Histoire d’un casse-noisette/Chapitre 11

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Michel Lévy Frères (p. 203-218).


LE VOYAGE.


Casse-Noisette frappa encore une fois dans ses deux mains ; alors le fleuve d’essence de rose se gonfla visiblement, et, de ses flots agités, sortit un char de coquillages couvert de pierreries étincelant au soleil, et traîné par des dauphins d’or. Douze charmants petits Maures, avec des bonnets en écailles de dorade et des habits en plumes de colibri, sautèrent sur le rivage, et portèrent doucement Marie d’abord, et ensuite Casse-Noisette, dans le char, qui se mit à cheminer sur l’eau.

C’était, il faut l’avouer, une ravissante chose, et qui pourrait se comparer au voyage de Cléopâtre remontant le Cydnus, que de voir Marie sur son char de coquillages, embaumée de parfums, flottant sur des vagues d’essence de rose, s’avançant traînée par des dauphins d’or, qui relevaient la tête et lançaient en l’air des gerbes brillantes de cristal rosé qui retombaient en pluie diaprée de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Enfin, pour que la joie pénétrât par tous les sens, une douce harmonie commençait de retentir, et l’on entendait de petites voix argentines qui chantaient :

« Qui donc vogue ainsi sur le fleuve d’essence le rose ? Est-ce la fée Mab ou la reine Titania ? Répondez, petits poissons qui scintillez sous les vagues, pareils à des éclairs liquides ; répondez, cygnes gracieux qui glissez à la surface de l’eau ; répondez, oiseaux aux vives couleurs qui traversez l’air comme des fleurs volantes. »

Et, pendant ce temps, les douze petits Maures qui avaient sauté derrière le char de coquillages secouaient en cadence leurs petits parasols garnis de sonnettes, à l’ombre desquels ils abritaient Marie, tandis que celle-ci, penchée sur les flots, souriait au charmant visage qui lui souriait dans chaque vague qui passait devant elles.

Ce fut ainsi qu’elle traversa le fleuve d’essence de rose et s’approcha de la rive opposée. Puis, lorsqu’elle n’en fut plus qu’à la longueur d’une rame, les douze Maures sautèrent, les uns à l’eau, les autres sur le rivage, et, faisant la chaîne, ils portèrent, sur un tapis d’angélique tout parsemé de pastilles de menthe, Marie et Casse-Noisette.

Restait à traverser un petit bosquet, plus joli peut-être encore que la forêt de Noël, tant chaque arbre brillait et étincelait de sa propre essence. Mais ce qu’il y avait de remarquable surtout, c’étaient les fruits pendus aux branches, et qui n’étaient pas seulement d’une couleur et d’une transparence singulières, les uns jaunes comme des topazes, les autres rouges comme des rubis, mais encore d’un parfum étrange.

— Nous sommes dans le bois des Confitures, dit Casse-Noisette, et au delà de cette lisière est la capitale.

Et, en effet, Marie écarta les dernières branches, et resta stupéfaite en voyant l’étendue, la magnificence et l’originalité de la ville qui s’élevait devant elle, sur une pelouse de fleurs. Non seulement les murs et les clochers resplendissaient des plus vives couleurs, mais encore, pour la forme des bâtiments, il n’y avait point à espérer d’en rencontrer de pareils sur la terre. Quant aux remparts et aux portes, ils étaient entièrement construits avec des fruits glacés qui brillaient au soleil de leur propre couleur, rendue plus brillante encore par le sucre cristallisé qui les recouvrait. A la porte principale, et qui fut celle par laquelle ils firent leur entrée, des soldats d’argent leur présentèrent les armes, et un petit homme, enveloppé d’une robe de chambre de brocart d’or, se jeta au cou de Casse-Noisette en lui disant :

— Oh ! cher prince, vous voilà donc enfin ! Soyez le bienvenu à Confiturembourg.

Marie s’étonna un peu du titre pompeux qu’on donnait à Casse-Noisette ; mais elle fut bientôt distraite de son étonnement par une rumeur formée d’une telle quantité de voix qui jacassaient en même temps, qu’elle demanda à Casse-Noisette s’il y avait, dans la capitale du royaume des poupées, quelque émeute ou quelque fête.

— Il n’y a rien de tout cela, chère demoiselle Silberhaus, répondit Casse-Noisette ; mais Confiturembourg est une ville joyeuse et peuplée qui fait grand bruit à la surface de la terre ; et cela se passe tous les jours, comme vous allez le voir pour aujourd’hui ; seulement, donnez-vous la peine d’avancer, voilà tout ce que je vous demande.

Marie, poussée à la fois par sa propre curiosité et par l’invitation si polie de Casse-Noisette, hâta sa marche, et se trouva bientôt sur la place du grand marché, qui avait un des plus magnifiques aspects qui se pût voir. Toutes les maisons d’alentour étaient en sucreries, montées à jour, avec galeries sur galeries ; et, au milieu de la place, s’élevait, en forme d’obélisque, une gigantesque brioche, du milieu de laquelle s’élançaient quatre fontaines de limonade, d’orangeade, d’orgeat et de sirop de groseille. Quant aux bassins ils étaient remplis d’une crème si fouettée et si appétissante, que beaucoup de gens très bien mis, et qui paraissaient on ne peut plus comme il faut, en mangeaient publiquement à la cuiller. Mais ce qu’il y avait de plus agréable et de plus récréatif à la fois, c’étaient de charmantes petites gens qui se coudoyaient et se promenaient par milliers, bras dessus bras dessous, riant, chantant et causant à pleine voix, ce qui occasionnait ce joyeux tumulte que Marie avait entendu. Il y avait là, outre les habitants de la capitale, des hommes de tous les pays : Arméniens, Juifs, Grecs, Tyroliens, officiers, soldats, prédicateurs, capucins, bergers et polichinelles ; enfin toute espèce de gens, de bateleurs et de sauteurs, comme on en rencontre dans le monde.

Bientôt le tumulte redoubla à l’entrée d’une rue qui donnait sur la place, et le peuple s’écarta pour laisser passer un cortège. C’était le Grand Mogol qui se faisait porter sur un palanquin, accompagné de quatre-vingt-treize grands de son royaume et sept cents esclaves ; mais, en ce moment même, il se trouva, par hasard, que, par la rue parallèle, arriva le Grand Sultan à cheval ; lequel était accompagné de trois cents janissaires. Les deux souverains avaient toujours été quelque peu rivaux et, par conséquent, ennemis ; ce qui faisait que les gens de leurs suites se rencontraient rarement sans que cette rencontre amenât quelque rixe. Ce fut bien autre chose, on le comprendra facilement, quand ces deux puissants monarques se trouvèrent en face l’un de l’autre ; d’abord, ce fut une confusion du milieu de laquelle essayèrent de se tirer les gens du pays ; mais bientôt on entendit les cris de fureur et de désespoir : un jardinier qui se sauvait avait abattu, avec le manche de sa bêche, la tête d’un bramine fort considéré dans sa caste, et le Grand Sultan lui-même avait renversé de son cheval un polichinelle alarmé qui avait passé entre les jambes de son quadrupède ; le brouhaha allait en augmentant, quand l’homme à la robe de chambre de brocart, qui, à la porte de la ville, avait salué Casse-Noisette du titre de prince, grimpa d’un seul élan tout en haut de la brioche, et ayant sonné trois fois d’une cloche claire, bruyante et argentine, s’écria trois fois :

— Confiseur ! confiseur ! confiseur !

Aussitôt le tumulte s’apaisa ; les deux cortèges embrouillés se débrouillèrent ; on brossa le Grand Sultan qui était couvert de poussière ; on remit la tète au bramine, en lui recommandant de ne pas éternuer de trois jours, de peur qu’elle ne se décollât ; puis, le calme rétabli, les allures joyeuses recommencèrent, et chacun revint puiser de la limonade, de l’orangeade et du sirop de groseille à la fontaine, et manger de la crème à pleines cuillers dans ses bassins.

— Mais mon cher monsieur Drosselmayer, dit Marie, quelle est donc la cause de l’influence exercée sur ce petit peuple par ce mot trois fois répété : « Confiseur, confiseur, confiseur ? »

— Il faut vous dire, mademoiselle, répondit Casse-Noisette, que le peuple de Confiturembourg croit, par expérience, à la métempsycose, et est soumis à l’influence supérieure d’un principe appelé confiseur, lequel principe lui donne, selon son caprice, et en le soumettant à une cuisson plus ou moins prolongée, la forme qui lui plaît. Or, comme chacun croit toujours sa forme la meilleure, il n’y a jamais personne qui se soucie d’en changer : voilà d’où vient l’influence magique de ce mot confiseur, sur les Confiturembourgeois, et comment ce mot, prononcé par le bourgmestre, suffit pour apaiser le plus grand tumulte, comme vous venez de le voir : chacun, à l’instant même, oublie les choses terrestres, les côtes enfoncées et les bosses à la tête ; puis, rentrant en lui-même, se dit : « Mon Dieu ! qu’est-ce que l’homme, et que ne peut-il pas devenir ? »

Tout en causant ainsi, on était arrivé en face d’un palais répandant, une lueur rose et surmonté de cent tourelles élégantes et aériennes ; les murs en étaient parsemés de bouquets de violettes, de narcisses, de tulipes et de jasmins qui rehaussaient de couleurs variées le fond rosé sur lequel il se détachait. La grande coupole du milieu était parsemée de milliers d’étoiles d’or et d’argent.

— Oh ! mon Dieu, s’écria Marie, quel est donc ce merveilleux édifice ?

— C’est le palais des Massepains, répondit CasseNoisette, c’est-à-dire l’un des monuments les plus remarquables de la capitale du royaume des poupées.

Cependant, toute perdue qu’elle était dans son admiration contemplative, Marie ne s’en aperçut pas moins que la toiture d’une des grandes tours manquait entièrement, et que des petits bonshommes de pain d’épice, montés sur un échafaudage de cannelle, étaient occupés à la rétablir. Elle allait questionner Casse-Noisette sur cet accident, lorsque, prévenant son intention.

— Hélas ! dit-il, il y a peu de temps que ce palais a été menacé de grandes dégradations, si ce n’est d’une ruine entière. Le géant Bouche-Friande mordit légèrement cette tour, et il avait même déjà commencé de grignoter la coupole, lorsque les Confiturembourgeois vinrent lui apporter en tribut un quartier de la ville, nommé Nougat, et une grande portion de la forêt Angélique ; moyennant quoi, il consentit à s’éloigner, sans avoir fait d’autres dégâts que celui que vous voyez.

Dans ce moment, on entendit une douce et charmante musique.

Les portes du palais s’ouvrirent d’elles-mêmes, et douze petits pages en sortirent, portant dans leurs mains des brins d’herbe aromatique, allumés en guise de flambeaux ; leurs têtes étaient composées d’une perle ; six d’entre eux avaient le corps fait de rubis, et six autres d’émeraudes, et avec cela ils trottaient fort joliment sur deux petits pieds d’or ciselés avec le plus grand soin et dans le goût de Benvenuto Cellini.

Ils étaient suivis de quatre dames de la taille tout au plus de mademoiselle Clairchen, sa nouvelle poupée, mais si splendidement vêtues, si richement parées, que Marie ne put méconnaître en elles les princesses royales de Confiturembourg. Toutes quatre, en apercevant Casse-Noisette, s’élancèrent à son cou avec la plus tendre effusion, s’écriant en même temps et d’une seule voix :

— O mon prince ! mon excellent prince !… O mon frère ! mon excellent frère !

Casse-Noisette paraissait fort touché ; il essuya les nombreuses larmes qui coulaient de ses yeux, et, prenant Marie par la main, il dit pathétiquement, en s’adressant aux quatre princesses :

— Mes chères sœurs, voici mademoiselle Marie Silberhaus que je vous présente ; c’est la fille de M. le président Silberhaus, de Nuremberg, homme fort considéré dans la ville qu’il habite. C’est elle qui a sauvé ma vie ; car, si, au moment où je venais de perdre la bataille, elle n’avait pas jeté sa pantoufle au roi des souris, et si, plus tard, elle n’avait pas eu la bonté de me prêter le sabre d’un major mis à la retraite par son frère, je serais maintenant couché dans le tombeau, ou, qui pis est encore, dévoré par le roi des souris. Ah ! chère demoiselle Silberhaus, s’écria Casse-Noisette dans un enthousiasme qu’il ne pouvait plus maîtriser, Pirlipate, la princesse Pirlipate, toute fille du roi qu’elle était, n’était pas digne de dénouer les cordons de vos jolis petits souliers.

— Oh ! non, non, bien certainement, répétèrent en chœur les quatre princesses.

Et, se jetant au cou de Marie, elles s’écrièrent ;

— O noble libératrice de notre cher et bien-aimé prince et frère ! ô excellente demoiselle Silberhaus !

Et, avec ces exclamations, que leur cœur gonflé de joie ne leur permettait pas de développer davantage, les quatre princesses conduisirent Marie et Casse-Noisette dans l’intérieur du palais, les forcèrent de s’asseoir sur de charmants petits canapés en bois de cèdre et du Brésil, parsemés de fleurs d’or, disant qu’elles voulaient elles-mêmes préparer leur repas. En conséquence, elles allèrent chercher une quantité de petits vases et de petites écuelles de la plus fine porcelaine du Japon, des cuillers, des couteaux, des fourchettes, des casseroles et autres ustensiles de cuisine tout en or et en argent ; apportèrent les plus beaux fruits et les plus délicieuses sucreries que Marie eût jamais vus, et commencèrent à se trémousser de telle façon, que Marie vit bien que les princesses de Confiturembourg s’entendaient merveilleusement à faire la cuisine. Or, comme Marie s’entendait aussi très bien à ces sortes de choses, elle souhaitait intérieurement de prendre une part active à ce qui se passait ; alors, comme si elle eût pu deviner le vœu intérieur de Marie, la plus jolie des quatre sœurs de Casse-Noisette lui tendit un petit mortier d'or et lui dit :

— Chère libératrice de mon frère, pilez-moi je vous prie, de ce sucre candi.

Marie s’empressa de se rendre à l’invitation, et, tandis qu’elle frappait si gentiment dans le mortier, qu’il en sortait une mélodie charmante, Casse-Noisette se mit à raconter dans le plus grand détail toutes ses aventures ; mais, chose étrange, il semblait à Marie, pendant ce récit, que peu à peu les mots du jeune Drosselmayer, ainsi que le bruit du mortier, n’arrivaient plus qu’indistinctement à son oreille ; bientôt, elle se vit enveloppée comme d’une légère vapeur ; puis la vapeur se changea en une gaze d’argent, qui s’épaissit de plus en plus autour d’elle, et qui peu à peu lui déroba la vue de Casse-Noisette et des princesses ses sœurs. Alors des chants étranges, qui lui rappelaient ceux qu’elle avait entendus sur le fleuve d’essence de rose, se firent entendre mêlés au murmure croissant des eaux ; puis il sembla à Marie que les vagues passaient sous elle et la soulevaient en se gonflant. Elle sentit qu’elle montait haut, plus haut, bien plus haut, plus haut encore, et prrrrrrrrou ! et, paff ! qu’elle tombait d’une hauteur qu’elle ne pouvait mesurer.