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Histoire critique de l’établissement de la monarchie françoise dans les Gaules/Livre 1/Chapitre 8

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LIVRE 1 CHAPITRE 7 Histoire critique de l’établissement de la monarchie françoise dans les Gaules LIVRE 1 CHAPITRE 9



LIVRE 1 CHAPITRE 8


des officiers militaires qui commandoient dans les Gaules, sous les successeurs de Constantin Le Grand.

quand Constantin Le Grand partagea l’empire romain en quatre préfectures ou diocèses, il avoit établi à ce qui paroît, et par l’endroit de Zosime que nous avons rapporté, et par la suite de l’histoire, un géneralissime de la cavalerie, et un géneralissime de l’infanterie dans chaque département, et nos deux officiers y commandoient en chef à toutes les troupes. Cet empereur avoit cru qu’il n’en devoit pas confier le commandement à un seul officier, et il avoit jugé à propos de le diviser, afin que chacun d’eux eût un surveillant. On conçoit bien comment le géneralissime de la cavalerie et celui de l’infanterie pouvoient, quoiqu’indépendans l’un de l’autre, remplir chacun ses fonctions sans se croiser, tant que les troupes étoient dans leurs quartiers ; mais il est difficile de concevoir comment il pouvoit se faire que l’un des deux ne fût point subordonné à l’autre quand l’armée étoit assemblée. Comment maintenir l’ordre dans une armée, comment la faire agir à propos, à moins que tous ceux qui la composent n’ayent à répondre et à obéïr à un seul et même chef ? étoit-il de droit, comme le dernier des passages d’Ammien Marcellin que nous avons cités, peut sembler le dire, que le géneralissime de l’infanterie prît l’ordre du géneralissime de la cavalerie ? Rouloient-ils entr’eux, et chacun avoit-il son jour pour commander en chef ? N’est-il pas plus probable qu’il n’y eut dans l’empire d’occident, qu’un géneralissime d’infanterie et un géneralissime de cavalerie, dont chacun commandoit en chef dans un des deux grands diocèses ou départemens, dont le partage d’occident étoit composé, de maniere que les fonctions de nos deux officiers fussent réellement les mêmes, quoique leurs titres fussent differens : celui de ces deux officiers dont la commission étoit d’une date plus ancienne, commandoit-il son cadet ? C’est ce que je ne puis décider affirmativement. Ce qui m’est connu, c’est qu’on voit les armées des Gaules commandées dans le cinquiéme siéc le par des maîtres de l’une et de l’autre milice, c’est-à-dire, par des officiers qui étoient à la fois généralissimes et de l’infanterie et de la cavalerie. Tel fut Aëtius sous Valentinien Iii. Tel fut égidius sous Majorien. Cela me porte à croire que les empereurs après avoir cherché inutilement le moyen de prévenir les contestations ausquelles le partage du commandement, quel qu’il fût, donnoit lieu journellement, et après avoir dans cette vûë changé et rechangé plusieurs fois l’ordre établi, avoient enfin pris le parti de réünir sur une même tête les deux emplois dont il est ici question, en les conferant à la même personne. Nous verrons plus bas que nos géneralissimes recevoient les ordres du prince par le ministere des chefs des soldats présens , institués pour exercer les fonctions militaires dont les préfets du prétoire avoient été dépoüillés. Quoique le maître de la milice dans le département de la préfecture du prétoire, dont le siége étoit à Tréves, eût sous ses ordres tous les officiers militaires qui servoient en Espagne et dans la Grande-Bretagne, aussi-bien que ceux qui servoient dans les Gaules, nous ne parlerons néanmoins que de ceux de nos officiers qui étoient employés dans la derniere de ces grandes provinces de l’empire. Le sujet que nous traitons ne demande point que nous en fassions davantage. Les principaux officiers qui servoient dans les Gaules sous notre géneralissime, étoient le duc, c’est-à-dire le géneral, du commandement Armorique et Nervien, le duc de la province séquanoise, le duc de la seconde Germanique, le duc de Mayence, le duc de la seconde Belgique, et le comte militaire du district d’Argentine ou de Strasbourg. On trouve bien dans tous les tems de la république romaine et du haut-empire, le titre de duc donné à plusieurs personnes, mais il se donnoit alors relativement à l’armée que commandoit l’officier à qui l’on le donnoit. Duc signifioit simplement général. Ce ne fut apparemment qu’après les mutations faites dans la forme de l’administration de l’empire, qu’on donna le titre de duc, relativement à un certain païs, et qu’on appella l’officier, lequel y commandoit les troupes, duc de cette contrée-là, tandis qu’on appelloit ou proconsul ou président de la même contrée, l’officier, lequel y exerçoit le pouvoir civil. Il y a peu de choses à observer concernant les cinq derniers des officiers qui viennent d’être nommés, parce qu’il paroît par le silence de la notice sur l’étenduë de leurs commandemens, que les bornes de ces commandemens étoient les mêmes que les bornes de la province ou de la cité dans laquelle ils commandoient aux troupes. Comme les limites du district militaire étoient dans ces cinq lieux-là les mêmes que les limites du district civil, on pouvoit, par exemple, désigner l’officier qui commandoit les troupes dans la province sequanoise, par le titre de duc de la Sequanoise, aussi-bien qu’on désignoit par le titre de président de la Sequanoise, l’officier civil qui régissoit cette province. Si la notice affecte de désigner par le titre de commandant de Mayence l’officier qui commandoit les troupes dans une partie de la premiere Germanique, dont Mayence étoit la capitale, au lieu de l’appeller duc de la premiere Germanique absolument, c’est qu’on avoit démembré une portion de cette province pour en former le commandement particulier de Strasbourg, dont le comte obéïssoit immédiatement au maître de la milice. J’ai encore une chose à dire qui concerne le duc de la seconde Germanique, ou de la Germanique inferieure ; c’est que j’ai lû seconde Germanique , à l’endroit où les notices de l’empire qui sont imprimées disent premiere Germanique . Voici sur quelles raisons je me suis fondé pour faire cette correction. En premier lieu, la notice fait mention de ceux qui commandoient dans la Germanique supérieure, lorsqu’elle nomme le duc de Mayence et le comte, militaire de Strasbourg. On voit même par cette notice, que le duc de Mayence avoit sous ses ordres, tous les quartiers de troupes placés entre le district de Strasbourg et la province nommée Germanie inferieure. Ce géneral commandoit à Saverne, à Worms et même à Coblents. En second lieu, si l’on ne fait point dans la notice la correction que j’ai pris la liberté d’y faire, il se trouvera qu’elle n’aura pas fait mention du commandant de la seconde Germanique. Il n’en est parlé dans aucun autre endroit. Or il n’est pas croyable que les romains eussent laiss é dans le cinquiéme siécle sans commandant particulier une province aussi exposée que l’étoit la Germanique inferieure. Dès le tems des premiers Césars, la seconde Germanique avoit une armée destinée à sa défense, et commandée ordinairement par un géneral qui avoit été consul. Il est triste que la notice de l’empire ait été tronquée à l’endroit où elle faisoit mention du duc de la Germanie inferieure. Nous eussions eu sans ce malheur une connoissance exacte de tous les postes que les troupes qui étoient à ses ordres, devoient occuper depuis Coblents jusques aux bouches du Rhin. Nous serons un peu diffus en parlant du premier des officiers qui commandoit dans les Gaules sous les ordres du maître de la milice, je veux dire de l’officier qui exerçoit l’emploi de duc dans le commandement armorique. Les romains en réglant les districts de leurs commandemens militaires, ne s’étoient point assujettis toûjours aux bornes qu’avoient les dix-sept provinces, par rapport au gouvernement civil ; en formant ces districts ils n’avoient eu égard qu’au bien du service. La même chose arrive tous les jours dans les monarchies, et il est même comme impossible qu’elle n’arrive pas. Ainsi d’un côté ils avoient pris une partie de la premiere Germanique pour en faire un commandement particulier, celui de Strasbourg ; et d’un autre côté ils avoient réüni cinq provinces entieres, et le païs des nerviens qui faisoit une portion de la seconde Belgique, pour en former le commandement armorique ou maritime. Ce n’étoit pas seulement dans les Gaules qu’on en avoit usé ainsi. La Grande-Bretagne qui par rapport au gouvernement civil étoit divisée en cinq provinces, n’étoit, par rapport au gouvernement militaire, divisée qu’en deux commandemens, celui du rivage saxonique, et celui du rivage britannique. Les cinq provinces civiles ne faisoient que deux provinces militaires. Nous voyons par la notice de l’empire, que les romains donnoient le nom particulier de tractus

à ces commandemens, dont l’étenduë ne répondoit point à celle de la province ou des provinces civiles comprises dans un commandement. D’un côté ils appelloient tractus argentoratensis

le démembrement de la Germanique supérieure dont on avoit fait, en y ajoûtant peut-être quelqu’autre canton de païs, le commandement de Strasbourg ; et d’un autre côté ils donnoient ce même nom de tractus à l’assemblage des cinq provinces, qui composoient le commandement armorique. Je m’étonne que les sçavans qui ont si bien expliqué le sens des mots latins forgés dans le quatriéme siécle, ou dans les siécles suivans, ainsi que la signification nouvelle qu’on y attacha à des mots plus anciens, n’ayent rien dit de tractus pris dans l’acception dont il s’agit ici. Mais les détails où nous allons entrer prouveront suffisamment que tractus avoit alors la signification que nous venons de lui attribuer. La notice de l’empire après avoir donné le dénombrement des troupes qui servoient sous les ordres de la personne respectable qui étoit duc ou général du commandement armorique et nervien, ajoute : " ce commandement renferme cinq provinces, sçavoir, les deux Aquitaines, la quatriéme lyonoise ou la Sénonoise, la troisiéme lyonoise et la seconde lyonoise. " notre commandement devoit encore, suivant le titre qu’il portoit, embrasser du moins une portion des côtes de la seconde Belgique, c’est-à-dire, la partie qui s’étendoit le long de l’ocean, depuis les limites de la seconde Lyonoise jusqu’à l’embouchure du Rhin dans l’ocean. Ainsi le commandement armorique comprenoit trois cités de la seconde Belgique, sçavoir, celle de Boulogne, celle des morins, et enfin celle des nerviens, qui étoit à l’extrêmité des Gaules et touchoit au Rhin, et que la notice désigne en géneral par l’expression, nervicanus limes . On avoit apparemment renfermé dans le commandement armorique et nervien ces trois cités, situées entre le Rhin et les confins de la seconde Lyonoise qui est notre Normandie, afin que toutes les troupes et toutes les flottes destinées à la garde des côtes de la Gaule celtique sur l’ocean, fussent sous les ordres du même officier, du duc qui commanderoit dans ce gouvernement militaire. Dès que c’est un acte public aussi autentique que la notice de l’empire, qui nous apprend la grande étenduë qu’avoit le commandement armorique ou maritim e, nous ne sçaurions douter que cette étenduë ne fût telle dans le cinquiéme siécle, tems où cet acte a été rédigé. Il seroit fort inutile de contester ce fait, en alléguant que la partie des Gaules, à laquelle César et Pline ont donné le nom de païs armorique, ne comprenoit que celles des contrées qui sont à la droite comme à la gauche de la basse-Loire, et qui sont baignées par la mer océane. J’en tomberois d’accord, et j’avoüerois même qu’en se réglant sur l’étimologie du mot armorique dérivé d’ armor qui signifie situé sur la mer en langue celtique, on n’auroit dû donner le nom d’ armoriques qu’à des contrées maritimes. Mais j’ajouterois qu’après la disposition faite par le prince, l’usage qui est le tyran des langues, et qui s’embarasse peu, quand il lui plaît, de l’origine des mots, avoit établi dans les Gaules la coutume d’y donner le nom de païs armorique à toutes les cités comprises dans l’étenduë du gouvernement maritime, quelqu’éloignées qu’elles fussent de la mer. On se sera donc habitué à dire qu’Orleans, que Chartres, et que Paris et les autres cités Méditerranées de la quatriéme Lyonoise, étoient dans le païs armorique, parce qu’elles étoient comprises dans le commandement ou le gouvernement maritime. La raison veut que cela se soit passé ainsi, et voici une preuve de fait qui montre que ce que nous disons étoit arrivé réellement. Marius évêque d’Avanches, auteur du sixiéme siécle, dit dans sa cronique, qu’en l’année quatre cens soixante et trois, égidius donna aux portes d’Orleans, et sur le terrain qui est entre la Loire et le Loiret, une grande bataille contre les visigots, et que Frédéric, un des princes de la maison royale de cette nation, y fut tué. D’un autre côté Idace, auteur du cinquiéme siécle, dit en parlant certainement de la même bataille qu’il caracterise, pour ainsi dire, et par la mort de Frederic prince de la maison royale des visigots, et par l’année où elle fut donnée ; que cette bataille se livra dans la province ou commandement armorique. Ainsi l’évêque Idace, dont le témoignage ne sçauroit être disputé, ni recusé, nous apprend positivement que l’Orleanois faisoit partie du gouvernement maritime. Enfin nous avons sous les yeux un exemple sensible de ces dénominations abusives, et qui semblent impliquer contradiction. On sçait que l’état connu dans la societé des nations sous le nom de Païs-Bas, a reçu cette dénomination, parce que la plus grande partie du territoire des provinces dont il fut d’abord composé, est un païs plat, et presque de niveau avec les eaux de la mer qui le baigne, et avec celles des fleuves qui l’arrosent. Qu’est-il arrivé dans la suite ? Les souverains de cet état y ont joint des provinces méditerranées et montueuses, comme le duché de Luxembourg, le comté de Namur, et quelques autres. Mais dès que ces provinces ont été comprises dans les Païs-Bas, l’usage a fait oublier l’étimologie de Païs-Bas, et quelle étoit la nature de ces provinces. L’on s’est accoûtumé à dire que le duché de Luxembourg et le comté de Namur étoient dans les Païs-Bas. On dit tous les jours que Luxembourg est la plus forte place des Païs-Bas, et qu’on va dans les Païs-Bas quand on part de Champagne pour aller à Namur. Après l’établissement du commandement armorique, on se sera de même habitué à dire que Sens, qu’Orleans étoient dans le commandement ou dans le païs maritime. C’est donc dans la notice de l’empire, et non pas dans César, ni dans Pline, qu’il faut prendre l’idée de l’étenduë qu’avoit, durant le cinquiéme siécle, la contrée qu’on appelloit alors dans les Gaules le païs armorique, ou le tractus armoricanus ou aremoricus . C’est faute d’avoir consulté là-dessus la notice, que nos auteurs ont mal compris ce qu’ont dit les écrivains du cinquiéme siécle, concernant la république des Armoriques, déja formée lorsque les francs s’établirent dans les Gaules. Quoique nous n’ayons que de foibles lueurs de ce qui s’y passoit sous le bas-empire, nous ne laissons pas cependant d’entrevoir les raisons qui porterent Constantin, ou celui de ses successeurs qui avoit réglé les districts de chacun des commandemens sur le pied où ils étoient lorsque la notice fut rédigée, à mettre sous un seul et même chef presque toutes les forces destinées à garder les côtes de cette grande province sur l’ocean, en un tems, où ses ennemis les plus incommodes, étoient les pirates dont nous parlerons bientôt. Comme les flottes ennemies n’avertissent point des lieux où elles prétendent faire leurs descentes, une seule flotte

qui tient la mer avec un pareil dessein, donne de l’inquiétude à deux cens lieuës de côtes. Aujourd’hui c’est un lieu qui est menacé, et demain c’en est un autre. Si tous les bâtimens et toutes les troupes destinées à la garde de la côte que range une flote ennemie ne sont point sous les ordres du même officier, et s’il ne peut point à son plaisir les faire passer d’un endroit à un autre, le bien du service en doit souffrir beaucoup. Dire que l’officier qui commande dans le païs où l’allarme cesse, envoyera sur le champ ses forces dans le païs qui commence d’être menacé par l’armée navale des ennemis, c’est n’avoir point une idée juste de cette espece de guerre ; c’est encore ne pas connoître à quel point la jalousie regne ordinairement entre des officiers de même grade qui commandent chacun en chef dans des départemens voisins, et combien elle apporte d’obstacle au service du prince. Voilà donc ce qui aura fait comprendre dans le même commandement, non-seulement la seconde et la troisiéme Lyonoise, ainsi que la premiere Aquitaine et la seconde Aquitaine, mais encore une partie de la seconde Belgique, c’est-à-dire, toute la côte de cette province-là ; de maniere que le commandement maritime commençoit à l’embouchure du Rhin, et s’étendoit jusqu’à la Garonne. Quant aux raisons qui auroient fait aussi renfermer dans ce gouvernement Tours, et plusieurs autres cités de la troisiéme Lyonoise qui sont Méditerranées, aussi-bien que toute la quatriéme Lyonoise ou la Senonoise, dont aucune cité n’étoit baignée de la mer, voici celles que j’imagine. Non-seulement les saxons et les autres barbares qui exerçoient alors le métier de pirates, faisoient souvent des descentes sur les côtes ; mais comme nous le dirons plus au long quand il en sera tems, ils remontoient les fleuves sur leurs barques legeres, et quelquefois il leur arrivoit de mettre pied à terre à cinquante lieuës de la mer. Il étoit donc nécessaire d’entretenir dans les rivieres des flotes composées de barques et d’autres bâtimens plats, et il convenoit que les bassins et les arsenaux de ces flotes fussent fort avant dans les terres, afin que les ennemis qui venoient par mer ne pussent point les surprendre. Ainsi la nécessité de mettre les petits bâtimens des flotes qui gardoient la Loire et la Seine, dans des bassins où ils fussent en sureté, et la convenance qu’il y avoit que les lieux où l’on leur donnoit ces abris fussent dans le district du commandement armorique, y auront fait comprendre la province senonoise. Nous verrons que la flote destinée à garder la Seine, avoit son bassin et ses arsenaux à Paris, qui étoit de cette province-là. Il se peut bien faire encore que les differentes flotes qui étoient aux ordres du commandant de ce district, et qui étoient destinées, soit pour croiser sur les pirates, soit pour garder le lit des fleuves, tirassent de cette province des bois de construction, des chanvres, et d’autres matieres dont elles avoient besoin journellement. Il avoit donc paru convenable, d’en faire une portion du commandement armorique. Quand avoit-il été formé ? Sous quel empereur son district avoit-il été réglé tel qu’il est rapporté dans la notice de l’empire ? C’est ce que j’ignore : je sçais seulement que plusieurs années avant le regne de Constantin Le Grand, il y avoit déja dans les Gaules un district qui s’appelloit, quelle que fut alors son étenduë, le commandement armorique et belgique. La nécessité de pourvoir efficacement à la sureté des provinces des Gaules vexées par les déprédations des peuples septentrionaux, et dont il vient d’être parlé, aura engagé un des prédecesseurs de Constantin à mettre sous les ordres d’un seul géneral toutes les forces de terre et de mer destinées à repousser nos barbares. On aura cru le mal assez grand pour y appliquer ce remede, quoique ce fut donner atteinte à la forme ordinaire du gouvernement en usage pour lors. Eutrope nous apprend que sous le regne de Diocletien on donna à Carausius, qui fut depuis proclamé empereur, la commission de nettoyer la mer des pirates francs, et des pirates saxons, qui pour lors infestoient les côtes du commandement belgique et armorique . Ce qu’ajoute notre auteur mérite d’être rapporté comme un des présages qui annonçoient la chute de l’empire romain. Eutrope dit donc, que Carausius fut soupçonné de trahison, et qu’on lui reprocha de laisser passer la Manche aux vaisseaux barbares qui alloient faire la course, vers le Midy, dans la vûë de les attaquer lorsqu’ils la repasseroient, afin de les prendre chargés du butin qu’ils auroient fait sur les sujets de l’empire. Nous voyons dans Ammien Marcellin, que du tems de Valentinien I qui commença son regne en l’année de Jesus-Christ trois cens soixante et quatre, il y avoit dans la Grande Bretagne un officier dont le titre et l’emploi étoient les mêmes, que ceux du commandant dans le district maritime des Gaules. " Valentinien, dit Marcellin, apprit dans le tems qu’il alloit d’Amiens à Tréves,… etc. " l’emploi de comte du commandement maritime que Nectaridès exerçoit dans la Grande-Bretagne, étoit apparemment le même dont la notice de l’empire fait mention, sous le nom d’emploi du comte du rivage saxonique . Il étoit subordonné au duc ou au géneral dont il est aussi fait mention dans cette notice. Comme il y avoit aussi dans les Gaules, au commencement du cinquiéme siécle, un rivage saxonique , qui étoit la côte de la cité de Bayeux, il ne sera point hors de propos de dire pourquoi le rivage saxonique qui étoit dans la Grande-Bretagne, portoit ce nom-là. Ce qui avoit fait appeller ainsi une partie du rivage de cette isle, pouvoit bien avoir fait donner le même nom à une partie du rivage des Gaules. Le rivage saxonique de la Grande-Bretagne étoit donc ainsi nommé, suivant mon opinion, parce qu’il s’étoit trouvé plusieurs saxons parmi les germains que Probus avoit transplantés dans cette isle vers l’année deux cens soixante et dix-huit. Probus remporta de grands avantages dans ce tems-là, sur plusieurs nations germaniques qui s’étoient emparées d’une partie des provinces septentrionales des Gaules, et les soldats romains firent dans cette occasion un si grand nombre de prisonniers de guerre, que les captifs ne se vendoient plus à la fin de la derniere campagne que sur le pied d’un sol d’or pour chaque tête de captif. Je traduis ici Vopiscus, en supposant que dans le commerce d’esclaves qui se faisoit alors, il se pratiquoit quelque chose d’approchant de ce que nous allons voir dans la levée de la capitation, où l’on ne comptoit plusieurs personnes que pour une seule tête. On aura introduit cette fiction dans le négoce pour faciliter le payement du droit qui se levoit sur la vente des esclaves. Je crois donc qu’on en usoit alors dans ce commerce, comme on en use aujourd’hui dans le commerce qu’on fait des esclaves négres, où l’on compte par piéces d’Inde , ou par têtes fictives, parce qu’elles sont composées souvent de plusieurs têtes réelles. Un homme sain et dans l’ âge viril, fait seul une de ces piéces d’Inde, mais il faut plusieurs personnes pour en composer une lorsqu’on vend des femmes, des enfans ou des vieillards. Il est vrai que le passage de Vopiscus semble pouvoir signifier que Probus donnoit un sol d’or à ses soldats pour chaque tête d’ennemi qu’ils apportoient, et qu’il en usoit comme on en use encore aujourd’hui dans les armées turques. Mais je ne me souviens pas d’avoir rien lû qui suppose que cet usage si opposé à l’esprit de la discipline militaire des romains qui punissoient le soldat qui s’étoit trop avancé, presque aussi séverement que le soldat qui avoit fui, ait jamais eu lieu dans leurs armées. Quoiqu’il en soit du sens de l’endroit de notre passage dont il vient d’être question, il est certain que Probus dans l’occasion dont il a été parlé, fit un grand nombre de captifs dont il enrôla une partie dans ses troupes, et dont il envoya l’autre, suivant Zosime, en colonie dans la Grande-Bretagne. Nos germains s’y établirent, et dans la suite ils y rendirent d’importans services à l’empire, en y faisant tête aux factieux qui vouloient remuer. Voilà, suivant mon sentiment, ce qui faisoit appeller rivage saxonique une partie des côtes de la Grande-Bretagne, dès le troisiéme siécle, et long-tems avant que les saxons eussent commencé la conquête de cette isle, ce qui n’arriva que vers l’année quatre cens quarante. Nous pouvons donc conjecturer que quelqu’événement semblable avoit fait appeller aussi rivage saxonique la côte de la cité de Bayeux, à qui l’on donnoit certainement ce nom-là dès le commencement du cinquiéme siécle, et qui le portoit encore sous nos rois mérovingiens. Dans leur histoire, il est fait plusieurs fois mention des saxons bessins. C’est peut-être de cette colonie de saxons établie dans les Gaules dès le tems qu’elles obéïssoient encore à l’empire romain, que sortit le celebre Robert Le Fort, de qui descend, de l’aveu géneral de tous les auteurs, la troisieme race de nos rois. Notre supposition du moins, peut très-bien accorder les écrivains du dixiéme siécle et des siécles suivans, dont les uns ont dit que ce grand capitaine, étoit de race saxone, les autres qu’il étoit neustrien, et les autres l’ont réputé françois. Robert Le Fort aura été saxon, parce qu’il sortoit d’une des familles de nos saxons bessins . Il aura été neustrien, parce qu’il étoit né dans la cité de Bayeux ; et il aura été regardé comme françois, parce qu’il ne descendoit pas des saxons soumis depuis peu par Charlemagne à la monarchie, mais bien d’ancêtres qui depuis quatre siécles habitoient dans le royaume où ils étoient sujets de nos rois. J’observerai à l’occasion de ces saxons bessins qu’on ne doit pas compter beaucoup sur la capacité de l’auteur du livre intitulé : dissertation sur la noblesse de France, puisqu’il écrit. " il faut remarquer ici… etc. " on vient de lire la mention que la notice de l’empire rédigée dès le commencement du cinquiéme siécle, fait de nos saxons bessins. Comme dans chaque cité, il y avoit un comte subordonné au gouverneur de la province, et qui géroit sous lui les affaires de justice, police et finance, il y avoit aussi dans chaque cité un comte militaire, ou un tribun qui commandoit les troupes, et qui obéïssoit au duc ou au général du district dont étoit sa cité. Suivant l’apparence, il commandoit les tribuns ou les chefs des corps particuliers qui s’y trouvoient. Nous avons dans Cassiodore la formule des provisions de l’expectative d’un de ces emplois. Il y est dit : " l’équité veut que ceux qui ont bien servi soient avancés ;… etc. " on trouve encore de ces tribuns militaires dans les Gaules, sous le regne des petits-fils de Clovis.