Histoire comique/VI

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Calmann-Lévy (p. 95-109).



VI


Dans le fiacre, par delà les fortifications où s’allongeait le boulevard désert, Félicie et Robert se tenaient pressés l’un contre l’autre.

— Tu ne l’aimes pas ta Félicie, dis ?… Est-ce que ça ne te flatte pas d’avoir une petite femme qu’on acclame, qu’on applaudit et dont on parle dans les journaux ?… Maman colle dans un album les articles qu’on fait sur moi. L’album est déjà rempli.

Il lui répondit qu’il n’avait pas attendu qu’elle eût du succès pour la trouver charmante. Et, de fait, leur liaison avait commencé lorsqu’elle débutait obscurément à l’Odéon dans une reprise ignorée.

— Quand tu m’as dit que tu me voulais, je ne t’ai pas fait attendre, hein ? Ça a été fait tout de suite. N’est-ce pas que j’ai eu raison ? Tu es trop intelligent pour me juger mal de ce que je n’ai pas traîné les choses. En te voyant pour la première fois, j’ai senti que je serais à toi. Alors, ce n’était pas la peine de tarder. Je ne regrette pas. Et toi ?

Le fiacre s’arrêta, à peu de distance des fortifications, devant une grille de jardin.

La grille, qui n’avait pas été peinte depuis longtemps, posait sur un mur enduit de cailloutage, assez bas et assez large pour que les enfants vinssent s’y percher. Elle était aveuglée à mi-hauteur par une plaque de tôle dentelée, et ne haussait pas à plus de trois mètres du sol ses pointes rouillées. Au milieu, entre deux piliers de maçonnerie surmontés de vases de fonte, cette grille formait une porte à double battant, pleine à sa partie inférieure et garnie, au dedans, d’une jalousie vermoulue.

Ils descendirent de voiture. Les arbres du boulevard dressaient sur quatre lignes, dans la brume, leurs légers squelettes. On entendait, à travers un vaste silence, le bruit décroissant de leur fiacre, qui regagnait la barrière, et le trot d’un cheval venant de Paris.

Elle dit en frissonnant :

— Comme c’est triste, la campagne !

— Mais, ma chérie, le boulevard de Villiers, ce n’est pas la campagne !

Il ne réussissait pas à ouvrir la grille, et la serrure grinçait.

Agacée elle lui dit :

— Ouvre, je t’en prie : ce bruit me fait mal aux nerfs.

Elle s’aperçut que le fiacre venu de Paris était arrêté près de leur maison, à la distance d’une dizaine d’arbres ; elle observa le cheval maigre et fumant, le cocher sordide, et demanda :

— Qu’est-ce que c’est que cette voiture ?

— C’est un fiacre, ma chérie.

— Pourquoi s’arrête-t-il ici ?

— Il ne s’arrête pas ici. Il s’arrête devant la maison à côté.

— Il n’y a pas de maison à côté ; il y a un terrain vague.

— Eh bien ! il s’arrête devant un terrain vague ; qu’est-ce que tu veux que je te dise ?…

— Je ne vois personne en sortir.

— Le cocher attend peut-être un voyageur.

— Devant le terrain vague ?

— Sans doute, ma chérie… Cette serrure est rouillée.

Elle alla, en se dissimulant derrière les arbres, jusqu’à l’endroit où le fiacre était arrêté, puis elle revint vers Ligny qui avait enfin réussi à ouvrir la grille.

— Robert, les stores sont baissés.

— C’est qu’il y a des amoureux dedans.

— Est-ce que tu ne trouves pas que ce fiacre est bizarre ?

— Il n’est pas beau. Mais tous les fiacres sont vilains. Entre.

— Est-ce que ce n’est pas quelqu’un qui nous suit ?

— Qui veux-tu qui nous suive ?

— Je ne sais pas… Une de tes femmes.

Mais elle ne disait pas ce qu’elle pensait.

— Entre donc, ma chérie.

Quand elle fut entrée :

— Referme bien la grille, Robert.

Devant eux s’étendait une petite pelouse ovale. Au fond s’élevait la maison, avec son perron de trois marches, sa marquise de zinc, ses six fenêtres et son toit d’ardoise.

Ligny l’avait prise en location, pour une année, à un vieil employé de commerce, dégoûté de ce que les rôdeurs lui volaient la nuit ses poules et ses lapins. Des deux côtés de la pelouse, une allée sablée conduisait au perron. Ils prirent l’allée qui était à leur droite. Le sable criait sous leurs pas.

— Aujourd’hui encore, dit Ligny, madame Simonneau a oublié de fermer les volets.

Madame Simonneau était une femme de Neuilly qui venait tous les matins faire le ménage.

Un grand arbre de Judée, tout penché et qui semblait mort, allongeait jusqu’à la marquise une de ses branches rondes et noires.

— Je n’aime pas bien cet arbre, dit Félicie ; ses branches ont l’air de gros serpents. Il y en a une qui entre presque dans notre chambre.

Ils montèrent les trois marches du perron. Et, tandis qu’il cherchait dans le trousseau la clé de la porte, elle posa sa tête sur son épaule.

Félicie avait dans ses dévoilements une fierté tranquille qui la rendait adorable. Elle montrait un si paisible orgueil de sa nudité que sa chemise, à ses pieds, semblait un paon blanc.

Et quand Robert la vit nue et claire comme les ruisseaux et les étoiles :

— Au moins, lui dit-il, tu ne te fais pas prier, toi !… C’est singulier : il y a des femmes qui, sans même qu’on leur demande rien, font tout ce qu’il est possible de faire et ne veulent pas qu’on leur voie pendant ce temps-là seulement un petit bout de peau.

— Pourquoi ? demanda Félicie, en jouant avec les fils légers de sa chevelure.

Robert de Ligny avait la pratique des femmes. Pourtant il ne sentit pas combien cette question était insidieuse. Il avait reçu des enseignements moraux et il s’inspira, dans sa réponse, des professeurs dont il avait suivi les cours.

— Cela tient sans doute, dit-il, à l’éducation, à des principes religieux, à un sentiment inné qui subsiste alors même que…

Ce n’était point ainsi qu’il fallait répondre, car Félicie, haussant les épaules et mettant les poings sur ses hanches polies, l’interrompit vivement :

— Tu es naïf, toi… C’est qu’elles sont mal faites… L’éducation ! la religion !… Ça me fait bouillir, d’entendre des choses pareilles… Est-ce que j’ai été plus mal élevée que les autres ? Est-ce que j’ai moins de religion qu’elles ?… Dis donc, Robert, combien en as-tu vu de femmes bien faites ? Compte un peu sur tes doigts… Oui, il y en a des tas de femmes qui ne montrent ni leurs épaules, ni rien ! Tiens, Fagette, elle ne se montre pas même aux femmes : pendant qu’elle passe une chemise blanche, elle tient la vieille entre ses dents. Bien sûr, que j’en ferais autant, si j’étais bâtie comme elle !

Elle se tut, s’apaisa et, tranquille dans son orgueil, elle coula lentement la paume de ses mains sur ses flancs, sur ses reins, et dit fièrement :

— Et ce qu’il y a de mieux, c’est qu’il n’y en a pas trop.

Elle savait ce que l’élégante minceur de ses formes donnait de grâce à sa beauté.

Maintenant sa tête renversée baignait dans la chevelure blonde qui coulait de toutes parts ; son corps gracile, un peu soulevé par un oreiller glissé sous les reins, était étendu sans mouvement ; une jambe allongée au bord du lit brillait et le pied aigu la terminait en pointe d’épée. La clarté du grand feu allumé dans la cheminée dorait cette chair, faisait palpiter des lumières et des ombres sur ce corps inerte, le revêtait de splendeur et de mystère, tandis que les vêtements et le linge, couchés sur les meubles, sur le tapis, attendaient comme un troupeau docile.

Elle se souleva sur son coude, et, la joue dans la main :

— Ah ! tu es bien le premier. Je ne te mens pas : les autres, ça n’existe pas.

Il n’était pas jaloux du passé et ne craignait pas les comparaisons, il la questionna.

— Alors, les autres ?…

— D’abord, il n’y en a que deux : mon professeur, et, naturellement, celui-là ne compte pas, et puis celui que je t’ai dit, un homme sérieux, que ma mère m’avait donné.

— Pas d’autre ?

— Je te jure.

— Et Chevalier ?

— Lui ? Ah ! non, par exemple !… Tu ne voudrais pas !

— Et l’homme sérieux, que ta mère t’avait donné, il ne compte pas non plus ?

— Je t’assure qu’avec toi, je suis une autre femme. Ah ! bien vrai ! tu es le premier qui m’ait eue… C’est drôle, tout de même. Dès que je t’ai vu, je t’ai voulu. Tout de suite, j’ai eu envie de toi. J’avais deviné. A quoi ? Je serais bien embarrassée de le dire… Oh ! je n’ai pas réfléchi !… Avec tes manières correctes, sèches, froides, ton air de petit loup bichonné, tu m’as plu, voila !… Maintenant, je ne pourrais pas me passer de toi. Oh ! non, je ne le pourrais pas.

Il l’assura qu’en la possédant il avait eu de délicieuses surprises et il lui dit des choses caressantes et jolies, qui toutes avaient été dites avant lui.

Elle lui prit la tête dans ses mains :

— C’est vrai que tu as des dents de loup. Je crois que c’est tes dents, qui, le premier jour, m’avaient donné envie de toi. Mords-moi.

Il la pressa contre lui et sentit ce corps souple et ferme répondre à son étreinte. Tout à coup elle se dégagea :

— Est-ce que tu n’entends pas crier le sable ?

— Non.

— Écoute : j’entends un bruit de pas dans l’allée.

Assise, repliée sur elle-même, elle tendait l’oreille.

Il était déçu, agacé, irrité, et peut-être un peu blessé dans son amour-propre.

— Qu’est-ce qui te prend ? C’est stupide. Elle lui cria très sec :

— Tais-toi donc !

Elle épiait un bruit léger et proche comme de branches cassées.

Tout à coup elle sauta du lit avec une telle vivacité d’instinct et un mouvement si rapide de jeune animal que Ligny, bien qu’il fût peu littéraire, songea à la chatte métamorphosée en femme.

— Tu es folle ! où vas-tu ?

Elle souleva un bord du rideau, essuya la buée sur un coin de vitre et regarda par la fenêtre. Elle ne vit rien que la nuit. Tout bruit avait cessé.

Pendant ce temps, Ligny, rencogné dans la ruelle, maussade, grognait :

— Comme tu voudras, mais, si tu attrapes un rhume, tant pis pour toi !

Elle se recoula dans le lit. D’abord il lui garda un peu rancune ; mais elle l’enveloppa d’une fraîcheur délicieuse.

Et quand ils revinrent à eux, ils furent étonnés de voir à la montre qu’il était sept heures.

Il alluma la lampe, une lampe à pétrole en forme de colonne, avec une ampoule de cristal, dans laquelle la mèche s’enroulait comme un ténia. Elle se rhabilla très vite. Ils avaient un étage à descendre par un escalier de bois étroit et noir. Il passa le premier, la lampe à la main, et s’arrêta dans le couloir.

— Sors, ma chérie, avant que j’éteigne.

Elle ouvrit la porte, et, aussitôt, elle recula en poussant un grand cri. Elle venait de voir Chevalier sur le perron, les bras étendus, long, noir, dressé comme une croix. Il tenait un revolver à la main. L’arme ne brillait pas. Pourtant elle la vit très distinctement.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Ligny qui baissait la mèche de la lampe.

— Écoutez, et n’approchez pas ! cria Chevalier d’une voix forte. Je vous défends d’être l’un à l’autre. C’est ma dernière volonté. Adieu, Félicie.

Et il mit dans sa bouche le canon du revolver.

Blottie au mur du couloir, elle ferma les yeux… Quand elle les rouvrit, Chevalier était couché sur le côté en travers de la porte. Il avait les paupières grandes ouvertes, l’air de regarder et de rire. Un filet de sang coulait de sa bouche sur la dalle du perron. Un tremblement convulsif agitait son bras. Puis il ne bougea plus. Replié sur lui-même, il avait l’air plus petit qu’avant.

Au coup de revolver, Ligny était accouru. Il souleva le corps dans la nuit noire. Et, tout de suite, le reposant doucement sur la dalle, il frotta des allumettes que le vent soufflait aussitôt. Enfin, dans une lueur, il vit que la balle avait emporté un morceau du crâne et que les méninges étaient mises à découvert sur une surface grande comme le creux de la main, grise et sanguinolente, très irrégulière, et dont les contours lui rappelèrent l’Afrique telle qu’elle est figurée dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort d’un respect subit. Il le tira par les aisselles avec des précautions minutieuses jusque dans l’antichambre. Là, il l’abandonna et courut par la maison, cherchant et appelant Félicie.

Il la trouva dans la chambre à coucher qui, la tête sous les draps du lit défait, criait : « Maman ! maman ! » et récitait des prières.

— Ne reste pas là, Félicie.

Elle descendit avec lui l’escalier. Mais dans le corridor :

— Tu sais bien qu’on ne peut pas passer. Il la fit sortir par la porte de la cuisine.