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Histoire critique de l’établissement de la monarchie françoise dans les Gaules/Livre 1/Chapitre 7

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LIVRE 1 CHAPITRE 6 Histoire critique de l’établissement de la monarchie françoise dans les Gaules LIVRE 1 CHAPITRE 8



LIVRE 1 CHAPITRE 7

CHAPITRE VII.

Des Officiers Civils envoyés dans les Gaules pour les gouverner, sous Constantin Le Grand, & sous les Princes ses Successeurs.


Les Successeurs de Constantin maintinrent la forme d’administration qu’il avoit établie. Le Préfet du Prétoire et les Officiers qui lui étoient subordonnés, ne commanderent plus les Troupes, et d’un autre côté le Géneralissime et ceux qui les commandoient sous lui, n’eurent plus l’administration des affaires de justice, de police et de finance. Environ dix-huit ans après la mort de Constantin Le Grand, son fils l’empereur Constance envoya Julien, si connu dans l’histoire sous le nom de Julien L’Apostat, et qu’il avoit fait César, commander les armées dans les Gaules. Quoique Julien, en qualité de César, ou d’heritier présomptif de l’empire, pût prétendre à une autorité plus étenduë que celle qu’un géneralissime ordinaire auroit exercée en vertu de sa commission, cependant Julien n’osoit rien décider concernant la levée des subsides et la subsistance des troupes. Quand il s’en mêloit, c’étoit par voye d’insinuation. C’étoit en faisant ses représentations à Florentius préfet du prétoire des Gaules, et qui avoit en cette qualité le maniment des finances. Ce fut sans consulter auparavant Julien, que Florentius imposa un subside extraordinaire dont on pouvoit se passer, et dont ce prince n’empêcha la levée qu’en s’adressant directement à l’empereur. Lorsque Julien qui craignoit qu’on ne fît avec trop de rigueur le recouvrement des deniers publics dans la seconde Belgique qui venoit d’essuyer plusieurs malheurs, souhaita que, contre l’usage pratiqué actuellement, on lui confiât le soin de faire lui-même ce recouvrement : Julien s’adressa au préfet du prétoire. Ce fut de Florentius que Julien obtint que ni les huissiers de la préfecture des Gaules, ni les huissiers du président ou du gouverneur particulier de la seconde Belgique, n’y pourroient faire aucune contrainte, et que la levée des subsides s’y feroit par ceux que Julien lui-même en auroit chargés.

Dans un autre endroit Ammien Marcellin dit en faisant l’éloge de Constance : « Que ce Prince avoit une grande attention à contenir les Officiers Militaires dans les bornes de leurs emplois, & qu’il n’avoit jamais accordé le titre d’Illustrissime à ses Géneraux. Nous avons vû, ajoûte cet Historien, qu’il falloit qu’ils se contentassent du titre d’Excellentisime. On ne voyoit point alors le premier Officier Civil d’une Province aller au-devant d’un Géneralissime de la Cavalerie, ni souffrir que ce Militaire prît aucune connoissance des affaires Civiles. Enfin, tous les Officiers Militaires & tous les autres portoient respect aux Préfets du Prétoire comme aux premiers Officiers de l’Empereur. »

Si quelquefois il est arrivé qu’un des successeurs de Constantin ait jugé à propos de confier à ses officiers le pouvoir militaire et le pouvoir civil, dans la même province ; cette disposition quoique conforme à l’ancienne administration, a cependant été regardée comme une nouveauté. On l’a remarquée comme une chose extraordinaire. Ammien Marcellin ayant dit que Procope le tyran, avoit conferé le proconsulat d’Asie à Hormisdas avec la faculté d’exercer à la fois dans sa province le pouvoir civil et le pouvoir militaire ; cet historien croit devoir avertir que cette disposition conforme à l’ancien usage, étoit contraire à l’usage actuellement suivi ; et il en avertit.

Suivant la façon de penser des romains, qui croyoient que la profession des armes dût ceder le pas à la dispensation des loix, la dignité de préfet du prétoire étoit encore après Constantin la charge la plus éminente que l’empereur conferât pour un tems illimité, et ceux qui s’en trouvoient revêtus, devoient quoiqu’on leur eût ôté le commandement des troupes, préceder dans l’occasion les generalissimes de leurs diocèses. Néanmoins il n’est pas étonnant qu’environ soixante ans après le nouvel établissement fait par Constantin, c’est-à-dire, à la fin du quatriéme siécle, tems où Ammien Marcellin avoit la plume à la main, les officiers civils eussent perdu une partie de la considération, et peut-être une partie du pouvoir qui leur étoit dû suivant les régles. Il est comme impossible que deux officiers qui ne sont point subordonnés l’un à l’autre, et dont l’un représente dans un département le souverain comme chef de la justice, quand l’autre l’y représente comme le chef des troupes, n’entreprennent point chacun sur les fonctions de son collegue, ou plûtôt de son rival politique. Or ce qui arrive le plus ordinairement, c’est que les officiers militaires qui sont les plus audacieux et les plus forts, usurpent, sur tout dès qu’ils survient des troubles, les fonctions de ceux dont les dignités sont, pour ainsi dire, désarmées : on ne sçauroit croire que Constantin n’eût pas prévû cet inconvenient, et peut-être avoit-ce été dans la vûë de le prévenir, qu’il avoit ôté le commandement des troupes aux anciens officiers dont la dignité connuë depuis long-tems étoit universellement respectée, et qu’il avoit pris le parti de confier ce commandement à des officiers moins accrédités, parce que leurs emplois seroient, pour parler ainsi, de nouvelle création. L’idée que nous avons de Constantin ne nous laisse point croire qu’il s’en fût tenu à cette précaution. Il avoit sans doute recommandé très-sérieusement à ses successeurs de ne jamais souffrir ces usurpations que la vigilance et l’inflexibilité du souverain pouvoient seules empêcher. Mais il paroît en lisant Ammien Marcellin que les successeurs de Constantin avoient été trop négligens ou trop faciles. Il se faisoit cependant de tems en tems quelques loix pour réprimer les usurpations des comtes militaires, et de leurs officiers supérieurs. En voici une qui fut publiée à ce sujet, vers la fin du quatriéme siécle, par les empereurs Valentinien le jeune, Gratien et Theodose. « Les illustres Comtes, ni les Generalissimes d'Infanterie ou in de Cavalerie , n'auront aucune autorité sur les Citoïens des Provinces de leurs départemens, & d'un autre côté les Préfets du Prétoire n'auront aucune autorité sur les Troupes qui seront dans leurs Diocèses. »

Ce que nous venons de dire instruit suffisamment des fonctions du préfet du prétoire du diocèse des Gaules. Au commencement du cinquiéme siécle, il faisoit encore son séjour à Tréves, le premier lieu de sa résidence. En effet, c’étoit la ville de son diocèse la plus considerable. Tréves, dit Zosime, en parlant d’une chose qui n’est pas de notre sujet, est la plus grande ville qui soit au-delà des Alpes. Zosime écrivoit en Orient, et les Gaules à son égard étoient au-delà de ces montagnes[1]. Il y avoit sous le préfet du prétoire du département des Gaules trois vicaires géneraux, dont l’un étoit pour les Gaules, le second pour l’Espagne, et le troisiéme pour la Grande-Bretagne. Nous nous bornebornerons ici à celui des Gaules, qui s’appelloit le vicaire des dix-sept provinces. Cet officier avoit sous lui les dix-sept gouverneurs ou recteurs de ces provinces ; six d’entre eux portoient le titre de président, et les onze autres celui de proconsul. Les comtes qui dans chaque cité particuliere veilloient à l’administration de la justice, et aux affaires de police et de finance, étoient subordonnés au gouverneur dans la province dont étoit leur cité, soit que ce gouverneur s’appellât président, soit qu’il s’appellât proconsul. Il paroît cependant qu’il arrivoit quelquefois que l’empereur donnât à un comté le pouvoir proconsulaire, et qu’alors ce comte devînt indépendant du gouverneur de la province son supérieur naturel, et répondît directement à l’empereur. Ce qui est certain, c’est qu’il y avoit sous nos premiers rois mérovingiens des comtes qui joüissoient de cette prérogative. Nous en parlerons dans le sixiéme livre de cet ouvrage.

Il faut mettre encore au nombre des officiers subordonnés au préfet du prétoire plusieurs personnes qui exerçoient dans les Gaules d’autres emplois civils. Tels étoient les quatre commis principaux que le trésorier géneral de l’empire d’occident avoit dans les Gaules, et dont le premier se tenoit à Lyon, le second à Arles, le troisiéme à Nismes, et le quatriéme à Tréves. Tels étoient encore les trois directeurs des monnoyes des Gaules, dont l’une étoit à Lyon, l’autre à Arles, la troisiéme à Tréves, aussi-bien que les directeurs des atteliers, où differens ouvriers entretenus par le prince, travailloient pour son compte à divers ouvrages. Il y avoit alors dans les Gaules six atteliers où l’on forgeoit et fabriquoit toutes sortes d’armes et de machines de guerre. Dans trois autres on travailloit en damasquineure. Cet art qui est aujourd’hui de peu d’usage, étoit alors en grande vogue, soit pour orner les armes, principalement les défensives, dont tout le monde, jusqu’au simple soldat, se couvroit, soit pour embellir les vases et les ustenciles de cuivre ou d’argent destinés au service domestique. Il y avoit encore dans les Gaules six manufactures, entretenuës par le prince, où l’on faisoit des étoffes de laine, et une où l’on faisoit des toiles.

  1. Pancirol, in Noti. Imperii cap. 66. p. 155 & cap. 68 p. 157.