Histoire d’un casse-noisette/Chapitre 9

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Michel Lévy Frères (p. 179-195).


LA CAPITALE.


Pendant la nuit qui suivit la scène que nous venons de raconter, comme la lune, brillant de tout son éclat, faisait glisser un rayon lumineux entre les rideaux mal joints de la chambre, et que, près de sa mère, dormait la petite Marie, celle-ci fut réveillée par un bruit qui semblait venir du coin de la chambre, mêlé de sifflements aigus et de piaulements prolongés.

— Hélas ! s’écria Marie, qui reconnut ce bruit pour l’avoir entendu pendant la fameuse soirée de la bataille, hélas ! voilà les souris qui reviennent. Maman, maman, maman !

Mais, quelques efforts qu’elle fit, sa voix s’éteignit dans sa bouche. Elle essaya de se sauver ; mais elle ne put remuer ni bras ni jambes, et resta comme clouée dans son lit : alors, en tournant ses yeux effrayés vers le coin de la chambre où l’on entendait le bruit, elle vit le roi des souris qui se grattait un passage à travers le mur, passant, par le trou qui allait s’élargissant, d’abord une de ses tètes, puis deux, puis trois, puis enfin ses sept têtes, ayant chacune sa couronne, et qui, après avoir fait plusieurs tours dans la chambre, comme un vainqueur qui prend possession de sa conquête, s’élança d’un bond sur la table, qui était placée à côté du lit de la petite Marie. Arrivé là, il la regarda de ses yeux brillants comme des escarboucles, sifflotant et grinçant des dents, tout en disant :

— Hi hi hi ! il faut que tu me donnes tes dragées et tes massepains, petite fille, ou sinon, je dévorerai ton ami Casse-Noisette.

Puis, après avoir fait cette menace, il s’enfuit de la chambre par le même trou qu’il avait fait pour entrer.

Marie était si effrayée de cette terrible apparition, que, le lendemain, elle se réveilla toute pâle et le cœur tout serré, et cela avec d’autant plus de raison, qu’elle n’osait raconter, de peur qu’on ne se moquât d’elle, ce qui lui était arrivé pendant la nuit. Vingt fois le récit lui vint sur les lèvres, soit vis-à-vis de sa mère, soit vis-à-vis de Fritz ; mais elle s’arrêta, toujours convaincue que ni l’un ni l’autre ne la voudrait croire ; seulement, ce qui lui parut le plus clair dans tout cela, c’est qu’il lui fallait sacrifier au salut de Casse-Noisette ses dragées et ses massepains ; en conséquence, elle déposa, le soir du même jour, tout ce qu’elle en possédait sur le bord de l’armoire.

Le lendemain, la présidente dit :

— En vérité, je ne sais pas d’où viennent les souris qui ont tout à coup fait irruption chez nous ; mais regarde, ma pauvre Marie, continua-t elle en amenant la petit fille au salon, ces méchantes bêtes ont dévoré toutes les sucreries.

La présidente faisait une erreur, c’est gâté qu’elle aurait dû dire ; car ce gourmand de roi des souris, tout en ne trouvant pas les massepains de son goût, les avait tellement grignotés, qu’on fut obligé de les jeter.

Au reste, comme ce n’était pas non plus les bonbons que Marie préférait, elle n’eut pas un bien vif regret du sacrifice qu’avait exigé d’elle le roi des souris ; et, croyant qu’il se contenterait de cette première contribution dont il l’avait frappée, elle fut fort satisfaite de penser qu’elle avait sauvé Casse-Noisette à si bon marché.

Malheureusement, sa satisfaction ne fut pas longue ; la nuit suivante, elle se réveilla en entendant piauler et siffloter à ses oreilles.

Hélas ! c’était encore le roi des souris, dont les yeux étincelaient plus horriblement que la nuit précédente, et qui, de sa même voix entremêlée de sifflements et de piaulements, lui dit :

— Il faut que tu me donnes tes poupées en sucre et en biscuit, petite fille, ou sinon, je dévorerai ton ami Casse-Noisette.

Et, là-dessus, le roi des souris s’en alla tout en sautillant et disparut par son trou.

Le lendemain, Marie, fort affligée, s’en alla droit à l’armoire vitrée, et, arrivée là, elle jeta un regard mélancolique sur ses poupées en sucre et en biscuit ; et certes, sa douleur était bien naturelle, car jamais on n’avait vu plus friandes petites figures que celles que possédait la petite Marie.

— Hélas ! dit-elle en se tournant vers le casse-noisette, cher monsieur Drosselmayer, que ne ferais-je pas pour vous sauver ! Cependant, vous en conviendrez, ce qu’on exige de moi est bien dur.

Mais, à ces paroles, Casse Noisette prit un air si lamentable, que Marie, qui croyait toujours voir les mâchoires du roi des souris s’ouvrir pour le dévorer, résolut de faire encore ce sacrifice pour sauver le malheureux jeune homme. Le soir même, elle mit donc les poupées de sucre et de biscuit sur le bord de l’armoire, comme la veille elle y avait mis les dragées et les massepains. Baisant cependant, en manière d’adieu, les uns après les autres, ses bergers, ses bergères et leurs moutons, cachant derrière toute la troupe un petit enfant aux joues arrondies qu’elle aimait particulièrement.

— Ah ! c’est trop fort ! s’écria le lendemain la présidente ; il faut décidément que d’affreuses souris aient établi leur domicile dans l’armoire vitrée, car toutes les poupées de la pauvre Marie sont dévorées.

A cette nouvelle, de grosses larmes sortirent des yeux de Marie ; mais presque aussitôt elles se séchèrent, firent place à un doux sourire, car intérieurement elle se disait :

— Qu’importent bergers, bergères et moutons, puisque Casse-Noisette est sauvé !

— Mais, dit Fritz, qui avait assisté d’un air réfléchi à toute la conversation, je te rappellerai, petite maman, que le boulanger a un excellent conseiller de légation gris, que l’on pourrait envoyer chercher, et qui mettra bientôt fin à tout ceci en croquant les souris les unes après les autres, et, après les souris, dame Souriçonne elle-même, et le roi des souris comme madame sa mère.

— Oui, répondit la présidente ; mais ton conseiller de légation, en sautant, sur les tables et les cheminées, me mettra en morceaux mes tasses et mes verres.

— Ah ! ouiche ! dit Fritz, il n’y a pas de danger ; le conseiller de légation du boulanger est un gaillard trop adroit pour commettre de pareilles bévues, et je voudrais bien pouvoir marcher sur le bord des gouttières et sur la crête des toits avec autant d’adresse et de solidité que lui.

— Pas de chats dans la maison ! pas de chats ici ! s’écria la présidente, qui ne pouvait pas les souffrir.

— Mais, dit le président, attiré par le bruit, il y a quelque chose de bon à prendre dans ce qu’a dit M. Fritz : ce serait, au lieu d’un chat, d’employer des souricières.

— Pardieu ! s’écria Fritz, cela tombe à merveille, puisque c’est parrain Drosselmayer qui les a inventées.

Toute le monde se mit à rire, et, comme, après perquisitions faites dans la maison, il fut reconnu qu’il n’y existait aucun instrument de ce genre, on envoya chercher une excellente souricière chez parrain Drosselmayer, laquelle fut amorcée d’un morceau de lard, et tendue à l’endroit même où les souris avaient fait un si grand dégât la nuit précédente.

Marie se coucha donc dans l’espoir que, le lendemain, le roi des souris se trouverait pris dans la boîte, où ne pouvait manquer de le conduire sa gourmandise. Mais, vers les onze heures du soir, et comme elle était dans son premier sommeil, elle fut réveillée par quelque chose de froid et de velu qui sautillait sur ses bras et sur son visage ; puis, au même instant, ce piaulement et ce sifflement qu’elle connaissait si bien retentit à ses oreilles. L’affreux roi des souris était là sur son traversin, les yeux scintillant d’une flamme sanglante, et ses sept gueules ouvertes, comme s’il était prêt à dévorer la pauvre Marie.

— Je m’en moque, je m’en moque, disait le roi des souris, je n’irai pas dans la petite maison, et ton lard ne me tente pas ; je ne serai pas pris ; je m’en moque. Mais il faut que tu me donnes tes livres d’images et ta petite robe de soie ; autrement, prends-y garde, je dévorerai ton Casse-Noisette.

On comprend qu’après une telle exigence, Marie se réveilla le lendemain l’âme pleine de douleur et les yeux pleins de larmes. Aussi sa mère ne lui apprit-elle rien de nouveau lorsqu’elle lui dit que la souricière avait été inutile, et que le roi des souris s’était douté de quelque piège. Alors, comme la présidente sortait pour veiller aux apprêts du déjeuner, Marie entra dans le salon, et, s’avançant en sanglotant vers l’armoire vitrée :

— Hélas ! mon bon et cher monsieur Drosselmayer, dit-elle, où donc cela s’arrêtera-t-il ? Quand j’aurai donné au roi des souris mes jolis livres d’images à déchirer, et ma belle petite robe de soie, dont l’enfant Jésus m’a fait cadeau le jour de Noël, à mettre en morceaux, il ne sera pas content encore, et tous les jours m’en demandera davantage ; si bien que, lorsque je n’aurai plus rien à lui donner, peut-être me dévorera-t-il à votre place. Hélas ! pauvre enfant que je suis, que dois-je donc faire, mon bon et cher monsieur Drosselmayer ? que dois-je donc faire ?

Et tout en pleurant, et tout en se lamentant ainsi, Marie s’aperçut que Casse-Noisette avait au cou une tache de sang. Du jour où Marie avait appris que son protégé était le fils du marchand de joujoux et le neveu du conseiller de médecine, elle avait cessé de le porter dans ses bras, et ne l’avait plus ni caressé ni embrassé, et sa timidité à son égard était si grande, qu’elle n’avait pas même osé le toucher du bout du doigt. Mais en ce moment, voyant qu’il était blessé, et craignant que sa blessure ne fût dangereuse, elle le sortit doucement de l’armoire, et se mit a essuyer avec son mouchoir la tache de sang qu’il avait au cou. Mais quel fut son étonnement lorsqu’elle sentit tout à coup que Casse-Noisette commençait à se remuer dans sa main ! Elle le reposa vivement sur son rayon ; alors sa bouche s’agita de droite et de gauche, ce qui la fit paraître plus grande encore, et, à force de mouvements, finit à grand’peine par articuler ces mots :

— Ah ! très chère demoiselle Silberhaus, excellente amie à moi, que ne vous dois-je pas, et que de remerciements n’ai-je pas à vous faire ! Ne sacrifiez donc pas pour moi vos livres d’images et votre robe de soie ; procurez-moi seulement une épée, mais une bonne épée, et je me charge du reste.

Casse-Noisette voulait en dire plus long encore ; mais ses paroles devinrent inintelligibles, sa voix s’éteignit tout à fait, et ses yeux, un moment animés par l’expression de la plus douce mélancolie, devinrent immobiles et atones. Marie n’éprouva aucune terreur ; au contraire, elle sauta de joie, car elle était bien heureuse de pouvoir sauver Casse-Noisette, sans avoir à lui faire le sacrifice de ses livres d’images et de sa robe de soie. Une seule chose l’inquiétait, c’était de savoir où elle trouverait cette bonne épée que demandait le petit bonhomme ; Marie résolut alors de s’ouvrir de son embarras à Fritz, que, à part sa forfanterie, elle savait être un obligeant garçon. Elle l’amena donc devant l’armoire vitrée, lui raconta tout ce qui lui était arrivé avec Casse-Noisette et le roi des souris, et finit par lui exposer le genre de service qu’elle attendait de lui. La seule chose qui impressionna Fritz dans ce récit, fut d’apprendre que bien réellement ses hussards avaient manqué de cœur au plus fort de la bataille ; aussi demanda-t-il à Marie si l’accusation était bien vraie, et comme il savait la petite fille incapable de mentir, sur son affirmation, il s’élança vers l’armoire, et fit à ses hussards un discours qui parut leur inspirer une grande honte. Mais ce ne fut pas tout : pour punir tout le régiment dans la personne de ses chefs, il dégrada les uns après les autres tous les officiers, et défendit expressément aux trompettes de jouer pendant un an la marche des Hussards de la garde ; puis, se retournant vers Marie :

— Quant à Casse-Noisette, dit-il, qui me paraît un brave garçon, je crois que j’ai son affaire : comme j’ai mis hier à la réforme, avec sa pension, bien entendu, un vieux major de cuirassiers qui avait fini son temps de service, je présume qu’il n’a plus besoin de son sabre, lequel était une excellente lame.

Restait à trouver le major ; on se mit à sa recherche, et on le découvrit mangeant la pension que Fritz lui avait faite, dans une petite auberge perdue, au coin le plus reculé du troisième rayon de l’armoire. Comme l’avait pensé Fritz, il ne fit aucune difficulté de rendre son sabre, qui lui était devenu inutile et qui fut, à l’instant même, passé au cou de Casse-Noisette.

La frayeur qu’éprouvait Marie l’empêcha de s’endormir la nuit suivante, aussi était-elle si bien éveillée, qu’elle entendit sonner les douze coups de l’horloge du salon. A peine la vibration du dernier coup eut-elle cessé, que de singulières rumeurs retentirent du côté de l’armoire, et qu’on entendit un grand cliquetis d’épées, comme si deux adversaires acharnés en venaient aux mains. Tout à coup l’un des deux combattants fit couic !

— Le roi des souris ! s’écria Marie pleine de joie et de terreur à la fois.

Rien ne bougea d’abord ; mais on frappa doucement, bien doucement à la porte, et une petite voix flûtée fit entendre ces paroles :

— Bien chère demoiselle Silberhaus, j’apporte une joyeuse nouvelle ; ouvrez-moi donc, je vous en supplie.

Marie reconnut la voix du jeune Drosselmayer ; elle passa en toute hâte sa petite robe et ouvrit lestement la porte. Casse-Noisette était là, tenant son sabre sanglant dans sa main droite, et une bougie dans sa main gauche. Aussitôt qu’il aperçut Marie, il fléchit le genou devant elle et dit :

— C’est vous seule, ô Madame, qui m’avez animé du courage chevaleresque que je viens de déployer, et qui avez donné à mon bras la force de combattre l’insolent qui osa vous menacer : ce misérable roi des souris est là, baigné dans son sang. Voulez-vous, ô Madame, ne pas dédaigner les trophées de la victoire, offerts de la main d’un chevalier qui vous sera dévoué jusqu’à la mort ?

Et, en disant cela, Casse-Noisette tira de son bras gauche les sept couronnes d’or du roi des souris, qu’il y avait passées en guise de bracelets, et les offrit à Marie, qui les accepta avec joie.

Alors Casse-Noisette, encouragé par cette bienveillance, se releva et continua ainsi :

— Ah ! ma chère demoiselle Silberhaus, maintenant que j’ai vaincu mon ennemi, quelles admirables choses ne pourrais-je pas vous faire voir si vous aviez la condescendance de m’accompagner seulement pendant quelques pas. Oh ! faites-le, faites-le, ma chère demoiselle, je vous en supplie !

Marie n’hésita pas un instant à suivre Casse-Noisette, sachant combien elle avait de droits à sa reconnaissance, et étant bien certaine qu’il ne pouvait avoir aucun mauvais dessein sur elle.

— Je vous suivrai, dit-elle, mon cher monsieur Drosselmayer ; mais il ne faut pas que ce soit bien loin, ni que le voyage dure bien longtemps, car je n’ai pas encore suffisamment dormi.

— Je choisirai donc, dit Casse-Noisette, le chemin le plus court, quoiqu’il soit le plus difficile.

Et, à ces mots, il marcha devant, et Marie le suivit.