Histoire comique/VIII

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Calmann-Lévy (p. 130-144).



VIII


Le lendemain, à une heure, au foyer du théâtre, on répétait la Grille pour la première fois. Une lumière triste s’amortissait sur les pierres grises de la voûte, des tribunes et des colonnes. Dans la majesté maussade de cette pâle architecture, sous la statue de Racine, les acteurs principaux lisaient leurs rôles, qu’ils ne savaient pas encore, devant Pradel, directeur du théâtre, Romilly, directeur de la scène, et Constantin Marc, auteur de la pièce, assis tous trois sur un canapé de velours rouge, tandis que, d’une banquette reculée dans un entre-colonnement, s’exhalaient les haines attentives et les jalousies chuchotantes des actrices sacrifiées. L’amoureux, Paul Delage, déchiffrait péniblement une réplique :

» — Je reconnais le château aux murs de brique, aux toits d’ardoise, le parc où j’ai si souvent enlacé, sur l’écorce des arbres, son chiffre et le mien, l’étang dont les eaux endormies…

Fagette reprenait :

» — Craignez, Aimeri, que le château ne vous reconnaisse pas, que le parc ait oublié votre nom, que l’étang murmure : « Quel est cet étranger ? »

Mais elle était enrhumée et lisait sur une copie pleine de fautes.

— Ne restez pas là, Fagette : c’est le pavillon rustique, dit Romilly.

— Comment voulez-vous que je le sache ?

— On a mis une chaise.

» — … Que l’étang murmure : « Quel est cet étranger ? »

— Mademoiselle Nanteuil, à vous… Où est donc Nanteuil ?… Nanteuil !

Nanteuil parut, emmitouflée dans ses fourrures, son petit sac et son rôle à la main, blanche comme un linge, les yeux battus, les jambes molles. Elle avait passé une nuit pleine d’épouvantes. Tout éveillée, elle avait vu le mort entrer dans sa chambre.

Elle demanda :

— Par où est-ce que j’entre ?

— Par la droite.

— C’est bon.

Et elle lut :

» — Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin. Je n’en sais pas la cause. Pourriez-vous me la dire ?

Delage lut sa réplique ;

» — C’est peut-être, Cécile, par une permission spéciale de la Providence ou de la destinée. Le Dieu qui vous aime vous laisse le sourire à l’heure des larmes et des grincements de dents.

— Nanteuil, tu passes, ma mignonne, dit Romilly. Delage, efface-toi un peu pour la laisser passer.

Nanteuil passa :

» — Des jours terribles, dites-vous, Aimeri ? Nos jours sont ce que nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les méchants.

Romilly interrompit :

— Delage, efface-toi un peu, fais attention de ne pas la cacher aux spectateurs… Reprends, Nanteuil.

Nanteuil reprit :

» — Des jours terribles, dites-vous, Aimeri ? Nos jours sont ce que nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les méchants.

Constantin Marc ne reconnaissait plus son œuvre, n’entendait plus même le son de ses phrases bien-aimées, qu’il s’était répétées tant de fois à lui-même dans ses bois du Vivarais. Étonné, stupide, il se taisait.

Nanteuil passa gentiment et se remit à lire :

» — Vous me jugerez peut-être bien folle, Aimeri ; dans le couvent où j’ai été élevée, j’ai souvent envié le sort des victimes.

Delage donna sa réplique ; mais il sauta un feuillet de la copie :

» — Le temps est superbe. Déjà les invités vont et viennent dans le jardin.

Il fallut tout reprendre :

» — Des jours terribles, dites-vous, Aimeri…

Et ils allaient, sans s’inquiéter de comprendre, mais attentifs à régler leurs mouvements, comme s’ils étudiaient des figures de danse.

— Dans l’intérêt de la pièce, il faudra faire des coupures, dit Pradel à l’auteur consterné.

Et Delage poursuivait :

» — Ne m’accusez point, Cécile : j’eus pour vous une amitié d’enfance, une de ces amitiés fraternelles, qui donnent à l’amour qu’elles font naître l’apparence inquiétante de l’inceste.

— L’inceste ! s’écria Pradel. Vous ne pouvez pas laisser l’inceste, monsieur Constantin Marc. Le public a des susceptibilités que vous ne soupçonnez, pas. Et puis, il faut intervertir l’ordre des deux répliques qui viennent ensuite. L’optique de la scène l’exige.

La répétition fut interrompue. Romilly, avisant Durville qui, dans une embrasure, contait des histoires joyeuses :

— Durville, vous pouvez vous en aller. On ne répétera pas le « deux » aujourd’hui.

Avant de se retirer, le vieux comédien alla serrer la main à Nanteuil. Jugeant opportun de lui apporter l’expression de sa douloureuse sympathie, il se fit des yeux noyés, comme eût fait à sa place tout porteur de condoléances. Mais il se les fit bien. Ses prunelles nageaient dans leurs orbites, pareilles à la lune dans les nuées. Les coins abattus de ses lèvres tombaient dans deux plis profonds qui les prolongeaient jusqu’au bas du menton. Il avait l’air vraiment affligé.

— Ma pauvre mignonne, soupira-t-il, je te plains, va !… De voir un être pour lequel on a éprouvé un… Sentiment… Avec lequel on a… Vécu dans l’intimité… De le voir emporté par un coup… Tragique, c’est rude… C’est terrible !…

Et il lui tendait ses mains compatissantes.

Nanteuil, énervée, serrant dans ses poings son petit mouchoir et son manuscrit, lui tourna le dos et siffla entre ses dents :

— Vieil idiot !

Fagette la prit par la taille, la mena doucement à l’écart au pied de la statue de Racine et lui souffla dans l’oreille :

— Ma chérie, écoute-moi ! Il faut absolument étouffer cette affaire-là. On ne parle pas d’autre chose. Si tu laisses dire le monde, on fera de toi la veuve Chevalier pour la vie.

Et, comme elle avait du style, elle ajouta :

— Je te connais, je suis ta meilleure amie. Je sais ce que tu vaux. Mais prends garde, Félicie : les femmes ont le prix qu’elles se donnent.

Tous les traits de Fagette portèrent. Nanteuil, les joues en feu, retint ses larmes. Trop jeune pour posséder ou même souhaiter la prudence qui vient aux comédiennes célèbres quand elles sont en âge de passer femmes du monde, elle était pleine d’amour-propre, et, depuis qu’elle aimait, elle avait envie d’effacer de son passé toute inélégance ; elle sentait que Chevalier, en se suicidant pour elle, avait agi publiquement à son égard avec une familiarité qui la rendait ridicule. Ne sachant pas encore que tout s’oublie et se perd au cours rapide des heures, que toutes nos actions coulent comme l’eau des fleuves entre des rivages sans mémoire, elle songeait, irritée et triste, aux pieds de Jean Racine, qui entendait ses douleurs.

— Regarde-la donc, dit madame Marie-Laure au jeune Delage. Elle a envie de pleurer. Je la comprends. Un homme s’est tué pour moi. J’en ai été très ennuyée. C’était un comte.

— Reprenons, dit Pradel… Mademoiselle Nanteuil, allons ! donnez votre réplique.

Et Nanteuil :

» — Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin…

Soudain, madame Doulce parut. Grande et douloureuse, elle laissa tomber ces mots :

— Une bien triste nouvelle. Le curé lui refuse l’entrée de son église.

Chevalier n’ayant plus de parents, hors une sœur ouvrière à Pantin, madame Doulce s’était chargée de commander l’enterrement, aux frais des comédiens.

On l’entourait. Elle reprit :

— L’Église le repousse comme un maudit. C’est affreux !

— Pourquoi ? demanda Romilly.

Madame Doulce répondit très bas et comme à regret :

— Parce qu’il s’est suicidé.

— Il faut arranger ça, dit Pradel.

Romilly montra de l’empressement.

— Le curé me connaît, dit-il ; c’est un brave homme. Je vais donner un coup de pied jusqu’à Saint-Étienne-du-Mont et je serais bien surpris si…

Madame Doulce secoua tristement la tête ;

— Tout est inutile.

— Il faut pourtant que nous ayons un service religieux, dit Romilly, avec l’autorité d’un directeur de la scène.

— Certes, dit madame Doulce.

Madame Marie-Laure, agitée, pensait qu’on pouvait forcer les prêtres à dire une messe.

— Restons calmes, dit Pradel, en caressant sa barbe vénérable. Sous Louis XVIII, le peuple enfonça les portes de Saint-Roch, fermées au cercueil de mademoiselle Raucourt. Les temps et les circonstances sont autres. Usons de moyens plus doux.

Constantin Marc, voyant, plein de regrets, sa pièce abandonnée, s’était approché, lui aussi, de madame Doulce ; il lui demanda :

— Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit béni par l’Église ? Pour ma part, je suis catholique. Chez moi, ce n’est pas une foi, c’est un système, et je considère comme un devoir de participer à toutes les pratiques extérieures du culte. Je suis pour toutes les autorités, pour le juge, pour le soldat, pour le prêtre. Je ne puis donc être suspect de favoriser les enterrements civils. Mais je ne comprends guère que vous vous obstiniez à offrir au curé de Saint-Étienne-du-Mont un mort qu’il repousse. Pourquoi voulez-vous donc que ce malheureux Chevalier aille à l’église ?

— Pourquoi ? répondit madame Doulce. Pour le salut de son âme et parce que c’est plus convenable.

— Ce qui serait convenable, répliqua Constantin Marc, ce serait d’obéir aux lois de l’Église, qui excommunie les suicidés.

— Monsieur Constantin Marc, avez-vous lu les Soirées de Neuilly ? demanda Pradel qui était grand bouquineur et liseur. Vous n’avez pas lu les Soirées de Neuilly, par M. de Fongeray ? Vous avez eu tort. C’est un livre curieux, qu’on trouve parfois encore sur les quais. Il est orné d’une lithographie d’Henry Monnier représentant, je ne sais pourquoi, Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme de deux libéraux de la Restauration, Dittmer et Cavé. Cet ouvrage se compose de comédies et de drames qui ne peuvent être joués, mais qui contiennent des scènes de mœurs fort intéressantes. Vous y verrez comment, sous le règne de Charles X, un vicaire d’une des églises de Paris, l’abbé Mouchaud, refusa d’enterrer une dame pieuse et voulut à toute force enterrer un athée. Madame d’Hautefeuille était pieuse, mais elle possédait des biens nationaux. Elle mourut administrée par un prêtre janséniste. C’est pourquoi après sa mort elle ne fut pas reçue par l’abbé Mouchaud dans l’église où elle avait passé sa vie. En même temps que madame d’Hautefeuille, sur la même paroisse, un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa mourir. Par son testament, il avait ordonné qu’on le portât directement au cimetière. « C’est un catholique, pensa l’abbé Mouchaud, il nous appartient. » Aussitôt il fit un paquet de son étole et de son surplis, courut chez le mort, lui donna l’extrême-onction et l’amena dans son église.

— Eh bien ! répondit Constantin Marc, ce vicaire était un excellent politique. Les athées ne sont pas pour l’Église des ennemis redoutables. Ce ne sont pas des adversaires. Ils ne peuvent élever une Église contre elle, et ils n’y songent pas. Il y a eu de tout temps des athées parmi les chefs et les princes de l’Église, et plusieurs d’entre eux ont rendu à la papauté d’éclatants services. Au contraire, quiconque ne se soumet pas strictement à la discipline ecclésiastique et rompt sur un point avec la tradition, quiconque oppose une foi à la foi, une opinion, une pratique à l’opinion reçue et à la pratique commune, est une cause de désordre, une menace de péril, et doit être extirpé. Le vicaire Mouchaud l’avait compris. Il fallait en faire un évêque et un cardinal.

Madame Doulce avait eu l’art de ne pas tout dire à la fois ; elle ajouta :

— Je ne me suis pas laissé abattre par la résistance de monsieur le curé. J’ai prié, j’ai supplié. Et il m’a répondu : « Nous sommes respectueusement soumis à l’ordinaire. Allez à l’archevêché. Je ferai ce que Monseigneur m’ordonnera. » Il ne me reste plus qu’à suivre ce conseil. Je cours à l’archevêché.

— Travaillons, dit Pradel.

Romilly appela Nanteuil :

— Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends toute ta scène.

Et Nanteuil reprit :

» — Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin…