Histoire d’un casse-noisette/Chapitre 8

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Michel Lévy Frères (p. 171-179).


L’ONCLE ET LE NEVEU.


Si quelqu’un de mes jeunes lecteurs ou quelqu’une de mes jeunes lectrices s’est jamais coupé avec du verre, ce qui a dû leur arriver aux uns ou aux autres dans leurs jours de désobéissance, ils doivent savoir, par expérience, que c’est une coupure particulièrement désagréable en ce qu’elle ne finit pas de guérir. Marie fut donc forcée de passer une semaine entière dans son lit, car il lui prenait des étourdissements aussitôt qu’elle essayait de se lever ; enfin elle se rétablit tout à fait et put sautiller par la chambre comme auparavant.

Ou l’on est injuste envers notre petite héroïne, ou l’on comprendra facilement que sa première visite fut pour l’armoire vitrée : elle présentait un aspect des plus charmants : le carreau cassé avait été remis, et derrière les autres carreaux, nettoyés scrupuleusement par mademoiselle Trudchen, apparaissaient neufs, brillants et vernissés, les arbres, les maisons et les poupées de la nouvelle année. Mais, au milieu de tous les trésors de son royaume enfantin avant toutes choses, ce que Marie aperçut, ce fut son Casse-Noisette, qui lui souriait du second rayon où il était placé, et cela avec des dents en aussi bon état qu’il en avait jamais eu. Tout en contemplant avec bonheur son favori, une pensée qui s’était déjà plus d’une fois présentée à l’esprit de Marie revint lui serrer le cœur. Elle songea que tout ce que parrain Drosselmayer avait raconté était non pas un conte, mais l’histoire véritable des dissensions de Casse-Noisette avec feu la reine des souris et son fils le prince régnant : dès lors elle comprenait que Casse-Noisette ne pouvait être autre que le jeune Drosselmayer de Nuremberg, l’agréable mais ensorcelé neveu du parrain ; car, que l’ingénieux mécanicien de la cour du roi, père de Pirlipate, fût autre que le conseiller de médecine Drosselmayer, de ceci elle n’en avait jamais douté, du moment où elle l’avait vu dans la narration apparaître avec sa redingote jaune ; et cette conviction s’était encore raffermie, quand elle lui avait successivement vu perdre ses cheveux par un coup de soleil, et son œil par un coup de flèche, ce qui avait nécessité l’invention de l’affreux emplâtre, et l’invention de l’ingénieuse perruque de verre, dont nous avons parlé au commencement de cette histoire.

— Mais pourquoi ton oncle ne t’a-t-il pas secouru, pauvre Casse-Noisette ? se disait Marie en face de l’armoire vitrée, et tout en regardant son protégé, et en pensant que, du succès de la bataille, dépendait le désensorcellement du pauvre petit bonhomme, et son élévation au rang de roi du royaume des poupées, si prêtes, du reste, à subir cette domination, que, pendant tout le combat, Marie se le rappelait, les poupées avaient obéi à Casse-Noisette comme des soldats à un général ; et cette insouciance du parrain Drosselmayer faisait d’autant plus de peine à Marie, qu’elle était certaine que ces poupées, auxquelles, dans son imagination, elle prêtait le mouvement et la vie, vivaient et remuaient réellement.

Cependant, à la première vue du moins, il n’en était pas ainsi dans l’armoire, car tout y demeurait tranquille et immobile ; mais Marie, plutôt que de renoncer à sa conviction intérieure, attribuait tout cela à l’ensorcellement de la reine des souris et de son fils ; elle entra si bien dans ce sentiment, qu’elle continua bientôt, tout en regardant Casse-Noisette, de lui dire tout haut ce qu’elle avait commencé de lui dire tout bas.

— Cependant, reprit-elle, quand bien même vous ne seriez pas en état de vous remuer, et empêché, par l’enchantement qui vous tient, de me dire le moindre petit mot, je sais très bien, mon cher monsieur Drosselmayer, que vous me comprenez parfaitement, et que vous connaissez à fond mes bonnes intentions à votre égard ; comptez donc sur mon appui si vous en avez besoin. En attendant, soyez tranquille ; je vais bien prier votre oncle de venir à votre aide, et il est si adroit, qu’il faut espérer que, pour peu qu’il vous aime un peu, il vous secourra.

Malgré l’éloquence de ce discours, Casse-Noisette ne bougea point ; mais il sembla à Marie qu’un soupir passa tout doucement à travers l’armoire vitrée, dont les glaces se mirent à résonner bien bas, mais d’une façon si miraculeusement tendre, qu’il semblait à Marie qu’une voix douce comme une petite clochette d’argent disait :

— Chère petite Marie, mon ange gardien, je serai à toi ; Marie, à moi !

Et, à ces paroles mystérieusement entendues, Marie, à travers le frisson qui courut par tout son corps, sentit un bien-être singulier s’emparer d’elle.

Cependant le crépuscule était arrivé. Le président entra avec le conseiller de médecine Drosselmayer. Au bout d’un instant, mademoiselle Trudchen avait préparé la table à thé, et toute la famille était rangée autour de la table, causant gaiement. Quant à Marie, elle avait été chercher son petit fauteuil, et s’était assise silencieusement aux pieds du parrain Drosselmayer ; alors, dans un moment où tout le monde faisait silence, elle leva ses grands yeux bleus sur le conseiller de médecine, et, le regardant fixement au visage :

— Je sais maintenant, dit-elle, cher parrain Drosselmayer, que mon Casse-Noisette est ton neveu le jeune Drosselmayer de Nuremberg. Il est devenu prince et roi du royaume des poupées, comme l’avait si bien prédit ton compagnon l’astrologue ; mais tu sais bien qu’il est en guerre ouverte et acharnée avec le roi des souris. Voyons, cher parrain Drosselmayer, pourquoi n’es-tu pas venu à son aide quand tu étais en chouette, à cheval sur la pendule ? et maintenant encore, pourquoi l’abandonnes-tu ?

Et, à ces mots, Marie raconta de nouveau, au milieu des éclats de rire de son père, de sa mère et de mademoiselle Trudchen, toute cette fameuse bataille dont elle avait été spectatrice. Il n’y eut que Fritz et le parrain Drosselmayer qui ne sourcillèrent point.

— Mais où donc, dit le parrain, cette petite fille va-t-elle chercher toutes les sottises qui lui passent par l’esprit ?

— Elle a l’imagination très vive, répondit sa mère, et au fond, ce ne sont que des rêves et des visions occasionnés par sa fièvre.

— Et la preuve, dit Fritz, c’est qu’elle raconte que mes hussards rouges ont pris la fuite ; ce qui ne saurait être vrai, à moins qu’ils ne soient d’abominables poltrons, auquel cas, sapristi ! ils ne risqueraient rien, et je les bousculerais d’une belle façon !

Mais, tout en souriant singulièrement, le parrain Drosselmayer prit la petite Marie sur ses genoux, et lui dit avec plus de douceur qu’auparavant :

— Chère enfant, tu ne sais pas dans quelle voie tu t’engages en prenant aussi chaudement les intérêts de Casse-Noisette ; tu auras beaucoup à souffrir, si tu continues à prendre ainsi parti pour le pauvre disgracié ; car le roi des souris, qui le tient pour le meurtrier de sa mère, le poursuivra par tous les moyens possibles. Mais, en tous cas, ce n’est pas moi, entends-tu bien, c’est toi seule qui peut le sauver : sois ferme et fidèle, et tout ira bien.

Ni Marie ni personne ne comprit rien au discours du parrain ; il y a plus, ce discours parut même si étrange au président, qu’il prit sans souffler le mot la main du conseiller de médecine, et, après lui avoir tâté le pouls :

— Mon bon ami, lui dit-il, comme Bartholo à Basile, vous avez une grande fièvre, et je vous conseille d’aller vous coucher.