Histoire d’un crime/III

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Troisième journée
Le massacre



I. Ceux qui dorment et celui qui ne dort pas[modifier]

Dans cette nuit du 3 au 4, pendant qu’accablés de fatigue et promis aux catastrophes, nous dormions d’un sommeil honnête, on ne fermait pas l’œil à l’Elysée. L’insomnie était là, infâme. Vers deux heures du matin, le plus intime, après Morny, des confidents de l’Elysée, le comte Roguet, ancien pair de France et lieutenant général, sortait du cabinet de Louis Bonaparte : Roguet était accompagné de Saint-Arnaud. Saint-Arnaud était, on s’en souvient, le ministre de la guerre de ce moment-là.

Deux colonels attendaient dans le petit salon de service.

Saint-Arnaud était un général qui avait été figurant à l’Ambigu. Il avait débuté par être comique à la banlieue. Tragique, plus tard. Signalement : haute taille, sec, mince, anguleux, moustaches grises, cheveux plats, mine basse. C’était un coupe-jarret, mais mal élevé. Il prononçait peuple souverain. Morny en riait. Il ne prononce pas mieux le mot qu’il ne comprend la chose, disait-il. L’Elysée, qui se piquait d’élégance, n’acceptait qu’à demi Saint-Arnaud. Son côté sanglant lui faisait pardonner son côté vulgaire. Saint-Arnaud était brave, violent et timide. Il avait l’audace du soudard galonné et la gaucherie de l’ancien pauvre diable. Nous le vîmes un jour à la tribune, blême, balbutiant, hardi. Il avait un long visage osseux et une mâchoire inquiétante. Son nom de théâtre était Florival. C’était un cabotin passé reître. Il est mort maréchal de France. Figure sinistre.

Les deux colonels qui attendaient Saint-Arnaud dans le salon de service étaient deux hommes d’expédition, chefs chacun d’un de ces régiments décisifs qui, dans les occasions suprêmes, entraînent les autres régiments, selon la consigne, dans la gloire comme à Austerlitz, ou dans le crime comme au Dix-huit Brumaire. Ces deux officiers faisaient partie de ce que Morny appelait « la crème des colonels endettés et viveurs ». Nous ne les nommerons pas ici ; l’un est mort, l’autre existe ; il se reconnaîtra. Du reste, on a pu les entrevoir dans les premières pages de ce livre.

L’un, homme de trente-huit ans, était retors, intrépide, ingrat ; trois qualités pour réussir. Le duc d’Aumale, dans l’Aurès, lui avait sauvé la vie. C’était alors un jeune capitaine. Une balle lui traversa le corps, il tomba dans les buissons, les kabyles accoururent pour lui couper et lui emporter la tête, le duc d’Aumale survint avec deux officiers, un soldat et un trompette, chargea les Kabyles et sauva ce capitaine. L’ayant sauvé, il l’aima. L’un fut reconnaissant, l’autre pas. Le reconnaissant, ce fut le sauveur. Le duc d’Aumale sut gré à ce jeune capitaine de lui avoir donné l’occasion d’un fait d’armes. Il le fit chef d’escadron ; en 1849, ce chef d’escadron fut lieutenant-colonel, commanda une colonne d’assaut au siège de Rome, puis revint en Afrique, où Fleury l’embaucha en même temps que Saint-Arnaud. Louis Bonaparte le fit colonel en juillet 1851, et compta sur lui. En novembre, ce colonel de Louis Bonaparte écrivait au duc d’Aumale : « Il n’y a rien à attendre de ce misérable aventurier. » En décembre, il commandait un régiment meurtrier. Plus tard, dans la Dobrudcha, un cheval maltraité se fâcha et d’un coup de dent lui arracha une joue, de sorte qu’il n’y eut plus place sur ce visage que pour un soufflet.

L’autre grisonnait et avait quarante-huit ans. C’était, lui aussi, un homme de plaisir et de meurtre. Comme citoyen, abject ; comme soldat, vaillant. Il avait sauté un des premiers sur la brèche de Constantine. Beaucoup de bravoure et de bassesse. Aucune chevalerie, que d’industrie. Louis Bonaparte l’avait fait colonel en août 1851. Ses dettes avaient été payées deux fois par deux princes, la première fois par le duc d’Orléans, la seconde fois par le duc de Nemours.

Tels étaient ces colonels.

Saint-Arnaud leur parla quelque temps à voix basse.

II. L’Intérieur du comité[modifier]

Dès l’aube, nous étions réunis dans la maison de notre collègue prisonnier, M. Grévy. On nous avait installés dans son cabinet. Nous étions, Michel (de Bourges) et moi, assis près de la cheminée ; Jules Favre et Carnot écrivaient, l’un sur la table près de la fenêtre, l’autre sur un pupitre à écrire debout. La gauche nous avait investis d’un pouvoir discrétionnaire. Se rassembler en séance devenait à chaque instant plus impossible. Nous rendîmes en son nom et nous remîmes à Hingray, pour qu’il l’imprimât immédiatement, le décret suivant, rédigé à la hâte par Jules Favre :

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ

« Les représentants du peuple, soussignés, demeurés libres, réunis en assemblée de permanence extraordinaire ;

» Vu l’arrestation de la plupart de leurs collègues, vu l’urgence,

» Considérant que le crime de Louis-Napoléon Bonaparte, en abolissant par la violence l’action des pouvoirs publics, rétablit la nation dans l’exercice direct de la souveraineté, et que tout ce qui entrave actuellement cette souveraineté doit être annulé,

» Considérant que toutes les poursuites commencées, toutes les condamnations prononcées à quelque titre que ce soit pour crimes et délits politiques, sont anéanties par le droit imprescriptible du peuple,

»DÉCRÈTENT :

»ARTICLE PREMIER. Sont abolies dans tous leurs effets criminels ou civils toutes poursuites commencées, toutes condamnations prononcées pour crimes ou délits politiques.

» ART. 2. En conséquence, il est enjoint à tout directeur des maisons d’arrêt ou de détention de mettre immédiatement en liberté toutes les personnes retenues en prison pour les causes indiquées ci-dessus.

» ART. 3. Il est également enjoint à tous officiers de parquet et de police judiciaire, sous peine de forfaiture, de mettre à néant toutes les poursuites commencées pour les mêmes causes.

» ART. 4. Les fonctionnaires et agents de la force publique sont chargés de l’exécution du présent décret. »Fait à Paris, en assemblée de permanence, le 4 décembre 1831. »

Jules Favre, en me passant le décret pour le signer, me dit en souriant :

— Mettons en liberté vos fils et vos amis.

— Oui, repris-je, quatre combattants de plus sur les barricades [1] ! – Le représentant Dupetz reçut quelques heures plus tard de nos mains ampliation du décret, avec mission de le porter lui-même à la Conciergerie dès que le coup de main que nous préméditions sur la préfecture de police et l’Hôtel de Ville aurait réussi. Malheureusement ce coup de main manqua.

Survint Landrin. Ses fonctions à Paris, en 1848, l’avaient mis à même de connaître à fond le personnel de la police politique et de la police municipale. Il nous prévint qu’il avait vu rôder aux alentours des figures suspectes. Nous étions rue Richelieu, presque vis-à-vis le Théâtre-Français, un des points où abondent le plus de passants, et par conséquent un des points les plus surveillés. Les allées et venues des représentants qui se mettaient en communication avec le comité et qui entraient et sortaient sans cesse seraient inévitablement remarquées et amèneraient une descente de police. Les portiers et les voisins manifestaient déjà un étonnement inquiétant. Nous courions, Landrin le constatait et l’affirmait, les plus grands dangers. – Vous allez être pris et fusillés, nous dit-il.

Il nous conjura de nous transporter ailleurs. Le frère de M. Grévy, consulté par nous, nous déclara qu’il ne pouvait répondre des gens de sa maison.

Mais que faire ? Traqués depuis deux jours, nous avions épuisé à peu près toutes les bonnes volontés, un asile nous avait été refusé la veille, et en ce moment-là aucune maison ne nous était offerte. Depuis la surveille nous avions changé dix-sept fois d’asile, allant parfois d’une extrémité de Paris à l’autre. Nous commencions à ressentir quelque lassitude. D’ailleurs, je l’ai dit déjà, la maison où nous étions avait ce précieux avantage d’une issue par les derrières sur la rue Fontaine-Molière. Nous nous décidâmes à rester. Seulement nous crûmes devoir prendre nos précautions.

Tous les genres de dévouement éclataient dans les rangs de la gauche autour de nous. Un membre notable de l’Assemblée, un homme d’un rare esprit et d’un rare courage, Durand-Savoyat, s’était fait depuis la veille et est resté jusqu’au dernier jour notre gardien, disons plus, notre huissier et notre portier. Il avait lui-même posé une sonnette sur notre table, et il nous avait dit : Quand vous aurez besoin de moi, sonnez, je viendrai. – Partout où nous allions, il était là. Il se tenait dans l’antichambre, calme, impassible, silencieux, avec sa grave et noble figure, et sa redingote boutonnée et son large chapeau qui lui donnait l’air d’un ministre anglican. Il ouvrait lui-même la porte d’entrée, reconnaissait les survenants, et écartait les importuns et les inutiles. Du reste toujours gai et disposé à dire sans cesse : Cela va bien. Nous étions perdus, il souriait. L’optimisme dans le désespoir.

Nous l’appelâmes. Landrin lui exposa ses inquiétudes. Nous priâmes Durand-Savoyat de ne laisser désormais séjourner personne dans l’appartement, pas même les représentants du peuple, de prendre note des nouvelles et des renseignements, de ne laisser parvenir jusqu’à nous que les hommes indispensables, en un mot de renvoyer le plus possible tout le monde afin que les allées et venues cessassent. Durand-Savoyat secoua la tête et rentra dans l’antichambre en disant : C’est bon. Il se bornait volontiers à ces deux formules : pour nous : Cela va bien ; pour lui-même : C’est bon. C’est bon, noble façon de parler du devoir.

Landrin et Durand-Savoyat sortis, Michel (de Bourges) prit la parole.

L’art de Louis Bonaparte, copiste de son oncle en cela comme en tout, ç’avait été, dit Michel (de Bourges), de jeter en avant un appel au peuple, un vote à faire, un plébiscite, en un mot de faire surgir en apparence un gouvernement au moment où il en renversait un. Dans les grandes crises où tout penche et paraît prêt à tomber, un peuple a besoin de se rattacher à quelque chose. A défaut d’un autre point d’appui, il prendra la souveraineté de Louis Bonaparte. Eh bien, il faut pour point d’appui offrir, nous, au peuple sa propre souveraineté. L’Assemblée, continua Michel (de Bourges), était morte de fait. La gauche, tronçon populaire de cette Assemblée haïe, pouvait suffire à la situation quelques jours. Rien de plus. Il fallait qu’elle se retrempât elle-même dans la souveraineté nationale. Il était donc important de faire appel, nous aussi, au suffrage universel, d’opposer vote à vote, de mettre debout devant le prince usurpateur le peuple souverain, et de convoquer immédiatement une nouvelle Assemblée. Michel (de Bourges) proposa un décret. Michel (de Bourges) avait raison. Derrière la victoire de Louis Bonaparte, on voyait quelque chose de détestable, mais de connu : l’empire ; derrière la victoire de la gauche, il y avait de l’ombre. Il importait de faire le jour derrière nous. Ce qui inquiète le plus les imaginations, c’est la dictature de l’inconnu. Convoquer le plus tôt possible une nouvelle Assemblée, remettre tout de suite la France dans les mains de la France, c’ était rassurer les esprits pendant le combat et les rallier après ; c’était la vraie politique.

Depuis quelque temps, tout en écoutant Michel (de Bourges) et Jules Favre qui l’appuyait, nous croyions entendre dans la salle voisine un bourdonnement qui ressemblait à un bruit de voix. Jules Favre s’était écrié à plusieurs reprises : – Mais est-ce qu’il y aurait là quelqu’un ? – Pas possible, lui répondait-on, nous avons recommandé à Durand-Savoyat de ne laisser demeurer personne. – Et la délibération continuait. Cependant le bruit de voix grossissait insensiblement et finit par devenir si distinct qu’il fallut voir ce que c’était. Carnot entrouvrit la porte. Le salon et l’antichambre contigus au cabinet où nous nous tenions étaient remplis de représentants qui causaient paisiblement.

Surpris, nous appelâmes Durand-Savoyat.

— Vous n’avez donc pas compris ? lui dit Michel (de Bourges).

— Mais si, répondit Durand-Savoyat.

— Cette maison est peut-être signalée, reprit Carnot. Nous sommes en danger d’être pris.

— Et tués sur place, ajouta Jules Favre en souriant de son sourire calme.

— Eh bien, répondit Durand-Savoyat, avec son regard plus tranquille encore que le sourire de Jules Favre, précisément. La porte de ce cabinet est dans l’obscurité et peu apparente. J’ai gardé tous les représentants qui sont venus et je les ai mis dans le salon et dans l’antichambre, où il ont voulu. Cela fait une espèce de foule. Si la police et la troupe arrivent, je dirai : Nous voilà. On nous prendra. On ne verra pas la porte du cabinet, et l’on ne viendra pas jusqu’à vous. Nous paierons pour vous. Si l’on a quelqu’un à tuer, on se contentera de nous.

Et, sans se douter qu’il venait de dire des paroles de héros, Durand-Savoyat rentra dans l’antichambre.

Nous reprîmes la question du décret. Nous étions unanimes sur l’utilité de la convocation immédiate d’une nouvelle Assemblée. Mais à quelle date ? Louis Bonaparte avait désigné le 20 décembre pour son plébiscite ; nous choisîmes le 21. Maintenant quel nom donner à cette Assemblée ? Michel (de Bourges) insistait pour le nom de Convention nationale, Jules Favre pour le nom d’Assemblée constituante, Carnot proposa le nom d’Assemblée souveraine qui, ne réveillant aucun souvenir, laissait le champ libre à toutes les espérances. Le nom d’Assemblée souveraine fut adopté.

Le décret, dont Carnot voulut bien écrire les considérants sous ma dictée, fut rédigé en ces termes. Il est de ceux qui ont été imprimés et affichés.

DÉCRET

« Le crime de Louis Bonaparte impose aux représentants du peuple demeurés libres de grands devoirs.

» La force brutale cherche à rendre impossible l’accomplissement de ces devoirs.

» Traqués, errants d’asile en asile, assassinés dans les rues, les représentants républicains délibèrent et agissent, malgré l’infâme police du coup d’État.

» L’attentat de Louis-Napoléon, en brisant tous les pouvoirs, n’a laissé debout qu’une autorité, l’autorité suprême, l’autorité du peuple, le suffrage universel.

» C’est au peuple souverain qu’il appartient de ressaisir et de reconstituer toutes les forces sociales aujourd’hui dispersées.

» En conséquence, les représentants du peuple décrètent :

»ARTICLE PREMIER. – Le peuple est convoqué le 21 décembre 1851 pour élire une Assemblée souveraine.

» ART. 2. – L’élection se fera par le suffrage universel, selon les formes réglées par le décret du gouvernement provisoire du 5 mars 1848.

»Fait à Paris, en assemblée de permanence, le 4 décembre 1851. »

Comme je venais de signer ce décret, Durand-Savoyat entra et me dit à voix basse qu’une femme me demandait, et attendait dans l’antichambre. J’y allai. C’était Madame Charrassin. Son mari avait disparu. Le représentant Charrassin, économiste, agronome, savant, était en même temps un homme intrépide. Nous l’avions vu la veille aux endroits les plus périlleux. Etait-il arrêté ? Madame Charrassin venait me demander si nous savions où il était. Je l’ignorais. Elle était allée à Mazas s’informer. Un colonel, qui était à la fois de l’armée et de la police, l’avait reçue et lui avait dit : – Je ne puis vous permettre de voir votre mari qu’à une condition. – Laquelle ? Vous ne lui parlerez de rien. – Comment ! de rien ? – Pas de nouvelles. Pas de politique. – Soit. – Donnez-m’en votre parole d’honneur. Et elle avait répondu : Comment voulez-vous que je vous donne ma parole d’honneur puisque je ne recevrais pas la vôtre ! – J’ai revu depuis Charrassin dans l’exil.

Madame Charrassin venait de me quitter quand Théodore Bac arriva. Il nous apportait la protestation du conseil d’État.

La voici :

PROTESTATION DU CONSEIL D’ÉTAT

« Les soussignés, membres du conseil d’État, élus par les Assemblées constituante et législative, réunis, nonobstant le décret du 2 décembre, au lieu de leurs séances, et l’ayant trouvé entouré de la force armée qui leur en a interdit l’accès, protestent contre l’acte qui a prononcé la dissolution du conseil d’État, et déclarent n’avoir cessé leurs fonctions qu’empêchés par la force.

»Paris, ce 3 décembre 1851.

»Signé : BETHMONT, VIVIEN, BUREAU DE PUZY, STOURM, ED. CHARTON, CUVIER, DE RENNEVILLE, HORACE SAY, BOULATIGNIER, GAUTHIER DE RUMILLY, DE JOUVENCEL, DUNOYER, CARTERET, DE FRESNE, BOUCHENÉ-LEFER, RIVET, BOUDET, CORMENIN, PONS (DE L’HÉRAULT). »

Disons comment s’était passée l’aventure du conseil d’État.

Louis Bonaparte avait fait expulser l’Assemblée par l’armée, la Haute Cour par la police ; il fit expulser le conseil d’État par le portier.

Le 2 décembre au matin, à l’heure même où les représentants de la droite allaient de chez M. Daru à la mairie du Xe arrondissement, les conseillers d’État se rendaient à l’hôtel du quai d’Orsay. Ils entrèrent un à un.

Le quai était couvert de soldats. Un régiment y bivouaquait, avec les fusils en faisceaux.

Les conseillers d’État furent bientôt une trentaine. Ils se mirent à délibérer. Un projet de protestation fut rédigé. Au moment où on allait le signer, le portier, pâle, entra. Il balbutiait. Il déclara qu’il exécutait des ordres, et il leur enjoignit de sortir.

Sur ce, quelques conseillers d’État déclarèrent que, si indignés qu’ils fussent, ils ne mettraient pas leur signature à côté des signatures républicaines.

Manière d’obéir au portier.

M. Bethmont, l’un des présidents du conseil d’État, offrit sa maison. Il demeurait rue Saint-Romain. Les membres républicains y allèrent, et signèrent, sans discussion, la protestation qu’on vient de lire.

Quelques membres, qui demeuraient dans des quartiers éloignés, n’avaient pu venir au rendez-vous. Le plus jeune des conseillers d’État, homme d’un ferme cœur et d’un noble esprit, M. Edouard Charton, se chargea de porter la protestation aux collègues absents.

Il le fit, non sans danger, à pied, n’ayant pu trouver de voiture, arrêté par les soldats, menacé d’être fouillé, ce qui eût été périlleux. Il parvint cependant chez quelques-uns des conseillers d’État. Plusieurs signèrent, Pons (de l’Hérault) résolûment, Cormenin avec une sorte de fièvre, Boudet après hésitation. M. Boudet tremblait, sa famille avait peur, on entendait par la fenêtre ouverte des décharges d’artillerie. Charton, vaillant et calme, lui dit : Vos amis Vivien, Rivet et Stourm ont signé. Boudet signa.

Plusieurs refusèrent, alléguant, l’un son grand âge, l’autre le res angusta domi, un autre, la « peur de faire les affaires des rouges ». – Dites la peur tout court, répliqua Charton.

Le lendemain 3, MM. Vivien et Bethmont portèrent la protestation à Boulay (de la Meurthe), vice-président de la République et président du conseil d’État, qui les reçut en robe de chambre, et leur cria : Allez-vous-en. Perdez-vous, soit, mais sans moi.

Le matin du 4, M. de Cormenin biffa sa signature, donnant cette raison inouïe et authentique : – Le mot ancien conseiller d’État ne fait pas bon effet sur un livre. Je crains de nuire à mon éditeur.

Encore un détail caractéristique. M. Béhic, le matin du 2, était arrivé pendant qu’on rédigeait la protestation. Il avait entr’ouvert la porte. Près de la porte se tenait M. Gauthier de Rumilly, un des membres les plus justement respectés du conseil d’État. M. Béhic avait demandé à M. Gauthier de Rumilly : – Que fait-on ? C’est un crime. Que faisons-nous ? M. Gauthier de Rumilly avait répondu : Une protestation. Sur ce mot, M. Béhic avait refermé la porte et avait disparu.

Il reparut plus tard, sous l’empire, ministre.


III. Le Dedans de l’Élysée[modifier]

Dans la matinée, le docteur Yvan rencontra le docteur Conneau. Ils se connaissaient. Ils causèrent. Yvan était de la gauche. Conneau était de l’Elysée. Yvan sut par Conneau, sur ce qui s’était passé dans la nuit à l’Elysée, des détails qu’il nous transmit.

Un des détails est celui-ci :

Un décret inexorable avait été rendu et il allait être affiché. Ce décret enjoignait à tous la soumission au coup d’État. Saint-Arnaud qui, comme ministre de la guerre, devait signer le décret, l’avait rédigé. Arrivé au dernier paragraphe ainsi conçu : – Quiconque sera surpris construisant une barricade, placardant une affiche des ex-représentants, ou la lisant, sera… – Ici Saint-Arnaud s’était arrêté ; Morny avait haussé les épaules, lui avait arraché la plume des mains, et avait écrit : fusillé.

D’autres choses avaient été décidées, mais on ne les connaissait pas.

Divers renseignements vinrent s’ajouter à ceux-là.

Un garde national nommé Boillay de Dôle avait été de garde du 3 au 4 à l’Elysée. Les croisées du cabinet de Louis Bonaparte, qui était au rez-de-chaussée, avaient été toute la nuit éclairées. Dans le salon d’à côté, il y avait conseil de guerre. De la guérite où il était de faction, Boillay voyait se dessiner sur les vitres des profils noirs et des ombres gesticulantes qui étaient Magnan, Saint-Arnaud, Persigny, Fleury, les spectres du crime.

Korte, le général des cuirassiers, avait été mandé, ainsi que Carrelet, lequel commandait la division qui travailla le plus le lendemain 4. De minuit à trois heures du matin, des généraux et des colonels « n’avaient fait qu’aller et venir ». Il était même venu de simples capitaines. Vers quatre heures, quelques voitures étaient arrivées « avec des femmes ». L’orgie ne fut jamais absente de ce forfait. Le boudoir dans les palais donnait la réplique au lupanar dans les casernes.

La cour était pleine de lanciers qui tenaient en main les chevaux des généraux délibérant.

Deux des femmes qui vinrent là cette nuit-là appartiennent dans une certaine mesure à l’histoire. Il y a de ces silhouettes sur les seconds plans. Ces femmes influèrent sur de malheureux généraux. Toutes deux du meilleur monde. L’une était la marquise de ***, laquelle avait eu cette aventure de devenir amoureuse de son mari après l’avoir trompé. Elle reconnut que l’ amant ne valait pas le mari ; cela arrive. Elle était la fille du plus fantasque des maréchaux de France, et de cette jolie comtesse de *** à laquelle M. de Chateaubriand, après une nuit d’amour, fit ce quatrain qu’on peut publier aujourd’hui, tous étant morts :

 
Des rayons du matin l’horizon se colore,
Le jour vient éclairer notre tendre entretien,
Mais est-il un sourire aux lèvres de l’aurore
              Aussi doux que le tien ?


Le sourire de la fille était aussi doux que celui de la mère, et plus fatal. – L’autre était madame K., russe, blanche, grande, blonde, gaie, mêlée à la diplomatie obscure, ayant et montrant un coffret plein de lettres d’amour du comte Molé, un peu espionne, absolument charmante et terrible.

Les précautions prises, en cas, étaient visibles même du dehors. Depuis la veille, on apercevait, des fenêtres des maisons voisines, dans la cour de l’Elysée, deux chaises de poste attelées, prêtes à partir, postillons en selle.

Il y avait, aux écuries de l’Elysée, rue Montaigne, d’autres voitures attelées et des chevaux sellés et bridés.

Louis Bonaparte n’avait pas dormi. Dans la nuit, il avait donné des ordres mystérieux ; de là, le matin, sur cette face pâle, une sorte de sérénité épouvantable.

Le crime tranquillisé, chose inquiétante.

Dans la matinée même, il avait presque ri. – Morny était venu dans son cabinet. Louis Bonaparte, ayant eu de la fièvre, avait fait appeler Conneau, qui assista à la conversation. On croit les gens sûrs ; ils écoutent pourtant.

Morny apportait des rapports de police. Douze ouvriers de l’Imprimerie nationale avaient, dans la nuit du 2, refusé d’imprimer les décrets et les proclamations. On les avait immédiatement arrêtés. Le colonel Forestier était arrêté. On l’avait transféré au fort de Bicêtre, avec Croce-Spinelli, Genillier, Hippolyte Magen, écrivain de talent et de courage, Goudounèche, chef d’institution, et Polino. Ce dernier nom avait frappé Louis Bonaparte : – Qu’est-ce que ce Polino ? Morny avait répondu : – Un ancien officier au service du shah de Perse. Et il avait ajouté : – Mélange de Don Quichotte et de Sancho Pança. On avait mis ces prisonniers dans la casemate n° 6. Nouvelle question de Louis Bonaparte : – Qu’est-ce que c’est que ces casemates ? Et Morny avait répondu : – Des caves, sans air ni jour, vingt-quatre mètres de long, huit de large, cinq de haut, murs ruisselants, pavés humides. Louis Bonaparte avait demandé : – On leur donne des bottes de paille ? Et Morny avait dit : – Pas encore ; on verra plus tard.

Il avait ajouté : – Ceux qu’on déportera sont à Bicêtre ; ceux qu’on fusillera sont à Ivry.

Louis Bonaparte s’était enquis des précautions prises. Morny l’avait complètement renseigné : – qu’on avait mis une garde dans tous les clochers ; – qu’on avait mis le scellé sur toutes les presses ; – qu’on avait mis sous clef tous les tambours de la garde nationale ; – qu’on n’avait donc à craindre ni une proclamation sortant d’une imprimerie, ni le rappel sortant d’une mairie, ni le tocsin sortant d’un clocher.

Louis Bonaparte avait demandé si toutes les batteries étaient bien au complet, chaque batterie devant être composée de quatre pièces et de deux obusiers. Il avait expressément recommandé de n’employer que des pièces de huit et des obusiers du diamètre de seize centimètres.

— C’est vrai, avait dit Morny qui était dans le secret, tout cela aura à travailler.

Puis Morny avait parlé de Mazas ; – qu’il y avait six cents hommes de garde républicaine dans la cour ; tous hommes choisis, et qui, attaqués, se défendraient jusqu’à la dernière extrémité ; – que les soldats accueillaient les représentants arrêtés avec des éclats de rire, et qu’ils étaient venus regarder Thiers « sous le nez » ; – que les officiers éloignaient les soldats, mais avec ménagement et « une sorte de respect » ; – que trois prisonniers étaient « au grand secret » : Greppo, Nadaud et un membre du comité socialiste, Arsène Meunier. Celui-ci occupait le n° 32 de la sixième division. A côté, au n° 30, il y avait un représentant de la droite, qui ne faisait que crier et gémir ; ce qui faisait rire Arsène Meunier ; – et ce qui fit rire Louis Bonaparte.

Autre détail. Quand le fiacre amenant M. Baze était entré dans la cour de Mazas, il y avait eu un choc contre la porte, et la lanterne du fiacre était tombée à terre et s’était brisée. Le cocher, consterné de l’avarie, se lamentait. Qui paiera cela ? criait-il. Un des agents qui étaient dans la voiture avec le questeur prisonnier, avait dit au cocher : – Soyez tranquille. Parlez au brigadier. Dans les affaires comme celle-ci, quand il y a de la casse, c’est le gouvernement qui paie.

Et Bonaparte avait souri et dit dans sa moustache : – C’est juste.

Un autre récit de Morny l’amusa encore. C’était la colère de Cavaignac en entrant dans la cellule de Mazas. Il y a, à la porte de chaque cellule, un trou appelé lunette, par où les prisonniers sont guettés à leur insu. Les gardiens avaient observé Cavaignac. Il avait commencé par se promener les bras croisés ; puis, l’espace étant trop restreint, il s’était assis sur l’escabeau de la cellule. Ces escabeaux sont d’étroites planchettes portées sur trois pieds convergents qui percent le plateau au centre, et y font une saillie ; de sorte qu’on y est mal assis. Cavaignac s’était dressé et avait d’un coup de pied envoyé l’escabeau à l’autre bout de la cellule. Puis, furieux et jurant, il avait cassé d’un coup de poing la petite table de quinze pouces sur douze qui est, avec l’escabeau, le seul meuble du cachot.

Ce coup de pied et ce coup de poing égayaient Louis Bonaparte.

— Et Maupas a toujours peur, dit Morny. – Ceci fit rire encore Bonaparte.

Morny, son rapport fait, s’en alla. Louis Bonaparte entra dans une chambre voisine ; une femme l’y attendait. Il paraît qu’elle venait supplier pour quelqu’un. Le docteur Conneau entendit ces paroles expressives : – Madame, je vous passe vos amours ; passez-moi mes haines.

IV. Les Familiers[modifier]

M. Mérimée était naturellement vil ; il ne faut pas lui en vouloir.

Quant à M. de Morny, c’est autre chose, il valait mieux ; il y avait en lui du brigand.

M. de Morny était courageux. Brigandage oblige.

M. Mérimée s’est donné à tort pour un des confidents du coup d’État. Il n’y avait pourtant pas de quoi se vanter.

Mais la vérité c’est que M. Mérimée n’était confident de rien. Louis Bonaparte n’avait pas de confiance inutile.

Ajoutons qu’il est peu probable, malgré quelques indices contraires, que M. Mérimée fût, à l’époque du 2 décembre, en relation directe avec Louis Bonaparte. Cela ne vint que plus tard. Mérimée d’abord ne connut que Morny.

Morny et Mérimée furent tous deux de l’intimité de l’Elysée ; mais différemment. On peut croire Morny, et non Mérimée. Morny était dans les grands secrets, Mérimée dans les petits. Les cours d’amour étaient sa vocation.

Les familiers de l’Elysée étaient de deux sortes, les affidés et les courtisans. Le premier des affidés, c’était Morny ; le premier – ou le dernier – des courtisans, c’était Mérimée.

Voici ce qui fit la « fortune » de M. Mérimée.

Les crimes ne sont beaux que dans le premier moment ; ils se fanent vite. Ce genre de succès manque de durée ; il importe d’y ajouter promptement quelque chose.

Il fallait à l’Elysée un ornement littéraire. Un peu d’académie ne messied pas à une caverne. M. Mérimée était disponible. Il était dans sa destinée de signer : le Fou de l’Impératrice. Madame de Montijo le présenta à Louis Bonaparte qui l’agréa, et qui compléta sa cour par ce plat écrivain de talent. Cette cour était une collection ; étagère de bassesses ; ménagerie de reptiles ; herbier de poisons.

Outre les affidés, qui étaient pour le service, et les courtisans, qui étaient pour l’ornement, il y avait les auxiliaires.

Certaines occasions voulaient du renfort ; quelquefois c’étaient des femmes : « l’escadron volant ».

Quelquefois des hommes : Saint-Arnaud, Espinasse, Saint-Georges, Maupas.

Quelquefois ni hommes ni femmes, le marquis de C***.

Cet entourage était remarquable.

Disons-en quelques mots.

Il y avait Vieillard le précepteur, athée de la nuance catholique, bon joueur de billard.

Vieillard était un narrateur. Il racontait en souriant ceci : Vers la fin de 1807, la reine Hortense, qui habitait volontiers Paris, écrivait au roi Louis qu’elle ne pouvait être plus longtemps sans le voir, qu’elle ne pouvait se passer de lui, et qu’elle allait arriver à La Haye. Le roi dit : « Elle est grosse. » Il fit venir son ministre Van Maanen, lui montra la lettre de la reine, et ajouta : « Elle va arriver. C’est bien. Nos deux chambres communiquent par une porte ; la reine la trouvera murée. »

Louis prenait son manteau royal au sérieux, car il s’écria : « Le manteau d’un roi ne sera pas la couverture d’une catin. »" Le ministre Van Maanen, terrifié, manda la chose à l’empereur. L’empereur se mit en colère, non contre Hortense, mais contre Louis. Nonobstant Louis tint bon ; la porte ne fut pas murée, mais sa majesté le fut, et, quand la reine vint, il lui tourna le dos. Cela n’empêcha pas Napoléon III de naître.

Un nombre convenable de coups de canon salua cette naissance.

Telle était l’histoire que, dans l’été de 1840, à Saint-Leu-Taverny, dans la maison dite la Terrasse, devant témoins, dont était Ferdinand B., marquis de la L., camarade d’enfance de l’auteur de ce livre, racontait M. Vieillard, bonapartiste ironique, dévoué sceptique.

Outre Vieillard, il y avait Vaudrey, que Louis Bonaparte fit général en même temps qu’Espinasse. En cas. Un colonel de complots peut être un général de guet-apens.

Il y avait Fialin, le caporal duc.

Il y avait Fleury, destiné à la gloire de voyager à côté du czar « sur une fesse ».

Il y avait Lacrosse, libéral passé clérical, un de ces conservateurs qui poussent l’ordre jusqu’à l’embaumement et la conservation jusqu’à la momie. Plus tard sénateur.

Il y avait Larabit, ami de Lacrosse, tout aussi domestique et non moins sénateur. Il y avait le chanoine Coquereau, l’abbé de la Belle-Poule. On sait la réponse qu’il fit à une princesse lui demandant : Qu’est-ce que c’est que l’Elysée ? Il paraît qu’on peut dire à une princesse ce qu’on ne dirait pas à une femme.

Il y avait Hippolyte Fortoul, de l’espèce des grimpeurs, ayant la valeur d’ un Gustave Planche ou d’un Philarète Chasles quelconque, grimaud littéraire devenu ministre de la marine, ce qui fit dire à Béranger : Ce Fortoul connaît tous les mâts, y compris le mât de cocagne.

Il y avait des auvergnats. Deux. Ils se haïssaient. L’un avait surnommé l’autre « le Chaudronnier mélancolique ».

Il y avait Sainte-Beuve, homme distingué et inférieur, ayant l’envie pardonnable à la laideur. Un grand critique comme Cousin est un grand philosophe.

Il y avait Troplong, qui a eu Dupin pour procureur et que Dupin a eu pour président ; Dupin, Troplong, les deux profils du masque posé sur le front de la loi.

Il y avait Abbatucci ; une conscience qui laissait tout passer. Aujourd’hui une rue.

Il y avait l’abbé M., plus tard évêque de Nancy, lequel soulignait d’un sourire les serments de Louis Bonaparte.

Il y avait les habitués d’une loge fameuse de l’Opéra, Montg*** [2] et Sept*** [3], mettant au service d’un prince sans scrupule le côté profond des hommes légers.

Il y avait Romieu. Silhouette d’ivrogne derrière un spectre rouge.

Il y avait Malitourne, pas mauvais ami, obscène et sincère.

Il y avait Cuch*** [4], dont le nom faisait hésiter les huissiers à la porte des salons.

Il y avait Suin, homme de bon conseil pour les mauvaises actions.

Il y avait le docteur Véron, lequel avait à la joue ce que les autres hommes de l’Elysée avaient au cœur.

Il y avait Mocquart, ancien joli homme à la cour de Hollande. Mocquart avait des romances dans ses souvenirs. Il pouvait, par l’âge, et peut-être autrement, être le père de Louis Bonaparte. Il était avocat. Il avait eu de l’esprit vers 1829, en même temps que Romieu. Plus tard il avait publié quelque chose, je ne sais plus quoi, qui était solennel et in-quarto, et qu’il m’avait envoyé. C’était lui qui, en mai 1847, était venu, avec le prince de la Moskowa, m’apporter la pétition du roi Jérôme à la Chambre des pairs. Cette pétition demandait la rentrée en France de la famille Bonaparte bannie ; je l’ai appuyée ; bonne action et faute que je referais encore.

Il y avait Billault ; une ressemblance d’orateur, divaguant avec facilité et se trompant avec autorité, réputé homme d’État. Ce qui constitue l’homme d’État, c’est une certaine médiocrité supérieure.

Il y avait Lavalette, complétant Morny et Walewski.

Il y avait Bacciochi…

D’autres encore.

C’est sous l’inspiration de cet entourage intime que, pendant sa présidence, Louis Bonaparte, sorte de Machiavel hollandais, s’en allait ici et là, à la Chambre et ailleurs, à Tours, à Ham, à Dijon, nasillant d’un air endormi des discours pleins de trahison.

L’Elysée, si misérable qu’il soit, tient de la place dans le siècle. L’Elysée a engendré des catastrophes et des ridicules.

On ne peut le passer sous silence.

L’Elysée fut dans Paris le coin inquiétant et noir. Dans ce lieu mauvais on était petit et redoutable. On était en famille, entre nains. On avait cette maxime : jouir. On vivait de la mort publique. Là on respirait de la honte, et l’on se nourrissait de ce qui tue les autres. C’est là que se construisait avec art, intention, industrie et volonté, l’amoindrissement de la France. Là travaillaient, vendus, repus, et complaisants, des hommes publics, lisez : prostitués. On y faisait, nous l’avons indiqué, jusqu’à de la littérature ; Vieillard était un classique de 1830, Morny créait Choufleury, Louis Bonaparte était candidat à l’académie. Lieu étrange. L’hôtel de Rambouillet s’y mêlait à la maison Bancal. L’Elysée a été le laboratoire, le comptoir, le confessionnal, l’alcôve, l’antre du règne. L’Elysée prétendait gouverner tout, même les mœurs, surtout les mœurs. Il a mis le fard sur le sein des femmes en même temps que la rougeur sur la face des hommes ; il donnait le ton à la toilette et à la musique. Il a inventé la crinoline et l’opérette. A l’Elysée, une certaine laideur était considérée comme élégance ; ce qui fait le visage fier y était raillé comme ce qui fait l’âme grande ; c’est à l’Elysée qu’a été conspué l’os homini sublime dedit ; c’est là qu’ont été, pendant vingt ans, mises à la mode toutes les bassesses, y compris la bassesse du front.

L’histoire, quelle que soit sa fierté, est condamnée à savoir que l’Elysée exista. Le côté grotesque n’empêche pas le côté tragique. Il y a là un salon qui a vu la seconde abdication, l’abdication après Waterloo. C’est à l’Elysée que Napoléon Ier a fini et que Napoléon III a commencé. C’est à l’Elysée que Dupin est apparu aux deux Napoléon ; en 1815, pour abattre le grand, en 1851, pour adorer le petit. A cette dernière époque, ce lieu fut parfaitement sinistre. Il n’y resta plus une vertu. A la cour de Tibère, il y avait encore Thraséas ; mais, autour de Louis Bonaparte, rien. On cherchait la conscience, on trouvait Baroche ; on cherchait la religion, on trouvait Montalembert.

V. Un auxiliaire indécis[modifier]

Dans cette matinée affreusement historique du 4 décembre, l’entourage observait le maître. Louis Bonaparte s’était enfermé ; mais s’enfermer, c’est déjà se révéler. Qui s’enferme, médite ; et, pour de tels hommes, méditer, c’est préméditer. Quelle pouvait être la préméditation de Louis Bonaparte ? Qu’avait-il dans l’esprit ? Question que tous s’adressaient, deux hommes exceptés : Morny, conseiller ; Saint-Arnaud, exécuteur.

Louis Bonaparte avait la prétention, justifiée, de se connaître en hommes. Il s’en piquait, et, à un certain point de vue, il avait raison. D’autres ont la divination ; il avait le flair. C’est bestial, mais sûr.

Il ne s’était, certes, point trompé sur Maupas. Pour crocheter la loi, il avait besoin d’une fausse clef. Il prit Maupas. Aucun engin d’effraction ne se serait mieux comporté que Maupas dans la serrure de la Constitution.

Il ne se trompa point sur Q. B. [5]. Il jugea tout de suite que cet homme grave avait ce qu’il fallait pour être immédiatement un drôle. Et en effet Q. B., après avoir voté et signé la déchéance à la mairie du Xe arrondissement, fut un des trois rapporteurs des commissions mixtes et il a pour sa part, dans l’abominable total qu’a enregistré l’histoire, seize cent trente-quatre victimes.

Louis Bonaparte se trompa quelquefois pourtant ; notamment sur Peauger. Peauger, quoique choisi par lui, resta honnête homme. Louis Bonaparte, craignant les ouvriers de l’Imprimerie nationale, et non sans motif, car douze, on l’a vu, furent réfractaires, avait inventé une succursale en-cas, une sorte de Sous-Imprimerie de l’État, installée rue du Luxembourg, avec presse mécanique et presse à bras, et composée de huit ouvriers. Peauger avait eu vent de ces sourdes menées, et, défiant, il n’avait pas attendu le coup d’État pour donner publiquement sa démission de directeur de l’Imprimerie nationale. Alors Louis Bonaparte s’adressa à Saint-Georges, meilleur valet.

Il se trompa moins, mais enfin il se trompa aussi sur X… [6].

Le 2 décembre, X…, auxiliaire jugé nécessaire par Morny, fut un des soucis de Louis Bonaparte.

X… avait quarante-quatre ans, aimait les femmes, voulait avancer ; de là peu de scrupules. Il avait débuté en Afrique sous le colonel Combes dans le 47e de ligne. Il avait été vaillant à Constantine ; à Zaatcha, il avait dégagé Herbillon, et le siège, mal commencé par Herbillon, avait été bien fini par lui. X…, petit, court, la tête dans les épaules, intrépide, savait admirablement manier une brigade. Son avancement avait eu quatre échelons : d’abord Bugeaud, puis Lamoricière, puis Cavaignac, puis Changarnier. A Paris, en 1851, il vit Lamoricière, qui « lui battit froid », et Changarnier, qui le traita mieux. Il sortit de Satory indigné. Il criait : Il faut en finir avec ce Louis Bonaparte. Il corrompt l’armée. Ces soldats ivres soulèvent le cœur. Je veux retourner en Afrique. En octobre, Changarnier baissait, et l’enthousiasme de X… tombait. X… fréquenta alors l’Elysée, mais sans se livrer. Il donna parole au général Bedeau, qui comptait sur lui. Le 2 décembre, au point du jour, quelqu’un vint réveiller X… C’était Edgar Ney. X… était un point d’appui pour le coup d’État ; mais consentirait-il ? Edgar Ney lui expliqua l’événement, et ne le quitta qu’après l’avoir vu sortir à la tête du 1er régiment de la caserne de la rue Verte. X… alla prendre position place de la Madeleine. Comme il y arrivait, Larochejaquelein, repoussé de la Chambre par les envahisseurs, traversait la place. Larochejaquelein, pas encore bonapartiste, était furieux. Il aperçut X…, son ancien camarade à l’École militaire en 1830, qu’il tutoyait, alla à lui et lui dit : – C’est un acte infâme. Que fais-tu ? – J’attends, répondit X… Larochejaquelein le quitta. X… mit pied à terre et alla voir un parent à lui, conseiller d’État, M. R… [7], qui demeurait rue de Suresne. Il lui demanda conseil. M. R…, honnête, n’hésita pas. Il répondit : – Je vais au conseil d’État faire mon devoir. C’est un crime. – X… hocha la tête et dit : – Il faut voir.

Ce j’attends et cet il faut voir préoccupaient Louis Bonaparte. Morny dit : Faisons donner l’escadron volant.

VI. Denis Dussoubs[modifier]

Gaston Dussoubs était un des plus vaillants membres de la gauche. Il était représentant de la Haute-Vienne. Dans les premiers temps de sa présence à l’Assemblée, il portait, comme autrefois Théophile Gautier, un gilet rouge, et le frisson que donnait aux classiques de 1830 le gilet de Gautier, le gilet de Dussoubs le donnait aux royalistes de 1851. M. Parisis, évêque de Langres, auquel un chapeau rouge n’eût pas fait peur, était terrifié du gilet rouge de Dussoubs. Une autre cause d’horreur pour la droite, c’est que Dussoubs avait, disait-on, passé trois ans à Belle-Isle, comme détenu politique, condamnation encourue pour « l’affaire de Limoges ». Le suffrage universel l’aurait donc pris là pour le mettre à l’Assemblée. Aller de la prison au sénat ; chose, certes, peu surprenante dans nos temps variables, et qui se complète parfois ainsi : retourner du sénat à la prison. Mais la vérité, c’est que la droite se trompait. Le condamné de Limoges était, non Gaston Dussoubs, mais Denis, son frère.

En somme, Gaston Dussoubs « effrayait ». Il était spirituel, courageux et doux.

Dans l’automne de 1851, j’allais tous les jours dîner à la Conciergerie avec mes deux fils et mes deux amis en prison. Ces grands cœurs et ces grands esprits, Vacquerie, Meurice, Charles, François-Victor, attiraient leurs pareils, et il y avait, dans ce demi-jour livide des fenêtres à hottes et à barreaux de fer, une petite table de famille où venaient s’asseoir dans l’intimité les éloquents orateurs, et parmi eux Crémieux, et les écrivains puissants et charmants, et parmi eux Peyrat.

Un jour, Michel (de Bourges) nous amena Gaston Dussoubs.

Gaston Dussoubs habitait le faubourg Saint-Germain, dans le voisinage de l’Assemblée.

Le 2 décembre, nous ne le vîmes pas à nos réunions. Il était malade et avait dû rester couché, « cloué, comme il me l’écrivit, par un rhumatisme articulaire ».

Il avait un frère, plus jeune que lui, que nous venons de nommer, Denis Dussoubs. Le matin du 4, ce frère vint le voir.

Gaston Dussoubs savait le coup d’État et s’indignait d’être forcé de garder le lit. Il s’écriait :

— Je suis déshonoré. Il y aura des barricades, et mon écharpe n’y sera pas !

— Si ! dit son frère. Elle y sera !

— Comment cela ?

— Prête-la-moi.

— Prends-la.

Denis prit l’écharpe de Gaston, et s’en alla.

On reverra plus tard Denis Dussoubs.

VII. Renseignements et rencontres[modifier]

Lamoricière, dans cette même matinée, trouva moyen de me faire parvenir, par Madame de Courbonne [8], le renseignement que voici [9] :

« – Fort de Ham. – Le commandant s’appelle Baudot. Sa nomination, faite par Cavaignac en 1848, a été contresignée par Charras. Tous deux sont aujourd’hui ses prisonniers. Le commissaire de police envoyé par Morny au village de Ham, pour surveiller les prisonniers et le geôlier, se nomme Dufaure de Pouillac. »

Je pensai, quand la communication me parvint, que le commandant Baudot, « le geôlier », se prêtait à la transmission si rapide de cet avis.

Indice d’ébranlement du pouvoir central.

Lamoricière, par cette même voie, me fit parvenir quelques détails sur son arrestation et sur celle des généraux ses camarades.

Ces détails complètent ceux que j’ai déjà donnés.

L’arrestation des généraux s’exécuta au même moment, dans leurs divers domiciles, avec des circonstances à peu près identiques. Partout les maisons cernées, les portes ouvertes par ruse ou enfoncées de force, les portiers trompés, quelquefois garrottés, des hommes déguisés, des hommes munis de cordes, des hommes armés de haches, la surprise au lit, la violence nocturne. Quelque chose qui ressemblait, comme je l’ai dit, à une invasion de chauffeurs.

Le général Lamoricière a, selon sa propre expression, « le sommeil dur ». Quel que fût le tapage fait à sa porte, il ne s’éveillait pas. Son domestique, ancien soldat dévoué, parla haut et cria pour réveiller le général. Il engagea même une lutte avec les sergents de ville. Un agent de police lui porta un coup d’épée qui lui traversa le genou [10]. Le général fut réveillé, saisi et emmené.

En passant sur le quai Malaquais, Lamoricière aperçut des troupes qui défilaient le sac au dos. Il se pencha vivement à la portière de la voiture. Le commissaire de police qui l’accompagnait pensa qu’il allait haranguer les soldats. Cet homme saisit le général par le bras et lui dit : – Général, si vous dites un mot, je vous mets ceci. Et de l’autre main il montra au général dans l’obscurité quelque chose qui était un bâillon.

Tous les généraux arrêtés furent conduits à Mazas. Là on les enferma et on les oublia. A huit heures du soir, le général Changarnier n’avait pas encore mangé.

Le moment de l’arrestation fut rude pour les commissaires de police. Ils eurent là de la honte à boire à grandes gorgées. Pas plus que Charras, Cavaignac, Le Flô, Changarnier, Bedeau et Lamoricière ne les ménagèrent. A l’instant de partir, le général Cavaignac emporta quelque argent. Avant de le mettre dans sa poche, il se tourna vers le commissaire de police Colin qui l’arrêtait, et lui dit : – Cet argent sera-t-il en sûreté sur moi ?

Le commissaire se récria : – Ah ! général, que supposez-vous donc là ?

— Qui est-ce qui me dit que vous n’êtes pas des filous ? répliqua Cavaignac. Au même moment, presque à la même minute, Charras disait au commissaire de police Courteille : – Qui est-ce qui me dit que vous n’êtes pas des escarpes ?

Quelques jours après, ces malheureux reçurent tous la croix de la légion d’honneur.

Cette croix donnée par le dernier Bonaparte à des gens de police le 2 décembre, c’est la même que le premier Napoléon attachait aux aigles de la Grande Armée après Austerlitz.

Je communiquai ces détails au comité. D’autres rapports affluaient. Quelques-uns concernaient la presse. Depuis le matin du 2, la presse était traitée avec toute la brutalité soldatesque. Serrière, le courageux imprimeur, vint nous dire ce qui avait eu lieu à la Presse. Serrière imprimait la Presse et l’Avènement du Peuple, transformation de l’Evènement, judiciairement supprimé. Le 2, à sept heures du matin, l’imprimerie avait été envahie par vingt-huit soldats de garde républicaine, que commandait un lieutenant nommé Pape (décoré depuis pour cela). Cet homme avait remis à Serrière une défense de rien imprimer signée Nusse. Un commissaire de police accompagnait le lieutenant Pape. Ce commissaire avait signifié à Serrière un « décret du président de la République » supprimant l’Avènement du Peuple ; puis on avait mis des factionnaires auprès des presses. Les ouvriers avaient résisté ; un margeur avait dit aux soldats : Nous imprimerons malgré vous. Alors étaient arrivés quarante nouveaux gardes municipaux, avec deux maréchaux des logis et quatre brigadiers, et, tambour en tête, un détachement de ligne commandé par un capitaine. Girardin survint, indigné, et protesta avec tant d’énergie qu’un maréchal des logis lui dit : Je voudrais avoir un colonel comme vous. Le courage de Girardin gagna les ouvriers, et à force d’adresse et d’audace, sous l’œil même des gendarmes, ils parvinrent à imprimer les proclamations de Girardin à la presse à bras, et les nôtres à la brosse. Ils les emportaient, tout humides, et par petits paquets, sous leurs gilets.

Heureusement on était ivre. Les gendarmes faisaient boire les soldats, les ouvriers profitaient de cette gaîté pour travailler. Les gardes municipaux riaient, juraient, « faisaient des calembours, buvaient du vin de Champagne et du café » et disaient : C’est nous qui remplaçons les représentants ; nous avons vingt-cinq francs par jour. Toutes les presses de Paris étaient occupées ainsi militairement. Le coup d’État tenait tout. Ce crime maltraitait même les journaux qui le soutenaient. Aux bureaux du Moniteur parisien, les sergents de ville voulaient tirer sur quiconque entr’ouvrait une porte. M. Delamare, directeur de la Patrie, avait sur les bras quarante gardes municipaux et tremblait qu’ils ne brisassent ses presses. Il dit à l’un d’eux : Mais je suis avec vous ! – Le gendarme répondit : – Qu’est-ce que cela me fait ?

Dans la nuit du 3 au 4, vers trois heures du matin, toutes les imprimeries furent évacuées. Le capitaine dit à Serrière : – Nous avons ordre de nous concentrer dans nos quartiers. Et Serrière, en nous racontant le fait, ajouta : Il se prépare quelque chose.

J’avais, depuis la veille, des conversations pour le combat avec Georges Biscarrat, homme brave et probe, dont j’aurai occasion de reparler. Je lui avais donné rendez-vous au n° 19 de la rue Richelieu. De là, dans cette matinée du 4, quelques allées et venues du n° 15 où nous délibérions au n° 19 où je couchais.

A un certain moment, j’étais dans la rue. Je quittais cet honnête et courageux homme ; je vis venir à moi tout le contraire, M. Mérimée.

— Tiens ! me dit M. Mérimée, je vous cherchais.

Je lui répondis :

— J’espère que vous ne me trouverez pas.

Il me tendit la main, je lui tournai le dos.

Je ne l’ai plus revu. Je crois qu’il est mort.

Ce Mérimée un jour, vers 1847, me parlait de Morny, et nous avions eu ce dialogue. Mérimée disait : M. de Morny a un grand avenir. Et il m’avait demandé : – Le connaissez-vous ?

Et j’avais répondu :

— Ah ! il a un grand avenir ? Oui, je connais M. de Morny. Il a de l’esprit, il va beaucoup dans le monde, il fait des affaires industrielles, il a mis en train l’affaire de la Vieille-Montagne, les mines de zinc, les charbonnages de Liège. J’ai l’honneur de le connaître. C’est un escroc.

Il y avait entre Mérimée et moi cette nuance que je méprisais Morny et qu’il l’estimait.

Morny le lui rendait, et c’était juste.

J’attendis que Mérimée eût dépassé le coin de la rue. Quand il eut disparu, je rentrai au n° 15.

On avait des nouvelles de Canrobert. Le 2 au soir, il était allé voir Madame Le Flô, cette noble femme indignée. Le lendemain 3, il devait y avoir un bal chez Saint-Arnaud, au ministère de la guerre. Le général Le Flô et Madame Le Flô y étaient invités et devaient s’y rencontrer avec le général Canrobert. Mais ce n’est point de cette danse que lui parla Madame Le Flô. – Général, lui dit-elle, tous vos camarades sont arrêtés ; et c’est à cela que vous allez donner la main ! – Ce que je vais donner, dit Canrobert, c’est ma démission. Et il ajouta : – Vous pouvez le dire à Le Flô. Il était pâle et se promenait de long en large, très agité. – Votre démission, général ? – Oui, madame. – Est-ce sûr ? – Oui, madame, si pourtant il n’y a pas d’émeute… – Général Canrobert, s’écria Madame Le Flô, voilà un si qui me dit ce que vous allez faire.

Et pourtant Canrobert n’était, certes, point décidé encore. Le fond de Canrobert était l’incertitude. Pélissier, l’homme hargneux et bourru, disait : Fiez-vous donc aux noms des gens ! Je m’appelle Amable ; Randon [11] s’appelle César, et Canrobert s’appelle Certain !

VIII. Situation[modifier]

Quoique la tactique de combat du comité fût, j’en ai déjà dit les motifs, de ne point condenser la résistance dans une heure ni dans un lieu, mais de la répandre sur le plus grand nombre de jours possible, chacun de nous avait l’instinct, comme de leur côté les malfaiteurs de l’Elysée, que la journée serait décisive.

Le moment approchait où le coup d’État nous donnerait l’assaut de toutes parts et où nous aurions à soutenir le choc d’une armée entière. Le peuple, ce grand peuple révolutionnaire des faubourgs de Paris, abandonnerait-il ses représentants ? s’abandonnerait-il lui-même ? ou, réveillé et éclairé, se lèverait-il enfin ? Question de plus en plus poignante et que nous nous répétions avec anxiété.

Aucun indice sérieux du côté de la garde nationale. La proclamation éloquente, écrite chez Marie par Jules Favre et Alexandre Rey, et adressée en notre nom aux légions, n’avait pu être imprimée. Le projet d’Hetzel avait avorté. Versigny et Labrousse n’avaient pu le rejoindre, le lieu de rendez-vous choisi, l’angle du boulevard et de la rue Richelieu, ayant été constamment balayé par les charges de cavalerie. L’effort courageux du colonel Forestier sur la 6e légion, la tentative plus timide du lieutenant-colonel Hovyn sur la 5e, avaient échoué. Pourtant l’indignation de Paris se dessinait. La soirée avait été significative.

Hingray nous arriva dès le matin, portant sous son manteau une liasse d’exemplaires du décret de déchéance, réimprimé. Pour nous les apporter, il avait dix fois couru le risque d’être arrêté et fusillé. Nous fîmes immédiatement distribuer et afficher ces exemplaires. Cet affichage s’exécuta résolûment ; sur plusieurs points, nos affiches furent collées à côté des affiches du coup d’État qui portaient peine de mort contre quiconque placarderait les décrets émanés des représentants. Hingray nous annonça que nos proclamations et nos décrets avaient été autographiés et circulaient de main en main par milliers d’exemplaires. Il importait de continuer nos publications. Un imprimeur, ancien éditeur de plusieurs journaux démocratiques, M. Boulé, m’avait fait offrir ses services la veille au soir. J’avais pris, en juin 1848, la défense de son imprimerie, dévastée par les gardes nationaux. Je lui écrivis, je mis nos actes et nos décrets dans la lettre,. et le représentant Montagut se chargea de les lui porter. M. Boulé s’excusa ; ses presses avaient été envahies à minuit par les sergents de ville.

Par nos soins, et grâce au patriotique concours de plusieurs jeunes élèves en chimie et en pharmacie, on avait fabriqué de la poudre dans plusieurs quartiers. Sur un seul point, rue Jacob, on en avait fabriqué cent kilogrammes dans la nuit. Comme cette fabrication se faisait principalement sur la rive gauche et que le combat avait lieu sur la rive droite, il fallait faire passer les ponts à cette poudre. On s’y prenait comme on pouvait. Vers neuf heures, nous fûmes avertis que la police, informée, avait organisé une surveillance et qu’on fouillait les passants, particulièrement sur le Pont-Neuf.

Un certain plan stratégique se dessinait. Les dix ponts du centre étaient gardés militairement.

On arrêtait dans les rues les gens sur la mine. Un sergent de ville, à l’angle du Pont-au-Change, disait assez haut pour que les passants l’entendissent : Nous empoignons tous ceux qui n’ont point la barbe faite ou qui ont l’air de n’avoir pas dormi.

Quoi qu’il en fût, nous avions un peu de poudre ; le désarmement de la garde nationale dans plusieurs quartiers avait produit environ huit cents fusils, nos proclamations et nos décrets s’affichaient, notre voix arrivait au peuple, une certaine confiance naissait.

— Le flot monte ! le flot monte ! disait Edgar Quinet, qui était venu me serrer la main.

On nous annonçait que les écoles s’insurgeraient dans la journée et nous offriraient un asile au milieu d’elles. Jules Favre s’écriait avec joie :

— Demain nous daterons nos décrets du Panthéon.

Les symptômes de bon augure se multipliaient. Un vieux foyer d’insurrection, la rue Saint-André-des-Arts, s’agitait. L’association dite la Presse du travail donnait signe de vie. Quelques vaillants ouvriers, groupés autour d’un des leurs, Nétré, rue du Jardinet, n° 13, avaient presque organisé une petite imprimerie, dans une mansarde, à quelques pas d’une caserne de la gendarmerie mobile. Ils avaient passé la nuit, d’abord à rédiger, puis à imprimer un Manifeste aux Travailleurs, qui appelait le peuple aux armes. Ils étaient cinq hommes habiles et résolus ; ils s’étaient procuré du papier ; ils avaient des caractères tout neufs ; les uns mouillaient pendant que les autres composaient ; vers deux heures du matin, ils s’étaient mis à imprimer ; il ne fallait pas être entendus des voisins ; ils avaient réussi à étouffer les coups sourds du rouleau à l’encre alternant avec le bruit rapide du rouleau de laine. En quelques heures quinze cents exemplaires étaient tirés, et au point du jour ils étaient placardés au coin des rues. Un de ces travailleurs intrépides, leur chef, A. Desmoulins, de la forte race des hommes lettrés et combattants, était très découragé la veille ; à présent il espérait.

La veille il écrivait : « … Où sont les représentants ? Les communications sont coupées. On ne traverse plus les quais ni les boulevards. Il est devenu impossible de réunir l’Assemblée populaire. Le peuple manque de direction. De Flotte d’un côté, Victor Hugo d’un autre, Schœlcher ailleurs, poussent activement au combat, et vingt fois exposent leur vie ; mais nul ne les sent appuyés par un corps organisé ; et puis la tentative des royalistes du Xe arrondissement effraie ; on craint de les voir réapparaître à la fin. » Maintenant cet homme, si intelligent et si brave, reprenait confiance, et il écrivait : « Décidément, Louis-Napoléon a peur. Les rapports de police sont alarmants pour lui. La résistance des représentants républicains porte ses fruits. Paris s’arme. Certains corps semblent prêts à tourner. La gendarmerie mobile elle-même n’est pas sûre, et, ce matin, un bataillon tout entier a refusé de marcher. Le désordre se met dans les services. Deux batteries ont longtemps tiré l’une sur l’autre sans se reconnaître. On dirait que le coup d’État va manquer. »

Les symptômes, on le voit, s’amélioraient.

Maupas devenait-il insuffisant ? Avait-on recours à un plus habile ? Un fait semblait l’indiquer. La veille au soir, un homme de haute taille avait été vu, entre cinq et sept heures, se promenant devant le café de la place Saint-Michel ; il avait été rejoint par deux des commissaires de police qui avaient fait les arrestations du 2, et leur avait parlé longtemps. Cet homme était Carlier. Allait-il suppléer Maupas ?

Le représentant Labrousse, attablé au café, avait vu ce conciliabule.

Chacun des deux commissaires était suivi de cette espèce d’agent qu’on appelle le chien du commissaire.

En même temps, des avertissements étranges parvenaient au comité ; il nous était donné connaissance du billet que voici :

3 décembre.

« Mon cher Bocage,

»Aujourd’hui, à 6 heures, 25,000 francs ont été promis à celui qui arrêterait ou tuerait Hugo.

» Vous savez où il est. Que sous aucun prétexte il ne sorte.

» A vous,

»ALEX. DUMAS. »

Au dos : Bocage, 18, rue Cassette [12].

Il fallait songer aux moindres détails. Il y avait, dans les différents lieux de combat, une diversité de mots d’ordre qui pouvait entraîner des dangers. Nous avions donné pour mot d’ordre, la veille, le nom de Baudin. On avait, par imitation, pris pour mots d’ordre, dans plusieurs barricades, d’autres noms de représentants. Rue Rambuteau, le mot d’ordre était Eugène Sue et Michel (de Bourges) ; rue Beaubourg, Victor Hugo ; à la Chapelle Saint-Denis, Esquiros et de Flotte. Nous jugeâmes nécessaire de faire cesser cette confusion et de supprimer les noms propres toujours faciles à deviner. Le mot d’ordre convenu fut : Que fait Joseph ?

A tout moment des renseignements et des informations nous venaient, et de tous les côtés, que des barricades s’élevaient partout, et que la fusillade s’engageait dans les rues centrales. Michel (de Bourges) s’écria : – Faites quatre barricades en carré, et nous irons délibérer au milieu.

Nous eûmes des nouvelles du Mont Valérien. Deux prisonniers de plus. Rigal et Belle venaient d’y être écroués. Tous deux de la gauche. Le docteur Rigal était représentant de Gaillac, et Belle de Lavaur. Rigal était malade, on l’avait pris au lit. Dans la prison il gisait sur un grabat, et ne pouvait s’habiller. Son collègue Belle lui servait de valet de chambre.

Vers neuf heures, un ancien capitaine de la 8e légion de la garde nationale de 1848, nommé Jourdan, vint s’offrir à nous. C’était un homme hardi, un de ceux qui avaient exécuté, le 24 février au matin, le téméraire coup de main sur l’Hôtel de Ville. Nous le chargeâmes de recommencer ce coup de main et de l’étendre jusqu’à la préfecture de police. Il savait comment s’y prendre. Il nous annonça qu’il avait peu d’hommes, mais qu’il ferait occuper silencieusement dans la journée certaines maisons stratégiques du quai de Gesvres, du quai Le Peletier et de la rue de la Cité, et que, s’il arrivait que les gens du coup d’État, le combat du centre de Paris grandissant, fussent forcés de dégarnir de troupes l’Hôtel de Ville et la préfecture, l’attaque commencerait immédiatement sur ces deux points. Le capitaine Jourdan, disons-le tout de suite, fit ce qu’il nous avait promis ; malheureusement, comme nous l’apprîmes le soir, il commença peut-être un peu trop tôt. Ainsi qu’il l’avait prévu, il arriva un moment où la place de l’Hôtel de Ville fut presque vide de troupes, le général Herbillon ayant été obligé de la quitter avec la cavalerie pour aller prendre à revers les barricades du centre. L’attaque des républicains éclata à l’instant même, les coups de feu partirent des croisées du quai Le Peletier ; mais la gauche de la colonne était encore au pont d’Arcole, une ligne de tirailleurs avait été placée par un chef de bataillon nommé Larochette en avant de l’Hôtel de Ville, le 44e revint sur ses pas, et la tentative échoua.

Bastide arriva, avec Chaffour et Laissac.

— Bonnes nouvelles, nous dit-il, tout va bien. Sa figure grave, probe et froide, rayonnait d’une sorte de sérénité civique. Il revenait des barricades et allait y retourner. Il avait reçu deux balles dans son manteau. Je le pris à part, et je lui dis : – Vous y retournez ? – Oui. – Emmenez-moi avec vous. – Non, répondit-il. Vous êtes nécessaire ici. Aujourd’hui vous êtes général, moi, je suis soldat. – J’insistai vainement. Il persista à refuser, répétant toujours : – Le comité est notre centre, il ne doit pas se disperser. Votre devoir est de rester ici. D’ailleurs, ajouta-t-il, soyez tranquille. Vous courez ici encore plus de dangers que nous. Si l’on vous prend, on vous fusillera. – Eh bien, lui dis-je, le moment peut venir où notre devoir sera de nous mêler au combat. – Sans doute. Je repris : Vous qui êtes sur les barricades, vous serez meilleur juge que nous de ce moment-là. Donnez-moi votre parole d’honneur que vous ferez pour moi comme vous voudriez que je fisse pour vous, et que vous viendrez me chercher. – Je vous la donne, me dit-il ; et il me serra les deux mains dans les siennes.

Plus tard pourtant, peu d’instants après le départ de Bastide, quelle que fût ma confiance dans la loyale parole de ce courageux et généreux homme, je ne pus y tenir, et je profitai d’un intervalle de deux heures dont je pus disposer, pour aller voir par mes yeux ce qui se passait et de quelle façon la résistance se comportait.

Je pris une voiture place du Palais-Royal. J’expliquai au cocher qui j’étais, et que j’allais visiter et encourager les barricades ; que j’irais tantôt à pied, tantôt en voiture, et que je me confiais à lui. Je me nommai.

Le premier venu est presque toujours un honnête homme. Ce brave cocher me répondit : – Je sais où sont les barricades. Je vous conduirai où il faudra. Je vous attendrai où il faudra. Je vous mènerai et je vous ramènerai. Et si vous n’avez pas d’argent, ne me payez pas, je suis fier de ce que je fais.

Et je partis.

IX. La Porte Saint-Martin[modifier]

Les faits accomplis dans la matinée étaient déjà très sérieux.

— Cela prend, avait dit Bastide.

Le difficile, ce n’est pas d’incendier, c’est d’allumer.

Il était évident que Paris commençait à avoir de l’humeur. Paris ne se fâche pas à volonté. Il faut que ce soit sa fantaisie. Un volcan, cela a des nerfs. La colère venait lentement, mais venait. On voyait à l’horizon les premières rougeurs de l’éruption.

Pour l’Elysée comme pour nous, le moment critique approchait. Depuis la veille on se tâtait. Le coup d’État et la République allaient enfin se saisir corps à corps. Le comité avait beau vouloir enrayer, quelque chose d’irrésistible entraînait les derniers défenseurs de la liberté et les poussait vers l’action. La suprême bataille allait s’engager.

A Paris, quand de certaines heures ont sonné, quand apparaît la nécessité immédiate d’un progrès à accomplir ou d’un droit à venger, les insurrections gagnent rapidement toute la ville. Mais elles commencent toujours par quelqu’un. Paris, pour sa vaste tâche historique, se compose de deux personnages révolutionnaires, la bourgeoisie et le peuple. Et à ces deux combattants correspondent deux lieux de combat : la Porte Saint-Martin, quand c’est la bourgeoisie qui se révolte ; la Bastille, quand c’est le peuple. L’œil de l’homme politique doit toujours être fixé sur ces deux points. Ce sont là, dans la grande histoire contemporaine, deux places célèbres où il semble qu’il y ait toujours un peu de la cendre chaude des révolutions.

Qu’un vent d’en haut souffle, cette cendre ardente se disperse et remplit la ville d’étincelles.

Cette fois, nous en avons indiqué les causes, le redoutable faubourg Antoine dormait, et, on l’a vu, rien n’avait pu le réveiller. Un parc d’artillerie tout entier campait, mèches allumées, autour de la colonne de Juillet, énorme sourde-muette de la Bastille. Ce haut pilier révolutionnaire, ce témoin silencieux des grandes choses du passé, semblait avoir tout oublié. Chose triste à dire, les pavés qui avaient vu le 14 juillet ne se soulevèrent pas sous les roues des canons du 2 décembre. Ce ne fut donc pas la Bastille qui commença, ce fut la Porte Saint-Martin.

Dès huit heures du matin, les rues Saint-Denis et Saint-Martin d’un bout à l’autre étaient en rumeur ; des courants de passants indignés les descendaient et les remontaient. On y déchirait les affiches du coup d’État ; on y placardait nos proclamations ; des groupes au coin de toutes les rues adjacentes commentaient le décret de mise hors la loi rendu par les membres de la gauche restés libres ; on s’arrachait les exemplaires. Des hommes montés sur les bornes lisaient à haute voix les noms des cent vingt signataires, et, plus encore que la veille, chaque nom significatif ou célèbre était couvert d’applaudissements.

La foule augmentait à chaque instant, et la colère. La rue Saint-Denis tout entière présentait cet aspect étrange que donnent à une rue toutes les portes et toutes les fenêtres fermées et tous les habitants dehors. Regardez les maisons, c’est la mort ; regardez la rue, c’est la tempête.

Une cinquantaine d’hommes résolus sortit tout à coup d’une ruelle latérale et se mit à parcourir la rue en criant : Aux armes ! vivent les représentants de la gauche ! vive la Constitution ! Le désarmement des gardes nationaux commença. Il se fit plus facilement que la veille. En moins d’une heure on eut cent cinquante fusils.

La rue cependant se couvrait de barricades.

X. Ma visite aux barricades[modifier]

Mon cocher me déposa à la pointe Saint-Eustache et me dit : – Vous voilà dans le guêpier.

Il ajouta : – Je vous attendrai rue de la Vrillière, près de la place des Victoires. Prenez votre temps.

Je me mis à marcher de barricade en barricade.

Dans la première je rencontrai de Flotte qui s’offrit à me servir de guide. Pas d’homme plus déterminé que de Flotte. J’acceptai, il me mena partout où ma présence pouvait être utile.

Chemin faisant, il me rendit compte des mesures prises par lui pour imprimer nos proclamations ; l’imprimerie Boulé faisant défaut, il s’était adressé à une presse lithographique, rue Bergère, n° 30, et, au péril de leur vie, deux hommes vaillants avaient imprimé cinq cents exemplaires de nos décrets. Ces deux braves ouvriers se nommaient, l’un Rubens, l’autre Achille Poincelot.

Tout en marchant, j’écrivais des notes au crayon (avec le crayon de Baudin que j’avais sur moi) ; j’enregistrais les faits pêle-mêle ; je reproduis ici cette page. Ces choses vivantes sont utiles pour l’histoire. Le coup d’État est là, comme sanglant.

« – Matinée du 4. On dirait le combat suspendu. Va-t-il reprendre ? Barricades visitées par moi : Une à la pointe Saint-Eustache. Une à la Halle aux huîtres. Une rue Mauconseil. Une rue Tiquetonne. Une rue Mandar (Rocher de Cancale). Une barrant la rue du Cadran et la rue Montorgueil. Quatre fermant le Petit-Carreau. Commencement d’une entre la rue des Deux-Portes et la rue Saint-Sauveur. Une au bout de la rue Saint-Sauveur, barrant la rue Saint-Denis. Une, la plus grande, barrant la rue Saint-Denis à la hauteur de la rue Guérin-Boisseau. Une barrant la rue Grenéta. Une plus avant dans la rue Grenéta barrant la rue Bourg-l’Abbé (au centre une voiture de farine renversée ; bonne barricade). Rue Saint-Denis, une barrant la rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur. Une barrant la rue du Grand-Hurleur, avec les quatre coins barricadés. Cette barricade a déjà été attaquée ce matin. Un combattant, Massonnet, fabricant de peignes, rue Saint-Denis, 154, a reçu une balle dans son paletot ; Dupapet, dit l’homme à la longue barbe, est resté le dernier sur la crête de la barricade. On l’a entendu crier aux officiers commandant l’attaque : Vous êtes des traîtres ! On le croit fusillé. – La troupe s’est retirée, chose étrange, sans démolir la barricade. – On construit une barricade rue du Renard. – Quelques gardes nationaux en uniforme la regardent construire, mais n’y travaillent pas. Un d’eux me dit : Nous ne sommes pas contre vous, vous êtes avec le droit. – Ils ajoutent qu’il y a douze ou quinze barricades rue Rambuteau. – Ce matin au point du jour on a tiré le canon, ferme, me dit l’un d’eux, rue Bourbon-Villeneuve. – Je vais visiter une fabrique de poudre improvisée par Leguevel chez un pharmacien vis-à-vis la rue Guérin-Boisseau.

» On construit les barricades à l’amiable, sans fâcher personne. On fait ce qu’on peut pour ne pas froisser le voisinage. Les combattants de la barricade Bourg-l’Abbé sont les pieds dans la boue à cause de la pluie. C’est un cloaque. Ils hésitent à demander une botte de paille. Ils se couchent dans l’eau ou sur les pavés.

» J’ai vu là un jeune homme malade sorti de son lit avec la fièvre. Il m’a dit : – Je m’y ferai tuer. (Il l’a fait.)

» Rue Bourbon-Villeneuve on n’a pas même demandé « aux bourgeois » un matelas, quoique, la barricade étant canonnée, on en eût besoin pour amortir les boulets.

» Les soldats font mal les barricades, parce qu’ils les font bien. Une barricade doit être branlante ; bien bâtie, elle ne vaut rien ; il faut que les pavés manquent d’aplomb, « afin qu’ils s’éboulent sur les troupiers, me dit un gamin, et qu’ils leur cassent les pattes ». L’entorse fait partie de la barricade.

» Jeanty Sarre est le chef de tout un groupe de barricades. Il me présente son second, Charpentier, homme de trente-six ans, lettré et savant. Charpentier s’occupe d’expériences ayant pour but de remplacer le charbon et le bois par le gaz dans la cuisson de la porcelaine, et il me demande la permission de me lire « un de ces jours » une tragédie. Je lui dis : Nous en faisons une. »Jeanty Sarre gronde Charpentier ; les munitions manquent. Jeanty Sarre ayant chez lui, rue Saint-Honoré, une livre de poudre de chasse et vingt cartouches de guerre, a envoyé Charpentier les chercher. Charpentier y est allé, a rapporté la poudre de chasse et les cartouches, mais les a distribuées aux combattants des barricades qu’il a rencontrées chemin faisant. – Ils étaient comme des affamés, dit-il. Charpentier n’a de sa vie touché une arme à feu. Jeanty Sarre lui montre à charger un fusil.

» On mange chez le marchand de vin du coin et l’on s’y chauffe. Il fait très froid. Le marchand de vin dit : – Ceux qui ont faim, allez manger. Un combattant lui a demandé : – Qui est-ce qui paiera ? – La mort, a-t-il répondu. Et en effet, quelques heures après, il a reçu dix-sept coups de bayonnette.

» On n’a pas brisé les conduits de gaz, toujours « pour ne pas faire trop de dégât ». On s’est borné à prendre aux portiers du gaz leur clef et aux allumeurs leur perche à ouvrir les tuyaux. De cette façon on est maître d’allumer ou d’éteindre.

» Ce groupe de barricades est fort et jouera un rôle.

» J’ai espéré un moment qu’on l’attaquerait pendant que j’y étais. Le clairon s’est approché, puis s’est éloigné. Et Jeanty Sarre vient de me dire : – Ce sera pour ce soir.

» Son intention est d’éteindre le gaz rue du Petit-Carreau et dans toutes les rues voisines, et de ne laisser qu’un bec allumé rue du Cadran. Il a mis des sentinelles jusqu’au coin de la rue Saint-Denis ; il y a là un côté ouvert, sans barricades, mais peu accessible à la troupe, à cause de l’exiguïté des rues, on n’y peut entrer qu’un à un ; donc peu de danger, utilité des rues étroites ; la troupe « ne vaut rien qu’en bloc », le soldat n’aime pas l’action éparse ; en guerre, se toucher les coudes, c’est la moitié de la bravoure. Jeanty Sarre a un oncle réactionnaire qu’il ne voit pas et qui demeure tout près rue du Petit-Carreau, n° 1. – Quelle peur nous lui ferons tout à l’heure ! m’a dit Jeanty Sarre en riant. Ce matin Jeanty Sarre a inspecté la barricade Montorgueil. Il n’y avait qu’un homme, qui était ivre, et qui lui a mis le canon de son fusil sur la poitrine en disant : – On ne passe pas. – Jeanty Sarre l’a désarmé.

» Je vais rue Pagevin. Il y a là, à l’angle de la place des Victoires, une barricade très bien faite. Dans la barricade d’à côté, rue Jean-Jacques-Rousseau, la troupe ce matin n’a pas fait de prisonniers. Les soldats ont tout tué. Il y a des cadavres jusque sur la place des Victoires. La barricade Pagevin s’est maintenue. Ils sont là cinquante, bien armés. J’y entre. – Tout va bien ? – Oui. – Courage ! – Je serre toutes ces mains vaillantes. On me fait un rapport. On a vu un garde municipal écraser la tête d’un mourant à coups de crosse. Une jeune fille, jolie, voulant rentrer chez elle, s’est réfugiée dans la barricade. Elle y est restée une heure, « épouvantée ». Quand le danger a été passé, le chef de la barricade l’a fait reconduire chez elle « par le plus âgé de ses hommes ».

» Comme j’allais sortir de la barricade Pagevin, on m’a amené un prisonnier, « un mouchard », disait-on. Il s’attendait à être fusillé. Je l’ai fait mettre en liberté. »

Bancel était dans cette barricade de la rue Pagevin. Nous nous serrâmes la main.

Il me demanda :

— Vaincrons-nous ?

— Oui, lui répondis-je.

Nous en étions presque à ne plus douter.

De Flotte et lui voulurent m’accompagner, craignant que je ne fusse arrêté par un bataillon qui gardait la Banque.

Le temps était brumeux et froid, presque ténébreux.

Cette obscurité nous cachait et nous aidait. Le brouillard était pour nous.

Comme nous touchions au coin de la rue de la Vrillière, un groupe à cheval passa.

C’étaient quelques officiers, précédés d’un homme qui semblait militaire, mais qui n’était pas en uniforme. Il portait un caban à capuchon.

De Flotte me poussa le coude, et me dit à demi-voix :

— Connaissez-vous Fialin ?

Je répondis :

— Non.

— L’avez-vous-vu ?

— Non.

— Voulez-vous le voir ?

— Non.

— Regardez-le.

Je regardai.

Cet homme en effet passait devant nous. C’était lui qui précédait le groupe d’officiers. Il sortait de la Banque. Etait-il venu y faire un nouvel emprunt forcé ? Les gens qui étaient sur les portes le considéraient avec curiosité et sans colère. Toute sa personne était insolente. Il se tournait de temps en temps pour dire un mot à l’un de ceux qui le suivaient. Cette petite cavalerie piaffait dans la brume et dans la boue. Fialin avait l’air arrogant d’un homme qui caracole devant un crime. Il regardait les passants d’une façon altière. Son cheval était très beau, et, pauvre bête, semblait très fier. Fialin souriait. Il avait à la main la cravache que sa figure méritait.

Il passa. Je n’ai vu cet homme que cette fois.

De Flotte et Bancel ne me quittèrent que lorsqu’ils m’eurent vu remonter dans mon fiacre. Mon brave cocher m’attendait rue de la Vrillière. Il me ramena au numéro 15 de la rue Richelieu.

XI. La Barricade de la rue Meslay[modifier]

La première barricade de la rue Saint-Martin fut construite à la hauteur de la rue Meslay. On renversa une grande charrette, on la coucha en travers de la rue et l’on dépava la chaussée ; quelques dalles de trottoirs même furent arrachées. Cette barricade, tête de défense de toute la rue insurgée, ne pouvait être qu’un obstacle momentané. Nulle part les pavés n’y dépassaient la hauteur d’homme. Sur tout un grand tiers de la barricade, ils ne montaient pas au-dessus du genou. – Cela sera toujours bon pour s’y faire tuer, disait un gamin qui y roulait force pavés. Une centaine de combattants prirent position derrière. Vers neuf heures les mouvements de troupes annoncèrent l’attaque. Les têtes de la colonne de la brigade Marulaz occupèrent l’angle de la rue du côté du boulevard. Une pièce de canon enfilant toute la rue fut mise en batterie devant la Porte Saint-Martin. On s’observa quelque temps des deux parts dans ce silence bourru qui précède le choc, la troupe regardant la barricade hérissée de fusils, la barricade regardant le canon béant. Bientôt l’ordre de l’attaque générale fut donné. Le feu commença. Le premier boulet passa par-dessus la barricade et frappa en pleine poitrine, à vingt pas en arrière, une femme qui passait. Elle tomba éventrée. Le feu devint vif, sans endommager beaucoup la barricade. La pièce était trop près, les boulets portaient trop haut. Les combattants, qui n’avaient pas encore perdu un homme, recevaient chaque boulet au cri de : Vive la République ! mais sans tirer. Ils avaient peu de cartouches et ils les ménageaient. Tout à coup le 49e régiment déboucha en colonne serrée.

La barricade fit feu.

La fumée emplit la rue ; quand elle se dissipa, on vit une dizaine d’hommes sur le pavé et les soldats se repliant en désordre le long des maisons. Le chef de la barricade, qui était Jeanty Sarre, cria : Ils lâchent pied. Arrêtez le feu ! ne perdons pas une balle.

La rue resta quelque temps déserte. Le feu de la pièce recommença. Un boulet arrivait de deux en deux minutes, mais portait toujours mal. Un homme qui avait un fusil de chasse s’approcha du chef de la barricade et lui dit : – Démontons la pièce. Tuons les canonniers. – Pourquoi ? dit le chef en souriant. Ils ne nous font pas de mal, ne leur en faisons pas.

Cependant on entendait distinctement le clairon au delà du massif de maisons qui masquait les troupes échelonnées sur le carré Saint-Martin, et il était visible qu’une deuxième attaque se préparait.

Cette attaque serait nécessairement ardente, acharnée, opiniâtre.

Il était également évident que, cette barricade enlevée, la rue entière serait balayée. Les autres barricades étaient plus faibles encore que la première et encore moins défendues. Les bourgeois avaient donné leurs fusils et étaient rentrés dans leurs maisons. Ils prêtaient leur rue, voila tout.

Il fallait donc tenir dans la barricade de tête le plus longtemps possible. Mais que faire et comment résister ? On avait à peine deux coups à tirer par homme.

Un ravitaillement inattendu leur vint.

Un jeune homme – je puis le nommer, il est mort [13], – Pierre Tissié, qui était un ouvrier et qui était aussi un poète, avait travaillé une partie de la matinée à la barricade, et, au moment où le feu commençait, il s’en était allé, alléguant pour motif qu’on ne lui donnait pas de fusil. On avait dit dans la barricade : En voilà un qui a peur.

Pierre Tissié n’avait pas peur, on le vit plus tard.

Il quitta la barricade.

Pierre Tissié n’avait sur lui que son couteau, qui était un couteau catalan ; il l’ouvrit à tout hasard, le tint à la main, et s’en alla devant lui.

Comme il sortait de la rue Saint-Sauveur, il vit, au coin d’une petite rue déserte dont toutes les fenêtres étaient fermées, un soldat de la ligne en vedette, posté là sans doute par quelque grand’garde peu éloignée.

Ce soldat se tenait en arrêt, le fusil haut, prêt à tirer.

Il entendit le pas de Pierre Tissié et cria :

— Qui vive ?

— La mort ! répondit Pierre Tissié.

Le soldat tira, et manqua Pierre Tissié, qui sauta sur lui et l’abattit d’un coup de couteau.

Le soldat s’affaissa et rendit le sang par la bouche.

— Je ne savais pas si bien dire, murmura Pierre Tissié.

Et il ajouta : – A l’ambulance !

Il chargea le soldat sur son dos, ramassa le fusil qui était tombé à terre, et revint à la barricade.

— J’apporte un blessé, dit-il.

— Un mort, lui cria-t-on.

En effet, le soldat venait d’expirer.

— Infâme Bonaparte ! dit Tissié. Pauvre pioupiou ! C’est égal, j’ai un fusil.

On vida le sac et la giberne du soldat. On se partagea les cartouches. Il y en avait cent cinquante. Il y avait aussi deux pièces d’or de dix francs, paie des deux journées depuis le 2 décembre. On les jeta sur le pavé. Personne n’en voulut.

On se distribua les cartouches aux cris de : Vive la République !

Cependant les assaillants avaient mis en batterie un obusier à côté du canon.

La distribution des cartouches était à peine finie que l’infanterie parut et se rua sur la barricade à la bayonnette. Ce deuxième assaut, comme on l’avait prévu, fut âpre et rude. On le repoussa. Deux fois l’infanterie revint à la charge, deux fois elle recula, laissant la rue jonchée de morts. Dans l’intervalle des assauts, un obus avait troué et démantelé la barricade, et le canon tirait à mitraille.

La situation était désespérée ; les cartouches étaient épuisées. Quelques-uns commencèrent à jeter leurs fusils et à s’en aller. Pour s’échapper, il n’y avait que la rue Saint-Sauveur, et, pour atteindre le coin de la rue Saint-Sauveur, il fallait franchir la partie basse de la barricade qui laissait presque tout l’homme à découvert. Les biscayens et les balles pleuvaient là. Trois ou quatre y furent tués, dont un, comme Baudin, d’une balle dans l’œil. Le chef de la barricade s’aperçut tout à coup qu’il était seul avec Pierre Tissié et un enfant de quatorze ans, le même qui avait tant roulé de pavés. Une troisième attaque s’annonçait, et les soldats commençaient à s’avancer le long des maisons.

— Allons-nous-en, dit le chef de la barricade.

— Je reste, dit Pierre Tissié.

— Et moi aussi, dit l’enfant.

Et l’enfant ajouta :

— Je n’ai ni père ni mère. Autant ça qu’autre chose.

Le chef lâcha son dernier coup de fusil, et se retira comme les autres par la partie basse de la barricade. Une décharge fit tomber son chapeau. Il se baissa et le ramassa. Les soldats n’étaient plus qu’à vingt-cinq pas. Il cria aux deux qui restaient : – Venez !

— Non, dit Pierre Tissié.

— Non, dit l’enfant.

Quelques instants après, les soldats escaladaient la barricade, déjà à demi écroulée.

Pierre Tissié et l’enfant furent tués à coups de bayonnette.

On abandonna dans cette barricade une vingtaine de fusils.

XII. La Barricade de la mairie du Ve arrondissement[modifier]

Les gardes nationaux en uniforme remplissaient la cour de la mairie du Ve arrondissement. Il en survenait à chaque instant. Un ancien tambour de la garde mobile avait pris une caisse dans une salle basse à côté du corps de garde et s’était mis à battre le rappel dans les rues environnantes. Vers neuf heures un groupe de quatorze ou quinze jeunes gens, la plupart en blouse blanche, entra dans la mairie en criant : Vive la République ! Ils étaient armés de fusils. La garde nationale les accueillit par les cris : A bas Louis Bonaparte ! On fraternisa dans la cour. Tout à coup un mouvement se fit. C’étaient les représentants Doutre et Pelletier qui arrivaient.

— Que faut-il faire ? cria la foule.

— Des barricades, dit Pelletier.

On se mit à dépaver.

Une grosse charrette chargée de sacs de farine descendait du faubourg et passait devant la porte de la mairie. On détela les chevaux que le charretier emmena, et l’on tourna la charrette, sans la renverser, en travers de la large chaussée du faubourg. La barricade fut complétée en un instant. Un camion survint. On le prit et on le dressa contre les roues de la charrette, comme on pose un paravent devant une cheminée.

Le reste était futailles et pavés. Grâce au chariot de farine, la barricade était haute et montait jusqu’au premier étage des maisons. Elle coupait le faubourg à l’angle même de la petite rue Saint-Jean. On avait ménagé à la barricade une gorge étroite sur le coin de rue.

— Une barricade ne suffit pas, dit Doutre, il faut placer la mairie entre deux barrages pour pouvoir se défendre des deux côtés à la fois.

On construisit une autre barricade tournée vers le haut du faubourg. Celle-ci, basse et faible, faite seulement de planches et de pavés. Cent pas environ séparaient les deux barricades. Il y avait trois cents hommes dans cet espace. Cent seulement avaient des fusils. La plupart n’avaient qu’une cartouche.

La fusillade commença vers dix heures. Deux compagnies de ligne parurent et firent quelques feux de peloton. C’était une fausse attaque. La barricade riposta et eut le tort d’épuiser étourdiment ses munitions. La ligne se retira. Alors l’attaque véritable se fit, les chasseurs de Vincennes débouchèrent du coin du boulevard.

Ils se mirent, selon la tactique africaine, à ramper le long des murs, puis ils prirent leur course et se lancèrent sur la barricade.

Plus de munitions dans la barricade. Pas de quartier à attendre.

Ceux qui n’avaient plus ni poudre ni balles jetèrent leurs fusils. Quelques-uns voulurent reprendre position dans la mairie, mais il était impossible de s’y défendre, elle était ouverte et dominée de toutes parts ; ils escaladèrent les murs et se dispersèrent dans les maisons voisines ; d’autres s’échappèrent par la gorge de la barricade qui donnait sur la rue Saint-Jean ; la plupart des combattants gagnèrent le revers de la barricade opposée, et ceux qui avaient encore une cartouche firent du haut des pavés une dernière décharge sur les assaillants. Puis ils attendirent la mort. On les tua tous.

Un de ceux qui parvinrent à se glisser dans la rue Saint-Jean, où du reste ils essuyèrent un feu de peloton des assaillants, était M. H. Coste, rédacteur de l’Evènement et de l’Avènement du Peuple.

M. Coste avait été capitaine dans la garde mobile. A un coude que fait la rue et qui le mit hors de la portée des balles, M. Coste aperçut devant lui l’ancien tambour de la garde mobile qui s’était échappé comme lui par la rue Saint-Jean et qui profitait de la solitude de la rue pour se débarrasser de sa caisse.

— Garde ta caisse, lui cria-t-il.

— Pourquoi faire ?

— Pour battre le rappel.

— Où ?

— A Batignolles.

— Je la garde, dit le tambour.

Ces deux hommes sortaient de la mort et consentaient immédiatement à y rentrer.

Mais comment traverser tout Paris avec cette caisse ? La première patrouille qui les rencontrerait les fusillerait. Un portier d’une maison voisine qui vit leur embarras leur donna une serpillière. Ils en enveloppèrent la caisse, et gagnèrent Batignolles par les rues désertes qui avoisinent le mur de ronde.

XIII. La Barricade de la rue Thévenot[modifier]

Georges Biscarrat était l’homme qui avait donné le signal de la huée rue de l’Echelle.

Je connaissais Georges Biscarrat depuis juin 1848. Il avait été de cette insurrection funeste. J’avais eu occasion de ne pas lui être inutile. Il était pris, il était à genoux pour être fusillé, j’étais intervenu, et je l’avais sauvé, lui et quelques autres, M. D. D. B., et ce vaillant architecte Rolland qui, plus tard, proscrit, restaura avec talent le palais de justice de Bruxelles.

Cela se passa le 24 juin 1848, dans le sous-sol du n° 93 du boulevard Beaumarchais, maison alors en construction.

Georges Biscarrat s’attacha à moi. Il se trouva qu’il était le neveu d’un des vieux et bons amis de mon enfance, Félix Biscarrat, mort en 1828. Georges Biscarrat venait me voir de temps en temps, et, dans les occasions, il me consultait ou me renseignait.

Voulant le préserver des entraînements malsains, je lui avais donné, et il avait accepté de moi, cette règle de conduite : Jamais d’insurrection que pour le devoir et pour le droit.

Qu’était-ce que la huée de la rue de l’Echelle ? Racontons l’incident.

Le 2 décembre, Bonaparte avait fait un essai de sortie. Il avait risqué d’aller regarder Paris. Paris n’aime pas à être regardé par de certains yeux. Cela lui semble insultant, et il est plus irrité d’une insulte que d’une blessure. Il subit l’assassinat, non le clignement de paupières de l’assassin. Mal en prit à Louis Bonaparte.

A neuf heures du matin, au moment où la garnison de Courbevoie descendait sur Paris, les affiches du coup d’État étant encore fraîches sur les murs, Louis Bonaparte était sorti de l’Elysée, avait traversé la place de la Concorde, le jardin des Tuileries, puis la cour grillée du Carrousel, et on l’avait vu sortir par le guichet de la rue de l’Echelle. Il y eut tout de suite foule. Louis Bonaparte était en habit de général ; son oncle, l’ancien roi Jérôme, l’accompagnait, et Flahaut, qui se tenait en arrière. Jérôme avait le grand uniforme de maréchal de France avec le chapeau a plume blanche ; le cheval de Louis Bonaparte dépassait de la tête le cheval de Jérôme. Louis Bonaparte était morne, Jérôme attentif, Flahaut épanoui. Flahaut avait son chapeau de travers. Il y avait une grosse escorte de lanciers. Edgar Ney suivait. Bonaparte comptait aller jusqu’à l’Hôtel de Ville. Georges Biscarrat était là. La rue était dépavée, on macadamisait, il monta sur un tas de pierres et jeta ce cri : A bas le dictateur ! A bas les prétoriens ! Les soldats le regardèrent d’un air stupide, et la foule d’un air étonné. Georges Biscarrat (c’est lui qui me l’a dit) sentit que son cri était trop littéraire et qu’on ne comprenait pas, et il cria : A bas Bonaparte ! A bas les lanciers !

La huée fut électrique. – A bas Bonaparte ! A bas les lanciers ! – cria le peuple, et toute la rue devint violente et orageuse. A bas Bonaparte ! La clameur ressemblait à une exécution commençante, Bonaparte fit un brusque mouvement à droite, tourna bride, et rentra dans la cour du Louvre.

Georges Biscarrat sentit le besoin de compléter la huée par une barricade.

Il dit au libraire Benoist Mouilhe, qui venait d’entr’ouvrir sa boutique : Crier c’est bien, agir c’est mieux. Il rentra chez lui rue du Vert-Bois, mit une blouse, prit une casquette, et descendit vers les rues sombres. Avant la fin du jour il s’était entendu avec quatre associations, les gaziers, les formiers, les châliers et les chapeliers.

Ainsi se passa pour lui la journée du 2.

La journée du 3 s’écoula en allées et venues « à peu près perdues », disait Biscarrat à Versigny. Et il ajoutait : Pourtant j’ai obtenu ceci, qu’on déchirerait partout les affiches du coup d’État ; si bien que pour en rendre l’arrachement plus difficile, la police a fini par les placarder dans les vespasiennes, elles sont à leur place.

Le jeudi 4, de grand matin, Georges Biscarrat alla chez Ledouble, restaurateur, où mangeaient habituellement quatre représentants du peuple, Brives, Berthelon, Antoine Bard et Viguier, surnommé le père Viguier. Tous les quatre y étaient. Viguier racontait ce que nous avions fait la veille, et était de mon avis : brusquer le dénoûment, culbuter le crime dans son propre gouffre. Biscarrat survint. Les représentants ne le connaissaient pas et le regardèrent. – Qui êtes-vous ? demanda l’un d’eux. Avant qu’il eût répondu, le docteur Petit entra, déplia un papier, et dit : – Quelqu’un ici connaît-il l’écriture de Victor Hugo ? – Moi, dit Biscarrat. Il examina le papier. C’était ma proclamation à l’armée. – Il faut imprimer cela, dit Petit. – Je m’en charge, dit Biscarrat. Antoine Bard lui demanda : – Vous connaissez Victor Hugo ? – Il m’a sauve la vie, répondit Biscarrat. Les représentants lui serrèrent la main.

Guilgot arriva. Puis Versigny. Versigny connaissait Biscarrat ; il l’avait vu chez moi. Versigny dit : – Défiez-vous. Il y a, là dehors, à la porte, un homme. – C’est un châlier, dit Biscarrat. Il est avec moi, il me suit. – Mais, reprit Versigny, il a une blouse, et sous cette blouse, un mouchoir. Il a l’air de cacher cela, et dans ce mouchoir il y a quelque chose. – Des dragées, dit Biscarrat.

C’étaient des cartouches.

Versigny et Biscarrat allèrent au Siècle ; il y avait au Siècle trente ouvriers qui tous, au risque d’être fusillés, s’offrirent à imprimer ma proclamation. Biscarrat la leur laissa, et dit à Versigny : A présent il me faut ma barricade.

Le châlier marchait derrière eux. Versigny et Biscarrat se dirigèrent vers le haut du quartier Saint-Denis. En approchant de la porte Saint-Denis, on entendait un grand murmure. Biscarrat riait et disait à Versigny : Saint-Denis se fâche. Cela va. Biscarrat, chemin faisant, recruta quarante combattants, parmi lesquels Moulins, chef de l’association des corroyeurs. Chapuis, sergent-major de la garde nationale, leur apporta quatre fusils et dix sabres. – Vous savez où il y en a d’autres ? demanda Biscarrat. – Oui. Aux Bains Saint-Sauveur. – Ils y allèrent et y trouvèrent quarante fusils. On leur donna des sabres et des gibernes. Des « messieurs » bien mis vinrent portant des boîtes de fer-blanc où il y avait de la poudre et des balles. Des femmes, vaillamment joyeuses, firent des cartouches. A la première porte touchant la rue du Hasard-Saint-Sauveur ils prirent dans une grande cour de serrurier des barres de fer et des marteaux. Ayant les armes, on eut les hommes. Ils furent tout de suite cent. On se mit à dépaver. Il était dix heures et demie. Vite ! vite ! criait Georges Biscarrat. La barricade de mes rêves ! – C’était rue Thévenot. Le barrage fut fait, haut et terrible. Abrégeons. A onze heures, Georges Biscarrat avait achevé sa barricade. A midi, il y fut tué.

XIV. Ossian et Scipion[modifier]

Les arrestations se multipliaient.

Vers midi, un commissaire de police, nommé Boudrot, se présenta au divan de la rue Le Peletier. Il était accompagné de l’agent Delahodde. Delahodde était cet écrivain socialiste traître qui, démasqué, avait dû passer de la police secrète dans la police publique. Je le connaissais, je note ce détail ; en 1832, il était maître d’études dans l’école où allaient mes deux fils, enfants, et il m’avait adressé des vers. En même temps il m’espionnait. Le divan Le Peletier était le lieu de réunion de beaucoup de journalistes républicains. Delahodde les connaissait tous. Un détachement de garde républicaine occupa les issues du café. Alors se fit l’inspection de tous les habitués, Delahodde marchant devant et le commissaire derrière. Deux gardes municipaux suivaient. De temps en temps Delahodde se retournait, et disait : Empoignez celui-ci. Ainsi furent arrêtés une vingtaine d’écrivains, parmi lesquels Hennett de Kesler [14]. Kesler était la veille à la barricade Saint-Antoine. Kesler dit à Delahodde : – Vous êtes un misérable. – Et vous un ingrat, dit Delahodde. Je vous sauve la vie. Parole singulière, car il est difficile de croire que Delahodde fût dans le secret de ce qui allait se passer dans cette fatale journée du 4.

Au siège du comité, on nous transmettait de toutes parts des indices encourageants. Testelin, représentant de Lille, n’est pas seulement un homme savant, c’est un homme vaillant. Le 3 au matin, il était arrivé peu de temps après moi à la barricade Saint-Antoine, où Baudin venait d’être tué. Tout était fini de ce côté-là. Testelin était accompagné de Charles Gambon [15], autre homme intrépide. Les deux représentants errèrent dans les rues agitées et profondes, peu suivis, point compris ; cherchant une fermentation d’insurgés, et ne trouvant qu’un fourmillement de curieux. Testelin pourtant, venu au comité, nous fit part de ceci : Au coin d’une rue du faubourg Saint-Antoine, Gambon et lui avaient aperçu un rassemblement. Ils y étaient allés. Ce rassemblement lisait une affiche placardée au mur. C’était un appel aux armes signé Victor Hugo. Testelin demanda à Gambon : – Avez-vous un crayon ? – Oui, dit Gambon. – Testelin prit le crayon, s’approcha de l’affiche, et écrivit son nom au-dessous du mien, puis il rendit le crayon à Gambon qui, à son tour, écrivit son nom au-dessous du nom de Testelin. Alors la foule cria : Bravo ! ce sont des bons ! Criez : Vive la République ! dit Testelin. Tous crièrent : Vive la République ! Et du haut des fenêtres ouvertes, ajouta Gambon, les femmes battaient des mains.

— Les petites mains des femmes applaudissant, c’est bon signe, dit Michel (de Bourges).

Comme on l’a vu, et nous ne saurions trop y insister, ce que voulait le comité de résistance, c’était d’empêcher le plus possible l’effusion du sang. Construire des barricades, les laisser détruire et les recommencer sur d’autres points, éviter l’armée et la fatiguer, faire dans Paris la guerre du désert, reculer toujours, ne céder jamais, prendre le temps pour auxiliaire, ajouter les journées aux journées ; d’une part, laisser au peuple le temps de comprendre et de se lever, d’autre part, vaincre le coup d’État par la lassitude de l’armée ; tel était le plan débattu et adopté.

L’ordre était donc donné de peu défendre les barricades.

Nous disions sous toutes les formes aux combattants :

— Versez le moins de sang possible ! épargnez le sang des soldats et ménagez le vôtre.

Cependant, une fois la lutte engagée, à de certaines heures vives du combat, il devint impossible sur quelques points de modérer les courages. Plusieurs barricades furent opiniâtrement défendues, notamment rue Rambuteau, rue Montorgueil et rue Neuve-Saint-Eustache.

Ces barricades eurent de courageux chefs.

Notons ici, pour l’histoire, quelques-uns de ces vaillants hommes, silhouettes combattantes, apparues et disparues dans la fumée du combat, Radoux, architecte, Deluc, Mallarmet, Félix Bony, Luneau, ancien capitaine de la garde républicaine, Camille Berru, rédacteur de l’Avènement, gai, cordial et intrépide, et ce jeune Eugène Millelot, qui devait, à Cayenne, condamné à recevoir deux cents coups de corde, expirer au vingt-troisième coup sous les yeux de son père et de son frère, proscrits et déportés comme lui.

La barricade de la rue Aumaire fut de celles qu’on n’emporta pas sans résistance. Quoique élevée à la hâte, elle était assez bien construite. Quinze ou seize hommes résolus la défendaient ; deux s’y firent tuer.

La barricade fut enlevée à la bayonnette par un bataillon du 16e de ligne. Ce bataillon, lancé sur la barricade au pas de course, y fut accueilli par une vive fusillade ; plusieurs soldats furent blessés.

Le premier qui tomba dans les rangs de la ligne fut un officier. C’était un jeune homme de vingt-cinq ans, lieutenant de la première compagnie, nommé Ossian Dumas ; deux balles lui brisèrent comme d’un seul coup les deux jambes.

Il y avait en ce moment-là dans l’armée deux frères du nom de Dumas, Ossian et Scipion. Scipion était l’aîné. Ils étaient parents assez proches du représentant Madier de Montjau.

Ces deux frères étaient d’une famille honorée et pauvre. L’aîné avait passé par l’école polytechnique, le second par l’école Saint-Cyr.

Scipion Dumas était de quatre ans plus âgé que son frère. D’après cette magnifique et mystérieuse loi d’ascension que la Révolution française a créée, et qui a pour ainsi dire posé une échelle au milieu de la société jusqu’alors fatale et inaccessible, la famille de Scipion Dumas s’était imposé les plus rudes privations pour élargir en lui l’intelligence et devant lui l’avenir. Ses parents, touchant héroïsme des familles pauvres d’aujourd’hui, s’étaient refusé le pain pour lui donner la science. C’est ainsi qu’il était arrivé à l’école polytechnique. Il en devint bien vite un des premiers élèves.

Ses études faites, il fut nommé officier d’artillerie et envoyé à Metz. Alors ce fut son tour d’aider l’enfant qui montait après lui. Il tendit la main à son jeune frère. Il économisa sur sa modique paie de lieutenant d’artillerie, et, grâce à lui, Ossian put passer ses examens et entrer à Saint-Cyr. Ossian devint officier comme Scipion. Pendant que Scipion, fixé par un emploi de son grade, restait à Metz, Ossian, incorporé dans un régiment d’infanterie, allait en Afrique. Il fit là ses premières armes.

Scipion et Ossian étaient républicains. Au mois d’octobre 1851, le 16e de ligne, où Ossian servait, fut appelé à Paris. C’était un des régiments choisis par la main ténébreuse de Louis Bonaparte et sur lesquels le coup d’État comptait.

Le 2 décembre arriva.

Le lieutenant Ossian Dumas obéit, comme presque tous ses camarades, à l’ordre de prise d’armes, mais chacun autour de lui put remarquer son attitude sombre.

La journée du 3 se passa en marches et en contremarches. Le 4 le combat s’engagea. Le 16e, qui faisait partie de la brigade Herbillon, fut désigné pour enlever les barricades des rues Beaubourg, Transnonain et Aumaire.

Ce lieu de combat était redoutable ; il y avait là comme un carrefour de barricades.

C’est par la rue Aumaire, et par le bataillon dont Ossian faisait partie, que les chefs militaires résolurent de faire commencer l’action.

Au moment où le bataillon, armes chargées, allait se diriger vers la rue Aumaire, Ossian Dumas aborda son capitaine, un brave et ancien officier dont il était aimé, et lui déclara qu’il ne ferait point un pas de plus, que l’acte du 2 décembre était un crime, que Louis Bonaparte était un traître, que c’était à eux, soldats, de tenir le serment que Bonaparte violait, et que, quant à lui, il ne prêterait pas son sabre pour l’égorgement de la République.

Une halte s’était faite. On attendait le signal d’attaque ; les deux officiers, le vieux capitaine et le jeune lieutenant, causaient à voix basse.

— Et que voulez-vous faire ? demanda le capitaine.

— Briser mon épée.

— Vous serez conduit à Vincennes.

— Cela m’est égal.

— A coup sûr destitué.

— C’est possible.

— Peut-être fusillé.– Je m’y attends.

— Mais il n’est plus temps, il fallait donner votre démission hier.

— Il est toujours temps de ne pas commettre un crime.

Le capitaine, on le voit, n’était pas autre chose qu’un de ces braves de métier, vieillis sous le hausse-col, qui ne connaissent pas d’autre patrie que le drapeau et d’autre loi que la discipline : bras de fer et tête de bois. Ils sont soldats à tel point qu’ils ne sont plus ni citoyens ni hommes. L’honneur ne leur apparaît qu’avec des épaulettes de général. Que leur parlez-vous de devoir politique, d’obéissance aux lois, de Constitution ! est-ce qu’ils connaissent cela ? Qu’est-ce qu’une Constitution, qu’est-ce que les lois les plus saintes, à côté des trois mots qu’un caporal murmure à l’oreille d’une sentinelle ? Prenez une balance, mettez dans un plateau l’évangile, dans l’autre la consigne. Maintenant pesez. Le caporal l’emporte. Dieu est léger.

Dieu fait partie de la consigne de la Saint-Barthélemy.

Tuez tout. Il reconnaîtra les siens.

Voilà ce que les prêtres acceptent et parfois glorifient.

La Saint-Barthélemy a été bénie par le pape et décorée de la médaille catholique [16].

Cependant Ossian Dumas paraissait inébranlable. Le capitaine tenta un dernier effort.

— Vous vous perdez, lui dit-il.

— Je sauve mon honneur.

— C’est précisément votre honneur que vous sacrifiez.

— Parce que je m’en vais ?

— S’en aller, c’est déserter.

Cette parole parut frapper Ossian Dumas. Le capitaine continua :

— On va se battre. Dans quelques minutes la barricade sera attaquée. Vos camarades vont tomber morts ou blessés. Vous êtes un jeune officier, vous n’avez pas encore beaucoup vu le feu…

— Eh bien, interrompit vivement Ossian Dumas, je n’aurai pas combattu contre la République, on ne dira pas que je suis un traître.

— Non, mais on dira que vous êtes un poltron.

Ossian ne répliqua pas.

L’instant d’après, le commandement d’attaque fut donné, le bataillon partit au pas de course. La barricade fit feu.

Ossian Dumas fut le premier qui tomba.

Il n’avait pu supporter ce mot : Poltron, et il était resté à sa place, au premier rang.

On le porta à l’ambulance et de là à l’hôpital.

Disons tout de suite la fin de cette poignante aventure.

Il avait les deux jambes brisées. Les médecins pensèrent qu’il faudrait peut-être les lui couper toutes les deux.

Le général Saint-Arnaud lui envoya la croix.

On le sait, Louis Bonaparte se hâta de se faire acquitter par les prétoriens complices. Après avoir massacré, le sabre vota.

Le combat fumait encore qu’on fit scrutiner l’armée.

La garnison de Paris vota oui. Elle s’absolvait elle-même. Il en fut autrement du reste de l’armée. L’honneur militaire s’y indigna et y réveilla la vertu civique. Quelle que fût la pression exercée, quoiqu’on fît voter les régiments dans le schako des colonels, sur beaucoup de points de la France et de l’Algérie, l’armée vota non.

L’école polytechnique en masse vota non. Presque partout, l’artillerie, dont l’école polytechnique est le berceau, vota comme l’école.

Scipion Dumas, on s’en souvient, était à Metz.

Par je ne sais quel hasard, il se trouva que l’esprit de l’artillerie, prononcé partout ailleurs contre le coup d’État, hésitait à Metz et semblait pencher vers Bonaparte.

Scipion Dumas, en présence de cette indécision, donna l’exemple. Il vota, à haute voix et à bulletin ouvert, non.

Puis il envoya sa démission. En même temps que le ministre, à Paris, recevait cette démission signée de Scipion Dumas, Scipion Dumas, à Metz, recevait sa destitution signée par le ministre.

Après le vote de Scipion Dumas, la même pensée était venue, à la même heure, au gouvernement et à l’officier, au gouvernement que l’officier était dangereux et qu’on ne pouvait plus l’employer, à l’officier que le gouvernement était infâme et qu’on ne devait plus le servir.

La démission et la destitution se croisèrent en chemin.

Par ce mot destitution, il faut entendre retrait d’emploi. D’après nos lois militaires actuelles, c’est de cette façon qu’on casse maintenant un officier. Retrait d’emploi, c’est-à-dire plus de service, plus de solde ; la misère.

En même temps que son retrait d’emploi, Scipion Dumas apprit l’attaque de la barricade de la rue Aumaire et que son frère y avait eu les deux jambes cassées. Dans la fièvre des événements, il avait été huit jours sans nouvelles d’Ossian. Scipion s’était borné à écrire à son frère pour lui faire part de son vote et de sa démission et l’engager à en faire autant.

— Son frère blessé ! Son frère au Val-de-Grâce ! – Il partit sur-le-champ pour Paris.

Il courut à l’hôpital. On le conduisit au lit d’Ossian. Le pauvre jeune homme avait eu les deux jambes coupées la veille.

Au moment où Scipion éperdu parut près de son lit, Ossian tenait à la main la croix que le général Saint-Arnaud venait de lui envoyer.

Le blessé se tourna vers l’aide de camp qui l’avait apportée et lui dit :

— Je ne veux pas de cette croix. Sur ma poitrine, elle serait teinte du sang de la République.

Et apercevant son frère qui entrait, il lui tendit la croix en criant :

— Prends-la, toi ! Tu as voté non et tu as brisé ton épée ! C’est toi qui l’as méritée !

XV. La Question se pose[modifier]

Il était une heure après-midi.

Bonaparte était redevenu sinistre.

Les éclaircies de ces visages-là durent peu.

Il était rentré dans son cabinet, s’était assis devant la cheminée, les deux pieds sur les chenets, immobile ; et personne ne l’approchait plus, que Roguet.

A quoi songeait-il ?

Les torsions de la vipère sont inattendues.

Ce qui a été fait par cet homme dans cette journée infâme, je l’ai dit en détail dans un autre livre. Par instants Roguet entrait, et l’informait. Bonaparte écoutait en silence, plein de pensées, marbre où bouillonnait une lave.

Il recevait à l’Elysée les mêmes nouvelles que nous rue Richelieu ; mauvaises pour lui, bonnes pour nous.

Dans un des bataillons qui venaient de voter, il y avait eu « cent soixante-dix non ». Ce bataillon a été depuis dissous, et émietté dans l’armée d’Afrique.

On comptait sur le 14e de ligne qui avait tiré sur le peuple en février. Le colonel du 14e de ligne n’avait pas voulu recommencer ; il venait de briser son épée.

Notre appel avait fini par être entendu. Décidément, on vient de le voir, Paris se levait. La chute de Bonaparte semblait s’ébaucher. Deux représentants, Fabvier et Crestin, s’abordaient rue Royale, et Crestin, montrant le palais de l’Assemblée, disait à Fabvier : Demain nous serons .

Détail à noter, Mazas devenait étrange ; la prison se détendait ; l’intérieur subissait on ne sait quel contrecoup de l’extérieur. Les employés, insolents la veille au passage des représentants allant à la promenade des préaux, les saluaient maintenant jusqu’à terre. Le matin même de ce jeudi 4, le directeur de la prison fit visite aux prisonniers et leur dit : Ce n’est pas ma faute. Il leur apporta des livres et du papier pour écrire, chose jusqu’alors refusée. Le représentant Valentin était au secret ; le 4 au matin, son gardien fut brusquement aimable, et lui offrit de lui faire avoir des nouvelles du dehors par sa femme à lui gardien, laquelle, disait-il, avait été servante chez le général Le Flô. Symptômes expressifs. Quand le geôlier sourit, c’est que la geôle s’entr’ouvre.

Ajoutons, ce qui n’est pas une contradiction, qu’en même temps on augmentait la garnison de Mazas. On y introduisit douze cents hommes de plus, par détachements de cent hommes, en espaçant leurs entrées, à petites doses, nous dit un témoin. Plus tard encore, quatre cents hommes. On leur distribua cent litres d’eau-de-vie. Un litre pour seize hommes. Les prisonniers entendaient aller et venir l’artillerie autour de la prison.

La fermentation gagnait les quartiers les plus paisibles. Mais le centre de Paris était surtout menaçant. Le centre de Paris est une mêlée de rues qui semble faite pour la mêlée des émeutes. La Ligue, la Fronde, la Révolution, il faut sans cesse rappeler ces faits utiles, le 14 juillet, le 10 août, 1792, 1830, 1848, sont sortis de là. Ces vaillantes vieilles rues étaient réveillées. A onze heures du matin, de Notre-Dame à la Porte Saint-Martin, il y avait soixante-dix-sept barricades. Trois d’entre elles, celle de la rue Maubuée, celle de la rue Bertin-Poirée, celle de la rue Guérin-Boisseau, atteignaient la hauteur d’un deuxième étage ; la barricade de la Porte Saint-Denis était presque aussi hérissée et aussi farouche que le barrage du faubourg Saint-Antoine en juin 1848. La poignée des représentants du peuple s’était abattue comme une dispersion de flammèches sur ces célèbres carrefours inflammables. Semence d’incendie. Le feu avait pris. L’antique quartier central des Halles, cette ville qui est dans la ville, criait : A bas Bonaparte ! On huait la police, on sifflait les troupes. Quelques régiments semblaient interdits. On leur criait : La crosse en l’air ! Du haut des fenêtres les femmes encourageaient la construction des barricades. Il y avait de la poudre, il y avait des fusils. Maintenant nous n’étions plus seuls. Nous voyions dans l’ombre se dresser derrière nous la tête énorme du peuple.

L’espérance à présent était de notre côté. L’oscillation des incertitudes avait fini par se fixer, et nous étions, j’y insiste, presque en pleine confiance.

Il y eut un moment où, les bonnes nouvelles se multipliant, cette confiance fut telle, que nous, qui avions fait de notre vie l’enjeu de cette partie suprême, pris d’une joie irrésistible en présence du succès d’heure en heure plus certain, nous nous levâmes et nous nous embrassâmes. Michel (de Bourges) était particulièrement l’offensé de Bonaparte, car il avait cru à sa parole, et il avait été jusqu’à dire : C’est mon homme. Il était, de nous quatre, le plus indigné. Il eut un éclair de victoire sombre. Il frappa du poing sur la table et s’écria : – Oh ! le misérable ! demain… – et il frappa du poing une deuxième fois – demain, sa tête tombera en place de Grève devant la façade de l’Hôtel de Ville !

Je le regardai.

— Non, lui dis-je. La tête de cet homme ne tombera pas.

— Comment ?

— Je ne veux pas !

— Pourquoi ?

— Parce que, dis-je, après un tel crime, laisser vivre Louis Bonaparte, c’est abolir la peine de mort.

Ce généreux Michel (de Bourges) resta un instant rêveur, puis me serra la main.

Un crime est une occasion et nous donne toujours le choix, et il vaut mieux en faire sortir un progrès qu’un supplice. C’est ce que comprit Michel (de Bourges).

Du reste, ce détail indique à quel point nous espérions. L’apparence était pour nous ; le fond, non. Saint-Arnaud avait des ordres. On les verra. Des incidents singuliers se produisaient.

Vers midi, un général était à cheval sur la place de la Madeleine, pensif, devant ses troupes indécises. Il hésitait. Une voiture s’arrêta, une femme en descendit et vint parler bas au général. La foule put la voir. Le représentant Raymond, qui demeurait place de la Madeleine, n° 4, la vit de sa fenêtre. Cette femme était madame K. Le général, courbé sur son cheval, écouta, puis fit le geste accablé d’un vaincu. Madame K. remonta dans sa voiture. Cet homme, dit-on, aimait cette femme. Elle pouvait, selon le côté de sa beauté dont on était fasciné, inspirer l’héroïsme ou le crime. Cette beauté étrange se composait d’une blancheur d’ange et d’un regard de spectre.

Ce fut le regard qui vainquit.

Cet homme n’hésita plus. Il entra lugubrement dans l’aventure.

De midi à deux heures, il y eut dans cette immense ville livrée à l’inconnu on ne sait quelle farouche attente. Tout était calme et horrible. Les régiments et les batteries attelées quittaient les faubourgs et se massaient sans bruit autour des boulevards. Pas un cri dans les rangs de la troupe. Un témoin dit : « Les soldats marchaient d’un air bonhomme. » Sur le quai de la Ferronnerie, encombré de bataillons depuis le matin du 2 décembre, il n’y avait plus qu’un poste de gardes municipaux. Tout refluait vers le centre, le peuple aussi bien que l’armée ; le silence de l’armée avait fini par gagner le peuple. On s’observait.

Les soldats avaient chacun trois jours de vivres et six paquets de cartouches.

On a su depuis qu’il se dépensa en ce moment-là pour dix mille francs d’eau-de-vie par jour pour chaque brigade.

Vers une heure, Magnan alla à l’Hôtel de Ville, fit atteler sous ses yeux les pièces du parc de réserve, et ne s’en alla que lorsque toutes les batteries furent prêtes à marcher.

De certains préparatifs suspects se multipliaient. Vers midi, les ouvriers d’administration et les infirmiers vinrent établir au numéro 2 du faubourg Montmartre une sorte de vaste ambulance ; il y eut comme un encombrement de civières. – Pourquoi tout cela ? disait la foule.

Le docteur Deville, qui avait soigné Espinasse blessé, l’aperçut sur le boulevard et lui demanda : – Jusqu’où irez-vous ?

La réponse d’Espinasse est historique.

Il répondit : – Jusqu’au bout.

Jusqu’au bout. Cela peut s’écrire jusqu’aux boues.

A deux heures, cinq brigades, de Cotte, Bourgon, Canrobert, Dulac et Reibell, cinq batteries d’artillerie, seize mille quatre cents hommes, infanterie et cavalerie, lanciers, cuirassiers, grenadiers, canonniers, étaient échelonnés, sans qu’on pût deviner pourquoi, entre la rue de la Paix et le faubourg Poissonnière. Des pièces de canon étaient braquées à l’entrée de toutes les rues ; il y en avait onze en batterie rien que sur le boulevard Poissonnière. Les fantassins avaient le fusil haut, les cavaliers avaient le sabre nu. Qu’est-ce que cela voulait dire ? C’était une curiosité, cela valait la peine d’être vu ; et des deux côtés des trottoirs, de tous les seuils des boutiques, de tous les étages des maisons, étonnée, ironique, confiante, la foule regardait.

Peu à peu cependant, cette confiance diminua ; l’ironie s’effaça devant l’étonnement ; l’étonnement se changea en stupeur. Ceux qui ont traversé cette minute extraordinaire ne l’oublieront pas. Il était évident qu’il y avait quelque chose là-dessous. Mais quoi ? Obscurité profonde. Se figure-t-on Paris dans une cave ? On sentait sur soi un plafond bas. On était comme muré dans l’inattendu et dans l’inconnu. On devinait quelque part une volonté mystérieuse. Mais après tout on était fort ; on était la République, on était Paris, on était la France ; que pouvait-on craindre ? Rien. Et l’on criait : A bas Bonaparte ! Les troupes continuaient à se taire, mais les sabre restaient hors du fourreau, et la mèche allumée des canons fumait au coin des rues. Le nuage devenait à chaque instant plus noir, plus sourd et plus muet. Cette épaisseur d’ombre était tragique. On y sentait le penchement des catastrophes et la présence d’un malfaiteur ; la trahison serpentait dans cette nuit ; et nul ne peut prévoir où s’arrêtera le glissement d’une pensée affreuse quand les événements sont en plan incliné.

Qu’allait-il sortir de ces ténèbres ?

XVI. Le Massacre[modifier]

Brusquement une fenêtre s’ouvrit.

Sur l’enfer.

Dante, s’il se fût penché du haut de l’ombre, eût pu voir dans Paris le huitième cercle de son poëme : le funèbre boulevard Montmartre.

Paris en proie à Bonaparte ; spectacle monstrueux.

Les tristes hommes armés groupés sur ce boulevard sentirent entrer en eux une âme épouvantable ; ils cessèrent d’être eux-mêmes et devinrent démons.

Il n’y eut plus un seul soldat français ; il y eut on ne sait quels fantômes accomplissant une besogne horrible dans une lueur de vision.

Il n’y eut plus de drapeau, il n’y eut plus de loi, il n’y eut plus d’humanité, il n’y eut plus de patrie, il n’y eut plus de France ; on se mit à assassiner.

La division Schinderhannes, les brigades Mandrin, Cartouche, Poulailler, Trestaillon et Troppmann apparurent dans les ténèbres, mitraillant et massacrant.

Non, nous n’attribuons pas à l’armée française ce qui se fit dans cette lugubre éclipse de l’honneur.

Il y a des massacres dans l’histoire, abominables, certes, mais ils ont leur raison d’être ; la Saint-Barthélemy et les Dragonnades s’expliquent par la religion, les Vêpres siciliennes et les tueries de septembre s’expliquent par la patrie ; on supprime l’ennemi, on anéantit l’étranger ; crimes pour le bon motif. Mais le carnage du boulevard Montmartre est le crime sans savoir pourquoi.

Le pourquoi existe cependant. Il est effroyable.

Disons-le.

Deux choses sont debout dans un État, la loi et le peuple. Un homme tue la loi. Il sent le châtiment approcher.

Il ne lui reste plus qu’une chose à faire, tuer le peuple. Il tue le peuple.

Le 2 c’est le risque, le 4 c’est l’assurance.

Contre l’indignation qui se lève, on fait surgir l’épouvante.

Cette euménide, la Justice, s’arrête pétrifiée devant cette furie, l’Extermination. Contre Erynnis on dresse Méduse.

Mettre en fuite Némésis, quel triomphe effrayant !

Louis Bonaparte eut cette gloire, qui est le sommet de sa honte.

Racontons-la.

Racontons ce que n’avait pas encore vu l’histoire.

L’assassinat d’un peuple par un homme.

Subitement, à un signal donné, un coup de fusil tiré n’importe où par n’importe qui, la mitraille se rua sur la foule. La mitraille est une foule aussi ; c’est la mort émiettée. Elle ne sait où elle va, ni ce qu’elle fait. Elle tue et passe.

Et en même temps elle a une espèce d’âme ; elle est préméditée ; elle exécute une volonté. Ce moment fut inouï. Ce fut comme une poignée d’éclairs s’abattant sur le peuple. Rien de plus simple. Cela eut la netteté d’une solution ; la mitraille écrasa la multitude. Que venez-vous faire là ? Mourez. Etre un passant, c’est un crime. Pourquoi êtes-vous dans la rue ? Pourquoi traversez-vous le gouvernement ? Le gouvernement est un coupe-gorge. On a annoncé une chose, il faut bien qu’on la fasse ; il faut bien que ce qui est commencé s’achève ; puisqu’on sauve la société, il faut bien qu’on extermine le peuple.

Est-ce qu’il n’y a pas des nécessités sociales ? Est-ce qu’il ne faut pas que Béville ait quatre-vingt-sept mille francs par an, et Fleury quatre-vingt-quinze mille ? Est-ce qu’il ne faut pas que le grand aumônier Menjaud, évêque de Nancy, ait trois cent quarante-deux francs par jour ? et que Bassano et Cambacérès aient par jour chacun trois cent quatre-vingt-trois francs, et Vaillant quatre cent soixante-huit, et Saint-Arnaud huit cent vingt-deux ? Est-ce qu’il ne faut pas que Louis Bonaparte ait par jour soixante-seize mille sept cent douze francs ? Peut-on être empereur à moins ?

En un clin d’œil il y eut sur le boulevard une tuerie longue d’un quart de lieue. Onze pièces de canon effondrèrent l’hôtel Sallandrouze. Le boulet troua de part en part vingt-huit maisons. Les Bains de Jouvence furent sabordés. Tortoni fut massacré. Tout un quartier de Paris fut plein d’une immense fuite et d’un cri terrible. Partout, mort subite. On ne s’attend à rien. On tombe. D’où cela vient-il ? D’en haut, disent les Te Deum d’évêques. D’en bas, dit la vérité.

De plus bas que le bagne, de plus bas que l’enfer.

C’est la pensée de Caligula exécutée par Papavoine.

Xavier Durieu entre sur le boulevard. Il le raconte : – J’ai fait soixante pas, j’ai vu soixante cadavres. Et il recule. Etre dans la rue est un crime, être chez soi est un crime. Les égorgeurs montent dans les maisons et égorgent. Cela s’appelle chaparder dans l’infâme argot du carnage. – Chapardons tout ! crient les soldats.

Adde, libraire, boulevard Poissonnière, n° 17, est sur sa porte ; on le tue. Au même moment, car le meurtre est vaste, fort loin de là, rue de Lancry, le propriétaire de la maison n° 5, M. Thirion de Montauban, est sur sa porte ; on le tue. Rue Tiquetonne, un enfant de sept ans, nommé Boursier, passe ; on le tue. Mademoiselle Soulac, rue du Temple, n° 196, ouvre sa fenêtre, on la tue. Même rue, n° 97, deux femmes, mesdames Vidal et Raboisson, couturières, sont chez elles ; on les tue. Belval, ébéniste, rue de la Lune, n° 10, est chez lui ; on le tue. Debaëcque, négociant, rue du Sentier, n° 45, est chez lui ; Couvercelle, fleuriste, rue Saint-Denis, n° 257, est chez lui ; Labitte, bijoutier, boulevard Saint-Martin, n° 55, est chez lui ; Monpelas, parfumeur, rue Saint-Martin, n° 181, est chez lui ; on tue Monpelas, Labitte, Couvercelle et Debaëcque ; on sabre chez elle, rue Saint-Martin, n° 240, une pauvre brodeuse, mademoiselle Seguin, qui n’ayant pas de quoi payer le médecin, est morte à l’hôpital Beaujon, le 1er janvier 1852, le jour même du Te Deum-Sibour à Notre-Dame. Une autre, une giletière, Françoise Noël, arquebusée rue du Faubourg-Montmartre, n° 20, est allée mourir à la Charité. Une autre, madame Ledaust, femme de ménage, demeurant passage du Caire, n° 76, mitraillée devant l’archevêché, a expiré à la Morgue. Des passantes, mademoiselle Gressier, demeurant faubourg Saint-Martin, n° 209, madame Guilard, demeurant faubourg Saint-Denis, n° 77, madame Garnier, demeurant boulevard Bonne-Nouvelle, n° 6, tombées sous la mitraille, la première sur le boulevard Montmartre, les deux autres sur le boulevard Saint-Denis, mais vivantes encore, essayèrent de se relever, devinrent point de mire pour les soldats éclatant de rire, et retombèrent, mortes cette fois. Il y eut des faits d’armes. Le colonel Rochefort, qui a probablement été nommé général pour cela, chargea, rue de la Paix, à la tête d’un régiment de lanciers, des bonnes d’enfants qu’il mit en déroute.

Telle fut cette expédition inénarrable. Tous les hommes qui y travaillèrent étaient en proie à des forces obscures ; tous avaient quelque chose qui les poussait ; Herbillon avait derrière lui Zaatcha, Saint-Arnaud la Kabylie, Renault l’affaire des villages Saint-André et Saint-Hippolyte, Espinasse Rome et l’assaut du 30 juin, Canrobert une femme, Magnan ses dettes.

Faut-il continuer ? On hésite. Le docteur Piquet, homme de soixante-dix ans, fut tué dans son salon d’une balle dans le ventre ; le peintre Jolivard d’une balle dans le front, devant son chevalet ; sa cervelle éclaboussa son tableau. Le capitaine anglais William Jesse esquiva une balle qui perça le plafond au-dessus de sa tête ; dans la librairie voisine des magasins du Prophète, le père, la mère et les deux filles furent sabrés ; on fusilla dans sa boutique un autre libraire, Lefilleul, boulevard Poissonnière ; rue Le Peletier, Boyer, pharmacien, assis à son comptoir, fut « lardé » par les lanciers. Un capitaine, tuant tout devant lui, prit d’assaut la maison du Grand-Balcon. Un domestique fut tué dans les magasins de Brandus. Reibell, à travers la mitraille, disait à Sax : Et moi aussi je fais de la musique. Le café Leblond fut mis à sac. La maison Billecoq fut canonnée au point qu’il fallut l’étançonner le lendemain. Devant la maison Jouvin, il y eut un tas de cadavres, dont un vieillard avec son parapluie et un jeune homme avec son lorgnon. L’hôtel de Castille, la Maison-Dorée, la Petite-Jeannette, le café de Paris, le café Anglais, furent pendant trois heures les cibles de la canonnade. La maison Raquenault s’écroula sous les obus ; les boulets démolirent le bazar Montmartre.

Nul n’échappait. Les fusils et les pistolets travaillaient à bout portant.

C’était l’approche du jour de l’an, il y avait des boutiques d’étrennes ; passage du Saumon, un enfant de treize ans, fuyant devant les feux de peloton, se cacha dans une de ces boutiques sous un monceau de jouets, il y fut saisi et tué. Ceux qui le tuèrent élargissaient en riant ses plaies avec leurs sabres. Une femme m’a dit : On entendait dans tout le passage les cris du pauvre petit. Quatre homme furent fusillés devant la même boutique. L’officier leur disait : Cela vous apprendra à flâner. Un cinquième, nommé Mailleret, laissé pour mort, fut porté le lendemain avec onze plaies, à la Charité. Il y a expiré.

On tirait dans les caves par les soupiraux.

Un ouvrier corroyeur, nommé Moulins, réfugié dans un de ces caves mitraillées, a vu, par la lucarne de la cave, un passant blessé d’une balle à la cuisse, s’asseoir sur le pavé en râlant et s’adosser à une boutique. Des soldats entendent ce râle, accourent et achèvent le blessé à coups de bayonnette.

Une brigade tuait les passants de la Madeleine à l’Opéra ; une autre de l’Opéra au Gymnase ; une autre du boulevard Bonne-Nouvelle à la Porte Saint-Denis ; le 75e de ligne ayant enlevé la barricade de la Porte Saint-Denis, il n’y avait point de combat, il n’y avait que le carnage. Le massacre rayonnait – horrible mot vrai – du boulevard dans toutes les rues. C’était une pieuvre allongeant ses tentacules. Fuir ? Pourquoi ? Se cacher ? A quoi bon ? La mort courait derrière vous plus vite que vous. Rue Pagevin un soldat dit à un passant : – Que faites-vous ici ? – Je rentre chez moi. Le soldat tue le passant. Rue des Marais on tue quatre jeunes gens dans une cour chez eux. Le colonel Espinasse criait : Après la bayonnette, le canon ! Le colonel Rochefort criait : Piquez, saignez, sabrez ! Et il ajoutait : C’est une économie de poudre et de bruit. Devant le magasin de Barbedienne, un officier faisait admirer à ses camarades son arme, qui était une arme de précision, et disait : Avec ce fusil-, je fais des coups superbes entre les deux yeux. Cela dit, il ajustait n’importe qui, et réussissait. Le carnage était frénétique. Pendant que la tuerie, sous les ordres de Carrelet, emplissait le boulevard, la brigade Bourgon ravageait le Temple, la brigade Marulaz ravageait la rue Rambuteau ; la division Renault se distinguait sur la rive gauche. Renault était ce général qui, à Mascara, avait donné à Charras ses pistolets. En 1848, il avait dit à Charras : il faut révolutionner l’Europe. Et Charras lui avait dit : Pas si vite ! Louis Bonaparte l’avait fait général de division en juillet 1851. La rue aux Ours fut particulièrement dévastée. Morny le soir disait à Louis Bonaparte : – Un bon point au 16e léger. Il a nettoyé la rue aux Ours.

Au coin de la rue du Sentier, un officier de spahis, le sabre levé, criait : – Ce n’est pas ça ! Vous n’y entendez rien. Tirez aux femmes ! Une femme fuyait, elle était grosse, elle tomba, on la fit accoucher d’un coup de crosse. Une autre, éperdue, allait disparaître à l’angle d’une rue. Elle portait un enfant. Deux soldats l’ajustèrent. L’un dit : A la femme ! Et il abattit la femme. L’enfant roula sur le pavé. L’autre soldat dit : A l’enfant ! Et il tua l’enfant.

Un homme considérable dans la science, le docteur Germain Sée, déclare que dans une seule maison, la maison des Bains de Jouvence, il y avait, à six heures, sous un hangar dans la cour, environ quatre-vingts blessés, presque tous (soixante-dix au moins) « vieillards, femmes et enfants ». Le docteur Sée leur donna les premiers soins.

Il y eut rue Mandar, dit un témoin, « un chapelet de cadavres » qui allait jusqu’à la rue Neuve-Saint-Eustache. Devant la maison Odier, vingt-six cadavres. Trente devant l’hôtel Montmorency. Devant les Variétés, cinquante-deux, dont onze femmes. Rue Grange-Batelière, trois cadavres nus. Le n° 19 du faubourg Montmartre était plein de morts et de blessés.

Une femme en fuite, égarée, les cheveux épars, les bras levés au ciel, courait dans la rue Poissonnière en criant : On tue ! on tue ! on tue ! on tue ! on tue !

Les soldats pariaient. – Parions que je descends celui-ci. – C’est ainsi que fut tué, rentrant chez lui, rue de la Paix, n° 52, le comte Poninski.

Je voulus savoir à quoi m’en tenir. De certains forfaits, pour être affirmés, doivent être constatés. J’allai au lieu du meurtre.

Dans une telle angoisse, à force de sentir, on ne pense plus, ou, si l’on pense, c’est éperdument. On ne souhaite plus qu’une fin quelconque. La mort des autres vous fait tant d’horreur que votre propre mort vous fait envie. Si du moins, en mourant, on pouvait servir à quelque chose ! On se souvient des morts qui ont déterminé des indignations et des soulèvements. On n’a plus que cette ambition : être un cadavre utile.

Je marchais, affreusement pensif.

Je me dirigeais vers le boulevard ; j’y voyais une fournaise, j’y entendais un tonnerre.

Je vis venir à moi Jules Simon, qui, dans ces jours funestes, risquait vaillamment une vie précieuse. Il m’arrêta. – Où allez-vous ? me dit-il. Vous allez vous faire tuer. Qu’est-ce que vous voulez ? – Cela, lui dis-je.

Nous nous serrâmes la main.

Je continuai d’avancer.

J’arrivai sur le boulevard ; il était indescriptible. J’ai vu ce crime, cette tuerie, cette tragédie. J’ai vu cette pluie de la mort aveugle, j’ai vu tomber autour de moi en foule les massacrés éperdus. C’est pour cela que je signe ce livre UN TÉMOIN.

La destinée a ses intentions. Elle veille mystérieusement sur l’historien futur. Elle le laisse se mêler aux exterminations et aux carnages ; mais elle ne permet pas qu’il y meure, voulant qu’il les raconte.

Au milieu de cet assourdissement inexprimable, Xavier Durieu me croisa comme je traversais le boulevard mitraillé. Il me dit : – Ah ! vous voilà. Je viens de rencontrer Madame D. Elle vous cherche.

Madame D. [17] et Madame de la R. [18], deux généreuses et vaillantes femmes, avaient promis à Madame Victor Hugo, malade et au lit, de lui faire savoir où j’étais et de lui donner de mes nouvelles. Madame D. s’était héroïquement aventurée dans ce carnage. Il lui était arrivé ceci : à un coin de rue, elle s’était arrêtée devant un amoncellement de cadavres et avait eu le courage de s’indigner ; au cri d’horreur qu’elle avait poussé, un cavalier était accouru derrière elle, le pistolet au poing, et, sans une porte brusquement ouverte où elle se jeta et qui la sauva, elle était tuée.

On le sait, le total des morts de cette boucherie est inconnu. Bonaparte a fait la nuit sur ce nombre. C’est l’habitude des massacreurs. On ne laisse guère l’histoire établir le compte des massacrés. Ces chiffres-là ont un fourmillement obscur qui s’enfonce vite dans les ténèbres. Un des deux colonels qu’on a entrevus dans les premières pages de ce volume a affirmé que son régiment seul avait tué « au moins deux mille cinq cents individus ». Ce serait plus d’un par soldat. Nous croyons que ce colonel zélé exagère. Le crime quelquefois se vante dans le sens de la noirceur.

Lireux, un écrivain saisi pour être fusillé et qui a échappé par miracle, déclare avoir vu « plus de huit cents cadavres ».

Vers quatre heures, les chaises de poste qui étaient dans la cour de l’Elysée furent dételées.

Cette extermination, qu’un témoin anglais, le capitaine William Jesse, appelle « une fusillade de gaîté de cœur », dura de deux heures à cinq heures. Pendant ces trois effroyables heures, Louis Bonaparte exécuta sa préméditation et consomma son œuvre. Jusqu’à cet instant la pauvre petite conscience bourgeoise était presque indulgente. Eh bien, quoi, c’était jeu de prince, une espèce d’escroquerie d’état, un tour de passe-passe de grande dimension ; les sceptiques et les capables disaient : « C’est une bonne farce faite à ces imbéciles. [19] » Subitement, Louis Bonaparte, devenu inquiet, dut démasquer « toute sa politique ». – Dites à Saint-Arnaud d’exécuter mes ordres. Saint-Arnaud obéit, le coup d’État fit ce qu’il était dans sa loi de faire, et à partir de ce moment épouvantable un immense ruisseau de sang se mit à couler à travers ce crime.

On laissa les cadavres gisants sur le pavé, effarés, pâles, stupéfaits, les poches retournées. Le tueur soldatesque est condamné à ce crescendo sinistre. Le matin, assassin ; le soir, voleur.

La nuit venue, il y eut enthousiasme et joie à l’Elysée. Ces hommes triomphèrent. Conneau, naïvement, a raconté la scène. Les familiers déliraient. Fialin tutoya Bonaparte. – Perdez-en l’habitude, lui dit tout bas Vieillard. En effet, ce carnage faisait Bonaparte empereur. Il était maintenant Majesté. On but, on fuma comme les soldats sur le boulevard ; car, après avoir tué tout le jour, on but toute la nuit ; le vin coula sur le sang. A l’Elysée on était émerveillé de la réussite. On s’extasiait, on admirait. Quelle idée le prince avait eue ! Comme la chose avait été menée ! – Cela vaut mieux que de s’enfuir par Dieppe comme d’Haussez ou par la Membrolle comme Guernon-Ranville ! – ou d’être pris déguisé en valet de pied et cirant les souliers de Madame de Saint-Fargeau comme ce pauvre Polignac ! – Guizot n’a pas été plus habile que Polignac, s’écriait Persigny. Fleury se tournait vers Morny : – Ce ne sont pas vos doctrinaires qui eussent réussi un coup d’État. – C’est vrai, ils n’étaient pas forts, répondait Morny. Il ajouta : – « Ce sont pourtant des gens d’esprit, Louis-Philippe, Guizot, Thiers… » – Louis Bonaparte, ôtant de ses lèvres sa cigarette, interrompit : – Si ce sont là des gens d’esprit, j’aime mieux être une bête…

— Féroce, dit l’histoire.

XVII. Rendez-vous avec les associations ouvrières[modifier]

Que faisait et que devenait notre comité pendant ces choses tragiques ? il est nécessaire de le dire.

Revenons à quelques heures en arrière.

Au moment où l’étrange tuerie commença, le siège du comité était encore rue Richelieu. J’y étais rentré après l’exploration que j’avais cru devoir faire dans plusieurs des quartiers insurgés, et j’en rendais compte à mes collègues. Madier de Montjau, qui arrivait lui aussi des barricades, ajoutait à mon rapport ce qu’il avait vu lui-même. Nous entendions depuis quelque temps d’effroyables détonations, et très proches, qui se mêlaient à nos paroles. Tout à coup Versigny survint. Il nous annonça qu’il se passait sur le boulevard quelque chose d’horrible ; qu’on ne pouvait savoir encore ce que c’était que cette mêlée, mais qu’on canonnait, et qu’on mitraillait, et que les cadavres jonchaient le pavé ; que selon toute apparence c’était un massacre, une sorte de Saint-Barthélemy improvisée par le coup d’État ; qu’on fouillait les maisons à quelques pas de nous, et qu’on tuait tout. Les massacreurs allaient de porte en porte et approchaient. Il nous engagea à quitter sur-le-champ la maison Grévy. Il était évident que le comité d’insurrection serait une trouvaille pour les bayonnettes. Nous nous décidâmes à partir. Un homme élevé par le caractère et par le talent, M. Dupont White, nous offrait un asile chez lui, rue du Mont-Thabor, 11. Nous sortîmes par la porte de service que la maison Grévy avait sur la rue Fontaine-Molière, mais sans hâte, et deux à deux, Madier de Montjau avec Versigny, Michel (de Bourges) avec Carnot ; je donnais le bras à Jules Favre. Jules Favre, toujours intrépide et souriant, se noua un foulard sur la bouche, et me dit : Je veux bien être fusillé ; mais je ne veux pas m’enrhumer.

Nous gagnâmes, Jules Favre et moi, les derrières de Saint-Roch par la rue des Moulins. La rue Neuve-Saint-Roch était inondée d’un flot de passants effrayés qui venaient des boulevards, fuyant plutôt que marchant. Les hommes parlaient à voix haute, les femmes criaient. On entendait le canon et le râle déchirant de la mitraille. Toutes les boutiques se fermaient. M. de Falloux, donnant le bras à M. Albert de Rességuier, descendait à grands pas le long de Saint-Roch et se hâtait vers la rue Saint-Honoré.

La rue Saint-Honoré n’était qu’une rumeur. Les gens allaient, venaient, s’arrêtaient, s’interrogeaient, couraient. Les marchands sur le seuil de leurs portes entrebâillées questionnaient les passants, et n’entendaient que ce cri : – Ah ! mon Dieu ! Les habitants sortaient des maisons tête nue et se mêlaient à la foule. Une pluie fine tombait. Pas une voiture dans la rue. Au tournant de la rue Saint-Roch et de la rue Saint-Honoré, nous entendîmes derrière nous des voix qui disaient : – Victor Hugo est tué. – Pas encore, dit Jules Favre, en continuant de sourire et en me serrant le bras. On avait dit la même chose la veille à Esquiros et à Madier de Montjau. Et ce bruit, agréable aux hommes de la réaction, avait pénétré jusqu’à mes deux fils prisonniers dans la Conciergerie.

Le courant des passants refoulé des boulevards et de la rue Richelieu se dirigeait vers la rue de la Paix. Nous y reconnûmes quelques représentants de la droite, arrêtés l’avant-veille et déjà relâchés. M. Buffet, ancien ministre de M. Bonaparte, accompagné de plusieurs autres membres de l’Assemblée, remontait vers le Palais-Royal. Au moment où il passa près de nous, il prononçait le nom de Louis Bonaparte avec exécration.

M. Buffet a de l’importance, c’est un des trois mentons politiques de la droite ; les deux autres sont M. Fould et M. Molé.

Rue du Mont-Thabor, à deux pas de la rue Saint-Honoré, silence et paix. Pas un passant, pas une porte ouverte, pas une tête aux fenêtres.

Dans l’appartement où nous fûmes introduits, au troisième étage, le calme n’était pas moins complet. Les fenêtres donnaient sur une cour intérieure. Cinq ou six fauteuils rouges étaient rangés devant le feu, on voyait sur une table quelques livres qui me parurent être des livres de droit administratif et d’économie politique. Les représentants qui nous rejoignirent presque immédiatement et qui arrivaient en tumulte, jetaient pêle-mêle dans les coins de ce salon paisible leurs parapluies et leurs cabans ruisselants d’eau. Personne ne savait au juste ce qui se passait, chacun apportait ses conjectures.

Le comité était à peine installé dans le cabinet voisin du salon qu’on nous annonça notre ancien collègue Leblond. Il ramenait avec lui le délégué King des associations ouvrières. Le délégué nous dit que les comités des associations étaient en permanence et l’envoyaient vers nous. Suivant les instructions du comité d’insurrection, on avait fait ce qu’on avait pu pour traîner la lutte en longueur en évitant les chocs trop décisifs. Le gros des associations n’avait pas encore donné. Cependant l’action se dessinait. Le combat avait été vif toute la matinée. La société des Droits de l’homme était dans la rue ; l’ancien constituant Beslay avait réuni au passage du Caire six ou sept cents ouvriers du Marais et leur avait fait prendre position aux alentours de la Banque. De nouvelles barricades surgiraient probablement dans la soirée, le mouvement de la résistance se précipitait, la prise corps à corps que le comité avait voulu retarder semblait imminente, tout allait en avant avec une sorte d’emportement ; fallait-il suivre ou s’arrêter ? Fallait-il courir la chance d’en finir d’un coup, qui serait le dernier, et qui laisserait évidemment sur le carreau soit l’empire, soit la République ? Les associations ouvrières nous demandaient des instructions ; elles tenaient toujours en réserve leurs trois ou quatre mille combattants, et pouvaient, selon l’ordre que le comité leur en donnerait, ou les retenir encore, ou les envoyer sur-le-champ au feu. Elles se croyaient sûres de leurs adhérents ; elles feraient ce que nous déciderions, tout en ne nous dissimulant pas que les ouvriers souhaitaient le combat immédiat et qu’il y aurait quelque inconvénient à les laisser se calmer. La majorité des membres du comité penchait toujours vers un certain ralentissement de l’action, tendant à prolonger la lutte ; et il était difficile de leur donner tort. Il était certain que si l’on pouvait faire durer jusqu’à l’autre semaine la situation où le coup d’État avait jeté Paris, Louis Bonaparte était perdu. Paris ne se laisse pas piétiner huit jours par une armée. Cependant j’étais, à part moi, frappé de ceci : – Les associations ouvrières nous offraient trois ou quatre mille combattants, puissant secours ; – l’ouvrier comprend peu les stratégies, il vit d’enthousiasme ; les ralentissements le déconcertent ; il ne s’éteint pas, mais il se refroidit ; – trois mille aujourd’hui, seraient-ils cinq cents demain ? – Et puis, quelque chose de grave venait de se faire sur le boulevard ; ce que c’était, nous l’ignorions encore ; quelles conséquences cela entraînerait, nous ne pouvions le deviner ; mais il me semblait impossible que le fait encore inconnu, mais violent, qui venait de s’accomplir, ne modifiât pas la situation, et par conséquent ne changeât point notre plan de combat. Je pris la parole dans ce sens. Je déclarai qu’il fallait accepter l’offre des associations et les jeter tout de suite dans la lutte ; j’ajoutai que la guerre révolutionnaire exige souvent de brusques changements de tactique. Un général en rase campagne devant l’ennemi opère comme il veut ; il fait clair autour de lui ; il connaît son effectif, le nombre de ses soldats, le chiffre de ses régiments, tant d’hommes, tant de chevaux, tant de canons ; il sait sa force et la force de l’ennemi ; il choisit son heure et son terrain ; il a une carte sous ses yeux, il voit ce qu’il fait ; sa réserve, il en est sûr, il la tient, il la garde, il la fera donner quand il voudra, il l’aura toujours sous la main. Mais nous, m’écriai-je, nous sommes dans l’indéterminé et dans l’insaisissable. Nous mettons le pied au hasard sur des chances inconnues. Qui est contre nous ? nous l’entrevoyons. Mais qui est avec nous ? nous l’ignorons. Combien de soldats ? Combien de fusils ? Combien de cartouches ? Rien ! de l’obscurité. Peut-être le peuple entier, peut-être personne. Garder une réserve ! mais qui nous répond de cette réserve ? Aujourd’hui c’est une armée, demain ce sera une poignée de poussière. Nous ne voyons clairement que notre devoir ; pour tout le reste, nuit noire. Nous supposons tout, nous ignorons tout. Nous livrons une bataille aveugle ! Frappons tous les coups qu’on peut frapper, allons droit devant nous au hasard, ruons-nous sur le péril ! et ayons foi, car puisque nous sommes la justice et la loi, Dieu doit être dans cette ombre avec nous. Acceptons cette superbe et sinistre aventure du droit désarmé et combattant.

Le constituant Leblond et le délégué King, consultés par le comité, se rallièrent à mon avis. Le comité décida que les associations seraient invitées, en notre nom, par leur délégué, à descendre immédiatement dans la rue et à faire donner toutes leurs forces. – Mais nous ne gardons rien pour demain, objecta un membre du comité. Quel auxiliaire aurons-nous demain ? – La victoire, dit Jules Favre. – Carnot et Michel (de Bourges) firent remarquer qu’il serait utile que les membres des associations qui faisaient partie de la garde nationale se revêtissent de leurs uniformes. Cela fut convenu ainsi.

Le délégué King se leva. – Citoyens représentants, nous dit-il, les ordres vont être immédiatement transmis, nos amis sont prêts, dans quelques heures ils se rallieront. Cette nuit, les barricades et le combat !

Je lui demandai : – Vous serait-il utile qu’un représentant, membre du comité, fût cette nuit, en écharpe, au milieu de vous ?

— Sans doute, me répondit-il.

— Eh bien, repris-je, me voici ! Prenez-moi.

— Nous irons tous, s’écria Jules Favre.

Le délégué fit observer qu’il suffirait que l’un de nous se trouvât là, au moment où les associations descendraient, et qu’il ferait ensuite avertir les autres membres du comité de le venir rejoindre. Il fut entendu que lorsque les lieux de rendez-vous et les points de ralliement seraient fixés, il m’enverrait quelqu’un pour m’en faire part et me conduire où seraient les associations. – Avant une heure, vous aurez de mes nouvelles, me dit-il en nous quittant.

Comme les délégués partaient, Mathieu (de la Drôme) arriva. En entrant il s’arrêta sur le seuil de la porte, il était pâle, il nous cria : – Vous n’êtes plus à Paris, vous n’êtes plus sous une république ; vous êtes à Naples et chez le roi Bomba.

Il arrivait des boulevards.

Plus tard j’ai revu Mathieu (de la Drôme) ; je lui ai dit :

— Mieux que Bomba, Satan.

XVIII. Constatation des lois morales[modifier]

Le carnage du boulevard Montmartre constitue l’originalité du coup d’État. Sans cette tuerie, le 2 décembre ne serait qu’un 18 brumaire. Louis Bonaparte échappe par le massacre au plagiat.

Il n’avait encore été qu’un copiste. Le petit chapeau de Boulogne, la redingote grise, l’aigle apprivoisé, semblaient grotesques. Qu’est-ce que cette parodie ? disait-on. Il faisait rire ; tout à coup il fit trembler.

L’odieux est la porte de sortie du ridicule.

Il poussa l’odieux jusqu’à l’exécrable.

Il était envieux de la grosseur des grands crimes ; il voulut égaler les pires. Cet effort vers l’horreur lui fait une place à part dans la ménagerie des tyrans. La gredinerie qui veut être aussi grosse que la scélératesse, un Néron petit s’enflant en Lacenaire énorme, tel est le phénomène. L’art pour l’art, l’assassinat pour l’assassinat.

Louis Bonaparte a créé un genre.

C’est de cette façon que Louis Bonaparte fit son entrée dans l’inattendu. Ceci le révéla.

De certains cerveaux sont des abîmes. Depuis longtemps, évidemment, cette pensée, assassiner pour régner, était dans Bonaparte. La préméditation hante les criminels ; c’est par là que la forfaiture commence. Le crime est longtemps en eux, diffus et flottant, presque inconscient ; les âmes ne noircissent que lentement. De telles actions scélérates ne s’improvisent pas ; elles n’arrivent pas du premier coup et d’un seul jet à leur perfection ; elles croissent et mûrissent, informes et indécises, et le milieu d’idées où elles sont les maintient vivantes, disponibles pour le jour venu, et vaguement terribles. Cette idée, le massacre pour le trône, insistons-y, habitait depuis longtemps l’esprit de Louis Bonaparte. Elle était dans le possible de cette âme. Elle y allait et venait comme une larve dans un aquarium, mêlée aux crépuscules, aux doutes, aux appétits, aux expédients, aux songes d’on ne sait quel socialisme césarien, comme une hydre entrevue dans une transparence de chaos. A peine savait-il que cette idée difforme était en lui. Quand il en eut besoin, il la trouva, armée et prête à le servir. Son cerveau insondable l’avait obscurément nourrie. Les gouffres sont conservateurs des monstres.

Jusqu’à ce redoutable jour du 4 décembre, Louis Bonaparte ne se connaissait peut-être pas lui-même tout à fait. Ceux qui étudiaient ce curieux animal impérial n’allaient pas jusqu’à le croire capable de férocité pure et simple. On voyait en lui on ne sait quel être mixte, appliquant des talents d’escroc à des rêves d’empire, qui, même couronné, serait filou, qui ferait dire d’un parricide : Quelle friponnerie ! incapable de prendre pied sur un sommet quelconque, même d’infamie ; toujours à mi-côte, un peu au-dessus des petits coquins, un peu au-dessous des grands malfaiteurs. On le croyait apte à faire tout ce qu’on fait dans les tripots et dans les cavernes, mais avec cette transposition qu’il tricherait dans la caverne et qu’il assassinerait dans le tripot.

Le massacre du boulevard déshabilla brusquement cette âme. On la vit telle qu’elle était ; les sobriquets ridicules, Gros-Bec, Badinguet, s’évanouirent ; on vit le bandit ; on vit le vrai Contrafatto caché dans le faux Bonaparte.

Il y eut un frisson. C’est donc là ce que cet homme tenait en réserve !

On a essayé des apologies. Elles ne pouvaient qu’échouer. Louis Bonaparte est simple, on a bien loué Dupin ; mais le nettoyer, c’est là une opération compliquée. Que faire du 4 décembre ? Comment s’en tirer ? Justifier est plus malaisé que glorifier ; l’éponge travaille plus difficilement que l’encensoir ; les panégyristes du coup d’État ont perdu leur peine. Madame Sand elle-même, grande âme pourtant, a tenté une réhabilitation attristante ; mais toujours, quoi qu’on fasse, le chiffre des morts reparaît à travers ce lavage.

Non, non, aucune atténuation n’est possible. Infortuné Bonaparte ! le sang est tiré, il faut le boire.

Le fait du 4 décembre est le plus colossal coup de poignard qu’un brigand lâché dans la civilisation ait jamais donné, nous ne disons pas à un peuple, mais au genre humain tout entier. Le coup fut monstrueux, et terrassa Paris. Paris terrassé, c’est la conscience, c’est la raison, c’est toute la liberté humaine terrassée. C’est le progrès des siècles gisant sur le pavé. C’est le flambeau de justice, de vérité et de vie, retourné et éteint. Voilà ce que fit Louis Bonaparte le jour où il fit cela.

Le succès du misérable fut complet. Le 2 décembre était perdu ; le 4 décembre sauva le 2 décembre. Ce fut quelque chose comme Erostrate sauvant Judas. Paris comprit que tout n’avait pas été dit en fait d’horreur ; et qu’au delà de l’oppresseur, il y a le chourineur. Voilà ce que c’est qu’un escarpe volant le manteau de césar. Cet homme était petit, soit, mais effroyable. Paris consentit à cet effroi, renonça à avoir le dernier mot, se coucha, et fit le mort. Il y eut de l’asphyxie dans l’événement. Ce crime ne ressemblait à rien. Quiconque, même après des siècles, fût-il Eschyle ou Tacite, en soulèvera le couvercle, en sentira la fétidité. Paris se résigna, Paris abdiqua, Paris se rendit ; la nouveauté du forfait en fit l’efficacité ; Paris cessa presque d’être Paris ; le lendemain on put entendre dans l’ombre le claquement de dents de ce titan terrifié.

Insistons-y, car il faut constater les lois morales, Louis Bonaparte resta, même après le 4 décembre, Napoléon le Petit. Cette énormité le laissa nain. La dimension du crime ne change pas la stature du criminel, et la petitesse de l’assassin résiste à l’immensité de l’assassinat.

Quoi qu’il en soit, le pygmée eut raison du colosse. L’aveu, si humiliant qu’il soit, ne peut être éludé.

Voilà à quelles rougeurs est condamnée l’histoire, cette grande déshonorée.


  1. Paul Meurice et Auguste Vacquerie étaient à la Conciergerie avec Charles et François-Victor Hugo.
  2. Montguyon
  3. Septeuil
  4. Cucheval
  5. Quentin-Bauchart
  6. Canrobert
  7. M. Rivet
  8. Rue d’Anjou-Saint-Honoré, 16
  9. L’auteur a conservé cette note écrite de la main de Lamoricière.
  10. Il a fallu, plus tard, la plaie ayant empiré, couper la jambe du blessé.
  11. Surnommé nous.
  12. L’original de ce billet est entre les mains de l’auteur de ce livre. Il nous a été remis par M. Avenel de la part de M. Bocage.
  13. Il ne faut pas oublier que ceci a été écrit en exil, et que nommer des héros c’était désigner des proscrits.
  14. Mort en exil, à Guernesey. Voir Actes et paroles. Pendant l’exil.
  15. Mort en exil, à Termonde.
  16. Pro Hugonotorum strage. Médaille frappée à Rome, 1572.
  17. Cité Rodier, 20
  18. Rue Caumartin.
  19. Nous.