affront fut digéré, et les plaisanteries, interrompues un instant, rejaillirent de plus belle.

    Roquelaure le fils est mort en 1734. Dès 1718 on avoit publié en Hollande le Momus françois, ou les Aventures divertissantes du duc de Roquelaure. C’est un recueil de sottises et d’ordures.

  5. Tout le monde a lu ses mémoires. Il est né en 1614 et fut élève de saint Vincent de Paul. Tallemant des Réaux l’a peint : « Petit homme noir qui ne voit que de fort près, mal fait, laid, et maladroit de ses mains à toute chose. Il n’avoit pourtant pas la mine d’un niais ; il y avoit quelque chose de fier dans son visage. »

    Nous ne mettrons ici qu’un trait de son histoire : son amour et ses projets pour madame de la Meilleraye. « Cela est bien fou ! » dit un fou, l’abbé de Choisy (p. 565, collect. Michaud). C’est Saint-Simon (t. 8, p. 187) qui parle : « La maréchale de la Meilleraye (morte en 1710, à quatre-vingt-huit ans) avoit été parfaitement belle et de beaucoup d’esprit. Elle tourna la tête au cardinal de Retz, jusqu’à ce point de folie de vouloir tout mettre sens dessus dessous en France, à quoi il travailla tant qu’il put, pour réduire le roi en tel besoin de lui qu’il le forçât d’employer tout Rome pour obtenir dispense pour lui, tout prêtre et évêque sacré qu’il étoit, d’épouser la maréchale, dont le mari étoit vivant, fort bien avec elle, homme fort dans la confiance de la cour, du premier mérite, dans les plus grands emplois. Une telle folie est incroyable et ne laisse pas d’avoir été. »

    Que voulez-vous ? Cet homme avoit une âme de feu quand l’amour lui mettoit martel en tête.

    Retz, quelque jugement qu’on porte sur sa vie politique, a fait une fin qui ne manque pas de grandeur. Madame de Sévigné l’a aimé et admiré fidèlement. Il est mort le 24 août 1679. Nous lui saurons gré, avec le Valesiana (p. 293), de sa constante sympathie pour les gens de lettres.

  6. Henri II de Savoie avoit épousé, le 22 mars 1657, Marie d’Orléans-Longueville, fille de Henri II de Longueville, née le 5 mars 1625, morte bien tard, en 1707, le 16 juin. Elle figure parmi les précieuses sous le nom de Nitocris (Prét., t. 2, p. 308). Elle aimoit les romans de chevalerie. C’est à elle que l’abbé Cotin a dédié le sonnet célèbre :
    Votre prudence est endormie, etc.

    Elle a laissé des Mémoires. Nemours (1624-1652) avoit un frère aîné, Charles-Amédée, beau, brave, spirituel, ami de Condé (Lenet, p. 455). Retz le juge sévèrement ; « Moins que rien (p. 214) pour la capacité. » Nemours est l’un des héros de la Fronde (Mottev., t.3, p. 103), et dès le début. Il reçoit treize blessures à la bataille Saint-Antoine (Mottev., t. 4, p. 340) : il avoit ses prétentions comme un autre (Montp., t. 2, p. 251). Nous avons dit comment on le rendit amoureux de madame de Longueville, sa belle-mère, ma foi.

    Il faut le regarder comme l’un des plus doux et des plus honnêtes coureurs d’aventures de ce temps. Sa vie l’ennuyoit ; il en étoit presque honteux. Madame de Mottevile dit de lui quelque chose qui lui fait honneur (t. 4, p. 348,—1648) :

    « Il avoit mandé au ministre que ses prétentions n’empêcheroient point la paix, et qu’il renonçoit de bon cœur à tous ses avantages pour rentrer dans son devoir, dont il ne s’étoit écarté que par malheur et par l’engagement d’amitié où il s’étoit trouvé avec M. le Prince. »

    La triste querelle de Nemours et de Beaufort (V. Conrart, p. 143) a été racontée en détail par Mademoiselle (t. 2, p. 192, 288). Elle coûta la vie à l’agresseur.

    Chacun différemment témoigne son regret,

    dit Benserade ;

    Les hommes en public, les femmes en secret.

    De très nombreuses pièces de la Bibliothèque nationale (Catal., t. 2, nos 2869-2878) s’y rapportent.

    On peut lire avec intérêt l’ouvrage dont voici le titre (nº 2232 du Catalogue Leber) : Le duc de Guise et le duc de Nemours, Cologne, chez Clou Neuf (Hollande, à la Sphère), 1684, petit in-12.

    Pierre Coste (p. 60) dit bien que c’est aux eaux que Nemours aima madame de Châtillon, depuis peu mariée. « On peut dire, remarque-t-il, qu’il n’a eu de véritable inclination que pour cette duchesse. Ajoutons ici quelques lignes tirées des Mémoires de Mademoiselle (t. 2, p. 51 ; 1649) ; elles confirment le témoignage de notre texte :

    « M. de Nemours commençoit alors à faire le galant de madame de Châtillon ; cet amour avoit commencé dès le premier voyage de Saint-Germain, et la galanterie de son mari qui avoit commerce en ce temps-là pour Guerchy fit que celle de M. de Nemours lui déplut moins. Auparavant rien n’étoit égal à leurs amours…, etc.

    «… L’on remarqua que, le jour que l’on l’alla consoler de la mort de son mari, elle étoit fort ajustée dans son lit. »

  7. Anne Doni, fille d’Octavien Doni, baron d’Attichy, et de Valence de Marillac, morte en 1663.

    « Elle passoit, quand elle estoit fille, pour la plus desreiglée personne du monde en fait de repas et de visites, mais ce n’estoit rien au prix de ce que c’est à cette heure, car elle a trouvé un homme qui lui dame bien le pion. Il fait tout le contraire des autres. »

    « Avec soixante mille livres de rente, et pas un enfant, ils n’ont jamais un quart d’escu. » (Tallem. des R., t. 3, p. 160.)

    Son mari étoit Louis de Rochechouart, comte de Maure, frère du duc de Mortemart.

    « Le désordre de ses affaires, dit Tallemant, autant que le bien public, l’engagea dans le party de Paris. » Condé s’en moqua beaucoup d’abord. On connoît les beaux triolets :

    Buffle à manches de velours noir
    Porte le grand comte de Maure,

    qui sont de Bachaumont et de Condé lui-même.

    Mademoiselle d’Attichy, fille d’honneur de la reine-mère, n’avoit permis à personne de lui conter fleurette (Tallem., t. 2, p. 316).

    Bautru lui disoit : « Vous n’êtes pas mal fine avec vostre sévérité. Vous avez si bien fait que vous pourrez, quand vous voudrez, vous divertir deux ans sans qu’on vous soupçonne. »

    La Mesnardière (p. 437, édit. in-4 de 1656) atteste son esprit en un style fort alambiqué. C’est un triste poète lyrique que M. de La Mesnardière.

    Attichy, dont l’esprit est brillant et solide,
    Aime les chants du chœur qui sur Pinde réside,
    Et veut que l’air facile et la sublimité
    Y marquent la Naissance et la Capacité.

    D’après un bon juge, madame de Motteville (t. 3, p. 249 ; 1649), madame la comtesse de Maure, « nièce du maréchal de Marillac, étoit une dame dont la beauté avoit fait autrefois beaucoup de bruit. Elle avoit une vertu éclatante et sans tache, de la générosité avec une éloquence extraordinaire, une âme élevée, des sentiments nobles, beaucoup de lumière et de pénétration. »

    M. V. Cousin, l’historien de madame de Sablé, l’a représentée en son logis de la place Royale, à côté de son amie, toutes deux en leur chambre isolée, cloîtrées, couchées, craintives d’un courant d’air, effarouchées d’un bruit, les volets fermés, la lampe allumée à midi au mois de mai, restant trois mois sans se voir et s’écrivant dix fois par jour. Jamais épicuriennes n’ont raffiné plus voluptueusement les délicatesses de l’amour de la vie et de la crainte de la douleur. (Tallem., t. 3, p. 137.)

    Voici un extrait de La Princesse de Paphlagonie : « Il n’y avoit point d’heure où la princesse Parthénie (madame de Sablé) et la reine de Misnie (madame de Maure) ne conférassent des moyens de s’empescher de mourir et de l’art de se rendre immortelles. »

    Ce sont là les précieuses, non plus de l’amour et du beau langage, mais de la philosophie préservatrice et conservatrice. Elles inventent des pâtes reconfortantes, des sirops veloutés, des élixirs de vie perpétuelle.

    Achevons le portrait avec La Princesse de Paphlagonie :

    « La reine de Mysie estoit une femme grande, de belle taille et de bonne mine ; sa beauté estoit journalière par ses indispositions, qui en diminuoient un peu l’éclat. Elle avoit un air distrait et resveur qui lui donnoit une élévation dans les yeux et qui faisoit croire qu’elle mesprisoit ceux qu’elle regardoit ; mais sa civilité et sa bonté raccommodoient ce que les distractions pouvoient avoir gâté. Elle avoit de l’esprit infiniment. »

    Le réduit de madame la comtesse de Maure, Madonte (Prét., t. 1, p. 206) s’appeloit le Palais Nocturne.

    La connoissant telle qu’elle étoit, nous pouvons nous étonner de la voir en visite.

  8. J’ai déjà parlé des eaux de Forges.—Expilly leur consacre toute une page. C’est, dit-il, d’un voyage que Louis XIII y fit avec Anne d’Autriche que date leur fortune. Saint-Simon (t. 6, p. 104 ; 1707) les regarde comme bien inutiles.

    Il y avoit aussi les eaux d’Aix-la-Chapelle (Saint-Simon, t. 5, p. 36), qui jouissoient d’une grande vogue. Ici il est question des eaux de Bourbon, non pas de Bourbon-l’Ancy, (Expilly, t. 1, p. 729), dans l’Autunois, qui avoit des sources minérales assez estimées, mais de Bourbon l’Archambault (Expilly, p. 731), près de Moulins.

  9. À la fête des Rois, en janvier 1649.
  10. Bussy a servi sous le maréchal de Châtillon (Mémoires, t. 1, p. 65). Né en 1584, le 26 juillet, il est mort le 4 janvier 1646. C’étoit le petit-fils de l’amiral. Bon François et courageux, mais général médiocre, bon homme au fond, mais brutal, débauché et prodigue, il avoit épousé le 13 août 1615 Anne de Polignac, belle et vertueuse personne, qui fut toute sa vie une protestante zélée et mourut en 1651.
  11. Pendant que Benserade étoit jeune, il étoit fort plein de lui-même et se piquoit d’être homme à bonnes fortunes. Un jour, certaine jalousie l’ayant porté à faire des couplets de chansons fort médisants contre des filles de la reine-régente, il fut chassé de la cour pour ce sujet. Mais, comme la reine l’aimoit et le trouvoit réjouissant, elle fit sa paix et obtint de ses filles qu’il seroit rappelé. Une d’entre elles, qui n’y consentoit pas de bon cœur, ne pouvant résister à une semblable intercession, prit le parti de se venger par les armes dont elle avoit été attaquée, et fit ce quatrain contre lui :
    Revenez, revenez, beau faiseur de chansons ;
    La reine a commandé que l’on vous les pardonne,
    Pourvu que votre rousse et suante personne
    Change pendant l’été plus souvent de chaussons.
    (Sénecé, éd. elzev., t. 1, p. 313.)
    Ce bel esprit eut trois talents divers
    Qui trouveront l’avenir peu crédule :
    De plaisanter les grands il ne fit point scrupule,
    Sans qu’ils le prissent de travers ;
    Il fut vieux et galant sans être ridicule,
    Et s’enrichit à composer des vers.
    (Sénecé, t. 1, p. 254.)

    Benserade demeuroit au Louvre au moment où nous en sommes (Prét., t. 1, p. 46).

  12. Walckenaër (t. 1, p. 190) l’appelle le marquis de Chaulieu. Il avoit été le compagnon d’armes de Bussy en 1638 (Mém., t. 1, p. 54) et avoit été à Monsieur, comme on disoit (Montp., t. 2, p. 47). Il se vit entraîné dans la Fronde, combattit et mourut à Charenton en 1649 (février).

    « Clanleu, qui la commandoit, y fut tué, se défendant vaillamment, refusant la vie qu’on lui voulut donner, et disant qu’il étoit partout malheureux et qu’il trouvoit plus honorable de mourir en cette occasion que sur un échafaud. » (Mott., t. 1, p. 181.)

    Les pièces 679, 680, 681, 682, 683, 691, du tome 2 du catalogue de la Bibl. nat., ont rapport à cette mort regrettable. La dernière (nº 691) lui donne le titre de baron.

  13. Gaston d’Orléans « a toujours eu l’esprit un peu page » (Tallem. des R., t. 2, p. 290). On cite vingt plaisanteries de ce prince qui ressemblent à de grosses malpropretés. « Les princes sont des animaux qui ne s’échappent que trop. » C’est Tallemant (t. 2, p. 49) qui le dit, et il y aura du monde pour le croire. Gaston fut un animal plein de la plus cruelle vanité. C’est celui-là qui tenoit à l’étiquette chez lui ; c’est celui-là qui parle à chaque instant de faire jeter le monde par les fenêtres. Et il n’étoit pas méchant.

    « Il étoit aimable de sa personne. Il avoit le teint et les traits du visage beaux ; sa physionomie étoit agréable, ses yeux étoient bleus, ses cheveux noirs. » (Mott., t. 2, p. 233.)

    Gaston étoit même assez bon prince quelquefois. À quoi bon rappeler la triste figure qu’il a faite en politique ? Ses amours et ses amourettes sont nombreux.

  14. Quelle est encore cette demoiselle de Bordeaux et quel est ce monsieur de Ricoux ? Je vois Mademoiselle (t. 3, p. 54) qui parle d’une dame de Ricousse, coiffeuse de madame de Châtillon. Évidemment c’est notre demoiselle mariée à son ami.

    En fait de Bordeaux, il y a madame de Bordeaux, mère de madame Fontaine-Martel :

    Bordeaux dispute à la Cornu
    Le glorieux et bel avantage
    De faire les maris cocus,

    dit une chanson médiocre (Nouv. Siècle de Louis XIV, p. 97). Il y a une dame de Bordeaux qui prend part à la fête donnée à Saint-Maur par M. le Duc le 2 avril 1672. Il y a la femme de Bordeaux, intendant des finances (Tallem., chap. 221) ou receveur général à Tours (Tallem., chap. 354) ; il y a aussi la femme du fils de ce Bordeaux, qui étoit Bordeaux elle-même et d’une autre famille ; il y en a d’autres encore. Je n’ai pas de lumières pour les classer entre elles.

    Pour ce qui est de l’époux de notre demoiselle, le même embarras subsiste. Je vois un abbé de Richou ou Richoux, amant de madame de Montglat (V. Montglat, p. 40). Est-ce un parent ? Je vois un Ricous au passage du Rhin (Relation de Guiche, Coll. Michaud, p. 338). Qui est ce Ricous ? Je vois un Ricousse que La Roche Foucauld prie de tuer le cardinal de Retz (Retz, p. 298). Cela se rapproche. Et un M. de Ricousse, que Condé donne à Gourville en 1653 pour leurs affaires (Gourville, p. 509). Nous brûlons sans doute.

  15. Mazarin donna l’abbaye de Doudeauville à l’abbé Cl. Quillet, qui lui avoit dédié le poème latin de la Callipædia, dont le début n’a rien de trop élégant :
    Quid faciat lætos thalamos, quo semine felix
    Exsurgat proles…

    Je ne prétends pas dire que c’est là le plus beau trait de sa vie et l’action la plus utile à la France qu’il ait faite ; mais cela ne laisse pas de montrer qu’il entendoit la gaudriole. Ah ! si l’on en croyoit les Mazarinades ! Si même on en croyoit La Porte, le valet de chambre de Louis XIV ! Voici au moins l’incontestable vérité : « Le cardinal Mazarin avoit été soupçonné de n’avoir pas eu beaucoup de religion ; sa jeunesse étoit déshonorée par une mauvaise réputation qu’il avoit eue en Italie, et il n’avoit jamais témoigné assez de vénération pour les mystères les plus sacrés. » (Motteville, 5e p., t. 5, p. 94.)

    Giulio Mazarini est né à Piscina[B], dans l’Abruzze, le 14 juillet 1602 ; il est mort à Vincennes le 9 mars 1661. Ce fut un grand homme d’État, un homme d’esprit et un homme de cœur dans son genre. Il paroît démontré qu’il fut l’heureux amant de la reine-mère (V. ses lettres, Société de l’histoire de France, 1836, édit. Ravenel, in-8).

    On l’a raillé pour les travers de son humeur ; on a fait de lui un Harpagon : il achetoit des tableaux, il avoit une bibliothèque admirable, il dépensoit un argent fou pour des machines d’opéra. En 1658 il monte une loterie gratuite (Montp., t. 3, p. 304) de cinq cent mille livres ! Et puis il aima les lettres et les gens de lettres sans appareil de mécénat.

    Nous ne songeons pas à le canoniser, pas même à l’absoudre du mal qu’il a laissé faire dans l’administration du royaume ; mais il faut être juste pour sa mémoire, qui a été, comme sa vie, si agitée.

  16. Henri d’Orléans, descendant de Dunois, né le 27 avril 1595, marié : 1. en 1617, à Louise de Bourbon, fille du comte de Soissons, morte en 1637 ; 2. le 2 juin 1642, à Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, née le 27 août 1619. Il est mort le 11 mars 1663. Le duc de Longueville, en sa jeunesse, étoit galant et brave. On lui connoît une fille naturelle, l’abbesse de Maubuisson, morte en 1664. Somaize a trouvé joli (t. 1, p. 187) de l’appeler Léonidas.
  17. Anne Poussart, fille de François Poussart, sieur de Fors (Faure) et marquis du Vigean, et d’Anne de Neubourg, dame d’honneur de la reine, puis de madame la Dauphine, épousa : 1. François d’Albret, sire de Pons, comte de Marennes ; 2. Armand-Jean du Plessis.

    Il ne faut pas la confondre avec Judith de Pons, fille de Jean-Jacques de Pons, marquis de La Caze, et de Charlotte de Parthenay, dame de Genouillé, qui fut l’une des maîtresses, l’une des victimes du duc de Guise (Motteville, t. 2, p. 202), qui étoit fille d’honneur de la reine-mère (Tallem. des Réaux, 2e édit., chap. 232) et qui mourut fille en 1688. Madame de Motteville dit qu’elle étoit « gloutonne de plaisirs ». Voyant que Guise ne se pressoit pas de se faire roi de Naples et de la faire reine (Mottev., t. 2, p. 348), elle se livra à Malicorne, son écuyer.

    Deux nièces éloignées du maréchal d’Albret ont aussi porté le nom de Pons. Mademoiselle de Pons l’aînée épousa le frère du maréchal (François-Amanieu), s’appela madame de Miossens, et mourut en 1714, sans enfants. Saint-Simon (chap. 22, t. 1, p. 367) dit qu’elle faisoit peur par la longueur de sa personne. La cadette, « belle comme le jour », fut mariée à un Sublet, qui devint d’Heudicourt, grand louvetier.

    Le roi avoit failli aimer cette seconde mademoiselle de Pons, qui s’y seroit prêtée et auroit peut-être prévenu La Vallière, si la reine-mère et le maréchal (1661) ne l’avoient fait enlever. Elle revint tard à la cour et déjà sans jeunesse : aussi se maria-t-elle avec joie. Vive, enjouée et badine, madame d’Heudicourt a paru aussi un peu folle.

  18. « Il étoit de basse naissance, et, parmi quelques bonnes qualités, il en avoit aussi de mauvaises. » (Mott., t. 3, p. 373.)

    Louis Barbier de la Rivière, fils d’Antoine Barbier, sieur de la Rivière, commissaire de l’artillerie en Champagne, est né en 1695 à Montfort-l’Amauri (Amel. de la Houssaye, t. 1, p. 367). D’abord régent de philosophie au collège du Plessis et de Navarre, il dut à l’évêque de Cahors, Pierre Habert, d’être introduit auprès de Gaston, et à son esprit agréable de lui plaire. Amelot de la Houssaye dit que Gaston, qui aimoit Rabelais passionnément, fut bien content de trouver quelqu’un qui le sût par cœur. Successivement premier aumônier de Monsieur, abbé de quinze abbayes, ministre d’État pendant la Fronde, chancelier des ordres, il est disgracié tout à coup pour s’être attaché à Condé, malgré le duc d’Orléans. Néanmoins, il meurt (30 janvier 1670) évêque de Langres, c’est-à-dire duc et pair. Le château de Petit-Bourg a été rebâti par lui. Il en a fait un château remarquable, et y mena une vie assez douce (Omer Talon, p. 381) pour se consoler de n’être pas devenu cardinal. L’abbé de la Rivière avoit eu de nombreuses intrigues : il aima, entre autres, la présidente Lescalopier (Tallem. des Réaux, ch. 202).

    Dans les Honny soit-il de Maurepas il y a celui-ci en son honneur :

    S’advancer et se mesconnoître,
    Vendre deux ou trois fois son maître,
    Trahir son pays par argent,
    Mépriser avec insolence
    Ceux qui l’ont veu estre indigent :
    Honny soit-il qui mal y pense !
  19. Turenne a aimé beaucoup et long-temps les femmes. C’est ce que ne disent ni l’abbé Raguenet, ni Ramsay, ni les diverses histoires de Turenne approuvées par les archevêques de Tours et de Rouen.

    Personne n’ignore qu’il fut très épris de madame de Longueville. Pierre Coste (p. 87) ne le cache point, tout en affirmant que Turenne n’étoit pas d’un naturel impétueux :

    « Quoique le vicomte de Turenne ne fût pas fort porté à l’amour, le commerce continuel qu’il eut alors avec cette belle princesse l’ayant rendu plus sensible qu’à son ordinaire, il tâcha de s’en faire aimer. La duchesse de Longueville non seulement ne répondit point à son amour, mais le sacrifia à La Moussaye, qui étoit alors gouverneur de Stenay. »

    Ramsay (t. 2, p. 155) explique l’histoire à sa manière. C’est comme dans les panégyriques ou dans les oraisons funèbres : tout est sagesse, mouvement de l’esprit, politique profonde. Le cœur humain, la nature, ne paroît point.

    « Quoique madame de Longueville fût dans une dévotion si grande qu’elle ne se mêloit d’aucune cabale, néanmoins son esprit avoit tant d’ascendant sur les personnes qu’elle les faisoit pencher du côté où elle avouoit bien que son inclination la portoit, c’est-à-dire du côté de Monsieur son frère. »

    Turenne « aimoit naturellement la joie ». (Mém. de Grammont, ch. 4.) Avec la joie il aima extrêmement, jusqu’à la compromettre, madame de Sévigné. Il avoit soixante ans quand il soupiroit aux pieds de madame de Coaquin (Choisy, p. 354), et se laissoit arracher le secret de l’État. En 1650, tenant campagne contre le parti de la cour, il entretenoit à Paris, dans la rue des Petits-Champs, une jolie grisette (V. les Mémoires de Retz).

  20. Bussy doit une fameuse chandelle à madame de Longueville. Aussitôt après l’apparition de l’Histoire amoureuse des Gaules, les officiers et jusqu’aux valets de Condé poussent des cris, s’empressent autour du maître, demandent à tuer l’auteur de cette histoire. Condé n’est apaisé que par sa sœur. (Recueil de la Place, t. 7, p. 88.) Plus tard, elle travailla en vain à protéger celui qui l’avoit flattée si peu.

    Nous pourrions tout uniment renvoyer le lecteur au livre de M. Cousin, qui est un ardent panégyrique ; du moins nous ne traînerons pas la note en longueur.

    L’affaire dramatique, dans cette vie si occupée, c’est, en 1643, le duel de Maurice, comte de Coligny, frère de notre Châtillon, contre le duc de Guise. Madame de Motteville (t. 2, p. 44) en a parlé suffisamment.

    Tallemant des Réaux (Historiette de Sarrazin) dit que madame de Longueville aima Charles de Bourdeilles, comte de Mastas en Saintonge : c’est le Matha des Mémoires de Grammont, mort en 1674. Je ne sais si on peut dire qu’elle aima son frère Conti. Celui-ci, du moins, a conçu pour elle une passion très vive. M. de Longueville, à qui d’autres sont plus favorables, « avoit la mine basse », si l’on en croit M. de *** (p. 470), « et n’avoit dans sa personne aucun des agréments qui peuvent plaire aux femmes. » Ce même M. de *** dit de madame de Longueville : « Le duc de Châtillon avoit eu ses premières inclinations, et comme ce duc, après son mariage, n’eut plus pour elle les mêmes empressements, elle conserva toujours contre la duchesse une haine secrète. »

    Et M. Cousin (2e édit., p. 28) : « Elle a pu être touchée du dévoûment de Coligny, qui donna son sang pour la venger des outrages de madame de Montbazon ; elle prêta un moment une oreille distraite aux galanteries du brave et spirituel Miossens ; plus tard, elle se compromit un peu avec le duc de Nemours ; mais elle n’a aimé véritablement qu’une seule personne : La Rochefoucauld ; elle s’est donnée à lui tout entière ; elle lui a tout sacrifié, ses devoirs, ses intérêts, son repos, sa réputation. Pour lui elle a joué sa fortune et sa vie ; elle est entrée dans les conduites les plus équivoques et les plus contraires. C’est La Rochefoucauld qui l’a jetée dans la Fronde. »

    Madame de Longueville, née le 27 août 1619, a été réellement une femme d’une très grande beauté. En 1647, madame de Motteville (t. 2, p. 240) fait son portrait avec un certain enthousiasme : « Quoiqu’elle eût eu la petite vérole depuis la régence et qu’elle eût perdu quelque peu de la perfection de son teint, l’éclat de ses charmes attiroit toujours l’inclination de ceux qui la voyoient ; et surtout elle possédoit au souverain degré ce que la langue espagnole exprime par ces mots de donayre brio y bizaria (bon air, air galant) ; elle avoit la taille admirable, et l’air de sa personne avoit un agrément dont le pouvoir s’étendoit même sur notre sexe. Il étoit impossible de la voir sans l’aimer et sans désir de lui plaire. Sa beauté, néanmoins, consistoit plus dans les couleurs de son visage que dans la perfection de ses traits. Ses yeux n’étoient pas grands, mais beaux, doux et brillants, et le bleu en étoit admirable : il étoit pareil à celui des turquoises. Les poètes ne pouvoient jamais comparer aux lis et aux roses le blanc et l’incarnat qu’on voyoit sur son visage, et ses cheveux blonds et argentés, et qui accompagnoient tant de choses merveilleuses, faisoient qu’elle ressembloit beaucoup plus à un ange que non pas à une femme. »

    On a une lettre de mademoiselle de Vandy (Manuscrits de Conrart, t. 8, p. 145) où il est dit qu’elle a un « teint de perle, l’esprit et la douceur d’un ange ». Le mot ange se retrouve ailleurs encore. Félicitons-en M. de La Rochefoucauld.

    Madame de Longueville a été précieuse. C’est tantôt Léodamie (Somaize, t. 1, p. 241), tantôt Ligdamire (t. 1, p. 141) : « Du temps de Valère (Voiture), lorsqu’elle donnoit un peu plus de son temps à la galanterie, c’estoit chez elle que la parfaite se pratiquoit, et, à présent qu’elle a d’autres pensées, c’est chez elle que l’on apprend les plus austères vertus. »

  21. Charlotte-Marguerite de Montmorency, née en 1593, mariée le 3 mars 1609 à Henri II de Bourbon-Condé, est morte le 2 décembre 1650. Son extraordinaire beauté fit faire à Henri IV bien des folies. Toute jeune qu’elle étoit, et mariée, elle y trouva de l’agrément. On croit qu’elle espéroit, à la suite d’un double divorce, arriver jusqu’au trône de son admirateur. Cela aussi étoit bien fantastique.

    Elle montra de la tête, au temps de la Fronde, lorsqu’il fallut soutenir Condé. Alors elle est chef du parti, elle délibère. Désormeaux (Vie de Condé, t. 2, p. 354) en donne un exemple : « La nuit venue, la princesse douairière assembla un petit conseil, où elle n’admit que la princesse sa bru, la duchesse de Châtillon, sa parente et sa favorite, la comtesse de Tourville, Lenet, conseiller d’État, l’abbé de La Roquette et quatre gentilshommes. »

    Le Père Lelong (n. 22,711 et n. 23,096) et le catalogue de la Bibliothèque nationale (Histoire, t. 2, n. 1682) indiquent diverses pièces mises alors sous son nom par les fabricants de livres politiques. Mais plus qu’habile elle avoit été et elle étoit restée belle. Croyons-en Voiture :

    La belle princesse n’est pas
    Du rang des beautés d’ici-bas,
    Car une fraischeur immortelle
    Se voit en elle.

    M. Cousin (Longueville, 2e édit., p. 180) cite des vers de fête qui lui furent adressés. Le titre en est un peu bien pompeux : La Vie et les miracles de sainte Marguerite-Charlotte de Montmorency, princesse de Condé, mis en vers à Liancourt.

    Jamais sainte ne fut canonisée si facilement. Madame la Princesse douairière étoit d’abord la fierté en personne. Madame de Motteville (t. 4, p. 91) est bien informée : « Cette princesse étoit dans un âge qui pouvoit encore lui faire espérer une longue suite d’années ; elle paroissoit saine, elle avoit encore de la beauté, et l’on peut croire que l’amertume de sa disgrâce contribua beaucoup à sa fin. Elle étoit un peu trop fière, haïssant trop ses ennemis et ne pouvant leur pardonner. Dieu voulut sans doute l’humilier avant sa mort pour la prévenir de ses graces et la faire mourir plus chrétiennement. »

    Passe pour l’arrogance. Madame la princesse étoit une Madeleine non repentie, et quelle Madeleine pour la grace, pour la pénitence, pour la béatification ! Dans l’Église ce n’est pas l’Église elle-même, l’épouse du doux Jésus, qu’elle avoit aimée. Madame de Motteville (t. 4, p. 94) garantira ce qu’on avance : « Madame la Princesse avoit été fortement occupée de l’amour d’elle-même et des créatures. Je lui ai ouï dire, un jour qu’elle railloit avec la reine sur ses aventures passées, parlant du cardinal Pamphile, devenu pape, qu’elle avoit regret de ce que le cardinal Bentivoglio, son ancien ami, qui vivoit encore lors de cette élection, n’avoit point été élu en sa place, afin, lui dit-elle, de se pouvoir vanter d’avoir eu des amants de toutes conditions, des papes, des rois, des cardinaux, des princes, des ducs, des maréchaux de France, et même des gentilshommes. »

    Amelot de la Houssaye (t. 2, p. 405) entre dans le détail : « Le cardinal de La Valette aimoit éperdûment la princesse de Condé, Charlotte de Montmorency, et elle, à ce qu’on disoit alors, l’aimoit réciproquement, parceque, outre qu’il étoit bien fait, il lui donnoit beaucoup. »

    Je recommande tous ces textes religieux au benoît M. Louis Veuillot et à Monseigneur Parisis.

  22. Cambiac étoit un « ecclésiastique de Toulouse, dit Lenet (p. 379, en 1650), doux, modeste, beau, propre et fort intrigant ». Sauval, mauvaise source quelquefois (Walck., t. 2, p. 445), le fait chanoine d’Alby et de Montauban. Le même Sauval donne Bouchu pour amant à madame de Châtillon en même temps que Cambiac.

    Cambiac étoit tout à fait attaché à la famille des Condé : c’étoit l’un de leurs conseillers intimes.

  23. Il y a madame de Brienne la mère (Louise de Béon, fille de Bernard, seigneur du Massés), mariée en 1623, morte le 2 septembre 1667 ; mademoiselle de Brienne (madame de Gamaches), et madame de Brienne la jeune, mariée en 1656, morte en 1664.

    « La reine estimoit » la mère « pour son mérite (Mottev., t. 4, p. 293) et sa piété ». C’étoit l’amie de madame de Motteville (t. 5, p. 234). Elle soigna avec dévoûment la reine-mère dans sa longue et triste maladie.

    Madame de Brienne la jeune étoit fille du comte de Chavigny :

    Pour mettre leur pouvoir au jour,
    Le ciel, la nature et l’amour,
    De corail, d’ivoire et d’ébène
    Firent Brienne,
    Firent Brienne.

    Elle étoit donc belle. Elle étoit sage aussi :

    Un prélat à Pont-sur-Seine
    Adresse souvent ses pas
    Pour voir la chaste Brienne,
    Pleine de divins appas ;
    Mais c’est pour lui chose vaine
    S’il y va crotter ses bas.

    Somaize la désigne, à ce qu’il paroît, sous le nom de la précieuse Bérélise (t. 1, p. 38, 228). Mais arrêtons-nous. Le destin de ce livre veut que quand les gens sont sages nous n’en parlions pas beaucoup.

  24. À la fin de 1650.
  25. « Merlou, autrefois Mello, bourg avec un château, une église collégiale, un prieuré, une maison religieuse de filles, etc., dans le Beauvoisis, élection de Clermont, à deux lieues ouest-nord-ouest de Creil. C’est une ancienne baronnie qui relève du roi et appartient à la maison de Luxembourg. Elle avoit donné le nom à une illustre maison, éteinte il y a environ trois cents ans, et de laquelle étoit Dreux de Mello, connétable de France sous Philippe-Auguste. Celles de Nesle, d’Offemont, de Montmorency et de Bourbon-Condé, l’ont possédée successivement.

    « Le château est sur une hauteur ; c’est un bâtiment très ancien. » (Expilly.)

  26. Cinquième fils de Henri II de Bourbon-Condé, né le 11 octobre 1629, mort le 21 février 1666 à Pézenas, où il eut une cour très littéraire. Molière y fut son poète favori, ce qu’il ne faut pas oublier pour son honneur.

    Conti avoit la tête foible. Destiné d’abord à l’Église, abbé de Saint-Denis et de Cluny, puis renégat de dévotion (en 1646), général, et général médiocre ; dévot une seconde fois ; puis libertin, amoureux ; puis dévot de rechef, prétendant au chapeau rouge, et encore renégat ; irrésolu enfin, rebelle, sujet dévoué, enthousiaste, sceptique, girouette des plus aisées, il a une physionomie à lui.

    Armand de Conti avoit passé sa thèse en Sorbonne ; ce fut l’occasion d’une querelle qu’Amelot de La Houssaye (t. 1, p. 37) a indiquée. Le goût de ces exercices, des discours, des oraisons, des petites pièces pompeuses, lui demeura. Le plus curieux de ses écrits est assurément ce vœu explicite (V. Amelot de La Houssaye, t. 2, p. 143), qui fut trouvé dans les papiers de sa très chère sœur, madame de Longueville.

    « Parmi les lettres et les papiers de feue madame la duchesse de Longueville se trouve la copie d’un vœu que M. le prince de Conty avoit fait en 1653 à Bordeaux d’entrer et de mourir dans la compagnie de Jésus. Le voici en la forme qu’il étoit écrit :

    Jesus, Maria, Joseph, Angelus custos,
    Beatus Pater Ignatius.

    Omnipotens, sempiterne Deus, ego Armandus de Bourbon, licet undecumque divino tuo conspectu indignissimus, fretus tamen pietate ac misericordia infinita, et impulsus tibi serviendi desiderio, voveo coram sacratissima Virgine Maria et curia cœlesti universa, divinæ majestati tuæ castitatem perpetuam, et propono firmiter Societatem Jesu me ingressurum, in qua vivere et mori ad majorem tuam gloriam ardentissime cupio. A tua ergo immensa bonitate et clementia infinita per Jesu Christi sanguinem peto suppliciter ut hoc holocaustum in odorem suavitatis admittere digneris, et, ut largitus es ad hoc desiderandum et offerandum, sic etiam ad explendum gratiam uberem largiaris. Amen. Datum Burdigalæ die 2 Februari, purificationi B. Mariæ Virginis consecrata, et sanguine meo subsignatum, anno Domini 1653, ætatis meæ 23 cum quatuor mensibus.

    « Armandus de Bourbon.

    «Sancta Maria, mater Dei et virgo, ego te in dominam, patronam et advocatam eligo, rogoque enixe ut me adjuves ad servandum votum meum et ad executioni mandandum propositum meum. Amen. »

    Latin médiocre, vœu de maniaque, que la sainte Vierge n’a point exaucé. Cette pièce n’en a pas moins son agrément.

    Nous avons vu que ce jésuite aimoit Bussy, qu’il cultivoit le vers badin et la prose salée. Au besoin il faisoit un sermon et anathématisoit les spectacles.

    Allons aux sources, interrogeons Choisy d’abord : « Conti avoit une sorte d’esprit indécis, voulant et ne voulant pas, changeant d’avis, alternativement dévot et voluptueux, d’une santé médiocre, d’une taille très contrefaite ».

    Un peu plus loin (p. 625), le vénérable Choisy contrecarre M. Cousin et ses douces légendes : « Chacun sait comme quoi ce prince s’abandonna à la passion éperdue qu’il eut pour madame de Longueville. »

    Ne criez pas haro sur Choisy ; Lenet (p. 474) dit bien la même chose : « Ce jeune prince avoit pris une folle passion pour la duchesse de Longueville, sa sœur, quelques années avant sa prison, et se l’étoit mise si avant dans le cœur, qu’il ne songeoit qu’à faire des choses extrêmes pour lui en donner des marques. »

    Il dit même que la manie du vœu l’avoit déjà pris dans sa prison. Cette fois, ce n’étoit pas jésuite qu’il vouloit être : il se donnoit au diable corps et âme. L’homme se doit d’être moins prodigue de son moi, d’où qu’il vienne. En attendant Dieu ou le diable, Conti se donnoit volontiers et souvent aux dames, qu’il aimoit, et auxquelles son rang, sa figure et son esprit plaisoient, malgré les défauts de sa taille. Condé le railloit ; Conti le provoqua (Saint-Simon, t. 1, p. 16).

    Laigues lui voulut faire épouser mademoiselle de Chevreuse (Mottev., t. 4, p. 182), en 1651 ; lui-même courtisoit madame de Sévigné. Enfin il arriva (V. les Mém. du marq. de Chouppes et de Gourville), poussé par Cosnac, par Sarrazin et d’autres, à épouser une fille de madame Martinozzi, qui avoit de la beauté et de la vertu. Condé ne fut pas flatté de voir son frère neveu du cardinal.

    Il y a ceci de remarquable dans l’histoire de Conti que Louis XIV, malade en 1663, jeta les yeux sur lui, préférablement à tout autre, pour lui confier le gouvernement après sa mort (Motteville, t. 5, p. 187).

    Madame de La Fayette le dit aussi.

  27. François VI de La Rochefoucauld n’a rien oublié pour se faire bien connoître. Il a laissé un petit livre, cinquante pages immortelles, et des Mémoires : en 1658, il écrit : « Je suis d’une taille médiocre, libre et bien proportionnée ; j’ai le teint brun, mais assez uni ; le front élevé et d’une raisonnable grandeur ; les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés. Je serois fort empêché de dire de quelle sorte j’ai le nez fait, car il n’est ni camus, ni aquilin, ni gros, ni pointu, au moins à ce que je crois ; tout ce que je sçais, c’est qu’il est plutôt grand que petit et qu’il descend un peu trop bas. J’ai la bouche grande, les lèvres assez rouges d’ordinaire et ni bien ni mal taillées. J’ai les dents blanches et passablement bien rangées. On m’a dit autrefois que j’avois un peu trop de menton ; je viens de me regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est, et je ne sçais pas trop bien qu’en juger. Pour le tour du visage, je l’ai ou carré ou en ovale ; lequel des deux ? Il me seroit fort difficile de le dire. J’ai les cheveux noirs, naturellement frisés ; et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre à une belle tête.

    « J’ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine : cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le sois point du tout. J’ai l’action fort aisée, et même un peu trop, et jusqu’à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au dehors, et l’on trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là-dessus n’est pas fort eloigné de ce qui en est. »

    En 1648, il étoit encore prince de Marcillac ; madame de Motteville dit : « Ce seigneur étoit peut-être plus intéressé qu’il n’étoit tendre (Mottev., t. 3, p. 128). Il avoit beaucoup d’esprit et l’avoit fort agréable, mais il avoit encore plus d’ambition » (t. 3, p. 154).

    En 1643, elle ajoutoit à son nom (t. 2, p. 9) cette phrase : « Ami de madame de Chevreuse et de la dame de Hautefort, qui étoit fort bien fait, avoit beaucoup d’esprit et de lumière, et dont le mérite extraordinaire le destinoit à faire une grande figure dans le monde. »

    Il n’est pas nécessaire d’être diffus lorsqu’il s’agit d’une personne que tout le monde connoît si bien.

  28. Son affaire est bonne. C’est le Desfonandrès de Molière. Il avoit de la réputation ; on le consulte lorsque Mazarin va mourir. « Charlatan, dit Guy Patin, charlatan s’il en fut jamais ; homme de bien, à ce qu’il dit, et qui n’a jamais changé de religion que pour faire fortune et mieux avancer ses enfants. »

    Il fit avorter en effet, lorsqu’elle eut occasion de le désirer, madame de Châtillon. Un petit Nemours, qui eût peut-être été un hardi capitaine ou un brillant abbé, disparut ainsi.

  29. Bossuet a tout dit pour sa gloire. Ce fut un grand général et un grand esprit. Le petit portrait que Bussy lui consacre n’est pas une si mauvaise chose pour n’être pas une oraison funèbre.

    C’est sur la dénonciation catégorique de Condé (Guy Patin, lettre du 18 août 1665) que Bussy fut arrêté. Condé ne lui pardonna jamais ce qu’il avoit écrit de sa sœur, ni sans doute sa conduite en Berry au temps de la Fronde.

    Le père de Condé se croyoit de temps en temps oiseau, et chantoit ; sanglier, et donnoit des coups de boutoir. Son fils se crut tour à tour, et avec délices, lièvre, mort, chauve-souris, salade. Il y a de la folie dans la substance cérébrale de la race. C’est cette folie qu’il faut accuser de certains travers de Condé (Lett. de Madame, 5 juin 1719) : « Il alla à l’armée et il s’habitua à de jeunes cavaliers ; quand il revint, il ne pouvoit plus souffrir les dames. »

    De ce temps (1643) date une chanson fine, qu’il y a quelque agrément à se rappeler, lorsqu’on voit plus tard (en 1652, à Paris) Condé baiser en pleine rue la châsse de sainte Geneviève. Le dialogue a pour interlocuteurs Condé et son ami de La Moussaye (un Goyon). Les deux improvisateurs descendent le Rhône en bateau sous un bel orage :

    Carus amicus Mussæus,
    Ah ! Deus bone ! quod tempus !
    Landerirette !
    Imbre sumus perituri,
    Landeriri.
    —Securæ sunt nostræ vitæ ;
    Sumus enim Sodomitæ,
    Landerirette,
    Igne tantum perituri,
    Landeriri.

    Le père de Condé avoit aussi, dit-on, ces défauts-là ; son page, Hocquetot ou Hecquetot (un Beuvron), lui étoit, à ce qu’il paroît, trop dévoué, et l’on disoit, toujours en latin (Tall., ch. 2, p. 441) :

    Crimina sunt septem, sunt crimina Principis Octo.

    La chansonnette de Condé et de son ami, toute réserve faite, vaut mieux que cet affreux calembour. Condé troussoit le vers gaillardement ; on en a la preuve en françois dans les rondeaux du comte de Maure. Il ne faudroit pas oublier ces poésies dans un recueil des vers de la maison de Bourbon.

    Condé se permettoit, à l’occasion, des entreprises plus humaines. Revenant ivre de chez la Duryer, cabaretière à Saint-Cloud, il rencontre madame d’Ecquevilly près Boulogne ; elle avoit une suite, il en avoit une ; en un clin d’œil il n’y eut qu’une bande, qui disparut dans les fourrés du bois (V. Tallem., deuxième édit., chap. 212). Humaines, ai-je dit ; je voulois dire : mieux appropriées à un homme. Mais là encore il y a bien du prince chimérique.

    Quelques petits témoignages ne peuvent nuire maintenant : « Dans sa jeunesse il avoit connu toutes les dames de la cour et de la ville dont la beauté avoit fait quelque bruit, sans s’attacher à pas une. Comme il n’y cherchoit que les agréments du corps, il n’avoit pas pour elles tous les égards et toutes les honnêtetés que la noblesse françoise a coutume d’avoir pour les femmes.

    «… Le cœur volage de ce prince se fixa cependant à la fin en faveur de la duchesse de Châtillon, sa parente, pour laquelle il eut de la complaisance et de la soumission. » (Mém. de M. ***, p. 469 ; 1648.)

    Mademoiselle (t. 2, p. 241), parlant de cette intrigue (1652), flaire juste : « La suite des choses a bien fait connoître que M. le Prince n’étoit point amoureux. »

    Cette affaire-là ne prouve donc pas beaucoup. Il y auroit à citer le passage de Condé chez Ninon, qu’il protégea toujours ; il y auroit à parler de mademoiselle du Vigean (V. M. Cousin) et à rappeler mademoiselle de Toussy (Louise de Prie), plus tard maréchale de La Mothe-Houdancourt.

    Tout cela même ne fait pas un cœur bien tendre. Madame de Motteville jugera l’homme en dernier ressort (Motteville, t. 2, p. 221 ; 1647) : « Il faisoit le fanfaron contre la galanterie, et disoit souvent qu’il y renonçoit, et même au bal, quoique ce fût le lieu où sa personne paroissoit davantage. Il n’étoit pas beau : son visage étoit d’une laide forme, il avoit les yeux bleus et vifs, et dans son regard se trouvoit de la fierté. Son nez étoit aquilin, sa bouche étoit fort désagréable, à cause qu’elle étoit grande et ses dents trop sorties ; mais dans toute sa physionomie il y avoit quelque chose de grand et de fier, tirant à la ressemblance de l’aigle. Il n’étoit pas des plus grands, mais sa taille en soi étoit toute parfaite. »

    Coligny-Saligny a dit tout le mal possible de Condé (V. ses Mémoires). Une de ses phrases est grave, mais n’étonne pas :

    « Il s’est voulu servir de son esprit pour ôter la couronne de dessus la tête du roi ; je sçais ce qu’il m’en a dit plusieurs fois, et sur quoi il fondoit ses pernicieux desseins. »

    Condé échoua ; il se repentit même. Sa fin retirée a encore de la grandeur. Il ne faut pas lire exclusivement Désormeaux pour le bien connoître ; nul n’a poussé plus loin les vices et les vertus de la jeune noblesse du XVIIe siècle. Et puis, c’est le vainqueur de Rocroy !

    M. Cousin a cru devoir le placer, comme capitaine, au dessus de Bonaparte. On voit pourquoi, mais M. Cousin ne doit pas avoir mis tout le monde de son avis.

  30. Plus haut j’ai oublié, à propos de Beaufort, de dire qu’il faisoit à madame de Châtillon la gracieuseté de lui demander d’être aimé d’elle (Conrart, Mémoires imprimés, p. 58), « même de bricole ». Le mot est simple et n’a rien d’affecté.

    Faisons une halte pour recueillir quatre ou cinq fragments de Mémoires qui nous permettent de pousser en avant notre glose, et qui sont d’utiles éclaircissements.

    Marigny (16 juin 1652) dit dans une lettre que M. Louis Pâris a imprimée dans le Cabinet historique (décembre 1854, p. 109) : « Le soir, je vis S. A., et, bien qu’elle fust retournée après minuit de chez madame de Chastillon, où elle est assez assidue, je demeurai, etc. »

    Voilà l’intimité démontrée. Madame de Motteville (t. 4, p. 330) explique décemment les choses ; mais que le panégyriste Désormeaux (t. 3, p. 258) prenne d’abord la parole. (La paix) « paraissoit désespérée lorqu’une dame jugea qu’un si grand bien devoit être l’ouvrage de la beauté et des grâces : d’autres femmes s’étoient rendues célèbres par des cabales et des passions redoutables. Les malheurs de la France étoient le fruit odieux et amer de leurs intrigues, de leurs caprices, de leurs rivalités. La duchesse de Châtillon aspiroit à une gloire plus pure : heureuse si l’amour seul de l’État l’eût guidée ; mais la vanité, le ressentiment, l’intérêt, n’eurent pas moins de part à un projet d’ailleurs si noble que le patriotisme. Elle brûloit d’envie de faire voir aux yeux de l’Europe l’empire que ses charmes, soutenus de l’art le plus séducteur, lui avoient acquis sur l’âme d’un héros si long-temps indocile au joug de l’amour. Elle vouloit en même temps se venger de la duchesse de Longueville, qui avoit tenté de lui enlever la conquête du duc de Nemours, en privant la sœur de la confiance du frère et en dictant un traité qui la réduisît à passer le reste de ses jours avec un époux qu’elle haïssoit. »

    Voici, madame de Motteville à son tour, et son style soutenu : « Dans cet état, une dame voulut avoir la gloire de la destinée d’un grand prince et d’avoir part à la plus éclatante affaire de l’Europe, qui étoit alors cette paix de la cour, qui paroissoit devoir être suivie de la générale, c’est-à-dire s’il eût été possible de la faire aux conditions qui avoient été proposées. Madame de Châtillon haïssoit madame de Longueville : l’émulation de leur beauté et du cœur du duc de Nemours, qu’elles vouloient posséder l’une et l’autre, faisoit leur haine. Madame de Châtillon avoit vengé le duc de la Rochefoucauld, en ce qu’elle avoit emporté sur madame de Longueville l’inclination de ce prince, qui s’étoit donné entièrement à elle. Cette belle veuve ne haïssoit pas le duc de Nemours, cette conquête lui plaisoit ; mais, ayant toujours eu quelques prétentions sur les bonnes grâces de M. le Prince, elle n’étoit pas fâchée non plus de conserver quelque domination sur l’esprit de ce héros, que toute l’Europe estimoit : si bien qu’elle fit dessein de l’engager à laisser conduire cette négociation par elle. Son dessein fut de faire la paix sans que madame de Longueville y eût aucune part, ni par la gloire, ni par ses intérêts ; et, ne voulant pas faire de perfidie au duc de Nemours, elle le lui fit trouver bon et l’engagea de rompre tout commerce avec madame de Longueville. Elle se servit du duc de la Rochefoucauld et de ses passions pour faire approuver sa conduite au duc de Nemours et pour presser M. le Prince de se confier à elle et de vouloir écouter ses conseils. Le duc de la Rochefoucauld m’a dit que la jalousie et la vengeance le firent agir soigneusement et qu’il fit tout ce qu’elle voulut. Comme cette dame désiroit aussi se faire riche, elle sut tirer alors un présent de M. le Prince, qui, poussé à cette libéralité par son jaloux négociateur, lui donna, en qualité de parent, la terre de Marlou, et surtout un pouvoir très ample de traiter la paix avec le cardinal Mazarin. Elle alla donc à la cour, et y parut avec l’éclat que lui devoit donner une si grande apparence de crédit sur l’esprit de M. le Prince ; mais le cardinal ne crut pas possible qu’elle pût être si absolue maîtresse de son sort. Il s’imagina, selon la raison, que M. le Prince avoit voulu lui complaire, mais que de tels traités ne se pouvoient pas faire de cette sorte, ou plutôt il ne voulut pas faire la paix dans des temps où il ne l’auroit pas faite avantageusement pour le roi et pour lui ; mais, agissant à son ordinaire, il gagna du temps et amusa le prince de Condé pendant qu’il faisoit la guerre tout de bon en Guienne, et que partout les armes du roi étoient victorieuses. Madame de Châtillon revint à Paris pleine d’espérances et de promesses ; et le cardinal, plus habile et plus fin que ses ennemis, tira de sa négociation un plus solide bien qu’il n’en auroit reçu alors de l’accommodement. »

    Madame de Châtillon (Montp., t. 5, p. 251) espéroit réellement qu’on lui paieroit son traité 100,000 écus (un million).

    Deux ans après (Mottev., t. 4, p. 36) elle fut accusée d’avoir voulu attaquer sa vie (celle du cardinal Mazarin) par d’autres armes que celles de ses yeux ; il y eut des hommes roués pour avoir été convaincus de ce dessein : il parut qu’elle y avoit eu quelque petite part, et l’heureuse destinée du cardinal le sauva de tous ces maux. L’intrigue a fait nommer cette dame en plusieurs occasions ; mais, comme sa gloire se trouveroit un peu flétrie par cette narration, je n’en parle point… Cette dame étoit belle, galante et ambitieuse, autant que hardie à entreprendre et à tout hasarder pour satisfaire ses passions…

    « Elle savoit obliger de bonne grâce et joindre au nom de Montmorency une civilité extrême qui l’auroit rendue digne d’une estime toute extraordinaire, si on avoit pu ne pas voir en toutes ses paroles, ses sentiments et ses actions, un caractère de déguisement et des façons affectées, qui déplaisent toujours aux personnes qui aiment la sincérité. »

    Mademoiselle (t. 3, p. 55), qui confond parfois les dates, parle aussi de toutes ces aventures. Elle étoit allée à Marlou comme une simple mortelle, en 1656, disent ses mémoires. « Rien n’étoit plus pompeux que madame de Châtillon ce jour-là : elle avoit un habit de taffetas aurore, bordé d’un cordonnet d’argent ; elle étoit plus blanche et plus incarnate que je l’aie jamais vue ; elle avoit force diamants aux oreilles, aux doigts et aux bras ; elle étoit dans une dernière magnificence. Qui voudroit conter toutes les aventures qui lui sont arrivées, on ne finiroit jamais : ce seroit un roman où il y auroit plusieurs héros de différentes manières. On disoit que M. le Prince étoit toujours amoureux d’elle, comme aussi le roi d’Angleterre, milord Digby, Anglois, et l’abbé Fouquet. On disoit qu’elle étoit bien aise de donner de la jalousie à M. le Prince du roi d’Angleterre, et que les deux autres étoient utiles à ses affaires et à sa sûreté. On roua deux hommes, un nommé Bertaut et l’autre Ricousse, frère d’un homme qui est à M. le Prince et dont la femme est à madame de Châtillon, pour des menées contre l’État, où on disoit que madame de Châtillon avoit beaucoup de part, et que c’étoit pour le service de M. le Prince. Dans le même temps j’ai ouï dire qu’il ne sçavoit ce que c’étoit. Madame de Châtillon se sauva de sa maison de Marlou ; elle fut cachée en beaucoup d’endroits, puis elle alla à l’abbaye de Maubuisson. Il y avoit un ecclésiastique, nommé Cambiac, mêlé dans tout cela, de qui l’on dit que l’on trouva force lettres données à madame de Châtillon, et les réponses ; ce fut Digby qui les prit et les montra. On disoit encore que c’étoit elle qui avoit découvert à l’abbé Fouquet l’affaire de ces deux hommes roués. On s’étonnoit comment ce commerce de l’abbé Fouquet s’accommodoit avec celui de M. le Prince, lequel avoit fait pendre deux hommes qui étoient allés en Flandre pour l’assassiner ; qu’à la question ils déposèrent qu’il y étoient allés par ordre de M. l’abbé Fouquet. Je ne me souviens pas bien en quelle année ce fut, je me souviens que des gens qui venoient d’auprès de M. le Prince me le contèrent.

    « L’habitude de Digby avec madame de Châtillon étoit venue ce qu’il étoit gouverneur de Mantes et de Pontoise pendant la guerre, où il demeura quelque temps après. Il n’étoit pas éloigné de Marlou : il alloit visiter madame de Châtillon ; il jouoit à la boule et aux quilles avec elle, et on dit qu’à ces jeux-là elle lui avoit gagné vingt-cinq ou trente mille livres. On tenoit de beaux discours, et les histoires que l’on racontoit étoient difficiles à débrouiller. Tout ce que j’en puis dire, c’est qu’elle me fit grand’ pitié quand tous ces bruits-là coururent, et j’admirai, quand je la vis si belle à Chilly, qu’elle eût pu conserver tant de santé et de beauté parmi de tels embarras. »

    Nous voyons là que Charles II, roi en exil, aima la duchesse. Elle s’imaginoit qu’il vouloit l’épouser et demanda à Anne d’Autriche (Montp., t. 4, p. 239) si on la traiteroit en reine, le cas échéant. La pauvre Majesté, en attendant sa gloire, étoit la très humble sujette de l’abbé Fouquet ; ce qui arrache à mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 298) des soupirs multipliés. « Je ne comprends pas qu’une femme née de la maison de Montmorency et femme d’un Coligny soit capable de s’être embarquée avec un homme comme celui-là. Ce qui justifie madame de Châtillon, c’est qu’il s’est toujours plaint de ses cruautés dans ses plus grandes colères, et ne s’est jamais vanté d’en avoir eu les moindres faveurs. Tout ce qui m’a déplu, c’est qu’il s’est vanté qu’elle n’a refusé aucun présent de lui. »

    À une autre note d’autres observations.

  31. Denis Godefroy, au tome 2 de son Cérémonial françois (page 635), cite le manuscrit, de l’Histoire du guerres de la Valteline et de Gennes depuis l’an 1624 jusqu’en 1651, par Paul Ardier, président en la chambre des comptes de Paris.

    Paul Ardier de Beauregard, qui avoit épousé Louise Ollier, maria sa fille Marie (Bernise, dans Somaize) à Gaspard de Fieubet, qui devint chancelier de la reine Marie-Thérèse. Le père de ce Fieubet, Gaspard, baron de Launac, trésorier d’Espagne (Moréri), mort en août 1647, à soixante-dix ans, avoit épousé Claude Ardier, morte en août 1657.

    La femme de Jeannin étoit Claude de Fieubet. Tout notre monde se connoît ; à droite et à gauche il y a des alliances qui réunissent tous ces héros et ces héroïnes de l’Histoire amoureuse en une même famille.

  32.   Est-ce une Moy ? Les Moy sont une grande maison de Picardie qui remonte haut.

    Expilly (t. 4, p. 936) cite Mouy ou Mouhy, ville du Beauvoisis, avec titre de comté, et Mouy, dans le diocèse de Laon. [Pour cette note et la suivante, voy. p. 207.]

  33.   C’est la cadette de madame de la Suze, dont on a publié les Poésies (de Sercy, 1669, in-12). Toutes les deux sont filles du maréchal de Châtillon ; toutes les deux furent précieuses en leur temps. L’aînée s’appeloit Henriette, l’autre s’appeloit Anne. Celle-ci, que Vineuil aima (Tallem., t. 4, p. 231), nous l’avons dit, épousa en 1648 George de Wirtemberg, comte de Montbéliard, mort le 3 janvier 1680.

    Elle n’étoit pas si belle que sa sœur, mais elle avoit du tempérament. Vineuil l’eut qu’elle étoit fille. Un Boccace les voit, les menace ; elle le prévient et l’accuse, lui, de l’avoir sollicitée. Le maréchal agite son épée, et Boccace garde dès lors le silence.

    Tallemant dit : « Ce fou de Wirtemberg ». Madame de La Roche-Guyon avoit failli l’épouser. Mademoiselle retrouve en 1674 (t. 4, p. 363) « le prince de Montbelliard de Wirtemberg. Je l’avois vu autrefois à Paris, lorsqu’il avoit épousé mademoiselle de Châtillon, fille du maréchal. Il me parut affreux, habillé comme un maître d’école de village. »

    Les princes allemands n’ont pas de goût pour les panaches.

    Il y avoit à la cour une autre madame de Wurtemberg, dont voici en deux mots l’histoire : La fille du prince de Barbançon (un joli nom !) devient veuve. Le prince Ulric de Wurtemberg, ancien lieutenant de Condé en 1652, qui avoit un régiment allemand dans les troupes d’Espagne, en devient amoureux, se fait catholique, l’épouse, la quitte, abjure. Sa femme accourt à Paris. La reine la pensionne, la duchesse d’Orléans (de Lorraine) la loge auprès d’elle au Luxembourg.

    Je voulois tirer au clair la généalogie des Wurtemberg. Moréri m’embrouille.

  34. Marie de Bretagne d’Avaugour, fille de Claude de Bretagne, baron d’Avaugour, née en 1612, mariée en 1628 à Hercule de Rohan-Guéméné, duc de Montbazon, etc., est morte de la rougeole le 28 avril 1657.

    Elle avoit seize ans lorsqu’elle épousa le duc de Montbazon, qui en avoit déjà soixante et un. Ce mariage n’est pas ragoûtant. Quand l’espèce humaine cessera-t-elle de commettre de tels crimes ? Ce duc branlant et chevrotant avoit eu de Magdeleine de Lenoncourt : 1. le prince de Guéméné, 2. madame de Chevreuse. Branlant et chevrotant, je dis cela par colère ; car l’homme (1654-1667) « étoit fort et puissant » de son corps (Tall. des R., 1. 2, p. 318). C’étoit une bête, sans tergiverser :

    Hé ! quelle anrageson
    De voir dans un conseil un asne sans raison.
    M D M
    Qui croit que le grand Cayre est un homme, et les Plines
    Des païs éloignez comme les Filippines.

    (V. l’Onozandre de Bautru, dans les Variétés historiques, t. 5, p. 293.)

    On parloit avec effroi de son pied magnifique : un provincial le visitoit comme un monument qui fait honneur à une capitale. Il fut obstinément gouverneur, et pauvre gouverneur, de Paris. M. V. Cousin, égaré par sa passion pour madame de Longueville, et d’ailleurs très libre de n’estimer pas beaucoup les brunes à grande mine, trouve madame de Montbazon « la plus triste coquette du monde ». Au fait, j’eusse préféré, sauf son respect, madame de Longueville. Mais madame de Montbazon étoit grandement belle.

    François Ogier (Portef. de Conrart) écrit à Balzac : « Le portrait de madame de Montbazon sert de patron aux princesses pour se bien coëffer. »

    Que Tallemant dépose le premier : « Elle avoit le nez grand et la bouche un peu enfoncée. C’estoit un colosse, et, en ce temps-là, elle avoit desjà un peu trop de ventre, et la moitié plus de tetons qu’il ne faut ; il est vray qu’ils estoient bien blancs et bien durs, mais ils ne s’en cachoient que moins aisément. Elle avoit le teint fort blanc, les cheveux fort noirs et une grande majesté. »

    Au bal du lundi-gras 1647, dit le bal des Polonois, madame de Montbazon, de haute lutte, emporte le prix de la beauté, à trente-cinq ans. Ce fut une reine, une divinité, V. madame de Motteville (t. 2, p. 220) : « La duchesse de Montbazon y vint parée de perles et d’une plume incarnate sur sa tête ; elle y parut encore dans un grand éclat de beauté, montrant par là que des beaux l’arrière-saison est toujours belle. »

    Pour Lenet (p. 346), madame de Montbazon est « une des plus belles et des plus galantes dames qui jamais aient paru dans la cour de France, et de qui la beauté s’est conservée entière jusqu’à l’âge de quarante-huit ans, qu’elle la perd avec sa vie. »

    Voici Retz, maintenant (p. 97) : « Madame de Montbazon estoit d’une très grande beauté ; la modestie manquoit à son air. Sa morgue et son jargon eussent suppléé dans un temps calme à son peu d’esprit. Elle eut peu de foi dans la galanterie, nulle dans les affaires. Je n’ai jamais veu personne qui eust conservé dans le vice si peu de respect pour la vertu. »

    C’est peut-être en ce sens que M. Cousin l’a méprisée.

    Un vers satirique lui dit, sans avoir l’air de douter de rien :

    Cinq cens escus bourgeois font lever ta chemise,

    et une note du recueil de Maurepas affirme qu’elle se vendit à Chevreuse, gendre de son mari, pour 100,000 fr. d’argent et une donation.

    Gaston d’Orléans et le comte de Soissons paroissent l’avoir eue à leur disposition. Beaufort, un jour, avant de monter en carrosse (Conrart, Mém., p. 100), lui dit tout haut : « Madame, j’ai toujours ouï dire que les femmes ont une cuisse plus douce que l’autre ; je vous supplie de me dire laquelle des vôtres est la plus douce, afin que je me mette de ce côté-là. »

    Qui parle ainsi fait davantage (Mott., t. 3, p. 263). N’oublions pas d’Hoquincourt, ni son mot si léger : « Péronne est à la belle des belles. » N’oublions pas Bassompierre, de Rouville, de Bonnelle Bullion, qui lui acheta de l’amour, et tant d’autres.

    Elle avoit de l’esprit, « elle aimoit sa beauté (Mott., t. 3, p. 131), et faisoit son idole de soi-même ». En six heures elle disparut du monde.

    Dans l’histoire anecdotique le vrai est bien difficile à saisir. Saint-Simon nous déroute (t. 2, p. 149) quand il dit que le duc de Montbazon étoit un « homme de tête et d’esprit ». Voici ce que Saint-Simon donne comme la vérité (p. 167), au chapitre de la mort de madame de Montbazon : « M. de Rancé étoit auprès d’elle, ne la quitta point, lui vit recevoir les sacrements. Déjà touché et tiraillé entre Dieu et le monde ; méditant déjà depuis quelque temps une retraite, les réflexions que cette mort si prompte fit faire à son cœur et à son esprit achevèrent de le déterminer. » Le mot cœur est jeté là bien négligemment. Rancé est le dernier qui ait eu à soi madame de Montbazon.

    Les mariages ridicules comme celui de madame de Montbazon amènent toujours quelque étrange amalgame d’alliances. Mademoiselle de Montbazon (Mélinde, de Somaize) épousa en 1661 M. de Luynes, son neveu et son parrain. Ce qui se comprend très bien, comme on le voit :

    Hercule de Montbazon | | | | De Magdelaine de Lenoncourt De Marie d’Avaugour (sa première femme). (sa deuxième femme). | | | | Madame de Chevreuse Mademoiselle de Montbazon (d’abord duchesse de Luynes). (fille de la 2e madame | de Montbazon). | M. de Luynes (fils du premier lit de madame de Chevreuse).

    Saint-Simon (t. 5, p. 196) parle d’une autre madame de Montbazon. C’est la femme du prince de Guéméné, fils du premier lit de M. le duc, mort fou à Liége, et la belle-sœur du chevalier de Rohan, décapité en 1674. Elle étoit fille unique et posthume du premier maréchal de Schomberg et de la seconde fille de M. de La Guiche, grand-maître de l’artillerie.

  35. « Jean du Bouchet, marquis de Sourches (comte de Montsoreau), seigneur de Launay, etc., prévôt de l’hôtel du roi et grande prévôté de France, mourut le 1 février 1677. Il avoit épousé en 1632 Marie Nevelet, de laquelle il eut Dominique du Bouchet, mort à huit ans, le 24 novembre 1643, et Louis-François du Bouchet, marquis de Sourches, marié à Marie-Geneviève de Chambes, comtesse de Montsoreau, fille de Bernard, comte de Montsoreau. » (Hist. généal. et chronol. de la maison royale de France, par le P. Anselme, troisième édit., 1733, t. 9, p. 182, 197 et 198.)

    Louis-François du Bouchet fut reçu, en survivance de son père, à la charge de prévôt de l’hôtel et grande prévôté, le 15 septembre 1649. Il mourut le 4 mars 1716. M. Adhelm Bernier a publié en 1836 ses intéressants Mémoires.

    Il ne faut pas le confondre avec de Souches, capitaine des gardes suisses de Gaston (Retz, p. 242).

    Les de Sourches furent nombreux sous Louis XIV ; ils étoient grands, blêmes, tristes. On ne les aimoit pas beaucoup. Le louvetier d’Heudicourt fit contre eux, en 1688, une chanson dont Saint-Simon (t. 5) a raconté l’effet sur Louis XIV et sur tout le monde. Elle obtint le plus grand succès d’hilarité. On la trouve dans le Nouveau Siècle de Louis XIV (de M. G. Brunet, p. 117). Quoiqu’elle ait perdu son charme aujourd’hui, on sent qu’elle a dû être gaie. Il s’agit de prendre de grands couteaux et de châtrer tous les Montsoreaux pour délivrer la cour de cette engeance. Exemple du style :

    Poulinière Monsereaux,
    Quand vous fîtes ces ragots,
    Preniez-vous plaisir à faire
    Tique, tique, tac, lon len la,
    Preniez-vous plaisir à faire
    Ce qu’on appelle cela ?
  36. Louis Foucault du Dognon fut d’abord page du cardinal de Richelieu ; il devint le favori de l’amiral de Brézé. Après Orbitello (Mém. de Navailles, p. 36), il ramène la flotte à Toulon et court occuper Brouage, l’île de Ré, l’île d’Oléron et le château de La Rochelle, « malgré la volonté de la reine (Mottev., t. 2, p. 180) et du ministre ». Cela se faisoit. Arrive la Fronde : du Dognon devine les bénéfices de l’intrigue ; il s’attache à Condé pour se vendre cher, et se vend (1653) pour le bâton de maréchal. Après quoi il est l’un des juges de Condé. Il meurt à 43 ans, le 10 octobre 1659. Sa femme (Marie Foussé de Dampierre) vivoit encore en 1688 (Sévigné, lettre du 19 novembre).

    Le maréchal Foucault est un vilain homme. Tallemant cite de lui (t. 2, p. 408) un méchant trait. Il s’étoit battu contre Cinq-Mars (t. 2, p. 253). Dans son gouvernement d’Aunis (Mottev., t. 4, p. 303), il étoit haï à cause de ses violences.

    Saint-Simon (édit. Sautelet, t. 9, p. 117) ne l’encense pas du tout.

    La Rochefoucauld (p. 463) dit qu’il eut à se repentir même de son traité avec la cour. Les pièces 3017 et 3018 du Catal. hist. de la Bibl. nat. (t. 2) le concernent.

  37. En 1494, Nicolas Viole, correcteur des comptes, est prévôt des marchands. Un autre Viole, Pierre Viole, seigneur d’Athis, conseiller au Parlement, jouit (1532-33) du même honneur. Sa statue est dans les niches de l’Hôtel-de-Ville.

    Je trouve une Anne de Viole (Anne du Saint-Sacrement) sous-prieure, en 1615, du couvent des Carmélites de Paris ; elle mourut en 1630 (Cousin, Longueville, p. 379).

    Le Viole dont il est question ici est fils de Nicolas de Viole, seigneur d’Osereux, conseiller au Parlement de Paris, plus tard maître des requêtes, et descend des Viole de la Ville. Demeuroit-il rue de La Harpe ? En 1662, je ne sais qui nomme une demoiselle de Viole quêteuse en cette rue.

    Viole avoit un frère abbé, ami de Lenet, très turbulent comme lui, comme lui (V. les lettres de Marigny dans le Cabinet historique, déc. 1854, p. 124) prompt à lever la main. « C’est une maison d’espée (Tallem., t. 4, p. 142) et de robe tout ensemble. » On leur connoît encore un frère ou un cousin, le sieur d’Athis-sur-Orge, qui, un jour, tua le portier du Pont-Rouge (le receveur du Pont-Royal) pour ne pas payer un double. Rien ne doit surprendre s’ils ont été si grands frondeurs.

    Dès le 15 décembre 1648, Viole prononce dans le Parlement un discours comminatoire contre le cardinal : « Le président Viole paroissoit un des plus animés contre la cour, et il sembloit qu’on ne pouvoit pas se tromper quand on l’accusoit de fomenter la révolte de cette compagnie. » (Mottev., t. 3, p. 45.)

    Il n’étoit pas réellement président, mais avoit été par commission président des enquêtes, et étoit venu dans la grand’chambre avec le titre, mais non le rang (Aubery, Vie de Mazarin, liv. 5, p. 572).

    En 1649, Guy Joly (p. 29) l’appelle Viole-Douzenceau, conseiller-clerc de la grand’chambre. Lenet, de son côté (p. 206) : « Le président Viole, d’une assez ancienne famille de robe de Paris, sur quelque raillerie qu’on lui avoit faite dans la débauche, où il étoit assez agréable, de ce qu’il étoit un bourgeois, se voyant de ruiné qu’il étoit devenu riche par le bien que lui laissa un commis de l’épargne, nommé Lambert, se mit dans la tête de devenir homme de cour et de traiter de la charge de chancelier de la reine, dont on lui refusa l’agrément à la cour. »

    Il étoit vain de sa nature, et, de plus, poussé par son ami Chavigny, ministre disgracié. Un jeune homme, nommé Servientis, lui faisoit ses harangues. Viole étoit cousin germain de la duchesse de Châtillon.

    Dans les notes secrètes qui font partie de la Correspondance administrative de Louis XIV (Depping, t. 2, p. 54), on le désigne sous le titre de président de la quatrième chambre des enquêtes, et on dit de lui : « Esprit actif, inquiet, entreprenant, fougueux, vindicatif, devoué aux intérêts de M. le Prince ; s’est veu l’un des chefs de la Fronde, et avec grand crédit dans le Parlement, que le dépit d’avoir esté exclu de la charge de chancelier de la reine a emporté dans l’espérance qu’il avoit de parvenir aux premières charges de l’Estat, et donnant tout à sa haute ambition ; s’explique bien, a de la fermeté dans ses résolutions et de grands biens que Lambert, de l’espargne, luy a laissez ou procurez à charge, donnant selon l’intérest du party où il s’est engagé ; n’a point d’enfans de sa femme, qui est une Vallée ; beau-frère de M. du Boulay-Favin, parent à cause d’elle de M. de Bouteville et de madame de Chastillon, avec lesquels il a estroite liaison. »

    « Il semble qu’il passoit trop avant », dit Omer Talon (Coll. Michaud, p. 274, 275) ; « il avoit esté toute sa vie (Retz, p. 69) un homme de plaisir et de nulle application à son mestier. » Retz, qui lui met cela sur le dos, ajoute qu’il avoit naturellement une grande timidité. En effet ces jeteurs de hauts cris ne sont pas toujours intrépides.

    Viole fut l’un des conseillers de Mademoiselle ; il joua un rôle actif lors de la bataille du faubourg Saint-Antoine (Montp., t. 2, p. 267).

    Dans les conditions proposées en 1651 pour la paix par Gourville (V. La Rochefoucauld, p. 477), on voit à son nom : « Permission de traiter d’une charge de président à mortier ou de secrétaire d’État, parole que ce sera la première, et une somme d’argent dès l’heure pour lui en faciliter la récompense. »

    Ce qui ne fut pas accordé. Il dut aller en Hollande l’année suivante (Lenet, p. 613). Il revint bientôt ; mais en 1654 il est sacrifié tout à fait. Voyez (Bibl. nat., Catalogue hist., t. 2, nº 3208) l’«arrêt de la cour du Parlement rendu toutes les chambres assemblées, le roi séant et président en icelle, contre les sieurs Viole, Le Net, le marquis de Persan, Marsin et autres adhérents du prince de Condé ». (27 mars 1654.)

    Les Espagnols lui payèrent la valeur de ses charges perdues (Montglat, p. 343 ; 1659).

  38. Je demande la permission de ne pas faire le portrait en pied de Louis XIV. L’histoire d’aucun roi n’est aussi longue, aussi intéressante, aussi littéraire, aussi variée ; mais, bien que cette histoire ne soit pas encore écrite, on ne s’étonnera pas si je ne l’attaque point. Quelques petites touches suffisent pour ce que ce volume réclame. D’abord, Louis XIV, c’est le type du roi. Voyez-le à son baptême ; il a cinq ans tout au plus (Montglat, p. 136) :

    « On le mena, au sortir de la chapelle, dans la chambre du roi, qui lui demanda comme il avoit nom. Il répondit : « Louis XIV. » Sur quoi le roi répliqua : « Pas encore ! pas encore ! »

    En amour, il a commencé par n’être qu’un homme. Plus tard, ç’a été le roi et le roi absolu. D’abord, il a soupiré ; comme un autre, il a été galant, tendre, passionné, mélancolique ; il a rimé pour les belles, ou il s’est fait faire des chansons en leur honneur. Certainement il a aimé mademoiselle Mancini et La Vallière. C’est Joseph de Maistre qui a dit (Lettres, t. 1, p. 73, 2e édition) : « La maîtresse d’un roi marié est une coquine comme celle d’un laquais. » Peut-être a-t-il raison en bonne morale ; mais, ô rigoriste ! mademoiselle de La Vallière ne sera jamais une coquine.

    On auroit quelque peine à dresser complète la liste de toutes les personnes que Louis XIV a recherchées.

    « Le roi étoit galant, mais souvent débauché ; tout lui étoit bon, pourvu que ce fussent des femmes. » (Madame, 24 décembre 1716.)

    Aussi plusieurs de celles qu’il a favorisées sont-elles restées inconnues. Il y avoit dans le nombre des filles de jardinier : n’a-t-on pas voulu y joindre une négresse ? Mais, sans interroger bien rigoureusement le secret des Mémoires, on citera madame de Beauvais, la comtesse de Soissons, la connétable Colonna, La Vallière, Madame peut-être, mademoiselle de Laval, madame de Soubise, qui à vingt-neuf ans avoit huit enfants et restoit belle ; madame de Montespan, la belle Ludres, madame d’Heudicourt, madame de Monaco, mademoiselle de la Motte-Argencourt, mademoiselle de Fontanges et la comtesse d’Armagnac.

    Bussy n’a pas dit de mal du roi si les Alleluia ne sont pas de lui. Par avance, expliquons le nom que le roi porte dans ces Alleluia. On l’y nomme Deodatus. Louis XIV s’appeloit en effet Dieudonné, et toute la France le savoit. Que de fois le voit-on désigné sous ce nom dans les écrits du temps ! En voici quelques-uns (nous citons les numéros du Catalogue de la Bibliothèque nationale, t. 2) :

    840. Le vrai politique, ou l’homme d’État désintéressé, au roi, Louis XIV, surnommé Dieudonné. Paris, F. Noël, 1649, in-4. (Pièce.)

    1421. De fortunatis Ludovici Adeodati XIV, Francorum et Navarræ régis christianissimi, natalitiis, etc., par Bernard. (1650.)

    1450. Les frondeurs victorieux et triomphants sous le règne de Louis XIV dit Dieudonné. (1650.)

    Voy. encore, 3358 (2 fois) en 1660, pour le mariage, et 3498. Panégyrique de Louis Dieudonné, 1663, Bilaine, in-12.

  39. George Digby. Tallemant des Réaux (chap. 359) dit qu’il s’appeloit Kenelm Digby, qu’il étoit resté fidèle à Charles 1er, qu’il étoit venu en France avec la reine, qu’il avoit épousé Venetia Anastasia, fille d’Edouard Stanley ; qu’il avoit un esprit singulier, qu’il aimoit la peinture et recherchoit la pierre philosophale.

    Il aima tendrement sa femme. Lorsqu’elle tomba malade, il la fit peindre sans cesse pour conserver toutes ses images, Vigneul de Marville (t. 1, p. 252) est garant de ce détail :

    « M. Digby, étant à Paris, prenoit plaisir à montrer le portrait en miniature de feue madame la comtesse Digby, son épouse, l’une des plus belles femmes de son tems, ipso sese solatio cruciabat. Il racontoit que, pour maintenir sa beauté et une fraîcheur de jeunesse, il lui faisoit manger des chapons nourris de chair de vipère ; en quoi (à ce qu’il disoit) il avoit parfaitement réussi. Cependant, soit que cette nourriture ne fût pas saine, et que ce qui est bon à conserver la beauté n’est pas propre à conserver la santé et la vie, ou bien que l’heure de madame Digby fût venue, elle mourut encore assez jeune, et lorsqu’on y pensoit le moins. On dit qu’elle avoit eu quelque pressentiment de sa mort, et qu’elle pria M. Digby, qui étoit obligé de sortir pour quelque affaire, de revenir au plutôt, parcequ’elle avoit dans l’esprit qu’elle mourroit ce jour-là. En effet, M. Digby étant de retour, la trouva morte, et la fit peindre en cet état, où, pour la consolation de ceux qui la regardent, le peintre a eu l’adresse de ne la représenter qu’un peu endormie. »

    « Anne Digby, fille du comte de Bristol et femme de Robert Spencer, comte de Sunderland, avoit toutes les grâces du corps et de l’esprit. » (1662.—Mém. de M. de ***, p. 569.)

    Les Mémoires du duc d’York parlent du comte de Bristol. Pendant la Fronde il combattit parmi les défenseurs de la cour (1650—Mott., t. 4, p. 99). Il avoit inventé une poudre de sympathie qui paroît n’avoir été composée que de gomme arabique et de sulfate de fer, et qu’il regardoit comme une panacée universelle. Il a même composé un Discours sur la poudre de sympathie pour la guérison des plaies (Paris, 1658, 1662, 1730, in-12).

    Furetière parle de la poudre de sympathie dans le Roman bourgeois (édit. elzev., p. 174).

    Le comte de Grammont (Mémoires, ch. 9) retrouve Digby en Angleterre :

    « Le comte de Bristol, ambitieux et toujours inquiet, avoit essayé toutes sortes de moyens pour se mettre en crédit auprès du roi. Comme c’étoit ce même Digby dont Bussy fait mention dans ses annales, il suffira de dire qu’il n’avoit pas changé de caractère. »

  40. Charlotte de Valençay d’Étampes, née en 1597. C’est la mère de Sillery. Elle avoit épousé le fils du chancelier de Sillery-Brulart, mort en 1640. Elle fut belle long-temps, mais toujours extravagante. À la mort de son mari, elle fait l’Artémise. Plus tard, à cinquante-huit ans, elle se donna un mari de conscience qui semble avoir été Goulas, l’intendant de Gaston. « Jamais, dit Tallemant (t. 1, p. 468), il n’y eut une si grande friande. »

    Madame de Pisieux ou Puysieux étoit sœur d’Éléonore d’Étampes de Valençay (1589-1651), archevêque de Reims, hardi voleur, hardi viveur, un archevêque à citer pour les protestants. À son lit de mort, il dit au confesseur (Tallemant des Réaux, t. 2, p. 459) : « Le diable emporte celui de nous deux qui croit rien de ce que vous venez de dire ! » Il n’en avoit pas moins béni les bonnes femmes dans son église. Madame de Pisieux étoit sœur aussi du cardinal Achille de Valençay, mort en 1646, « fier et brave » homme qui avoit été bon militaire pendant long-temps. Devenue vieille, elle fut la confidente de Mademoiselle (Montp., t. 4, p. 159). On la chargea de préparer les voies, en 1671, pour marier la princesse avec le comte de Saint-Paul.

    Elle avoit grand air et une manière d’autorité qu’elle ne suspendoit même pas pour se satisfaire en boutades. Son esprit étoit vif, mais bizarre et fatigant. Lorsqu’elle meurt (8 septembre 1677), madame de Sévigné écrit : « Nous en voilà délivrés ! Ne trouvez-vous pas, Madame, qu’elle contraignoit un peu trop ses amis ? Il falloit marcher si droit avec elle ! »

    Saint-Simon a mis son mot dans cette histoire (t. 4, p. 375) : « Madame de Puysieux, veuve dès 1640, ne mourut qu’en 1677, à quatre-vingts ans, avec toute sa tête et sa santé. C’étoit une femme souverainement glorieuse, que la disgrâce n’avoit pu abattre, et qui n’appeloit jamais son frère le conseiller d’État que : Mon frère le bâtard. On ne peut avoir plus d’esprit qu’elle en avoit, et, quoique impérieux, plus tourné à l’intrigue. »

  41. Brienne, fils d’Antoine de Loménie, seigneur de la Ville aux Clercs, secrétaire d’État nommé par Anne d’Autriche à la place de Chavigny.

    Il meurt le 5 novembre 1666, à soixante et onze ans, et laisse des Mémoires.

    Son fils (Brienne le jeune) est l’un des personnages les plus curieux du XVIIe siècle ; mais il nous entraîneroit beaucoup trop loin si nous nous occupions de lui.

  42. Quel d’Aubigny ? Le Dioclès de Somaize (t. 1, p. 140), ami de Beroé, qui « chante bien et a tousjours après luy deux ou trois musiciens ? » Le père de d’Aubigny, l’ami de Saint-Evremont, l’amant de madame des Ursins ? C’étoit (Saint-Simon, t. 4, p. 177) un procureur au Châtelet. Un d’Aubigny rattaché à la famille d’Agrippa d’Aubigné, comme celui qui fut évêque de Noyon, puis archevêque de Rouen, quand madame de Maintenon fut reine ? L’abbé d’Aubigny, de la maison de Stuart, chanoine de Paris, oncle du duc de Richmond, ami de Retz ? Un des trente-six gentilhommes du roi (1669) ? Charles Bidault d’Aubigny, gentilhomme de Monsieur en 1661 ? Le d’Aubigné qu’on dépêcha sous la Fronde à la princesse douairière (Lenet, Coll. Michaud, p. 234, 243) ? Ce doit être ce dernier ; mais La Chesnaye des Bois (t. 1, p. 493) dit avec raison : « Il n’y a presque point de province en France où l’on ne trouve des gentilshommes du nom d’Aubigné et d’Aubigny ; ils ont tous des armes différentes. »

    Louis XIV ne simplifia pas la question lorsqu’il créa duchesse et pairesse d’Aubigny mademoiselle de Kéroualles, la maîtresse de Charles II (en décembre 1673).

  43. Anne de Gonzague-Clèves, comtesse palatine du Rhin. Fille de Charles de Gonzague-Clèves, duc de Nevers, née en 1616, elle épouse (1639) Henri II, duc de Guise, se sépare, se remarie en 1645 à Édouard de Bavière, comte palatin du Rhin. Restée veuve en 1663, elle meurt le 6 juillet 1684.

    Les amateurs du style magnifique et des grands éloges n’ont qu’à relire l’oraison funèbre que Bossuet lui a faite. Les politiques chercheront dans les mémoires du temps la trace des manœuvres par lesquelles elle s’est signalée pendant la régence d’Anne d’Autriche. En 1661, madame de Navailles, dame d’honneur, lui fit une rude guerre (Mottev., t. 5, p. 117) pour l’empêcher de jouir de tous les priviléges attachés à sa charge de surintendante de la maison de la reine. À la mort de Mazarin, la Palatine quitte sa charge, que l’on donne à la comtesse de Soissons. L’inébranlable madame de Navailles continue sa guerre. Affaire sérieuse s’il en fut :

    « Le roi, dont les intentions étoient droites, ayant écouté les raisons de part et d’autre, régla les fonctions de la surintendante et de la dame d’honneur. Il donna à la première les honneurs de présenter la serviette, de tenir la pelote et de donner la chemise, avec le commandement dans la chambre et les sermens, et tout le reste à la dame d’honneur, c’est-à-dire servir à table, la préférence dans le carrosse et dans le logement. » Le lendemain, mille autres querelles. Le comte de Soissons appelle en duel le duc de Navailles (pour la serviette)—Refus : la cour applaudit ; les mazarins baissent ; le roi exile le comte. Ah ! la belle chose que l’intérieur d’un palais !

    On a dit (Montp., t. 4, p. 62) qu’en 1658, à quarante-trois ans, elle rendit au duc d’Anjou le service que madame de Beauvais rendit à Louis XIV. Ses mémoires sont apocryphes et sont l’œuvre de Sénac de Meilhan. M. Cousin (Histoire de madame de Sablé) ne pouvoit se dispenser de faire revivre cette femme célèbre. Somaize (t. 1, p. 290) l’appelle Pamphilie :

    « Pamphilie, estant l’honneur de son sexe, mérite bien d’estre mise au rang de tout ce qui se trouve d’illustres prétieuses. C’est une princesse formée du sang des demy-dieux, et que la nature mit si advantageusement en œuvre qu’elle fut plus belle que la mère des amours, et qu’elle égalle encore ce qui se peut voir de plus charmant. Elle a pour sœur une celèbre reyne qui a eu l’honneur de recevoir deux fois le sceptre des Sarmates (les Polonais), qu’elle rend tous les jours doublement sujets par sa beauté et par le rang de souveraine. Si elle ne fait pas briller la blancheur de son beau front sous le riche et majestueux tour d’un diadème, ce n’est pas qu’elle en ait esté moins digne, mais que la fortune, qui craignoit de rendre son empire plus grand que le sien, ne put se résoudre à la placer dessus le trône. Pamphilius (le prince palatin), l’un des plus considérables héros qui habitent vers le Rhin et le Danube, a profité du caprice de cette déesse des événemens, ayant, par son mérite, trouvé le moyen de s’insinuer dans le cœur de nostre héroïne, de qui tant d’aultres cœurs avoient en vain voulu estre les victimes, et d’estre en un mot l’heureux espoux de la plus belle moitié du monde. Elle a esté long-temps l’un des mobiles de toutes les actions de la cour du grand Alexandre, joignant les lumières de son bel esprit à celles de ses premiers ministres pour la conduite des plus importantes affaires. Alors les Muses latines et françoises prenoient plaisir d’y establir leur Parnasse en sa faveur, n’y ayant personne qui en connust mieux les talens et qui les accueillist plus obligeamment que la divine Pamphilie. Il y avoit aussi une forte émulation entr’elles à qui auroit l’honneur de se rendre plus agréable à son esprit ; mais ce bonheur fut le précieux partage de celle qui avoit le docte et l’ingénieux Rodolphe (M. Robinet) pour son père, l’un de nos premiers historiographes. Le sort de cette Muse causa tant de jalousie à plusieurs autres, qu’elles se retirèrent de despit et de honte, et la laissèrent dans une paisible jouissance de l’honneur qu’elle s’estoit acquis, et qui ne donna pas aussi peu d’ombrage à celle qui s’estoit consacrée au service de la princesse Nitocris (la duchesse de Nemours). »

    Elle fut aimée du duc de Guise (Montp., t. 2, p. 116) lorsqu’il étoit archevêque de Reims. Retz la juge à notre point de vue particulier (p. 97) : « Madame la Palatine estimoit autant la galanterie qu’elle en aimoit le solide. Je ne crois pas que la reine Élisabeth d’Angleterre ait eu plus de capacité pour conduire un estat. Je l’ai veue dans la faction, je l’ai veue dans le cabinet, et je lui ai trouvé partout également de la sincérité ».

  44. Cet évêque est l’ancien P. Faure, agent de la cour, ami du P. Berthod pendant la Fronde, puis évêque de Glandèves, et, en 1653 (Berthod, p. 389), évêque d’Amiens.

    En 1656 Mademoiselle (t. 3, p. 80), le traite fort bien : « C’est un prélat qui a beaucoup d’esprit, et, quoiqu’il ait été cordelier, il n’a rien qui tienne du moine ; il a été long-temps à la cour. »

  45. Ouvrez nos bons recueils, la Biographie universelle d’abord : où est l’article de l’abbé Fouquet ? Voilà Fouquet son frère ; mais lui-même, où est-il ? Et demandez à bien des gens s’ils le connoissent, on répond : « Fouquet ? eh ! oui, le surintendant, les nymphes de Vaux, le procès fameux ; nous ne connaissons que cela :
    Jamais surintendant, etc.,

    Ou encore :

    ….. Oronte est malheureux.

    —Très bien ; mais ce n’est pas cela l’abbé Fouquet.—Ma foi, qui étoit-ce ? » C’étoit un homme avec qui nul ne plaisantoit ; c’étoit le chef de la famille, le conseil d’abord, le patron, le soutien de son frère Nicolas ; c’étoit le bras droit de Mazarin, c’étoit le ministre lui-même, l’homme puissant, le roi de France ; et cela n’a pas duré qu’un jour. J’adjure les biographies de ne plus passer son nom sous silence. Bussy les instruira si elles ne savent que dire.

    Déjà nous en avons parlé incidemment dans quelques notes (page 65, par exemple) ; Mademoiselle elle-même atteste son pouvoir et la terreur de son nom.

    Basile Fouquet, abbé de Barbeaux et de Rigny, disparut de la scène avec son frère ; il mourut silencieusement en 1683. Il avoit commencé avec éclat.

    Il s’attaque à Retz. Guy Joly et Retz lui-même racontent comment il se chargea, si on le vouloit, d’enlever, d’assassiner, de saler le coadjuteur. Pour un homme d’Église, cela est bien oriental. On nourrissoit publiquement (Retz, p. 481) chez la portière de l’archevêché ses deux bâtards, ou plutôt deux de ses bâtards.

    Il avoit aidé Vardes à se marier (Montp., t. 3, p. 76). Le président de Champlâtreux travailloit à empêcher le mariage ; l’abbé Fouquet et Candale envoient des troupes chez lui et le mettent aux arrêts. On poussa des cris dans la famille, mais le mariage eut lieu. Et de trois. « Il entretenoit à ses dépens cinquante ou soixante personnes, la plupart gens de sac et de corde, qui lui servoient d’espions et le faisoient craindre. » (Gourville, p. 524).

    Nous allons le voir casser tout chez madame de Châtillon. Mademoiselle de Montpensier atteste la vérité de cette scène extraordinaire (t. 3, p. 296) et s’indigne contre tant d’audace. Elle nomme le chef de ses braves (t. 3, p. 416) Biscara, officier des gardes de Mazarin. Que faire contre un tel homme ? Un jour le gardien de la Bastille témoignoit son étonnement à la vue d’un lévrier qui se trouvoit dans la cour, et demandoit pourquoi il étoit là. « C’est, lui répondit un prisonnier, parcequ’il aura mordu le chien de l’abbé Fouquet. »

    Fouquet lui-même, le surintendant, craignoit bien son frère ; il écrivit dans ses instructions secrètes : « Si j’estois mis en prison et que mon frère l’abbé, qui s’est divisé dans les derniers temps d’avec moi mal à propos, n’y fust pas et qu’on le laissast en liberté, il faudroit doubler qu’il eust esté gagné contre moi, et il seroit plus à craindre en cela qu’un autre. »

    C’est ici le lieu de transcrire un long passage des Mémoires de Mademoiselle (t. 3, p. 411) ; il est d’une grande valeur pour nous. Elle le date de 1659, mais la date ne sauroit être toujours admise sans réserve dans ces mémoires. « Madame d’Olonne alloit en masque tous les jours avec Marsillac, le marquis de Sillery, madame de Salins et Margot Cornuel. Le marquis de Sillery avoit été amoureux de madame d’Olonne ; en ce temps-là il n’étoit que confident. Cette troupe alloit s’habiller chez Gourville ; elle n’osoit le faire chez madame d’Olonne à cause de son mari. Le comte de Guiche continuoit sa belle passion pour elle, et l’abbé Fouquet, qui étoit enragé contre tous les deux, s’avisa de les brouiller et de s’en venger par là. Il obligea le comte de Guiche à demander à madame d’Olonne les lettres de Marsillac lorsqu’il se verroit un moment mieux avec elle ; ce qu’il fit. Elle les lui donna : le comte de Guiche les mit entre les mains de l’abbé Fouquet, qui d’abord les montra à madame de Guéménée, afin qu’elle en parlât au Port-Royal, et que cela allât à M. de Liancourt, pour le dégoûter de lui donner sa petite-fille ; il les montra aussi au maréchal d’Albret, qui alla trouver M. de Liancourt, comme son parent et son ami, pour l’avertir de l’amitié qui étoit entre madame d’Olonne et M. de Marsillac ; et je crois même qu’il avoit pris quelques unes de ces lettres. M. de Liancourt lui dit : « Je m’étonne que vous, qui êtes galant, soyez persuadé que l’on rompe un mariage sur cela. Pour moi, qui l’ai été, j’en estime davantage Marsillac de l’être, et je suis bien aise de voir qu’il écrit si bien. Je doutois qu’il eût tant d’esprit. Je vous assure que cette affaire avancera la sienne. » Je crois que le maréchal d’Albret fut étonné de cette réponse. Les médisants disoient qu’il avoit fait cela autant pour plaire à l’abbé Fouquet que pour donner un bon avis à M. de Liancourt. Véritablement, si l’abbé Fouquet eût pu réussir à rendre ce mauvais office à Marsillac de rompre son mariage, il ne lui en pouvoit pas faire un plus considérable, puisque par là il lui pouvoit faire perdre cinquante mille écus de rente, avec une maison à la campagne, admirable et renommée par tout le monde à cause de ses eaux (cette maison s’appelle Liancourt), et une autre maison fort belle à Paris, surtout une fille fort bien faite. Rien n’égaloit ce parti, et, ce qui rendoit cette affaire agréable, c’est que M. de Marsillac n’en avoit obligation à personne qu’à M. de Liancourt, qui l’a choisi par amitié, parcequ’il étoit son petit-neveu et qu’il voyoit que la maison de La Rochefoucauld n’étoit pas aisée. Il la voulut rétablir par ce mariage, dont la conclusion fut hâtée à cause des avis que donna le maréchal d’Albret. Il se fit cinq ou six mois après. On tira la fille du Port-Royal, où elle avoit été élevée. Comme l’abbé Fouquet vit que cela n’avoit pas réussi, il porta à M. le cardinal toutes les lettres que Marsillac avoit écrites à madame d’Olonne. Il prétendoit qu’il avoit écrit contre le respect dû à Leurs Majestés, et qu’il y en avoit aussi qui ne plaisoient pas à M. le cardinal. Marsillac en eut connoissance, et prit avis de ses amis de ce qu’il avoit à faire. On lui conseilla de tirer de madame d’Olonne les lettres du comte de Guiche, ce qu’il fit. Aidé du marquis de Sillery, lequel reprocha à madame d’Olonne ce qu’elle avoit fait pour se raccommoder avec le comte de Guiche, il l’obligea de lui donner ses lettres. Le marquis de Sillery les porta à M. le cardinal. Il y en avoit une où il parloit de Monsieur et de la reine, et il disoit : « J’ai fait tout ce que j’ai pu pour résoudre l’enfant à être votre galant ; il en avoit assez d’envie, mais il craint la bonne femme. » Ces termes parurent assez familiers, et, comme tout se sait, cela fut bientôt public. »

  46. L’Estat de la France pour 1649 le dit gouverneur de Péronne, de Montdidier et de Roye, « naguère grand-prévost de l’hostel et mareschal de camp ».

    Il avoit fait son chemin pendant la guerre civile. On voit ici, et, à l’article de Foucault, on a vu ce qu’étoient alors les gouverneurs de places. On se croiroit à la fin de la Ligue. Louis XIV est attendu.

    D’Hocquincourt aima d’abord madame de Montbazon.

    Dans l’affaire dont Bussy donne les détails, Montglat (p. 309) indique bien le rôle que Mazarin fit jouer à la maréchale pour venir à bout de son mari.

    D’Hocquincourt, après avoir vendu chèrement sa soumission, se dépita, se jeta dans Hesdin et passa aux Espagnols. Il mourut bientôt à Dunkerque. Pas de pitié pour ces gens-là.

  47. On cite Simon de Wignacourt, croisé en 1190 ; Aloph de Wignacourt, grand-maître de l’ordre de Malte en 1601, et Adrien, grand-maître en 1690 (V. Henry-J.-G. de. Milleville, 1845). Le portrait d’Aloph ou Olaf (1569-1609) est le meilleur portrait du Caravage. Dangeau (23 août 1690) a parlé d’Adrien.

    Notre Wignacourt est Vignacourt d’Orvillé, Picard (d’argent à trois fleurs de lis de gueules au pied nourri) ; en 1652 (Montp., t. 2, p. 327) d’Hocquincourt l’avoit déjà envoyé pour s’entendre avec les chefs de la Fronde. Est-ce lui que la cour envoie en Allemagne dans le courant de 1656 (Aubery, Vie de Mazarin, deuxième édit., t. 3, p. 150 ; et Quincy, Hist. milit. de Louis XIV, t. 1, p. 216) pour empêcher les électeurs de fournir des troupes à l’Espagne ?

  48. Lorsque Charles II courtise madame de Châtillon, il est question de lui faire épouser Mademoiselle (Montp., t. 2, p. 148). Rétabli sur le trône (Mottev., t. 5, p. 83), il refuse Hortense Mancini et cinq millions. Il « ne cédoit à personne (Mém. de Grammont, ch. 6) ni pour la taille ni pour la mine. Il avoit l’esprit agréable, l’humeur douce et familière. » Charles II promettoit beaucoup, ce fut un triste sire.

    Il « étoit d’une complexion tendre et fort galant ; aussi toutes les belles de sa cour firent-elles des entreprises sur son cœur. Celles qui eurent le plus de part à sa tendresse furent Barbe de Saint-Villiers, femme de Roger Pulner, comte de Castle-Maine, en Irlande (depuis comtesse de Southampton, et enfin duchesse de Cleveland) ; Françoise-Thérèse Stuart, veuve de Charles Stuart, duc de Richmond et de Lenox (Mém. de M. de ***, p. 562) ; Mademoiselle de Quervalle, baronne de Petersfield, comtesse de Farsam, duchesse de Portsmouth, et madame Nelguin, qui avoit vendu des oranges » (Ibid., p. 568).

    Macaulay a dit la vérité sur le compte de ce vilain monarque.

  49. Claire-Clémence de Maillé, fille du maréchal de Brézé, mariée le 11 février 1641 au grand Condé, qui n’en vouloit pas et qui ne l’aima jamais. Elle montra du courage pour le défendre en 1650.

    Délaissée, elle eut des amants. Mademoiselle (t. 2, p. 51) cite, en 1649, Saint-Mesgrin. En 1671, un de ses valets de pied, Duval, et un page, Rabutin, qui apparemment jouissoient de ses bonnes grâces, mettent l’épée à la main l’un contre l’autre ; elle accourt, elle est blessée. Toute la cour retentit de l’esclandre. Rabutin s’enfuit ; il s’éleva aux premiers honneurs de l’armée impériale en Hongrie (Saint-Simon, note à Dangeau, t. 4, p. 479). À partir de ce moment, madame la princesse fut enfermée à Châteauroux ; son fils lui cacha la mort de Condé. Elle mourut le 16 avril 1694 (Dangeau, 18 avril).

    Madame de Motteville (t. 4, p. 80) lui a rendu quelque justice : « La douleur l’avoit embellie… Elle avoit des qualités assez louables ; elle parloit spirituellement quand il lui plaisoit de parler, et, dans cette guerre (de Bordeaux), elle avoit paru fort zélée à s’acquitter de ses devoirs. Elle n’étoit pas laide : elle avoit les yeux beaux, le teint beau et la taille jolie. Sans se faire toujours admirer de ceux qui la conduisoient et de ceux qui étoient auprès d’elle, elle a du moins cet avantage d’avoir eu l’honneur de partager les malheurs de M. le Prince. »

  50. Boligneux est une « paroisse avec titre de comté, dans la Bresse ». (Expilly, t. 1, p. 717.)

    Madame de Sévigné parle (31 juillet 1680) de Louis de La Palu, comte de Boligneux, cousin de M. de la Trousse ; ailleurs (15 septembre 1677), elle dit : « La vieille Boligneux, qui étoit ma tante. »

    Il y avoit en 1690 un régiment de Boligneux dans l’armée de Boufflers (Dangeau, 16 septembre 1690).

    Saint-Simon dit de Bouligneux, lieutenant-général, tué devant Verne en 1704 (t. 4, p. 384), que c’étoit un homme « d’une grande valeur, mais tout à fait singulier ».

  51. « On dit que messieurs de La Feuillade ne sçauroient prouver qu’ils soient venus des anciens vicomtes d’Aubusson, ni même que le grand-maître cardinal d’Aubusson fût de leur maison. Je laisse à examiner ce fait aux généalogistes. » (Am. de La Houssaye, t. 1, p. 131.)

    Et moi aussi. La Feuillade (François d’Aubusson) étoit neveu de l’archevêque d’Embrun, dont on se moqua si souvent à la cour. Il étoit un peu couard. Bussy raconte dans ses Mémoires manuscrits (cabinet de M. Montmerqué) qu’il ne fut pas très satisfait de ce que l’Histoire amoureuse contenoit sur son compte. Il avoit été compagnon d’armes et ami de Bussy. Il fut lié avec Fouquet ; il l’avertit de sa prochaine disgrâce (Mottev., t. 5, p. 140).

    Ce fut le favori de Louis XIV quand Lauzun fut frappé de déchéance. À chaque page, dans les États du comptant (Archives nat., sect. hist., carton K ; p. 120, nº 12), il est question des gratifications que le roi lui accorde ; il les payoit en adulations byzantines. La place des Victoires est une place de son fait.

    Sur la fin de sa vie, Louis XIV s’en dégoûta. Il mourut en septembre 1691, à soixante ans passés. Son père, qu’il n’avoit pas connu, étoit mort au combat de Castelnaudary, en 1631.

    Saint-Simon lui attribue la plate réponse que le maréchal de Grammont fit un jour à Louis XIV, lorsque le roi le surprit battant un valet. La Feuillade avoit servi de confident dans l’histoire des amours de mademoiselle de Fontanges.

  52. Son père, François Annibal d’Estrées, marquis de Cœuvres, maréchal de France, né en 1573, mourut à quatre-vingt-dix-sept ans, le 5 mai 1670.

    Tallemant (t. 1, p. 383) dit qu’il étoit dissolu au dernier point, ayant, selon le bruit public, couché successivement avec ses six sœurs. Il eut en premières noces 1º le marquis de Cœuvres, 2º le comte d’Estrées, 3º l’évêque de Laon, et en secondes noces le marquis d’Estrées.

    Il étoit fils d’Antoine d’Estrées, premier baron du Boulonnois, et neveu de la « charmante » Gabrielle. Il avoit épousé la fille de Montmor, trésorier de l’épargne, veuve du maréchal de Thémines. La satire 3 de Régnier lui est dédiée.

    Son fils aîné, en 1648, sert en Catalogne avec le titre de maréchal de camp.

    En 1615, le père est maître de la garde-robe de Monsieur, qui est bien jeune alors ; il fut employé dans les ambassades, à Bruxelles, pour enlever le prince de Condé (Fontenay-Mareuil, t. 1, p. 21), et surtout à Rome, où il montra de l’habileté. Ses Mémoires sont intéressants pour l’histoire diplomatique.

    C’est lui qui, avec le marquis de Rambouillet, est le premier des jeunes gens de la cour roulant carrosse sous Henri IV (Tallem., t. 1, p. 112).

    Le marquis de Cœuvres fut fiancé en 1647 (Mottev., t. 2, p. 216) avec mademoiselle de Thémines, fille de la seconde femme de son père. Il fit partie de l’assemblée de la noblesse en 1649 (Mottev., t. 3, p. 272), réunie pour combattre les prétentions de La Rochefoucauld et de quelques autres. Il se battit en duel avec Plessis-Chivray, frère de la maréchale de Grammont. Ce fut « un des plus beaux combats de la Régence » (Tallem., t. 4, p. 435) ; il n’y eut pas de raillerie. En 1650 il est à Laon, place de son père (Catal. de la Bibl. nat., t. 2, [histoire] nº 1632). En 1670 (Daniel, t. 2, p. 394) il est colonel du régiment d’Auvergne.

    Le comte d’Estrées, son frère, fut maréchal de France ; l’évêque de Laon devint cardinal.

  53. La date est précise. Si ce n’est que de l’appareil et si elle ne rend pas la lettre authentique, au moins est-il impossible de nier que dans tout ce qui précède et dans tout ce qui suit, Bussy raconte avec une grande clarté et avec des détails fort intéressants des faits qui ont une valeur véritable. L’histoire de la Fronde et du ministère de Mazarin est éclairée, grâce à ce livre badin, d’une lumière qui, sans l’Histoire amoureuse, lui manqueroit. Les historiens qui ont souci de la tâche qu’ils se donnent ne peuvent négliger, sans encourir de reproche, une source qui est, en certains cas, unique, et qui est toujours bonne. Il ne faut pas que les grâces trop raffinées du récit écartent la science sévère des enseignements qui l’attendent dans ce livre. Nous croyons pouvoir déclarer, sans crainte de rien donner à l’engoûment que l’annotateur a quelquefois pour son texte, que l’ouvrage de Bussy-Rabutin peut prendre place parmi les plus utiles mémoires écrits sur l’histoire du règne de Louis XIV.
  54. Nous ne paraphraserons pas cette indication rapide.
  55. Je pense que ce M. de Vaux est un agent subalterne de la police de l’abbé Fouquet ou un logeur du Marais.
  56. C’est celle à qui, dans la lettre célèbre de madame de Sévigné (1672), madame de Longueville demande des nouvelles de son fils. Elle étoit sœur de madame de Montbazon. Catherine-Françoise de Bretagne est morte le 21 novembre 1692.

    Tallemant (t. 4, p. 454) lui accorde du mérite. Elle savoit le latin : « Les Vertus descendoient directement de François, comte de Vertus et de Goello, baron d’Avaugour et seigneur de Clisson, de Champtocé, etc., fils naturel de François II, duc de Bretagne, et d’Antoinette de Maignelois, dame de Cholet. »

    Amie intime, et en tout temps, de madame de Longueville, elle cherche à la réconcilier un jour avec La Rochefoucauld, un autre jour avec son mari (1654, Montp., t. 2, p. 442).

    Elle resta demoiselle, ne put vivre chez sa mère, qui étoit trop peu mère de famille, et alla d’abord chez madame de Rohan, puis à Port-Royal.

    M. Victor Cousin lui a donné une place à côté de son amie.

  57. On a attribué à tort à M. de Brégy les Mémoires de M. de ***, qui ne semblent être qu’une compilation. C’étoit un pauvre homme qui se croyoit important (Montp., t. 2, p. 318) et dont on rioit, malgré ses ambassades en Pologne et en Suède. C’est son fils sans doute qui, gouverneur du Fort-Louis, fut tué près de cette place en 1689 (Quincy, t. 2, p. 174, et Dangeau, 14 juin 1689).

    Charlotte de Chazan, sa femme, née en 1619, morte le 13 avril 1695, étoit fille du premier lit de madame Hébert, femme de chambre de la reine-mère. Elle étoit « jolie, quoique brune et petite » (Tallem., 2e édit., t. 7, p. 169). Sa gentillesse la fit nommer fille de la reine, du dehors, c’est-à-dire non titrée, domestique. La reine l’aima tout de suite et la combla de faveurs. Son esprit acheva sa fortune : il étoit vif, élégant, coquet. Tallemant dit : « C’est la plus grande façonnière et la plus vaine créature qui soit au monde. » Mais elle plut à tout le monde et elle écrivit des lettres qu’on admira. La mère « n’étoit ni muette (Mottev., t. 2, p. 74), ni philosophe, et n’étoit guère écoutée. » La fille, bel esprit reconnu, épousa à seize ans Léonor de Flesselles, comte de Brégy, qui aima ses servantes plus que sa femme. Madame de Brégy devint dame d’honneur et amie de la personne influente, madame de Motteville (Mottev., t. 3, p. 136).

    L’Estat de la France pour 1649 donne la liste du service de la reine-mère.

    Les dames sont : Madame la maréchale de Vitry, madame de Chaumont (sœur du président de Bailleul), madame de Sainct-Simon (belle-sœur du duc de Sainct-Simon), la marquise de Rosny, la comtesse de Boesleau, madame de Chavannes, madame de Vaucelles, madame de Bonœil, madame de Vieux-Pont, madame de Brégy, madame la présidente de Mortecelle et autres.

    Puis viennent les filles d’honneur, puis les femmes de chambre.

    Anne d’Autriche, dans son testament, lègue à madame de Brégy 30,000 livres. Louis XIV fit plus encore pour elle. On voit dans les registres secrets (Corresp. admin., t. 3) qu’il lui donne une fois 300,000 livres. Christine de Suède lui avoit donné 400,000 livres, dit-on. Madame (lettre du 10 novembre 1719) croit savoir pourquoi : « Elle a forcé madame de Brégy à des turpitudes, et celle-ci n’a pu se défendre. »

    Madame de Brégy étoit très féconde et craignoit les grossesses. Loret (15 novembre 1650) le fait entendre :

    Clorinde, ce dit-on, postule
    Pour obtenir arrest ou bulle
    Qui la dispense absolument
    Obéir à ce sacrement
    Qui fait qu’avec regret on couche
    Quelquefois deux en une couche.

    En effet elle devint laide.

    Dans la mazarinade de : La Vérité des proverbes de tous les grands de la cour, on lui fait dire : « Il n’y a si belle rose qui ne devienne gratte-cul. »

    Mais son esprit lui resta ; c’est cet esprit que Louis XIV aimoit. Il paroît que lui-même (Choisy, p. 673) fit pour elle une chanson :

    Vous avez, belle Brégis…

    On a une lettre qu’il lui écrivit lorsqu’elle désira se séparer de son mari (Œuvres de Louis XIV, t. 5, p. 19) :

    «À la comtesse de Brégi.
    « À Fontainebleau, le 4 juin 1661.

    « Quand on sçait demander les choses d’aussi bonne grâce que vous faites, et même des choses raisonnables, on n’importune jamais. Il ne tiendra pas à moi que votre procès (contre M. de Brégy) ne finisse. Je m’en expliquerai dans les termes que vous pouvez souhaiter ; mais souvenez-vous, une fois pour toutes, que votre respect m’offenseroit si, dans les occasions, vous ne recouriez à moi avec la confiance que mérite l’estime que j’ai pour vous. »

    Cette séparation fut une grande affaire, qui occupa long-temps Colbert et Louis XIV (V. leurs lettres).

    Mazarin, dit-on, l’avoit aimée : « Le cardinal étoit amoureux d’une dame qui étoit chez la reine. Je l’ai connue, elle logeoit au Palais-Royal, et on la nommoit madame de Brégy. Elle étoit très belle, et beaucoup de gens ont été amoureux d’elle ; mais c’étoit une honnête femme ; elle a servi fidèlement la reine et a fait que le cardinal a mieux vécu avec la reine qu’auparavant. Elle avoit beaucoup d’esprit. » (Madame, 1 décembre 1717.)

    Madame de « Brégy, étant belle femme, faisoit profession, de l’être, et même avoit l’audace de prétendre que ce grand ministre avoit pour elle quelque sentiment de tendresse. » (1647 ; Mottev., t. 2, p. 221.)

    La comtesse de Brégy s’est peinte elle-même (en tête de ses Œuvres galantes ; Leyde et Paris, J. Ribou, 1666) : « Ma personne est de celles que l’on peut dire plustost grandes que petites. Mes cheveux sont bruns et lustrez ; mon teint est parfaitement uny : la couleur en est claire, brune et fort agréable ; la forme de mon visage est ovale, tous les traits en sont réguliers : les yeux beaux et d’un meslange de couleurs qui les rend tout à fait brillants ; le nez est d’une agréable forme ; la bouche n’est pas des plus petites, mais elle est agréable et par sa forme et par sa couleur ; pour les dents, elles sont blanches et rangées justement comme le pourroient estre les plus belles dents du monde. La gorge est assez belle, et les bras et les mains se peuvent montrer sans trop de honte. Tout cela est accompagné d’un air vif et délicat. Je suis propre et m’habille bien. »

    C’étoit véritablement un bel esprit. Benserade l’a choyée ; elle croyoit que c’étoit elle qui étoit l’héroïne du sonnet de Job : aussi le défendit-elle (V. sa Lettre à madame de Longueville ; Cousin, 2e édit., p. 331). «Belarmis (Somaize, t. 1, p. 38) est une prétieuse qui vit en célibat, quoyque son mary soit encore vivant. Son esprit a fait parler d’elle et l’a fait connoistre pour prétieuse, non seulement parcequ’elle parle comme elles, mais encore parcequ’elle écrit fort bien en vers et en prose. Sa demeure est dans le palais que Sénèque (Richelieu) a fait bastir dans le quartier de la Normandie (Saint-Honoré), au Palais-Royal.

    M. de Brégy mourut le 2 novembre 1712. Il est remarquable qu’un si grand nombre de nos personnages aient mené la vie si longue.

    Madame de Brégy mourut, comme nous l’avons dit, en avril 1695. Dangeau (12 avril) dit de la défunte : « Elle a laissé, en mourant, 250,000 francs à Monsieur pour restituer ; elle avoit eu cela d’un don que lui avoit fait la reine-mère autrefois, qu’elle a prétendu un moment injuste. »

    Et Saint-Simon (Note à Dangeau, t. 2, p. 135) : « C’étoit une antique beauté et un esprit, grande intrigante, et à qui, de la régence et de la jeunesse de Monsieur, il étoit resté grande familiarité avec eux et avec la reine-mère. »

    Il a raconté une plaisante aventure qui lui arriva autrefois à Saint-Germain : Elle étoit sur son lit, le dos tourné vers la porte, attendant un lavement. Sa femme de chambre ne venoit pas. Estoublon passe par là, voit ce dos découvert, donne en silence le lavement et disparoît. La femme de chambre arrive enfin ; ni elle ni la dame médicamentée n’y purent rien comprendre.

  58. Edme lord Montaigu avoit été envoyé en France en 1628 par la cour d’Angleterre pour s’entendre avec les princes et arranger une conspiration (La Porte, p. 10). Il avoit fait connoissance, par le canal de Buckingam, avec Anne d’Autriche, et lui avoit plu. En 1643 il est son confident (Mottev., t. 2, p. 12, et Monglat, p. 141) : Mazarin, pour arriver au ministère « se servit de milord Montaigu, autrefois créature de Châteauneuf, mais qui, depuis sa retraite à Pontoise, avoit été gagné par la mère Jeanne, religieuse carmélite, sœur du chancelier Séguier. » (Mém. de M. de ***, p. 455.)

    Pendant toute la Fronde, Montaigu fut très occupé : il s’étoit fait catholique et étoit devenu abbé de Saint-Martin à Pontoise. Retz (p. 296, 357) et d’autres attestent son activité et son dévoûment à la cause royale.

    C’est son fils que nous trouvons en 1649 gouverneur de Rocroy (Estat de la France), qu’en 1653 il essaie en vain (Lenet, p. 615) de défendre contre les Espagnols, et que nous voyons, en 1657, cornette des chevau-légers du roi (Montp., t. 3, p. 217). Bussy parle de ce Montaigu-là.

    Le père, milord de Montaigu, comme on disoit, resta jusqu’au dernier moment l’ami de la reine-mère ; elle alloit le visiter dans son abbaye (Mott., t. 5, p. 18.—1659). Il conserva aussi un grand crédit sur le ministre et sur la cour d’Angleterre. C’est lui qui, en 1660 (Mottev., t. 5, p. 83), veut marier Charles II à Hortense Mancini ; c’est lui qui amène la reine Henriette à reconnoître pour sa belle-fille la femme du duc d’Yorck, Anne Hyde de Clarendon. Il « n’avoit pas de désirs pour la fortune, ses attachements étoient en France ; la véritable piété faisoit qu’il étoit désintéressé. » Il assista Anne d’Autriche à son lit de mort (Montp., t. 4, p. 91, et Mottev., t. 5, p. 235.)

    Le fils, « le petit milord Montaigu » (Mottev., t. 5, p. 134), jouissoit du crédit de son père en France, et y joignoit le sien auprès du roi restauré d’Angleterre. Il devint ambassadeur d’Angleterre en France et courtisa les dames de l’un et de l’autre pays. On le compte parmi les galants de la très galante madame de Brissac.

    Pour contenter cette beauté,
    L’ambassadeur a l’air trop fade.

    C’étoit donc, apparemment, un Anglois aux cheveux blonds. Il quitta madame de Brissac en 1672 pour Elisabeth Wriothesley, comtesse de Northumberland, sœur de l’héroïque lady Russell ; il l’épousa, non sans peine, en 1673 ; elle mourut à quarante-quatre ans, en 1690.

    Madame de La Fayette écrivit sur cela à madame de Sévigné :

    « On dit ici que, si M. de Montaigu n’a pas un heureux succès de son voyage, il passera en Italie pour faire voir que ce n’est pas pour les beaux yeux de madame de Northumberland qu’il court le pays. » (30 décembre 1672.)

    Et le 13 avril 1673 : « Montaigu s’en va ; on dit que ses espérances sont renversées ; je crois qu’il y a quelque chose de travers dans l’esprit de la nymphe. »

    Veuf, Montaigu épousa la folle duchesse d’Albemarle, qui ne consentit à lui donner sa main et ses richesses que lorsqu’il se présenta en grande pompe sous le nom et avec un appareil digne de l’empereur de Chine.

    Lord Montaigu avoit été remplacé, comme ambassadeur, par le comte de Sunderland, gendre de Digby. Tous nos amis sont casés.

    Le British Musæum a été établi dans l’hôtel même de lord Montaigu.

    La sœur de lord Montaigu épousa le chevalier Hervey, qui a écrit un poème latin sur le style épistolaire :

    Natura mulier, vir magis arte valet.

    C’est à elle que La Fontaine a dédié la 23e fable de son livre 12.

  59. Recourons uns fois de plus à Mademoiselle (t. 3, p. 297) : « Cette affaire (de la cassette des lettres prise chez l’abbé Fouquet) se passa un peu devant que je revinsse à la cour (1658). Deux ou trois mois après, madame de Brienne alla avec madame de Châtillon à la Miséricorde, qui est un couvent du faubourg Saint-Germain. Elles étoient au parloir, et madame Fouquet, la mère, y vint avec l’abbé. Madame de Châtillon dit à madame de Brienne : « Ah ! ma bonne, que vois-je ? quoi ! cet homme devant moi ! » Madame de Brienne et la Mère de la Miséricorde lui dirent : « Songez que vous êtes chrétienne et qu’il faut tout mettre aux pieds de Jésus-Christ. » La Mère de la Miséricorde s’écria : « Au nom de Jésus, mon enfant, au nom de Jésus, regardez-le en pitié ! »

    Au nom de Jésus, je crois pouvoir affirmer que la Mère de la Miséricorde faisoit là un métier auquel on donne un vilain nom.

    M. Henri Bordier (Les Églises et les Monastères de Paris) ne cite qu’un ancien couvent qui porte le nom de la Miséricorde : les Hospitalières de la rue Mouffetard (p. 81), établies en 1656 pour secourir les femmes pauvres.

  60. Mesdames de Saint-Chaumont et de Feuquières sont les sœurs du maréchal de Grammont. Le comte de Grammont (Mém., ch. 12) se fait dire par son frère : « La Saint-Chaumont, qui n’a pas, à beaucoup près, le jugement aussi merveilleux qu’elle se l’imagine… »

    Elle servit son neveu Guiche dans son intrigue avec Madame (Lettres de Madame, 30 septembre 1718). Elle étoit gouvernante des enfants de Monsieur (La Fare), et avoit été, pour cette place, en concurrence avec madame de Motteville (t. 5, p. 158 ; 1661). « La cabale favorite du roi, composée de la comtesse de Soissons et de Fouilloux, fille de la reine-mère, confidente et amie de cette princesse », la soutint. Elle fut aussi demandée par Monsieur, grâce aux manœuvres de mademoiselle Chemerault, qu’il aimoit alors.

    «Sinaïde (Somaize, t. 1, p. 223) est une prétieuse fort spirituelle et fort sage, et qui écrit fort poliment en prose. »

  61. Continuons l’histoire : « Cependant le prince de Condé ne fit plus en France la même figure qu’il y avoit fait autrefois. Bien loin de le voir mêlé dans les affaires, agissant par luy-même et se rendant considérable par son crédit, nous ne le verrons plus que dans une continuelle dépendance. Sur quoy l’on rapporte que, la duchesse de Châtillon ayant fait des reproches à ce prince du peu de soins qu’il prenoit de faire valoir son autorité, et luy ayant remontré qu’étant prince du sang, il devoit tenir le rang qui étoit dû à sa dignité, ce prince luy répondit : « Madame, je n’ignore pas ce que vous venez de me représenter, et, assurément, je n’ay pas besoin qu’on m’invite à faire valoir l’autorité qui est due à ma naissance. J’y serois assez porté moi-même, si le roy étoit moins jaloux de son pouvoir et moins heureux qu’il n’est ; mais aussi, Madame, si vous connoissiez son humeur comme je la connois, vous me parleriez d’une autre manière que vous ne faites. » (Pierre Coste, p. 251.)

    Cela fut dit en 1660 ; mais le temps étoit passé des aventures politiques, et madame de Châtillon dut bientôt se résigner à devenir madame de Meckelbourg.

    En 1680 (Sévigné, 12 janvier), « madame de Meckelbourg est logée à la rue Taranne, où étoit la Marans. Cela ne ressemble guère à l’hôtel de Longueville. »

    En 1692, Abraham du Pradel (le Livre commode) la loge près de Saint-Roch et lui donne le titre de dame curieuse, c’est-à-dire de collectionneuse, de dame à beaux meubles, à tableaux, à colifichets. Ce fut là son dernier logement. Lorsqu’elle meurt, Saint-Simon (t. 1, p. 50). dit qu’elle logeoit dans une des dernières maisons près de la porte Saint-Honoré.

    Elle avoit beaucoup aimé son frère Luxembourg ; elle ne lui survécut pas (Saint-Simon, t. 1, p. 84 et 144).

    M. de Meckelbourg étoit mort à La Haye en 1692. Madame de Meckelbourg étoit restée l’amie de Monsieur (Saint-Simon, note à Dangeau, 24 janvier 1695). En mourant elle laissa 4,000,000 encore, près de douze millions d’aujourd’hui.

    « Ah ! ne me parlez point de madame de Meckelbourg : je la renonce. Comment peut-on, par rapport à Dieu et même à l’humanité, garder tant d’or, tant d’argent, tant de meubles, tant de pierreries, au milieu de l’extrême misère des pauvres dont on étoit accablé dans ces derniers momens ? » (Sév., 3 février 1695.)