Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil/Texte entier

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IEAN DE LÉRY


HISTOIRE
D’UN
VOYAGE FAICT EN LA TERRE DU BRÉSIL


nouvelle édition
Avec une Introduction & des Notes
par
PAUL GAFFAREL
Professeur à la Faculté des lettres de Dijon


PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
27-31 passage choiseul, 27-31
___


M DCCC LXXX



TABLE DES MATIÈRES



Préface de l’Éditeur i — xviii  


Préface de Léry 1 — 4


Huit pièces de vers adressées a de Léry 5 — 9


Préface de l’Auteur 11 — 37

________


CHAPITRE I. — Du motif et occasion qui nous fit entreprendre ce lointain voyage, en la terre du Bresil. 39 — 44


CHAPITRE II. — De nostre embarquement au port d’Honfleur, pays de Normandie : ensemble des tourmentes, rencontres, prinses de navires, et premieres terres et isles que nous descouvrismes. 45 — 56


CHAPITRE III. — Des Bonites, Albacores, Dorades, Marsouins, poissons volans, et autres de plusieurs sortes que nous vismes et prismes sous la zone Torride. 57 — 65


CHAPITRE IV. — De l’Equateur ou ligne Equinoctiale : ensemble des tempestes, inconstances des vents, pluye infecte, chaleurs, soifs et autres incommoditez que nous eusmes et endurasmes aux environs et sous icelle. 66 — 72


CHAPITRE V. — Descouvrement et premiere veue que nous eusmes, tant de l’Inde Occidentale ou terre du Bresil, que des sauvages habitans en icelle : avec tout ce qui nous advint sur mer, jusques sous le Tropique de Capricorne. 73 — 85


CHAPITRE VI. — De nostre descente au fort de Colligny, en la terre du Bresil : du recueil que nous y fit Villegagnon : et de ses comportemens, tant au faict de la Religion qu’autres parties de son gouvernement en ce pays-là. 86 — 113


CHAPITRE VII. — Description de la riviere de Ganabara, autrement dite Genevre en l’Amerique : de l’isle et fort de Colligny qui fut basti en icelle : ensemble des autres isles qui sont és environs. 114 — 121


CHAPITRE VIII. — Du naturel, force, stature, nudité, disposition et ornemens du corps, tant des hommes que des femmes sauvages Bresiliens, habitans en l’Amerique, entre lesquels j’ay frequenté environ un an. 122 — 140


CHAPITRE IX. — Des grosses racines, et gros mil, dont les sauvages font farine qu’ils mangent au lieu de pain ; et de leur breuvage qu’ils nomment Caou-in. 141 — 156


CHAPITRE X. — Des animaux, venaisons, gros lezards, serpens, et autres bestes monstrueuses de l’Amerique. 157 — 169


CHAPITRE XI. — De la varieté des oyseaux de l’Amerique, tous differens des nostres : ensemble des grosses chauves-souris, abeilles, mousches, mouschillons, et autres vermines estranges de ce pays-là. 170 — 184


CHAPITRE XII. — D’aucuns poissons plus communs entre les sauvages de l’Amerique : et de leur maniere de pescher. 1


CHAPITRE XIII. — Des arbres, herbes, racines, et fruicts exquis que produit la terre du Bresil. 9


CHAPITRE XIV. — De la guerre, combats, hardiesse, et armes des sauvages de l’Amerique. 29


CHAPITRE XV. — Comment les Ameriquains traitent leurs prisonniers prins en guerre : et des ceremonies qu’ils observent à les tuer et à les manger. 43


CHAPITRE XVI. — Ce qu’on peut appeler religion entre les sauvages Ameriquains : des erreurs, où certains abuseurs qu’ils ont entr’eux, nommez Caraibes, les detiennent : et de la grande ignorance de Dieu où ils sont plongez.59


CHAPITRE XVII. — Du mariage, Polygamie, et degrez de consanguinité, observez par les sauvages : et du traitement de leurs petits enfans. 85


CHAPITRE XVIII. — Ce qu’on peut appeler loix et police civile entre les sauvages : comment ils traitent et reçoivent humainement leurs amis qui les vont visiter : et des pleurs, et discours joyeux que les femmes font à leur arrivée et bien venue. 94


CHAPITRE XIX. — Comment les sauvages se traitent en leurs maladies : ensemble de leurs sepultures et funerailles : et des grands pleurs qu’ils font apres leurs morts. 116


CHAPITRE XX. — Colloque de l’entrée et arrivée en la terre du Bresil, entre les gens du pays nommez Tououpinambaoults et Toupinenkin : en langage sauvage et François. 123


CHAPITRE XXI. — De nostre departement de la terre du Bresil, dite Amerique : ensemble des naufrages et premiers perils que nous eschapasmes sur mer à nostre retour. 144


CHAPITRE XXII. — De l’extreme famine, tormente, et autres dangers, dont Dieu nous delivra en repassant en France. 163




PRÉFACE DE L’ÉDITEUR


NOTICE BIOGRAPHIQUE.


JEAN de Léry naquit en 1534 à la Margelle, près de l'abbaye de Saint-Seine de Bourgogne. On ne connaît rien de ses premières années. Il appartenait sans doute à quelque famille de bourgeois, peut-être même de petits gentilshommes ; car ce sont eux qui, les premiers, embrassèrent la Réforme en Bourgogne, et les parents de Léry étaient dévoués aux idées nouvelles. On sait avec quelle rapidité se propagèrent ces opinions dans notre pays. La France semblait un pays prédestiné à la Réforme. Depuis longtemps l'Université et le Parlement attaquaient le despotisme pontifical et réclamaient l'établissement d'une Église nationale. Le roi François Ier ne s'était pas encore prononcé, mais il protégeait Rabelais et Marot ; il permettait à Calvin de lui dédier son Institution chrétienne ; sa sœur, Marguerite de Navarre, et plusieurs de ses courtisans professaient ouvertement la Réforme, et sa maîtresse, la duchesse d'Etampes, était soupçonnée d'hérésie. La nouvelle doctrine se propageait donc et s'organisait au grand jour. Il est vrai que la paix religieuse ne dura pas longtemps ; mais la persécution n'arrêta pas les progrès de la Réforme, surtout lorsque, aux portes de France, dans une cité qui venait de conquérir sa liberté politique, à Genève, Calvin fonda une sorte de théocratie démocratique et appela à lui tous les hommes de bonne volonté. Cet appel fut entendu. De France, d'Italie, d'Angleterre, d'Espagne et même de Pologne, accoururent de nombreux prosélytes. Genève devint comme la citadelle du protestantisme, et c'est à cette source brûlante de conviction et d'éloquence que vinrent puiser leurs inspirations d'ardents missionnaires, qui répandirent ensuite au loin la doctrine et les idées du maître.

Jean de Léry fut un de ces missionnaires. Tout jeune encore, il avait à peine dix-huit ans, nous le trouvons à Genève, attaché aux pas de Calvin, suivant ses cours de théologie et ses prédications. Un des écrivains qui ont laissé sur la vie de notre auteur quelques détails, malheureusement trop concis, Senebier, rapporte que Léry était déjà pasteur dès 1555. Mais il se trompe. Calvin ne lui aurait jamais confié à vingt et un ans, et dans une ville comme Genève, les importantes fonctions de pasteur. D'ailleurs Léry, dans sa Relation d'un voyage au Brésil, déclare expressément que les deux pasteurs chargés de la direction spirituelle de l'expédition dont il faisait partie se nommaient Richier et Chartier, et que lui, « tant pour la bonne volonté que Dieu lui a voit donnée dès lors de servir à sa gloire, que curieux de voir ce monde nouveau, fut de la partie ». En 1555, Léry n'était donc et ne pouvait être qu'étudiant en théologie. Il se préparait sans doute à consacrer à la prédication du nouvel Évangile l'ardeur et la foi qui débordaient en lui, mais il était trop jeune encore pour devenir un des acolytes du Réformateur.

Calvin lui fournit tout à coup l'occasion de rendre à la Réforme un service signalé. Le Conseil de la République venait de recevoir une lettre d'Amérique que lui adressait Durand de Villegaignon, chevalier de Malte, vice-amiral de Bretagne et fondateur d'une colonie française dans la rade où se bâtira plus tard Rio-de-Janeiro. Cet étrange personnage, après avoir rempli l'Europe et l'Afrique du bruit de ses exploits et de sa fatigante activité, tour à tour soldat vaillant, marin habile, ingénieur et diplomate, ne s'était-il pas avisé de créer une France américaine et d'y appeler, comme dans un champ d'asile, tous ceux de ses compatriotes qui voudraient jouir de la liberté de conscience, tout en restant fidèles à la métropole ? Les écrivains protestants ont affirmé que Villegaignon, en affichant ces sentiments de tolérance, n'avait cherché qu'à mieux abuser leurs coreligionnaires ; les écrivains catholiques ont prétendu que Villegaignon était sincère et voulait réellement accorder le libre exercice de leur culte à tous ceux qui répondraient à son appel. Toujours est-il que, moitié par désir de mieux connaître les doctrines nouvelles, moitié pour augmenter les ressources de la colonie en y introduisant des colons libres et intelligents, le vice-roi de la France antarctique écrivit directement à Calvin, qui avait été son condisciple à l'Université de Paris, et lui communiqua ses projets. Calvin accueillit avec empressement la demande imprévue de Villegaignon.

C'était pour lui une satisfaction d'amour-propre et un apaisement de conscience que de propager sa doctrine au nouveau monde par l'intermédiaire d'un chevalier de Malte. Il eut bientôt déterminé un ami particulier de Coligny, du Pont de Corguilleray, à conduire au Brésil, malgré son grand âge, la colonne génevoise. Deux ministres, Richier et Chartier, le suivirent. Avec eux s'enrôlèrent quatorze Génevois, parmi lesquels Jean de Léry, le futur historien de l'expédition.

Les diverses péripéties du voyage, l'accueil de Villegaignon, les premiers travaux et les premières disputes, les discussions théologiques et les dissentiments de tout genre, les hostilités déclarées, le départ des Génevois et le supplice de quatre d'entre eux, tous ces dramatiques épisodes sont racontés avec force détails dans la Relation. Nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à cet intéressant ouvrage.

A peine débarqué en France, à la fin de 1558, Léry retourna aussitôt à Genève pour y achever ses études de théologie et recevoir l'imposition des mains. Bien qu'il eût profité de son séjour au Brésil pour ramasser de curieuses notes et observations, il ne songeait pas à publier le récit de son voyage ; mais, à la prière de l'avocat Jean Crespin, réfugié comme lui à Genève, qui préparait alors la réimpression de son fameux ouvrage : Histoire des martyrs persécutés & mis à mort pour la vérité de l'Evangile depuis le temps des apostres iusqu'à present, il rédigea une notice sur la Persécution des fidèles en la terre de l'Amérique. Cette notice est d'ordinaire attribuée à Crespin, mais elle fut réellement écrite par Léry, comme le prouve le passage suivant de son Voyage au Brésil : « La confession de foy de ces trois bons personnages fust enregistrée au catalogue de ceux qui, de nostre temps, ont constamment enduré la mort pour le tesmoignage de l'Evangile de ceste mesme année 1558. Ie la baillay à Iean Crespin, imprimeur ; lequel, avec la narration de la difficulté qu'ils eurent d'aborder en la terre des sauvages, aprez qu'ils nous eurent laissez, l'insera au livre des martyrs, auquel ie renvoie les lecteurs. »

Ce fut le premier ouvrage de Léry. Reçu bourgeois de Genève le 5 août 1560 et nommé pasteur, il fut alors envoyé à Belleville-sur-Saône, près de Lyon, pour y exercer ses nouvelles fonctions. A ce moment, la régente Catherine de Médicis semblait pencher vers le protestantisme. Elle mettait en liberté les détenus pour cause de religion, rappelait les bannis, faisait entrer Condé au Conseil et permettait à l’évêque de Valence « de prêcher devant le Roy sur tous les points, aussi clairement que s’il estoit en pleine Genève ». Tout donc semblait se préparer pour un changement de religion, et le chancelier de l’Hospital, par son édit de 1562, accordait aux calvinistes l’exercice légal de leur culte. Mais il était allé trop loin, ou du moins trop vite dans la voie des concessions : la masse du peuple était restée attachée à ses vieilles croyances, et le clergé gardait encore son influence. De plus, les protestants abusaient de leur triomphe. Ils s’imaginaient qu’il suffisait de forcer la main au Gouvernement pour qu’il se déclarât en leur faveur. À ces imprudentes provocations, les catholiques répondirent par le massacre de Vassy (1er mars 1562), et la première de nos huit guerres civiles commença.

Cette guerre mit en feu toutes nos provinces, surtout celles du Midi. « Il seroit impossible de vous dire, écrit un contemporain, quelles cruautés barbaresques sont commises de part & d’autre. Où le huguenot est maître, il ruine toutes les images, démolit les sépulcres & tombeaux, mesme celui des Roys, enlève tous les biens sacrés & voués aux églises. En contre échange de ce, le catholique tue, meurtrit, noye tous ceux qu'il connoît de ceste secte, & en regorgent les rivières. » A Belleville dominaient les protestants. Soutenus par le légendaire baron des Adrets, ils prirent plaisir à ravager et à détruire statues et églises. Leur fureur iconoclaste ne respecta même pas les souvenirs patriotiques. Calvin réprouvait ces exagérations. On a de lui une lettre aux pasteurs de Lyon, où il qualifie ces ravages de zèle inconsidéré. Léry partageait les opinions de son maître. De concert avec son collègue Flavard, il fit tous ses efforts pour épargner les églises catholiques de Belleville, lorsque les bandes du terrible baron des Adrets, après avoir démoli à Lyon les vénérables basiliques de Saint-Just et Saint-Irénée, et jeté au Rhône les reliques de cet apôtre des Gaules, se présentèrent à Belleville pour en saccager les édifices consacrés au culte catholique. Léry ne réussit pas à comprimer leurs fureurs et dut assister à la destruction des églises.

Lors de l'horrible tumulte qui suivit la guerre fratricide de 1562, nous perdons la trace de Léry. On sait pourtant qu'il retourna à Genève, sans doute après la conclusion de la paix d'Amboise (1563). Bien que sincèrement attaché à ses croyances, Léry n'était pas un fanatique. Sous prétexte de religion, tant d'horreurs avaient été commises de part et d'autre, qu'il était comme dégoûté de toute propagande. C'est à ces sentiments de lassitude et de découragement que nous devons sa Relation d'un voyage au Brésil. Il composa cet ouvrage, sur les instances de ses amis, dans les loisirs que lui laissa la paix d'Amboise ; mais il ne l'imprima pas tout de suite. Il avait, en effet, communiqué son manuscrit à l'un de ses amis, qui le lui renvoya par des serviteurs assez maladroits pour l'égarer. Léry fut obligé de recommencer son œuvre de souvenir, mais une sorte de fatalité s'acharnait après ce manuscrit. Il le perdit une seconde fois, et c'est en 1576 seulement qu'il rentra en possession de son premier manuscrit, qu'on retrouva à Lyon, et put enfin le publier.

Dans l'intervalle, Léry avait été nommé pasteur, d'abord à Nevers (novembre 1564), puis à La Charité. Nous ne savons rien de son ministère apostolique. Il assistait au synode de Nîmes en 1572. Lors de la Saint-Barthélemy, il était à La Charité, endormi, comme presque tous ses coreligionnaires, dans une fausse sécurité. Les odieuses scènes de Paris se répétèrent en province. La Charité ne fut pas épargnée. Dès la fin d'août, les Italiens du duc de Nevers surprenaient la ville et y égorgeaient vingt-deux protestants. Léry était une victime toute désignée. Il s'échappa par miracle, avec son collègue Pierre Melet, et trouva un refuge dans la forte place de Sancerre. « C'est là, comme il l'écrivit dans sa Relation du siége de Sancerre, que les poures fidèles des villes voisines, de Bourges, de La Charité, Gien, Orléans, & de plusieurs autres, après estre reschappez, comme povres brebis de la gueule des loups, s'y estoient retirez, pour eviter la furie de ceux qui avoyent executé leur rage plus que barbare sans aucun respect sur tous ceux qu'ils avoient peu atteindre. » Sancerre était alors une imposante citadelle. Ses habitants, dévoués à la Réforme, accueillirent avec empressement les fugitifs et se disposèrent à résister jusqu'à la dernière extrémité aux troupes catholiques. Les riches bourgeois auraient voulu se soumettre. Ils essayèrent même de livrer le château au gouverneur du Berry : mais les ouvriers, les vignerons et les fugitifs chassèrent les traîtres et se mirent ouvertement en insurrection. Le maréchal de la Chastre, à la tête de quelques milliers d'hommes, fut chargé de s'emparer de la petite ville, dont la résistance pouvait devenir contagieuse, et qui était comme un point de ralliement pour les protestants du Centre. Il la battit furieusement et tenta plusieurs assauts qui furent repoussés. Léry soutenait les courages et donnait l'exemple de la fermeté. Plus d'une fois son expérience servit aux assiégés. C'est lui qui leur apprit à se servir dans les corps de garde des hamacs brésiliens, où ils pouvaient se reposer sans quitter leur équipement. Le maréchal dut convertir le siège en blocus et attendre le succès final de l'épuisement des Sancerrois. En effet, la famine se déclara bientôt. Léry, qui, lors de son retour du Brésil, avait déjà éprouvé les horreurs de ce fléau, essaya de le conjurer. Il apprit aux défenseurs de la place à tromper leur faim en faisant bouillir le cuir de leurs chaussures. Tant d'efforts furent inutiles. Il fallut enfin capituler. Les conditions furent honorables. Le maréchal exigeait le démantèlement de la place et une rançon de 40,000 livres pour ses soldats, mais il garantissait la vie et les biens aux hommes, l'honneur aux femmes, la liberté de conscience à tous. La capitulation fut observée. Tous les réfugiés purent regagner paisiblement leur domicile. Léry reçut même une escorte d'honneur. « Le maréchal commanda au capitaine Fontaine de me mener seulement au lieu que i’avoys esleu, & luy rapporter nouvelles de moy. Ainsi doncques, le lendemain matin, ledict capitaine Fontaine… nous mena en toute seureté à Blet, lieu que i’avois choisi, au gouvernement de Monsieur de la Chastre pour me retirer. »

Ce fut le dernier acte de la vie militante de Léry. Il se retira ensuite à Genève, auprès du fils de l’amiral Gaspard de Coligny, et, tout en surveillant la réimpression des nombreuses éditions et les traductions de son livre, composa l’intéressante et dramatique Relation du siége de Sancerre. Il ne paraît pas être rentré en France, même après l’Édit de Nantes, mais il resta attaché de cœur à ses anciennes ouailles, car, en 1577, pendant la septième guerre de religion, lorsque le duc d’Anjou s’empara de La Charité, il composa peut-être, sous le voile de l’anonyme, le Discours du siége tenu devant La Charité, en 1577. En tout cas, le I. D. L., gentilhomme françois, qui signa ce livre, pourrait bien être Jean de Léry, ancien pasteur à La Charité, qui s’apitoyait sur les malheurs de ceux qu’il avait jadis essayé de guider dans la voie du salut.

Berne fut la dernière résidence de Léry. C’est dans cette ville qu’il mourut en 1611.


NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.


La première édition du livre que nous réimprimons porte le titre suivant : Histoire d'un voyage faict en la terre du Bresil, autrement dite Ameriques contenant la navigation & choses remarquables vues sur mer par l'auteur : le comportement de Villegagnon en ce pais là : les meurs & façons de vivre estranges des sauvages ameriquains : auec un colloque de leur langage : ensemble la description de plusieurs animaux, herbes & autres choses singulières ; & du tout inconnues par deça : dont on verra les sommaires dans les chapitres au commencement du livre. Le tout recueilli sur les lieux par Iean de Léry, natif de la Margelle, terre de Sainct-Sene, au duché de Bourgogne. A la Rochelle, par Antoine Chuppin. 1578. 1 vol. in-8, avec figures en bois, dont une est répétée.

M. Ternaux, dans son Catalogue d'ouvrages sur l'Amérique, cite une autre édition imprimée à Rouen la même année et dans le même format. Tout porte à croire que c'est le même ouvrage, avec une indication de lieu différente.

La seconde édition porte le même titre, avec ces mots en plus : Reveue, corrigée & bien augmentée en ceste seconde édition, tant de figures qu'autres choses notables sur le suiet de l'auteur. Elle fut imprimée à Genève pour Antoine Chuppin en 1580. C'est un volume petit in-8, qui comprend une préface de ij feuillets non numérotés, et 382 pages avec 8 planches, dont une répétée, plus une table des matières de 7 feuillets non numérotés. Certains exemplaires ne portent pas l'indication du lieu, ce qui semblerait indiquer au moins deux tirages. L'ouvrage de Léry est d'ordinaire suivi du Brief Discours & Histoire d'un voyage de quelques François à la Floride, etc., par Urbain Chauveton, opuscule de 104 pages numérotées à part. Cette addition au Léry n'est pas un caprice de collectionneur : elle se retrouve dans presque tous ceux des exemplaires de 1580 qui portent les mots : à Genève. Cette seconde édition est celle que nous avons reproduite, mais en ayant soin de noter au passage les additions et corrections. Elle est de beaucoup préférable à la précédente. L'imprimeur Chuppin en avertit soigneusement et naïvement le lecteur : « D'autant que l'auteur de cette histoire ne l'a pas seulement augmentée en plusieurs lieux, & enrichie de choses bien remarquables, & dignes de memoire, & mesme suyvant la promesse qu'il avoit faicte en sa preface, l'a ornée & embellie de figures en ceste seconde impression : mais aussi... il l'a outre cela si diligemment reveüe, corrigée & dressée, voire si bien esclairci les matieres qu'il traite en toutes les pages, que le tout ecrit ensemble... semblera comme une nouvelle histoire... i'ai voulu advertir tous ceux qui ont desià vu la premiere, que ceux qui ne sçavent encores que c'est qu'elle contient, ils y trouveront beaucoup plus de contentement qu'en la precédente. »

C'est probablement sur cette édition qu'a été faite la troisième. Genève. Antoine Chuppin. 1585. Petit in-8° avec figures. 34 feuillets préliminaires, 427 pages, plus 8 feuillets pour la table et les errata.

Nous en dirons autant pour l'édition de 1594, la quatrième. Genève. Pour les héritiers d'Eustache Vignon. Petit in-8°. 22 feuillets préliminaires, 382 pages de texte et 6 feuillets pour la table.

La cinquième édition est de 1599. Pour les héritiers d'Eustache Vignon. Petit in-8° de 36 feuillets préliminaires et 478 pages. Elle reproduit la précédente, mais est dédiée à Mme la princesse d’Orange. En la comparant à la deuxième édition, nous remarquerons qu’on y a ajouté un avertissement de l’auteur, retouché la préface et supprimé la table des matières.

La sixième édition est de 1600 et reproduit exactement la précédente.

La septième édition d’après Mensel, Bibliotheca historica (t. III, part. ll, p. 50), serait de 1677.

Les éditions postérieures, s’il en existe, ont échappé à nos recherches. Il semble que, depuis l’année 1667, on se soit contenté de reproduire par extraits l’œuvre de Léry. Nous en retrouvons des fragments, par exemple, dans le tome IV de la collection de Purchas, Pilgrims containing a history of the world in sea voyages and land travels by Englishmen and others ; et dans la collection intitulée Histoire des naufrages.

La Relation de Léry a été plusieurs fois traduite en latin. La première édition est de 1586. Historia navigationis in Brasiliam quæ & America dicitur. Genevœ, &c. E. Vignon. 1586. Petit in-8 avec figures. La seconde fut imprimée en 1594, toujours à Genève, et cette fois chez les héritiers d’Eustache Vignon. Elle présente quelques différences insignifiantes dans le titre. Nous avons encore trouvé mentionnées, mais sans pouvoir nous les procurer, deux éditions en 1600 et en 1642. La traduction latine la plus connue fut insérée dans la fameuse collection des Grands & des Petits Voyages, par Théodore de Bry. Francfort, 1592. 3me volume. En voici le texte exact : Navigatio in Brasiliam America, qua auctoris navigatio, quæ memoriæ prodenda in mari viderit, Brasiliensium vitius & mores a nostris valde alieni, animalia etiam, arbores, herbæ, reliqua singularia a nostris penitus incognita describuntur : adiectus insuper dialogus, eorum lingua conscriptus ; a Ioanne Lerio Burgundo gallice primum scripta, deinde latinitate donata. Variis autem figuris illustrata per Theodorum de Bry. Francofurti Venales reperiuntur in officina Theodori de Bry. Cette traduction n'est le plus souvent qu'une paraphrase : elle omet tout ce qui intéresse directement Villegaignon et la colonie française, et ne s'occupe que de généralités. Toutes les fois que l'auteur anonyme de cette traduction trouve le moyen de disserter sur tel ou tel passage des auteurs anciens qui se rapproche de Léry, il ne manque pas cette occasion d'étaler sa lourde et pédantesque érudition. Ce sont déjà les procédés de la science allemande.

Nous ne connaissons pas d'autre traduction de l’ouvrage de Léry, ou du moins nous n’en avons pas rencontré dans nos recherches à travers les bibliothèques de Paris et de la province.

La nouvelle édition, que nous présentons au public, est la reproduction intégrale de la seconde : mais nous avons pris soin de signaler les différences principales que nous avons remarquées dans les autres éditions, et nous avons cherché, par nos annotations historiques et géographiques, et nos rapprochements avec les principaux auteurs qui se sont occupés du Brésil, spécialement avec les contemporains de Léry, à compléter et à expliquer l’intéressante relation de celui qu’on a surnommé avec autant d’esprit que de raison le Montaigne des voyageurs.


Paul Gaffarel.      




PRÉFACE DE LÉRY
________


À illustre & puissant seigneur


FRANÇOIS, COMTE DE COLLIGNY


Seigneur de Chastillon
Gouverneur pour le Roy en la ville de Momtpelier, etc.




Monsieur, parce que l’heureuse memoire de celuy par le moyen duquel Dieu m’a fait voir les choses dont j’ay basti la presente Histoire, me convie d’en faire recognoissance : puis que luy avez succedé, ce n’est pas sans cause, que je pren maintenant la hardiesse de vous la presenter. Comme doncques mon intention est de perpetuer icy la souvenance d’un voyage fait expressement en l’Amerique, pour establir le pur service de Dieu, tant entre les François qui s’y estoient retirez, que parmi les Sauvages habitans en ce pays-là ; aussi ai-je estimé estre mon devoir de faire entendre à la posterité, combien la louange de celuy qui en fut la cause & le motif doit estre à jamais recommandable. Et de fait osant asseurer, que par toute l’antiquité il ne se trouvera, qu’il y ait jamais eu Capitaine François et Chrestien, qui tout à une fois ait estendu le regne de Jesus Christ, Roy des Roys et Seigneur des Seigneurs, et les limites de son Prince Souverain en pays si lointain, le tout consideré comme il appartient, qui pourra assez exalter une si saincte et vrayement heroïque entreprinse ? Car quoy qu’aucuns disent, veu le peu de temps que ces choses ont duré et que n’y estant à present non plus nouvelle de vraye Religion que du nom de François pour y habiter, on n’en doit faire estime, nonobstant, di-je, telles allegations, ce que j’ay dit ne laisse pas de demeurer tousjours tellement vray que, tout ainsi que l’Evangile du Fils de Dieu a esté de nos jours annoncé en ceste quarte partie du monde, dite Amerique, aussi est-il tres-certain, que si l’affaire eust esté aussi bien poursuivy, qu’il avoit esté heureusement commencé, que l’un et l’autre regne, spirituel et temporel, y avoyent si bien prins pied de nostre temps, que plus de dix mille personnes de la nation Françoise y seroyent maintenant en aussi pleine et seure possession pour nostre Roy, que les Espagnols et Portugais y sont au nom des leurs.

Parquoy sinon qu’on voulust imputer aux Apostres la destruction des Eglises qu’ils avoyent premierement dressées, et la ruine de l’Empire Romain aux braves guerriers qui y avoyent joint tant de belles Provinces, aussi, par le semblable, ceux estans louables qui avoyent posé les premiers fondemens des choses que j’ay dites en l’Amerique, il faut attribuer la faute et la discontinuation, tant à Villegagnon qu’à ceux qui avec luy, au lieu (ainsi qu’ils en avoyent le commencement, et avoyent faict promesse) d’avancer l’oeuvre, ont quitté la forteresse que nous avions bastie, et le pays qu’on avoit nommé France Antarctique, aux Portugais, lesquels s’y sont tres-bien accommodez. Tellement que pour cela il ne lairra pas d’apparoir à jamais, que feu de tres-heureuse memoire messire Gaspard de Coligny Admiral de France, vostre tres-vertueux pere, ayant executé son entreprise par ceux qu’il envoya en l’Amerique, outre ce qu’il en avoit assujetti une partie à la couronne de France, fit encore ample preuve du zele qu’il avoit que l’Evangile fust non seulement annoncé par tout ce Royaume, mais aussi par tout le monde universel.

Voila, Monsieur, comme, en premier lieu, vous considerant representer la personne de cest excellent Seigneur, auquel pour tant d’actes genereux la patrie sera perpetuellement redevable, j’ay publié ce mien petit labeur sous vostre auctorité. Joint que par ce moyen ce sera à vous auquel Thevet aura non seulement à respondre, de ce qu’en general, et autant qu’il a peu, il a condamné et calomnié la cause pour laquelle nous fismes ce voyage en l’Amerique, mais aussi de ce qu’en particulier, parlant de l’Admirauté de France en sa Cosmographie, il a osé abbayer contre la renommée, souëfve et de bonne odeur à tous gens de bien, de celuy qui en fut la cause.

Davantage, Monsieur, vostre constance et magnanimité en la defense des Eglises reformées de ce Royaume faisant journellement remarquer combien heureusement vous suyvez les traces de celuy, qui, vous ayant substitué en son lieu, soustenant ceste mesme cause, y a espandu jusques à son propre sang, cela, di-je, en second lieu m’ayant occasionné : ensemble pour recognoistre aucunement le bon et honneste accueil que vous me fistes en la ville de Berne, en laquelle, apres ma delivrance du siege famelique de Sancerre, je vous fus trouver, j’ay esté du tout induit de m’adresser droit à vous. Je sçay bien cependant qu’encores que le sujet de ceste Histoire soit tel, que s’il vous venoit quelques fois envie d’en ouir la lecture, il y a choses, où pourriez prendre plaisir, neantmoins pour l’esgard du langage, rude et mal poli, ce n’estoit pas aux oreilles d’un Seigneur si bien instruit dés son bas aage aux bonnes lettres que je le devois faire sonner. Mais m’asseurant que par vostre naturelle debonnaireté, recevant ma bonne affection, vous supporterez ce deffaut, je n’ay point fait difficulté d’offrir et dedier ce que j’ay peu, tant à la saincte memoire du pere, que pour tesmoignage du tres humble service que je desire continuer aux enfans.

Sur quoy, MONSIEUR, je prieray l’Eternel qu’avec Messieurs vos freres et Madame de Teligny vostre soeur (plantes portans fruits dignes du tronc d’où elles sont issues) vous tenant en sa saincte protection, il benisse et face prosperer de plus en plus vos vertueuses et genereuses actions. Ce vingtcinquiesme de Decembre mil cinq cens soixante et dixsept.


    Vostre tres-humble et affectionné serviteur,

J. DE LERY.        


SONNETS ADRESSÉS A LÉRY
________


A IEAN DE LERY


sur son discours de l’Histoire de l’Amerique.


J’honore cestuy-la qui au ciel me pourmeine,
Et d’icy me fait voir ces tant beaux mouvemens :
Je prise aussi celuy qui sçait des Elemens
Et la force et l’effet, et m’enseigne leur peine.
Je remerci celuy qui heureusement peine
Pour de terre tirer divers medicamens ;
Mais qui me met en un ces trois enseignemens,
Emporte, à mon advis, une louange pleine.
Tel est ce tien labeur, et encores plus beau,
DE LERY, qui nous peins un monde tout nouveau,
Et son ciel, et son eau, et sa terre, et ses fruits ;
Qui sans mouiller le pied nous traverses l’Afrique,
Qui sans naufrage et peur nous rends en l’Amerique
Dessous le gouvernail de ta plume conduits.

L. Daneau. 1577.

 

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P. MELET A M. DE LERY,


son singulier amy.


Icy (mon de Lery) ta plume as couronnée
A descrire les moeurs, les polices et loix,

 
Les sauvages façons des peuples et des Roys
Du pays incognu à ce grand Ptolomée.
Nous faisant veoir de quoy celle terre est ornée,
Les animaux divers errants parmy les boys,
Les combats tres-cruels, et les braves harnois
De ceste nation brusquement façonnée ;
Nous peignant ton retour du ciel Ameriquain,
Où tu te vis pressé d’une tres-aspre faim.
Mais telle faim, helas, ne fit si dure guerre,
Ni la faim de Juda, ni celle d’Israel,
Où la mere commit l’acte enorme et cruel,
Que celle qu’as ailleurs escrite de Sancerre.

 

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SONET A IEAN DE LERY
sur son Histoire de l’Amerique.


 
Malheur est bon (dit-on) à quelque chose,
Et des forfaits naissent les bonnes Loix.
De ce, Lery, l’on voit à ceste fois
Preuve certaine en ton Histoire enclose :
Fureur, mensonge et la guerre dispose
Villegagnon, Thevet, et le François,
A retarder de ta plume la voix,
Et les discours tant beaux qu’elle propose.
Mais ton labeur, d’un courage indomté,
Tous ces efforts enfin a surmonté ;
Et mieux paré devant tous il se range.
Comme cieux, terre, hommes et faits divers
Tu nous faits voir, ainsi par l’univers
Vole ton livre, et vive ta louange.

 

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SONET


Sur l’Histoire du voyage de l’Amerique
Par B.A.M.


Tes honnestes labeurs, qui repos gracieux
Donnent aux bons esprits (LERY, tu me peux croire),
Ne cessent d’assembler ès thresors de memoire
Une riche moisson d’usufruit precieux.
Mais comme le malade en degoust vicieux
Trouve le doux amer, et sucre ne peut boire,
Ainsi ne faut douter que ta gentille Histoire
Ne rencontre quelque oeil louche et malicieux.
Or say tu que je crain ? Que tu as osé mordre
Ce benoist sainct Thevet, lumiere de son ordre,
Cest autre sainct François à flater et mentir,
Et à calomnier, devote conscience.
N’as tu peu (De LERY) l’Alcorane science
Lire devotement, y croire et consentir ?

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EIS AEPAION


(texte en caractères grecs, en attente)

Is. Cas.
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AD IOANNEM LERIUM
Americanas Historiae scriptorem.


Ignotas quondam & nostro procul orbe remotas
Gentes monstrosa barbarieque feras ,
Stridentesque sonos linguae, ventresque nefandos,
Humanis saturos carnibus, ecce, refert.
Credo eqaidetn, Leraee ; doces nam visa : sed, euge,
Te dignum nodum undice solve precor.
Talia, dic, portenta hominum, tam rara benigni
Temperiés cœli num generare queat ?
Et quos inculta mites créât arbore fruAus,
Mite solum indomita fertilitate nitens ?
Horrida monstra hominum,quaeris, num gignat amœna
Temperies cœli, fertilitasque soli ?
Gignit. Sed causas doceant qui femina rerum,
Quique arcano tenent interiora viri.
Num maiora vides hominum portenta creari,
Quae cœlum multo initias atque solum ?
Testis culta novem studiis Europa sororum,
Quae toto princeps erigit orbe caput.
Hic quam horrenda vigent pudeat memorare, libellis
Ut possit nostris maior adesse fides.

I. I. B.
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In Historiam Americanam
AB lOANNE LERIO CONSCRIPTAM.


Immanes mores tu qui audis, & essera monstra,
Quae fert terra orbis nomine dicta novi :

Miraris pedus plus quam gestare ferinum,
Humanos vultus, oraque sueta polo.
Primorum sunt haec noxae monimenta parentum,
Infecit tristi quae genus omne malo :
Hic veri quondam simulachrum numinis, amens,
In saevas meruit degenerasse feras.
Sunt quibus indulsit cœli clementia larga,
Unde foret cultu mitius ingenium.
Cultior hic mores, ni vitae temperet usus,
Omnes consimilis barbaries teneat.

St. T.


IN lOANNEM LERIUM
Ejusque de Americana peregrinatione historiam.


Tanta novi, Lerœe, refers miracula mundi,
Tamque novas rerum, tamque hominum facies,
Ut cupiam lustrare oculis iam singula, ni me
Terreat unda furens, barbariesque virum.
Atqui tolle moras, cupidum perque omnia deduc :
Nobis Oceano sat via tuta patet.
Tuto inter fœvos, humanaque viscera flammis
Torrentes, fast est vivere Lœstrigonas.
Oceanum rabie superat gens galla furentem,
Et superat fœvos barbara Lœstrigonas.

G. M. N.


PRÉFACE


POUR ce qu’on se pourroit esbahir de ce qu’apres dixhuit ans passez que j’ay faict le voyage en Amerique, j’aye tant attendu de mettre ceste histoire en lumiere, j’ay estimé, en premier lieu, estre expedient de declarer les causes qui m’en ont empesché. Du commencement que je fus de retour en France, monstrant les memoires que j’avois, la pluspart escrits d’ancre de Bresil, et en l’Amerique mesme, contenans les choses notables par moy observées en mon voyage : joint les recits que j’en faisois de bouche à ceux qui s’en enqueroyent plus avant : je n’avois pas deliberé de passer outre, ny d’en faire autre mention. Mais quelques-uns de ceux avec lesquels j’en conferois souvent, m’allegans qu’à fin que tant de choses qu’ils jugeoyent dignes de memoire ne demeurassent ensevelies, je les devois rediger plus au long et par ordre : à leurs prieres et solicitations, des l’an 1563, j’en avois fait un assez ample discours : lequel, en departant du lieu où je demeurois lors, ayant presté et laissé à un bon personnage, il advint que comme ceux ausquels il l’avoit baillé pour le m’apporter, passoyent par Lyon, leur estant osté à la porte de la ville, il fut tellement esgaré, que, quelque diligence que je fisse, il ne me fut pas possible de le recouvrer. De façon que faisant estat de la perte de ce livre, ayant quelque temps apres retiré les brouillars que j’en avois laissé à celuy qui le m’avoit transcrit, je fis tant, qu’excepté le Colloque du langage des Sauvages, qu’on verra au vingtiesme chapitre, duquel moy ny autre n’avoit copie, j’avois derechef le tout mis au net. Mais quand je l’eus achevé, moy estant pour lors en la ville de la Charité sur Loire, les confusions survenantes en France sur ceux de la Religion, je fus contraint, à fin d’éviter ceste furie, de quitter à grand haste tous mes livres et papiers pour me sauver à Sancerre : tellement qu’incontinent apres mon depart, le tout estant pillé, ce second recueil Ameriquain estant ainsi esvanoui, je fus pour la seconde fois privé de mon labeur. Cependant comme je faisois un jour recit à un notable Seigneur de la premiere perte que j’en avois faite à Lyon, luy ayant nommé celuy auquel on m’avoit escrit qu’il avoit esté baillé, il en eut tel soin, que l’ayant finalement recouvré, ainsi que l’an passé 1576. je passois en sa maison, il me le rendit. Voila comme jusques à present ce que j’avois escrit de l’Amerique, m’estant tousjours eschappé des mains, n’avoit peu venir en lumiere.

Mais pour en dire le vray, il y avoit encores, qu’outre tout cela, ne sentant point en moy les parties requises pour mettre à bon escient la main à la plume, ayant veu dés la mesme année que je revins de ce pays-la, qui fut 1558. le livre intitulé Des singularitez de l’Amerique, lequel monsieur de la Porte suyvant les contes et memoires de frere André Thevet, avoit dressé et disposé, quoy que je n’ignorasse pas ce que Monsieur Fumée, en sa preface sur l’Histoire generale des Indes, a fort bien remarqué : assavoir que ce livre des Singularitez est singulierement farci de mensonges, si l’autheur toutesfois, sans passer plus avant, se fust contenté de cela, possible eussé-je encores maintenant le tout supprimé.


Mais quant en ceste presente année 1577. lisant la Cosmographie de Thevet, j’ay veu que il n’a pas seulement renouvelé et augmenté ses premiers erreurs, mais, qui plus est (estimant possible que nous fussions tous morts, ou si quelqu’un restoit en vie, qu’il ne luy oseroit contredire), sans autre occasion, que l’envie qu’il a euë de mesdire et detracter des Ministres, et par consequent de ceux qui en l’an 1556. les accompagnerent pour aller trouver Villegagnon en la terre du Bresil, dont j’estois du nombre, avec des digressions fausses, piquantes, et injurieuses, nous a imposé des crimes ; à fin, di-je, de repousser ces impostures de Thevet, j’ay esté comme contraint de mettre en lumiere tout le discours de nostre voyage. Et à fin, avant que passer plus outre, qu’on ne pense pas que sans tres-justes causes je me pleigne de ce nouveau Cosmographe, je reciteray icy les calomnies qu’il a mises en avant contre nous, contenues au Tome second, livre vingt et un, chap. 2, fueil. 908 :


« Au reste (dit Thevet) j’avois oublié à vous dire, que peu de temps auparavant y avoit eu quelque sedition entre les François, advenue par la division et partialitez de quatre Ministres de la Religion nouvelle, que Calvin y avoit envoyez pour planter sa sanglante Evangile, le principal desquels estoit un ministre seditieux nommé Richier, qui avoit esté Carme et Docteur de Paris quelques années auparavant son voyage. Ces gentils predicans ne taschans que s’enrichir et attrapper ce qu’ils pouvoyent, firent des ligues et menées secrettes, qui furent cause que quelques-uns des nostres furent par eux tuez. Mais partie de ces sedicieux estans prins furent executez, et leurs corps donnez pour pasture aux poissons ; les autres se sauverent, du nombre desquels estoit ledict Richier, lequel, bien tost apres, se vint rendre Ministre à la Rochelle : là où j’estime qu’il soit encore de present. Les Sauvages irritez de telle tragedie, peu s’en fallut qu’ils ne se ruassent sur nous, et missent à mort ce qui restoit. »

Voila les propres paroles de Thevet, lesquelles je prie les lecteurs de bien notter. Car comme ainsi soit qu’il ne nous ait jamais veu en l’Amerique, ny nous semblablement luy, moins, comme il dit, y a-t-il esté en danger de sa vie à nostre occasion : je veux montrer qu’il a esté en cest endroit aussi asseuré menteur qu’impudent calomniateur. Partant à fin de prevenir ce que possible pour eschapper il voudroit dire, qu’il ne rapporte pas son propos au temps qu’il estoit en ce pays-là, mais qu’il entend reciter un fait advenu depuis son retour : je luy demande en premier lieu, si ceste façon de parler tant expresse dont il use, assavoir, Les Sauvages irritez de telle tragedie, peu s’en fallut qu’ils ne se ruassent sur nous, et missent à mort le reste, se peut autrement entendre, sinon que par ce nous, luy se mettant du nombre, il vueille dire qu’il fut enveloppé en son pretendu danger. Toutesfois si tergiversant d’avantage, il vouloit tousjours nier que son intention ait esté autre que de faire à croire qu’il vit les Ministres dont il parle, en l’Amerique : escoutons encores le langage qu’il tient en un autre endroit.

« Au reste (dit ce Cordelier) Si j’eusse demeuré plus long temps en ce pays là, j’eusse tasché à gagner les ames esgarées de ce povre peuple, plustost que m’estudier à fouiller en terre, pour y cercher les richesses que nature y a cachées. Mais d’autant que je n’estois encores bien versé en leur langage, et que les Ministres que Calvin y avoit envoyez pour planter sa nouvelle Evangile, entreprenoyent ceste charge, envieux de ma deliberation, je laissay ceste mienne entreprise. »

Croyez le porteur, dit quelqu’un, qui à bon droit se mocque de tels menteurs à gage.

Parquoy, si ce bon Catholique Romain, selon la reigle de sainct François, dont il est, n’a faict autre preuve de quitter le monde que ce qu’il dit, avoir mesprisé les richesses cachées dans les entrailles de la terre du Bresil, ny autre miracle que la conversion des Sauvages Ameriquains habitans en icelle, desquels (dit-il) il vouloit gagner les ames, si les Ministres ne l’en eussent empesché, il est en grand danger, apres que j’auray monstré qu’il n’en est rien, de n’estre pas mis au Calendrier du Pape pour estre canonisé et reclamé apres sa mort comme monsieur saint Thevet. A fin doncques de faire preuve que tout ce qu’il dit ne sont qu’autant de balivernes, sans mettre en consideration s’il est vray-semblable que Thevet, qui en ses escrits fait de tout bois flesches, comme on dit : c’est à dire, ramasse à tors et à travers tout ce qu’il peut pour allonger et colorer ses contes, se fust teu en son livre des Singularitez de l’Amerique de parler des Ministres, s’il les eust veu en ce pays-là, et par plus forte raison s’ils eussent commis ce dont il les accuse à present en sa Cosmographie imprimée seize ou dix sept ans apres ; attendu mesmes que par son propre tesmoignage en ce livre des Singularitez, on voit qu’en l’an 1555. le dixiesme de Novembre il arriva au Cap de Frie, et quatre jours apres en la riviere de Ganabara en l’Amerique, dont il partit le dernier jour de Janvier suyvant, pour revenir en France : et nous cependant, comme ie monstreray en ceste histoire, n’arrivasmes en ce pays là au fort de Colligny, situé en la mesme riviere, qu’au commencement de Mars 1557 : puis, di-je, qu’il appert clairement par là, qu’il y avoit plus de treize mois que Thevet n’y estoit plus, comment a-il esté si hardi de dire et escrire qu’il nous y a veus ?

Le fossé de pres de deux mille lieuës de mer entre luy, dés long temps de retour à Paris, et nous qui estions sous le Tropique de Capricorne, ne le pouvoit-il garentir ? si faisoit, mais il avoit envie de pousser et mentir ainsi Cosmographiquement : c’est à dire, à tout le monde. Parquoy ce premier poinct prouvé contre luy, tout ce qu’il dit au reste ne meriteroit aucune response. Toutesfois pour soudre toutes les repliques qu’il pourroit avoir touchant la sedition dont il cuide parler : je di en premier lieu, qu’il ne se trouvera pas qu’il y en ait eu aucune au fort de Colligny, pendant que nous y estions ; moins y eut-il un seul François tué de nostre temps. Et partant si Thevet veut encores dire que, quoy qu’il en soit, il y eut une conjuration des gens de Villegagnon contre luy en ce pays-là, en cas, di-je, qu’il nous la voulust imputer, je ne veux derechef pour nous servir d’Apologie, et pour monstrer qu’elle estoit advenue avant que nous y fussions arrivez, que le propre tesmoignage de Villegagnon. Parquoy combien que la lettre en Latin qu’il escrivit à M. Jean Calvin, respondant à celle que nous luy portasmes de sa part, ait ja dés long temps esté traduite et imprimée en autre lieu : et que mesme si quelqu’un doute de ce que je di, l’original escrit d’ancre de Bresil, qui est encores en bonne main, face tousjours foy de ce qui en est : parce qu’elle servira doublement à ceste matiere, assavoir, et pour refuter Thevet, et pour monstrer quant et quant quelle religion Villegagnon faisoit semblant de tenir lors, je l’ay encores icy inserée de mot à mot.


Teneur de la lettre de Villegagnon envoyée de l’Amerique à Calvin.

Je pense qu’on ne scauroit declarer par paroles combien m’ont resjouy vos lettres, et les freres qui sont venus avec icelles. Ils m’ont trouvé reduit en tel poinct qu’il me faloit faire office de Magistrat, et quant et quant la charge de Ministre de l’Eglise : ce qui m’avoit mis en grande angoisse. Car l’exemple du Roy Ozias me destournoit d’une telle maniere de vivre : mais j’estois contraint de le faire, de peur que nos ouvriers, lesquels j’avois prins à louage et amenez pardeçà, par la frequentation de ceux de la nation, ne vinsent à se souiller de leurs vices : ou par faute de continuer en l’exercice de la Religion tombassent en apostasie, laquelle crainte m’a esté ostée par la venue des freres. Il y a aussi cest advantage que, si d’oresenavant il faut travailler pour quelque affaire, et encourir danger, je n’auray faute de personnes qui me consolent et aident de leur conseil : laquelle commodité m’avoit esté ostée par la crainte du danger auquel nous sommes. Car les freres qui estoyent venus de France pardeçà avec moy, estans esmeus pour les difficultez de nos affaires s’en estoyent retirez en Egypte, chacun allegant quelque excuse. Ceux qui estoyent demeurez, estoyent pauvres gens souffreteux et mercenaires, selon que pour lors je les avois peu recouvrer. Desquels la condition estoit telle que plustost il me falloit craindre d’eux que d’en avoir aucun soulagement. Or la cause de ceci est, qu’à nostre arrivée toutes sortes de fascheries et difficultez se sont dressées, tellement que je ne scavois bonnement quel advis prendre, ny par quel bout commencer.

« Le pays estoit du tout desert, et en friche : il n’y avoit point de maison, ny de toicts, ny aucune commodité de bled. Au contraire, il y avoit des gens farouches et sauvages, esloignez de toute courtoisie et humanité, du tout differens de nous en façon de faire et instruction : sans religion, ny aucune cognoissance d’honnesteté ni de vertu, de ce qui est droit ou injuste : en sorte qu’il me venoit en pensée, assavoir si nous estions tombez entre des bestes portans la figure humaine. Il nous falloit pourvoir à toutes ces incommoditez à bon escient, et en toute diligence, et y trouver remede pendant que les navires s’apprestoyent au retour, de peur que ceux du pays, pour l’envie qu’ils avoyent de ce que nous avions apporté, ne nous surprinssent au despourveu, et missent à mort.

« Il y avoit davantage le voisinage des Portugallois, lesquels ne nous voulans point de bien, et n’ayans peu garder le pays que nous tenons maintenant, prennent fort mal à gré qu’on nous y ait receu, et nous portent une haine mortelle. Parquoy toutes ces choses se presentoyent à nous ensemble : assavoir qu’il nous falloit choisir un lieu pour nostre retraite, le defricher et applanir, y mener de toutes parts de la provision et munition, dresser des forts, bastir des toicts et logis pour la garde de nostre bagage, assembler d’alentour la matiere et estoffe, et par faute de bestes le porter sur les espaules au haut d’un costau par des lieux forts, et bois tres-empeschans. En outre, d’autant que ceux du pays vivent au jour la journée, ne se soucians de labourer la terre, nous ne trouvions point de vivres assemblez en un certain lieu, mais il nous les falloit aller recueillir et querir bien loin çà et là : dont il advenoit que nostre compagnie, petite comme elle estoit, necessairement s’escartoit et diminuoit. A cause de ces difficultez, mes amis qui m’avoyent suyvi, tenans nos affaires pour desesperées, comme j’ay desja demonstré, ont rebroussé chemin : et de ma part aussi j’en ay esté aucunement esmeu.

« Mais d’autre costé pensant à part moy que j’avois asseuré mes amis que je me departois de France à fin d’employer à l’avancement du regne de Jesus Christ le soin et peine que j’avois mis par ci devant aux choses de ce monde, ayant cognu la vanité d’une telle estude et vacation, j’ay estimé que je donnerois aux hommes à parler de moy, et de me reprendre, et que je ferois tort à ma reputation si j’en estois destourné par crainte de travail ou de danger : davantage puisqu’il estoit question de l’affaire de Christ, je me suis asseuré qu’il m’assisteroit, et ameneroit le tout à bonne et heureuse issue. Parquoy j’ay prins courage, et ay entierement appliqué mon esprit pour amener à chef la chose laquelle j’avois entreprise d’une si grande affection, pour y employer ma vie. Et m’a semblé que j’en pourrois venir à bout par ce moyen, si je faisois foy de mon intention et dessein par une bonne vie et entiere, et si je retirois la troupe des ouvriers que j’avois amenez de la compagnie et accointance des infideles. Estant mon esprit adonné à cela, il m’a semblé que ce n’est point sans la providence de Dieu que nous sommes enveloppez de ces afaires, mais que cela est advenu de peur qu’estans gastez par trop grande oisiveté, nous ne vinssions à lascher la bride à nos appetits desordonnez et fretillans. En apres il me vient en memoire, qu’il n’y a rien si haut et mal-aisé, qu’on ne puisse surmonter en se parforçant ; partant, qu’il faut mettre son espoir et secours en patience et fermeté de courage, et exercer ma famille par travail continuel, et que la bonté de Dieu assistera à une telle affection et entreprise.

« Par quoy nous nous sommes transportez en une Isle esloignée de terre ferme d’environ deux lieues, et là j’ay choisi lieu pour nostre demeure, à fin que tout moyen de s’enfuir estant osté, je peusse retenir nostre troupe en son devoir : et pource que les femmes ne viendroyent point vers nous sans leurs maris, l’occasion de forfaire en cest endroit fut retranchée. Ce neantmoins il est advenu que vingt-six de nos mercenaires estans amorsez par leurs cupiditez charnelles, ont conspiré de me faire mourir. Mais au jour assigné pour l’execution, l’entreprinse m’a esté revelée par un des complices, au mesme instant qu’ils venoyent en diligence pour m’accabler. Nous avons evité un tel danger par ce moyen : c’est qu’ayant fait armer cinq de mes domestiques, j’ay commencé d’aller droit contre eux : alors ces conspirateurs ont esté saisis de telle frayeur et estonnement que sans difficulté ny resistance nous avons empoigné et emprisonné quatre des principaux autheurs du complot qui m’avoyent esté declarez. Les autres espouvantez de cela, laissans les armes se sont tenus cachez. Le lendemain nous en avons deslié un des chaines, à fin qu’en plus grande liberté il peust plaider sa cause : mais prenant la course, il se precipita dedans la mer, et s’estouffa. Les autres qui restoyent, estans amenez pour estre examinez, ainsi liez comme ils estoyent, ont de leur bon gré sans question declaré ce que nous avions entendu par celuy qui les avoit accusez. Un d’iceux ayant un peu auparavant esté chastié de moy pour avoir eu affaire avec une putain, s’est demonstré de plus mauvais vouloir, et a dit que le commencement de la conjuration estoit venu de luy, et qu’il avoit gagné par presens le pere de la paillarde, à fin qu’il le tirast hors de ma puissance si je le pressoye de s’abstenir de la compagnie d’icelle. Cestuy-la a esté pendu et estranglé pour tel forfaict ; aux deux autres nous avons fait grace, en sorte neantmoins qu’estans enchainez ils labourent la terre ; quant aux autres, je n’ay point voulu m’informer de leur faute, à fin que l’ayant cogneue et averée je ne la laissasse impunie, ou si j’en voulois faire justice, comme ainsi soit que la troupe en fust coulpable, il n’en demeurast point pour parachever l’oeuvre par nous entreprins.

« Par quoy en dissimulant le mescontentement que j’en avois, nous leur avons pardonné la faute, et à tous donné bon courage : ce neantmoins nous ne nous sommes point tellement asseurez d’eux que nous n’ayons en toute diligence enquis et sondé par les actions et deportemens d’un chacun ce qu’il avoit au coeur. Et par ainsi ne les espargnant point, mais moy-mesme present les faisant travailler, non seulement nous avons bousché le chemin à leurs mauvais desseins, mais aussi en peu de temps avons bien muni et fortifié nostre isle tout à l’entour. Cependant selon la capacité de mon esprit je ne cessois de les admonnester et destourner des vices, et les instruire en la Religion Chrestienne, ayant pour cest effect estably tous les jours prieres publiques soir et matin : et moyennant tel devoir et pourvoyance nous avons passé le reste de l’année en plus grand repos.

« Au reste, nous avons esté delivrez d’un tel soin par la venue de nos navires : car là j’ay trouvé personnages, dont non seulement je n’ay que faire de me craindre, mais aussi ausquels je me puis fier de ma vie. Ayant telle commodité en main, j’en ay choisi dix de toute la troupe, ausquels j’ay remis la puissance et autorité de commander. De façon que d’oresenavant rien ne se face que par advis de conseil, tellement que si j’ordonnois quelque chose au prejudice de quelqu’un, il fust sans effet ny valeur, s’il n’estoit autorisé et ratifié par le conseil. Toutesfois je me suis reservé un poinct : c’est que la sentence estant donnée, il me soit loisible de faire grace au malfaicteur, en sorte que je puisse profiter à tous, sans nuire à personne. Voilà les moyens par lesquels j’ay deliberé de maintenir et defendre nostre estat et dignité. Nostre Seigneur Jesus Christ vous vueille defendre de tout mal, avec vos compagnons, vous fortifier par son esprit, et prolonger vostre vie un bien long temps pour l’ouvrage de son Eglise. Je vous prie saluer affectueusement de ma part mes tres chers freres et fideles, Cephas et de la Fleche. De Colligny en la France Antarctique, le dernier de Mars 1557.

Si vous escrivez à Madame Renée de France nostre maistresse, je vous supplie la saluer tres-humblement en mon nom. »


Il y a encor à la fin de ceste lettre de Villegagnon une clause escrite de sa propre main : mais parce que je l’allegueray contre luy mesme, au sixiesme chapitre de ceste histoire, à fin d’obvier aux redites, je l’ay retranchée en ce lieu. Mais quoy qu’il en soit, puisque par ceste narration de Villegagnon il appert tout evidemment que contre verité Thevet, en sa Cosmographie a publié et gazouillé que nous avions esté auteurs d’une sedition au fort de Colligny ; attendu, di-je, que, comme il a esté veu, nous n’y estions pas encores arrivez quand elle y advint, c’est merveille que ceste digression luy plaise tant, qu’outre ce que dessus, ne se pouvant saouler d’en parler, quand il traite de la loyauté des Escossois, accommodant ceste bourde à son propos, voicy encor ce qu’il en dit :

« La fidelité desquels j’ay aussi cognue en certain nombre de Gentils-hommes et soldats, nous accompagnans sur nos navires en ces pays lointains de la France Antarctique, pour certaines conjurations faites contre nostre compagnie de François Normands, lesquels pour entendre le langage de ce peuple sauvage et barbare, qui n’ont presque point de raison pour la brutalité qui est en eux, avoyent intelligence, pour nous faire mourir tous, avec deux Roitelets du pays, ausquels ils avoyent promis ce peu de biens que nous avions. Mais lesdits Escossois en estans advertis, descouvrirent l’entreprise au Seigneur de Villegagnon et à moy aussi, duquel fait furent tres-bien chastiez ces imposteurs, aussi bien que les Ministres que Calvin y avoit envoyez, qui beurent un peu plus que leur saoul, estans comprins en la conspiration. »

Derechef Thevet entassant matiere sur matiere, en s’embarrassant de plus en plus ne sçait qu’il veut dire en cest endroit : car meslant trois divers faits ensemble, dont l’un toutesfois est faux et supposé par luy, lequel j’ay jà refuté, et deux autres advenus en divers temps, tant s’en faut encores que les Escossois luy eussent revelé la conjuration dont il parle à présent, qu’au contraire (comme vous avez entendu), luy estant du nombre de ceux ausquels Villegagnon reprochoit par sa lettre qu’ils s’en estoyent retournez en Egypte, c’est à dire à la Papauté, de quoy on peut aussi recueillir que tous reciproquement avant que sortir de France luy avoyent fait promesse de se renger à la religion reformée, laquelle il disoit vouloir establir où il alloit, il ne fut non plus compris en ce second et vray danger qu’au premier imaginaire et forgé en son cerveau.

Touchant le troisieme, contenant que « quelques seditieux compagnons de Richier furent executez, et leurs corps donnez pour pasture aux poissons » : je di aussi que tant s’en faut que cela soit vray, de la façon que Thevet le dit, qu’au contraire, ainsi qu’il sera veu au discours de ceste histoire, combien que Villegagnon depuis sa revolte de la Religion nous fist un tres-mauvais traitement, tant y a que ne se sentant pas le plus fort, non seulement il ne fit mourir aucuns de nostre compagnie avant le departement de Du Pont nostre conducteur et de Richier, avec lesquels je repassay la mer, mais aussi ne nous osant ni pouvant retenir par force, nous partismes de ce pays-là avec son congé : frauduleux toutesfois, comme je diray ailleurs. Vray est, ainsi qu’il sera aussi veu en son lieu, que de cinq de nostre troupe qui, apres le premier naufrage que nous cuidasmes faire, environ huict jours apres nostre embarquement, s’en retournerent dans une barque en la terre des sauvages, il en fit voirement, cruellement et inhumainement precipiter trois en mer, non toutesfois pour aucune sedition qu’ils eussent entreprise, mais, comme l’histoire qui en est au livre des martyrs de nostre temps le tesmoigne, ce fut pour la confession de l’Evangile, laquelle Villegagnon avoit rejettée.

Davantage comme Thevet, ou en s’abusant, ou malicieusement dit qu’ils estoyent ministres, aussi encor en attribuant à Calvin l’envoy de quatre en ce pays-là, commet il une autre double faute. Car en premier lieu, les elections et envoy des pasteurs en nos Eglises se faisant par l’ordre qui y est establi, assavoir par la voye des consistoires, et de plusieurs choisis et authorisez de tout le peuple, il n’y a homme entre nous, qui, comme le Pape, de puissance absolue puisse faire telle chose. Secondement, quant au nombre, il ne se trouvera pas qu’il passast en ce temps là (et croy qu’il n’y en a point eu depuis) plus de deux ministres en l’Amerique, assavoir Richier et Chartier. Toutesfois si sur ce dernier article, et sur celuy de la vocation de ceux qui furent noyez, Thevet replique, que n’y regardant pas de si pres, il appelle tous ceux qui estoyent en nostre compagnie ministres : je luy respons, que tout ainsi qu’il sçait bien qu’en l’eglise catholique Romaine tous ne sont pas cordeliers comme il est, qu’aussi, sans faire comparaison, nous qui faisons profession de la religion Chrestienne et Evangelique, n’estans pas rats en paille, comme on dit, ne sommes pas tous Ministres. Et au surplus, parce que Thevet ayant aussi honorablement qualifié Richier du titre de Ministre, que faussement du nom de seditieux (luy concedant cependant qu’il a vrayement quitté son doctoral Sorbonique), pourroit prendre mal à gré qu’en recompense, et en luy respondant je ne luy baille ici autre titre que de cordelier : je suis contant pour le gratifier en cela, de le nommer encor, non seulement simplement Cosmographe, mais qui plus est si general et universel que, comme s’il n’y avoit pas assez de choses remarquables en toute ceste machine ronde, ni en ce monde (duquel cependant il escrit ce qui est et ce qui n’est pas), il va encores outre cela, chercher des fariboles au royaume de la lune, pour remplir et augmenter ses livres des contes de la cigongne. Dequoy neantmoins comme François naturel que je suis, jaloux de l’honneur de mon prince, il me fasche tant plus, que non seulement celuy dont je parle estant enflé du titre de Cosmographe du Roy, en tire argent et gages si mal employez, mais, qui pis est, qu’il faille que par ce moyen des niaiseries indignes d’estre couchées en une simple missive, soyent couvertes et authorisées du nom Royal. Au reste, à fin de faire sonner toutes les cordes qu’il a touchées, combien que j’estime indigne de response, que pour monstrer qu’il mesure tous les autres à l’aune et à la reigle de S. François, duquel les freres mineurs, comme luy, fourrent tout dans leurs besaces, il a jetté à la traverse, que les predicans, comme il parle, estans arrivez en l’Amerique, ne taschans qu’à s’enrichir, en attrappoyent où ils en pouvoyent avoir ; puis toutesfois que cela (qui n’est non plus vray que les fables de l’Alcoran des cordeliers) est sciemment et de gayeté de coeur, comme on dit, attaquer l’escarmouche contre ceux qu’il n’a jamais veu en l’Amerique ni receu d’eux desplaisir ailleurs : estant du nombre des defendans, il faut qu’en luy rejettant les pierres qu’il nous a voulu ruer, en son jardin, je descouvre quelque peu de ses autres friperies.

Pour donc le combattre tousjours de son propre baston, que respondra-il sur ce qu’ayant premierement dit en mots expres en son livre des Singularitez qu’il ne demeura que trois jours au Cap de Frie, il a neantmoins depuis escrit en sa Cosmographie, qu’il y sejourna quelques mois. Au moins si au singulier il eust dit un mois, et puis là dessus faire accroire que les jours de ce pays-là durent un peu plus d’une sepmaine, il luy eust adjousté foy qui eust voulu : mais d’estendre le sejour de trois jours à quelques mois, sous correction, nous n’avons point encores apprins que les jours plus esgaux sous la zone Torride et pres des Tropiques qu’en nostre climat, se transmuent pour cela en mois.

Outre plus, pensant tousjours esblouyr les yeux de ceux qui lisent ses oeuvres, nonobstant que ci dessus par son propre tesmoignage j’aye monstré qu’il ne demeura en tout qu’environ dix sepmaines en l’Amerique : assavoir depuis le dixiesme de Novembre 1555. jusques au dernier de Janvier suyvant, durant lesquelles encores (comme j’ay entendu de ceux qui l’ont veu par delà) en attendant que les navires où il revint fussent chargées, il ne bougea gueres de l’isle inhabitable où se fortifia Villegagnon : si est-ce qu’à l’ouyr discourir au long et au large, vous diriez qu’il a non seulement veu, ouy et remarqué en propre personne toutes les coustumes et manieres de faire de ceste multitude de divers peuples sauvages habitans en ceste quarte partie du monde, mais qu’aussi il a arpenté toutes les contrées de l’Inde Occidentale : à quoy neantmoins, pour beaucoup de raisons, la vie de dix hommes ne suffiroit pas. Et de faict, combien qu’à cause des deserts et lieux inaccessibles, mesme pour la crainte des Margajas ennemis jurez de ceux de nostre nation, la terre desquels n’est pas fort esloignée de l’endroit où nous demeurions, il n’y ait Truchemen François, quoy qu’aucuns dés le temps que nous y estions, y eussent jà demeurez neuf ou dix ans, qui se voulust vanter d’avoir esté quarante lieues avant sur les terres (je ne parle point des navigations lointaines sur les rivages), tant y a que Thevet dit avoir esté soixante lieues et davantage avec des sauvages, cheminans jour et nuict dans des bois espais et toffus, sans avoir trouvé beste qui taschast à les offenser. Ce que je croy aussi fermement, quant à ce dernier point, assavoir qu’il ne fut pas lors en danger des bestes sauvages, comme je m’asseure que les espines ny les rochers ne luy esgratignerent gueres les mains ny le visage, ny gasterent les pieds en ce voyage.

Mais surtout qui ne s’esbahiroit de ce qu’ayant dit quelque part qu’il fut plus certain de ce qu’il a escrit de la maniere de vivre des Sauvages, apres qu’il eut apprins à parler leur langage, en fait neantmoins ailleurs si mauvaise preuve que Pa, qui en ceste langue Bresilienne veut dire ouy, est par luy exposé, Et vous aussi ? De façon que comme je monstreray ailleurs, le bon et solide jugement que Thevet a eu en escrivant, qu’avant l’invention du feu en ce pays-là, il y avoit de la fumée pour seicher les viandes, aussi pour eschantillon de sa suffisance en l’intelligence du langage des sauvages, allegant ceci en cest endroit, je laisse à juger, si n’entendant pas cest adverbe affirmatif, qui n’est que d’une seule syllabe, il n’a pas aussi bonne grace de se vanter de l’avoir apprins : comme celuy lequel luy reproche, qu’apres avoir frequenté quelques mois parmi deux ou trois peuples, il a remasché ce qu’il y a apprins de mots obscurs et effroyables, aura matiere de rire quand il verra ce que je di icy. Partant, sans vous en enquerir plus avant, fiez-vous en Thevet de tout ce que confusément et sans ordre il vous gergonnera au vingtuniesme livre de sa Cosmographie de la langue des Ameriquains : et vous asseurez qu’en parlant de Maïr momen, et Mair pochi, il vous en baillera des plus vertes et plus cornues.

Que dirons-nous aussi de ce que s’escarmouchant si fort en sa Cosmographie contre ceux qui appellent ceste terre d’Amerique Inde Occidentale, à laquelle il veut que le nom de France Antarctique, qu’il dit luy avoir premierement imposé, demeure, combien qu’ailleurs il attribue ceste nomination à tous les François qui arriverent en ce payslà avec Villegagnon, l’a toutesfois luy mesure en plusieurs endroits nommée Inde Amérique ? Somme, quoy qu’il ne soit pas d’accord avec soy-mesme, tant y a qu’à voir les censures, refutations et corrections qu’il fait és ceuvres d’autruy, on diroit que tous ont esté nourris dans des bouteilles, et qu’il n’y a que le seul Thevet qui ait tout veu par le trou de son chaperon de Cordelier. Et m’asseure bien que si en lisant ceste mienne histoire, il y voit quelques traits des choses par luy tellement quellement touchées, qu’incontinent, suyvant son style accoustumé, et la bonne opinion qu’il a de soy, il ne faudra pas de dire : Hà, tu m’as desrobé cela en mes escrits. Et de faict, si Belle Forest, non seulement Cosmographe comme luy, mais qui outre cela à sa louange avoit couronné son livre des Singularitez d’une belle Ode, n’a peu neantmoins eschapper que Thevet par mespris, ne l’ait une infinité de fois appelé en sa Cosmographie, pauvre Philosophe, pauvre Tragique, pauvre Comingeois ; puis, di-je, qu’il ne peut souffrir qu’un personnage, qui mesme au reste aussi à propos que luy, s’estomaque si souvent contre les Huguenots luy soit parangonné, que doy-je attendre, moy qui avec ma foible plume ay osé toucher un tel Collosse ? Tellement que, m’estant advis que, comme un Goliath me maudissant par ses dieux, je le voye desja monter sur ses ergots, je ne doute point, quand il verra que je luy ay un peu icy descouvert sa mercerie, que baaillant pour m’engloutir, mesme employant les Canons du Pape, il ne fulmine à l’encontre de moy et de mon petit labeur. Mais quand bien pour me venir combatre il devroit, en vertu de son sainct François le jeune, faire resusciter Quoniambegue avec ses deux pieces d’artilleries sur ses deux espaules toutes nues, comme d’une façon ridicule (pensant faire accroire que ce sauvage, sans crainte de s’escorcher, ou plustost d’avoir les espaules toutes entieres emportées du reculement des pieces, tiroit en ceste sorte) il l’a ainsi fait peindre en sa Cosmographie : tant y a qu’outre la charge qu’en le repoussant je luy ay jà faite, encores deliberé-je, non seulement de l’attaquer cy apres en passant, mais, qui plus est, l’assaillir si vivement, que je luy rascleray et reduiray à neant ceste superbe Ville Henry, laquelle fantastiquement il nous avoit bastie en l’air, en l’Amerique. Mais en attendant que je face mes approches, et que, puisqu’il est adverti, il se prepare pour soustenir vaillamment l’assaut ou se rendre, je prieray les lecteurs, qu’en se resouvenant de ce que j’ay dit ci dessus, que les impostures de Thevet contre nous ont esté cause en partie de me faire mettre ceste histoire de nostre voyage en lumiere, ils m’excusent si en ceste preface, l’ayant conveincu par ses propres escrits, j’ay esté un peu long à le rembarrer. Surquoy je n’insisteray pas d’avantage, encor que depuis ma premiere impression on m’ait adverti que Thevet cerchoit des memoires pour escrire contre moy, niesmes que quelques-uns de ceux qui se disent de nostre Religion luy en avoyent voulu bailler : enquoy, si ainsi est, ils monstrent le bon zele qu’ils y ont. Car, comme j’ay dit ailleurs, n’ayant jamais veu Thevet, que je sache, ny receu desplaisir de luy pour mon particulier, ce que je l’ay contredit en ceste histoire est seulement pour oster le blasme qu’il avoit voulu mettre sus à l’Evangile, et à ceux qui de nostre temps l’ont premierement annoncée en la terre du Bresil.

Ce qui servira aussi pour respondre à cest Apostat Matthieu de Launay, lequel au second livre qu’il a fait, pour mieux descouvrir son Apostasie, a esté si impudent d’escrire, qu’encor qu’il ne fust question de la Religion, les ministres n’ont laissé de mordre en leurs escrits les plus excellens personnages de nostre temps, entre lesquels il met Thevet : qui neantmoins à l’endroit où je l’ay principalement refuté, s’estoit sans occasion, directement et formellement attaché à la Religion reformée et à ceux qui en font profession. Parquoy que cest effronté de Launay, qui au lieu que j’ay allegué, m’appellant belistre (pour me bien cognoistre, dit-il, en quoy derechef il ment impudemment, car je n’eu jamais accez à luy, ni semblablement luy à moy, dont je loue Dieu) est luy-mesme delaissant Jesus Christ la fontaine d’eau vive, retourné boire és cysternes puantes du Pape, et caymander en sa cuisine, se mesle seulement de la defendre jusques à ce que luy et ses semblables (qui ont mal senti de la foy, dira-on finalement) y soyent du tout eschaudez, apres que on se sera servi d’eux par ce moyen, miserables devant Dieu et devant les hommes. Ainsi donc, pour conclure ce propos, que Thevet responde, s’il en a envie, si ce que j’ay dit contre luy est vray ou non : car c’est là le poinct, et non pas à la façon des mauvais plaideurs, esgarer la matiere en s’informant qui je suis, combien que par la grace de Dieu (sans faire comparaison) j’aille aussi hardiment partout la teste levée qu’il sçauroit faire, quelque Cosmographe qu’il soit l’asseurant, s’il met en avant autre chose que la verité, de luy opposer des raisons si fermes que mettant tousjours ses propres escrits au devant, il ne faudra pas traverser jusques en l’Amerique pour faire juger à chacun quels ils sont.

Semblablement et tout d’un fil, je prie que nul ne se scandalize de ce que, comme si je voulois resveiller les morts, j’ay narré en ceste histoire quels furent les deportemens de Villegagnon en l’Amerique pendant que nous y estions : car outre ce que cela est du sujet que je me suis principalement proposé de traitter, assavoir monstrer à quelle intention nous fismes ce voyage, je n’en ay pas dit à peu pres de ce que j’eusse fait, s’il estoit de ce temps en vie.

Au surplus, pour parler maintenant de mon faict, parce premierement que la Religion est l’un des principaux poincts qui se puisse et doive remarquer parmi les hommes, nonobstant que bien au long ci-apres au seiziesme chapitre je declare quelle est celle des Toüoupinambaoults sauvages Ameriquains, selon que je l’ay peu comprendre : toutesfois d’autant que, comme il sera là veu, je commence ce propos par une difficulté dont je ne me puis moy-mesme assez esmerveiller, tant s’en faut que je la puisse si entierement resoudre qu’on pourroit bien desirer, dés maintenant je ne lairray d’en toucher quelque chose en passant. Je diray donc qu’encores que ceux qui ont le mieux parlé selon le sens commun, ayent non seulement dit, mais aussi cogneu, qu’estre homme et avoir ce sentiment, qu’il faut donc dependre d’un plus grand que soy, voire que toutes creatures sont choses tellement conjointes l’une avec l’autre, que quelques differens qui se soyent trouvez en la maniere de servir à Dieu, cela n’a peu renverser ce fondement, Que l’homme naturellement doit avoir quelque religion vraye ou fausse, si est-ce neantmoins qu’apres que d’un bon sens rassis ils en ont ainsi jugé, qu’ils n’ont pas aussi dissimulé, quand il est question de comprendre à bon escient à quoy se renge plus volontiers le naturel de l’homme, en ce devoir de religion, qu’on apperçoit volontiers estre vray ce que le Poete Latin a dit, assavoir :


Que l’appetit bouillant en l’homme
Est son principal Dieu en somme.


Ainsi pour appliquer et faire cognoistre par exemple ces deux tesmoignages en nos sauvages Ameriquains, il est certain en premier lieu, que nonobstant ce qui leur est de particulier, il ne se peut nier qu’eux estans hommes naturels, n’ayent aussi ceste disposition et inclination commune à tous : assavoir d’apprehender quelque chose plus grande que l’homme, dont depend le bien et le mal, tel pour le moins qu’ils se l’imaginent. Et à cela se rapporte l’honneur qu’ils font à ceux qu’ils nomment Caraibes, dont nous parlerons en son lieu, lesquels ils cuident en certaines saisons leur apporter le bon heur ou le mal heur. Mais quant au but qu’ils se proposent pour leur contentement et souverain poinct d’honneur, qui est, comme je monstreray parlant de leurs guerres et ailleurs, la poursuite et vengeance de leurs ennemis, reputant cela à grand gloire, tant en ceste vie que apres icelle (tout ainsi qu’en partie ont fait les anciens Romains) ils tiennent telle vengeance et victoire pour leur principal bien : bref selon qu’il sera veu en ceste histoire, au regard de ce qu’on nomme Religion parmi les autres peuples, il se peut dire tout ouvertement que, non seulement ces pauvres sauvages n’en ont point, mais qu’aussi s’il y a nation qui soit et vive sans Dieu au monde, ce sont vrayement eux. Toutesfois en ce poinct sont-ils peut-estre moins condamnables : c’est qu’en advouant et confessant aucunement leur malheur et aveuglissement (quoy qu’ils ne l’apprehendent pour s’y desplaire, ni cercher le remede quand mesme il leur est presenté) ils ne font semblant d’estre autres que ce qu’ils sont.

Touchant les autres matieres, les sommaires de tous les chapitres mis au commencement du livre montrent assez quelles elles sont : comme aussi le premier chapitre declare la cause qui nous meut de faire ce voyage en l’Amerique. Ainsi suivant ce que je promettois en la premiere edition, outre les cinq diverses figures d’hommes sauvages qui y sont, nous en avons encor adjousté quelques-unes pour le plaisir et contentement des lecteurs : et n’a pas tenu à moy qu’il n’y en ait davantage, mais l’Imprimeur n’a voulu pour ceste fois fournir à tant de frais qu’il eust fallu faire pour la taille d’icelles.

Au reste, n’ignorant pas ce qui se dit communément assavoir que parce que les vieux et ceux qui ont esté loin, ne peuvent estre reprins, ils se licencient et donnent souvent congé de mentir : je diray là dessus en un mot, que tout ainsi que je hay la menterie et les menteurs, aussi s’il se trouve quelqu’un qui ne vueille adjouster foy à plusieurs choses, voirement estranges, qui se liront en ceste histoire, qu’il sache quel qu’il soit, que je ne suis pas pour cela deliberé de le mener sur les lieux pour les luy faire voir. Tellement que je ne m’en donneray non plus de peine que je fais de ce qu’on m’a dit qu’aucuns doutent de ce que j’ay escrit et fait imprimer par ci-devant du siege et de la famine de Sancerre : laquelle cependant (comme il sera veu) je puis asseurer n’avoir encores esté si aspre, bien plus longue toutesfois, que celle que nous endurasmes sur mer à nostre retour en France au voyage dont est question. Car si ceux dont je parle n’adjoustent foy à ce qui, au veu et sceu de plus de cinq cens personnes encores vivantes, a esté fait et pratiqué au milieu et au centre de ce royaume de France, comment croiront-ils ce qui non seulement ne se peut voir qu’à pres de deux mille lieues loin du pays où ils habitent, mais aussi choses si esmerveillables et non jamais cognues, moins escrites des Anciens, qu’à peine l’experience les peut-elle engraver en l’entendement de ceux qui les ont veuës ? Et de faict, je n’auray point honte de confesser ici, que depuis que j’ay esté en ce pays de l’Amerique, auquel, comme je deduiray, tout ce qui s’y voit, soit en la façon de vivre des habitans, forme des animaux et en general en ce que la terre produit, estant dissemblable de ce que nous avons en Europe, Asie et Afrique, peut bien estre appelé monde nouveau, à nostre esgard : sans approuver les fables qui se lisent és livres de plusieurs, lesquels, se fians aux rapports qu’on leur a faits, ou autrement, ont escrit choses du tout fausses, je me suis retracté de l’opinion que j’ay autresfois eue de Pline, et de quelques autres descrivans les pays estranges, parce que j’ay veu des choses aussi bigerres et prodigieuses qu’aucunes qu’on a tenues incroyables dont ils font mention.

Pour l’esgard du stile et du langage, outre ce que j’ay jà dit ci-devant que je cognoissois bien mon incapacité en cest endroit, encore sçay-je bien, parce qu’au gré de quelques-uns je n’auray pas usé de phrases ni de termes assez propres et signifians pour bien expliquer et representer tant l’art de navigation que les autres diverses choses dont je fay mention, qu’il y en aura qui ne s’en contenteront pas : et nommément nos François, lesquels ayans les oreilles tant delicates et aymans tant les belles fleurs de Rhetorique, n’admettent ni ne reçoivent nuls escrits, sinon avec mots nouveaux et bien pindarizez. Moins encores satisferay-je à ceux qui estiment tous livres non seulement pueriles, mais aussi steriles, sinon qu’ils soyent enrichis d’histoires et d’exemples prins d’ailleurs : car combien qu’à propos des matieres que je traite j’en eusse peu mettre beaucoup en avant, tant y a neantmoins qu’excepté l’historien des Indes Occidentales, lequel (parce qu’il a escrit plusieurs choses des Indiens du Peru conforme à ce que je di de nos sauvages Ameriquains) j’allegue souvent, je ne me suis que bien rarement servi des autres. Et de faict, à mon petit jugement, une histoire, sans tant estre parée des plumes d’autruy, estant assez riche quand elle est remplie de son propre suject, outre que les lecteurs, par ce moyen, n’extravagans point du but pretendu par l’auteur qu’ils ont en main, comprennent mieux son intention : encore me rapporté-je à ceux qui lisent les livres qu’on imprime journellement, tant des guerres qu’autres choses, si la multitude des allegations prinses d’ailleurs, quoy qu’elles soyent adaptées és matieres dont est question, ne les ennuyent pas. Sur quoy cependant, à fin qu’on ne m’objecte qu’ayant ci-dessus reprins Thevet, et maintenant condamnant encor ici quelques autres, je commets neantmoins moy-mesme telles fautes : si quelqu’un, di-je, trouve mauvais que, quand ci-apres je parleray de la façon de faire des sauvages (comme si je me voulois faire valoir), j’use si souvent de ceste façon de parler, Je vis, je me trouvay, cela m’advint, et choses semblables, je respon, qu’outre (ainsi que j’ay touché) que ce sont matieres de mon propre sujet, qu’encores, comme on dit, est-ce cela parlé de science, c’est à dire de veuë et d’experience : voire diray des choses que nul n’a possible jamais remarquées si avant que j’ay faict, moins s’en trouve-il rien par escrit. J’enten toutesfois, non pas de toute l’Amerique en general, mais seulement de l’endroit où j’ay demeuré environ un an : assavoir sous le tropique de Capricorne entre les sauvages nommez Touoüpinambaoults. Finalement asseurant ceux qui aiment mieux la verité dite simplement que le mensonge orné et fardé de beau langage, qu’ils trouveront les choses par moy proposées en ceste histoire non seulement veritables, mais aussi aucunes, pour avoir esté cachées à ceux qui ont precedé nostre siecle, dignes d’admiration : je prie l’Eternel, auteur et conservateur de tout cest univers, et de tant de belles creatures qui y sont contenues, que ce mien petit labeur reussisse à la gloire de son sainct nom, Amen.


CHAPITRE PREMIER


Du motif et occasion qui nous fit entreprendre ce lointain voyage
en la terre du Bresil.


D’autant que quelques Cosmographes et autres historiens de nostre temps ont jà par cy devant escrit de la longueur, largeur, beauté et fertilité de ceste quatriesme partie du monde appelée Amerique ou terre du Bresil : ensemble des isles proches et terres continentes à icelle, du tout incognues aux anciens : mesmes de plusieurs navigations qui s’y sont faites depuis environ octante ans qu’elle fut premierement descouverte : sans m’arrester à traiter cest argument au long ny en general, mon intention et mon sujet sera en ceste histoire, de seulement declarer ce que j’ay pratiqué, veu, ouy et observé tant sur mer, allant et retournant, que parmi les sauvages Ameriquains, entre lesquels j’ay frequenté et demeuré environ un an. Et à fin que le tout soit mieux cogneu et entendu d’un chacun, commençant par le motif qui nous fit entreprendre un si fascheux et lointain voyage, je diray briefvement quelle en fut l’occasion.

L’an 1555. un nommé Villegagnon Chevalier de Malte, autrement de l’Ordre qu’on appele de S. Jean de Jerusalem, se faschant en France, et mesme ayant receu quelque mescontentement en Bretagne, où il se tenoit lors, fit entendre en divers endroits du Royaume de France à plusieurs notables personnages de toutes qualitez, que dés long temps il avoit non seulement une extreme envie de se retirer en quelque pays lointain, où il peust librement et purement servir à Dieu selon la reformation de l’Evangile : mais qu’aussi il desiroit d’y preparer lieu à tous ceux qui s’y voudroyent retirer pour eviter les persecutions : lesquelles de fait estoyent telles qu’en ce temps-là plusieurs personnages, de tout sexe et de toutes qualitez, estoyent en tous les endroits du Royaume de France, par Edits du Roy et par arrests des Cours de Parlemens, bruslez vifs, et leurs biens confisquez pour le faict de la Religion.

Declarant en outre Villegagnon tant de bouche à ceux qui estoyent près de luy, que par lettres qu’il envoyoit à quelques particuliers, qu’ayant ouy parler, et faire tant de bons recits à quelques-uns de la beauté et fertilité de la partie en l’Amerique, appelée terre du Bresil, que pour s’y habituer et effectuer son dessein, il prendroit volontiers ceste route et ceste brisée. Et de fait sous ce pretexte et belle couverture, ayant gagné les coeurs de quelques grans seigneurs de la Religion reformée, lesquels menez de mesme affection qu’il disoit avoir, desiroyent trouver telle retraite : entre iceux feu d’heureuse memoire messire Gaspard de Coligny Admiral de France, bien veu, et bien venu qu’il estoit auprès du Roy Henry 2. lors regnant, luy ayant proposé que si Villegagnon faisoit ce voyage il pourroit descouvrir beaucoup de richesses et autres commoditez pour le profit du Royaume, il luy fit donner deux beaux navires equipez et fournis d’artillerie : et dix mille francs pour faire son voyage.

Ainsi Villegagnon avec cela avant que sortir de France, ayant fait promesse à quelques personnages d’honneur qui l’accompagnerent qu’il establiroit le pur service de Dieu au lieu où il resideroit, après qu’au reste il se fut pourveu de matelots et d’artisans qu’il mena avec luy, au mois de Mai audit an 1555. il s’embarqua sur mer, où il eut plusieurs tormentes et destourbiers, mais enfin, nonobstant toutes difficultez, en Novembre suyvant il parvint audit pays.

Arrivé qu’il y fut, il descendit, et se pensa premierement loger sur un rocher à l’embouscheure d’un bras de mer, et riviere d’eau salée, nommée par les sauvages Ganabara, laquelle (comme je la descriray en son lieu) demeure par les vingt-trois degrez au delà de l’Equateur : assavoir droit sous le Tropique de Capricorne : mais les ondes de la mer l’en chasserent. Ainsi estant contraint de se retirer de là, il s’avança environ une lieuë tirant sur les terres, et s’accommoda en une Isle auparavant inhabitable : en laquelle ayant deschargé son artillerie et ses autres meubles, à fin qu’il y fust en plus grande seurté, tant contre les sauvages, que contre les Portugais, qui voyagent, et ont jà tant de forteresses en ce pays-là, il fit commencer d’y bastir un fort.

Or de là, feignant tousjours de brusler de zele d’avancer le regne de Jesus Christ, et le persuadant tant qu’il pouvoit à ses gens : quand ses navires furent chargées et prestes de revenir en France, il escrivit et envoya dans l’une d’icelles expressément homme à Geneve, requerant l’Eglise et les Ministres dudit lieu de luy ayder et le secourir autant qu’il leur seroit possible en ceste sienne tant saincte entreprinse. Mais sur tout, à fin de poursuyvre et advancer en diligence l’oeuvre qu’il avoit entreprins, et qu’il desiroit, disoit-il, de continuer de toutes ses forces, il prioit instamment, non seulement que on luy envoyast des Ministres de la parole de Dieu : mais aussi pour tant mieux reformer luy et ses gens, et mesme pour attirer les sauvages à la cognoissance de leur salut, que quelques nombres d’autres personnages bien instruits en la Religion Chrestienne accompagnassent lesdits Ministres pour l’aller trouver.

L’Eglise de Geneve ayant receu ses lettres, et ouy ses nouvelles, rendit premierement graces à Dieu de l’amplification du regne de Jesus Christ en pays si lointain, mesme en terre si estrange, et parmi une nation laquelle voirement estoit du tout ignorante le vray Dieu.

Et pour satisfaire à la requeste de Villegagnon, apres que feu Monsieur l’Admiral, auquel pour le mesme effect il avoit aussi escrit, eut sollicité par lettres Philippe de Corguilleray sieur du Pont (qui s’estoit retiré près de Geneve, et qui avoit esté son voisin en France près Chastillon sur Loing) d’entreprendre le voyage pour conduire ceux qui se voudroyent acheminer en ceste terre du Bresil vers Villegagnon : ledit sieur du Pont en estant aussi requis par l’Eglise et par les Ministres de Geneve, quoy qu’il fust jà vieil et caduc, si est-ce que pour la bonne affection qu’il avoit de s’employer à un si bon oeuvre, postposant, et mettant en arriere tous ses autres affaires, mesmes laissant ses enfants et sa famille de si loin, il accorda de faire ce qu’on requeroit de luy.

Cela faict, il fut question en second lieu de trouver des Ministres de la parole de Dieu. Partant, après que du Pont et autres siens amis en eurent tenu propos à quelques escoliers, qui pour lors estudioyent en Theologie à Geneve : entre autres maistres Pierre Richier, jà aagé pour lors de plus de cinquante ans, et Guillaume Chartier luy firent promesse, qu’en cas que par la voye ordinaire de l’Eglise on cogneust qu’ils fussent propres à ceste charge, ils estoyent prests de s’y employer. Ainsi apres que ces deux eurent esté presentez aux Ministres dudit Geneve, qui les ouyrent sur l’exposition de certains passages de l’Escriture saincte, et les exhorterent au reste de leur devoir, ils accepterent volontairement, avec le conducteur du Pont, de passer la mer pour aller trouver Villegagnon, à fin d’annoncer l’Evangile en l’Amerique.

Or restoit-il encore à trouver d’autres personnages instruits és principaux poincts de la foy : mesmes, comme Villegagnon mandoit, des artisans expers en leur art : mais parce que pour ne tromper personne, outre que du Pont declairoit le long et fascheux chemin qu’il convenoit faire : assavoir environ cent cinquante lieuës par terre, et plus de deux mille lieuës par mer, il adjoustoit, qu’estant parvenu en ceste terre d’Amerique, il se faudroit contenter de manger au lieu de pain, d’une certaine farine faite de racine, et quant au vin, nulles nouvelles, car il n’y en croist point : bref, qu’ainsi qu’en un nouveau monde (comme la lettre de Villegagnon chantoit) il faudroit là user de façons de vivre, et de viandes du tout differentes de celle de nostre Europe. Tous ceux, di-je, qui aymans mieux la theorique que la pratique de ces choses, n’ayans pas volonté de changer d’air, d’endurer les flots de la mer, la chaleur de la Zone Torride, ny de veoir le Pole Antarctique, ne voulurent point entrer en lice, ni s’enroller et s’embarquer en tel voyage.

Toutesfois apres plusieurs semonces et recerches de tous costez, ceux-cy, ce semble, plus courageux que les autres, se presenterent pour accompagner du Pont, Richier et Chartier : assavoir Pierre Bordon, Matthieu Vernevie, Jean du Bordel, André la Fon, Nicolas Denis, Jean Gardien, Martin David, Nicolas Raviquet, Nicolas Carmeau, Jaques Rousseau, et moy Jean de Lery : qui tant pour la bonne volonté que Dieu m’avoit donnée dès lors de servir à sa gloire, que curieux de voir ce monde nouveau, fus de la partie : tellement que nous fusmes quatorze en nombre, qui pour faire ce voyage partismes de la cité de Geneve le dixiesme de Septembre, en l’année 1556.

Nous tirasmes et allasmes à Chastillon sur Loing, auquel lieu ayans trouvé Monsieur l’Admiral, non seulement il nous encouragea de plus en plus de poursuyvre nostre entreprinse, mais aussi, avec promesse de nous assister pour le faict de la marine, nous mettant beaucoup de raisons en avant, il nous donna esperance que Dieu nous feroit la grace de voir les fruicts de nostre labeur. Nous nous acheminasmes de là à Paris, où durant un mois que nous y sejournasmes, quelques Gentils-hommes et autres estans advertis pourquoy nous faisions ce voyage, s’adjoignirent à nostre compagnie. De là nous passasmes à Rouen, et tirans à Honfleur, port de mer, qui nous estoit assigné au pays de Normandie, y faisans nos preparatifs, et en attendans que nos navires fussent prestes à partir, nous y demeurasmes environ un mois.

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CHAPITRE II


De nostre embarquement au port d’Honfleur, pays de Normandie ; ensemble des tormentes, rencontres, prinses de navires, premieres terres et Isles que nous descouvrismes.


Apres doncques que le sieur de Bois le Comte, neveu de Villegagnon, qui estoit auparavant nous à Honfleur, y eut faict equipper en guerre, aux despens du Roy, trois beaux vaisseaux : fournis qu’ils furent de vivres et d’autres choses necessaires pour le voyage, le dixneufiesme de Novembre nous nous embarquasmes en iceux. Ledit sieur de Bois le Comte avec environ octante personnes, tant soldats que matelots estant dans l’un des navires, appellé la petite Roberge, fut esleu nostre Vice-Admiral. Je m’embarquay en un autre vaisseau nommé la grand Roberge, où nous estions six vingts en tout, et avions pour Capitaine le sieur de sainte Marie dit l’Espine, et pour maistre un nommé Jean Humbert de Harfleur bon pilote, et, comme il monstra, fort bien experimenté en l’art de navigation. Dans l’autre qui s’appeloit Rosée, du nom de celuy qui la conduisoit, en comprenant six jeunes garçons, que nous menasmes pour apprendre le language des Sauvages, et cinq jeunes filles avec une femme pour les gouverner (qui furent les premieres femmes Françoises menées en la terre du Bresil, dont les Sauvages dudit pays, ainsi que nous verrons cy apres, n’en ayans jamais veu auparavant de vestues, furent bien esbahis à leur arrivée), il y avoit environ nonante personnes.

Ainsi ce mesme jour qu’environ midi nous mismes voiles au vent, à la sortie du port dudit Honfleur, les canonnades, trompettes, tabours, fifres, et autres triomphes accoutumez de faire aux navires de guerre qui vont voyager, ne manquerent point en nostre endroit. Nous allasmes premierement ancrer à la Rade de Caulx, qui est une lieuë en mer par-delà le Havre de grace : et là, selon la façon des mariniers entreprenans de voyager en pays lointains, après que les maistres et Capitaines eurent fait reveuë, et sceu le nombre certain tant des soldats que des matelots, ayans commandé de lever les ancres, nous pensions dés le soir nous jetter en mer. Toutesfois parce que le cable du navire où j’estois se rompit, l’ancre, à cause de cela, estant tiré à grande difficulté, nous ne nous peusmes appareiller que jusques au lendemain.

Ce dit jour doncques vingtiesme de Novembre, qu’ayans abandonné la terre, nous commençasmes à naviger sur ceste grande et impetueuse mer Oceane, nous descouvrismes et costoyasmes l’Angleterre, laquelle nous laissions à dextre : et dés lors fusmes prins d’un flot de mer qui continua douze jours : durant lesquels outre que nous fusmes tous fort malades de la maladie accoustumée à ceux qui vont sur mer, encores n’y avoit-il celuy qui ne fust bien espouvanté de tel branslement. Et de fait, ceux principalement qui n’avoyent jamais senti l’air marin, ny dancé telle dance, voyans la mer ainsi haute et esmeuë, pensoyent à tous coups et à toutes minutes que les vagues nous deussent faire couler en fond. Comme certainement c’est chose admirable de voir qu’un vaisseau de bois, quelque fort et grand qu’il soit, puisse ainsi resister à la fureur et force de ce tant terrible element. Car combien que les navires soyent basties de gros bois bien lié, chevillé, et bien godronné, et que celuy mesme où j’estois peust avoir environ dix-huict toises de long, et trois et demi de large, qu’est-ce en comparaison de ce gouffre et de telle largeur, profondeur, et abysmes d’eau qu’est ceste mer du Ponent ? Partant, sans amplifier icy ce propos plus avant, je diray seulement ce mot en passant, qu’on ne sauroit assez priser, tant l’excellence de l’art de la navigation en general, qu’en particulier l’invention de l’Eguille marine, avec laquelle on se conduit : dont neantmoins, comme aucuns escrivent, l’usage n’est que depuis environ deux cens cinquante ans. Nous fusmes doncques ainsi agitez, et navigeasmes avec grandes difficultez jusques au trezieme jour apres nostre embarquement, que Dieu appaisa les flots et orages de la mer.

Le dimanche suyvant ayans rencontré deux navires, marchans d’Angleterre, qui venoyent d’Espagne, apres que nos Matelots les eurent abordez, et veu qu’il y avoit à prendre dedans, peu s’en fallut qu’ils ne les pillassent. Et de faict, suyvant ce que j’ay dit, que nos trois vaisseaux estoyent bien fournis d’artillerie et d’autres munitions de guerre, nos mariniers s’en tenans fiers et forts, quand les vaisseaux plus foibles se trouvoyent devant eux et à leur merci, ils n’estoyent pas à seureté.

Et faut, puisque cela vient à propos, que je dise icy en passant à ceste premiere rencontre de navire, que j’ay veu pratiquer sur mer ce qui se fait aussi le plus souvent en terre : assavoir que celuy qui a les armes au poing, et qui est le plus fort, l’emporte, et donne la loy à son compagnon. Vray est que messieurs les mariniers, en faisans caller le voile et joindre les pauvres navires marchans, leur alleguent ordinairement qu’il y a longtemps qu’à cause des tempestes et calmes sans pouvoir aborder terre ny port, ils sont sur mer en necessité de vivres, dont ils prient qu’en payant ils en soyent assistez. Mais si sous ce pretexte ils peuvent mettre le pied dans le bord de leurs voisins, ne demandez pas si pour empescher le vaisseau d’aller en fond, ils le deschargent de tout ce qui leur semble bon et beau. Que si là dessus on leur remonstre (comme de fait nous faisions tousjours) qu’il n’y a nul ordre d’ainsi indifferemment piller autant les amis que les ennemis : la chanson commune de nos soldats terrestres qui en cas semblable pour toutes raisons disent, que c’est la guerre et la coustume, et qu’il se faut accommoder, ne manque point en leur endroit.

Mais outre cela je diray, par maniere de preface, sur plusieurs exemples de ce que nous verrons cy après, que les Espagnols, et encores plus les Portugais, se vantans d’avoir les premiers descouvers la terre du Bresil, voire tout le contenu depuis le destroit de Magellan, qui demeure par les cinquante degrez du costé du Pole Antarctique, jusques au Peru, et encores par-deçà l’Equateur, et par consequent maintiennent qu’ils sont seigneurs de tous ces pays-là, allegans que les François qui y voyagent sont usurpateurs sur eux, s’ils les trouvent sur mer à leur avantage ils leur font une telle guerre, qu’ils en sont venus jusques-là d’en avoir escorché de tous vifs, et fait mourir d’autre mort cruelle. Les François soustenans le contraire, et qu’ils ont leur part en ces pays nouvellement cogneus, non seulement ne se laissent pas volontiers battre aux Espagnols, moins aux Portugais, mais en se defendant vaillamment rendent souvent la pareille à leurs ennemis : lesquels, pour en parler sans affection, ne les oseroyent aborder ny attaquer s’ils ne se voyoyent beaucoup plus forts, et en plus grand nombre de vaisseaux.

Or pour retourner à nostre route, la mer s’estant derechef enflée, fut l’espace de six ou sept jours si rude, que non seulement je vis par plusieurs fois, les vagues sauter et s’eslever par-dessus le Tillac de nostre navire, mais aussi, estans lors à la praticque de ce qui est dit au Pseaume 107. nous tous à cause de la roideur des ondes ayans les sens defaillis et chancelans comme yvrongnes, le vaisseau estoit tellement esbranlé qu’il n’y avoit matelot, tant habile fust-il, qui se peust tenir debout. Et de faict (comme il est dit au mesme Pseaume) quand de ceste façon en temps de tormente sur mer, on est tout soudain tellement haut eslevé sur ces espouvantables montagnes d’eau qu’il semble qu’on doive monter jusques au ciel, et cependant tout incontinent on redevale si bas qu’il semble qu’on vueille penetrer pardessous les plus profonds gouffres et abysmes : subsistant, di-je, ainsi au milieu d’un million de sepulchres, n’est-ce pas voir les grandes merveilles de l’Eternel ? Il est bien certain qu’ouy. Partant, puisque par telles agitations des furieuses vagues le peril approche bien souvent plus pres de ceux qui sont dans les vaisseaux navigables que l’espesseur des ais de quoy ils sont faicts, m’estant advis que le Poete, qui a dit que ceux qui vont sur mer ne sont qu’à quatre doigts de la mort, les en eslongne encores trop : j’ay, pour plus exprès advertissement aux navigans, non seulement tourné mais aussi amplifié ces vers en ceste façon.


Quoy que la mer par son onde bruyante,
Face herisser de peur cil qui la hante,
Ce nonobstant l’homme se fie au bois,
Qui d’espesseur n’a que quatre ou cinq doigts,

De quoy est faict le vaisseau qui le porte :
Ne voyant pas qu’il vit en telle sorte
Qu’il a la mort à quatre doigts de luy.
Reputer fol on peut donc bien celuy
Qui va sur mer, si en Dieu ne se fie,
Car c’est Dieu seul qui peut sauver sa vie.


Apres donc que ceste tempeste fut cessée, celuy qui rend le temps calme et tranquile quand il luy plaist, nous ayant envoyé vent à gré, nous parvinsmes d’iceluy jusques à la mer d’Espaigne, et nous trouvasmes le cinquiesme jour de Decembre, à la hauteur du Cap de sainct Vincent. En cest endroit nous rencontrasmes un navire d’Irlande, dans lequel nos Mariniers, sous le pretexte susdit que les vivres nous failloyent, prindrent six ou sept pipes de vin d’Espaigne, des figues, des oranges, et autres choses dont elle estoit chargée.

Sept jours après nous abordasmes auprès de trois Isles, nommées par les Pilotes de Normandie la Gracieuse, Lancelote et Forte-avanture, qui sont des isles Fortunées. Il y en a sept en nombre à present, comme j’estime, toutes habitées par les Espagnols : mais quoy qu’aucuns marquent en leurs cartes et enseignent par leurs livres, que ces isles Fortunées sont situées seulement par les onze degrez au-deçà de l’Equator, et par consequent, selon eux, seroyent sous la zone Torride, je di, pour y avoir veu prendre hauteur avec l’Astrolabe, que certainement elles demeurent par les vingt-huict degrez tirant au Pole Arctique. Et partant il faut confesser qu’il y a erreur de dix-sept degrez, desquels tels aucteurs, en trompans eux et les autres, les reculent trop de nous.

En ces endroits que nous mismes les barques hors de nos navires, vingt de nos gens, tant soldats que matelotz, s’estans mis dedans avec des berches, mousquets et autres armes, pensoyent bien aller butiner en ces isles Fortunées : mais comme ils furent à bord, les Espagnols qui les avoyent descouverts auparavant, les rembarrerent de telle façon, qu’au lieu de mettre pied à terre ils n’eurent que haste de se retirer en mer. Neantmoins ils tournerent et virerent tant à l’entour, qu’enfin ayans rencontré une Caravelle de pescheurs (lesquels voyans aller les nostres à eux se sauverent en terre et quitterent leur vaisseau), après qu’ils s’en furent saisis, non seulement ils y prindrent grande quantité de chiens de mer secs, des compas à naviger et tout ce qui s’y trouva jusqu’aux voiles qu’ils raporterent, mais aussi ne pouvans pis faire aux Espagnols, desquels ils se vouloyent venger, ils mirent en fond à grands coups de haches une barque et un bateau qui estoyent auprès.

Durant trois jours que nous demeurasmes près ces isles Fortunées, d’autant que la mer estoit fort calme, nous prinsmes si grande quantité de poissons avec des rets à pescher (que nous avions, et avec des hameçons) qu’après que nous en eusmes mangé à nostre souhait, parce que nous n’avions pas l’eau douce à commandement, craignans que cela ne nous alterast par trop, nous fusmes contraints d’en rejetter plus de la moitié en mer. Les especes estoyent, Dorades, chiens de mer, et autres de plusieurs sortes dont nous ne savions les noms : toutesfois il y en avoit de ceux que les mariniers appellent Sardes, qui est une espece de poisson lequel n’a pas seulement si peu de corps qu’il semble que la teste et la queuë (laquelle il a neantmoins competamment large) soyent joints ensemble, mais encores outre cela ayant ladite teste faite en façon de morion à creste, il est de forme assez estrange.

Le mercredi matin seiziesme de Decembre, que la mer s’esmeut derechef, les vagues remplirent si soudainement la barque, laquelle, dés le retour des isles Fortunées, estoit amarée à nostre navire, que non seulement elle fut submergée et perdue, mais aussi deux matelotz qui estoyent dedans pour la garder furent en si grand danger qu’à peine, en leur jettant hastivement des cordages, les peusmes nous sauver et tirer dans le vaisseau. Et au surplus diray aussi, pour chose remarquable, que comme nostre cuisinier durant ceste tempeste (laquelle continua quatre jours) eust mis un matin dessaler du lard dans une grande caque de bois, il y eut un coup de mer, qui de son impetuosité sautant par dessus le Tillac, l’ayant emportée plus de la longueur d’une pique hors du navire : une autre vague tout soudain venant à l’opposite sans renverser ladite caque, de grande roideur la rejetta sur le mesme Tillac, avec ce qui estoit dedans : tellement que cela fut nous renvoyer nostre disner, lequel, comme on dit communément, s’en estoit allé à vau l’eau.

Or dés le vendredi dixhuictiesme dudit mois de Decembre nous descouvrismes la grand Canarie, de laquelle dés le dimanche suyvant nous approchasmes assez près : mais à cause du vent contraire, quoy que nous eussions deliberé d’y prendre des rafraichissemens, il ne nous fut pas possible d’y mettre pied à terre. C’est une belle isle habitée aussi à present des Espagnols, en laquelle il croist force Cannes de succres et de bons vins : et au reste est si haute qu’on la peut voir de vingtcinq ou trente lieues. Aucuns l’appellent autrement, le Pic de Tanarifle, et pensent que ce soit ce que les anciens nommoyent le mont d’Athlas, dont on dit la mer Athlantique. Toutesfois d’autres afferment que la grand Canarie et le Pic de Taneriffe sont deux isles separées, dequoy je me rapporte à ce qui en est.

Ce mesme jour de Dimanche nous descouvrismes une Caravelle de Portugal, laquelle estant au-dessous du vent de nous, et voyant bien par ce moyen ceux qui estoyent dedans qu’ils ne pourroyent resister ni fuir, calans le voile se vindrent rendre à nostre Vice Admiral. Ainsi nos Capitaines qui dés long temps auparavant avoyent arresté entre eux de s’accommoder (comme on parle aujourd’huy) d’un vaisseau de ceux qu’ils s’estoyent tousjours promis de prendre, ou sur les Espagnols, ou sur les Portugais, à fin de s’en saisir et mieux asseurer mirent incontinent de nos gens dedans. Toutesfois à cause de quelques considerations qu’ils eurent envers le maistre d’icelle, luy ayant dit qu’en cas qu’il peust soudainement trouver et prendre une autre Caravelle en ces endroits-là, qu’on luy rendroit la sienne : luy qui de sa part aussi aimoit mieux la perte tomber sur son voisin que sur lui, après que, selon la requeste qu’il fit, on luy eut baillé une de nos barques armée de mousquets, avec vingt de nos soldats et une partie de ses gens dedans, comme vray Pirate que j’ay opinion qu’il estoit, à fin de mieux jouer son rolle et de n’estre descouvert il s’en alla bien loin devant nos navires.

Or nous costoyons lors la Barbarie habitée des Mores, de laquelle nous n’estions guere eslongnez que d’environ deux lieues : et comme il fut soigneusement observé de plusieurs d’entre nous, c’est une terre plaine, voire si fort basse que tant que nostre veue se pouvoit estendre, sans voir aucunes montagnes ni autres objets, il nous estoit advis que nous estans plus hauts que tout ce pays-là, il deust estre incontinent submergé, et que nous et nos vaisseaux deussions passer par dessus. Et à la verité, combien qu’au jugement de l’œil il semble estre ainsi, presques sur tous les rivages de la mer, n'est-ce que alors se remarquant plus particulierement en cest endroit-là, quand d’un costé je regardois ce grand et plat pays qui paroissoit comme une vallée, et d’autre part la mer à l’opposite, sans estre lors autrement esmeue, neantmoins en comparaison, faisant une grande et espouvantable montagne, en me resouvenant de ce que l’Escriture dit à ce propos, je contemploye ceste oeuvre de Dieu avec grande admiration.

Pour retourner à nos escumeurs de mer, lesquels, comme j’ay dit, nous avoyent devancez dans la barque : le vingtcinquiesme de Decembre, jour de Noel, eux ayant rencontré une Caravelle d’Espagnols et tiré sur iceux quelques coups de mousquets, la prenans ainsi par force ils l’amenerent auprès de nos navires. Et parce que c’estoit non seulement un beau vaisseau, mais qu’aussi estant chargé de sel blanc, cela pleut fort à nos capitaines, eux selon la conclusion que j’ay jà dit qu’ils avoyent faite dés long temps de s’en accommoder d’un, l’emmenerent quant et nous en la terre du Bresil vers Villegagnon. Vray est qu’on tint promesse au Portugais qui avoit faict ceste prinse de luy rendre sa Caravelle : mais nos mariniers (cruels que ils furent en cest endroit) ayans mis tous les Espagnols, depossedez de la leur, pesle mesle parmi les Portugalois, non seulement ils ne laisserent morceau de biscuit ni d’autres vivres à ces pauvres gens, mais qui pis fut, leur ayant deschiré leurs voiles, et mesme osté leur petit batteau, sans lequel toutesfois ils ne pouvoyent approcher ni aborder terre, je croy, par maniere de dire, qu’il eust mieux valu les mettre en fond, que les laisser en tel estat. Et de faict estans ainsi demeurez à la merci de l’eau, si quelque barque ne survinst pour les secourir, il est certain ou qu’ils furent en fin submergez, ou qu’ils moururent de faim.

Après ce beau chef d’oeuvre, fait au grand regret de plusieurs, estans poussez du vent d’Est Suest, qui nous estoit propice, nous nous rejettasmes bien avant dans la haute mer. Et à fin qu’en recitant particulierement tant de prinses de Caravelles que nous fismes en allant, je ne sois ennuyeux au lecteur : dés le lendemain et encore le vingt et neufiesme dudit mois de Decembre, nous en prinsmes deux autres, lesquelles ne firent nulle resistance. En la premiere qui estoit de Portugal, combien que nos mariniers et principalement ceux qui estoyent dans la Caravelle Espagnole que nous emmenions, eussent grande envie de la piller, à cause de quoi tirerent quelques coups de fauconneaux à l’encontre, si est-ce qu’après que nos maistres et capitaines eurent parlé à ceux qui estoyent dedans, pour quelques respects on les laissa aller sans leur rien oster. En l’autre qui estoit à un Espagnol, il luy fut prins du vin, du biscuit et d’autres victuailles. Mais surtout il regrettoit merveilleusement une poule qu’on luy osta : car, comme il disoit, quelque tourmente qu’il fist, ne laissant point de pondre, elle luy fournissoit tous les jours un oeuf frais dans son vaisseau.

Le dimanche suyvant, après que celuy qui estoit au guet dans la grande hune de nostre navire, eut, selon la coustume, crié : Voile, voile ! et que nous eusmes descouvert cinq Caravelles, ou grands vaisseaux (car nous ne les peusmes bien discerner), nos mattelots, lesquels possible ne seront pas joyeux que je raconte ici leurs courtoisies, ne demandans, qu’où est-ce, c’est à dire d’en avoir de toutes parts, chantans le cantique devant le triomphe, les pensoyent desjà bien tenir : mais parce qu’estans au dessus de nous, nous avions vent contraire, et eux cependant singloyent et fuyoyent tant qu’ils pouvoyent, nonobstant la violence qu’on fit à nos navires, lesquelles pour l’affection du butin, en danger de nous submerger et virer ce dessus dessous, furent armées de toutes voiles, il ne nous fut pas possible de les joindre ni aborder.

Et à fin que nul ne trouve estrange tant ce que je di ici, que ce que j’ay jà touché ci devant : assavoir que nous bravans ainsi sur mer, en allant en la terre du Bresil, chacun fuyoit ou caloit le voile devant nous : je diray là dessus, que encores que nous n’eussions que trois vaisseaux (si bien fournis toutesfois d’artillerie, qu’il y avoit dixhuict pieces de bronze, et plus de trente berches et mousquets de fer, sans les autres munitions de guerre, en celuy où j’estois), neantmoins nos capitaines, maistres, soldats et mariniers la pluspart Normans, nation aussi vaillante et belliqueuse sur mer qu’autre qui se trouve aujourd’huy voyageant sur l’Ocean, avoyent en cest equippage non seulement resolu d’attaquer et combatre l’armée navale du Roy de Portugal, si nous l’eussions rencontrée, mais aussi se promettoyent d’en remporter la victoire.

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CHAPITRE III


Des Bonites, Albacores, Dorades, Marsouins, poissons volans, et autres de plusieurs sortes que nous vismes et prismes sous la zone Torride.


Dès lors nous eusmes la mer aflorée et le vent si à gré, que d’iceluy nous fusmes poussez jusques à trois ou quatre degrez au deçà de la ligne Equinoctiale. En ces endroits nous prismes force Marsouins, Dorades, Albacores, Bonites, et grande quantité de plusieurs autres sortes de poissons : mais entre autres, combien qu’auparavant j’eusse tousjours estimé que les mariniers disans qu’il y avoit certaines especes de poissons volans, nous contassent des fariboles, si est-ce neantmoins que l’experience me monstra lors qu’il estoit ainsi. Nous commençasmes doncques non seulement de voir sortir de la mer et s’eslever en l’air des grosses troupes de poissons volans hors de l’eau (ainsi que sur terre on voit les allouettes et estourneaux) presques aussi haut qu’une pique, et quelque fois près de cent pas loin : mais aussi estant souvent advenu que quelques uns s’ahurtans contre les mats de nos navires tomboyent dedans, nous les prenions ainsi aisément à la main.

Partant pour descrire ce poisson, selon que je l’ay consideré en une infinité que j’ay veus et tenus en allant et retournant en la terre du Bresil : il est de forme assez semblable au haren, toutesfois un peu plus long et plus rond, a des petits barbillons sous la gorge, les aisles comme celles d’une Chauvesouris et presques aussi longues que tout le corps : et est de fort bon goust et savoureux à manger. Au reste parce que je n’en ay point veu au deçà du Tropique de Cancer, j’ay opinion (sans toutesfois que je le vueille autrement affermer) qu’aimans la chaleur, et se tenans sous la zone Torride, ils n’outrepassent point d’une part ni d’autre du costé des Poles. Il y a encores une autre chose que j’ay observée : c’est que ces pauvres poissons volans, soit qu’ils soyent dans l’eau ou en l’air, ne sont jamais à repos : car estans dans la mer les Albacores et autres grands poissons les poursuivans pour les manger, leur font une continuelle guerre : et si pour eviter cela ils se veulent sauver au vol, il y a certains oiseaux marins qui les prennent et s’en repaissent.

Et pour dire aussi quelque chose de ces oyseaux marins, lesquels vivent ainsi de proye sur mer : ils sont semblablement si privez, que souventesfois il est advenu, que se posans sur les bords, cordages et mats de nos navires, ils s’y laissoyent prendre avec la main, tellement que pour en avoir mangé, et par consequent les ayans veu dedans et dehors, en voici la description. Ils sont de plumage gris comme espreviers : mais combien que quant à l’exterieur, ils paroissent aussi gros que Corneilles, si est-ce toutesfois que quand ils sont plumez, il ne s’y trouve gueres plus de chair qu’en un passereau : de façon que c’est merveille, qu’estans si petits de corps, ils puissent neantmoins prendre et manger des poissons plus grans et plus gros qu’ils ne sont : au reste ils n’ont qu’un boyau, et ont les pieds plats comme ceux des canes.

Retournant donc à parler des autres poissons dont j’ay tantost fait mention, la Bonite, qui est des meilleurs à manger qui se puisse trouver, est presques de la façon de nos carpes communes : toutesfois elle est sans escaille, et en ay veu en fort grand nombre, lesquelles l’espace d’environ six sepmaines en nostre voyage ne bougerent gueres d’alentour de nos vaisseaux, lesquels il est vraysemblable qu’elles suyvent ainsi à cause du bret et godron dont ils sont frotez.

Quant aux Albacores, combien qu’elles soyent assez semblables aux Bonites, si est-ce neantmoins qu’en ayant veu et mangé ma part de telles qui avoyent près de cinq pieds de long et aussi grosses que le corps d’un homme, on peut dire qu’il n’y a point de comparaison de l’une à l’autre quant à la grandeur. Au surplus, parce que ce poisson albacore n’est nullement visqueux, ains au contraire s’esmie et a la chair aussi friable que la truite, mesme n’a qu’une areste en tout le corps, et bien peu de tripailles, il le faut mettre au rang des meilleurs poissons de la mer. Et de faict, combien que n’ayans pas là à commandement toutes les choses requises pour le bien apprester (comme n’ont tous les passagers qui font ces longs voyages) nous n’y fissions autre appareil sinon qu’avec du sel, en mettre rostir de grandes et larges rouelles sur les charbons, si le trouvions nous merveilleusement bon et savoureux, cuit de ceste façon. Partant si messieurs les frians, lesquels ne se veulent point hazarder sur mer, et toutesfois (ainsi qu’on dit communément que font les chats sans mouiller leurs pattes) veulent bien manger du poisson, en avoyent sur terre aussi aisément qu’ils ont d’autre marée, le faisant apprester à la sauce d’Alemagne, ou en quelque autre sorte : doutez-vous qu’ils n’en leichassent bien leurs doigts ? Je dis nomément si on l’avoit à commandement sur terre : car comme j’ay touché du poisson volant, je ne pense pas que ces albacores, ayans principalement leurs repaires entre les deux Tropiques et en la haute mer, s’approchent si près des rivages que les pescheurs en puissent apporter sans estre gastez et corrompus. Ce que je di toutesfois, pour l’esgard de nous habitans en ce climat : car quant aux Afriquains qui sont ès bords du costé de l’Est, et à ceux du Peru, et environs du costé de l’Oest, il se peut bien faire qu’ils en ayent commodément.

La Dorade, laquelle à mon jugement est ainsi appelée, parce qu’estant dans l’eau elle paroist jaune, et reluit comme fin or, quant à la figure approche aucunement du saumon : neantmoins elle differe en cela, qu’elle est comme enfoncée sur le dos. Mais au reste pour en avoir tasté, je tien que ce poisson n’est pas seulement encor meilleur que tous les sus mentionnez, mais que aussi ni en eau salée ni en eau douce il ne s’en trouvera point de plus delicat.


Touchant les Marsouins, il s’en trouve de deux sortes : car au lieu que les uns ont le groin presque aussi pointu que le bec d’une oye, les autres au contraire, l’ont si rond et moussé, que quand ils levent le nez hors de l’eau il semble que ce soit une boule. Aussi à cause de la conformité que ces derniers ont avec les encapeluchonnez, estans sur mer nous les appelions, testes de moines. Quant au reste de la forme de toutes les deux especes, j’en ay veu de cinq à six pieds de long, lesquels ayans la queue fort large et fourcheue, avoyent tous un pertuis sur la teste, par où non seulement ils prenoyent vent et respiroyent, mais aussi estans dans la mer jettoyent quelquesfois l’eau par ce trou. Mais surtout quand la mer commence de s’esmouvoir, ces marsouins paroissans soudain sur l’eau, mesme la nuict, qu’au milieu des ondes et des vagues qui les agitent, ils rendent la mer comme verte, et semblent eux-mesmes estre tous verts. C’est un plaisir de les ouyr souffler et ronfler, de telle façon que vous diriez proprement que ce sont porcs terrestres. Aussi les mariniers, les voyans en ceste sorte nager et se tourmenter, presagent et s’asseurent de la tempeste prochaine : ce que j’ay veu souvent advenir. Et combien qu’en temps moderé, c’est à dire la mer estant seulement florissante, nous en vissions quelquesfois en si grande abondance que tout à l’entour de nous, tant que la veue se pouvoit estendre, il sembloit que la mer fust toute de marsouins : si est-ce toutesfois que ne se laissans pas si aisément prendre que beaucoup d’autres sortes de poissons, nous n’en avions pas pour cela toutes les fois que nous eussions bien voulu. Sur lequel propos, à fin de tant mieux contenter le lecteur, je veux bien encore declarer le moyen duquel j’ay veu user aux matelots pour les avoir. L’un d’entre eux, des plus stylez et façonnez à telle pesche, se tenant au guet auprès du mats du beaupré, et sur le devant du navire, ayant en la main un arpon de fer, emmanché en une perche, de la grosseur et longueur d’une demie pique, et lié à quatre ou cinq brasses de cordeaux, quand il en void approcher quelques troupes, choisissant entre iceux celuy qu’il peut, il luy jette et darde cest engin de telle roideur, que s’il l’attaint à propos, il ne faut point de l’enferrer. L’ayant ainsi frappé, il file et lasche la corde, de laquelle cependant retenant le bout ferme, après que le marsouin, qui en se debattant et s’enferrant de plus en plus perd son sang dans l’eau, s’est un peu affoibli, les autres mariniers pour aider à leur compagnon viennent avec un crochet de fer qu’ils appellent gaffe (aussi emmanché en une longue perche de bois) et à force de bras le tirent ainsi dans le bord. En allant nous en prismes environ vingt-cinq de ceste façon.

Pour l’esgard des parties interieures, et du dedans du Marsouin, après que comme à un pourceau, au lieu des quatre jambons, on luy a levé les quatre fanoux, fendu qu’il est, et que les trippes (l’eschine si on veut) et les costes sont ostées, ouvert et pendu de ceste façon, vous diriez proprement que c’est un naturel porc terrestre : aussi a-il le foye de mesme goust : vray est que la chair fraische, sentant trop le douçastre, n’en est guere bonne. Quant au lard, tous ceux que j’ay veus n’avoyent communément qu’un pouce de gras, et croy qu’il ne s’en trouve point qui passe deux doigts. Partant qu’on ne s’abuse plus à ce que les marchans et poissonnieres, tant à Paris qu’ailleurs, appellent leur lard à pois de Caresme, qui a plus de quatre doigts d’espais, Marsouin : car pour certain ce qu’ils vendent est de la baleine. Au reste parce qu’il s’en trouva de petits dans le ventre de quelques uns de ceux que nous prismes (lesquels ainsi que cochons de laict nous fismes rostir) sans m’arrester à ce que d’autres pourroyent avoir escrit au contraire, je pense plustost que les marsouins, comme les truyes, portent leurs ventrées, que non pas qu’ils multiplient par oeufs, comme font presque tous les autres poissons. Dequoy cependant si quelcun me vouloit arguer, me rapportant plustost de ce faict à ceux qui ont veu l’experience, qu’à ceux qui ont seulement leu les livres, tout ainsi que je n’en veux faire ici autre decision, aussi nul ne m’empeschera de croire ce que j’en ay veu.

Nous prinsmes semblablement beaucoup de Requiens, lesquels estans encores dans la mer quoy qu’elle soit tranquille et coye, semblent estre tous verds : et s’en void qui ont plus de quatre pieds de long et gros à l’avenant : toutesfois, pour n’en estre la chair guere bonne, les mariniers n’en mangent qu’à la necessité, et par faute de meilleurs poissons. Au demeurant, ces requiens ayans la peau presque aussi rude et aspre qu’une lime, et la teste plate et large, voire la gueule aussi fendue que celle d’un loup, ou d’un dogue d’Angleterre, ils ne sont pas seulement, à cause de cela, monstrueux, mais aussi pour avoir les dents trenchantes et fort aigues ils sont si dangereux, que s’il empoignent un homme par la jambe ou autre partie du corps, ou ils emporteront la piece, ou ils le traisneront en fond. Aussi outre que quand les matelots, en temps de calme, se bagnent quelquefois dans la mer, ils les craignent fort, encores y avoit-il cela que, quand nous en avions pesché (ainsi qu’avec des hameçons de fer aussi gros que le doigt nous avons souvent faict) estans calme, se bagnent quelquefois dans la mer, ils les craignent fort, encores y avoit-il cela que, quand nous en avions pesché (ainsi qu’avec des hameçons de fer aussi gros que le doigt nous avons souvent faict) estans sur le Tillac du navire, il ne nous en falloit pas moins donner garde, qu’on feroit sur terre de quelques mauvais et dangereux chiens. Dautant donc qu’outre que ces Requiens ne sont pas bons à manger encores, soit qu’ils soyent prins, ou qu’ils soyent dans l’eau, ne font-ils que mal, après qu’ainsi qu’à bestes nuisibles nous avions piqué, et tormenté ceux que nous pouvions avoir, comme si c’eussent esté des mastins enragez, ou à grans coups de masses de fer nous les assommions, ou bien leur ayant coupé les nageoires et lié un cercle de tonneau à la queue, les rejettans en mer, parce qu’avant que pouvoir enfondrer ils estoyent long temps flotans et se debattans dessus, nous en avions ainsi le passe-temps.

Au surplus, combien qu’il s’en faille beaucoup que les Tortues de mer qui sont sous ceste zone Torride, soyent si exorbitamment grandes et monstrueuses, que d’une seule coquille d’icelles on puisse couvrir une maison logeable, ou faire un vaisseau navigeable (comme Pline dit qu’il s’en trouve de telles ès costes des Indes et ès Isles de la mer rouge) si est ce neantmoins parce qu’on y en voit de si longues, larges et grosses, qu’il n’est pas facile de le faire croire à ceux qui n’en ont point veu, j’en feray icy mention en passant. Et sans faire plus long discours là dessus, laissant par cest eschantillon à juger au lecteur quelles elles pouvoyent estre, je diray qu’entre autres une qui fut prinse au navire de nostre Vice-Admirai estoit de telle grosseur, que quatre vingts personnes qu’ils estoyent dans ce vaisseau en disnerent honnestement (vivans comme on a accoustumé sur mer en tels voyages). Aussi la coquille ovalle de dessus qui fut baillée pour faire une Targue au sieur de saincte Marie nostre Capitaine, avoit plus de deux pieds et demi de large : estant forte et espesse à l’equipolent. Au reste, la chair approche si fort de celle de veau que, sur tout, quand elle est lardée et rostie, en la mangeant on y trouve presque mesme goust.

Voici semblablement comme je les ay veu prendre sur mer. En beau temps et calme (car autrement on les voit peu souvent) qu’elles montent et se tiennent au dessus de l’eau, le soleil leur ayant tellement eschauffé le dos et la coquille qu’elles ne le peuvent plus endurer, à fin de se rafraischir, se virant et tournant ordinairement le ventre en haut, les mariniers les appercevans en ceste sorte, s’approchans dans leur barque le plus coyement qu’ils peuvent, quand ils sont auprès les accrochans entre deux coquilles, avec ses gaffes de fer dont j’ay parlé, c’est lors à grand force de bras, et quelque fois tant que quatre ou cinq hommes peuvent, de les tirer et amener à eux dans leur batteau. Voilà sommairement ce que j’ay voulu dire des Tortues et des poissons que nous prismes lors : car je parleray encores cy apres des Dauphins, et mesme des Baleines et autres monstres marins.

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CHAPITRE IV


De l’Equateur, ou ligne Equinoctiale : ensemble des tempestes, inconstance des vents, pluyes infectes, chaleurs, soif, et autres incommoditez que nous eusmes et endurasmes aux environs et sous icelle.


Pour retourner à nostre navigation, nostre bon vent nous estant failli à trois ou quatre degrez au deçà de l’Equateur, nous eusmes lors non seulement un temps fort fascheux, entremeslé de pluye et de calme, mais aussi selon que la navigation est difficile, voire tres-dangereuse aupres de ceste ligne Equinoctiale, j’y ay veu, qu’à cause de l’inconstance des divers vents qui souffloyent tous ensemble, encores que nos trois navires fussent assez pres l’une de l’autre, et sans que ceux qui tenoyent les Timons et Gouvernails eussent peu faire autrement, chascun vaisseau estre poussé de son vent à part : tellement que comme en triangle, l’un alloit à l’Est, l’autre au Nord, et l’autre à l’Oest. Vray est que cela ne duroit pas beaucoup, car soudain s’eslevoyent des tourbillons, que les mariniers de Normandie appellent grains, lesquels apres nous avoir quelques fois arrestez tout court, au contraire tout à l’instant tempestoyent si fort dans les voiles de nos navires, que c’est merveille qu’il ne nous ont virez cent fois les Hunes en bas, et la Quille en haut : c’est à dire, ce dessus dessous.

Au surplus, la pluye qui tombe sous et és environs de ceste ligne, non seulement put et sent fort mal, mais aussi est si contagieuse que si elle tombe sur la chair, il s’y levera des pustules et grosses vessies : et mesme tache et gaste les habillemens. Davantage le soleil y est si ardent, qu’outre les vehementes chaleurs que nous y endurions, encores par ce que hors les deux petits repas nous n’avions pas l’eau douce, ny autre breuvage à commandement, nous y estions si merveilleusement pressez de soif, que de ma part, et pour l’avoir essayé, l’haleine et le souffle m’en estans presque faillis, j’en ay perdu le parler l’espace de plus d’une heure. Et voila pourquoy en telles necessitez, en ces longs voyages, les mariniers pour plus grand heur, souhaitent ordinairement que la mer fust muée en eau douce. Que si là dessus quelqu’un dit, si sans imiter Tantalus mourans ainsi de soif au milieu des eaux, il ne seroit pas possible en ceste extremité de boire, ou pour le moins se refreschir la bouche d’eau de mer : je respond, que quelque recepte qu’on me peust alleguer de la faire passer par dedans de la cire, ou autrement l’allambiquer (joint que les branslemens et tourmentes des vaisseaux flotans sur la mer ne sont pas fort propres pour faire les fourneaux, ny pour garder les bouteilles de casser), sinon qu’on voulust jetter les trippes et les boyaux incontinent aptes qu’elle seroit dans le corps, qu’il n’est question d’en gouster, moins d’en avaler. Neantmoins quand on la voit dans un verre, elle est aussi claire, pure, et nette exterieurement qu’eau de fontaine ny de roche qui se puisse voir. Et au surplus (chose dequoy je me suis esmerveillé, et que je laisse à disputer aux Philosophes) si vous mettez tremper dans l’eau de mer du lard, du haren, ou autres chairs et poissons tant salez puissent-ils estre, ils se dessaleront mieux et plustost qu’ils ne feront en l’eau douce.

Or pour reprendre mon propos, le comble de nostre affliction sous ceste Zone bruslante fut tel, qu’à cause des grandes et continuelles pluyes, qui avoyent penetré jusques dans la Soute, nostre biscuit estant gasté et moisi, outre que chacun n’en avoit que bien peu de tel, encor nous le falloit-il non seulement ainsi manger pourri, mais aussi sur peine de mourir de faim, et sans en rien jetter, nous avallions autant de vers (dont il estoit à demi) que nous faisions de miettes. Outreplus nos eaux douces estoyent si corrompues, et semblablement si pleines de vers, que seulement en les tirans des vaisseaux où on les tient sur mer, il n’y avoit si bon coeur qui n’en crachast : mais, qui estoit bien encor le pis, quand on en beuvoit, il falloit tenir la tasse d’une main, et à cause de la puanteur, boucher le nez de l’autre.

Que dites-vous la dessus, messieurs les delicats, qui estans un peu pressez de chaut, après avoir changé de chemise, et vous estre bien faits testonner, aimez tant non seulement d’estre à requoy en la belle salle fraische, assis dans une chaire, ou sur un lict verd : mais aussi ne sauriez prendre vos repas, sinon que la vaissaille soit bien luisante, le verre bien fringué, les serviettes blanches comme neige, le pain bien chapplé, la viande quelque delicate qu’elle soit bien proprement apprestée et servie, et le vin ou autre bruvage clair comme Emeraude ? Voulez-vous vous aller embarquer pour vivre de telle façon ? Comme je ne le vous conseille pas, et qu’il vous en prendra encores moins d’envie quand vous aurez entendu ce qui nous advint à nostre retour : aussi vous voudrois-je bien prier, que quand on parle de la mer, et sur tout de tels voyages, vous n’en sachans autre chose que par les livres, ou qui pis est, en ayant seulement ouy parler à ceux qui n’en revindrent jamais, vous ne voulussiez pas, ayant le dessus, vendre vos coquilles (comme on dit) à ceux qui ont esté à S. Michel : c’est à dire, qu’en ce poinct vous desserissiez un peu, et laississiez discourir ceux qui en endurans tels travaux ont esté à la pratique des choses, lesquelles, pour en parler à la verité, ne se peuvent bien glisser au cerveau ny en l’entendement des hommes : sinon (ainsi que dit le proverbe) qu’ils ayent mangé de la vache enragée.

A quoy j’adjousteray, tant sur le premier propos que j’ay touché de la varieté des vents, tempestes, pluyes infectes, chaleurs, que ce qu’en general on voit sur mer, principalement sous l’Equateur, que j’ay veu un de nos Pilotes nommé Jean de Meun, d’Harfleur : lequel, bien qu’il ne sceut ny A, ny B, avoit neantmoins, par la longue experience avec ses cartes, Astrolabes, et Baston de Jacob, si bien profité en l’art de navigation, qu’à tout coup, et nommément durant la tormente, il faisoit taire un sçavant personnage (que je ne nommeray point) lequel cependant estant dans nostre navire, en temps calme triomphoit d’enseigner la Theorique. Non pas toutesfois que pour cela je condamne, ou vueille en façon que ce soit, blasmer les sciences qui s’acquierent et apprennent és escoles, et par l’estude des livres : rien moins, tant s’en faut que ce soit mon intention : mais bien requerroy-je, que, sans tant s’arrester à l’opinion de qui que ce fust, on ne m’alleguast jamais raison contre l’experience d’une chose. Je prie donc les lecteurs de me supporter, si en me resouvenant de nostre pain pourri, et de nos eaux puantes, ensemble des autres incommoditez que nous endurasmes, et comparant cela avec la bonne chere de ces grans censeurs, faisant ceste digression, je me suis un peu coleré contre eux. Au surplus, à cause des difficultez susdites, et pour les raisons que j’en diray plus amplement ailleurs, plusieurs mariniers apres avoir mangé tous leurs vivres en ces endroits-là, c’est à dire, sous la Zone Torride, sans pouvoir outrepasser l’Equateur, ont esté contrains de relascher et retourner en arriere d’où ils estoyent venus.

Quand à nous, apres qu’en telle misere que vous avez entendu, nous eusmes demeuré, viré et tourné environ cinq sepmaines à l’entour de ceste ligne, en estans finalement peu à peu ainsi approchez, Dieu ayant pitié de nous, et nous envoyant le vent de Nord-Nord’est, fit, que le quatriesme jour de Febvrier nous fusmes poussez droit sous icelle. Or elle est appellée Equinoctiale, pource que non seulement en tous temps et saisons les jours et les nuicts y sont tousjours esgaux, mais aussi parce que quand le soleil est droit en icelle, ce qui advient deux fois l’année, assavoir l’onziesme de Mars, et le treziesme de Septembre, les jours et les nuicts sont aussi esgaux par tout le monde universel : tellement que ceux qui habitent sous les deux Poles Arctique et Antarctique, participans seulement ces deux jours de l’année du jour et de la nuict, dés le lendemain, les uns ou les autres (chascun à son tour) perdent le soleil de veuë pour demi an.

Cedit jour doncques quatriesme de Febvrier, que nous passasmes le Centre, ou plustost la Ceinture du monde, les matelots firent les ceremonies par eux accoustumées en ce tant fascheux et dangereux passage. Assavoir pour faire ressouvenir ceux qui n’ont jamais passé sous l’Equateur, les lier de cordes et plonger en mer, ou bien, avec un vieux drappeau frotté au cul de la chaudiere, leur noircir et barbouiller le visage : toutesfois on se peut racheter et exempter de cela, comme je fis, en leur payant le vin.

Ainsi sans intervalle, nous singlasmes de nostre bon vent de Nord-Nord’est, jusques à quatre degrez au-delà de la ligne Equinoctiale. De là nous commençasmes de voir le Pole Antarctique, lequel les mariniers de Normandie appellent l’Estoile du Su : à l’entour de laquelle, comme je remarquay dés lors, il y a certaines autres estoiles en croix, qu’ils appellent aussi la croisée du Su. Comme au semblable quelque autre a escrit, que les premiers qui de nostre temps firent ce voyage, rapporterent qu’il se voit tousjours pres d’iceluy Pole Antarctique, ou midi, une petite nuée blanche et quatre estoiles en croix, avec trois autres qui ressemblent à nostre Septentrion. Or il y avoit desja long temps que nous avions perdu de veuë le Pole Arctique : et diray ici en passant, que non seulement, ainsi qu’aucuns pensent (et semble aussi par la Sphere se pouvoir faire) on ne sauroit voir les deux Poles, quand on est droit sous l’Equateur, mais mesmes n’en pouvans voir ny l’un ny l’autre, il faut estre esloigné d’environ deux degrez du costé du Nord ou du Su, pour voir l’Arctique ou l’Antarctique.

Le treziesme dudit mois de Febvrier que le temps estoit beau et clair, apres que nos Pilotes et maistres de navires eurent prins hauteur à l’Astrolabe, ils nous asseurerent que nous avions le soleil droit pour Zeni, et en la Zone si droite et directe sur la teste, qu’il estoit impossible de plus. Et de fait, quoy que pour l’experimenter nous plantissions des dagues, cousteaux, poinssons et autres choses sur le Tillac, les rayons donnoyent tellement à plomb, que ce jour-là principalement à midi, nous ne vismes nul ombrage dans nostre vaisseau. Quand nous fusmes par les douze degrez, nous eusmes tormente qui dura trois ou quatre jours. Et apres cela (tombans en l’autre extremité) la mer fut si tranquille et calme, que durant ce temps nos vaisseaux demeurans fix sur l’eau, si le vent ne se fust eslevé pour nous faire passer outre, nous ne fussions jamais bougez de là.

Or en tout nostre voyage nous n’avions point encore apperceu de Baleines, mais outre qu’en ces endroits-là nous en vismes d’assez pres : pour les bien remarquer, il y en eut une, laquelle se levant pres de nostre navire me fit si grand peur, que veritablement, jusques à ce que je la vis mouvoir, je pensois que ce fust un rocher contre lequel nostre vaisseau s’allast heurter et briser. J’observay que quand elle se voulut plonger, levant la teste hors de la mer, elle jetta en l’air par la bouche plus de deux pipes d’eau : puis en se cachant fit encores un tel et si horrible bouillon, que je craignois derechef, qu’en nous attirans apres soy, nous ne fussions engloutis dans ce gouffre. Et à la verité, comme il est dit au Pseaume, et en Job, c’est une horreur de voir ces monstres marins s’esbatre et jouer ainsi à leur aise parmi ces grandes eaux.

Nous vismes aussi des Dauphins, lesquels suyvis de plusieurs especes de poissons, tous disposez et arrengez comme une compagnie de soldats marchans apres leur Capitaine, paroissoyent dans l’eau estre de couleur rougeastre : et y en eut un, lequel par six ou sept fois, comme s’il nous eust voulu cherir et caresser, tournoya et environna nostre navire. En recompense de quoy nous fismes tout ce que nous peusmes pour le cuider prendre : mais luy avec sa trompe, faisant tousjours dextrement la retraite, il ne nous fut pas possible de l’avoir.


CHAPITRE V


Du descouvrement et premiere veuë que nous eusmes, tant de l’Inde Occidentale ou terre du Bresil, que des Sauvages habitans en icelle, avec tout ce qui nous advint sur mer, jusques sous le Tropique de Capricorne.


Apres cela nous eusmes le vent d’Ouest qui nous estoit propice, et tant nous dura que le vingtsixiesme jour du mois de Febvrier, 1557. prins à la nativité environ huict heures du matin, nous eusmes la veuë de l’Inde Occidentale, terre du Bresil, quarte partie du monde, et incogneuë des anciens : autrement dite Amerique, du nom de celuy qui environ l’an 1497, la descouvrit premierement. Or ne faut-il pas demander si nous voyans si proche du lieu où nous pretendions, en esperance d’y mettre tost pied à terre, nous en fusmes joyeux, et en rendismes graces à Dieu de bon courage. Et de fait parce qu’il y avoit pres de quatre mois, que sans prendre port nous branslions et flotions sur mer, nous estant souvent venu en l’entendement que nous y estions comme exilez, il nous estoit advis que nous n’en deussions jamais sortir. Apres donc que nous eusmes bien remarqué, et apperceu tout à clair que ce que nous avions descouvert estoit terre ferme (car on se trompe souvent sur mer aux nuées qui s’esvanouissent), ayans vent propice et mis le cap droit dessus, dés le mesme jour, (nostre Admiral s’en estant allé devant) nous vinsmes surgir et mouiller l’ancre à demie lieuë pres d’une terre et lieu fort montueux appelé Huvassou par les Sauvages : auquel apres avoir mis la barque hors le navire, et, selon la coustume quand on arrive en ce pays-là, tiré quelques coups de canons pour advertir les habitans, nous vismes incontinent grand nombre d’hommes et de femmes sauvages sur le rivage de la mer. Cependant (comme aucuns de nos mariniers qui avoyent autrefois voyagé par delà recogneurent bien) ils estoyent de la nation nommée Margaïas, alliée des Portugais, et par consequent tellement ennemie des François, que s’ils nous eussent tenus à leur advantage, nous n’eussions payé autre rançon, sinon qu’apres nous avoir assommez et mis en pieces, nous leur eussions servi de nourriture. Nous commençasmes aussi lors de voir premierement, voire en ce mois de Febvrier (auquel à cause du froid et de la gelée toutes choses sont si reserrées et cachées par deçà, et presque par toute l’Europe au ventre de la terre), les forests, bois, et herbes de ceste contrée là aussi verdoyantes que sont celles de nostre France és mois de May et de Juin : ce qui se voit tout le long de l’année, et en toutes saisons en ceste terre du Bresil.

Or nonobstant ceste inimitié de nos Margajas à l’encontre des François, laquelle eux et nous dissimulions tant que nous pouvions, nostre Contremaistre, qui savoit un peu gergonner leur langage, avec quelques autres Matelots s’estant mis dans la barque, s’en alla contre le rivage, où en grosses troupes nous voyons tousjours ces sauvages assemblez. Toutesfois nos gens ne se fians en eux que bien à point, à fin d’obvier au danger où ils se fussent peu mettre d’estre prins et boucanez, c’est à dire rostis, n’approcherent pas plus pres de terre que la portée de leurs flesches. Ainsi leur monstrans de loin des cousteaux, miroirs, peignes, et autres baguenauderies, pour lesquelles, en les appellant, ils leur demanderent des vivres : si tost que quelques uns, qui s’approcherent le plus pres qu’ils peurent, l’eurent entendu, eux sans se faire autrement prier, avec d’autres en allerent querir en grande diligence. Tellement que nostre Contremaistre à son retour nous rapporta non seulement de la farine faite d’une racine, laquelle les Sauvages mangent au lieu de pain, des jambons, et de la chair d’une certaine espece de sangliers, avec d’autres victuailles et fruicts à suffisance tels que le pays les porte : mais aussi pour nous les presenter, et pour haranguer à nostre bien venue, six hommes et une femme ne firent point de difficulté de s’embarquer pour nous venir voir au navire. Et parce que ce furent les premiers sauvages que je vis de pres, vous laissant à penser si je les regarday et contemplay attentivement, encore que je reserve à les descrire et depeindre au long en autre lieu plus propre : si en veux-je dés maintenant icy dire quelque chose en passant. Premierement tant les hommes que la femme estoyent aussi entierement nuds, que quand ils sortirent du ventre de leurs meres : toutesfois pour estre plus bragards, ils estoyent peints et noircis par tout le corps. Au reste les hommes seulement, à la façon et comme la couronne d’un moine, estans tondus fort pres sur le devant de la teste, avoyent sur le derriere les cheveux longs : mais ainsi que ceux qui portent leurs perruques par deçà, ils estoyent roignez à l’entour du col. Davantage, ayans tous les levres de dessous trouëes et percées, chacun y avoit et portoit une pierre verte, bien polie, proprement appliquée, et comme enchassée, laquelle estant de la largeur et rondeur d’un teston, ils ostoyent et remettoyent quand bon leur sembloit. Or ils portent telles choses en pensant estre mieux parez : mais pour en dire le vray, quand ceste pierre est ostée, et que ceste grande fente en la levre de dessous leur fait comme une seconde bouche, cela les deffigure bien fort. Quant à la femme, outre qu’elle n’avoit pas la levre fendue, encores comme celles de par deçà portoit-elle les cheveux longs : mais pour l’esgard des oreilles, les ayant si despiteusement percées qu’on eust peu mettre le doigt à travers des trous, elle y portoit de grans pendans d’os blancs, lesquels luy battoyent jusques sur les espaules. Je reserve aussi à refuter cy apres l’erreur de ceux qui nous ont voulu faire accroire que les sauvages estoyent velus. Cependant avant que ceux dont je parle partissent d’avec nous, les hommes, et principalement deux ou trois vieillards qui sembloyent estre des plus apparens de leurs paroisses (comme on dit par deçà), allegans qu’il y avoit en leur contrée du plus beau bois de Bresil qui se peust trouver en tout le pays, lequel ils promettoyent de nous aider à couper et à porter : et au reste nous assister de vivres, firent tout ce qu’ils peurent pour nous persuader de charger là nostre navire. Mais parce que, comme nos ennemis que j’ay dit qu’ils estoyent, cela estoit nous appeller, et faire finement mettre pied en terre, pour puis apres, eux ayans l’avantage sur nous, nous mettre en pieces et nous manger, outre que nous tendions ailleurs, nous n’avions garde de nous arrester là.

Ainsi apres qu’avec grande admiration nos Margajas eurent bien regardé nostre artillerie et tout ce qu’ils voulurent dans nostre vaisseau, nous pour quelque consideration et dangereuse consequence ( nommément à fin que d’autres François qui sans y penser arrivans là en eussent peu porter la peine) ne les voulans fascher ny retenir, eux demandans de retourner en terre vers leurs gens qui les attendoyent tousjours sur le bord de la mer, il fut question de les payer et contenter des vivres qu’ils nous avoyent apportez. Et parce qu’ils n’ont entr’eux nul usage de monnoye, le payement que nous leur fismes fut de chemises, cousteaux, haims à pescher, miroirs, et autre marchandise et mercerie propre à trafiquer parmi ce peuple. Mais pour la fin et bon du jeu, tout ainsi que ces bonnes gens, tous nuds, à leur arrivée n’avoyent pas esté chiches de nous monstrer tout ce qu’ils portoyent, aussi au despartir qu’ils avoyent vestu les chemises que nous leur avions baillées, quand ce vint à s’asseoir en la barque (n’ayans pas accoustumé d’avoir linges ny autres habillemens sur eux), à fin de ne les gaster en les troussant jusques au nombril, et descouvrans ce que plustost il falloit cacher, ils voulurent encores, en prenant congé de nous, que nous vissions leur derriere et leurs fesses. Ne voila pas d’honnestes officiers, et une belle civilité pour des ambassadeurs ? car nonobstant le proverbe si commun en la bouche de nous tous de par deçà : assavoir que la chair nous est plus proche et plus chere que la chemise, eux au contraire, pour nous monstrer qu’ils n’en estoyent pas là logez, et possible pour une magnificence de leur pays en nostre endroit, en nous monstrans le cul preferent leurs chemises à leur peau.

Or apres que nous nous fusmes un peu rafraischis en ce lieu-là, et que quoy qu’à ce commencement les viandes qu’ils nous avoyent apportées nous semblassent estranges, nous ne laississions pas neantmoins à cause de la necessité, d’en bien manger : dés le lendemain qui estoit un jour de dimanche, nous levasmes l’ancre et fismes voile. Ainsi costoyans la terre, et tirans où nous pretendions d’aller, nous n’eusmes pas navigé neuf ou dix lieuës que nous nous trouvasmes à l’endroit d’un fort des Portugais, nommé par eux SPIRITUS SANCTUS (et par les sauvages Moab), lesquels recognoissans, tant nostre equippage que celuy de la caravelle que nous emmenions (qu’ils jugerent bien aussi que nous avions prinse sur ceux de leur nation), tirerent trois coups de canon sur nous : et nous semblablement pour leur respondre trois ou quatre contre eux : toutesfois, parce que nous estions trop loin pour la portée des pieces, comme ils ne nous offenserent point, aussi croy-je que ne fismes nous pas eux.

Poursuyvans doncques nostre route, en costoyant tousjours la terre, nous passasmes aupres d’un lieu nommé Tapemiry : où à l’entrée de la terre ferme, et à l’emboucheure de la mer, il y a des petites isles : et croy que les sauvages qui demeurent là sont amis et alliez des François.

Un peu plus avant, et par les vingt degrez, habitent les Paraibes, autres sauvages, en la terre desquels, comme je remarquay en passant, il se void de petites montagnes faites en pointe et forme de cheminées.

Le premier jour de Mars nous estions à la hauteur des petites Basses, c’est à dire escueils et pointes de terre entremeslées de petits rochers qui s’avancent en mer, lesquels les mariniers, de crainte que leurs vaisseaux n’y touchent, evitent et s’en eslongnent tant qu’il leur est possible. A l’endroit de ces Basses, nous descouvrismes et vismes bien à clair une terre plaine, laquelle l’environ quinze lieues de longueur, est possedée et habitée des Ouetacas, sauvages si farouches et estranges, que comme ils ne peuvent demeurer en paix l’un avec l’autre, aussi ont-ils guerre ouverte et continuelle, tant contre tous leurs voisins, que generalement contre tous les estrangers. Que s’ils sont pressez et poursuyvis de leurs ennemis (lesquels cependant ne les ont jamais sceu veincre ni dompter), ils vont si bien du pied et courent si viste, que non seulement ils evitent en ceste sorte le danger de mort, mais mesmes aussi quand ils vont à la chasse, ils prennent à la course certaines bestes sauvages, especes de cerfs et biches. Au surplus, combien que ainsi que tous les autres Bresiliens ils aillent entierement nuds, si est-ce neantmoins que contre la coustume plus ordinaire des hommes de ces pays-là (lesquels comme j’ay jà dit et diray encores plus amplement, se tondent le devant de la teste, et rongnent leur perruque sur le derriere) eux portent les cheveux longs et pendans jusqu’aux fesses. Bref, ces diablotins d’Ouetacas demeurans invincibles en ceste petite contrée, et au surplus comme chiens et loups, mangeans la chair crue, mesme leur langage n’estant point entendu de leurs voisins, doyvent estre tenus et mis au rang des nations les plus barbares, cruelles et redoutées qui se puissent trouver en toute l’Inde Occidentale et terre du Bresil. Au reste, tout ainsi qu’ils n’ont, ni ne veulent avoir nulle acointance ni traffique avec les François, Espagnols, Portugallois, ni autres de ce pays d’outre mer de pardeçà, aussi ne sçavent-ils que c’est de nos marchandises. Toutesfois, selon que j’ay depuis entendu d’un truchement de Normandie, quand leurs voisins en ont et qu’ils les en veulent accommoder, voici leur façon et maniere de permuter. Le Margajat, Cara-ja, ou Tououpinambaoult, (qui sont les noms des trois nations voisines d’eux) ou autres sauvages de ce pays-là, sans se fier ni approcher de l’Ouetaca, luy monstrant de loin ce qu’il aura, soit serpe, cousteau, peigne, miroir ou autre marchandise et mercerie qu’on leur porte par-dela, luy fera entendre par signe s’il veut changer cela à quelque autre chose. Que si l’autre de sa part s’y accorde, luy monstrant au reciproque de la plumasserie, des pierres vertes qu’ils mettent dans leurs levres, ou autres choses de ce qu’ils ont en leur pays, ils conviendront d’un lieu à trois ou quatre cens pas delà, où le premier ayant porté et mis sur une pierre ou busche de bois la chose qu’il voudra eschanger, il se reculera à costé ou en arriere. Apres cela l’Ouetaca la venant prendre et laissant semblablement au mesme lieu ce qu’il avoit monstré, en s’eslongnant fera aussi place, et permettra que le Margajat, ou autre, tel qu’il sera, la vienne querir : tellement que jusques là ils se tiennent promesse l’un l’autre. Mais chacun ayant son change, si tost qu’il est retourné, et a outrepassé les limites où il s’estoit venu presenter du commencement, les treves estans rompues, c’est lors à qui pourra voir et rattaindre son compagnon, à fin de luy oster ce qu’il emportoit : et je vous laisse à penser si l’Ouetaca courant comme un levrier a l’avantage, et si poursuyvant de pres son homme, il le haste bien d’aller. Parquoy, sinon que les boyteux, gouteux, ou autrement mal enjambez de par-deça voulussent perdre leurs marchandises, je ne suis pas d’avis qu’ils aillent negocier ni permuter avec eux. Vray est que, comme on dit, que les Basques ont semblablement leur langage à part, et qu’aussi, comme chacun sçait, estans gaillards et dispos, ils sont tenus pour les meilleurs laquais du monde, ainsi qu’on les pourroit parangonner en ces deux poincts avec nos Ouetacas, encores semble-il qu’ils seroyent fort propres pour jouer és barres avec eux. Comme aussi on pourroit mettre en ce rang, tant certains hommes qui habitent en une region de la Floride, pres la riviere des Palmes, lesquels (comme quelqu’un escrit) sont si forts et legers du pied qu’ils acconsuyvent un cerf, et courent tout un jour sans se reposer : qu’autres grands Geans qui sont vers le fleuve de la Plate, lesquels aussi (dit le mesme aucteur) sont si dispos, qu’à la course et avec les mains ils prennent certains chevreux qui se trouvent là. Mais mettant la bride sur le col et laschant la lesse à tous ces coursiers et chiens courans à deux pieds, pour les laisser aller viste comme le vent, et quelquefois aussi (comme il est vraysemblable en cullebutant prenant de belles nazardes) tomber dru comme la pluye, les uns en trois endroits de l’Amerique (eslongnez neantmoins l’un de l’autre, nommément ceux d’aupres de la Plate et de la Floride de plus de quinze cens lieues) et les quatriemes parmi nostre Europe, je passeray outre au fil de mon histoire.

Apres donc que nous eusmes costoyé et laissé derriere nous la terre de ces Ouetacas, nous passasmes à la veuë d’un autre pays prochain nommé Maq-Hé, habité d’autres sauvages, desquels je ne diray autre chose : sinon que pour les causes susdites chacun peut estimer qu’ils n’ont pas feste (comme on dit communément) ni n’ont garde de s’endormir aupres de tels brusques et fretillans resveille matin de voisins qu’ils ont.

En leur terre et sur le bord de la mer on void une grosse roche faite en forme de tour, laquelle quand le soleil frappe dessus, tresluit et estincelle si tres-fort, qu’aucuns pensent que ce soit une sorte d’Esmeraude : et de faict, les François et Portugallois qui voyagent là, l’appellent l’Esmeraude de Maq-Hé. Toutesfois comme ils disent que le lieu où elle est, pour estre environnée d’une infinité de pointes de rochers à fleur d’eau, qui se jettent environ deux lieues en mer, ne peut estre abordée de ceste part-là avec les vaisseaux, aussi tiennent-ils qu’il est du tout inaccessible du costé de la terre.

Il y a semblablement trois petites isles nommées les isles de Maq-Hé, aupres desquelles ayans mouillé l’ancre, et couché une nuict, dés le lendemain faisans voile, nous pensions dés ce mesme jour arriver au Cap de Frie : toutesfois au lieu d’avancer nous eusmes vent tellement contraire, qu’il fallut relascher et retourner d’où nous estions partis le matin, où nous fusmes à l’ancre jusques au jeudi au soir : et comme vous orrez, peu s’en fallut que nous n’y demeurissions du tout. Car le mardi deuxiesme de Mars, jour qu’on disoit Caresme-prenant, apres que nos matelots, selon leur coustume, se furent resjouys, il advint qu’environ les onze heures du soir, sur le poinct que nous commencions à reposer, la tempeste s’eslevant si soudaine, que le cable qui tenoit l’ancre de nostre navire, ne pouvant soustenir l’impetuosité des furieuses vagues, fut tout incontinent rompu : nostre vaisseau ainsi tourmenté et agité des ondes, poussé qu’il estoit du costé du rivage, estant venu à n’avoir que deux brasses et demie d’eau (qui estoit le moins qu’il en pouvoit avoir pour flotter tout vuide), peu s’en fallut qu’il ne touchast terre, et qu’il ne fust eschoué. Et de faict, le maistre, et le pilote, lesquels faisoyent sonder à mesure que la navire derivoit, au lieu d’estre les plus asseurez et donner courage aux autres, quand ils virent que nous en estions venus jusques-là, crierent deux ou trois fois, Nous sommes perdus, nous sommes perdus. Toutesfois nos matelots en grande diligence ayans jetté une autre ancre, que Dieu voulut qui tint ferme, cela empescha que nous ne fusmes pas portez sur certains rochers d’une de ces isles de Maq-Hé, lesquels sans nulle doute et sans aucune esperance de nous pouvoir sauver (tant la mer estoit haute) eussent brisé entierement nostre vaisseau. Cest effroy et estonnement dura environ trois heures, durant lesquelles il servoit bien peu de crier, bas bort, tiebort, haut la barre, vadulo, hale la boline, lasche l’escoute : car plustost cela se fait en pleine mer où les mariniers ne craignent pas tant la tourmente qu’ils sont pres de terre, comme nous estions lors. Or parce, comme j’ay dit ci devant, que nos eaux douces s’estoyent toutes corrompues, le matin venu et la tourmente cessée, quelques uns d’entre nous en estans allé querir de fresche en l’une de ces isles inhabitables, non seulement nous trouvasmes la terre d’icelle toute couverte d’oeufs et d’oyseaux de diverses especes, et cependant tout dissemblables des nostres : mais aussi, pour n’avoir pas accoustumé de voir des hommes, ils estoyent si privez, que se laissans prendre à la main, ou tuer à coups de baston, nous en remplismes nostre barque, et en remportasmes au navire autant qu’il nous pleust. Tellement qu’encores que ce fust le jour qu’on appelloit les Cendres, nos matelots neantmoins, voire les plus catholiques Romains, ayant prins bon appetit au travail qu’ils avoyent eu la nuict precedente, ne firent point de difficulté d’en manger. Et certes aussi celuy qui contre la doctrine de l’Evangile a defendu certains temps et jours l’usage de la chair aux Chrestiens, n’ayant point encores empieté ce pays-là, où par consequent il n’est nouvelle de pratiquer les loix de telle superstitieuse abstinence, il semble que le lieu les dispensoit assez.

Le jeudi que nous departismes d’aupres de ces trois isles, nous eusmes vent tellement à souhait, que dés le lendemain environ les quatre heures du soir, nous arrivasmes au cap de Frie : port et havre des plus renommez en ce pays-là pour la navigation des François. Là apres avoir mouillé l’ancre, et pour signal aux habitans, tiré quelques coups de canons, le capitaine et le maistre du navire avec quelques uns de nous autres ayans mis pied à terre, nous trouvasmes d’abordée sur le rivage grand nombre de sauvages, nommez Tououpinambaoults, alliez et confederez de nostre nation : lesquels outre la caresse et bon accueil qu’ils nous firent, nous dirent nouvelle de Paycolas (ainsi nommoyent-ils Villegagnon), dequoy nous fusmes fort joyeux. En ce mesme lieu (tant avec une rets que nous avions qu’autrement avec des hameçons) nous peschasmes grande quantité de plusieurs especes de poissons tous dissemblables à ceux de par-deça : mais entre les autres, il y en avoit un, possible le plus bigerre, difforme et monstrueux qu’il est possible d’en voir, lequel pour ceste cause j’ay bien voulu descrire ici. Il estoit presques aussi gros qu’un bouveau d’un an, et avoit un nez long d’environ cinq pieds, et large de pied et demi, garni de dents de costé et d’autre, aussi piquantes et trenchantes qu’une scie : de façon que quand nous les vismes sur terre remuer si soudain ce maistre nez, ce fut à nous, en nous en donnant garde, et sur peine d’en estre marquez, de crier l’un à l’autre, garde les jambes : au reste la chair en estoit si dure, qu’encore que nous eussions tous bon appetit, et qu’on le fist bouillir plus de vingtquatre heures, si n’en sceusmes nous jamais manger.

Au surplus ce fut là aussi que nous vismes premierement les perroquets voler, non seulement fort haut et en troupes, comme vous diriez les pigeons et corneilles en nostre France, mais aussi, ainsi que j’observay dés lors, estans en l’air ils sont tousjours par couples et joints ensemble, presques à la façon de nos tourterelles.

Or estans ainsi parvenus à vingtcinq ou trente lieues pres du lieu où nous pretendions, ne desirans rien plus que d’y arriver au plus tost, à cause de cela nous ne fismes pas si long sejour au Cap de Frie que nous eussions bien voulu. Parquoy dés le soir de ce mesme jour ayans appareillé et fait voiles, nous singlasmes si bien que le Dimanche septiesme de Mars 1557. laissans la haute mer à gauche, du costé de l’Est, nous entrasmes au bras de mer, et riviere d’eau salée, nommée Ganabara par les sauvages, et par les Portugais Genevre : parce que comme on dit, ils la descouvrirent le premier jour de Janvier, qu’ils nomment ainsi. Suyvant donc ce que j’ay touché au premier chapitre de ceste histoire, et que je descriray encor cy apres plus au long, ayans trouvé Villegagnon habitué dés l’année precedente en une petite isle située en ce bras de mer : apres que d’environ un quart de lieuë loin nous l’eusmes salué à coups de canon, et que luy de sa part nous eut respondu, nous vinsmes en fin surgir et ancrer tout aupres. Voila en somme quelle fut nostre navigation, et ce qui nous advint et que nous vismes en allant en la terre du Bresil.

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CHAPITRE VI


De nostre descente au fort de Coligny en la terre du Bresil. — Du recueil que nous y fit Villegagnon, et de ses comportemens, tant au fait de la Religion, qu’autres parties de son gouvernement en ce pays-là.


Apres doncques que nos navires furent au Havre en ceste riviere de Ganabara, assez pres de terre ferme, chacun de nous ayant troussé et mis son petit bagage dans les barques, nous allasmes descendre en l’isle et fort appelé Coligni. Et parce que nous voyans lors non seulement delivrez des perils et dangers dont nous avions tant de fois esté environnez sur mer, mais aussi avoir esté si heureusement conduits au port desiré : la premiere chose que nous fismes, apres avoir mis pied à terre, fut de tous ensemble en rendre graces à Dieu. Cela fait nous fusmes trouver Villegagnon, lequel, nous attendant en une place, nous saluasmes tous l’un apres l’autre : comme aussi luy de sa part avec un visage ouvert, ce sembloit, nous accolant et embrassant nous fit un fort bon accueil. Apres cela le sieur du Pont nostre conducteur, avec Richier et Chartier Ministres de l’Evangile, luy ayant briefvement declaré la cause principale qui nous avoit meus de faire ce voyage, et de passer la mer avec tant de difficultez pour l’aller trouver : assavoir, suyvant les lettres qu’il avoit escrites à Geneve, que c’estoit pour dresser une Eglise reformée selon la parole de Dieu en ce pays-là, luy leur respondant là dessus, usa de ces propres paroles.

Quant à moy (dit-il), ayant voirement dés long temps, et de tout mon coeur desiré telle chose, je vous reçois tresvolontiers à ces conditions : mesmes parce que je veux que nostre Eglise ait le renom d’estre la mieux reformée par dessus toutes les autres : dés maintenant j’enten que les vices soyent reprimez, la somptuosité des accoustremens reformée, et en somme, tout ce qui nous pourroit empescher de servir à Dieu osté du milieu de nous. Puis levant les yeux au ciel et joignant les mains dit : Seigneur Dieu, je te rends graces de ce que tu m’as envoyé ce que dés si long temps je t’ay si ardemment demandé : et derechef s’adressant à nostre compagnie, dit : Mes enfans (car je veux estre vostre pere), comme Jesus Christ estant en ce monde n’a rien faict pour luy, ains tout ce qu’il a faict a esté pour nous : aussi (ayant ceste esperance que Dieu me preservera en vie jusques à ce que nous soyons fortifiez en ce pays, et que vous vous puissiez passer de moy) tout ce que je pretens faire ici, est, tant pour vous que pour tous ceux qui y viendront à mesme fin que vous y estes venus. Car je delibere d’y faire une retraitte aux povres fideles qui seront persecutez en France, en Espagne et ailleurs outre mer, à fin que sans crainte ni du Roy, ni de l’Empereur ou d’autres potentats, ils y puissent purement servir à Dieu selon sa volonté. Voila les premiers propos que Villegagnon nous tint à nostre arrivée, qui fut un mercredi dixiesme de Mars 1557.

Apres cela ayant commandé que toutes ses gens s’assemblassent promptement avec nous en une petite sale, qui estoit au milieu de l’isle, apres que le ministre Richier eut invoqué Dieu, et que le Pseaume cinquiesme, Aux paroles que je veux dire, etc. fut chanté en l’assemblée, ledit Richier prenant pour texte ces versets du Pseaume vingtseptiesme, J’ay demandé une chose au Seigneur, laquelle je requerray encores, c’est, que j’habite en la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, fit le premier presche au fort de Coligni en l’Amerique. Mais durant iceluy, Villegagnon, entendant exposer ceste matiere, ne cessant de joindre les mains, de lever les yeux au ciel, de faire de grands souspirs, et autres semblables contenances, faisoit esmerveiller un chacun de nous. A la fin apres que les prieres solennelles, selon le formulaire accoustumé és Eglises reformées de France, un jour ordonné en chacune semaine, furent faites, la compagnie se despartit. Toutesfois, nous autres nouveaux venus demeurasmes et disnasmes ce jour-là en la mesme salle, où pour toutes viandes, nous eusmes de la farine faite de racines : du poisson boucané, c’est à dire rosti, à la mode des sauvages, d’autres racines cuictes aux cendres (desquelles choses et de leurs proprietez, à fin de n’interrompre ici mon propos, je reserve à parler ailleurs) et pour bruvage, parce qu’il n’y a en ceste isle, fontaine, puits ni riviere d’eau douce, de l’eau d’une cysterne, ou plustost d’un esgout de toute la pluye qui tomboit en l’isle, laquelle estoit aussi verte, orde et sale qu’est un vieil fossé couvert de grenouilles. Vray est qu’en comparaison de celle eau si puante et corrompue que j’ay dit ci devant que nous avions beuë au navire, encore la trouvions nous bonne. Finalement nostre dernier mets fut, que pour nous rafraischir du travail de la mer, au partir de là, on nous mena tous porter des pierres et de la terre en ce fort de Coligni qu’on continuoit de bastir. C’est le bon traitement que Villegagnon nous fit dés le beau premier jour, à nostre arrivée. Outreplus sur le soir qu’il fut question de trouver logis, le sieur du Pont et les deux Ministres ayans esté accommodez en une chambre telle quelle, au milieu de l’isle, à fin aussi de gratifier nous autres de la Religion, on nous bailla une maisonnette, laquelle un sauvage esclave de Villegagnon achevoit de couvrir d’herbe, et bastir à sa mode sur le bord de la mer : auquel lieu à la façon des Ameriquains, nous pendismes des linceux et des licts de Coton, pour nous coucher en l’air. Ainsi dés le lendemain et les jours suyvans, sans que la necessité contraignist Villegagnon, qui n’eut nul esgard à ce que nous estions fort affoiblis du passage de la mer, ni à la chaleur qu’il fait ordinairement en ce pays-là : joint le peu de nourriture que nous avions, qui estoit en somme chacun par jour deux gobelets de farine dure, faite des racines, dont j’ay parlé (d’une partie de laquelle avec de ceste eau trouble de la cysterne susdite, nous faisions de la boulie, et ainsi que les gens du pays, mangions le reste sec), il nous fit porter la terre et les pierres en son fort voire en telle diligence, qu’avec ces incommoditez et debilitez, estans contraints de tenir coup à la besongne, depuis le poinct du jour jusques à la nuict, il sembloit bien nous traiter un peu plus rudement que le devoir d’un bon pere (tel qu’il avoit dit à nostre arrivée nous vouloir estre) ne portoit envers ses enfans. Toutesfois tant pour le grand desir que nous avions que ce bastiment et retraite, qu’il disoit vouloir faire aux fideles en ce pays-là, se parachevast, que parce que maistre Pierre Richier nostre plus ancien Ministre, à fin de nous accourager davantage, disoit que nous avions trouvé un second sainct Paul en Villegagnon (comme de faict, je n’ouy jamais homme mieux parler de la Religion et reformation Chrestienne qu’il faisoit lors), il n’y eut celuy de nous qui, par maniere de dire, outre ses forces ne s’employast allegrement l’espace d’environ un mois, à faire ce mestier, lequel neantmoins nous n’avions pas accoustumé. Sur quoy je puis dire que Villegagnon ne s’est peu justement plaindre, que tant qu’il fit profession de l’Evangile en ce pays-là, il ne tirast de nous tout le service qu’il voulut.

Or pour retourner au principal, dés la premiere sepmaine que nous fusmes là arrivez, Villegagnon non seulement consentit, mais luy mesme aussi establit cest ordre : assavoir, qu’outre les prieres publiques, qui se faisoyent tous les soirs apres qu’on avoit laissé la besongne, les Ministres prescheroyent deux fois le dimanche, et tous les jours ouvriers une heure durant : declarant aussi par expres qu’il vouloit et entendoit que sans aucune addition humaine les Sacremens fussent administrez selon la pure parole de Dieu : et qu’au reste la discipline Ecclesiastique fust pratiquée contre les defaillans. Suyvant donc ceste police Ecclesiastique, le Dimanche vingt et uniesme de Mars que la saincte Cene de nostre Seigneur Jesus Christ fut celebrée la premiere fois, au fort de Coligni en l’Amerique, les Ministres ayans auparavant preparé et catechisé tous ceux qui y devoyent communiquer, parce qu’ils n’avoyent pas bonne opinion d’un certain Jean Cointa, qui se faisoit appeller monsieur Hector, autresfois docteur de Sorbonne, lequel avoit passé la mer avec nous : il fut prié par eux qu’avant que se presenter il fist confession publique de sa foy : ce qu’il fit : et par mesme moyen devant tous, abjura le Papisme.

Semblablement quand le sermon fut achevé, Villegagnon faisant tousjours du zelateur, se levant debout et allegant que les capitaines, maistres de navires, matelots et autres qui y ayant assistez n’avoyent encores fait profession de la Religion reformée, n’estoyent pas capables d’un tel mystere, les faisant sortir dehors ne voulut pas qu’ils vissent administrer le pain et le vin. Davantage luy mesme, tant comme il disoit, pour dedier son fort à Dieu, que pour faire confession de sa foy en la face de l’Eglise, s’estant mis à genoux sur un carreau de velours (lequel son page portoit ordinairement apres luy) prononça à haute voix deux oraisons, desquelles ayant eu copie, à fin que chacun entende mieux combien il estoit mal-aisé de cognoistre le coeur et l’interieur de cest homme, je les ay ici inserées de mot à mot, sans y changer une seule lettre.

Mon Dieu, ouvre les yeux et la bouche de mon entendement, adresse-les à te faire confession, prieres, et actions de graces des biens excellens que tu nous as faits ! Dieu tout puissant, vivant et immortel, Pere Eternel de ton Fils Jesus Christ nostre Seigneur, qui par ta providence avec ton Fils gouvernes toutes choses au ciel et en terre, ainsi que par ta bonté infinie tu as fait entendre à tes esleus depuis la creation du monde, specialement par ton Fils, que tu as envoyé en terre, par lequel tu te manifestes : ayant dit à haute voix, Escoutez-le : et apres son ascension par ton sainct Esprit espandu sur les Apostres : je recongnoy à ta saincte Majesté (en presence de ton Eglise, plantée par ta grace en ce pays) de coeur, que je n’ay jamais trouvé par la preuve que j’ay faite, et par l’essay de mes forces et prudence, sinon que tout le mien qui en peut sortir sont pures œuvres de tenebres, sapience de chair, polue en zele de vanité, tendant au seul but et utilité de mon corps. Au moyen de quoy je proteste et confesse franchement, que sans la lumiere de ton sainct Esprit je ne suis idoine sinon à pecher : par ainsi me despouillant de toute gloire, je veux qu’on sache de moy que s’il y a lumiere ou scintille de vertu en l’oeuvre prinse que tu as fait par moy, je la confesse à toy seul, source de tout bien. En ceste foy doncques, mon Dieu, je te rend graces de tout mon coeur, qu’il t’a pleu m’avoquer des affaires du monde, entre lesquels je vivois par appetit d’ambition, t’ayant pleu par l’inspiration de ton sainct Esprit me mettre au lieu, où en toute liberté je puisse te servir de toutes mes forces et augmentation de ton sainct regne. Et ce faisant apprester lieu et demeurance paisible à ceux qui sont privez de pouvoir invoquer publiquement ton nom, pour te sanctifier et adorer en Esprit et verité, recognoistre ton Fils nostre Seigneur Jesus, estre l’unique Mediateur, nostre vie et adresse, et le seul merite de nostre salut. Davantage, je te remercie, ô Dieu de toute bonté, que m’ayant conduit en ce pays entre ignorans de ton nom et de ta grandeur, mais possedez de Satan, comme son heritage, tu m’ayes preservé de leur malice, combien que je fusse destitué de forces humaines : mais leur as donné terreur de nous, tellement qu’à la seule mention de nous ils tremblent de peur, et les as dispersez pour nous nourrir de leurs labeurs. Et pour refrener leur brutale impetuosité, les as affligez de tres-cruelles maladies, nous en preservant : tu as osté de la terre ceux qui nous estoyent les plus dangereux, et reduit les autres en telle foiblesse qu’ils n’osent rien entreprendre sur nous. Au moyen dequoy ayons loisir de prendre racine en ce lieu, et pour la compagnie qu’il t’a pleu y amener sans destourbier, tu y as establi le regime d’une Eglise pour nous entretenir en unité et crainte de ton sainct nom, à fin de nous adresser à la vie eternelle.

Or Seigneur, puis qu’il t’a pleu establir en nous ton Royaume, je te supplie par ton Fils Jesus Christ, lequel tu as voulu qu’il fust hostie pour nous confirmer en ta dilection, augmenter tes graces et nostre foy, nous sanctifiant et illuminant par ton sainct Esprit, et nous dedier tellement à ton service, que toute nostre estude soit employé à ta gloire : Plaise toy aussi nostre Seigneur et Pere, estendre ta benediction sur ce lieu de Coligny, et pays de la France Antarctique, pour estre inexpugnable retraite à ceux qui à bon escient, et sans hypocrisie y auront recours, pour se dedier avec nous à l’exaltation de ta gloire, et que sans trouble des heretiques, te puissions invoquer en verité : fay aussi que ton Evangile regne en ce lieu, y fortifiant tes serviteurs, de peur qu’ils ne trebuschent en l’erreur des Epicuriens, et autres apostats : mais soyent constans à perseverer en la vraye adoration de ta Divinité selon ta saincte Parole.

Qu’il te plaise aussi ô Dieu de toute bonté, estre protecteur du Roy nostre souverain seigneur selon la chair, de sa femme, de sa lignée, et son Conseil : messire Gaspard de Coligny, sa femme et sa lignée, les conservant en volonté de maintenir et favoriser ceste tienne Eglise : et vueille à moy ton tres-humble esclave donner prudence de me conduire, de sorte que je ne fourvoye point du droit chemin, et que je puisse resister à tous les empeschemens que Satan me pourroit faire sans ton aide : que te cognoissans perpetuellement pour nostre Dieu misericordieux, juste juge et conservateur de toute chose avec ton Fils Jesus Christ, regnant avec toy et ton sainct Esprit, espandu sur les Apostres. Crée donc un coeur droit en nous, mortifie nous à peché : nous regenerant en homme interieur pour vivre à justice, en assujetissant nostre chair pour la rendre idoine aux actions de l’ame inspirée par toy, et que faisions ta volonté en terre, comme les Anges au ciel. Mais de peur que l’indigence de cercher nos necessitez, ne nous face trebuscher en peché par defiance de ta bonté, plaise toy pourvoir à nostre vie, et nous entretenir en santé. Et ainsi que la viande terrestre par la chaleur de l’estomach se convertit en sang et nourriture du corps : vueille nourrir et sustanter nos ames de la chair et du sang de ton Fils, jusques à le former en nous, et nous en luy : chassant toute malice (pasture de Satan) y subrogeant au lieu d’icelle, charité et foy, à fin que soyons cogneus de toy pour tes enfans : et quand nous t’aurons offensé, plaise toy Seigneur de misericorde, laver nos pechez au sang de ton Fils, ayant souvenance que nous sommes conceus en iniquité, et que naturelement par la desobeissance d’Adam peché est en nous. Au surplus, cognoy que nostre ame ne peut executer le sainct desir de t’obeir par l’organe du corps imparfait et rebelle. Par ainsi plaise toy par le merite de ton Fils Jesus ne nous imputer point nos fautes, mais nous imputant le sacrifice de sa mort et passion, que par foy avons souffert avec luy, ayans esté entez en luy par la perception de son corps au mystere de l’Eucharistie. Semblablement fay nous la grace qu’à l’exemple de ton Fils qui a prié pour ceux qui l’ont persecuté, nous pardonnions à ceux qui nous ont offensez, et au lieu de vengeance procurions leur bien comme s’ils estoyent nos amis. Et quand nous serons solicitez de la memoire des biens, splendeurs, pompes et honneurs de ce monde, estans au contraire abatus de pauvreté et de pesanteur de la croix de ton Fils, esquels il te plaise nous exercer pour nous rendre obeissans : de peur qu’engraissez en felicité mondaine, ne nous rebellions contre toy, soustien-nous et nous adoucis l’aigreur des afflictions, à fin qu’elles ne suffoquent la semence que tu as mise en nos coeurs. Nous te prions aussi Pere celeste, nous garder des entreprinses de Satan, par lesquelles il cerche à nous desvoyer : preserve nous de ses ministres et des sauvages insensez, au milieu desquels il te plaist nous contenir et entretenir, et des apostats de la Religion Chrestienne espars parmi eux : mais plaise toy les rappeler à ton obeissance, à fin qu’ils se convertissent, et que ton Evangile soit publié par toute la terre, et qu’en toute nation ton salut soit annoncé. Qui vis et regnes avec ton Fils et le sainct Esprit és siecles des siecles. Amen.



AUTRE ORAISON à Nostre Seigneur Jesus Christ,
que ledit Villegagnon profera tout d’une suite
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JESUS CHRIST Fils de Dieu vivant eternel, et consubstanciel, splendeur de la gloire de Dieu, sa vive image par lequel toutes choses ont esté faites, qui ayant veu le genre humain condamné par l’infaillible jugement de Dieu ton Pere par la transgression d’Adam, lequel homme pour jouyr de la vie du Royaume eternel, ayant esté fait de Dieu d’une terre non polue de semence virile, dont il peut tirer necessité de peché, doué de toute vertu, en liberté de franc arbitre de se conserver en sa perfection : ce neantmoins allesché par la sensualité de sa chair, solicité et esmeu par les darts enflammez de Satan, se laissa veincre, au moyen dequoy encourut l’ire de Dieu, dont ensuyvoit l’infaillible perdition des humains, sans toy nostre Seigneur, qui meu de ton immense et indicible charité t’es presenté à Dieu ton Pere, t’estant tant humilié de daigner te substituer au lieu d’Adam, pour endurer tous les flots de la mer de l’indignation de Dieu ton Pere, pour nostre purgation. Et ainsi qu’Adam avoit esté faict de terre non corrompuë, sans semence virile, as esté conceu du sainct Esprit en une Vierge, pour estre fait et formé en vraye chair comme celle d’Adam subjete à tentation, et continuellement exercé par dessus tous humains, sans peché : et finalement ayant voulu enter en ton corps par toy, celuy Adam et toute sa postérité, nourrissant leurs ames de ta chair et de ton sang, tu as voulu souffrir mort, à fin que comme membre[s] de ton corps ils se nourrissent en toy, et qu’ils plaisent à Dieu ton Pere, offrant ta mort en satisfaction de leurs offenses, comme si c’estoyent leur propre corps.

Et ainsi que le peché d’Adam estoit derivé en sa posterité, et par le peché la mort, tu as voulu et impetré de Dieu ton Pere, que ta justice fust imputée aux croyans, lesquels par la manducation de ta chair et de ton sang, tu as fait uns avec toy, et transformez en toy comme nourris de ta chair et substance, leur vray pain pour vivre eternellement comme enfans de justice et non plus d’ire. Or puis qu’il t’a pleu nous faire tant de bien, et qu’estant assis à la dextre de Dieu ton Pere, là eternellement és ordonné nostre intercesseur, et souverain Prestre, selon l’ordre de Melchisedec, aye pitié de nous, conserve nous, fortifie et augmente nostre foy, offre à Dieu ton Pere la confession que je fay de coeur et de bouche, en presence de ton Eglise, me sanctifiant par ton Esprit, comme tu as promis, disant : Je ne vous lairray point orphelins. Avance ton Eglise en ce lieu, de sorte qu’en toute paix tu y sois adoré purement. Qui vis et regnes avec luy et le sainct Esprit, és siecles des siecles eternellement. Amen.

Ces deux prieres finies, Villegagnon se presenta le premier à la table du Seigneur, et receut à genoux le pain et le vin de la main du Ministre. Cependant, et pour le faire court, verifiant bien tost apres ce qu’a dit un Ancien : assavoir, qu’il est mal aisé de contrefaire long temps le vertueux, tout ainsi qu’on appercevoit aisément qu’il n’y avoit qu’ostentation en son fait, et que quoy que luy et Cointa eussent abjuré publiquement la papauté, ils avoyent neantmoins plus d’envie de debatre et contester que d’apprendre et profiter : aussi ne tarderent-ils pas beaucoup à esmouvoir des disputes touchant la doctrine. Mais principalement sur le poinct de la Cene : car combien qu’ils rejetassent la transubstantiation de l’Eglise Romaine, comme une opinion laquelle ils disoyent ouvertement estre fort lourde et absurde, et qu’ils n’approuvassent non plus la Consubstantiation, si ne consentoyent-ils pas pourtant à ce que les Ministres enseignoyent, et prouvoyent par la parole de Dieu, que le pain et le vin n’estoyent point reellement changez au corps et au sang du Seigneur, lequel aussi n’estoit pas enclos dans iceux, ains que Jesus Christ est au ciel, d’où, par la vertu de son sainct Esprit, il se communique en nourriture spirituelle à ceux qui reçoivent les signes en foy. Or quoy qu’il en soit, disoyent Villegagnon et Cointa, ces paroles : Ceci est mon corps : Ceci est mon sang, ne se peuvent autrement prendre sinon que le corps et le sang de Jesus Christ y soyent contenus. Que si vous demandez maintenant : comment doncques, veu que tu as dit qu’ils rejettoyent les deux susdites opinions de la Transubstantiation et Consubstantiation, l’entendoyent-ils ? Certes comme je n’en scay rien, aussi croy-je fermement que ne faisoyent-ils pas eux-mesmes : car quand on leur monstroit par d’autres passages, que ces paroles et locutions sont figurées : c’est à dire, que l’Escriture a accoustumé d’appeler et de nommer les signes des Sacremens du nom de la chose signifiée, combien qu’ils ne peussent repliquer chose qui peust subsister pour prouver le contraire : si ne laissoyent-ils pas pour cela de demeurer opiniastres : tellement que sans savoir le moyen comment cela se faisoit, ils vouloyent neantmoins non seulement grossierement, plustost que spirituellement, manger la chair de Jesus Christ, mais qui pis estoit, à la maniere des sauvages nommez Ouëtacas, dont j’ay parlé ci-devant, ils la vouloyent mascher et avaler toute crue. Toutesfois Villegagnon faisant tousjours bonne mine, et protestant ne desirer rien plus que d’estre droitement enseigné, renvoya en France Chartier ministre, dans l’un des navires (lequel apres qu’il fut chargé de Bresil, et autres marchandises du pays, partit le quatrieme de Juin pour s’en revenir) à fin que sur ce different de la Cene il rapportast les opinions de nos docteurs : et nommément celle de maistre Jean Calvin, à l’advis duquel il disoit se vouloir du tout submettre. Et de fait je luy ay souventefois ouy dire et reiterer ce propos : Monsieur Calvin est l’un des savans personnages qui ait esté depuis les Apostres : et n’ay point leu de docteur qui à mon gré ait mieux ny plus purement exposé et traitté l’escriture saincte qu’il a fait. Aussi pour monstrer qu’il le reveroit, par la response qu’il fit aux lettres que nous luy portasmes, desja il luy manda non seulement bien au long de tout son estat en general, mais particulierement (ainsi que j’ay dit en la preface, et qui se verra encores à la fin de l’original de sa lettre en date du dernier de Mars mille cinq cens cinquante sept, laquelle est en bonne garde) il escrivit d’ancre de Bresil de sa propre main ce qui s’ensuit,

« J’adjousteray le conseil que vous m’avez donné par vos lettres, m’efforçant de tout mon pouvoir de ne m’en desvoyer tant peu que ce soit. Car de fait, je suis tout persuadé qu’il n’y en peut avoir de plus sainct, droit, ny entier. Pourtant aussi nous avons fait lire vos lettres en l’assemblée de nostre conseil, et puis apres enregistrer, à fin que s’il advient que nous nous destournions du droit chemin, par la lecture d’icelles nous soyons rappelez, et redressez d’un tel fourvoyement. »

Mesme un nommé Nicolas Carmeau qui fut porteur de ces lettres, et qui estoit parti le premier jour d’Apvril dans le navire de Rosée, en prenant congé de nous me dit, que Villegagnon luy avoit commandé de dire de bouche à monsieur Calvin, qu’il le prioit de croire qu’à fin de perpetuer la memoire du conseil qu’il luy avoit baillé, il le feroit engraver en cuyvre : comme aussi il avoit baillé charge audit Carmeau de luy ramener de France quelque nombre de personnes, tant hommes, femmes, qu’enfans, promettant qu’il defrayeroit et payeroit tous les despens que ceux de la Religion feroyent à l’aller trouver.

Mais, avant que passer outre, je ne veux pas omettre de faire icy mention de dix garçons sauvages, aagez de neuf à dix ans et au-dessous : lesquels ayans esté prins en guerre par les sauvages amis des François, et vendus pour esclaves à Villegagnon, apres que le Ministre Richier, à la fin d’un presche eut imposé les mains sur eux, et que nous tous ensemble eusmes prié Dieu qui leur fist la grace d’estre les premices de ce pauvre peuple, pour estre attiré à la cognoissance de son salut, furent embarquez dans les navires qui (comme j’ay dit) partirent dés le quatrieme de Juin pour estre amenez en France : où estans arrivez et presentez au Roy Henry Second lors regnant, il en fit present à plusieurs grands seigneurs : et entre autres il en donna un à feu monsieur de Passy, lequel le fit baptizer, et l’ay recognu chez luy depuis mon retour.

Au surplus le troisieme jour d’Avril, deux jeunes hommes, domestiques de Villegagnon, espouserent au presche, à la façon des Eglises reformées, deux de ces jeunes filles que nous avions menées de France en ce pays-là. Dequoy je fais ici mention, d’autant que non seulement ce furent les premieres nopces et mariages faits et solennisez à la façon des Chrestiens en la terre de l’Amerique : mais aussi parce que beaucoup de sauvages, qui nous estoyent venus voir, furent plus estonnez de voir des femmes vestues (car au paravant ils n’en avoyent jamais veu) qu’ils ne furent esbahis des ceremonies Ecclesiastiques, lesquelles cependant leur estoyent aussi du tout incognues. Semblablement le dix-septiesme de May, Cointa espousa une autre jeune fille, parente d’un nommé la Roquette de Rouen, laquelle avoit passé la mer quand et nous : mais estant mort quelque temps apres que nous fusmes là arrivez, il laissa heritiere sa dite parente de la marchandise qu’il avoit portée, laquelle consistoit en grande quantité de cousteaux, peignes, miroirs, frises de couleurs, haims à pescher, et autres petites besongnes propres à traffiquer entre les sauvages : ce qui vint bien à point à Cointa, lequel se sceut bien accommoder du tout. Les deux autres filles (car comme il a esté veu en nostre embarquement, elles estoyent cinq) furent aussi incontinent apres mariées à deux Truchemens de Normandie : tellement qu’il ne demeura plus entre nous femmes ny filles Chrestiennes à marier.


Surquoy aussi à fin de ne taire non plus ce qui estoit louable que vituperable en Villegagnon, je diray en passant, qu’à cause de certains Normans, lesquels dés long temps au paravant qu’il fust en ce pays-là, s’estoyent sauvez d’un navire qui avoit fait naufrage, et estoyent demeurez parmi les sauvages, où vivans sans crainte de Dieu, ils paillardoyent avec les femmes et filles (comme j’en ay veu qui en avoyent des enfans ja aagez de quatre à cinq ans), tant, di-je, pour reprimer cela, que pour obvier que nul de ceux qui faisoyent leur residance en nostre isle et en nostre fort n’en abusast de ceste façon : Villegagnon, par l’advis du conseil fit deffense à peine de la vie, que nul ayant titre de Chrestien n’habitast avec les femmes des sauvages. Il est vray que l’ordonnance portoit, que si quelques unes estoyent attirées et appelées à la cognoissance de Dieu, qu’apres qu’elles seroyent baptizées, il seroit permis de les espouser. Mais tout ainsi que, nonobstant les remontrances que nous avons par plusieurs fois faites à ce peuple barbare, il n’y en eut pas une qui laissant sa vieille peau, voulust advouër Jesus Christ pour son sauveur : aussi, tout le temps que je demeuray là, n’y eut-il point de François qui en print à femme. Neantmoins comme ceste loy avoit doublement son fondement sur la parole de Dieu, aussi fut-elle si bien observée, que non seulement pas un seul des gens de Villegagnon ny de nostre compagnie ne la transgressa, mais aussi quoy que depuis mon retour j’aye entendu dire de luy : que quand il estoit en l’Amerique il se polluoit avec les femmes sauvages, je luy rendray ce tesmoignage, qu’il n’en estoit point soupçonné de nostre temps. Qui plus est, il avoit la pratique de son ordonnance en telle recommandation, que, n’eust esté l’instante requeste que quelques uns de ceux qu’il aymoit le plus, luy firent pour un Truchement, qui estant allé en terre ferme, avoit esté conveincu d’avoir paillardé avec une de laquelle il avoit jà autrefois abusé, au lieu qu’il ne fut puni que de la cadene au pied, et mis au nombre des esclaves, Villegagnon vouloit qu’il fust pendu. Selon doncques que j’en ay cogneu, tant pour son regard que pour les autres, il estoit à louër en ce poinct : et pleust à Dieu que pour l’advancement de l’Eglise, et pour le fruict que beaucoup de gens de bien en recevroyent maintenant, il se fust aussi bien porté en tous les autres.

Mais mené qu’il estoit au reste d’un esprit de contradiction, ne se pouvant contenter de la simplicité que l’Escriture saincte monstre aux vrais Chrestiens devoir tenir touchant l’administration des Sacremens : il advint le jour de Pentecoste suyvant, que nous fismes la Cene pour la seconde fois, luy (contrevenant directement à ce qu’il avoit dit, quand il dressa l’ordre de l’Eglise : assavoir, comme on a veu cy dessus, qu’il vouloit que toutes inventions humaines fussent rejettées), allegant que sainct Cyprian, et sainct Clement avoyent escrit, qu’en la celebration d’icelle il falloit mettre de l’eau au vin, non seulement il vouloit opiniastrement, et par necessité que cela se fist, mais aussi affermoit et vouloit qu’on creust que le pain consacré profitoit autant au corps qu’à l’ame. Davantage, qu’il falloit mesler du sel et de l’huile avec l’eau du Baptesme. Qu’un Ministre ne se pouvoit remarier en secondes nopces : amenant le passage de sainct Paul à Timothée, Que l’Evesque soit mari d’une seule femme. Bref, ne voulant plus lors dependre d’autre conseil que du sien propre, sans fondement de ce qu’il disoit en la parole de Dieu, il voulut absolument tout remuer à son appetit. Mais à fin que chacun soit adverti comme il argumentoit invinciblement : d’entre plusieurs sentences de l’Escriture qu’il alleguoit, pretendant prouver son dire, j’en proposeray seulement icy une. Voici doncques ce que je luy ouy un jour dire à l’un de ses gens, N’as tu pas leu en l’Evangile du lepreux qui dit à Jesus Christ, Seigneur, si tu veux, tu me peux nettoyer ? et qu’incontinent que Jesus luy eut dit, Je le veux, sois net, il fut net. Ainsi (disoit ce bon expositeur) quand Jesus Christ a dit du pain, Ceci est mon corps, il faut croire sans autre interpretation, qu’il y est enclos : et laissons dire ces gens de Geneve. Ne voila pas bien interpreter un passage par l’autre ? C’est certes aussi bien rencontré, que celuy qui en un Concile allega, que puis qu’il est escrit, Dieu a creé l’homme à son image, qu’il faut doncques avoir des images. Partant qu’on juge maintenant par cest eschantillon de la feriale theologie de Villegagnon, qui a tant fait parler de luy, si entendant si bien l’Escriture, il n’estoit pas suffisant (comme il s’est vanté depuis son apostasie) tant pour clore la bouche à Calvin, que pour faire teste en dispute à tous ceux qui ne voudroyent tenir son parti. Je pourrois adjouster beaucoup d’autres propos aussi ridicules que le precedent, que je luy ay ouy tenir touchant ceste matiere de Sacremens. Mais parce que quand il fut de retour en France, non seulement Petrus Richelius le depeignit de toutes ses couleurs : mais aussi d’autres depuis l’estrillerent, et espousseterent si bien qu’il n’y fallut plus retourner, craignant d’ennuyer les lecteurs, je n’en diray icy davantage.

En ce mesme temps Cointa, voulant aussi monstrer son savoir, se mit à faire leçons publiques : mais ayant commencé l’Evangile selon sainct Jean (matiere telle et aussi haute que scavent ceux qui font profession de Theologie), il rencontroit le plus souvent aussi à propos, qu’on dit communément que Magnificat sont à matines : et toutesfois c’estoit le seul suppost de Villegagnon en ce pays-là, pour impugner la vraye doctrine de l’Evangile. Comment donc ? dira icy quelqu’un, le Cordelier frere André Thevet qui se plaint si fort en sa cosmographie : que les Ministres que Calvin avoit envoyez en l Amerique, envieux de son bien, et entreprenans sur sa charge, l’empescherent de gagner les ames esgarées du pauvre peuple sauvage, (car voila ses propres mots) se taisoit-il lors ? estoit-il plus affectionné envers les barbares, qu’à la deffense de l’Eglise Romaine, dont il se fait si bon pillier ? La response à ceste bourde de Thevet en cest endroit sera, que tout ainsi que j’ai jà dit ailleurs, qu’il estoit de retour en France avant que nous arrivissions en ce pays-là, aussi prie-je derechef les lecteurs de noter icy en passant, que comme je n’ay fait, ny ne feray aucune mention de luy en tout le discours present, touchant les disputes que Villegagnon et Cointa eurent contre nous au fort de Colligny en la terre du Bresil, qu’aussi n’y a-il jamais veu les Ministres dont il parle, ny eux semblablement luy. Partant, comme j’ay prouvé en la preface de ce livre, puis que ce bon Catholique Thevet n’y estant pas de nostre temps, avoit lors un fossé de deux mil lieuës de mer entre luy et nous, pour empescher que les sauvages à nostre occasion ne se ruassent sur luy, et le missent à mort (ainsi que contre venté il a osé escrire), sans, di-je, repaistre le monde de telles ballivernes, qu’il allegue d’autre exemple de son zele, que celuy qu’il dit avoir eu en la conversion des sauvages, si les ministres ne l’eussent empesché, car je di derechef que cela est faux.

Or pour retourner à mon propos, incontinent apres ceste Cene de Pentecoste, Villegagnon declarant tout ouvertement qu’il avoit changé l’opinion qu’il disoit autrefois avoir euë de Calvin : sans attendre sa response, qu’il avoit envoyé querir en France par le ministre Chartier, dit que c’estoit un meschant heretique desvoyé de la foy : et de fait dés lors nous monstrant fort mauvais visage, disant qu’il vouloit que le presche ne durast plus que demie heure, depuis la fin de May, il n’y assista que bien peu. Conclusion, la dissimulation de Villegagnon nous fut si bien descouverte, qu’ainsi qu’on dit communément, nous cognusmes lors de quel bois il se chauffoit. Que si on demande maintenant quelle fut l’occasion de ceste revolte quelques uns des nostres tenoyent que le Cardinal de Lorraine et autres qui luy avoyent escrit de France par le maistre d’un navire, qui vint en ce temps là au Cap de Frie, trente lieuës au deçà de l’Isle où nous estions, l’ayant reprins fort asprement par leurs lettres, de ce qu’il avoit quitté la religion Catholique Romaine, de crainte qu’il en eut, il changea soudain d’opinion. Toutesfois, j’ay entendu depuis mon retour, que Villegagnon devant mesme qu’il partist de France, pour tant mieux se servir du nom et auctorité de feu monsieur l’Admiral de Chastillon, et aussi pour abuser plus facilement tant l’Eglise de Geneve en general que Calvin en particulier (ayant comme on a veu au commencement de ceste histoire escrit aux uns et aux autres, à fin d’avoir gens qui l’allassent trouver), avoit prins advis avec ledit Cardinal de Lorraine, de se contrefaire de la Religion. Mais quoy qu’il en soit, je puis asseurer, que lors de sa revolte, comme s’il eust eu un bourreau en sa conscience, il devint si chagrin que jurant à tous coups le corps sainct Jaques (qui estoit son serment ordinaire) qu’il romproit la teste, les bras et les jambes au premier qui le fascheroit, nul ne s’osoit plus trouver devant luy. Surquoy, puis qu’il vient à propos je reciteray la cruauté que je luy vis en ce temps-là exercer sur un François nommé la Roche, lequel il tenoit à la chaîne. L’ayant donc fait coucher tout à plat contre terre, et par un de ses satellites à grands coups de baston tant fait battre sur le ventre, qu’il en perdoit presque le vent et l’haleine, apres que le pauvre homme fut ainsi meurtri d’un costé, cest inhumain disoit, Corps S. Jaques paillard, tourne l’autre tellement qu’encores qu’avec une pitié incroyable il laissast ainsi ce pauvre corps tout estendu, brisé et à demi mort, si ne fallut il pas pour cela qu’il laissast de travailler de son mestier, qui estoit menusier. Semblablement d’autres François qu’il tenoit à la chaîne pour mesme occasion que le susdit la Roche, assavoir, parce qu’à cause du mauvais traitement qu’il leur faisoit avant que nous fussions en ce pays-là, ils avoyent conspiré entre eux de le jetter en mer, estans plus travaillez que s’ils eussent esté aux galeres, aucuns d’entre eux charpentiers de leur estat, l’abandonnant, aimerent mieux s’aller rendre en terre ferme avec les sauvages (lesquels aussi les traittoyent plus humainement) que de demeurer davantage avec luy. Comme aussi trente ou quarante hommes et femmes sauvages Margajas, lesquels les Toüoupinambaoults nos alliez avoyent prins en guerre, et les luy avoyent vendus pour esclaves, estoyent traittez encores plus cruellement. Et de faict, je luy vis une fois faire embrasser une piece d’artillerie à l’un d’entre eux nommé Mingant, auquel pour une chose qui ne meritoit presque pas qu’il fust tancé, il fit neantmoins degoutter et fondre du lard fort chaut sur les fesses : tellement que ces pauvres gens disoyent souvent en leur langage : Si nous eussions pensé que Paycolas (ainsi appeloyent-ils Villegagnon) nous eust traité de ceste façon, nous nous fussions plustost faits manger à nos ennemis que de venir vers luy.

Voila en passant un petit mot de son inhumanité : et serois content, n’estoit, comme il a esté touché cy dessus, que quand nous eusmes mis pied à terre en son isle, il dit nommément, qu’il vouloit que la superfluité des habillemens fust reformée, de mettre ici fin à parler de luy.

Il faut doncques encore que je dise le bon exemple, et la pratique qu’il monstra en cest endroit. C’est qu’ayant non seulement grande quantité de draps de soye et de laine, qu’il aimoit mieux laisser pourrir dans ses coffres que d’en revestir ses gens (une partie desquels neantmoins estoyent presques tous nuds), mais aussi des camelots de toutes couleurs : il s’en fit faire six habillemens à rechange tous les jours de la sepmaine : assavoir, la casaque et les chausses tousjours de mesme, de rouges, de jaunes, de tannez, de blancs, de bleux et de verts : tellement que cela estant aussi bien seant à son aage et à la profession et degré qu’il vouloit tenir, qu’un chacun peut juger, aussi cognoissions nous à peu pres à la couleur de l’habit qu’il avoit vestu de quelle humeur il seroit meu ceste journée la : de façon que quand nous voyons le vert et le jaune en pays, nous pouvions bien dire qu’il n’y faisoit pas beau. Mais sur tout quand il estoit paré d’une longue robbe de camelot jaune, bendée de velour noir, le faisant mout beau voir en tel equippage, les plus joyeux de ses gens disoyent qu’il sembloit qu’il sembloit lors son vray enfant sans souci. Partant si celuy ou ceux qui comme un sauvage, apres qu’il fut de retour par-deça, le firent peindre tout nud, au dessus du renversement de la grande marmite, eussent esté advertis de ceste belle robbe, il ne faut point douter que pour joyaux et ornemens, ils ne luy eussent aussi bien laissée qu’ils firent sa croix et son flageolet pendus à son col.

Que si quelqu’un dit maintenant qu’il n’y a point d’ordre que j’aye recerché ces choses de si pres (comme à la verité je confesse que principalement ce dernier poinct ne valoit pas l’escrire), je respon à cela, puis que Villegagnon a tant fait le Roland le furieux contre ceux de la Religion reformée, nommément depuis son retour en France : leur ayant, di-je, tourné le dos de ceste façon, il me semble qu’il meritoit que chacun sceust comme il s’est porté en toutes les religions qu’il a suyvies : joint que pour la raison que j’ay jà touchée en la preface, il s’en faut beaucoup que je dise tout ce que j’en sçay.

Or finalement apres que par le sieur du Pont nous luy eusmes fait dire, que, puisqu’il avoit rejetté l’Evangile, nous n’estans point autrement ses sujets, n’entendions plus d’estre à son service, moins voulions nous continuer à porter la terre et les pierres en son fort : luy là dessus nous pensant bien fort estonner, voire faire mourir de faim s’il eust peu, defendit qu’on ne nous baillast plus les deux gobelets de farine de racine, lesquels comme j’ay dit ci-devant, chacun de nous avoit accoustumé d’avoir par jour. Mais tant s’en fallut que nous en fussions faschez, qu’au contraire, outre que nous en avions plus pour une serpe, ou pour deux ou trois cousteaux que nous baillions aux sauvages (lesquels nous venoyent souvent voir en l’isle dans leurs petites barques, ou bien l’allions querir vers eux en leurs villages) qu’il ne nous en eust sceu bailler en demi an, nous fusmes bien aises par tel refus d’estre entierement hors de sa sujettion. Cependant s’il eust esté le plus fort, et qu’une partie de ses gens et des principaux n’eussent tenu nostre parti, il ne faut point douter qu’il ne nous eust lors mal fait nos besongnes, c’est à dire qu’il eust essayé de nous dompter par force. Et de faict, pour tenter s’il en pourroit venir à bout, ainsi qu’un nommé Jean Gardien et moy fusmes un jour de retour de terre ferme (où nous demeurasmes ceste fois-là environ quinze jours parmi les sauvages), luy feignant ne rien savoir du congé, qu’avant que partir nous avions demandé à monsieur Barré son lieutenant : pretendant par là que nous eussions transgressé l’ordonnance qu’il avoit faite, portant defense que nul n’eust à sortir de l’isle sans licence, non seulement à cause de cela il nous voulut faire apprehender, mais qui pis estoit, il commandoit que, comme à ses esclaves, on nous mist à chacun une chaîne au pied. Et en fusmes en tant plus grand danger, que le sieur du Pont nostre conducteur (lequel, comme aucuns disoyent, veu sa qualité s’abbaissoit trop sous luy), au lieu de nous supporter et de l’empescher, nous prioit que pour un jour ou deux nous souffrissions cela, et que quand la colere de Villegagnon seroit passée il nous feroit delivrer. Mais, tant à cause que nous n’avions point enfreint l’ordonnance, que parce principalement (ainsi que j’ay dit) que nous luy avions declaré, puis qu’il avoit rompu la promesse qu’il avoit faite de nous maintenir en l’exercice de la Religion Evangelique, nous n’entendions plus rien tenir de luy, joint les exemples de tant d’autres qu’il tenoit à la cadene, que nous voyons journellement devant nos yeux estre si cruellement traitez de luy, nous declarasmes tout à plat que nous ne l’endurerions pas. Partant luy oyant ceste response, et sachant bien aussi que s’il vouloit passer outre, nous estions quinze ou seize de nostre compagnie, si bien unis et liez d’amitié, que qui poussoit l’un frapperoit l’autre, comme on dit, il ne nous auroit pas par force, il fila doux et se deporta. Et certes outre cela, ainsi que j’ay tantost touché, les principaux de ses gens estans de nostre Religion, et par consequent mal contens de lui à cause de sa revolte : si nous n’eussions craint que monsieur l’Amiral, lequel sous l’auctorité du Roy (comme j’ay dit du commencement) l’avoit envoyé, et qui ne le cognoissoit pas encores tel qu’il estoit devenu, en eust esté marry, avec quelques autres respects que nous eusmes, il y en avoit qui empoignans ceste occasion pour se ruer sur luy, avoyent grande envie, de le jetter en mer, Afin, disoyent-ils, que sa chair et ses grosses espaules servissent de nourriture aux poissons. Toutesfois la pluspart trouvant plus expedient que nous nous comportissions doucement, encores que nous fissions tousjours publiquement le presche (qu’il n’osoit ou ne pouvoit empescher), si est-ce, pour obvier qu’il ne nous troublast et brouillast plus quand nous celebrerions la Cene, du depuis nous la fismes de nuict, et a son desceu.

Et parce qu’apres la derniere Cene que nous fismes en ce pays-là, il ne nous resta qu’environ un verre de tout le vin que nous avions porté de France, n’ayans moyen d’en recouvrer d’ailleurs, la question fut esmeue entre nous assavoir, si à faute de vin nous la pourrions celebrer avec J’autres bruvages. Quelques uns allegans entre autres passages, que Jesus Christ en l’institution de la Cene apres l’action de graces, ayant expressément dit à ses Apostres, Je ne boiray plus du fruict de la vigne, etc., estoyent l’opinion que le vin defaillant il vaudroit mieux s’abstenir du signe que de le changer. Les autres au contraire disoyent, que lors que Jesus Christ institua sa Cene, estant au pays de Judée, il avoit parlé du bruvage qui y estoit ordinaire, et que s’il eust esté en la terre des sauvages il est vraysemblable qu’il eust non seulement fait mention du bruvage dont ils usent au lieu de vin, mais aussi de leur farine de racine qu’ils mangent au lieu de pain concluoyent que tout ainsi qu’ils ne voudroyent nullement changer les signes du pain et du vin, tant qu’ils se pourroyent trouver, qu’aussi à defaut d’iceux ne feroyent ils point de difficulté de celebrer la Cene avec les choses plus communes (tenant lieu de pain et de vin) pour la nourriture des hommes du pays où ils seroyent. Mais encores que la pluspart enclinast à ceste derniere opinion, parce que nous n’en vinsmes pas jusques à ceste extremité, ceste matiere demeura indecise. Toutesfois tant s’en faut que cela engendrast aucune division entre nous, que plustost par la grace de Dieu, demeurasmes nous tousjours en telle union et concorde, que je desirois que tous ceux qui font aujourd’huy profession de la Religion reformée marchassent de tel pied que nous faisions lors.

Or, pour parachever ce que j’avois à dire touchant Villegagnon, il advint sur la fin du mois d’Octobre, que luy, suyvant le proverbe qui dit, que celuy qui se veut distraire de quelqu’un en cerche l’occasion, detestant de plus en plus et nous et la doctrine laquelle nous suivions, disant qu’il ne nous vouloit plus souffrir ni endurer en son fort, ni en son isle, commanda que nous en sortissions. Vray est (ainsi que j’ay touché ci dessus) que nous avions bien moyen de l’en chasser luy-mesme si nous eussions voulu : mais, tant à fin de luy oster toute occasion de se plaindre de nous, que parce que outre les raisons susdites, la France et autres pays estans abruvez que nous estions allez par-dela pour y vivre selon la reformation de l’Evangile, craignans de mettre quelque tache sur iceluy, nous aimasmes mieux en obtemperant à Villegagnon et sans contester davantage, luy quitter la place. Ainsi, apres que nous eusmes demeuré environ huict mois en ceste isle et fort de Coligny, lequel nous avions aidé à bastir, nous nous retirasmes et passasmes en terre ferme, en laquelle, en attendant qu’un navire du Havre de Grace qui estoit là venu pour charger du Bresil (au maistre duquel nous marchandasmes de nous repasser en France) fust prest à partir, nous demeurasmes deux mois. Nous nous accommodasmes sur le rivage de la mer à costé gauche, en entrant dans ceste riviere de Ganabara, au lieu dit par les François la Briqueterie, lequel n’est qu’à demie lieuë du fort. Et comme de là nous allions, venions, frequentions, mangions et beuvions parmi les sauvages (lesquels sans comparaison nous furent plus humains que celuy lequel, sans luy avoir meffait, ne nous peut souffrir avec luy), aussi eux, de leur part, nous apportans des vivres et autres choses dont nous avions affaire, nous y venoyent souvent visiter. Or, ayant sommairement descrit en ce chapitre l’inconstance et variation que j’ay cognue en Villegagnon en matiere de Religion : le traitement qu’il nous fit sous pretexte d’icelle ses disputes et l’occasion qu’il print pour se destourner de l’Evangile : ses gestes et propos ordinaires en ce pays-là, l’inhumanité dont il usoit envers ses gens, et comme il estoit magistralement equippé : reservant à dire, quand je seray en nostre embarquement pour le retour, tant le congé qu’il nous bailla, que la trahison dont il usa envers nous à nostre departement de la terre des sauvages, à fin de traiter d’autres points, je le lairray pour maintenant battre et tourmenter ses gens dans son fort, lequel avec le bras de mer où il est situé, je vay en premier lieu descrire.

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CHAPITRE VII


Description de la riviere de Ganabara, autrement dite Genevre en l’Amerique : de l’isle et fort de Coligny qui fut basti en icelle : ensemble des autres isles qui sont ès environs.


Comme ainsi soit que ce bras de mer et riviere de Ganabara, ainsi appellée par les sauvages, et par les Portugallois Genevre (parce que comme on dit, ils la descouvrirent le premier jour de Janvier, qu’ils nomment ainsi), laquelle demeure par les vingt et trois degrez au dela de l’Equinoctial, et droit sous le Tropique de Capricorne, ait esté l’un des ports de mer en la terre du Bresil, plus frequenté de nostre temps par les François : j’ay estimé n’estre hors de propos, d’en faire ici une particuliere et sommaire description. Sans doncques m’arrester à ce que d’autres en ont voulu escrire, je di en premier lieu (ayant demeuré et navigé sur icelle environ un an) qu’en s’avançant sur les terres, elle a environ douze lieues de long, et en quelques endroits sept ou huict de large : et quant au reste, combien que les montagnes qui l’environnent de toutes parts ne soyent pas si hautes que celles qui bornent le grand et spacieux lac d’eau douce de Geneve, neantmoins la terre ferme l’avoisinant ainsi de tous costez, elle est assez semblable à iceluy quant à sa situation.

Au reste, d’autant qu’en laissant la grand mer, il faut costoyer trois petites isles inhabitables, contre lesquelles les navires, si elles ne sont bien conduites sont en grand danger de heurter et se briser, l’emboucheure en est assez fascheuse. Apres cela, il faut passer par un destroit lequel n’ayant pas demi quart de lieuë de large, est limité du costé gauche en y entrant d’une montagne et roche pyramidale, laquelle n’est pas seulement d’esmerveillable et excessive hauteur, mais aussi à la voir de loin, on diroit qu’elle est artificielle : et de faict, parce qu’elle est ronde et semblable à une grosse tour, entre nous François, par une maniere de parler hyperbolique, l’avions nommée le pot de beurre. Un peu plus avant dans la riviere il y a un rocher, assez plat, qui peut avoir cent ou six vingts pas de tour, que nous appellions aussi le Ratier, sur lequel Villegagnon à son arrivée, ayant premierement posé ses meubles et son artillerie, s’y pensa fortifier : mais le flus et reflus de la mer l’en chassa. Une lieue plus outre, est l’isle où nous demeurions, laquelle, ainsi que j’ay jà touché ailleurs, estoit inhabitable auparavant que Villegagnon fust arrivé en ce pays-là : mais au reste n’ayant qu’environ demi lieue Françoise de circuit, et estant six fois plus longue que large, environnée qu’elle est de petits rochers à fleur d’eau, qui empeschent que les vaisseaux n’en peuvent approcher plus pres que la portée du canon, elle est merveilleusement et naturellement forte. Et de faict n’y pouvant aborder, mesmes avec les petites barques, sinon du costé du port, lequel est encore à l’opposite de l’avenue de la grand mer, si elle eust esté bien gardée, il n’eust pas esté possible de la forcer ni de la surprendre, comme les Portugais, par la faute de ceux que nous y laissasmes, ont fait depuis nostre retour. Au surplus y ayant deux montagnes aux deux bouts, Villegagnon sur chacune d’icelle fit faire une maisonnette : comme aussi sur un rocher de cinquante ou soixante pieds de haut, qui est au milieu de l’isle, il avoit fait bastir sa maison.

De costé et d’autre de ce rocher, nous avions applani et fait quelques petites places, esquelles estoyent basties, tant la salle où on s’assembloit pour faire le presche et pour manger, qu’autres logis, esquels (comprenant tous les gens de Villegagnon) environ quatre vingts personnes que nous estions, residents en ce lieu, logions et nous accommodions. Mais notez, qu’excepté la maison qui est sur la roche, où il y a un peu de charpenterie, et quelques boullevards sur lesquels l’artillerie estoit placée, lesquels sont revestus de telle quelle massonnerie, que ce sont tous logis, ou plustost loges : desquels comme les sauvages en ont esté les architectes, aussi les ont-ils bastis à leur mode, assavoir de bois ronds, et couverts d’herbes. Voila en peu de mots quel estoit l’artifice du fort, lequel Villegagnon, pensant faire chose agreable à messire Gaspard de Coligny Admiral de France (sans la faveur aussi et assistance duquel, comme j’ay dit du commencement, il n’eust jamais eu ni le moyen de faire le voyage, ni de bastir aucune forteresse en la terre du Bresil) nomma Coligny en la France Antarctique. Mais faisant semblant de perpetuer le nom de cest excellent seigneur, duquel voirement la memoire sera à jamais honnorable entre toutes gens de bien, je laisse à penser, outre ce que Villegagnon (contre la promesse qu’il luy avoit faite avant que partir de France d’establir le pur service de Dieu en ce pays-là) se revolta de la Religion, combien encore en quittant ceste place aux Portugais, qui en sont maintenant possesseurs, il leur donna occasion de faire leurs trophées et du nom de Coligny et du nom de France Antarctique qu’on avoit imposé à ce pays-là.

Sur lequel propos, je diray que je ne me puis aussi assez esmerveiller de ce que Thevet en l’an 1558. et environ deux ans apres son retour de l’Amerique, voulant semblablement complaire au Roy Henry second, lors regnant, non seulement en une carte qu’il fit faire de ceste riviere de Ganabara et fort de Coligny, fit pourtraire à costé gauche d’icelle en terre ferme, une ville qu’il nomma Ville Henry : mais aussi, quoy qu’il ait eu assez de temps depuis pour penser que c’estoit pure moquerie, l’a neantmoins derechef fait mettre en sa Cosmographie. Car quand nous partismes de ceste terre du Bresil, qui fut plus de dixhuict mois apres Thevet, je maintien qu’il n’y avoit aucune forme de bastimens, moins village ni ville à l’endroit où il nous en a forgé et marqué une vrayement fantastique. Aussi luy-mesme estant en incertitude de ce qui devoit proceder au nom de ceste ville imaginaire, à la maniere de ceux qui disputent s’il faut dire bonnet rouge, ou rouge bonnet, l’ayant nommée Ville Henry en sa premiere Carte, et Henryville en la seconde, donne assez à conjecturer que tout ce qu’il en dit n’est qu’imagination et chose supposée par luy : tellement que sans crainte de l’equivoque, le lecteur choisissant lequel qu’il voudra de ces deux noms, trouvera que c’est tousjours tout un, assavoir rien que de la peinture. De quoy je conclu neantmoins, que Thevet dés lors, non seulement se joua plus du nom du Roy Henry, que ne fit Villegagnon de celuy de Coligny qu’il imposa à son fort, mais qu’aussi, par ceste reiteration en tant qu’en luy est, il a pour la seconde fois prophané la memoire de son Prince. Et à fin de prevenir tout ce qu’il pourroit mettre en avant là dessus (luy niant tout à plat que le lieu qu’il pretend soit celuy que nous appellions la Briqueterie, auquel nos manouvriers bastirent quelques maisonnettes), je luy confesse bien qu’il y a une montagne en ce pays-là, laquelle les François qui s’y habituerent les premiers, en souvenance de leur souverain seigneur, nommerent le mont Henry : comme aussi de nostre temps, nous en nommasmes un autre Corguilleray, du surnom de Philippe de Corguilleray, sieur du Pont, qui nous avoit conduits par-dela : mais s’il y a autant de difference d’une montagne à une ville, comme on peut dire veritablement qu’un clocher n’est pas une vache, il s’ensuit, ou que Thevet en marquant ceste Ville-Henry, ou Henry Ville, en ses cartes, a eu la berlue, ou qu’il en a voulu faire accroire plus qu’il n’en est. De quoy derechef, à fin que nul ne pense que j’en parle autrement qu’il ne faut, je me rapporte à tous ceux qui ont fait ce voyage : et mesme aux gens de Villegagnon, dont plusieurs sont encores en vie : assavoir s’il y avoit apparence de ville où on a voulu situer celle que je renvoye avec les fictions des Poetes. Partant, comme j’ay dit en la Preface, puis que Thevet sans occasion a voulu attaquer l’escarmouche contre mes compagnons et moy, si nommément il trouve ceste refutation en ses oeuvres de l’Amerique de dure digestion, d’autant qu’en me defendant contre ses calomnies je luy ay ici rasé une ville, qu’il sache que ce ne sont pas tous les erreurs que j’y ay remarquez : lesquels, comme j’en suis bien records, s’il ne se contente de ce peu que j’en touche en ceste histoire, je luy monstreray par le menu. Je suis marry toutesfois, qu’en interrompant mon propos j’aye esté contraint de faire encore ceste digression en cest endroit : mais pour les raisons susdites, assavoir pour monstrer à la verité comme toutes choses ont passé, je fais juge les lecteurs si j’ay tort ou non.

Pour doncques poursuyvre ce qui reste à descrire, tant de nostre riviere de Ganabara, que de ce qui est situé en icelle, quatre ou cinq lieuës plus avant que le fort sus mentionné, il y a une autre belle et fertile isle, laquelle contenant environ six lieuës de tour nous appellions la grande isle. Et parce qu’en icelle il y a plusieurs villages habituez des sauvages nommez Toüoupinambaoults, alliez des François, nous y allions ordinairement dans nos barques querir des farines et autres choses necessaires.

Davantage il y a beaucoup d’autres petites islettes inhabitées en ce bras de mer, esquelles entre autres choses il se trouve de grosses et fort bonnes huitres : comme aussi les sauvages se plongeans és rivages de la mer, rapportent de grosses pierres, à l’entour desquelles il y a une infinité d’autres petites huitres, qu’ils nomment Leripés, si bien attachées, voire comme collées, qu’il les en faut arracher par force. Nous faisions ordinairement bouillir de grandes potées de ces Leripés, dans aucuns desquels en les ouvrans et mangeans nous y trouvions des petites perles.

Au reste, ceste riviere est remplie de diverses especes de poissons, comme en premier lieu (ainsi que je diray plus au long ci apres) de force bons mulets, de requiens, rayes, marsouins et autres moyens et petits, aucuns desquels je descriray aussi plus amplement au chapitre des poissons. Mais principalement je ne veux pas oublier de faire ici mention des horribles et espouvantables baleines, lesquelles les nous monstrans journellement leurs grandes nageoires hors de l’eau, en s’esgayans dans ceste large et profonde riviere s’approchoyent souvent si pres de nostre isle, qu’à coups d’arquebuses nous les pouvions tirer et attaindre. Toutesfois parce qu’elles ont la peau assez dure, et mesme le lard tant espais, que je ne croy pas que la balle peust penetrer si avant qu’elles en fussent gueres offensées, elles ne laissoyent pas de passer outre, moins mouroyent elles pour cela. Pendant que nous estions par-dela, il y en eut une, laquelle à dix ou douze lieues de nostre fort, tirant au Cap de Frie, s’estant approchée trop pres du bord, et n’ayant pas assez d’eau pour retourner en pleine mer, demeura eschoüée et à sec sur le rivage. Mais neantmoins nul n’en osant approcher, avant qu’elle fust morte d’elle mesme : non seulement en se debattant elle faisoit trembler la terre bien loin autour d’elle, mais aussi on oyoit le bruit et estonnement le long du rivage de plus de deux lieues. Davantage combien que plusieurs tant des sauvages, que de ceux des nostres qui y voulurent aller, en rapportassent autant qu’il leur pleust, si est-ce qu’il en demeura plus des deux tiers qui fut perdue et empuantie sur le lieu. Mesmes la chair fresche n’en estant pas fort bonne, et nous n’en mangeans que bien peu de celle qui fut apportée en nostre Isle (horsmis quelques pieces du gras, que nous faisions fondre, pour nous servir et esclairer la nuict de l’huile qui en sortoit) la laissant dehors par monceaux à la pluye et au vent, nous n’en tenions non plus de conte que de fumiers. Toutesfois la langue, qui estoit le meilleur, fut sallée dans des barils, et envoyée en France à monsieur l’Admiral.

Finalement (comme j’ay jà touché) la terre ferme environnant de toutes parts ce bras de mer, il y a encores à l’extremité et au cul du sac, deux autres beaux fleuves d’eau douce qui y entrent, sur lesquels avec d’autres François ayant aussi navigé dans des barques pres de vingt lieuës avant sur les terres, j’ay esté en beaucoup de villages parmi les sauvages qui habitent de costé et d’autre. Voilà en brief ce que j’ay remarqué en ceste riviere de Genevre ou Ganabara : de la perte de laquelle, et du fort que nous y avions basti, je suis tant plus marri, que si le tout eust esté bien gardé, comme on pouvoit, c’eust esté, non seulement une bonne et belle retraite, mais aussi une grande commodité de naviger en ce pays-là pour tous ceux de nostre nation Françoise. A vingthuict ou trente lieuës plus outre, tirant à la riviere de Plate, et au destroit de Magellan, il y a un autre grand bras de mer appelé par les François la riviere des Vases, en laquelle semblablement en voyageans en ce pays-là, ils prennent port : ce qu’ils font aussi au Havre du Cap de Frie, auquel, comme j’ay dit cy devant, nous abordasmes et descendismes premierement en la terre du Bresil.

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CHAPITRE VIII


Du naturel, force, stature, nudité, disposition et ornemens du corps, tant des hommes que des femmes sauvages Bresilliens, habitans en l’Amerique, entre lesquels j’ay frequenté environ un an.


Ayant jusques icy recité, tant ce que nous vismes sur mer en allant en la terre du Bresil, que comme toutes choses passerent en l’Isle et fort de Colligny, où se tenoit Villegagnon, pendant que nous y estions : ensemble quelle est la riviere nommée Ganabara en l’Amerique : puis que je suis entré si avant en matiere, avant que je me rembarque pour retourner en France, je veux aussi discourir, tant sur ce que j’ay observé touchant la façon de vivre des sauvages, que des autres choses singulieres et incognues par deçà, que j’ay veuës en leur pays.

En premier lieu doncques (à fin que commençant par le principal, je poursuive par ordre) les sauvages de l’Amerique, habitans en la terre du Bresil, nommez Toüoupinambaoults, avec lesquels j’ay demeuré et frequenté familierement environ un an, n’estans point plus grans, plus gros, ou plus petits de stature que nous sommes en l’Europe, n’ont le corps ny monstrueux ny prodigieux à nostre esgard : bien sont-ils plus forts, plus robustes et replets, plus disposts, moins sujets à maladie : et mesme il n’y a presque point de boiteux, de borgnes, contrefaits, ny maleficiez entre eux. Davantage, combien que plusieurs parviennent jusques à l’aage de cent ou six vingt ans (car ils scavent bien ainsi retenir et conter leurs aages par lunes), peu y en a qui en leur vieillesse ayent les cheveux ny blancs ny gris. Choses qui pour certain monstrent non seulement le bon air et bonne temperature de leur pays, auquel, comme j’ay dit ailleurs, sans gelées ny grandes froidures, les bois, herbes et champs sont tousjours verdoyans, mais aussi (eux tous beuvans vrayement à la fontaine de Jovence) le peu de soin et de souci qu’ils ont des choses de ce monde. Et de fait, comme je le monstreray encore plus amplement cy apres, tout ainsi qu’ils ne puisent, en façon que ce soit en ces sources fangeuses, ou plustost pestilentiales, dont decoulent tant de ruisseaux qui nous rongent les os, succent la moëlle, attenuent le corps, et consument l’esprit : brief nous empoisonnent et font mourir par deçà devant nos jours : assavoir, en la desfiance, en l’avarice qui en procede, aux procez et brouilleries, en l’envie et ambition, aussi rien de tout cela ne les tourmente, moins les domine et passionne.

Quant à leur couleur naturelle, attendu la region chaude où ils habitent, n’estans pas autrement noirs, ils sont seulement basanez, comme vous diriez les Espagnols ou Provençaux.

Au reste, chose non moins estrange que difficile à croire à ceux qui ne l’ont veu, tant hommes, femmes qu’enfans, non seulement sans cacher aucunes parties de leurs corps, mais aussi sans monstrer aucun signe d’en avoir honte ny vergongne, demeurent et vont coustumierement aussi nuds qu’ils sortent du ventre de leurs meres. Et cependant tant s’en faut, comme aucuns pensent, et d’autres le veulent faire accroire, qu’ils soyent velus ny couvers de leurs poils, qu’au contraire, n’estans point naturellement plus pelus que nous sommes en ce pays par deçà, encor si tost que le poil qui croist sur eux, commence à poindre et à sortir de quelque partie que ce soit, voire jusques à la barbe et aux paupieres et sourcils des yeux (ce qui leur rend la veuë louche, bicle, esgarée et farouche), ou il est arraché avec les ongles, ou depuis que les Chrestiens y frequentent, avec des pincettes qu’ils leur donnent : ce qu’on a aussi escrit que font les habitans de l’Isle de Cumana au Peru. J’excepte seulement quant à nos Toüoupinambaoults, les cheveux, lesquels encore à tous les masles, dés leurs jeunes aages, depuis le sommet et tout le devant de la teste sont tondus fort pres, tout ainsi que la couronne d’un moine, et sur le derriere, à la façon de nos majeurs, et de ceux qui laissent croistre leur perruque on leur rongne sur le col. A quoy aussi, pour (s’il m’est possible) ne rien omettre de ce qui fait à ce propos, j’adjousteray en cest endroit, qu’ayant en ce pays-là certaines herbes, larges d’environ deux doigts, lesquelles croissent un peu courbées en rond et en long, comme vous diriez le tuyau qui couvre l’espy de ce gros mil que nous appellons en France bled Sarrazin : j’ay veu des vieillards (mais non pas tous, ny mesmes nullement les jeunes hommes, moins les enfans), lesquels prenans deux fueilles de ces herbes, les mettoyent et lioyent avec du fil de coton à l’entour de leur membre viril : comme aussi ils l’enveloppoyent quelques fois avec les mouchoirs et autres petits linges que nous leur baillions. En quoy, de prime face, il sembleroit qu’il restast encor en eux quelque scintile de honte naturelle : voire toutesfois s’ils faisoyent telles choses ayant esgard à cela : car, combien que je ne m’en sois point autrement enquis, j’ay plustost opinion que c’est pour cacher quelque infirmité qu’ils peuvent avoir en leur vieillesse en ceste partie-là.

Outreplus, ils ont ceste coustume, que dés l’enfance de tous les garçons, la levre de dessous au dessus du menton, leur estant percée, chascun y porte ordinairement dans le trou un certain os bien poli, aussi blanc qu’yvoire, fait presque de la façon d’une de ces petites quilles de quoy on jouë par deçà sur la table avec la pirouette : tellement que le bout pointu sortant un pouce ou deux doigts en dehors, cela est retenu par un arrest entre les gencives et la levre, et l’ostent et remettent quand bon leur semble. Mais ne portans ce poinçon d’os blanc qu’en leur adolescence, quand ils sont grans, et qu’on les appelle conomioüassou (c’est à dire gros ou grand garçon), au lieu d’iceluy ils appliquent et enchassent au pertuis de leurs levres une pierre verte (espece de fausse esmeraude), laquelle aussi retenue d’un arrest par le dedans, paroist par le dehors, de la rondeur et largeur et deux fois plus espesse qu’un teston : voire il y en a qui en portent d’aussi longue et ronde que le doigt : de laquelle derniere façon j’en avois apporté une en France. Que si au reste quelques fois quand ces pierres sont ostées, nos Toüoupinambaoults pour leur plaisir font passer leurs langues par ceste fente de la levre, estans lors advis à ceux qui les regardent qu’ils ayent deux bouches : je vous laisse à penser, s’il les fait bon voir de ceste façon, et si cela les difforme ou non. Joint, qu’outre cela j’ay veu des hommes, lesquels ne se contentans pas seulement de porter de ces pierres vertes à leurs levres, en avoyent aussi aux deux joues, lesquelles semblablement ils s’estoyent fait percer pour cest effect.

Quant au nez, au lieu que les sages femmes de par deçà, dés la naissance des enfans, à fin de leur faire plus beaux et plus grans, leur tirent avec les doigts : tout au rebours, nos Ameriquains faisans consister la beauté de leurs enfans d’estre fort camus, si tost qu’ils sont sortis du ventre de la mere (tout ainsi que voyez qu’on fait en France es barbets et petits chiens) ils ont le nez escrasé et enfoncé avec le pouce : ou au contraire quelque autre dit, qu’il y a une certaine contrée au Peru, où les Indiens ont le nez si outrageusement grand, qu’ils y mettent des Emeraudes, Turquoises, et autres pierres blanches et rouges avec filets d’or.

Au surplus, nos Bresiliens se bigarrent souvent le corps de diverses peintures et couleurs : mais surtout ils se noircissent ordinairement si bien les cuisses et les jambes, du jus d’un certain fruict qu’ils nomment Genipat, que vous jugeriez à les voir un peu de loin de ceste façon, qu’ils ont chaussez des chausses de prestre : et s’imprime si fort sur leur chair ceste tainture noire faite de ce fruict Genipat, que, quoy qu’ils se mettent dans l’eau, voire qu’ils se lavent tant qu’ils voudront, ils ne la peuvent effacer de dix ou douze jours.

Ils ont aussi des croissans, plus longs que demi pied, faits d’os bien unis, aussi blancs qu’albastre, lesquels ils nomment Yaci, du nom de la lune, qu’ils appellent ainsi : et les portent quand il leur plaist pendus à leur col, avec un petit cordon, fait de fil de cotton, cela battant à plat sur la poictrine.

Semblablement apres qu’avec une grande longueur de temps ils ont poli sur une piece de grez, une infinité de petites pieces, d’une grosse coquille de mer appelée Vignol, lesquelles ils arrondissent et font aussi primes, rondes et desliées qu’un denier tournois : percées qu’elles sont par le milieu, et enfilées avec du fil de cotton, ils en font des colliers qu’ils nomment Boü-re, lesquels quand bon leur semble, ils tortillent à l’entour de leur col, comme on fait en ces pays les chaines d’or. C’est à mon advis ce qu’aucuns appellent porcelaine, dequoy nous voyons beaucoup de femmes porter des ceintures par-deça : et en avois plus de trois brasses, d’aussi belles qu’il s’en puisse voir, quand j’arrivay en France. Les sauvages font encore de ces coliers qu’ils appellent Boüre, d’une certaine espece de bois noir, lequel, pour estre presques aussi pesant et luysant que jayet, est fort propre à cela.

Davantage nos Ameriquains ayant quantité de poules communes, dont les Portugais leur ont baillé l’engeance, plumans souvent les blanches et avec quelques ferremens, depuis qu’ils en ont, et auparavant avec des pieces trenchantes decoupans plus menu que chair de pasté les duvetz et petites plumes, apres qu’ils les ont fait bouillir et teindre en rouge avec du Bresil, s’estans frottez d’une certaine gomme, qu’ils ont propre à cela, ils s’en couvrent, emplumassent, et chamarrent le corps, les bras et les jambes : tellement qu’en cest estat ils semblent avoir du poil folet, comme les pigeons, et autres oyseaux nouvellement esclos. Et est vraysemblable que quelques uns de ces pays par deçà, les ayant veu du commencement qu’ils arriverent en leur terre accoustrez de ceste façon, s’en estans revenus sans avoir plus grande cognoissance d’eux, divulguerent et firent courir le bruit que les sauvages estoyent velus : mais comme j’ay dit cy dessus, ils ne sont pas tels de leur naturel, et partant ç’a esté une ignorance, et chose trop legerement receuë. Quelqu’un au semblable a escrit, que les Cumanois s’oignent d’une certaine gomme ou onguent gluant, puis se couvrent de plumes de diverses couleurs, n’ayans point mauvaise grace en tel equippage.

Quant à l’ornement de teste de nos Tououpinamkuins, outre la couronne sur le devant, et cheveux pendans sur le derriere, dont j’ay fait mention, ils lient et arrengent des plumes d’aisles d’oiseaux incarnates, rouges, et d’autres couleurs, desquelles ils font des fronteaux, assez ressemblans quant à la façon, aux cheveux vrais ou faux, qu’on appelle raquettes ou ratepenades : dont les dames et damoiselles de France, et d’autres pays de deçà depuis quelque temps se sont si bien accommodées : et diroit-on qu’elles ont eu ceste invention de nos sauvages, lesquels appellent cest engin Yempenambi.


Ils ont aussi des pendans à leurs oreilles, faits d’os blanc, presque de la mesme sorte que la pointe que j’ay dit cy dessus, que les jeunes garçons portent en leurs levres trouées. Et au surplus, ayans en leur pays un oyseau qu’ils nomment Toucan, lequel (comme je le descriray plus amplement en son lieu) a entierement le plumage aussi noir qu’un corbeau, excepté sous le col, qu’il a environ quatre doigts de long et trois de large, tout couvert de petites et subtiles plumes jaunes, bordé de rouge par le bas, escorchans ses poitrals (lesquels ils appellent aussi Toucan du nom de l’oyseau qui les porte) dont ils ont grande quantité, apres qu’ils sont secs, ils en attachent avec de la cire qu’ils nomment Yra-yetic, un de chacun costé de leurs visages au dessus des oreilles : tellement qu’ayans ainsi ces placards jaunes sur les jouës, il semble presques advis que ce soyent deux bossettes de cuivre doré aux deux bouts du mord ou frain de la bride d’un cheval.

Que si outre tout ce que dessus, nos Bresiliens vont en guerre, ou qu’à la façon que je diray ailleurs, ils tuent solennellement un prisonnier pour le manger : se voulans lors mieux parer et faire plus braves, ils se vestent de robes, bonnets, bracelets, et autres paremens de plumes vertes, rouges, bleues, et d’autres diverses couleurs, naturelles, naives et d’excellente beauté. Tellement qu’apres qu’elles sont par eux ainsi diversifiées, entremeslées, et fort proprement liées l’une à l’autre, avec de tres-petites pieces de bois de cannes, et de fil de cotton, n’y ayant plumassier en France qui les sceust gueres mieux manier, ny plus dextrement accoustrer, vous jugeriez que les habits qui en sont faits sont de velours à long poil. Ils font de mesme artifice, les garnitures de leurs espées et massues de bois, lesquelles aussi ainsi decorées et enrichies de ces plumes si bien appropriées et appliquées à cest usage, il fait merveilleusement bon voir.

Pour la fin de leurs equippages, recouvrans de leurs voisins de grandes plumes d’Austruches (qui monstre y avoir en quelques endroits de ces pays-là de ces gros et lourds oyseaux, où neantmoins, pour n’en rien dissimuler, je n’en ay point veu) de couleurs grises, accommodans tous les tuyaux serrez d’un costé, et le reste qui s’esparpille en rond en façon d’un petit pavillon, ou d’une rose, ils en font un grand pennache, qu’ils appellent Araroye : lequel estant lié sur leurs reins avec une corde de cotton, l’estroit devers la chair, et le large en dehors, quand ils en sont enharnachez (comme il ne leur sert à autre chose), vous diriez qu’ils portent une mue à tenir les poulets dessous, attachée sur leurs fesses. Je diray plus amplement en autre endroit, comme les plus grans guerriers d’entre eux, à fin de monstrer leur vaillance, et sur tout combien ils ont tué de leurs ennemis, et massacrez de prisonniers pour manger, s’incisent la poitrine, les bras et les cuisses : puis frottent ces deschiquetures d’une certaine poudre noire, qui les fait paroistre toute leur vie : de maniere qu’il semble, à les voir de ceste façon, que ce soyent chausses et pourpoints decoupez à la Suisse et à grand balaffres, qu’ils ayent vestus.

Que s’il est question de sauter, boire et caouiner, qui est presque leur mestier ordinaire, à fin qu’outre le chant et la voix, dont ils usent coustumierement en leurs danses, ils ayent encor quelques choses pour leur resveiller l’esprit, apres qu’ils ont cueilli un certain fruict qui est de la grosseur, et aucunement approchant de la forme d’une chastagne d’eau, lequel a la peau assez ferme : bien sec qu’il est, le noyau osté, et au lieu d’iceluy mettans de petites pierres dedans, en enfilant plusieurs ensemble, ils en font des jambieres, lesquelles liées à leurs jambes, font autant de bruit que feroyent des coquilles d’escargots ainsi disposées, voire presque que les sonnettes de par deçà, desquelles aussi ils sont fort convoiteux quand on leur en porte.

Outre plus, y ayant en ce pays-la une sorte d’arbres qui porte son fruict aussi gros qu’un oeuf d’Austruche, et de mesme figure, les sauvages l’ayant percé par le milieu (ainsi que vous voyez en France les enfans percer de grosses noix pour faire des molinets) puis creusé et mis dans iceluy de petites pierres rondes, ou bien des grains de leur gros mil, duquel il sera parlé ailleurs, passant puis apres un baston d’environ un pied et demi de long à travers, ils en font un instrument qu’ils nomment maraca : lequel bruyant plus fort qu’une vessie de pourceau pleine de pois, nos Bresiliens ont ordinairement en la main. Quand je traiteray de leur religion, je diray l’opinion qu’ils ont tant de ce maraca, que de sa sonnerie, apres que par eux il a esté enrichi de belles plumes, et dedié à l’usage que nous verrons là. Voila en somme quant au naturel, accoustremens et paremens dont nos Toüoupinambaoults ont accoustumé de s’equipper en leur pays. Vray est qu’outre tout cela, nous autres ayans porté dans nos navires grand quantité de frises rouges, vertes, jaunes, et d’autres couleurs, nous leur en faisions faire des robbes et des chausses bigarrées, lesquelles nous leur changions à des vivres, guenons, perroquets, bresil, cotton, poivre long, et autres choses de leur pays, de quoy les mariniers chargent ordinairement leurs vaisseaux. Mais les uns, sans rien avoir sur leurs corps, chaussans aucunefois de ces chausses larges à la Mattelote : les autres au contraire sans chausses vestans des sayes, qui ne leur venoyent que jusques aux fesses, apres qu’ils s’estoyent un peu regardez et pourmenez en tel equippage (qui n’estoit pas sans nous faire rire tout nostre saoul), eux despouillans ces habits, les laissoyent en leurs maisons jusques à ce que l’envie leur vinst de les reprendre : autant en faisoyent-ils des chapeaux et chemises que nous leur baillions.

Ainsi ayant deduit bien amplement tout ce qui se peut dire touchant l’exterieur du corps, tant des hommes que des enfants masles Ameriquains, si maintenant en premier lieu, suyvant ceste description, vous vous voulez representer un Sauvage, imaginez en vostre entendement un homme nud, bien formé et proportionné de ses membres, ayant tout le poil qui croist sur luy arraché, les cheveux tondus, de la façon que j’ay dit, les levres et joues fendues, et des os pointus, ou des pierres vertes comme enchassées en icelles, les oreilles percées avec des pendans dans les trous, le corps peinturé, les cuisses et jambes noircies de ceste teinture qu’ils font du fruict Genipat sus mentionné : des colliers composez d’une infinité de petites pieces de ceste grosse coquille de mer, qu’ils appellent Vignol, tels que je vous les ay deschiffrez, pendus au col : vous le verrez comme il est ordinairement en son pays, et tel, quant au naturel, que vous le voyez pourtrait cy apres, avec seulement son croissant d’os bien poli sur sa poictrine, sa pierre au pertuy de la levre : et pour contenance son arc desbandé, et ses flesches aux mains. Vray est que pour remplir ceste planche, nous avons mis aupres de ce Toüoupinambaoults l’une de ses femmes, laquelle suyvant leur coustume, tenant son enfant dans une escharpe de cotton, l’enfant au reciproque, selon la façon aussi qu’elles les portent, tient le costé de la mere embrassé avec les deux jambes : et aupres des trois un lict de cotton, fait comme une rets à pescher, pendu en l’air, ainsi qu’ils couchent en leur pays. Semblablement la figure du fruict qu’ils nomment Ananas, lequel ainsi que je le descriray cy apres, est des meilleurs que produise ceste terre du Bresil.

Pour la seconde contemplation d’un sauvage, luy ayant osté toutes les susdites fanfares de dessus, apres l’avoir frotté de gomme glutineuse, couvrez luy tout le corps, les bras et les jambes de petites plumes hachées menues, comme de la bourre teinte en rouge, et lors estant ainsi artificiellement velu de ce poil folet, vous pouvez penser s’il sera beau fils.

En troisieme lieu, soit qu’il demeure en sa couleur naturelle, qu’il soit peinturé, ou emplumassé, revestez-le de ses habillemens, bonnets, et bracelets si industrieusement faits de ces belles et naifves plumes de diverses couleurs, dont je vous ay fay mention, et ainsi accoustré, vous pourrez dire qu’il est en son grand pontificat.

Que si pour le quatrieme, à la façon que je vous ay tantost dit qu’ils font, le laissant moitié nud et moitié vestu, vous le chaussez et habillez de nos frises de couleurs, ayant l’une des manches verte, et l’autre jaune, considerez là dessus qu’il ne luy faudra plus qu’une marote.

Finalement adjoustant aux choses susdites l’instrument nommé Maraca en sa main, et pennache de plume qu’ils appellent Arraroye sur les reins, et ses sonnettes composées de fruicts à l’entour de ses jambes, vous le verrez lors, ainsi que je le representeray encor en autre lieu, equippé en la façon qu’il est, quand il danse, saute, boit et gambade.

Quant au reste de l’artifice dont les sauvages usent pour orner et parer leurs corps, selon la description entiere que j’en ay fait cy dessus, outre qu’il faudroit plusieurs figures pour les bien representer, encores ne les scauroit-on bien faire paroir sans y adjouster la peinture, ce qui requerroit un livre à part. Toutesfois au parsus de ce que j’en ay jà dit, quand je parleray de leurs guerres et de leurs armes, leur deschiquetant le corps, et mettant l’espée ou massue de bois, et l’arc et les flesches au poing, je le descriray plus furieux. Mais laissant pour maintenant un peu à part nos Toüoupinambaoults en leur magnificence, gaudir et jouir du bon temps qu’ils se scavent bien donner, il faut voir si leurs femmes et filles, lesquelles ils nomment Quoniam (et depuis que les Portugais ont frequenté par delà en quelques endroits Maria) sont mieux parées et attifées.

Premierement outre ce que j’ay dit au commencement de ce chapitre qu’elles vont ordinairement toutes nues aussi bien que les hommes, encor ont-elles cela de commun avec eux de s’arracher tant tout le poil qui croist sur elles, que les paupieres et sourcils des yeux. Vray est que pour l’esgard des cheveux, elles ne les ensuyvent pas : car au lieu qu’eux, ainsi que j’ay dit ci-dessus, les tondent sur le devant et rongnent sur le derriere, elles au contraire non seulement les laissent croistre et devenir longs, mais aussi (comme les femmes de par-deça) les peignent et lavent fort soigneusement : voire les troussent quelquesfois avec un cordon de cotton teint en rouge : toutesfois les laissans plus communément pendre sur leurs espaules, elles vont presques tousjours deschevelées.

Au surplus, elles different aussi en cela des hommes, qu’elles ne se font point fendre les levres ni les joues, et par consequent ne portent aucunes pierreries au visage : mais quant aux oreilles, à fin de s’y appliquer des pendans, elles se les font si outrageusement percer, qu’outre que quand ils en sont ostez, on passeroit aisement le doigt à travers des trous, encores ces pendans faits de ceste grosse coquille de mer nommée Vignol, dont j’ay parlé, estans blancs, ronds et aussi longs qu’une moyenne chandelle de suif : quand elles en sont coiffées, cela leur battant sur les espaules, voire jusques sur la poictrine, il semble à les voir un peu de loin, que ce soyent oreilles de limiers qui leur pendent de costé et d’autre.

Touchant le visage, voici la façon comme elles se l’accoustrent. La voisine, ou compagne avec le petit pinceau en la main ayant commencé un petit rond droit au milieu de la jouë de celle qui se fait peinturer, tournoyant tout à l’entour en rouleau et forme de limaçon, non seulement continuera jusques à ce qu’avec des couleurs, bleuë, jaune et rouge, elle luy ait bigarré et chamarré toute la face, mais aussi (ainsi qu’on dit que font semblablement en France quelques impudiques) au lieu des paupieres et sourcils arrachez, elle n’oubliera pas de bailler le coup de pinceau.

Au reste elles font de grands bracelets, composez de plusieurs pieces d’os blancs, coupez et taillez en maniere de grosses escailles de poissons, lesquelles elles sçavent si bien rapporter, et si proprement joindre l’une à l’autre, avec de la cire et autre gomme meslée parmi en façon de colle, qu’il n’est pas possible de mieux. Cela ainsi fabriqué, long qu’il est d’environ un pied et demi, ne se peut mieux comparer qu’aux brassars dequoy on jouë au ballon par deça. Semblablement elles portent de ces colliers blancs (nommez Boüre en leur langage) lesquels j’ay descrit ci dessus : non pas toutesfois qu’elles les pendent à leur col, comme vous avez entendu que font les hommes, car seulement elles les tortillent à l’entour de leur bras. Et voila pourquoy, et pour se servir à mesme usage, elles trouvoyent si jolis les petits boutons de verre, jaunes, bleux, verts, et d’autres couleurs enfilez en façon de patenostres, qu’elles appellent Mauroubi, desquels nous avions porté grand nombre pour traffiquer par-dela. Et de faict, soit que nous allissions en leurs villages, ou qu’elles vinssent en nostre fort, à fin de les avoir de nous, en nous presentant des fruicts, ou quelque autre chose de leur pays, avec la façon de parler pleine de flaterie dont elles usent ordinairement, nous rompant la teste, elles estoyent incessamment apres nous, disant : Mair, deagatorem, amabé mauroubi : c’est à dire, François tu es bon, donne moy de tes bracelets de boutons de verre. Elles faisoyent le semblable pour tirer de nous des peignes qu’elles nomment Guap ou Kuap, des miroirs qu’elles appellent Aroua, et toutes autres merceries et marchandises que nous avions dont elles avoyent envie.

Mais entre les choses doublement estranges et vrayement esmerveillables, que j’ay observées en ces femmes Bresiliennes, c’est qu’encores qu’elles ne se peinturent pas si souvent le corps, les bras, les cuisses et les jambes que font les hommes, mesmes qu’elles ne se couvrent ni de plumasseries ni d’autres choses qui croissent en leur terre : tant y a neantmoins que quoy que nous leur ayons plusieurs fois voulu bailler des robbes de frise et des chemises (comme j’ay dit que nous faisions aux hommes qui s’en habilloyent quelques fois), il n’a jamais esté en nostre puissance de les faire vestir : tellement qu’elles en estoyent là resolues (et croy qu’elles n’ont pas encor changé d’avis) de ne souffrir ni avoir sur elles chose quelle qu’elle soit. Vray est que pour pretexte de s’en exempter et demeurer tousjours nues, nous allegant leur coustume, qui est qu’à toutes les fontaines et rivieres claires qu’elles rencontrent, s’accroupissans sur le bord, ou se mettans dedans, elles jettent avec les deux nains de l’eau sur leur teste, et se lavent et plongent ainsi tout le corps comme cannes, tel jour sera plus de douze fois, elles disoyent que ce leur seroit trop de peine de se despouiller si souvent. Ne voila pas une belle et bien pertinente raison ? mais telle qu’elle est, si la faut-il recevoir, car d’en contester davantage contre elles, ce seroit en vain et n’en auriez autre chose. Et de faict, cest animal se delecte si fort en ceste nudité, que non seulement, comme j’ay jà dit, les femmes de nos Toüoupinambaoults demeurantes en terre ferme en toute liberté, avec leurs maris, peres et parens, estoyent là du tout obstinées de ne vouloir s’habiller en façon que ce fust : mais aussi quoy que nous fissions couvrir par force les prisonnieres de guerre que nous avions achetées, et que nous tenions esclaves pour travailler en nostre fort, tant y a toutesfois qu’aussitost que la nuict estoit close, elles despouillans secretement leurs chemises et les autres haillons qu’on leur bailloit, il falloit que pour leur plaisir et avant que se coucher elles se pourmenassent toutes nues parmi nostre isle. Brief, si c’eust esté au chois de ces pauvres miserables, et qu’à grands coups de fouets on ne les eust contraintes de s’habiller, elles eussent mieux aimé endurer le halle et la chaleur du Soleil, voire s’escorcher les bras et les espaules à porter continuellement la terre et les pierres, que de rien endurer sur elles.

Voila aussi sommairement quels sont les ornemens, bagues et joyaux ordinaires des femmes et des filles Ameriquaines. Partant sans en faire ici autre epilogue, que le lecteur, par ceste narration les contemple comme il luy plaira.

Traitant du mariage des sauvages, je diray comme leurs enfans sont accoustrez dés leur naissance : mais pour l’esgard des grandets au dessus de trois ou quatre ans, je prenois sur tout grand plaisir de voir les petits garçons qu’ils nomment conomi-miri, lesquels fessus, grassets et refaits qu’ils sont, beaucoup plus que ceux de par-deça, avec leurs poinçons d’os blanc dans leurs levres fendues, les cheveux tondus à leur mode, et quelque fois le corps peinturé, ne failloyent jamais de venir en troupe dansans au devant de nous quand ils nous voyoyent arriver en leurs villages. Aussi pour en estre recompensez, en nous amadouans et suyvans de pres, ils n’oublioyent pas de dire, et repeter souvent en leur petit gergon, Contoüassat, amabé pinda, c’est à dire, Mon amy et mon allié, donne moy des haims à pescher. Que si là dessus leur ottroyant leur requeste (ce que j’ay souvent fait) nous leur en meslions dix ou douze des plus petits parmi le sable et la poussiere, eux se baissans soudainement, c’estoit un passetemps de voir ceste petite marmaille toute nue, laquelle pour trouver et amasser ces hameçons trepilloit et grattoit la terre comme connils de garenne.

Finalement combien que durant environ un an, que j’ay demeuré en ce pays-là, je aye esté si curieux de contempler les grands et les petits, que m’estant advis que je les voye tousjours devant mes yeux, j’en auray à jamais l’idée et l’image en mon entendement : si est-ce neantmoins, qu’à cause de leurs gestes et contenances du tout dissemblables des nostres, je confesse qu’il est malaisé de les bien representer, ni par escrit, ni mesme par peinture. Par quoy pour en avoir le plaisir, il les faut voir et visiter en leur pays. Voire mais, direz-vous, la planche est bien longue : il est vray, et partant si vous n’avez bon pied, bon oeil, craignans que ne trebuschiez, ne vous jouez pas de vous mettre en chemin. Nous verrons encore plus amplement ci apres, selon que les matieres que je traiteray se presenteront, quelles sont leurs maisons, utensiles de mesnage, façon de coucher, et autres manieres de faire.

Toutesfois avant que clorre ce chapitre, ce lieu-ci requiert que je responde, tant à ceux qui ont escrit, qu’à ceux qui pensent que la frequentation entre ces sauvages tous nuds, et principalement parmi les femmes, incite à lubricité et paillardise. Sur quoy je diray en un mot, qu’encores voirement qu’en apparence il n’y ait que trop d’occasion d’estimer qu’outre la deshonnesteté de voir ces femmes nues, cela ne semble aussi servir comme d’un appast ordinaire à convoitise : toutesfois, pour en parler selon ce qui s’en est communement apperceu pour lors, ceste nudité ainsi grossiere en telle femme est beaucoup moins attrayante qu’on ne cuideroit. Et partant, je maintien que les attifets, fards, fausses perruques, cheveux tortillez, grands collets fraisez, vertugales, robbes sur robbes, et autres infinies bagatelles dont les femmes et filles de par-deça se contrefont et n’ont jamais assez, sont sans comparaison, cause de plus de maux que n’est la nudité ordinaire des femmes sauvages : lesquelles cependant, quant au naturel, ne doivent rien aux autres en beauté. Tellement que si l’honnesteté me permettoit d’en dire davantage, me vantant bien de soudre toutes les objections qu’on pourroit amener au contraire, j’en donnerois des raisons si evidentes que nul ne les pourroit nier. Sans doncques poursuivre ce propos plus avant, je me rapporte de ce peu que j’en ay dit à ceux qui ont fait le voyage en la terre du Bresil, et qui comme moy ont veu les unes et les autres.

Ce n’est pas cependant que contre ce que dit la saincte Escriture d’Adam et Eve, lesquels apres le peché, recognoissans qu’ils estoyent nuds furent honteux, je vueille en façon que ce soit approuver ceste nudité : plustost detesteray-je les heretiques qui contre la Loy de nature (laquelle toutesfois quant à ce poinct n’est nullement observée entre nos pauvres Ameriquains) l’ont autresfois voulu introduire par-deça.

Mais ce que j’ay dit de ces sauvages est, pour monstrer qu’en les condamnans si austerement, de ce que sans nulle vergongne ils vont ainsi le corps entierement descouvert, nous excedans en l’autre extremité, c’est à dire en nos bombances, superfluitez et exces en habits, ne sommes gueres plus louables. Et pleust à Dieu, pour mettre fin à ce poinct, qu’un chacun de nous, plus pour l’honnesteté et necessité, que pour la gloire et mondanité, s’habillast modestement.

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CHAPITRE IX


Des grosses racines et gros mil dont les sauvages font farines qu’ils mangent au lieu de pain : et de leur breuvage qu’ils nomment Caou-in.


Puisque nous avons entendu, au precedent chapitre, comme nos sauvages sont parez et equippez par le dehors, il me semble, en deduisant les choses par ordre, qu’il ne conviendra pas mal de traitter maintenant tout d’un fil des vivres qui leur sont communs et ordinaires. Sur quoy faut noter en premier lieu, qu’encores qu’ils n’ayent, et par consequent ne sement ni ne plantent bleds ni vignes en leur pays, que neantmoins, ainsi que je l’ay veu et experimenté, on ne laisse pas pour cela de s’y bien traiter et d’y faire bonne chere sans pain ni vin.

Ayans doncques nos Ameriquains en leur pays, deux especes de racines qu’ils nomment Aypi et Maniot, lesquelles en trois ou quatre mois, croissent dans terre aussi grosses que la cuisse d’un homme, et longues de pied et demi, plus ou moins : quand elles sont arrachées, les femmes (car les hommes ne s’y occupent point) apres les avoir faits secher au feu sur le Boucan, tel que je le descriray ailleurs, ou bien quelques fois les prenans toutes vertes, à force de les raper sur certaines petites pierres pointues, fichées et arrangées sur une piece de bois plate (tout ainsi que nous raclons et ratissons les fromages et noix muscades), elles les reduisent en farine laquelle est aussi blanche que neige. Et lors ceste farine ainsi crue, comme aussi le suc blanc qui en sort, dont je parleray tantost : a la vraye senteur de l’amidon, fait de pur froment long temps trempé en l’eau quand il est encore frais et liquide, tellement que depuis mon retour par-deça m’estant trouvé en un lieu où on en faisoit, ce flair me fit ressouvenir de l’odeur qu’on sent ordinairement és maisons des sauvages, quand on y fait de la farine de racine.

Apres cela et pour l’apprester ces femmes Bresiliennes ayans de grandes et fort larges poesles de terre, contenans chacune plus d’un boisseau, qu’elles font elles mesmes assez proprement pour cest usage, les mettans sur le feu, et quantité de ceste farine dedans : pendant que elle cuict elles ne cessent de la remuer avec des courges miparties, desquelles elles se servent ainsi que nous faisons d’escuelles. Ceste farine cuisant de ceste façon, se forme comme petite grelace ou dragée d’apoticaire.

Or elles en font de deux sortes : assavoir de fort cuicte et dure, que les sauvages appellent ouy-entan, de laquelle parce qu’elle se garde mieux, ils portent quand ils vont en guerre : et d’autre moins cuicte et plus tendre qu’ils nomment ouy-pon, laquelle est d’autant meilleure que la premiere, que quand elle est fraische vous diriez en la mettant en la bouche et en la mangeant, que c’est du molet de pain blanc tout chaut : l’une et l’autre en cuisant changent aussi ce premier goust que j’ay dit, en un plus plaisant et souef.

Au surplus, combien que ces farines, nommément quand elles sont fraisches, soyent de fort bon goust, de bonne nourriture et de facile digestion : tant y a neantmoins que comme je l’ay experimenté, elles ne sont nullement propres à faire pain. Vray est qu’on en fait bien de la paste, laquelle s’enflant comme celle de bled avec le levain, est aussi belle et blanche que si c’estoit fleur de froment : mais en cuisant, la crouste et tout le dessus se seichant et bruslant, quand ce vient à couper ou rompre le pain, vous trouvez que le dedans est tout sec et retourné en farine. Partant je croy que celuy qui rapporta premierement que les Indiens qui habitent à vingt deux ou vingt trois degrez par-dela l’Equinoctial, qui sont pour certain nos Toüoupinambaoults, vivoyent de pain fait de bois gratté : entendant parler des racines dont est question, faute d’avoir bien observé ce que j’ay dit, s’estoit equivoqué.

Neantmoins l’une et l’autre farine est bonne à faire de la boulie, laquelle les sauvages appellent Mingant, et principalement quand on la destrempe avec quelque bouillon gras : car devenant lors grumeleuse comme du ris, ainsi apprestée elle est de fort bonne saveur.

Mais quoy que c’en soit, nos Toüoupinambaoults, tant hommes, femmes qu’enfans, estans dés leur jeunesse accoustumez de la manger toute seiche au lieu de pain, sont tellement duits et façonnez à cela, que la prenant avec les quatre doigts dans la vaisselle de terre, ou autre vaisseau où ils la tiennent, encores qu’ils la jettent d’assez loin, ils rencontrent neantmoins si droit dans leurs bouches qu’ils n’en espanchent pas un seul brin. Que si entre nous François, les voulans imiter la pensions manger de ceste façon, n’estans pas comme eux stilez à cela, au lieu de la jetter dans la bouche nous l’espanchions sur les joues et nous enfarinions tout le visage : partant, sinon que ceux principalement qui portoyent barbe eussent voulu estre accoustrez en joueurs de farces, nous estions contraints de la prendre avec des cuilliers.

Davantage il adviendra quelque fois qu’apres que ces racines d’Aypi et de Maniot (à la façon que je vous ay dit) seront rapées toutes vertes, les femmes faisant de grosses pelotes de la farine fraische et humide qui en sort, les pressurant et pressant bien fort entre leurs mains, elles en feront sortir du jus presques aussi blanc et clair que laict : lequel elles retenans dans des plats et vaisselle de terre, apres qu’elles l’ont mis au soleil, la chaleur duquel le fait prendre et figer comme caillée de formage, quand on le veut manger, le renversant dans d’autres poesles de terre, et en icelles le faisant cuire sur le feu comme nous faisons les aumelettes d’oeufs, il est fort bon ainsi appresté.

Au surplus la racine d’Aypi non seulement est bonne en farine, mais aussi quand toute entiere on la fait cuire aux cendres ou devant le feu, s’attendrissant, fendant et rendant lors farineuse comme une chastagne rostie à la braise (de laquelle aussi elle a presques le goust) on la peut manger de ceste façon. Cependant il n’en prend pas de mesme de la racine de Maniot, car n’estant bonne qu’en farine bien cuicte, ce seroit poison de la manger autrement.

Au reste les plantes ou tiges de toutes les deux, differentes bien peu l’une de l’autre quant à la forme, croissent de la hauteur des petits genevriers : et ont les fueilles assez semblables à l’herbe de Peonia, ou Pivoine en François. Mais ce qui est admirable et digne de grande consideration, en ces racines d’Aypi et de Maniot de nostre terre du Bresil, gist en la multiplication d’icelles. Car comme ainsi soit que les branches soyent presque aussi tendres et aisées à rompre que chenevotes, si est-ce neantmoins qu’autant qu’on en peut rompre et ficher le plus avant qu’on peut dans terre, sans autrement les cultiver, autant a-on de grosses racines au bout de deux ou trois mois.

Outre plus, les femmes de ce pays-là fichant aussi en terre un baston pointu, plantent encor en ceste sorte de ces deux especes de gros mil, assavoir blanc et rouge, que vulgairement on appelle en France bled sarrazin (les sauvages le nomment avati), duquel semblablement elles font de la farine, laquelle se cuict et mange à la maniere que j’ay dit ci dessus que fait celle de racines. Et croy (contre toutesfois ce que j’avois dit en la premiere edition de ceste histoire, où je distingois deux choses, lesquelles neantmoins quand j’y ay bien pensé ne sont qu’une) que cest avati de nos Ameriquains est ce que l’historien Indois appelle maiz, lequel selon qu’il recite sert aussi de bled aux Indiens du Peru : car voici la description qu’il en fait.

La canne de maiz, dit-il, croist de la hauteur d’un homme et plus : est assez grosse, et jette ses fueilles comme celles des cannes de marets, l’espic est comme une pomme de pin sauvage, le grain gros et n’est ni rond ni quarré, ni si long que nostre grain : il se meurit en trois ou quatre mois, voire aux pays arrousez de ruisseaux en un mois et demi. Pour un grain il en rend 100. 200. 300. 400. 500. et s’en est trouvé qui a multiplié jusques à 600 : qui demonstre aussi la fertilité de ceste terre possedée maintenant des Espagnols. Comme aussi un autre a escrit qu’en quelques endroits de l’Inde Orientale le terroir est si bon, qu’au rapport de ceux qui l’ont veu, le froment, l’orge et le millet y passent quinze coudées de hauteur. Ce que dessus est en somme tout ce de quoy j’ay veu user ordinairement, pour toutes sortes de pains au pays des sauvages en la terre du Bresil dite Amerique.

Cependant les Espagnols et Portugais, à present habituez en plusieurs endroits de ces Indes Occidentales, ayans maintenant force bleds et force vins que ceste terre du Bresil leur produit, ont fait preuve que ce n’est pas pour le defaut du terroir que les sauvages n’en ont point. Comme aussi nous autres François, à nostre voyage y ayant porté des bleds en grain, et des seps de vignes, j’ay veu par l’experience, si les champs estoyent cultivez et labourez comme ils sont par-deça, que l’un et l’autre y viendroit bien. Et de faict, la vigne que nous plantasmes ayant tresbien reprins, et jetté de fort beau bois et de belles fueilles, faisoit grande demonstration de la bonté et fertilité du pays. Vray est que pour l’esgard du fruict, durant environ un an que nous fusmes là, elle ne produisit que des aigrets, lesquels encore au lieu de meurir s’endurcirent et demeurerent secs : mais comme j’ay sceu de n’agueres de certains bons vignerons, cela estant ordinaire que les nouveaux plants, és premieres et secondes années ne rapportent sinon des lambrusces et verins, dont on ne fait pas grand cas : j’ay opinion que si les François et autres qui demeurerent en ce pays-là apres nous, continuerent à façonner ceste vigne, qu’és ans suyvans ils en eurent de beaux et bons raisins.

Quant au froment et au seigle que nous y semasmes, voici le defaut qui y fut : c’est que combien qu’ils vinssent beaux en herbes, et mesme parvinssent jusques à l’espi, neantmoins le grain ne s’y forma point. Mais d’autant que l’orge y grena et vint à juste maturité, voire multiplia grandement, il est vray-semblable que ceste terre estant trop grasse pressoit et avançoit tellement le froment et le seigle (lesquels comme nous voyons par-deça avant que produire leurs fruicts, veulent demeurer plus long temps en terre que l’orge) qu’estans trop tost montez (comme ils furent incontinent), ils n’eurent pas le temps pour fleurir et former leurs grains. Partant au lieu que pour rendre les champs plus fertilles et meilleurs, en nostre France on les fume et engraisse : au contraire, j’ay opinion, pour faire que ceste terre neuve rapportast mieux le froment et semblables semences, qu’en la labourant souvent il la faudroit lasser et desgraisser par quelques années.

Et certes comme le pays de nos Toüoupinambaoults est capable de nourrir dix fois plus de peuple qu’il n’y en a, tellement que moy y estant me pouvois vanter d’avoir à mon commandement plus de mille arpens de terre, meilleurs qu’il n’y en ait en toute la Beausse : qui doute si les François y fussent demeurez (ce qu’ils eussent fait, et y en auroit maintenant plus de dix mille si Villegagnon ne se fust revolté de la Religion reformée), qu’ils n’en eussent receu et tiré le mesme proffit que font maintenant les Portugais qui y sont si bien accommodez ? Cela soit dit en passant, pour satisfaire à ceux qui voudroyent demander si le bled et le vin estans semez, cultivez et plantez en la terre du Bresil, n’y pourroyent pas bien venir.

Or en reprenant mon propos, à fin que je distingue mieux les matieres que j’ay entrepris de traiter, avant encores que je parle des chairs, poissons, fruicts et autres viandes du tout dissemblables de celles de nostre Europe, dequoy nos sauvages se nourrissent, il faut que je dise quel est leur bruvage, et la façon comme il se fait.

Sur quoy faut aussi noter en premier lieu, que comme vous avez entendu ci-dessus, que les hommes d’entre eux ne se meslent nullement de faire la farine, ains en laissent toute la charge à leurs femmes, qu’aussi font-ils le semblable, voire sont encor beaucoup plus scrupuleux, pour ne s’entremettre de faire leur bruvage. Partant outre que ces racines d’Aypi et de Maniot, accommodées de la façon que j’ay tantost dit, leur servent de principale nourriture : Voici encor comme elles en usent pour faire leur bruvage ordinaire.

Apres donc qu’elles les ont decoupées aussi menues qu’on fait par-deça les raves à mettre au pot, les faisans ainsi bouillir par morceaux, avec de l’eau dans de grands vaisseaux de terre, quand elles les voyent tendres et amollies, les ostans de dessus le feu, elles les laissent un peu refroidir. Cela fait, plusieurs d’entre elles estans accroupies à l’entour de ces grands vaisseaux, prenans dans iceux ces rouelles de racines ainsi mollifiées, apres que sans les avaller elles les auront bien machées et tortillées parmi leurs bouches : reprenans chacun morceau l’un apres l’autre, avec la main, elles les remettent dans d’autres vaisseaux de terre qui sont tous prests sur le feu, esquels elles les font bouillir derechef. Ainsi remuant tousjours ce tripotage avec un baston jusques à ce qu’elles cognoissent qu’il soit assez cuict, l’ostans pour la seconde fois de dessus le feu, sans le couler ni passer, ains le tout ensemble le versant dans d’autres plus grandes cannes de terre, contenantes chacune environ une fueillette de vin de Bourgongne : apres qu’il a un peu escumé et cuvé, couvrans ces vaisseaux elles y laissent ce bruvage, jusques à ce qu’on le vueille boire, en la maniere que je diray tantost. Et à fin de mieux exprimer le tout, ces derniers grans vases dont je vien de faire mention, sont faits presque de la façon des grans cuviers de terre, esquels, comme j’ay veu, on fait la lescive en quelques endroits de Bourbonnois et d’Auvergne : excepté toutesfois qu’ils sont plus estroits par la bouche et par le haut.

Or nos Ameriquaines, faisans semblablement bouillir, et maschans aussi puis apres dans leur bouche de ce gros mil, nommé Avati en leur langage, en font encor du bruvage de la mesme sorte que vous avez entendu qu’elles font celuy des racines sus mentionnées. Je repete nommément que ce sont les femmes qui font ce mestier : car combien que je n’aye point veu faire de distinction des filles d’avec celles qui sont mariées (comme quelqu’un a escrit), tant y a neantmoins qu’outre que les hommes ont ceste ferme opinion, que s’ils maschoyent tant les racines que le mil pour faire ce bruvage, qu’il ne seroit pas bon : encor reputeroyent-ils aussi indecent à leur sexe de s’en mesler, qu’à bon droit, ce me semble, on trouve estrange de voir ces grans debraillez paysans de Bresse et d’autres lieux par deçà, prendre des quenoilles pour filer. Les sauvages appellent ce bruvage caouin, lequel estant trouble et espais comme lie, a presque goust de laict aigre : et en ont de rouge et de blanc comme nous avons du vin.

Au surplus tout ainsi que ces racines et ce gros mil, dont j’ay parlé, croissent en tout temps en leur pays, aussi, quand il leur plaist, font-ils en toutes saisons faire de ce bruvage : voire quelque fois en telle quantité que j’en ay veu pour un coup plus de trente de ces grans vaisseaux (lesquels je vous ay dit tenir chacun plus de soixante pintes de Paris) pleins et arrengez en long au milieu de leurs maisons, où ils sont tousjours couverts jusques à ce qu’il faille caou-iner.

Mais avant que d’en venir là, je prie (sans toutesfois que j’approuve le vice) que, par maniere de preface, il me soit permis de dire : Arriere Alemans, Flamans, Lansquenets, Suisses, et tous qui faites carhous et profession de boire par-deçà : car comme vous mesmes, apres avoir entendu comment nos Ameriquains s’en acquittent, confesserez que vous n’y entendez rien au pris d’eux, aussi faut-il que vous leur cediez en cest endroit.

Quand doncques ils se mettent apres, et principalement quant avec les ceremonies que nous verrons ailleurs, ils tuent solennellement un prisonnier de guerre pour le manger : leur coustume (du tout contraire à la nostre en matiere de vin, lequel nous aymons frais et clair) estant de boire ce caou-in un peu chaut, la premiere chose que les femmes font est un petit feu à l’entour des cannes de terre, où il est pour le tieder. Cela fait, commençant à l’un des bouts à descouvrir le premier vaisseau, et à remuer et troubler ce bruvage, puisans puis apres dedans avec de grandes courges parties en deux, dont les unes tiennent environ trois chopines de Paris, ainsi que les hommes en dansant passent les uns apres les autres aupres d’elles, leur presentans et baillans à chacun en la main une de ces grandes gobelles toutes pleines, et elles mesmes en servant de sommeliers, n’oubliant pas de chopiner d’autant : tant les uns que les autres ne faillent point de boire et trousser cela tout d’une traite. Mais scavez vous combien de fois ? ce sera jusques à tant que les vaisseaux, et y en eust-il une centeine, seront tous vuydes, et qu’il n’y restera plus une seule goutte de caou-in dedans. Et de fait je les ay veu, non seulement trois jours et trois nuicts sans cesser de boire : mais aussi apres qu’ils estoyent si saouls et si yvres qu’ils n’en pouvoyent plus (d’autant que quitter le jeu eust esté pour estre reputé effeminé, et plus que schelm entre les Alemans) quand ils avoyent rendus leur gorge, c’estoit à recommencer plus belle que devant.

Et, ce qui est encor plus estrange et à remarquer entre nos Toüoupinambaoults est, que comme ils ne mangent nullement durant leurs beuveries, aussi quand ils mangent ils ne boyvent point parmi leur repas : tellement que nous voyans entremesler l’un parmi l’autre, ils trouvoyent nostre façon fort estrange. Que si on dit là dessus, Ils font doncques comme les chevaux ? la response à cela d’un quidam joyeux de nostre compagnie estoit, que pour le moins, outre qu’il ne les faut point brider ny mener à la riviere pour boire, encor sont-ils hors des dangers de rompre leurs croupieres.

Cependant il faut noter qu’encores qu’ils n’observent pas les heures pour disner, souper, ou collationner, comme on fait en ces pays par deçà, mesmes qu’ils ne facent point de difficulté, s’ils ont faim, de manger aussi tost à minuict qu’à midi : neantmoins ne mangeans jamais qu’ils n’ayent appetit, on peut dire qu’ils sont aussi sobres en leur manger, qu’excessifs en leur boire. Comme aussi quelques uns ont ceste honneste coustume, de se laver les mains et la bouche avant et apres le repas : ce que toutesfois je croy qu’ils font pour l’esgard de la bouche, parce qu’autrement ils l’auroyent tousjours pasteuse de ces farines faites de racines et de mil, desquelles j’ay dit qu’elles usent ordinairement au lieu de pain. Davantage parce que quand ils mangent ils font un merveilleux silence, tellement que s’ils ont quelque chose à dire, ils le reservent jusques à ce qu’ils ayent achevé, quand, suyvant la coustume des François, ils nous oyoyent jaser et caqueter en prenant nos repas, ils s’en savoyent bien moquer.

Ainsi, pour continuer mon propos, tant que ce caouinage dure, nos friponniers et galebontemps d’Ameriquains, pour s’eschauffer tant plus la cervelle, chantans, siflans, s’accourageans et exhortans l’un l’autre de se porter vaillamment, et de prendre force prisonniers quand ils iront en guerre, estans arrengez comme grues, ne cessent en ceste sorte de danser et aller et venir parmi la maison où ils sont assemblez, jusques à ce que ce soit fait : c’est à dire, ainsi que j’ay ja touché, qu’ils ne sortiront jamais de là, tant qu’ils sentiront qu’il y aura quelque chose és vaisseaux. Et certainement pour mieux verifier ce que j’ay dit, qu’ils sont les premiers et superlatifs en matiere d’yvrongnerie, je croy qu’il y en a tel, qui à sa part, en une seule assemblée avale plus de vingt pots de caou-in. Mais sur tout, quant à la maniere que je les ay depeints au chapitre precedent, ils sont emplumassez, et qu’en cest equippage ils tuent et mangent un prisonnier de guerre, faisans ainsi les Bacchanales à la façon des anciens Payens, saouls semblablement qu’ils sont comme prestres : c’est lors qu’il les fait bon voir rouiller les yeux en la teste. Il advient bien neantmoins, que quelquesfois voisins avec voisins, estans assis dans leurs licts de cotton pendus en l’air, boiront d’une façon plus modeste : mais leur coustume estant telle, que tous les hommes d’un village ou de plusieurs s’assemblent ordinairement pour boire (ce qu’ils ne font pas pour manger) ces buvettes particulieres se font peu souvent entr’eux.

Semblablement aussi, soit qu’ils boivent peu ou prou, outre ce que j’ay dit, qu’eux n’engendrans jamais melancolie, ont ceste coustume de s’assembler tous les jours pour danser et s’esjouir en leurs villages, encor les jeunes hommes à marier ont cela de particulier, qu’avec chacun un de ces grans pennaches qu’ils nomment Araroye, lié sur leurs reins, et quelques fois le Maraca en la main, et les fruicts secs (desquels j’ay parlé cy dessus) sonnans comme coquilles d’escargots, liez et arrengez à l’entour de leurs jambes, ils ne font presque autre chose toutes les nuicts qu’en tel equippage aller et venir, sautans et dansans de maison en maison : tellement que les voyant et oyant si souvent faire ce mestier, il me resouvenoit de ceux qu’en certains lieux par deçà on appelle valets de la feste, lesquels és temps de leurs vogues et festes qu’ils font des saincts et patrons de chacune parroisse, s’en vont aussi en habits de fols, avec des marottes au poing, et des sonnettes aux jambes, bagnenaudans et dansant la Morisque parmi les maisons et les places.

Mais il faut noter en cest endroit, qu’en toutes les danses de nos sauvages, soit qu’ils se suyvent l’un l’autre, ou, comme je diray, parlant de leur religion, qu’ils soyent disposez en rond, que les femmes ny les filles, n’estant jamais meslées parmi les hommes, si elles veulent danser, cela se fera à part elles.

Au reste, avant que finir ce propos de la façon de boire de nos Ameriquains, sur lequel je suis à present, à fin que chacun sache comme s’ils avoyent du vin à souhait, ils hausseroyent gaillardement le gobelet : je raconteray icy une plaisante histoire, et toutesfois tragique, laquelle un Moussacat, c’est à dire, bon pere de famille qui donne à manger aux passans, me recita un jour en son village.

Nous surprismes une fois, dit-il en son langage, une caravelle de Peros, c’est à dire, Portugais (lesquels comme j’ay touché ailleurs, sont ennemis mortels et irreconciliables de nos Toüoupinambaoults), de laquelle apres que nous eusmes assommez et mangez tous les hommes qui estoyent dedans, ainsi que nous prenions leurs marchandises, trouvans parmi icelle de grans Caramemos de bois (ainsi nomment-ils les tonneaux et autres vaisseaux) pleins de bruvage, les dressans et deffonçans par le bout, nous voulusmes taster quel il estoit. Toutesfois, me disoit ce Vieillard sauvage, je ne scay de quelle sorte de caou-in ils estoyent remplis, et si vous en avez de tel en ton pays : mais bien te diray-je, qu’apres que nous en eusmes beus tout nostre saoul, nous fusmes deux ou trois jours tellement assommez et endormis, qu’il n’estoit pas en nostre puissance de nous pouvoir resveiller. Ainsi estant vray-semblable que c’estoyent tonneaux pleins de quelques bons vins d’Espagne, desquels ces sauvages, sans y penser, avoyent fait la feste de Bacchus, il ne se faut pas esbahir, si apres que cela leur eut à bon escient donné sur la corne, nostre homme disoit, qu’ils s’estoyent aussi soudainement trouvez prins.

Pour nostre esgard, du commencement que nous fusmes en ce pays-là, pensans eviter la morsilleure, laquelle, comme j’ay nagueres touché, ces femmes sauvages font en la composition de leur caou-in, nous pilasmes des racines d’Aypi et de Maniot avec du mil, lesquelles (cuidant faire ce bruvage d’une plus honneste façon) nous fismes bouillir ensemble : mais, pour en dire la verité, l’experience nous monstra, qu’ainsi fait il n’estoit pas bon : partant petit à petit, nous nous accoutumasmes d’en boire de l’autre tel qu’il estoit. Non pas cependant que nous en bussions ordinairement, car ayans les cannes de sucre à commandement, les faisans et laissans quelques jours infuser dans de l’eau, apres qu’à cause des chaleurs ordinaires qui sont là, nous l’avions un peu fait rafrechir : ainsi succrée nous la buvions avec grand contentement. Mesmes d’autant que les fontaines et rivieres, belles et claires d’eau douce, sont à cause de la temperature de ce pays-là si bonnes (voire diray sans comparaison plus saines que celles de par deçà) que quoyqu’on en boive à souhait, elles ne font point de mal : sans y rien mistionner, nous en buvions coustumierement l’eau toute pure. Et à ce propos les sauvages appellent l’eau douce Uh-ete, et la salée Uh-een : qui est une diction laquelle eux prononçans du gosier comme les Hebreux font leurs lettres qu’ils nomment gutturales, nous estoit la plus fascheuse à proferer entre tous les mots de leur langage.

Finalement parce que je ne doute point que quelques uns de ceux qui auront ouy ce que j’ay dit cy dessus, touchant la mascheure et tortilleure, tant des racines que du mil, parmi la bouche des femmes sauvages quand elles composent leur bruvage dit caou-in, n’ayent eu mal au coeur, et en ayent craché : à fin que je leur oste aucunement ce desgoust, je les prie de se resouvenir de la façon qu’on tient quand on fait le vin par deçà. Car s’ils considerent seulement cecy : qu’és lieux mesmes où croissent les bons vins, les vignerons, en temps de vendanges, se mettent dans les tinnes et dans les cuves esquelles à beaux pieds, et quelques fois avec leurs soulliers, ils foulent les raisins, voire comme j’ay veu, les patrouillent encor ainsi sur les pressoirs, ils trouveront qui s’y passe beaucoup de choses, lesquelles n’ont guere meilleure grace que ceste maniere de machiller, accoustumée aux femmes Ameriquaines. Que si on dit là dessus, Voire mais, le vin en cuvant et bouillant jette toute ceste ordure : je respons que nostre caou-in se purge aussi, et partant, quant à ce poinct, qu’il y a mesme raison de l’un à l’autre.

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CHAPITRE X


Des animaux, venaisons, gros lezards, serpens, et autres bestes monstrueuses de l’Amerique.


J’advertiray en un mot, au commencement de ce chapitre, que pour l’esgard des animaux à quatre pieds, non seulement en general, et sans exception, il ne s’en trouve pas un seul en ceste terre du Bresil en l’Amerique, qui en tout et par tout soit semblable aux nostres : mais qu’aussi nos Toüoupinambaoults n’en nourrissent que bien rarement de domestiques. Pour doncques descrire les bestes sauvages de leur pays, lesquelles quant au genre sont nommées par eux Soó, je commenceray par celles qui sont bonnes à manger. La premiere et plus commune est une qu’ils appellent Tapiroussou, laquelle ayant le poil rougeastre, et assez long, est presque de la grandeur, grosseur et forme d’une vache : toutesfois ne portant point de cornes, ayant le col plus court, les aureilles plus longues et pendantes, les jambes plus seiches et deliées, le pied non fendu, ains de la propre forme de celuy d’un asne, on peut dire que participant de l’un et de l’autre elle est demie vache et demie asne. Neantmoins elle differe encore entierement de tous les deux, tant de la queue qu’elle a fort courte (et notez en cest endroit qu’il se trouve beaucoup de bestes en l’Amerique qui n’en ont point du tout) que des dents, lesquelles elle a beaucoup plus trenchantes et aigues : cependant pour cela, n’ayant aucune resistance que la fuite, elle n’est nullement dangereuse. Les sauvages la tuent, comme plusieurs autres, à coups de flesches ; ou la prennent à des chausses-trapes et autres engins qu’ils font assez industrieusement.

Au reste, cest animal, à cause de sa peau est merveilleusement estimé d’eux : car, quand ils l’escorchent, coupans en rond tout le cuir du dos, apres qu’il est bien sec, ils en font des rondelles aussi grandes que le fond d’un moyen tonneau, lesquelles leur servent à soustenir les coups de flesches de leurs ennemis quand ils vont en guerre. Et de faict, ceste peau ainsi seichée et accoustrée est si dure, que je ne crois pas qu’il y ait flesche, tant rudement descochée fust-elle, qui la sceut percer. Je rapportois en France par singularité deux de ces Targes, mais quand à nostre retour, la famine nous print sur mer, apres que tous nos vivres furent faillis, et que les Guenons, Perroquets, et autres animaux que nous apportions de ce pays-là, nous eurent servi de nourriture, encor nous fallut-il manger nos rondelles grillées sur les charbons, voire, comme je diray en son lieu, tous les autres cuirs et toutes les peaux que nous avions dans nostre vaisseau.

Touchant la chair de ce Tapiroussou, elle a presque le mesme goust que celle de boeuf : mais quant à la façon de la cuire et apprester, nos sauvages, à leur mode, la font ordinairement boucaner. Et parce que j’ay ja touché cy devant, et faudra encore que je reitere souvent cy apres ceste façon de parler boucaner : à fin de ne tenir plus le lecteur en suspens, joint aussi que l’occasion se presente icy maintenant bien à propos, je veux declarer quelle en est la maniere.

Nos Ameriquains doncques, fichans assez avant dans terre quatre fourches de bois, aussi grosses que le bras, distantes en quarré d’environ trois pieds, et esgalement hautes eslevées de deux et demi, mettans sur icelles des bastons à travers, à un pouce ou deux doigts pres l’un de l’autre, font de ceste façon une grande grille de bois, laquelle en leur langage ils appellent Boucan. Tellement qu’en ayant plusieurs plantez en leurs maisons, ceux d’entr’eux qui ont de la chair, la mettans dessus par pieces, et avec du bois bien sec, qui ne rend pas beaucoup de fumée, faisant un petit feu lent dessous, en la tournant et retournant de demi quart en demi quart d’heure, la laissent ainsi cuire autant de temps qu’il leur plaist. Et mesmes parce que ne sallans pas leurs viandes pour les garder, comme nous faisons par deçà, ils n’ont autre moyen de les conserver sinon les faire cuire, s’ils avoyent prins en un jour trente bestes fauves, ou autres telles que nous les descrirons en ce chapitre, à fin d’eviter qu’elles ne s’empuantissent, elles seront incontinent toutes mises par pieces sur le boucan : de maniere qu’ainsi que j’ay dit, les virans et revirans souvent sur iceluy, ils les y laisseront quelques fois plus de vingtquatre heures, et jusques à ce que le milieu et tout aupres des os soit aussi cuit que le dehors. Ainsi font-ils des poissons, desquels mesmes quand ils ont grande quantité (et nommément de ceux qu’ils appellent Piraparati, qui sont francs mulets, dont je parleray encor ailleurs) apres qu’ils sont bien secs, ils en font de la farine. Brief, ces Boucans leur servans de salloirs, de crochets et de garde-manger, vous n’iriez guere en leurs villages que vous ne les vissiez garnis, non seulement de venaisons ou de poissons, mais aussi le plus souvent (comme nous verrons cy apres) vous les trouveriez couverts tant de cuisses, bras, jambes que autres grosses pieces de chair humaine des prisonniers de guerre qu’ils tuent et mangent ordinairement. Voila quant au Boucan et Boucannerie, c’est à dire rostisserie de nos Ameriquains : lesquels au reste (sauf la reverence de celuy qui a autrement escrit) ne laissent pas quand il leur plaist de faire bouillir leurs viandes.

Or, à fin de poursuyvre la description de leurs animaux, les plus gros qu’ils ayent apres l’Asne-vasche, dont nous venons de parler, sont certaines especes, voirement de cerfs et biches qu’ils appellent Seouassous : mais outre qu’il s’en faut beaucoup qu’ils soyent si grans que les nostres, et que leurs cornes aussi soyent sans comparaison plus petites, encore different-ils en cela qu’ils ont le poil aussi grand que celuy des chevres de par deça.

Quant au sanglier de ce pays-là, lequel les sauvages nomment Taiassou, combien qu’il soit de forme semblable à ceux de nos forests, et qu’il ait ainsi le corps, la teste, les oreilles, jambes et pieds : mesmes aussi les dents fort longues, crochues, pointues, et par consequent tres dangereuses, tant y a qu’outre qu’il est beaucoup plus maigre et descharné, et qu’il a son grongnement et cri effroyable, encor a-il une autre difformité estrange : assavoir naturellement un pertuis sur le dos par où (ainsi que j’ay dit que le marsouin a sur la teste) il souffle, respire et prent vent quand il veut. Et à fin qu’on ne trouve cela si estrange, celuy qui a escrit l’Histoire generale des Indes dit qu’il y a aussi au pays de Nicaragua, pres du Royaume de la nouvelle Espagne, des porcs qui ont le nombril sur l’eschine : qui sont pour certain de la mesme espece que ceux que je viens de descrire. Les trois susdits animaux, assavoir le Tapiroussou, le Seouassou, et Taiassou sont les plus gros de ceste terre du Bresil.

Passant donc outre aux autres sauvagines de nos Ameriquains, ils ont une beste rousse qu’ils nomment agouti, de la grandeur d’un cochon d’un mois, laquelle a le pied fourchu, la queuë fort courte, le museau et les oreilles presques comme celles d’un lievre, et est fort bonne à manger.

D’autres de deux ou trois especes, que ils appellent Tapitis, tous assez semblables à nos lievres, et quasi de mesme goust : mais quant au poil, ils l’ont plus rougeastre.

Ils prennent semblablement par les bois certains Rats, gros comme escurieux et presque de mesme poil roux, lesquels ont la chair aussi delicate que celle des connils de garenne.

Pag, ou pague (car on ne peut pas bien discerner lequel des deux ils proferent) est un animal de la grandeur d’un moyen chien braque, a la teste bigerre et fort mal faite, la chair presque de mesme goust que celle de veau : et quant à sa peau, estant fort belle et tachetée de blanc, gris, et noir, si on en avoit par deçà, elle seroit fort riche et bien estimée en fourreure.

Il s’en voit un autre de la forme d’un putoy, et de poil ainsi grisastre, lequel les sauvages nomment Sarigoy : mais parce qu’il put aussi, eux n’en mangent pas volontiers. Toutesfois nous autres en ayant escorchez quelques-uns, et cognus que c’estoit seulement la graisse qu’ils ont sur les rongnons qui leur rend ceste mauvaise odeur, apres leur avoir ostée, nous ne laissions pas d’en manger : et de fait la chair en est tendre et bonne.

Quant au Tatou de ceste terre du Bresil, cest animal (comme les herissons par deçà) sans pouvoir courir si viste que plusieurs autres, se traisne ordinairement par les buissons : mais en recompense il est tellement armé, et tout couvert d’escailles si fortes et si dures, que je ne croy pas qu’un coup d’espée luy fist rien : et mesmes quand il est escorché, les escailles jouans et se manians avec la peau (de laquelle les sauvages font de petits cofins qu’ils appellent Caramemo), vous diriez, la voyant pliée, que c’est un gantelet d’armes : la chair en est blanche et d’assez bonne saveur. Mais quant à sa forme, qu’il soit si haut monté sur ses quatre jambes que celuy que Belon a representé par portrait à la fin du troisiesme livre de ses observations (lequel toutesfois il nomme Tatou du Bresil), je n’en ay point veu de semblable en ce pays-là.

Or outre tous les susdits animaux qui sont les plus communs pour le vivre de nos Ameriquains : encores mangent-ils des Crocodiles, qu’ils nomment Jacaré, gros comme la cuisse de l’homme, et longs à l’avenant : mais tant s’en faut qu’ils soyent dangereux, qu’au contraire j’ay veu plusieurs fois les sauvages en rapporter tous en vie en leurs maisons, à l’entour desquels leurs petits enfans se jouoyent sans qu’ils leur fissent nul mal. Neantmoins j’ay ouy dire aux vieillards, qu’allans par pays ils sont quelquefois assaillis, et ont fort affaire de se deffendre à grans coups de flesches contre une sorte de Jacaré, grans et monstrueux : lesquels les appercevans, et sentans venir de loin, sortent d’entre les roseaux des lieux aquatiques où ils font leurs repaires.

Et à ce propos, outre ce que Pline et autres recitent de ceux du Nil en Egypte, celuy qui a escrit l’Histoire generale des Indes, dit qu’on a tué des crocodiles, en ces pays-là, pres la ville de Panama, qui avoyent plus de cent pieds de long : qui est une chose presque incroyable. J’ay remarqué en ces moyens que j’ay veu, qu’ils ont la gueule fort fendue, les cuisses hautes, la queue non ronde ny pointue, ains plate et desliée par le bout. Mais il faut que je confesse que je n’ay point bien prins garde si, ainsi qu’on tient communément, ils remuent la maschoire de dessus.

Nos Ameriquains, au surplus, prennent des lezards qu’ils appellent Touous, non pas verds, ainsi que sont les nostres, ains gris et ayans la peau licée, comme nos petites lezardes : mais quoy qu’ils soyent longs de quatre à cinq pieds, gros de mesme, et de forme hideuse à voir, tant y a neantmoins que se tenans ordinairement sur les rivages des fleuves et lieux marescageux comme les grenouilles, aussi ne sont-ils non plus dangereux. Et diray plus, qu’estant escorchez, estripez, nettoyez, et bien cuicts (la chair en estant aussi blanche, delicate, tendre, et savoureuse que le blanc d’un chappon), c’est l’une des bonnes viandes que j’ay mangé en l’Amerique. Vray est que du commencement j’avois cela en horreur, mais apres que j’en eus tasté, en matiere de viandes, je ne chantois que de lezards.

Semblablement nos Toüoupinambaoults ont certains gros crapaux, lesquels Boucanez avec la peau, les tripes et les boyaux leur servent de nourriture. Partant attendu que nos medecins enseignent, et que chacun tient aussi par deçà, que la chair, sang et generalement le tout du crapau est mortel, sans que je dise autre chose de ceux de ceste terre du Bresil, que ce que j’en vien de toucher, le lecteur pourra de là aisément recueillir, qu’à cause de la temperature du pays (ou peut-estre pour autre raison que j’ignore) ils ne sont vilains, venimeux ni dangereux comme les nostres.

Ils mangent au semblable des serpens gros comme le bras, et longs d’une aune de Paris : et mesmes j’ay veu les sauvages en traîner et apporter (comme j’ay dit qu’ils font des crocodiles), d’une sorte de riollée de noir et de rouge, lesquels encor tous en vie ils jettoyent au milieu de leurs maisons parmi leurs femmes et enfans, qui au lieu d’en avoir peur les manioyent à pleines mains. Ils apprestent et font cuire par tronçons ces grosses anguilles terrestres mais pour en dire ce que j’en sçay, c’est une viande fort fade et douçastre.

Ce n’est pas qu’ils n’ayent d’autres sortes de serpens, et principalement dans les rivieres où il s’en trouve de longs et desliez, aussi verts que porrées, la piqueure desquels est fort venimeuse : mais aussi par le recit suyvant vous pourrez entendre qu’outre ces Toüous dont j’ay tantost parlé, il se trouve par les bois une espece d’autres gros lezards qui sont tres-dangereux.

Comme donc deux autres François et moy fismes un jour ceste faute de nous mettre en chemin pour visiter le pays, sans (selon la coustume) avoir des sauvages pour guides, nous estans esgarez par les bois, ainsi que nous allions le long d’une profonde vallée, entendans le bruit et le trac d’une beste qui venoit à nous, pensans que ce fust quelque sauvage, sans nous en soucier ni laisser d’aller, nous n’en fismes pas autre cas. Mais tout incontinent à dextre, et à environ trente pas de nous, voyant sur le costau un lezard beaucoup plus gros que le corps d’un homme, et long de six à sept pieds, lequel paroissant couvert d’escailles blanchastres, aspres et raboteuses comme coquilles d’huitres, l’un des pieds devant levé, la teste haussée et les yeux estincelans, s’arresta tout court pour nous regarder. Quoy voyans et n’ayant lors pas un seul de nous harquebuzes ni pistoles, ains seulement nos espées, et à la maniere des sauvages chacun l’arc et les flesches en la main (armes qui ne nous pouvoyent pas beaucoup servir contre ce furieux animal si bien armé), craignans neantmoins si nous nous enfuiyons qu’il ne courust plus fort que nous, et que nous ayant attrappez il ne nous engloutist et devorast : fort estonnez que nous fusmes en nous regardans l’un l’autre, nous demeurasmes ainsi tous cois en une place. Ainsi apres que ce monstrueux et espouvantable lezard en ouvrant la gueule, et à cause de la grande chaleur qu’il faisoit (car le soleil luisoit et estoit lors environ midi), soufflant si fort que nous l’entendions bien aisément, nous eut contemplé pres d’un quart d’heure, se retournant tout à coup, et faisant plus grand bruit et fracassement de fueilles et de branches par où il passoit, que ne feroit un cerf courant dans une forest, il s’enfuit contre mont. Partant nous, qui ayans eu l’une de nos peurs, n’avions garde de courir apres, en louant Dieu qui nous avoit delivrez de ce danger, nous passasmes outre. J’ay pensé depuis, suyvant l’opinion de ceux qui disent que le lezard se delecte à la face de l’homme, que cestuylà avoit prins aussi grand plaisir de nous regarder que nous avions eu peur à le contempler.

Outre plus, il y a en ce pays-là une beste ravissante que les sauvages appellent Jan-ou-are, laquelle est presque aussi haute enjambée et legere à courir qu’un levrier : mais comme elle a de grands poils à l’entour du menton, et la peau fort belle et bigarrée comme celle d’une Once, aussi en tout le reste luy ressemble-elle bien fort. Les sauvages, non sans cause, craignent merveilleusement ceste beste car vivant de proye, comme le Lion, si elle les peut attrapper, elle ne faut point de les tuer, puis les deschirer par pieces et les manger. Et de leur costé aussi comme ils sont cruels et vindicatifs contre toute chose qui leur nuit, quand ils en peuvent prendre quelques-unes aux chaussestrapes (ce qu’ils font souvent) ne leur pouvans pis faire ils les dardent et meurtrissent à coups de flesches, et les font ainsi longuement languir dans les fosses où elles sont tombées, avant que les achever de tuer. Et à fin qu’on entende mieux comment ceste beste les accoustre : un jour que cinq ou six autres François et moy nous passions par la grande isle, les sauvages du lieu nous advertissans que nous nous dormissions garde du Jan-ou-are, nous dirent qu’il avoit ceste semaine-là mangé trois personnes en l’un de leurs villages.

Au surplus il y a grande abondance de ces petites guenons noires, que les sauvages nomment Cay, en ce terre du Bresil : mais parce qu’il s’en voit assez par deçà je n’en feray icy autre description. Bien diray-je toutesfois qu’estant par les bois en ce pays-là, leur naturel estant de ne bouger gueres de dessus certains arbres, qui porte un fruict ayant gousses presques comme nos grosses febves de quoy elles se nourrissent, s’y assemblans ordinairement par troupes, et principalement en temps de pluye (aie que font quelques fois les chats sur les toits par deçà) c’est un plaisir de les ouyr crier et mener leurs sabbats sur ces arbres.

Au reste cest animal n’en portant qu’un d’une ventrée, le petit a ceste industrie de nature, que sitost qu’il est hors du ventre, embrassant et tenant ferme le col du pere ou de la mere : s’ils se voyent pourchassez des chasseurs, sautans et l’emportans ainsi de branche en branche ils le sauvent en ceste façon. Tellement qu’à cause de cela les sauvages n’en pouvans aysément prendre ni jeunes ni vieilles, ils n’ont autre moyen de les avoir sinon qu’à coups de flesches ou de matterats les abbatre de dessus les arbres : d’où tombans estourdies et quelques fois bien blecées, apres qu’ils les ont gueries et un peu apprivoisées en leurs maisons, ils les changent à quelques marchandises avec les estrangers qui voyagent par-delà. Je di nommément apprivoisées, car du commencement que ces guenons sont prises, elles sont si farouches que mordans les doigts, voire transperçans de part en part avec les dents les mains de ceux qui les tiennent, de la douleur qu’on sent on est contraint à tous coups de les assommer pour leur faire lascher prinse.

Il se trouve aussi en ceste terre du Bresil, un marmot, que les sauvages appellent Sagouin, non plus gros qu’un escurieu, et de semblable poil roux : mais quant à sa figure, ayant le muffle, le col, et le devant, et presque tout le reste ainsi que le Lion : fier qu’il est de mesme, c’est le plus joli petit animal que j’aye veu par-delà. Et de fait, s’il estoit aussi aisé à repasser la mer qu’est la Guenon, il seroit beaucoup plus estimé : mais outre qu’il est si delicat qu’il ne peut endurer le branlement du navire sur mer, encor est-il si glorieux que pour peu de fascherie qu’on luy face, il se laisse mourir de despit. Cependant il s’en voit quelques uns par-deça, et croy que c’est de ceste beste, de quoy Marot fait mention, quand introduisant son serviteur Fripelipes parlant à un nommé Sagon qui l’avoit blasmé, il dit ainsi,


Combien que Sagon soit un mot
Et le nom d’un petit marmot.


Or combien que je confesse (nonobstant ma curiosité) n’avoir point si bien remarqué tous les animaux de ceste terre d’Amerique que je desirerois, si est-ce neantmoins que pour y mettre fin j’en veux encor descrire deux, lesquels sur tous les autres sont de forme estrange et bigerre.

Le plus gros que les sauvages appellent Hay, est de la grandeur d’un gros chien barbet, et a la face ainsi que la guenon, approchante de celle de l’homme, le ventre pendant comme celuy d’une truye pleine de cochons, le poil gris enfumé ainsi que laine de mouton noir, la queuë fort courte, les jambes velues comme celle d’un Ours, et les griffes fort longues.

Et quoy que quand il est par les bois il soit fort farouche, tant y a qu’estans prins il n’est pas mal aisé à apprivoiser. Vray est qu’à cause de ses griffes si aiguës nos Toüoupinambaoults, tousjours nuds qu’ils sont, ne prennent pas grand plaisir de se jouer avec luy. Mais au demeurant (chose qui semblera possible fabuleuse) j’ay entendu non seulement des sauvages, mais aussi des truchemens qui avoyent demeuré long temps en ce pays-là, que jamais homme, ni par les champs, ni à la maison ne vid manger cest animal : tellement qu’aucuns estiment qu’il vit du vent.

L’autre, dont je veux aussi parler, lequel les sauvages nomment Coati, est de la hauteur d’un grand lievre, a le poil court, poli et tacheté, les oreilles petites, droites et pointues : mais quant à la teste, outre qu’elle n’est gueres grosse, ayant depuis les yeux un groin long de plus d’un pied, rond comme un baston, et s’estressissant tout à coup, sans qu’il soit plus gros par le haut qu’aupres de la bouche (laquelle aussi il a si petite qu’a peine y mettroit-on le bout du petit doigt) ce museau, di-je, ressemblant le bourdon ou le chalumeau d’une cornemuse, il n’est pas possible d’en voir un plus bigerre, ni de plus monstrueuse façon. Davantage parce que quand ceste beste est prinse, elle se tient les quatre pieds serrez ensemble, et par ce moyen panche tousjours d’un costé ou d’autre, ou se laisse tomber tout à plat, on ne la sçauroit ni faire tenir debout, ni manger, si ce n’est quelques fourmis, de quoy aussi elle vit ordinairement par les bois. Environ huict jours apres que nous fusmes arrivez en l’isle où se tenoit Villegagnon, les sauvages nous apporterent un de ces coati, lequel à cause de la nouvelleté fut autant admiré d’un chacun de nous que vous pouvez penser. Et de faict (comme j’ay dit) estant estrangement defectueux, eu esgard à ceux de nostre Europe, j’ay souvent prié un nommé Jean Gardien, de nostre compagnie, expert en l’art de pourtraiture de contrefaire tant cestuy-là que beaucoup d’autres, non seulement rares, mais aussi du tout incognus par deçà, à quoy neantmoins à mon bien grand regret, il ne se voulut jamais adonner.

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CHAPITRE XI


De la varieté des oyseaux de l’Amerique, tous differens des nostres : ensemble des grosses chauve-souris, abeilles, mousches, mouschillons, et autres vermines estranges de ce pays-là.


Je commenceray aussi ce chapitre des oiseaux (lesquels en general nos Toüoupinambaoults appellent Oura) par ceux qui sont bons à manger. Et premierement diray, qu’ils ont grande quantité de ces grosses poules que nous appellons d’Indes, lesquelles eux nomment Arignan-oussou : comme aussi depuis que les Portugais ont frequenté ce pays-là, ils leur ont donné l’engeance des petites poules communes, qu’ils nomment Arignan-miri, desquelles ils n’avoyent point auparavant. Toutesfois, comme j’ay dit quelque part, encor qu’ils facent cas des blanches pour avoir les plumes, à fin de les teindre en rouge et de s’en parer le corps, tant y a qu’ils ne mangent gueres ni des unes ni des autres. Et mesmes estimans entr’eux que les oeufs qu’ils nomment Arignan-ropia, soyent poisons : quand ils nous en voyoient humer, ils en estoyent non seulement bien esbahis, mais aussi, disoyent-ils, ne pouvans avoir la patience de les laisser couver, C’est trop grande gourmandise à vous, qu’en mangeant un oeuf, il faille que vous mangiez une poule. Partant ne tenant gueres plus de conte de leurs poules que d’oiseaux sauvages, les laissans pondre où bon leur semble, elles amenent le plus souvent leurs poussins des bois et buissons où elles ont couvé : tellement que les femmes sauvages n’ont pas tant de peine d’eslever les petits d’Indets avec des moyeufs d’oeufs qu’on a par-deçà. Et de faict, les poules multiplient de telle façon en ce pays-là, qu’il y a tels endroits et tels villages, des moins frequentez par les estrangers, où pour un cousteau de la valeur d’un carolus, on aura une poule d’Inde, et pour un de deux liards, ou pour cinq ou six haims à pescher, trois ou quatre des petites communes.

Or avec ces deux sortes de poulailles nos sauvages nourrissent domestiquement des cannes d’Indes, qu’ils appellent Upec : mais parce que nos pauvres Toüoupinambaoults ont ceste folle opinion enracinée en la cervelle, que s’ils mangeoyent de cest animal qui marche si pesamment, cela les empescheroit de courir quand ils seroyent chassez et poursuyvis de leurs ennemis, il sera bien habile qui leur en fera taster : s’abstenans, pour mesme cause, de toutes bestes qui vont lentement, et mesmes des poissons, comme les Rayes et autres qui ne nagent pas viste.

Quant aux oyseaux sauvages, il s’en prend par les bois de gros comme chappons, et de trois sortes, que les Bresiliens nomment Jacoutin, Jacoupen et Jacou-ouassou, lesquels ont tous le plumage noir et gris : mais quant à leur goust comme je croy que ce sont especes de faisans, aussi puis-je asseurer qu’il n’est pas possible de manger de meilleures viandes que ces Jacous.

Ils en ont encores de deux sortes d’excellens qu’ils appellent Mouton, lesquels sont aussi gros que Paons, et de mesme plumage que les susdits : toutesfois ceux-ci sont rares et s’en trouve peu.

Mocacoüa et Ynambou-ouassou sont deux especes de Perdrix, aussi grosses que nos oyes, et ont mesme goust que les precedens.

Comme aussi les trois suivans sont : assavoir Ynamboumiri, de mesme grandeur que nos perdrix : Pegassou de la grosseur d’un Ramier, et Paicacu comme une Tourterelle.

Ainsi pour abreger, laissant à parler du gibier qui se trouve en grande abondance, tant par les bois que sur les rivages de la mer, marets et fleuves d’eau douce, je viendray aux oyseaux lesquels ne sont pas si communs à manger en ceste terre du Bresil. Entre autres, il y en a deux de mesme grandeur, ou peu s’en faut, assavoir plus gros qu’un corbeau, lesquels ainsi presque que tous les oyseaux de l’Amerique, ont les pieds et becs crochus comme les Perroquets, au nombre desquels on les pourroit mettre. Mais quant au plumage (comme vous mesmes jugerez apres l’avoir entendu) ne croyans pas qu’en tout le monde universel il se puisse trouver oyseaux de plus esmerveillable beauté, aussi en les considerant y a-il bien de quoy, non pas magnifier nature comme font les prophanes, mais l’excellent et admirable Createur d’iceux.

Pour donc en faire la preuve, le premier que les sauvages appellent Arat, ayant les plumes des aisles et celles de la queüe, qu’il a longues de pied et demi, moitié aussi rouges que fine escarlate, et l’autre moitié (la tige au milieu de chasque plume separant tousjours les couleurs opposites des deux costez) de couleur celeste aussi estincelante que le plus fin escarlatin qui se puisse voir, et au surplus tout le reste du corps azuré : quand cest oyseau est au soleil, où il se tient ordinairement, il n’y a œil qui se puisse lasser de le regarder.

L’autre nommé Canidé, ayant tout le plumage sous le ventre et à l’entour du col aussi jaune que fin or : le dessus du dos, les aisles et la queuë, d’un bleu si naif qu’il n’est pas possible de plus, estant advis qu’il soit vestu d’une toile d’or par dessous, et emmantelé de damas violet figuré par dessus, on est ravi de telle beauté.

Les sauvages en leurs chansons, font communément mention de ce dernier, disans et repetans souvent en ceste façon : Canidé-iouve, canidé-iouve heuraouech : c’est à dire, un oyseau jaune, un oyseau jaune, etc., car ioune ou ioup veut dire jaune en leur langage. Et au surplus, combien que ces deux oyseaux ne soyent pas domestiques, estans neantmoins plus coustumierement sur les grands arbres au milieu des villages que parmi les bois, nos Toüoupinambaoults les plumans soigneusement trois ou quatre fois l’année, font (comme j’ay dit ailleurs) fort proprement des robbes, bonnets, bracelets, garnitures d’espées de bois et autres choses de ces belles plumes, dont ils se parent le corps. J’avois apporté en France beaucoup de tels pennaches : et sur tout de ces grandes queuës que j’ay dit estre si bien naturellement diversifiées de rouge et de couleur celeste : mais à mon retour passant à Paris, un quidam de chez le Roy, auquel je les monstray, ne cessa jamais que par importunité il ne les eust de moy.

Quant aux Perroquets il s’en trouve de trois ou quatre sortes en ceste terre du Bresil : mais quant aux plus gros et plus beaux, que les sauvages appellent Ajourous, lesquels ont la teste riolée de jaune, rouge et violet, le bout des aisles incarnat, la queuë longue et jaune, et tout le reste du corps vert, il ne s’en repasse pas beaucoup pardeçà : et toutesfois outre la beauté du plumage, quand ils sont apprins, ce sont ceux qui parlent le mieux, et par consequent où il y auroit plus de plaisir. Et de faict, un truchement me fit present d’un de ceste sorte, qu’il avoit gardé trois ans, lequel proferoit si bien tant le sauvage que le François, qu’en ne le voyant pas, vous n’eussiez sceu discerner sa voix de celle d’un homme.

Mais c’estoit bien encor plus grand merveille d’un Perroquet de ceste espece, lequel une femme sauvage avoit apprins en un village à deux lieues de nostre isle : car comme si cest oiseau eust eu entendement pour comprendre et distinguer ce que celle qui l’avoit nourri luy disoit : quand nous passions par là, elle nous disoit en son langage, me voulez-vous donner un peigne ou un miroir, et je feray tout maintenant en vostre presence chanter et danser mon perroquet ? si là dessus, pour en avoir le passetemps, nous luy baillions ce qu’elle demandoit, incontinent qu’elle avoit parlé à cest oyseau, non seulement il se prenoit à sauteler sur la perche où il estoit, mais aussi à causer, siffler et à contrefaire les sauvages quand ils vont en guerre, d’une façon incroyable : bref, quand bon sembloit à sa maistresse de luy dire, chante, il chantoit, et danse, il dansoit. Que si au contraire il ne luy plaisoit pas, et qu’on ne luy eust rien voulu donner, si tost qu’elle avoit dit un peu rudement à cest oyseau, augé, c’est à dire cesse, se tenant tout coy sans sonner mot, quelque chose que nous luy eussions peu dire, il n’estoit pas lors en nostre puissance de luy faire remuer pieds ni langue. Partant pensez que si les anciens Romains, lesquels, comme dit Pline, furent si sages que de faire non seulement des funerailles somptueuses au Corbeau qui les saluoit nom par nom dans leur Palais, mais aussi firent perdre la vie à celuy qui l’avoit tué, eussent eu un Perroquet si bien appris, comment ils en eussent fait cas. Aussi ceste femme sauvage l’appellant son Cherimbané, c’est à dire, chose que j’aime bien, le tenoit si cher que quand nous le luy demandions à vendre, et que c’est qu’elle en vouloit, elle respondoit par moquerie, Moca-ouassou, c’est à dire, une artillerie : tellement que nous ne le sceusmes jamais avoir d’elle.

La seconde espece de Perroquets appelez Marganaz par les sauvages, qui sont de ceux qu’on apporte et qu’on voit plus communément en France, n’est pas en grande estime entre eux : et de faict les ayans par-delà en aussi grande abondance que nous avons ici les Pigeons, quoy que la chair en soit un peu dure, neantmoins parce qu’elle a le goust de la Perdrix, nous en mangions souvent, et tant qu’il nous plaisoit.

La troisieme sorte de Perroquets, nommez Toüs par les sauvages, et par les mariniers de Normandie moissons, ne sont pas plus gros qu’estourneaux : mais quant au plumage, excepté la queuë qu’ils ont fort longue et entremeslée de jaune, ils ont le corps aussi entierement vert que porrée.

Au reste, avant que finir ce propos des Perroquets, me ressouvenant de ce que quelqu’un dit en sa Cosmographie, qu’afin que les serpens ne mangent leurs oeufs ils font leurs nids pendus à une branche d’arbre, je diray en passant, qu’ayant veu le contraire en ceux de la terre du Bresil, qui les font tous en des creux d’arbres, en rond et assez durs, j’estime que ç’a esté une faribole et conte fait à plaisir à l’auteur de ce livre.

Les autres oyseaux du pays de nos Ameriquains sont, en premier lieu, celuy qu’ils appellent Toucan, (dont à autre propos j’ay fait mention ci-dessus) lequel est de la grosseur d’un ramier, et a tout le plumage, excepté le poictral, aussi noir qu’une corneille. Mais ce poictral (comme j’ay aussi dit ailleurs) estant l’environ quatre doigts de longueur et trois de largeur, plus jaune que saffran, et bordé de rouge par le bas : escorché qu’il est par les sauvages, outre qu’il leur sert, tant pour s’en couvrir et parer les jouës qu’autres parties du corps, encores parce qu’ils en portent ordinairement quand ils dansent, et pour ceste cause le nomment Toucan-tabouracé, c’est à dire plume pour danser, ils en font plus d’estime. Toutesfois, en ayans grande quantité, ils ne font point de difficulté d’en bailler et changer à la marchandise que les François et Portugais, qui traffiquent par delà leur portent.

Outre plus, cest oyseau Toucan, ayant le bec plus long que tout le corps, et gros en proportion, sans luy parangonner ni opposer celuy de grue, qui n’est rien en comparaison, il le faut tenir non seulement pour le bec des becs, mais aussi pour le plus prodigieux et monstrueux qui se puisse trouver entre tous les oyseaux de l’univers. Tellement que ce n’est point sans raison que Belon en ayant recouvré un, l’a par singularité fait pourtraire à la fin de son troisiesme livre des oyseaux : car combien qu’il ne le nomme point, si est-ce sans doute que ce qui est là representé, se doit entendre du bec de nostre Toucan.

Il y en a un d’autre espece en ceste terre du Bresil, lequel est de la grosseur d’un merle, et ainsi noir, fors la poictrine qu’il a rouge comme sang de boeuf : laquelle les sauvages escorchent comme le precedent, et appellent cest oyseau Panon.

Un autre de la grosseur d’une Grive qu’ils nomment Quiampian, lequel sans rien excepter a le plumage aussi entierement rouge que escarlate.

Mais pour une singuliere merveille, et chef-d’oeuvre de petitesse, il n’en faut pas omettre un que les sauvages nomment Gonambuch, de plumage blanchastre et luisant, lequel combien qu’il n’ait pas le corps plus gros qu’un frelon, ou qu’un cerf-volant, triomphe neantmoins de chanter : tellement que ce trespetit oyselet, ne bougeant gueres de dessus ce gros mil, que nos Ameriquains appellent Avati, ou sur autres grandes herbes, ayant le bec et le gosier tousjours ouvert, si on ne l’oyoit et voyoit par experience, on ne croiroit jamais que d’un si petit corps il peust sortir un chant si franc et si haut, voire diray si clair et si net qu’il ne doit rien au Rossignol.

Au surplus parce que je ne pourrois pas specifier par le menu tous les oyseaux qu’on voit en ceste terre du Bresil, lesquels non seulement different en especes à ceux de nostre Europe, mais aussi sont d’autres varietez de couleurs, comme rouge, incarnat, violet, blanc, cendré, diapré de pourpre et autres : pour la fin j’en descriray un que les sauvages (pour la cause que je diray) ont en telle recommandation que non seulement ils seroyent bien marris de luy mal faire, mais aussi s’ils sçavoyent que quelqu’un en eust tué de ceste espece, je croy qu’ils l’en feroyent repentir.

Cest oyseau n’est pas plus gros qu’un Pigeon, et de plumage gris cendré : mais au reste le mystere que je veux toucher est, qu’ayant la voix penetrante et encores plus piteuse que celle du chat-huant : nos pauvres Toüoupinambaoults l’entendant aussi crier plus souvent de nuict que de jour, ont ceste resverie imprimée en leur cerveau, que leurs parens et amis trespassez en signe de bonne adventure, et surtout pour les accourager à se porter vaillamment en guerre contre leurs ennemis, leur envoyent ces oyseaux : ils croyent fermement s’ils observent ce qui leur est signifié par ces augures que non seulement ils veincront leurs ennemis en ce monde, mais qui plus est, quand ils seront morts, que leurs ames ne faudront point d’aller trouver leurs predecesseurs derriere les montagnes pour danser avec eux.

Je couchay une fois en un village, appelé Upec par les François, où sur le soir oyant chanter ainsi piteusement ces oyseaux, et voyant ces pauvres sauvages si attentifs à les escouter, et sachant aussi la raison pourquoy, je leur voulu remonstrer leur folie : mais ainsi qu’en parlant à eux, je me prins un peu à rire contre un François qui estoit avec moy, il y eut un vieillard qui assez rudement me dit : Tais-toy, et ne nous empesche point d’ouir les bonnes nouvelles que nos grans peres nous annoncent à present : car quand nous entendons ces oyseaux, nous sommes tous resjouis, et recevons nouvelle force. Partant sans rien repliquer (car c’eust esté peine perdue) me ressouvenant de ceux qui tiennent et enseignent que les ames des trespassez retournans de Purgatoire les viennent aussi advertir de leur devoir, je pensay que ce que font nos pauvres aveugles Ameriquains, est encor plus supportable en cest endroit : car comme je diray parlant de leur religion, combien qu’ils confessent l’immortalité des ames, tant y a neantmoins qu’ils n’en sont pas là logez, de croire qu’apres qu’elles sont separées des corps elles reviennent, ains seulement disent que ces oyseaux sont leurs messagers. Voilà ce que j’avois à dire touchant les oyseaux de l’Amerique.

Il y a toutesfois encores des chauves souris en ce pays là, presques aussi grandes que nos Choucas, lesquelles entrans ordinairement la nuict dans les maisons, si elles trouvent quelqu’un qui dorme les pieds descouverts, s’addressant tousjours principalement au gros orteil, elles ne faudront point d’en succer le sang : voire en tireront quelquesfois plus d’un pot sans qu’on en sente rien.

Tellement que quand on est resveillé le matin, on est tout esbahi de voir le lict de cotton et la place aupres toute sanglante : dequoy cependant les sauvages s’appercevans, soit que cela advienne à un de leur nation ou à un estranger, ils ne s’en font que rire. Et de fait, moy-mesme ayant esté quelquefois ainsi surprins, outre la mocquerie que j’en recevois, encore y avoit-il, que ceste extremité tendre au bout du gros orteil estant offensée (combien que la douleur ne fust pas grande), je ne pouvois de deux ou trois jours me chausser qu’à peine. Ceux de Cumana, coste de terre environ dix degrez au deçà de l’Equinoctial, sont pareillement molestez de ces grandes et meschantes chauvesouris : auquel propos celuy qui a escrit l’Histoire generale des Indes fait un plaisant conte. Il y avoit, ditil, à S. Foy de Ciribici un serviteur de moine qui avoit la pleuresie, duquel n’ayant peu trouver la veine pour le seigner, estant laissé pour mort, il vint de nuict une chauvesouris, laquelle le mordit pres du talon qu’elle trouva descouvert, d’où elle tira tant de sang que non seulement elle s’en saoula, mais aussi laissant la veine ouverte, il en saillit autant de sang qu’il estoit besoin pour remettre le patient en santé. Surquoy j’adjouste, avec l’historien, que ce fust un plaisant et gracieux Chirurgien pour le pauvre malade. Tellement que nonobstant la nuisance que j’ay dit qu’on reçoit de ces grandes chauvesouris de l’Amerique, si est-ce que ce dernier exemple monstre, qu’il s’en faut beaucoup qu’elles soyent si dangereuses qu’estoyent ces oyseaux malencontreux, nommez par les Grecs Striges, lesquels, comme dit Ovide. Fastes, liv. 6., sucçoyent le sang des enfans au berceau : à cause dequoy ce nom a esté depuis donné aux sorciers.

Quant aux abeilles de l’Amerique, n’estans pas semblables à celles de par deçà, ains ressemblans mieux aux petites mousches noires que nous avons en esté, principalement au temps des raisins, elles font leur miel et leur cire par les bois dans des creux d’arbres, esquels les sauvages sçavent bien amasser l’un et l’autre. De façon que meslez encores ensemble, appelans cela Yra-yetic, car Yra est le miel et Yetic la cire, apres qu’ils les ont separez, ils mangent le miel, comme nous faisons par deçà : et quant à la cire, laquelle est presque aussi noire que poix, ils la serrent en rouleaux gros comme le bras. Non pas toutesfois qu’ils en facent ny torches, ny chandelles : car n’usans point la nuict d’autre lumiere que de certains bois qui rend la flamme fort claire, ils se servent principalement de ceste cire à estouper les grosses cannes de bois où ils tiennent leurs plumasseries, à fin de les conserver contre une certaine espece de papillons, lesquels autrement les gasteroyent.

Et à fin aussi que, tout d’un fil, je descrive ces bestioles, lesquelles sont appelées par les sauvages Aravers, n’estans pas plus grosses que nos grillets, mesmes sortans ainsi la nuict par troupes aupres du feu, si elles trouvent quelque chose, elles ne faudront point de le ronger. Mais principalement outre ce qu’elles se jettoyent de telle façon sur les collets et souliers de marroquins, que mangeans tout le dessus, ceux qui en avoyent, les trouvoyent le matin à leur lever tous blancs et effleurez : encores y avoit-il cela, que si le soir nous laissions quelques poules ou autres volailles cuites et mal serrées, ces Aravers les rongeans jusques aux os, nous nous pouvions bien attendre de trouver le lendemain des anatomies.

Les sauvages sont aussi persecutez en leurs personnes d’une autre petite verminette qu’ils nomment Tou : laquelle se trouvant parmi la terre, n’est pas du commencement si grosse qu’une petite puce : mais neantmoins se fichant, nommément sous les ongles des pieds et des mains, où tout soudain, ainsi qu’un ciron, elle y engendre une demanjaison, si on n’est bien soigneux de la tirer, se fourrant tousjours plus avant, elle deviendra dans peu de temps aussi grosse qu’un petit poix, tellement qu’on ne la pourra arracher qu’avec grand douleur. Et ne le sentent pas seulement les sauvages qui vont tous nuds et tous deschaux, attaints et molestez de cela, mais aussi nous autres François, quelque bien vestus et chaussez que nous fussions, avions tant d’affaire de nous garder, que pour ma part (quelque soigneux que je fusse d’y regarder souvent) on m’en a tiré de divers endroits, plus de vingt pour un jour. Bref j’ay veu personnages paresseux d’y prendre garde, estre tellement endommagez de ces tignes-puces, que non seulement ils en avoyent les mains, pieds, et orteils gastez, mais mesmes sous les aisselles et autres parties tendres, ils estoyent tous couverts de petites bossettes comme verrues provenantes de cela. Aussi croy-je pour certain que c’est ceste petite bestiolle que l’historien des Indes Occidentales appele Nigua : laquelle semblablement, comme il dit, se trouve en l’Isle Espagnolle. Car voici ce qu’il en a escrit : La Nigua est comme une petite puce qui saute : elle ayme fort la poudre : elle ne mord point sinon és pieds où elle se fourre entre la peau et la chair, et aussi tost elle jette des lentilles en plus grande quantité qu’on n’estimeroit, attendu sa petitesse : lesquelles en engendrent d’autres, et si on les y laisse sans y mettre ordre, elles multiplient tant qu’on ne les peut chasser, ny remedier qu’avec le feu ou le fer : mais si on les oste de bonne heure, elles font peu de mal. Aucuns Espagnols (adjouste-il) en ont perdu les doigts des pieds, autres les pieds entiers.

Or pour y remedier, nos Ameriquains se frottent tant les bouts des orteils qu’autres parties où elles se veulent nicher, d’une huile rougeastre et espesse, faite d’un fruict qu’ils nomment Couroq, lequel est presque comme une chastaigne en l’escorce : ce qu’aussi nous faisions estans par delà. Et diray plus, que cest unguent est si souverain pour guerir les playes, cassures et autres douleurs qui surviennent au corps humain, que nos sauvages cognoissans sa vertu, le tiennent aussi precieux que font aucuns par deçà, ce qu’ils appellent la saincte huile. Aussi le barbier du navire, où nous repassasmes en France, l’ayant experimentée en plusieurs sortes en apporta 10. ou 12. grans pots pleins : et autant de graisse humaine qu’il avoit recueillie quand les sauvages cuisoyent et rostissoyent leurs prisonniers de guerre, à la façon que je diray en son lieu.

Davantage l’air de ceste terre du Bresil produit encores une sorte de petits mouchillons, que les habitans d’icelle nomment Yetin, lesquels piquent si vivement, voire à travers de legers habillemens, qu’on diroit que ce sont pointes d’esguilles. Partant vous pouvez penser quel passetemps c’est de voir nos sauvages tous nuds en estre poursuivis : car claquans des mains sur leurs fesses, cuisses, espaules, bras, et sur tout leur corps, vous diriez lors que ce sont chartiers singlans les chevaux avec leurs fouets.

J’adjousteray encores, qu’en remuant la terre et dessous les pierres, en nostre contrée du Bresil, on trouve des scorpions lesquels, combien qu’ils soyent beaucoup plus petits que ceux qu’on voit en Provence, neantmoins pour cela ne laissent pas, comme je l’ay experimenté, d’avoir leurs pointures venimeuses et mortelles. Comme ainsi soit doncques que cest animal cerche les choses nettes, advint qu’apres que j’eu un jour fait blanchir mon lict de cotton, l’ayant rependu en l’air, à la façon des sauvages, il y eut un scorpion qui s’estant caché dans le repli : ainsi que je me voulu coucher, et sans que je le visse, me picqua au grand doigt de la main gauche, laquelle fut si soudainement enflée, que si en diligence je n’eusse eu recours à l’un de nos Apothicaires (lequel en tenant de morts dans une phiole, avec de l’huile, m’en appliqua un sur le doigt), il n’y a point de doute que le venin ne se fust incontinent espanché par tout le corps. Et de fait, nonobstant ce remede, lequel neantmoins on estime le plus souverain à ce mal, la contagion fut si grande, que je demeuray l’espace de vingt-quatre heures en telle destresse, que de la vehemence de la douleur je ne me pouvois contenir. Les sauvages aussi estans piquez de ces scorpions, s’ils les peuvent prendre, usent de la mesme recepte, assavoir de les tuer et escacher soudain sur la partie offensée. Et au surplus, comme j’ay dit quelque part, qu’ils sont fort vindicatifs, voire forcenez contre toutes choses qui leur nuisent, mesmes s’ils s’aheurtent du pied contre une pierre, ainsi que chiens enragez ils la mordront à belles dents : aussi recerchans à toutes restes les bestes qui les endommagent, ils en despeuplent leur pays tant qu’ils peuvent. Finalement il y a des Cancres terrestres, appellés Oussa par les Toüoupinambaoults, lesquels se tenans en troupes comme grosses sauterelles sur les rivages de la mer et autres lieux un peu marescageux, si tost qu’on arrive en ces endroits-là, vous les voyez fuir de costé, et se sauver de vistesse dans les trous qu’ils font és palis et racines d’arbres, d’où malaisément on le peut tirer sans avoir les doigts bien pincez de leurs grans pieds tortus, encores qu’on puisse aller à sec jusques sur les pertuis qu’on voit tout à descouvert par dessus. Au reste ils sont beaucoup plus maigres que les cancres marins : mesmes outre qu’ils n’ont gueres de chair, encores parce qu’ils sentent comme vous diriez les racines de genevre, ils ne sont gueres bons à manger.

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CHAPITRE XII


D’aucuns poissons plus communs entre les sauvages de l’Amerique, et de leur maniere de pescher.


A fin d’obvier aux redites, lesquelles j’evite autant que je puis, renvoyant les lecteurs tant es troisiesme, cinquiesme, et septiesme chapitres de ceste histoire, qu’és autres endroits, où j’ay jà fait mention des Baleines, monstres marins, poissons volans et autres de plusieurs sortes, je choisiray principalement en ce chapitre les plus frequens entre nos Ameriquains, desquels neantmoins il n’a pas encore esté parlé.

Premierement à fin de commencer par le genre, les sauvages appellent tous poissons Pira : mais quant aux especes, ils ont de deux sortes de francs mulets, qu’ils nomment Kurema et Parati, lesquels soit qu’on les face bouillir ou rostir (et encor plus le dernier que le premier) sont excellemment bons à manger. Et parce, ainsi qu’on a veu par experience, depuis quelques années en çà, tant en Loire qu’és autres rivieres de France, où les Mulets sont remontez de la mer, que ces poissons vont coustumierement par troupes : les sauvages les voyans ainsi par grosses nuées bouillonner dans la mer, tirans soudain à travers, rencontrent si droit, que presques à toutes les fois en embrochans plusieurs de leurs grandes flesches : ainsi dardez qu’ils sont, ne pouvans aller en fond, ils les vont querir à la nage. Davantage la chair de ces poissons, sur tous autres, estant fort friable : quand ils en prennent quantité, apres qu’ils les ont fait seicher sur le Boucan, les esmians, ils en font de tres-bonne farine.

Camouroupouy-ouassou est un bien grand poisson (car aussi Ouassou en langue Bresilienne veut dire grand ou gros, selon l’accent qu’on luy donne) duquel nos Toüoupinambaoults dansans et chantans, font ordinairement mention, disans, et repetans souvent en ceste sorte, Pira-ouassou à oueh : Kamouroupouy-ouassou à oueh, etc. et est fort bon à manger.

Deux autres qu’ils nomment ouara et acara-ouassou, presque de mesme grandeur que le precedent, mais meilleurs : voire diray que l’ouara, n’est pas moins delicat que nostre truite.

Acarapep, poisson plat, lequel en cuisant jette une graisse jaune, qui luy sert de sausse, et en est la chair merveilleusement bonne.

Acara-bouten, poisson visqueux, de couleur tannée ou rougeastre, qui, estant de moindre force que les susdits, n’a pas le goust fort agreable au palais.

Un autre qu’ils appellent Pira-ypochi, qui est long comme une anguille, et n’est pas bon : aussi ypochi en leur langage veut dire cela.

Touchant les rayes qu’on pesche en la riviere de Genevre, et és mers d’environ, elles ne sont pas seulement plus larges que celles qui se voyent tant en Normandie qu’en Bretaigne, et autres endroits de par deçà : mais outre cela elles ont deux cornes assez longues, cinq ou six fendasses sous le ventre (qu’on diroit estre artificielles) la queuë longue et desliée, voire, qui pis est, si dangereuses et venimeuses, que comme je vis une fois par experience, si tost qu’une que nous avions prise fut tirée dans la barque, ayant picqué la jambe d’un de nostre compagnie, l’endroit devint soudain tout rouge et enflé. Voilà sommairement et derechef, touchant aucuns poissons de mer de l’Amerique, desquels au surplus la multitude est innombrable.

Au reste les rivieres d’eau douce de ce pays-là, estans aussi remplies d’une infinité de moyens et petits poissons, lesquels, en general, les sauvages nomment Pira-miri (car miri en leur patoys veut dire petit) j’en descriray encor seulement deux merveilleusement difformes.

Le premier que les sauvages appellent Tamou-ata n’a communément que demi pied de long, a la teste fort grosse, voire monstrueuse au pris du reste, deux barbillons sous la gorge, les dents plus aigues que celles d’un brochet, les arestes picquantes, et tout le corps armé d’escailles si bien à l’espreuve, que, comme j’ay dit ailleurs du Tatou beste terrestre, je ne croy pas qu’un coup d’espée luy fist rien : la chair en est fort tendre, bonne et savoureuse.

L’autre poisson que les sauvages nomment pana-pana, est de moyenne grandeur : mais quant à sa forme, ayant le corps, la queuë et la peau semblable, et ainsi aspre que celle du requien de mer, il a au reste la teste si plate, bigarrée et estrangement faite, que quand il est hors de l’eau, la divisant et separant en deux, comme qui la luy auroit expressément fendue, il n’est pas possible de voir teste de poisson plus hideuse.

Quant à la façon de pescher des sauvages, faut noter sur ce que j’ay jà dit, qu’ils prennent les mulets à coups de flesches (ce qui se doit aussi entendre de toutes autres especes de poissons qu’ils peuvent choisir dans l’eau) que non seulement les hommes et les femmes de l’Amerique, ainsi que chiens barbets, à fin d’aller querir leur gibier et leur pesche au milieu des eaux, sçavent tous nager : mais qu’aussi les petits enfans dés qu’ils commencent à cheminer, se mettans dans les rivieres et sur le bord de la mer, grenouillent desjà dedans comme petits canars. Pour exemple dequoy je reciteray briefvement qu’ainsi qu’un dimanche matin, en nous pourmenans sur une plateforme de nostre fort, nous vismes renverser en mer une barque d’escorce (faite de la façon que je les descriray ailleurs) dans laquelle il y avoit plus de trente personnes sauvages, grans et petits qui nous venoyent voir : comme en grande diligence avec un bateau les pensans secourir, nous fusmes aussi tost vers eux : les ayans tous trouvez nageans et rians sur l’eau, il y en eut un qui nous dit, Et où allez-vous ainsi si hastivement, vous autres Mairs (ainsi appellent-ils les François) ? Nous venons, dismes-nous, pour vous sauver et retirer de l’eau. Vrayement, dit-il, nous vous en sçavons bon gré : mais au reste, avez-vous opinion que pour estre tombez dans la mer, nous soyons pour cela en danger de nous noyer ? Plustost sans prendre pied, ny aborder terre, demeurerions-nous huict jours dessus de la façon que vous nous y voyez. De maniere, dit-il, que nous avons beaucoup plus de peur, que quelques grans poissons ne nous traisnent en fond, que nous ne craignons d’enfondrer de nous-mesmes. Partant les autres, qui tous nageoyent voirement aussi aisément que poissons, estans advertis par leur compagnon de la cause de nostre venue si soudaine vers eux, en s’en moquans, se prindrent si fort à rire, que comme une troupe de marsouins nous les voyons et entendions souffler et ronfler sur l’eau. Et de fait, combien que nous fussions encor à plus d’un quart de lieuë de nostre fort, si n’y en eut-il que quatre ou cinq, plus encor pour causer avec nous, que de danger qu’ils apprehendassent, qui se voulussent mettre dans nostre batteau. J’observay que les autres quelques fois en nous devançans, non seulement nageoyent tant roide et si bellement qu’ils vouloyent, mais aussi quand bon leur sembloit se reposoyent sur l’eau. Et quant à leur barque d’escorce, quelques licts de cotton, vivres et autres objets qui estoyent dedans, qu’ils nous apportoyent, le tout estant submergé, ils ne s’en soucioyent certes non plus que vous feriez d’avoir perdu une pomme. Car, disoyent-ils, n’en y a-il pas d’autres au pays.

Au surplus, sur ce propos de la pescherie des sauvages, je ne veux pas omettre de reciter ce que j’ay ouy dire à l’un d’iceux : assavoir que comme avec d’autres, il estoit une fois en temps de calme, dans une de leur barque d’escorce assez avant en mer, il y eut un gros poisson, lequel la prenant par le bord avec la patte, à son advis, ou la vouloit renverser, ou se jetter dedans. Ce que voyant, disoit-il, je luy couppay soudainement la main avec une serpe, laquelle main estant tombée et demeurée dans nostre barque, non seulement nous vismes qu’elle avoit cinq doigts, comme celle d’un homme, mais aussi de la douleur que ce poisson sentit, monstrant, hors de l’eau une teste qui avoit semblablement forme humaine, il jetta un petit cri. Sur lequel recit, assez estrange de cest Ameriquain, je laisse à philosopher au lecteur, si suyvant la commune opinion qu’il y a dans la mer de toutes les especes d’animaux qui se voyent sur terre, et nommément qu’aucuns ont escrit des Tritons et des Sereines : assavoir, si c’en estoit point un ou une, ou bien un Singe ou Marmot marin, auquel ce sauvage affermoit avoir coupé la main. Toutesfois, sans condamner ce qui pourroit estre de telles choses, je diray librement que tant durant neuf mois que j’ay esté en plaine mer, sans mettre pied à terre qu’une fois, qu’en toutes les navigations que j’ay souvent faites sur les rivages, je n’ay rien apperceu de cela : ny veu poisson (entre une infinité de toutes sortes que nous avons prins) qui approchast si fort de la semblance humaine.

Pour donc parachever ce que j’avois à dire touchant la pescherie de nos Toüoupinambaoults, outre ceste maniere de flescher les poissons, dont j’ay tantost fait mention, encor, à leur ancienne mode, accommodant des espines en façon d’hameçons, et faisans leurs lignes d’une herbe qu’ils nomment Toucon, laquelle se tille comme chanvre, et est beaucoup plus forte : ils peschent non seulement avec cela de dessus les bords et rivages des eaux, mais aussi s’advançans en mer et sur les fleuves d’eau douce, sur certains radeaux, qu’ils nomment piperis, composez de cinq ou six perches rondes plus grosses que le bras, jointes et bien liées ensemble avec des pars de jeune bois tors : estant di-je assis là-dessus, les cuisses et les jambes estendues, ils se conduisent où ils veulent, avec un petit baston plat qui leur sert d’aviron. Neantmoins ces piperies n’estans gueres que d’une brasse de long, et seulement large d’environ deux pieds, outre qu’ils ne sçauroyent endurer la tormente, encores ne peut-il sur chacun d’iceux tenir qu’un seul homme à la fois : de façon que quand nos sauvages en beau temps sont ainsi nuds, et un à un separez en peschans sur la mer, vous diriez, les voyans de loing, que ce sont singes, ou plustost (tant paroissent-ils petits) grenouilles au soleil sur des busches de bois au milieu des eaux. Toutesfois parce que ces radeaux de bois, arrengez comme tuyaux d’orgues, sont non seulement tantost fabriquez de ceste façon, mais qu’aussi flottans sur l’eau, comme une grosse claye, ils ne peuvent aller au fond, j’ay opinion, si on en faisoit par deçà, que ce seroit un bon et seur moyen pour passer tant les rivieres que les estangs et lacs d’eaux dormantes, ou coulantes doucement : aupres desquelles, quand on est hasté d’aller, on se trouve quelquesfois bien empesché.

Or au surplus de tout ce que dessus, quand nos sauvages nous voyoyent pescher avec les rets que nous avions portées, lesquelles eux nomment puissa-ouassou, ils ne prenoyent pas seulement grand plaisir de nous aider, et de nous veoir amener tant de poissons d’un seul coup de filet, mais aussi si nous les laissions faire, eux seuls en sçavoyent jà bien pescher. Comme aussi depuis que les François trafiquent par delà, outre les commoditez que les Bresiliens reçoivent de la marchandise qu’ils leur portent, ils les louent grandement de ce que le temps passé, estans contrains (comme j’ay dit) au lieu d’hameçons de mettre des espines au bout de leurs lignes, ils ont maintenant par leur moyen ceste gentille invention de ces petits crochets de fer, qu’on trouve si propres à faire ce mestier de pescherie. Aussi, comme j’ay dit ailleurs, les petits garçons de ce pays-là sont bien appris à dire aux estrangers qui vont par delà : De agatorem, amabe pinda : c’est à dire, Tu es bon, donne moy des haims : car Agatorem en leur langage veut dire bon : Amabe, donne moy : et Pinda est un hameçon. Que si on ne leur en baille, la canaille de despit tournant soudain la teste, ne faudra pas de dire, De engaipa-aiouca : c’est à dire : Tu ne vaux rien, il te faut tuer.

Sur lequel propos je diray que si on veut estre cousin (comme nous parlons communément) tant des grands que des petits, il ne leur faut rien refuser. Vray est qu’ils ne sont point ingrats : car principalement les vieillards, lors mesme que vous n’y penserez pas, se ressouvenans du don qu’ils auront receu de vous, en le recognoissant ils vous donneront quelque chose en recompense. Mais quoy qu’il en soit j’ay observé entr’eux, que comme ils ayment les hommes gais, joyeux, et liberaux, par le contraire ils haissent tellement les taciturnes, chiches et melancholiques, que je puis asseurer les limes sourdes, songe-creux, taquins, et ceux qui, comme on dit, mangent leur pain en leur sac, qu’ils ne seront pas les bien venus parmi nos Toüoupinambaoults : car de leur naturel ils detestent telle maniere de gens.

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CHAPITRE XIII


Des arbres, herbes, racines, et fruicts exquis que produit la terre du Bresil.


Ayant discouru ci-dessus tant des animaux à quatre pieds que des oyseaux, poissons, reptiles et choses ayans vie, mouvement et sentiment, qui se voyent en l’Amerique : avant encores que parler de la religion, guerre, police et autres manieres de faire qui restent à dire de nos sauvages, je poursuivray à descrire les arbres, herbes, plantes, fruicts, racines, et en somme ce qu’on dit communément avoir ame vegetative, qui se trouvent aussi en ce pays-là.

Premierement, parce qu’entre les arbres plus celebres, et maintenant cogneus entre nous, le bois de Bresil (duquel aussi ceste terre a prins son nom à nostre esgard) à cause de la teinture qu’on en fait, est des plus estimez, j’en feray ici la description. Cest arbre donc, que les sauvages appellent Araboutan, croist ordinairement aussi haut et branchu que les chesnes és forests de ce pays, et s’en trouve de si gros que trois hommes ne sçauroyent embrasser un seul pied. Et à ce propos des gros arbres, celuy qui a escrit l’Histoire generale des Indes Occidentales dit, qu’on en a veu deux en ces contrées-là, dont le tronc de l’un avoit plus de huict brassées de tour, et celuy de l’autre plus de seize : tellement, dit-il, que comme sur le premier, qui estoit aussi haut qu’on n’eust sceu jetter une pierre à plein bras par dessus, un Cacique, pour sa seureté avoit basti sa logette (dequoy les Espagnols qui le virent là niché comme une cigongne, s’en prindrent bien fort à rire) aussi faisoyent-ils recit du dernier, comme de chose merveilleuse. Racontant encor le mesme auteur, qu’il y a au pays de Nicaragua, un arbre qu’on appelle Cerba, lequel grossit si fort que quinze hommes ne le sçauroyent embrasser. Pour retourner à nostre Bresil, il a la fueille comme celle du buis, toutesfois de couleur tirant plus sur le vert gays, et ne porte cest arbre aucun fruict.

Mais touchant la maniere d’en charger les navires, de quoy je veux faire mention en ce lieu, notez que tant à cause de la dureté, et par consequent de la difficulté qu’il y a de couper ce bois, que parce que n’y ayant chevaux, asnes, ni autres bestes pour porter, charrier ou traisner les fardeaux en ce pays-là, il faut necessairement que ce soyent les hommes qui facent ce mestier : et n’estoit que les estrangers qui voyagent par-delà sont aidez des sauvages, ils ne sçauroyent charger un moyen navire en un an.

Les sauvages doncques, moyennant quelques robbes de frize, chemises de toile, chapeaux, cousteaux et autres marchandises qu’on leur baille, non seulement avec les coignées, coings de fer, et autres ferremens que les François et autres de par-deçà leur donnent, coupent, scient, fendent, mettent par quartiers et arrondissent ce bois de Bresil, mais aussi le portent sur leurs espaules toutes nues, voire le plus souvent d’une ou deux lieues loin, par des montagnes et lieux assez fascheux, jusques sur le bord de la mer pres des vaisseaux qui sont à l’anchre, où les mariniers le reçoyvent. Je di expressément que les sauvages, depuis que les François et Portugais frequentent en leur pays, coupent leur bois de Bresil : car auparavant ainsi que j’ay entendu des vieillards, ils n’avoyent presque aucune industrie d’abbatre un arbre, sinon mettre le feu au pied. Et d’autant aussi qu’il y a des personnages par-deçà qui pensent que les busches rondes qu’on void chez les marchans soyent la grosseur des arbres, pour monstrer, di-je, que tels s’abusent, outre que j’ay jà dit qu’il s’en trouve de fort gros, j’ay encor adjousté que les sauvages, à fin qu’il leur soit plus aisé à porter et à manier dans les navires, l’arrondissent et accoustrent de ceste façon.

Au surplus, parce que durant le temps que nous avons esté en ce pays-là, nous avons fait de beaux feux de ce bois de Bresil, j’ay observé que n’estant point humide (comme la pluspart des autres bois) ains comme naturellement sec, aussi en bruslant ne jette-il que bien peu et presque point du tout de fumée.

Je diray davantage, qu’ainsi qu’un de nostre compagnie se voulut un jour mesler de blanchir nos chemises, ayant (sans se douter de rien) mis des cendres de Bresil dans sa lescive : au lieu de les faire blanches, il les fit si rouges que quoy que on les sceust laver et savonner apres, il n’y eut ordre de leur faire perdre ceste teinture, tellement qu’il nous les fallut vestir et user de ceste façon. Que si ceux qui envoyent expres en Flandres faire blanchir leurs chemises, ou autres de ces tant bien godronnez de par-deçà, ne m’en veulent croire, il leur est non seulement permis d’en faire l’experience, mais aussi pour avoir plustost fait, et pour tant mieux lustrer leurs grandes fraises (ou pour mieux dire bavieres de plus de demi pied de large comme ils les portent maintenant) ils les peuvent faire teindre en vert s’il leur plaist.

Au reste, parce que nos Toüoupinambaoults sont fort esbahis de voir les François et autres des pays lointains prendre tant de peine d’aller querir leur Arabotan, c’est à dire, bois de Bresil, il y eut une fois un vieillard d’entre eux, qui sur cela me fit telle demande : Que veut dire que vous autres Mairs et Peros, c’est à dire François et Portugais, veniez de si loin querir du bois pour vous chauffer ? n’en y a-il point en vostre pays ? A quoy luy ayant respondu qu’ouy, et en grande quantité, mais non pas de telles sortes que les leurs, ni mesme du bois de Bresil, lequel nous ne bruslions pas comme il pensoit, ains (comme eux-mesmes en usoyent pour rougir leurs cordons de cotton, plumages et autres choses) que les nostres l’emmenoyent pour faire de la teinture, il me repliqua soudain : Voire, mais vous en faut-il tant ? Ouy, lui di-je, car (en luy faisant trouver bon) y ayant tel marchand en nostre pays qui a plus de frises et de draps rouges, voire mesme (m’accommodant tousjours à luy parler des choses qui luy estoyent cognues) de cousteaux, ciseaux, miroirs et autres marchandises que vous n’en avez jamais veu par deça, un tel seul achetera tout le bois de Bresil dont plusieurs navires s’en retournent chargez de ton pays. Ha, ha, dit mon sauvage, tu me contes merveilles. Puis ayant bien retenu ce que je luy venois de dire, m’interrogant plus outre dit, Mais cest homme tant riche dont tu me parles, ne meurt-il point ? Si fait, si fait, luy di-je, aussi bien que les autres. Sur quoy, comme ils sont aussi grands discoureurs, et poursuyvent fort bien un propos jusques au bout, il me demanda derechef, Et quand doncques il est mort, à qui est tout le bien qu’il laisse ? A ses enfans, s’il en a, et à defaut d’iceux à ses freres, seurs, ou plus prochains parens. Vrayement, dit lors mon vieillard (lequel comme vous jugerez n’estoit nullement lourdaut) à ceste heure cognois-je, que vous autres Mairs, c’est à dire François, estes de grands fols : car vous faut-il tant travailler à passer la mer, sur laquelle (comme vous nous dites estans arrivez par-deçà) vous endurez tant de maux, pour amasser des richesses ou à vos enfans ou à ceux qui survivent apres vous ? la terre qui vous a nourris n’estelle pas aussi suffisante pour les nourrir ? Nous avons (adjousta-il) des parens et des enfans, lesquels, comme tu vois, nous aimons et cherissons : mais parce que nous nous asseurons qu’apres nostre mort la terre qui nous a nourri les nourrira, sans nous en soucier plus avant nous nous reposons sur cela. Voilà sommairement et au vray le discours que j’ay ouy de la propre bouche d’un pauvre sauvage Ameriquain. Partant outre que ceste nation, que nous estimons tant barbare, se moque de bonne grace de ceux qui au danger de leur vie passent la mer pour aller querir du bois de Bresil à fin de s’enrichir, encor y a-il que quelque aveugle qu’elle soit, attribuant plus à nature et à la fertilité de la terre que nous ne faisons à la puissance et providence de Dieu, elle se levera en jugement contre les rapineurs, portans le titre de Chrestiens, desquels la terre de par-deçà est aussi remplie, que leur pays en est vuide, quant à ses naturels habitans. Parquoy suyvant ce que j’ay dit ailleurs, que les Toüoupinambaoults haïssent mortellement les avaricieux, pleust à Dieu qu’à fin que ils servissent desjà de demons et de furies pour tourmenter nos gouffres insatiables, qui n’ayans jamais assez ne font ici que succer le sang et la moelle des autres, ils fussent tous confinez parmi eux. Il falloit qu’à nostre grande honte, et pour justifier nos sauvages du peu de soin qu’ils ont des choses de ce monde, je fisse ceste digression en leur faveur. A quoy, à mon advis, bien à propos, je pourray encor adjouster ce que l’historien des Indes Occidentales a escrit d’une certaine nation de sauvages habitans au Peru : lesquels, comme il dit, quand du commencement que les Espagnols rodoyent en ce pays-là : tant à cause qu’ils les voyoient barbus, que parce qu’estans si bragards et mignons ils craignoyent qu’ils ne les corrompissent et changeassent leurs anciennes coustumes, ne les voulans recevoir, ils les appelloyent : Escume de la mer, gens sans peres, hommes sans repos, qui ne se peuvent arrester en aucun lieu pour cultiver la terre, à fin d’avoir à manger.

Poursuyvant doncques à parler des arbres de ceste terre d’Amerique, il s’y trouve de quatre ou cinq sortes de Palmiers, dont entre les plus communs, sont un nommé par les sauvages Geraü, un autre Yri : mais comme ni aux uns ni aux autres je n’ay jamais veu de dattes, aussi croy-je qu’ils n’en produisent point. Bien est vray que l’Yri porte un fruict rond comme prunelles serrées et arrengées ensemble, ainsi que vous diriez un bien gros raisin : tellement qu’il y a en un seul touffeau tant qu’un homme peut lever et emporter d’une main : mais encor n’y a-il que le noyau, non plus gros que celuy d’une cerise, qui en soit bon. Davantage il y a un tendron blanc entre les fueilles à la cime des jeunes Palmiers, lequel nous coupions pour manger : et disoit le sieur du Pont, qui estoit sujet aux hemorroides, que cela y servoit de remede : dequoy je me rapporte aux medecins.

Un autre arbre que les sauvages appellent Airy, lequel bien qu’il ait les fueilles comme celles de palmier, la tige garnie tout à l’entour d’espines, aussi desliées et picquantes qu’esguilles, et qu’il porte un fruict de moyenne grosseur, dans lequel se trouve un noyau blanc comme neige, qui neantmoins n’est pas bon à manger, est à mon advis une espece d’hebene : car outre ce qu’il est noir, et que les sauvages, à cause de sa dureté en font des espées et massues de bois, avec une partie de leurs flesches (lesquelles je descriray quand je parleray de leurs guerres) estant aussi fort poli et luisant quand il est mis en besongne, encor est-il si pesant que si on le met en l’eau il ira au fond.

Au reste, et avant que passer plus outre, il se trouve de beaucoup de sortes de bois de couleur en ceste terre d’Amerique dont je ne sçay pas tous les noms des arbres. Entre lesquels, j’en ay veu d’aussi jaunes que buis : d’autres naturellement violets, dont j’avois apporté quelques reigles en France : de blancs comme papier : d’autres sortes si rouges qu’est le Bresil, dequoy les sauvages font aussi des espées de bois et des arcs. Plus un qu’ils nomment Copa-u, lequel, outre que l’arbre sur le pied ressemble aucunement au noyer, sans porter noix toutesfois : encores les ais, comme j’ay veu, estans mis en besongne en meuble de bois, ont la mesme veine.

Semblablement il s’en trouve aucuns qui ont les fueilles plus espesses qu’un teston : d’autres les ayans larges de pied et demi, et de plusieurs autres especes, qui seroyent longues à reciter par le menu.

Mais sur tout je diray qu’il y a un arbre en ce pays-là, lequel avec la beauté sent si merveilleusement bon, que quand les menuisiers le chapotoyent ou rabotoyent, si nous en prenions des coupeaux ou des buschilles en la main, nous avions la vraye senteur d’une franche rose. D’autre au contraire, que les sauvages nomment Aouai, qui put et sent si fort les aulx, que quand on le coupe ou qu’on en met au feu, on ne peut durer aupres : et a ce dernier quasi les fueilles comme celles de nos pommiers. Mais au reste son fruict (lequel ressemble aucunement une chastaigne d’eau) et encore plus, le noyau qui est dedans, est si venimeux que qui en mangeroit il sentiroit soudain l’effect d’un vray poison. Toutesfois parce que c’est celuy, duquel j’ay dit ailleurs que nos Ameriquains font les sonnettes qu’ils mettent à l’entour de leurs jambes, à cause de cela ils l’ont en grande estime. Et faut noter en cest endroit, qu’encores que ceste terre du Bresil (comme nous verrons en ce chapitre) produise beaucoup de bons et excellens fruicts, qu’il s’y trouve neantmoins plusieurs arbres qui ont les leurs beaux à merveilles, et cependant ne sont pas bons à manger. Et nommément sur le rivage de la mer il y a force arbrisseaux qui portent les leurs presques ressemblans à nos neffles, mais tres-dangereux à manger. Aussi les sauvages voyans les François et autres estrangers approcher de ces arbres pour cueillir le fruict, leur disant en leur langage Ypahi, c’est à dire, il n’est pas bon, les advertissent de s’en donner garde.

Hivouraé, ayant l’escorce de demi doigt d’espais, et assez plaisant à manger, principalement quand elle vient fraischement de dessus l’arbre, est (ainsi que je l’ay ouy affermer à deux apoticaires, qui avoyent passé la mer avec nous) une espece de Gaiat. Et de faict, les sauvages en usent contre une maladie qu’ils nomment Pians, laquelle, comme je diray ailleurs, est aussi dangereuse entre eux qu’est la grosse verole par-deçà.

L’arbre que les sauvages appellent Choyne, est de moyenne grandeur, a les fueilles presque de la façon, et ainsi vertes que celles du laurier : et porte un fruict aussi gros que la teste d’un enfant, lequel est de forme comme un oeuf d’austruche, et toutesfois n’est pas bon à manger. Mais parce que ce fruict a l’escorce dure, nos Toüoupinambaoults en reservant de tous entiers qu’ils percent en long et à travers, ils en font l’instrument nommé Maraca (duquel j’ay jà fait et feray encor mention) comme aussi tant pour faire les tasses où ils boivent qu’autres petits vaisseaux, desquels ils se servent à autre usage, ils en creusent et fendent par le milieu.

Continuant à parler des arbres de la terre du Bresil, il y en a un que les sauvages nomment Sabaucaïe, portant son fruict plus gros que les deux poings, et fait de la façon d’un gobelet, dans lequel il y a certains petits noyaux comme amandes, et presques de mesme goust. Mais au reste, la coquille de ce fruict estant fort propre à faire vases, j’estime que ce soit ce que nous appellons noix d’Indes : lesquelles quand elles sont tournées et appropriées de telle façon qu’on veut, on fait coustumierement enchasser en argent par-deçà. Aussi nous estans par delà, un nommé Pierre Bourdon, excellent tourneur, ayant fait plusieurs beaux vases et autres vaisseaux, tant de ces fruicts de Sabaucaïé que d’autres bois de couleur, il fit present d’une partie d’iceux à Villegagnon, lequel les prisoit grandement : toutesfois le pauvre homme en fut si mal recompensé par luy que (comme je diray en son lieu) ce fut l’un de ceux qu’il fit noyer et suffoquer en mer à cause de l’Evangile.

Il y a au surplus, en ce pays-là, un arbre qui croist haut eslevé, comme les cormiers par-deçà, et porte un fruict nommé Acajou par les sauvages, lequel est de la grosseur et figure d’un oeuf de poule. Mais au reste quand ce fruict est venu à maturité, estant plus jaune qu’un coing, il est non seulement bon à manger, mais aussi ayant un jus un peu aigret, et neantmoins agreable à la bouche : quand on a chaut ceste liqueur refraischit si plaisamment qu’il n’est possible de plus : toutesfois estant assez mal aisé à abbattre de dessus ces grands arbres, nous n’en pouvions gueres avoir autrement, sinon que les Guenons montans dessus pour en manger, nous les faisoyent tomber en grande quantité.

Pacoaire est un arbrisseau croissant communément de dix ou douze pieds de haut : mais quant à sa tige combien qu’il s’en trouve qui l’ont presque aussi grosse que la cuisse d’un homme, tant y a qu’elle est si tendre qu’avec une espée bien trenchante vous en abbatrez et mettrez un par terre d’un seul coup.

Quant à son fruict que les sauvages nomment Paco, il est long de plus de demi-pied, et de forme assez ressemblant à un concombre, et ainsi jaune quand il est meur : toutesfois croissans tousjours vingt ou vingt-cinq serrez tous ensemble en une seule branche, nos Ameriquains les cueillanc par gros floquets tant qu’ils peuvent soustenir d’une main, les emportent en ceste sorte en leurs maisons.

Touchant la bonté de ce fruict, quand il est venu à sa juste maturité, et que la peau laquelle se leve comme celle d’une figue fraische, en est ostée, un peu semblablement grumeleux qu’il est, vous diriez aussi en le mangeant que c’est une figue. Et de faict, à cause de cela nous autres François nommions ces Pacos figues : vray est qu’ayans encores le goust plus doux et savoureux que les meilleures figues de Marseille qui se puissent trouver, il doit estre tenu pour l’un des beaux et bons fruicts de ceste terre du Bresil. Les histoires racontent bien que Caton retournant de Carthage à Rome, y apporta des figues de merveilleuse grosseur : mais parce que les anciens n’ont fait aucune mention de celle dont je parle, il est vray-semblable que ce n’en estoyent pas aussi.

Au surplus les fueilles du Paco-aire sont de figure assez semblables à celles de Lapathum aquaticum : mais au reste estans si excessivement grandes que chacune a communément six pieds de long, et plus de deux de large, je ne croy pas qu’en Europe, Asie, ni Afrique il se trouve de si grandes et si larges fueilles. Car quoy que j’aye ouy asseurer à un apoticaire avoir veu une fueille de Petasites qui avoit une aulne et un quart de large, c’est à dire (ce simple estant rond) trois aulnes et trois quarts de circunference, encores n’est-ce pas approcher de celle de nostre Paco-aire. Il est vray que n’estans pas espesses à la proportion de leur grandeur, ains au contraire fort minces, et toutesfois se levans tousjours toutes droites : quand le vent est un peu impetueux (comme ce pays d’Amerique y est fort sujet) n’y ayant que la tige du milieu de la fueille qui puisse resister, tout le reste à l’entour se descoupe de telle façon, que les voyans un peu de loin vous jugeriez de prime face que ce sont grandes plumes d’Austruches, dequoy les arbrisseaux sont revestus.

Quant aux arbres portans le cotton, lesquels croissent en moyenne hauteur, il s’en trouve beaucoup en ceste terre du Bresil : la fleur vient en petites clochettes jaunes comme celles des courges ou citrouilles de par-deçà : mais quand le fruict est formé il a non seulement la figure approchante de la feinte des costeaux de nos forests, mais aussi quand il est meur, se fendant ainsi en quatre, le cotton (que les Ameriquains appellent Ameni-jou) en sort par touffeaux ou floquets, gros comme esteuf : au milieu desquels il y a de la graine noire, et fort serrée ensemble, en forme d’un roignon, non plus gros ni plus long qu’une febve : et savent bien les femmes sauvages amasser et filer le cotton pour faire des licts de la façon que je diray ailleurs.

Davantage combien qu’anciennement (ainsi que j’ay entendu) il n’y eust ni orangiers ou citronniers en ceste terre d’Amerique, tant y a neantmoins que les Portugais en ayant planté et edifié sur les rivages et lieux proches de la mer où ils ont frequenté, ils n’y sont pas seulement grandement multipliez, mais aussi ils portent des oranges (que les sauvages nomment Morgon-ja) douces et grosses comme les deux poings, et des citrons encores plus gros et en plus grande abondance.

Touchant les cannes de succre, elles croissent fort bien et en grande quantité en ce pays-là : toutesfois nous autres François n’ayans pas encores, quand j’y estois, les gens propres ni les choses necessaires pour en tirer le sucre (comme les Portugais ont és lieux qu’ils possedent par-delà), ainsi que j’ay dit ci-dessus au chapitre neufiesme, sur le propos du bruvage des sauvages, nous les faisions seulement infuser dans de l’eau pour la faire succrée : ou bien qui vouloit en sucçoit et mangeoit la moelle. Sur lequel propos je diray une chose de laquelle possible plusieurs s’esmerveilleront. C’est que nonobstant la qualité du succre, lequel, comme chacun sçait, est si doux que rien plus, nous avons neantmoins quelquesfois expressément laissé envieillir et moisir des cannes de succre, lesquelles ainsi corrompues les laissans puis apres tremper quelque temps dans de l’eau, elle s’aigrissoit de telle façon qu’elle nous servoit de vinaigre.

Semblablement, il y a certains endroits par les bois où il croist force roseaux et cannes, aussi grosses que la jambe d’un homme, mais comme j’ay dit du Paco-aire, bien que sur le pied elles soyent si tendres que d’un seul coup d’espée on en puisse aisément abbatre une ; si est-ce qu’estans seiches elles sont si dures que les sauvages les fendans par quartiers, et les accommodans en maniere de lancettes ou langues de serpent, en arment et garnissent si bien leurs flesches par le bout, que d’icelles par eux roidement descochées, ils en arresteront une beste sauvage du premier coup. Et à propos des cannes et roseaux, Calcondile en son histoire de la guerre des Turcs, recite qu’il s’en trouve en l’Inde Orientale qui sont de si excessive grandeur et grosseur qu’on en fait des nacelles pour passer les rivieres : voire, dit-il, des barques toutes entieres qui tiennent bien chacune quarante mines de bled, chacune mine de six boisseaux selon la mesure des Grecs.

Le Mastic vient aussi par petits buissons, en nostre terre d’Amerique : lequel avec une infinité d’autres herbes et fleurs odoriferantes, rend la terre de tres bonne et souefve senteur.

Finalement parce qu’à l’endroit où nous estions, assavoir sous le Capricorne, bien qu’il y ait de grands tonnerres, que les sauvages nomment Toupan, pluyes vehementes, et de grands vents, tant y a neantmoins que n’y gelant, neigeant ni greslant jamais, et par consequent les arbres n’y estans point assaillis ni gastez du froid et des orages (comme sont les nostres par-deçà) vous les verrez tousjours, non seulement sans estre despouillez et desgarnis de leurs fueilles, mais aussi tout le long de l’année les forests sont aussi verdoyantes qu’est le laurier en nostre France. Aussi, puis que je suis sur ce propos, quant au mois de Decembre nous avons ici non seulement les plus courts jours, mais qu’aussi transissans de froid nous soufflons en nos doigts, et avons les glaçons pendans au nez : c’est lors que nos Ameriquains ayans les leurs plus longs, ont si grand chaut en leur pays, que comme mes compagnons du voyage et moy l’avons experimenté, nous nous y baignions à Noel pour nous refraischir. Toutesfois, comme ceux qui entendent la Sphere peuvent comprendre, les jours n’estans jamais si longs ne si courts sous les Tropiques que nous les avons en nostre climat, ceux qui y habitent les ont non seulement plus esgaux, mais aussi (quoy que les anciens ayent autrement estimé) les saisons y sont beaucoup et sans comparaison plus temperées. C’est ce que j’avois à dire sur le propos des arbres de la terre du Bresil.

Quant aux plantes et herbes, dont je veux aussi faire mention, je commenceray par celles lesquelles, à cause de leurs fruict et effects, me semblent plus excellentes. Premierement la plante qui produit le fruict nommé par les sauvages Ananas, est de figure semblable aux glaieuls, et encores ayant les fueilles un peu courbées et cavelées tout à l’entour, plus approchantes de celles d’aloes. Elle croist aussi non seulement emmoncelée comme un grand chardon, mais aussi son fruict, qui est de la grosseur d’un moyen melon, et de façon comme une pomme de pin, sans pendre ni pancher de costé ni d’autre, vient de la propre sorte de nos artichaux.

Et au reste quand ces ananas sont venus à maturité, estans de couleur jaune azuré, ils ont une telle odeur de framboise, que non seulement en allant par les bois et autres lieux où ils croissent, on les sent de fort loin, mais aussi quant au goust fondans en la bouche, et estans naturellement si doux, qu’il n’y a confitures de ce pays qui les surpassent : je tiens que c’est le plus excellent fruict de l’Amerique. Et de fait, moy-mesme, estant par-delà, en ayant pressé tel dont j’ay fait sortir pres d’un verre de suc, ceste liqueur ne me sembloit pas moindre que malvaisie. Cependant les femmes sauvages nous en apportoyent pleins de grans paniers, qu’elles nomment panacons, avec de ces pacos dont j’ay nagueres fait mention, et autres fruicts lesquels nous avions d’elles pour un pigne, ou pour un mirouer.

Pour l’esgard des simples, que ceste terre du Bresil produit, il y en a un entre les autres que nos Toüoupinambaoults, nomment Petun, lequel croist de la façon et un peu plus haut que nostre grande ozeille, a les fueilles assez semblables, mais encor plus approchantes de celles de consolida maior. Ceste herbe, à cause de la singuliere vertu que vous entendrez qu’elle a, est en grande estime entre les sauvages : et voici comme ils en usent. Apres qu’ils l’ont cueillie, et par petite poignée pendue, et fait secher en leurs maisons, en prenant quatre ou cinq fueilles, lesquelles ils enveloppent dans une autre grande fueille d’arbre, en façon de cornet d’espice : mettans lors le feu par le petit bout, et le mettant ainsi un peu allumé dans leurs bouches, ils en tirent en ceste façon la fumée, laquelle, combien qu’elle leur ressorte par les narines et par leurs levres trouées, ne laisse pas neantmoins de tellement les sustanter, que principalement s’ils vont à la guerre, et que la necessité les presse, ils seront trois ou quatre jours sans se nourrir d’autre chose. Vray est qu’ils en usent encores pour un autre esgard : car parce que cela leur fait distiller les humeurs superflues du cerveau, vous ne verriez gueres nos Bresiliens sans avoir, non seulement chascun un cornet de ceste herbe pendu au col, mais aussi à toutes les minutes : et en parlant à vous, cela leur servant de contenance, ils en hument la fumée, laquelle, comme j’ay dit (eux reserrans soudain la bouche) leur ressort par le nez et par les levres fendues comme d’un encensoir : et n’en est pas la senteur mal plaisante. Cependant je n’en ay point veu user aux femmes, et ne scay la raison pourquoy : mais bien diray-je qu’ayant moy-mesme experimenté ceste fumée de Petun, j’ay senti qu’elle rassasie et garde bien d’avoir faim.

Au reste, combien qu’on appelle maintenant par deçà la Nicotiane, ou herbe à la Royne Petun, tant s’en faut toutesfois que ce soit de celuy dont je parle, qu’au contraire, outre que ces deux plantes n’ont rien de commun, ny en forme ny en proprieté, et qu’aussi l’auteur de la Maison Rustique, liv. 2. chap. 79. afferme que la Nicotiane (laquelle dit-il retient ce nom de monsieur Nicot, qui premier l’envoya de Portugal en France) a esté apportée de la Floride, distante de plus de mil lieuës de nostre terre du Bresil (car toute la Zone Torride est entre deux) encor y a-il que quelque recherche que j’aye faite en plusieurs jardins, où l’on se vantoit d’avoir du Petun, jusques à present, je n’en ay point veu en nostre France. Et à fin que celuy qui nous a de nouveau fait feste de son angoumoise, qu’il dit estre vray Petun, ne pense pas que j’ygnore ce qu’il en a escrit : si le naturel du simple dont il fait mention ressemble au pourtrait qu’il en a fait faire en sa Cosmographie, j’en di autant que de la Nicotiane : tellement qu’en ce cas je ne luy concede pas ce qu’il pretend : assavoir qu’il ait esté le premier qui a apporté de la graine de Petun en France : ou aussi à cause du froit, j’estime que malaisément ce simple pourroit croistre.

J’ay aussi veu par delà une maniere de choux, que les sauvages nomment cajou-a, desquels ils font quelquesfois du potage : et ont les fueilles aussi larges et presque de mesme sorte que celles du Nenufar qui croist sur les marais de ce pays.

Quant aux racines, outre celles de Maniot et d’Aypi, desquelles, comme j’ay dit au neufiesme chapitre, les femmes des sauvages font de la farine, encore en ont-ils d’autres qu’ils appellent Hetich, lesquelles non seulement croissent en aussi grande abondance en ceste terre du Bresil, que font les raves en Limosin, et en Savoye, mais aussi il s’en trouve communément d’aussi grosses que les deux poings, et longues de pied et demi, plus ou moins. Et combien que les voyant arrachées hors de terre, on jugeast de prime face à la semblance, qu’elles fussent toutes d’une sorte, tant y a neantmoins, d’autant qu’en cuisant les unes deviennent violettes, comme certaines pastenades de ce pays, les autres jaunes comme coins, et les troisiesmes blancheastres, j’ay opinion qu’il y en a de trois especes. Mais quoy qu’il en soit, je puis asseurer, que quand elles sont cuites aux cendres, principalement celles qui jaunissent, elles ne sont pas moins bonnes à manger que les meilleures poires que nous ayons. Quant à leurs fueilles, lesquelles traisnent sur terre, comme hedera terrestris, elles sont fort semblables à celles de concombres, ou des plus larges espinars qui se puissent voir par deçà : non pas toutesfois qu’elles soyent si vertes, car quant à la couleur, elle tire plus à celle de vitis alba. Au reste parce que elles ne portent point de graines, les femmes sauvages, songneuses au possible de les multiplier, pour ce faire ne font aucune chose sinon (oeuvre merveilleuse en l’agriculture) d’en couper par petites pieces, comme on fait icy les carotes pour faire salades, et semans cela par les champs, elles ont, au bout de quelque temps, autant de grosses racines d’Hetich qu’elles ont semé de petits morceaux. Toutesfois parce que c’est la plus grande manne de ceste terre du Bresil, et qu’allans par pays on ne voit presques autre chose, je croy qu’elles viennent aussi pour la pluspart sans main mettre.

Les sauvages ont semblablement une sorte de fruicts, qu’ils nomment Manobi, lesquelles croissans dans terre comme truffes, et par petits filemens s’entretenans l’un l’autre, n’ont pas le noyau plus gros que celuy de noisettes franches, et de mesme goust. Neantmoins ils sont de couleur grisastre, et n’en est pas la croise plus dure que la gousse d’un pois : mais de dire maintenant s’ils ont fueilles et graines, combien que j’aye beaucoup de fois mangé de ce fruict, je confesse ne l’avoir pas bien observé, et ne m’en souvient pas.

Il y a aussi quantité de certain poyvre long, duquel les marchans par deçà se servent seulement à la teinture : mais quant à nos sauvages, le pilant et broyant avec du sel, lequel (retenant expressément pour cela de l’eau de mer dans des fosses) ils sçavent bien faire, appellans ce meslange Jonquet, ils en usent comme nous faisons de sel sur table : non pas toutesfois ainsi que nous, soit en chair, poisson ou autres viandes, ils salent leurs morceaux avant que les mettre en la bouche : car eux prenans le morceau le premier et à part, pincent puis apres avec les deux doigts à chascune fois de ce Jonquet, et l’avalent pour donner saveur à leur viande.

Finalement il croist en ce pays-là une sorte d’aussi grosses et larges febves que le pouce, lesquelles les sauvages appellent Commanda-ouassou : comme aussi de petits pois blancs et gris, qu’ils nomment Commanda-miri. Semblablement certaines citrouilles rondes, nommées par eux Maurougans fort douces à manger.

Voila, non pas tout ce qui se pourroit dire des arbres, herbes et fruicts de ceste terre du Bresil, mais ce que j’en ay remarqué durant environ un an que j’y ay demeuré. Surquoy, pour conclusion, je diray que tout ainsi que j’ay cy devant declaré qu’il n’y a bestes à quatre pieds, oyseaux, poissons, ny animaux en l’Amerique, qui en tout et par tout soyent semblables à ceux que nous avons en Europe : qu’aussi, selon que j’ay soigneusement observé en allant et venant par les bois et par les champs de ce pays-là, excepté ces trois herbes : assavoir du pourpier, du basilic, et de la feugiere, qui viennent en quelques endroits, je n’y ay veu arbres, herbes, ny fruicts qui ne differassent des nostres. Parquoy toutes les fois que l’image de ce nouveau monde, que Dieu m’a fait voir, se represente devant mes yeux : et que je considere la serenité de l’air, la diversité des animaux, la varieté des oyseaux, la beauté des arbres et des plantes, l’excellence des fruicts : et brief en general les richesses dont ceste terre du Bresil est decorée, incontinent ceste exclamation du Prophete au Pseaume 104. me vient en memoire.


O Seigneur Dieu que tes oeuvres divers
Sont merveilleux par le monde univers :
O que tu as tout fait par grand sagesse !
Bref, la terre est pleine de ta largesse.



Ainsi donc, heureux les peuples qui y habitent, s’ils cognoissoyent l’auteur et Createur de toutes ces choses : mais au lieu de cela je vay traitter des matieres qui monstreront combien ils en sont esloignez.

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CHAPITRE XIV


De la guerre, combats, hardiesse et armes des sauvages.


Combien que nos Toüoupinambaoults Toupinenquins, suyvant la coustume de tous les autres sauvages qui habitent ceste quatriesme partie du monde, laquelle en latitude, depuis le destroit de Magellan qui demeure par les cinquante degrez tirant au Pole Antarctique, jusques aux terres Neuves, qui sont environ les soixante au deçà du costé de nostre Arctique, contient plus de deux mille lieuës, ayant guerre mortelle contre plusieurs nations de ce pays-là : tant y a que leurs plus prochains et capitaux ennemis sont, tant ceux qu’ils nomment Margajas que les Portugais qu’ils appellent Peros leurs alliez : comme au reciproque lesdits Margajas n’en veulent pas seulement aux Toüoupinambaoults, mais aussi aux François leurs confederez. Non pas, quant à ces Barbares, qu’ils se facent la guerre pour conquerir les pays et terres les uns des autres, car chacun en a plus qu’il ne luy en faut : moins que les vainqueurs pretendent de s’enrichir des despouilles, rançons, et armes des vaincus : ce n’est pas di-je tout cela qui les meine. Car, comme eux mesmes confessent, n’estans poussez d’autre affection que de venger, chacun de son costé, ses parens et amis, lesquels par le passé ont esté prins et mangez, à la façon que je diray au chapitre suyvant, ils sont tellement acharnez les uns à l’encontre des autres, que quiconque tombe en la main de son ennemy, il faut que sans autre composition, il s’attende d’estre traitté de mesme : c’est-à-dire assommé et mangé. Davantage si tost que la guerre est une fois declairée entre quelques-unes de ces nations, tous allegans qu’attendu que l’ennemy qui a receu l’injure s’en ressentira à jamais, c’est trop laschement fait de le laisser eschapper quand on le tient à sa merci : leurs haines sont tellement inveterées qu’ils demeurent perpetuellement irreconciliables. Surquoy on peut dire que Machiavel et ses disciples (desquels la France à son grand mal-heur est maintenant remplie) sont vrais imitateurs des cruautés barbaresques : car puisque, contre la doctrine chrestienne, ces atheistes enseignent et pratiquent aussi, que les nouveaux services ne doivent jamais faire oublier les vieilles injures : c’est à dire, que les hommes tenant du naturel du diable, ne doivent point pardonner les uns aux autres, ne monstrent-ils pas bien que leurs coeurs sont plus felons et malins que ceux des Tygres mesmes.

Or selon que j’ay veu, la maniere que nos Toupinenquins tiennent pour s’assembler à fin d’aller en guerre est telle : c’est combien qu’ils ne ayent entre eux roys ny princes, et par consequent qu’ils soyent presques aussi grands seigneurs les uns que les autres, neantmoins nature leur ayant apprins (ce qui estoit aussi exactement observé entre les Lacedemoniens) que les vieillards qui sont par eux appelez Peorerou-picheh, à cause de l’experience du passé, doivent estre respectez, estans en chacun village assez bien obeis, quand l’occasion se presente : eux se proumenans, ou estans assis dans leurs licts de cotton pendus en l’air, exhortans les autres de telle ou semblable façon.

Et comment diront-ils parlans l’un apres l’autre, sans s’interrompre d’un seul mot, nos predecesseurs, lesquels non seulement ont si vaillamment combatu, mais aussi vaillamment subjugué, tué et mangé tant d’ennemis, nous ont-ils laissé exemple que comme effeminez et lasches de coeur nous demeurions tousjours à la maison ? Faudra-il qu’à nostre grande honte et confusion, au lieu que par le passé nostre nation a esté tellement crainte et redoutée de toutes les autres qu’elles n’ont peu subsister devant elle, nos ennemis ayent maintenant l’honneur de nous venir chercher jusques au foyer ? Nostre couardise donnera-elle occasion aux Margajats et aux Peros-engaipa, c’est à dire, à ces deux nations alliées qui ne valent rien de se ruer les premiers sur nous ? Puis celuy qui tient tel propos, clacant des mains sur ses espaules et sur ses fesses, avec exclamation adjoustera : Erima, Erima, Toüoupinambaoults, Conomi ouassou, Tan Tan, etc. C’est à dire, non, non, gens de ma nation, puissans et tres-forts jeunes hommes, ce n’est pas ainsi qu’il nous faut faire : plustost, nous disposans de les aller trouver, faut-il que nous nous facions tous tuer et manger, ou que nous ayons vengeance des nostres.

Tellement qu’apres que ces harangues des vieillards (lesquelles durent quelques fois plus de six heures) sont finies, chacun des auditeurs, qui en escoutant attentivement n’en aura pas perdu un mot, se sentant accouragé et avoir (comme on dit) le coeur au ventre : en s’advertissans de village en village, ne faudront point de s’assembler en diligence, et de se trouver en grand nombre au lieu qui leur sera assigné. Mais, avant que faire marcher nos Toüoupinambaoults en bataille, il faut savoir quelles sont leurs armes.

Ils ont premierement leurs Tacapes, c’est à dire espées ou massues, faites les unes de bois rouge, et les autres de bois noir, ordinairement longues de cinq à six pieds : et quant à leur façon, elles ont un rond, ou oval au bout d’environ deux palmes de main de largeur, lequel, espais qu’il est de plus d’un pouce par le milieu, est si bien menuisé par les bords, que cela (estant de bois dur et pesant comme buis) tranchant presque comme une coignée, j’ay opinion que deux des plus accorts spadassins de par deçà se trouveroyent bien empeschez d’avoir affaire à un de nos Toüoupinambaoults, estant en furie, s’il en avoit une au poing.

Secondement ils ont leurs arcs, qu’ils nomment Orapats, faits des susdits bois noir et rouge, lesquels sont tellement plus longs et plus forts que ceux que nous avons par deçà, que tant s’en faut qu’un homme d’entre nous le peust enfonçer, moins en tirer, qu’au contraire ce seroit tout ce qu’il pourroit faire d’un de ceux des garçons de neuf ou dix ans de ce pays-là. Les cordes de ces arcs sont faites d’une herbe que les sauvages appellent Tocon : lesquelles, bien qu’elles soyent fort desliées, sont neantmoins si fortes qu’un cheval y tireroit. Quant à leurs flesches, elles ont environ une brasse de longueur, et sont faites de trois pieces : assavoir le milieu de roseau, et les deux autres parties de bois noir : et sont ces pieces si bien raportées, jointes et liées, avec de petites pelures d’arbres, qu’il n’est pas possible de les mieux agencer. Au reste, elles n’ont que deux empennons, chacun d’un pied de long, lesquels (parce qu’ils n’usent point de colle) sont aussi fort proprement liez et accommodez avec du fil de cotton. Au bout d’icelles, ils mettent aux unes des os pointus, aux autres la longueur de demi pied de bois de cannes seiches et dures, faites en façon de lancette, et picquant de mesme : et quelquefois le bout d’une queuë de raye, laquelle (comme j’ay dit quelque part), est fort venimeuse : mesme depuis que les François et Portugais ont frequenté ce pays-là, les sauvages à leur imitation commencent d’y mettre, sinon un fer de flesches, pour le moins au defaut d’iceluy une pointe de clou.

J’ay jà dit, comment ils manient dextrement leurs espées : mais quant à l’arc, ceux qui les ont veus en besongne, diront avec moy que, sans aucuns brassards, ains tous nuds qu’ils sont, ils les enfonçent, et tirent si droit et si soudain, que n’en desplaise aux Anglois (estimez neantmoins si bons archers), nos sauvages, tenans leurs trousseaux de flesches en la main dequoy ils tiennent l’arc, en auront plustost envoyé une douzaine, qu’eux n’en auront descoché six.

Finalement ils ont leurs rondelles faites du dos et du plus espais cuir sec de cest animal qu’ils nomment Tapiroussou (duquel j’ay parlé cy dessus), et sont de façon larges, plates et rondes comme le fond d’un tabourin d’Alemand. Vray est que quand ils viennent aux mains, ils ne s’en couvrent pas comme font nos soldats par deçà des leurs : ains seulement leur servent pour en combattant, soustenir les coups de flesches de leurs ennemis. C’est en somme ce que nos Ameriquains ont pour toutes armes : car au demeurant, tant s’en faut qu’ils se couvrent le corps de chose quelle qu’elle soit, qu’au contraire (horsmis les bonnets, bracelets et courts habillemens de plumes, dequoy j’ay dit qu’ils se parent le corps) s’ils avoyent seulement vestu une chemise quand ils vont au combat, estimans que cela les empescheroit de se bien manier, ils la despouilleroyent.

Et à fin que je paracheve ce que j’ay à dire sur ce propos, si nous leur baillions des espees trenchantes (comme je fis present d’une des miennes à un bon vieillard), incontinent qu’ils les avoyent, jettans les fourreaux, comme ils font aussi les gaines des cousteaux qu’on leur baille, ils prennent plus de plaisir à les voir tresluire du commencement, ou d’en couper des branches de bois, qu’ils ne les estimoyent propres pour combattre. Et à la verité aussi, selon que j’ay dit qu’ils sçavent tant bien manier les leurs, elles sont plus dangereuses entre leurs mains.

Au surplus nous autres, ayans aussi porté par delà quelque nombre d’harquebouses de leger prix, pour trafiquer avec ces sauvages, j’en ay veu qui s’en sçavoyent si bien aider, qu’estans trois à en tirer une, l’un la tenoit, l’autre prenoit visée, et l’autre mettoit le feu : et au reste, parce qu’ils chargeoyent et remplissoyent le canon jusques au bout, n’eust esté qu’au lieu de poudre fine, nous leur baillions moitié de charbon broyé, il est certain qu’en danger de se tuer, tout fust crevé entre leurs mains. A quoy j’adjouste qu’encores que du commencement, qu’ils oyoyent les sons de nostre artillerie, et les coups d’harquebuses que nous tirions, ils s’en estonnassent aucunement : mesmes voyans souvent, qu’aucuns de nous, en leur presence, abbatoyent un oyseau de dessus un arbre, ou une beste sauvage au milieu des champs : par ce principalement qu’ils ne voyoyent pas sortir ny en aller la balle, cela les esbahist bien fort, tant y a neantmoins, qu’ayans cogneu l’artifice, et disans (comme il est vray) qu’avec leurs arcs ils auront plus tost delasché cinq ou six flesches qu’on aura chargé et tiré un coup d’harquebuze, ils commençoyent de s’asseurer à l’encontre. Que si on dit là-dessus : Voire, mais l’harquebuze fait bien plus grand faucee : je respon à ceste objection, que quelques colets de buffles, voire cotte de maille ou autres armes qu’on puisse avoir (sinon qu’elles fussent à l’espreuve) que nos sauvages, forts et robustes qu’ils sont, tirent si roidement, qu’aussi bien transperçeront-ils le corps d’un homme d’un coup de flesche, qu’un autre fera d’une harquebuzade. Mais parce que il eust esté plus à propos de toucher ce poinct, quand cy apres je parleray de leurs combats, à fin de ne confondre les matieres plus avant, je vay mettre nos Toüoupinambaoults en campagne pour marcher contre leurs ennemis.

Estans doncques, par le moyen que vous avez entendu, assemblez en nombre quelque fois de huict ou dix mille hommes ; et mesmes que beaucoup de femmes, non pas pour combatre, ains seulement pour porter les licts de cotton, farines et autres vivres, se trouvent avec les hommes, apres que les vieillards, qui par le passé ont le plus tué et mangé d’ennemis, ont esté creez chefs et conducteurs par les autres, tous sous leurs conduites, se mettent ainsi en chemin. Et combien qu’en marchant ils ne tiennent ny rang ny ordre, si est-ce toutesfois que s’ils vont par terre outre que les plus vaillans font tousjours la pointe, et qu’ils marchent tous serrez, encor est-ce une chose presques incroyable, de voir une telle multitude laquelle sans mareschal de camp, ny autre qui pour le general ordonne des logis, se scait si bien accommoder, que sans confusion, au premier signal vous les verriez tousjours prests à marcher.

Au surplus, tant au desloger de leur pays, qu’au departir de chacun lieu où ils s’arrestent et sejournent : à fin d’advertir et tenir les autres en cervelle, il y en a tousjours quelques-uns, qui avec des cornets, qu’ils nomment Inubia, de la grosseur et longueur d’une demie pique, mais par le bout d’embas large d’environ demi pied comme un haubois, sonnent au milieu des troupes. Mesmes aucuns ont des fifres et fleutes faites des os des bras et des cuisses de ceux qui auparavant ont esté par eux tuez et mangez, desquelles semblablement (pour s’inciter tant plus d’en faire autant à ceux contre lesquels ils s’acheminent) ils ne cessent de flageoler par les chemins. Que s’ils se mettent par eau (ce qu’ils font souvent) costoyans tousjours la terre, et ne se jettans gueres avant en mer, ils se rengent dans leurs barques qu’ils appellent Ygat, lesquelles faites chascune d’une seule escorce d’arbre, qu’ils pellent expressément du haut en bas pour cest effect, sont neantmoins si grandes, que quarante ou cinquante personnes peuvent tenir dans une d’icelles. Ainsi vogans tout debout à leur mode, avec un aviron plat par les deux bouts, lequel ils tiennent par le milieu, ces barques (plates qu’elles sont) n’enfonçans pas dans l’eau plus avant que feroit un ais, sont fort aisées à conduire et à manier. Vray est qu’elles ne sçauroyent endurer la mer un peu haute et esmeuë, moins la tormente : mais quand en temps de calme, nos sauvages vont en guerre, vous en verrez quelquesfois plus de soixante toutes d’une flotte, lesquelles se suyvans pres à pres vont si viste qu’on les a incontinent perdues de veuë. Voilà donc les armees terrestres et navales de nos Toüpinambaoults aux champs et en mer.

Or allans ainsi ordinairement vingt-cinq ou trente lieuës loing chercher leurs ennemis, quand ils approchent de leur pays, voici les premieres ruses et stratagemes de guerre dont ils usent pour les attraper. Les plus habiles et plus vaillans, laissans les autres avec les femmes à une journée ou deux en arriere, eux approchans le plus secrettement qu’ils peuvent pour s’embusquer dans les bois, sont si affectionnez à surprendre leurs ennemis qu’ils demeureront ainsi tapis, telle fois sera plus de vingt-quatre heures. Tellement que si les autres sont prins au despourveu, tout ce qui sera empoigné, soit hommes, femmes ou enfans, non seulement sera emmené, mais aussi quand ils seront de retour en leur pays tous seront assommez, puis mis par pieces sur le Boucan, et finalement mangez. Et leur sont telles surprises tant plus aisées à faire, qu’outre que les villages (car de villes ils n’en ont point) ne ferment pas, encores n’ont-ils autre porte en leurs maisons (longues cependant pour la pluspart de quatre vingts à cent pas et percées en plusieurs endroits) sinon qu’ils mettent quelques branches de palmier, ou de ceste grande herbe nommée Pinda, au devant de leurs huis. Bien est vray, qu’alentour de quelques villages frontiers des ennemis, les mieux aguerris plantent des paux de palmier de cinq ou six pieds de haut : et encores sur les advenues des chemins en tournoyant, ils fichent des chevilles pointues à fleur de terre : tellement que si les assaillans pensent entrer de nuict (comme c’est leur coustume), ceux de dedans qui savent les destroits par où ils peuvent aller sans s’offenser, sortans dessus, les rembarrent de telle façon, que, soit qu’ils veulent fuir ou combattre, parce qu’ils se piquent bien fort les pieds, il en demeure tousjours quelques uns sur la place, desquels les autres font des carbonnades.

Que si au reste les ennemis sont advertis les uns des autres, les deux armées venans à se rencontrer, on ne pourroit croire combien le combat est cruel et terrible : dequoy ayant moy-mesme esté spectateur, je puis parler à la verité. Car comme un autre François et moy, en danger si nous eussions esté prins ou tuez sur le champ, d’estre mangez des Margajas, fusmes une fois, par curiosité, accompagner nos sauvages lors en nombre d’environ quatre mille hommes, en une escarmouche qui se fit sur le rivage de la mer, nous vismes ces barbares combatre de telle furie, que gens forcenez et hors du sens ne sçauroyent pis faire.

Premierement quand nos Toüoupinambaoults d’environ demi quart de lieue, eurent apperceu leurs ennemis, ils se prindrent à hurler de telle façon, que non seulement ceux qui vont à la chasse aux loups par-deçà, en comparaison, ne menent point tant de bruict, mais aussi pour certain, l’air fendant de leurs cris et de leurs voix, quand il eust tonné du ciel, nous ne l’eussions pas entendu. Et au surplus, à mesure qu’ils approchoyent, redoublans leurs cris, sonnans de leurs cornets, et en estendans les bras se menaçans et monstrans les uns aux autres les os des prisonniers qui avoyent esté mangez, voire les dents enfilées, dont aucuns avoyent plus de deux brasses pendues à leur col, c’estoit une horreur de voir leurs contenances. Mais au joindre ce fut bien encor le pis : car si tost qu’ils furent à deux ou trois cens pas près l’un de l’autre, se saluans à grands coups de flesches, dés le commencement de ceste escarmouche, vous en eussiez veu une infinité voler en l’air aussi drues que mousches. Que si quelques-uns en estoyent attaints, comme furent plusieurs, apres qu’avec un merveilleux courage il les avoyent arrachées de leurs corps, les rompans, comme chiens enragez mordans les pieces à belles dents, ils ne laissoyent pas pour cela de retourner tous navrez au combat. Sur quoy faut noter que ces Ameriquains sont si acharnez en leurs guerres que tant qu’ils peuvent remuer bras et jambes, sans reculer ni tourner le dos, ils combattent incessamment. Finalement quand ils furent meslez, ce fut avec leurs espées et massues de bois, à grands coups et à deux mains, à se charger de telle façon que qui rencontroit sur la teste de son ennemi, il ne l’envoyoit pas seulement par terre, mais l’assommoit, comme font les bouchers les bœufs par-deçà.

Je ne touche point s’ils estoyent bien ou mal montez, car presupposant par ce que j’ay dit ci-dessus que chacun se ressouviendra qu’ils n’ont chevaux ni autres montures en leurs pays, tous estoyent et vont tousjours à beau pied sans lance. Partant combien que pour mon esgard, pendant que j’ay esté par-delà, j’aye souvent desiré que nos sauvages vissent des chevaux, encor lors plus qu’auparavant souhaitoy-je d’en avoir un bon entre les jambes. Et de faict, je croy que s’ils voyoyent un de nos gendarmes bien monté et armé avec la pistole au poing, faisant bondir et passader son cheval, qu’en voyant sortir le feu d’un costé, et la furie de l’homme et du cheval de l’autre, ils penseroyent de prime face que ce fust Aygnan, c’est à dire le diable en leur langage. Toutesfois à ce propos quelqu’un a escrit une chose notable : c’est que combien qu’Attabalipa, ce grand Roy du Peru, qui de nostre temps fut subjugué par François Pizarre, n’eust jamais veu de chevaux auparavant, tant y a quoy que le capitaine Espagnol qui premier l’alla trouver, fist par gentillesse et pour donner esbahissement aux Indiens, tousjours voltiger le sien jusques à ce qu’il fust près la personne d’Attabalipa : il fut si asseuré que encor qu’il sautast un peu d’escume du cheval sur son visage, il ne monstra aucun signe de changement : mais fit commandement de tuer ceux qui s’en estoyent fuis devant le cheval : chose (dit l’historien) qui fit estonner les siens et esmerveiller les nostres. Ainsi pour reprendre mon propos, si vous demandez maintenant, Et toy et ton compagnon que faisiez-vous durant ceste escarmouche ? Ne combatiez-vous pas avec les sauvages ? je respon, pour n’en rien desguiser, qu’en nous contentans d’avoir fait ceste premiere folie de nous estre ainsi hazardez avec ces barbares, que nous tenans à l’arriere-garde nous avions seulement le passe-temps à juger des coups. Surquoy cependant je diray, qu’encores que j’aye souvent veu de la gendarmerie, tant de pied que de cheval, en ces pays par-deçà, que neantmoins je n’ay jamais eu tant de contentement en mon esprit, de voir les compagnies de gens de pied avec leurs morions dorez et armes luisantes, que j’eu lors de plaisir à voir combatre ces sauvages. Car outre le passe-temps qu’il y avoit de les voir sauter, siffler, et si dextrement et diligeamment manier en rond et en passade, encor faisoit-il merveilleusement bon voir non seulement tant de flesches, avec leurs grands empennons de plumes rouges, bleuës, vertes, incarnates et d’autres couleurs, voler en l’air parmi les rayons du soleil qui les faisoit estinceler : mais aussi tant de robbes, bonnets, bracelets et autres bagages faits aussi de ces plumes naturelles et naifves, dont les sauvages estoyent vestus.

Or apres que ceste escarmouche eut duré environ trois heures, et que d’une part et d’autre il y en eut beaucoup de blessez et de demeurez sur la place, nos Toüoupinambaoults, ayans finalement eu la victoire, prindrent plus de trente hommes et femmes Margajas prisonniers, lesquels ils emmenerent en leur pays. Partant encor que nous deux François n’eussions fait autre chose sinon (comme j’ay dit) qu’en tenans nos espées nues en la main, et tirans quelques coups de pistolles en l’air pour donner courage à nos gens : si est-ce toutesfois que ne leur pouvans faire plus grand plaisir que d’aller à la guerre avec eux, qu’ils ne laissoyent pas de tellement nous estimer pour cela, que du depuis les vieillards des villages où nous frequentions nous en ont tousjours mieux aimé.

Les prisonniers doncques mis au milieu et pres de ceux qui les avoyent prins, voire aucuns hommes des plus forts et robustes, pour s’en mieux asseurer, liez et garrotez, nous nous en retournasmes contre nostre riviere de Genevre, aux environs de laquelle habitoyent nos sauvages. Mais encor, parce que nous en estions à douze ou quinze lieuës loin, ne demandez pas si en passant par les villages de nos alliez, venans au devant de nous, dansans, sautans et claquans des mains ils nous caressoyent et applaudissoyent. Pour conclusion quand nous fusmes arrivez à l’endroit de nostre isle, mon compagnon et moy nous fismes passer dans une barque en nostre fort, et les sauvages s’en allerent en terre ferme chacun en son village.

Cependant quelques jours apres qu’aucuns de nos Toüoupinambaoults, qui avoyent de ces prisonniers en leurs maisons nous vindrent voir en nostre fort, priez et solicitez qu’ils furent par les truchemens que nous avions d’en vendre à Villegagnon, il y en eut une partie qui fut par nous recousse d’entre leurs mains. Toutesfois, ainsi que je cogneu en achetant une femme et un sien petit garçon qui n’avoit pas deux ans, lesquels me cousterent pour environ trois francs de marchandises, c’estoit assez maugré eux : car, disoit celuy qui les me vendit, je ne sçay d’oresenavant que s’en sera : car depuis que Paycolas (entendant Villegagnon) est venu par-deçà, nous ne mangeons pas la moitié de nos ennemis. Je pensois bien garder le petit garçon pour moy, mais outre que Villegagnon, en me faisant rendre ma marchandise, voulut tout avoir pour luy, encor y avoit-il que quand je disois à la mere, que lors que je repasserois la mer je l’amenerois par-deçà : elle respondoit (tant ceste nation a la vengeance enracinée dans son coeur) qu’à cause de l’esperance qu’elle avoit qu’estant devenu grand il pourroit eschapper, et se retirer avec les Margajas pour les venger, qu’elle eust mieux aimé qu’il eust esté mangé des Toüoupinambaoults, que de l’eslongner si loin d’elle. Neantmoins (comme j’ay dit ailleurs) environ quatre mois apres que nous fusmes arrivez en ce pays-là, d’entre quarante ou cinquante esclaves qui travailloyent en nostre fort (que nous avions aussi achetez des sauvages nos alliez) nous choisismes dix jeunes garçons, lesquels (dans les navires qui revindrent) nous envoyasmes en France au Roy Henry second lors regnant.

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CHAPITRE XV


Comment les Ameriquains traittent leurs prisonniers prins en guerre, et les ceremonies qu’ils observent tant à les tuer qu’à les manger.


Il reste maintenant de sçavoir comme les prisonniers prins en guerre sont traittez au pays de leurs ennemis. Incontinent doncques qu’ils y sont arrivez, ils sont non seulement nourris des meilleures viandes qu’on peut trouver, mais aussi on baille des femmes aux hommes (et non des maris aux femmes), mesmes celuy qui aura un prisonnier ne faisant point difficulté de luy bailler sa fille ou sa seur en mariage, celle qu’il retiendra, en le bien traittant, luy administrera toutes ses necessitez. Et au surplus, combien que sans aucun terme prefix, ains selon qu’ils cognoistront les hommes bons chasseurs, ou bons pescheurs, et les femmes propres à faire les jardins, ou à aller querir des huitres, ils les gardent plus ou moins de temps, tant y a neantmoins qu’apres les avoir engraissez, comme pourceaux en l’auge, ils sont finalement assommez et mangez avec les ceremonies suyvantes.

Premierement apres que tous les villages d’alentour de celuy où sera le prisonnier auront esté advertis du jour de l’execution, hommes, femmes et enfans y estans arrivez de toutes parts, ce sera à danser, boir et caoüiner toute la matinée. Mesme celuy qui n’ignore pas que telle assemblée se faisant à son occasion, il doit estre dans peu d’heure assommé, emplumassé qu’il sera, tant s’en faut qu’il en soit contristé, qu’au contraire, sautant et buvant il sera des plus joyeux. Or cependant apres qu’avec les autres il aura ainsi riblé et chanté six ou sept heures durant : deux ou trois des plus estimez de la troupe l’empoignans, et par le milieu du corps le lians avec des cordes de cotton, ou autres faites de l’escorce d’un arbre qu’ils appellent Vuire, laquelle est semblable à celle du til de par deçà, sans qu’il face aucune resistance, combien qu’on luy laisse les deux bras à delivre, il sera ainsi quelque peu de temps pourmené en trophée parmi le village. Mais pensez-vous que encores pour cela (ainsi que feroyent les criminels pardeçà) il en baisse la teste ? rien moins : car au contraire, avec une audace et asseurance incroyable, se vantant de ses prouesses passées, il dira à ceux qui le tiennent lié : J’ay moy-mesme, vaillant que je suis, premierement ainsi lié et garrotté vos parens : puis s’exaltant tousjours de plus en plus, avec la contenance de mesme, se tournant de costé et d’autre, il dira à l’un, J’ay mangé de ton pere, à l’autre, J’ay assommé et boucané tes freres : bref, adjoustera-il, J’ay en general tant mangé d’hommes et de femmes, voire des enfans de vous autres Toüoupinambaoults, lesquels j’ay prins en guerre, que ie n’en sçaurois dire le nombre : et au reste, ne doutez pas que pour venger ma mort, les Margajas de la nation dont je suis, n’en mangent encores cy apres autant qu’ils en pourront attrapper.

Finalement apres qu’il aura ainsi esté exposé à la veuë d’un chacun, les deux sauvages qui le tiennent lié, s’esloignans de luy, l’un à dextre et l’autre à senestre d’environ trois brasses, tenans bien neantmoins chacun le bout de sa corde, laquelle est de mesme longueur, tirent lors si fermement que le prisonnier, saisi comme j’ay dit par le milieu du corps, estant arresté tout court, ne peut aller ne venir de costé ni d’autre : là dessus on luy apporte des pierres et des tects de vieux pots cassez, ou de tous les deux ensemble : puis les deux qui tiennent les cordes, de peur d’estre blessez se couvrans chacun d’une de ces rondelles faites de la peau du Tapiroussou, dont j’ay parlé ailleurs, luy disent : Venge-toy avant que mourir : tellement que jettant et ruant fort et ferme contre ceux qui sont là à l’entour de luy assemblez, quelquesfois en nombre de trois ou quatre mille personnes, ne demandez pas s’il y en a de marquez.

Et de fait, un jour que j’estois en un village nommé Sarigoy, je vis un prisonnier qui de ceste façon donna si grand coup de pierre contre la jambe d’une femme que je pensois qu’il luy eust rompue. Or, les pierres, et tout ce qu’en se baissant il a peu ramasser aupres de soy, jusques aux mottes de terre estans faillies, celuy qui doit faire le coup ne s’estant point encor monstré tout ce jour-là, sortant lors d’une maison avec une de ces grandes espées de bois au poing, richement decorée de beaux et excellens plumages, comme aussi luy en a un bonnet et autres paremens sur son corps : en s’approchant du prisonnier luy tient ordinairement tels propos, N’es-tu pas de la nation nommée Margajas, qui nous est ennemie ? et n’as-tu pas toy-mesme tué et mangé de nos parens et amis ? Luy plus asseuré que jamais respond en son langage (car les Margajas et les Toupinenquins s’entendent) : Pa, che tan tan, aiouca atoupavé : c’est à dire, Ouy, je suis tres fort et en ay voirement assommé et mangé plusieurs. Puis pour faire plus de despit à ses ennemis, mettant les mains sur sa teste, avec exclamation il dit : O que je ne m’y suis pas feint : ô combien j’ay esté hardi à assaillir et à prendre de vos gens, desquels j’ay tant et tant de fois mangé : et autres semblables propos qu’il adjouste. Pour ceste cause aussi, luy dira celuy qu’il a là en teste tout prest pour le massacrer : Toy estant maintenant en nostre puissance seras presentement tué par moy, puis boucané et mangé de tous nous autres. Et bien, respond-il encore (aussi resolu d’estre assommé pour sa nation, que Regulus fut constant à endurer la mort pour sa republique Romaine), mes parens me vengeront aussi. Sur quoy pour monstrer qu’encores que ces nations barbares craignent fort la mort naturelle, neantmoins tels prisonniers s’estimans heureux de mourir ainsi publiquement au milieu de leurs ennemis, ne s’en soucient nullement : j’allegueray cest exemple. M’estant un jour inopinément trouvé en un village de la grande isle, nommée Pirani-jou, où il y avoit une femme prisonniere toute preste d’estre tuée de ceste façon : en m’approchant de elle et pour m’accommoder à son langage, luy disant qu’elle se recommandast à Toupan (car Toupan entre eux ne veut pas dire Dieu, ains le tonnerre) et qu’elle le priast ainsi que je luy enseignerois : pour toute response hochant la teste et se moquant de moy’, dit Que me bailleras-tu, et je feray ainsi que tu dis ? A quoy luy repliquant : Pauvre miserable, il ne te faudra tantost plus rien en ce monde, et partant puis que tu crois l’ame immortelle (ce qu’eux tous, comme je diray au chapitre suyvant, confessent aussi), pense que c’est qu’elle deviendra apres ta mort : mais elle, s’en riant derechef, fut assommée et mourust de ceste façon.

Ainsi, pour continuer ce propos apres ces contestations, et le plus souvent parlans encores l’un à l’autre, celuy qui est là tout prest pour faire ce massacre, levant lors sa massue de bois avec les deux mains, donne du rondeau qui est au bout de si grande force sur la teste du pauvre prisonnier, que tout ainsi que les bouchers assomment les bœufs par-deçà, j’en ay veu qui du premier coup tomboyent tout roide mort, sans remuer puis apres ne bras ne jambe. Vray est qu’estans estendus par terre à cause des nerfs et du sang qui se retire, on les voit un peu formiller et trembler : mais quoy qu’il en soit, ceux qui font l’execution frappent ordinairement si droit sur le test de la teste, voire sçavent si bien choisir derriere l’oreille, que (sans qu’il en sorte gueres de sang) pour leur oster la vie ils n’y retournent pas deux fois. Aussi est-ce la façon de parler de ce pays-là, laquelle nos François avoyent jà en la bouche, qu’au lieu que les soldats et autres qui querellent par-deçà disent maintenant l’un à l’autre : Je te creveray, de dire à celuy auquel on en veut, Je te casseray la teste.

Or si tost que le prisonnier aura esté ainsi assommé, s’il avoit une femme (comme j’ay dit qu’on en donne à quelques-uns), elle se mettant aupres du corps fera quelque petit dueil : je di nommément petit dueil, car suyvant vrayement ce qu’on dit que fait le crocodile : assavoir que ayant tué un homme il pleure aupres avant que de le manger, aussi apres que ceste femme aura fait ses tels quels regrets et jetté quelques feintes larmes sur son mari mort, si elle peut ce sera la premiere qui en mangera. Cela fait les autres femmes, et principalement les vieilles (lesquelles plus convoiteuses de manger de la chair humaine que les jeunes solicitent incessamment tous ceux qui ont des prisonniers de les faire vistement ainsi depescher) se presentans avec de l’eau chaude qu’elles ont toute preste, frottent et eschaudent de telle façon le corps mort qu’en ayant levé la premiere peau, elles le font aussi blanc que les cuisiniers par-deçà sçauroient faire un cochon de laict prest à rostir.

Apres cela, celuy duquel il estoit prisonnier avec d’autres, tels, et autant qu’il luy plaira, prenans ce povre corps le fendront et mettront si soudainement en pieces, qu’il n’y a boucher en ce pays ici qui puisse plustost desmembrer un mouton. Mais outre cela (ô cruauté plus que prodigieuse) tout ainsi que les veneurs par-deçà apres qu’ils ont pris un cerf en baillent la curée aux chiens courans, aussi ces barbares à fin de tant plus inciter et acharner leurs enfans, les prenans l’un apres l’autre ils leur frottent le corps, bras, cuisses et jambes du sang de leurs ennemis. Au reste depuis que les Chrestiens ont frequenté ce payslà, les sauvages decouppent et taillent tant le corps de leurs prisonniers, que des animaux et autres viandes, avec les cousteaux et ferremens qu’on leur baille. Mais auparavant, comme j’ay entendu des vieillards, ils n’avoyent autre moyen de ce faire, sinon qu’avec des pierres trenchantes qu’ils accommodoyent à cest usage.

Or toutes les pieces du corps, et mesmes les trippes apres estre bien nettoyées sont incontinent mises sur les Boucans, aupres desquels, pendant que le tout cuict ainsi à leur mode, les vieilles femmes (lesquelles, comme j’ay dit, appetent merveilleusement de manger de la chair humaine) estans toutes assemblées pour recueillir la graisse qui degoutte le long des bastons de ces grandes et hautes grilles de bois, exhortans les hommes de faire en sorte qu’elles ayent tousjours de telle viande : et en leschans leurs doigts disent, Yguatou, c’est à dire, il est bon.

Voilà donc ainsi que j’ay veu, comme les sauvages Ameriquains font cuire la chair de leurs prisonniers prins en guerre : assavoir Boucaner, qui est une façon de rostir à nous incognue.

Parquoy, d’autant que bien au long ci-dessus au chapitre dixiesme des Animaux, en parlant du Tapiroussou, j’ay mesme declaré la façon du boucan, à fin d’obvier aux redites, je prie les lecteurs que, pour se le mieux representer, ils y ayent recours. Cependant je refuteray ici l’erreur de ceux qui, comme on peut voir par leurs Cartes universelles, nous ont non seulement representé et peint les sauvages de la terre du Bresil, qui sont ceux dont je parle à present, rostissans la chair des hommes embrochée comme nous faisons les membres des moutons et autres viandes : mais aussi ont feint qu’avec de grands couperets de fer ils les coupoyent sur des bancs, et en pendoyent et mettoyent les pieces en monstre, comme font les bouchers la chair de bœuf par-deçà. Tellement que ces choses n’estans non plus vrayes que le conte de Rabelais touchant Panurge, qui eschappa de la broche tout lardé et à demi cuit, il est aisé à juger que ceux qui font telles Cartes sont ignorans, lesquels n’ont jamais eu cognoissance des choses qu’ils mettent en avant. Pour confirmation de quoy j’adjousteray, qu’outre la façon que j’ay dit que les Bresiliens ont de cuire la chair de leurs prisonniers, encores que j’estois en leur pays ignoroyent-ils tellement nostre façon de rostir, que comme un jour quelques miens compagnons et moy en un village faisions tourner une poule d’Inde, avec d’autres volailles, dans une broche de bois, eux se rians et moquans de nous ne voulurent jamais croire, les voyans ainsi incessamment remuer qu’elles peussent cuire, jusques à ce que l’experience leur monstra du contraire.

Reprenant donc mon propos, quand la chair d’un prisonnier, ou de plusieurs (car ils en tuent quelquesfois deux ou trois en un jour) est ainsi cuicte, tous ceux qui ont assisté à voir faire le massacre, estans derechef resjouis à l’entour des boucans, sur lesquels avec oeillades et regards furibonds, ils contemplent les pieces et membres de leurs ennemis : quelque grand qu’en soit le nombre chacun, s’il est possible, avant que sortir de là en aura son morceau. Non pas cependant, ainsi qu’on pourroit estimer, qu’ils facent cela ayans esgard à la nourriture : car combien que tous confessent ceste chair humaine estre merveilleusement bonne et delicate, tant y a neantmoins, que plus par vengeance, que pour le goust (horsmis ce que j’ay dit particulierement des vieilles femmes qui en sont si friandes), leur principale intention est, qu’en poursuyvant et rongeant ainsi les morts jusques aux os, ils donnent par ce moyen crainte et espouvantement aux vivans. Et de fait, pour assouvir leurs courages felons, tout ce qui se peut trouver és corps de tels prisonniers, depuis les extremitez des orteils, jusques au nez, oreilles et sommet de la teste, est entierement mangé par eux : j’excepte toutesfois la cervelle à laquelle ils ne touchent point. Et au surplus, nos Toüoupinambaoults reservans les tects par monceaux en leurs villages, comme on voit par deçà les testes de morts és cemetieres, la premiere chose qu’ils font quand les François les vont voir et visiter, c’est qu’en recitant leur vaillance, et par trophée leur monstrant ces tects ainsi descharnez, ils disent qu’ils feront de mesme à tous leurs ennemis. Semblablement ils serrent fort soigneusement, tant les plus gros os des cuisses et des bras, pour (comme j’ay dit au chapitre precedent) faire des fifres et des fleutes, que les dents, lesquelles ils arrachent et enfilent en façon de patenostres, et les portent ainsi tourtillées à l’entour de leurs cols. L’Histoire des Indes parlant de ceux de l’Isle de Zamba, dit, qu’eux attachans aux portes de leurs maisons les testes de ceux qu’ils ont tuez et sacrifiez, pour plus grandes bravades en portent aussi les dents pendues au col.

Quant à celuy ou ceux qui ont commis ces meurtres, reputans cela à grand gloire et honneur, dés le mesme jour qu’ils auront faict le coup, se retirans à part, ils se feront non seulement inciser jusques au sang, la poictrine, les bras, les cuisses, le gras des jambes, et autres parties du corps : mais aussi, à fin que cela paroisse toute leur vie, ils frottent ces taillades de certaines mixtions et pouldre noire, qui ne se peut jamais effacer : tellement que tant plus qu’ils sont ainsi deschiquetez, tant plus cognoist-on qu’ils ont beaucoup tué de prisonniers, et par consequent sont estimez plus vaillans par les autres. Ce que, pour vous mieux faire entendre, je vous ay icy derechef representé par la figure du sauvage deschiqueté : aupres duquel il y en a un autre qui tire de l’arc.

Pour la fin de ceste tant estrange tragedie, s’il advient que les femmes qu’on avoit baillées aux prisonniers demeurent grosses d’eux, les sauvages, qui ont tué les peres, allegans que tels enfans sont provenus de la semence de leurs ennemis (chose horrible à ouir, et encor plus à voir), mangeront les uns incontinent apres qu’ils seront naiz : ou selon que bon leur semblera, avant que d’en venir là, ils les laisseront devenir un peu grandets. Et ne se delectent pas seulement ces barbares, plus qu’en toutes autres choses, d’exterminer ainsi, tant qu’il leur est possible, la race de ceux contre lesquels ils ont guerre (car les Margajas font le mesme traitement aux Toüoupinambaoults quand ils les tiennent), mais aussi ils prennent un singulier plaisir de voir que les estrangers, qui leur sont alliez, facent le semblable. Tellement que quand ils nous presentoyent de ceste chair humaine de leurs prisonniers pour manger, si nous en faisions refus (comme moy et beaucoup d’autres des nostres ne nous estans point, Dieu merci, oubliez jusques-là, avons tousjours fait), il leur sembloit par cela que nous ne leur fussions pas assez loyaux. Sur quoy, à mon grand regret, je suis contraint de reciter icy, que quelques Truchemens de Normandie, qui avoyent demeuré huict ou neuf ans en ce pays-là, pour s’accommoder à eux, menans une vie d’atheistes, ne se polluoyent pas seulement en toutes sortes de paillardises et vilenies parmi les femmes et les filles, dont un entre autres de mon temps avoit un garçon aagé d’environ trois ans, mais aussi, surpassans les sauvages en inhumanité, j’en ay ouy qui se vantoyent d’avoir tué et mangé des prisonniers.

Ainsi, continuant à descrire la cruauté de nos Toüoupinambaoults envers leurs ennemis : advint pendant que nous estions par delà, que eux s’estans advisez qu’il y avoit un village en la grande Isle, dont j’ay parlé cy devant, lequel estoit habité de certains Margajas leurs ennemis, qui neantmoins s’estoyent rendus à eux, dés que leur guerre commença : assavoir il y avoit dés lors environ vingt ans : combien di-je que depuis ce temps-là ils les eussent tousjours laissez vivre en paix parmi eux : tant y a neantmoins qu’un jour en beuvant et caouinant, s’accourageans l’un l’autre, et allegans, comme j’ay tantost dit, que c’estoyent gens issus de leurs ennemis mortels, ils delibererent de tout saccager. Et de fait, s’estans mis une nuict à la pratique de leur resolution, prenans ces pauvres gens au despourveu, ils en firent un tel carnage et une telle boucherie, que c’estoit une pitié la nompareille de les ouir crier. Plusieurs de nos François en estans advertis, environ minuict, partirent bien armez et s’en allerent dans une barque en grande diligence contre ce village, qui n’estoit qu’à quatre ou cinq lieuës de nostre fort. Mais avant qu’ils y fussent arrivez, nos sauvages, enragez et acharnez apres la proye, ayans mis le feu aux maisons pour faire sortir les personnes, en avoyent jà tant tuez que c’estoit presque fait. Mesmes j’ouy affermer à quelques-uns des nostres, estans de retour, que non seulement ils avoyent veus en pieces et en carbonnades plusieurs hommes et femmes sur les Boucans, mais qu’aussi les petits enfans à la mammelle y furent rostis tous entiers. Il y en eut neantmoins quelque petit nombre des grans, qui s’estans jettez en mer, et en faveur des tenebres de la nuict sauvez à nage, se vindrent rendre à nous en nostre Isle : dequoy cependant nos sauvages, quelques jours apres estans advertis, grondans entre leurs dents de ce que nous les retenions, n’en estoyent pas contens. Toutesfois apres qu’ils furent appaisez par quelque marchandise qu’on leur donna, moitié de force et moitié de gré, ils les laisserent esclaves à Villegagnon.

Une autresfois que quatre ou cinq François et moy estions en un village de la mesme grande Isle, nommée Piravi-jou où il y avoit un prisonnier beau et puissant jeune homme enferré de quelques fers que nos sauvages avoyent recouvré des Chrestiens, luy s’accostant de nous, nous dit en langage Portugalois (car deux de nostre compagnie parlans bon Espagnol l’entendirent bien) qu’il avoit esté en Portugal, qu’il estoit christiané : avoit esté baptizé, et se nommoit Antoni. Partant quoy qu’il fust Margaja de nation, ayant toutesfois par ceste frequentation en un autre pays aucunement despouillé son barbarisme, il nous fit entendre qu’il eust bien voulu estre delivré d’entre les mains de ses ennemis. Parquoy outre nostre devoir, d’en retirer autant que nous pouvions, ayans encor par ces mots de christiané et d’Antoni esté plus esmeus de compassion en son endroit l’un de ceux de nostre compagnie qui entendoit Espagnol, serrurier de son estat, luy dit que dés le lendemain il luy apporteroit une lime pour limer ses fers : et partant qu’incontinent qu’il seroit à delivre, n’estant point autrement tenu de court, pendant que nous amuserions les autres de paroles, il s’allast cacher sur le rivage de la mer, dans certains boscages que nous luy monstrasmes : esquels en nous en retournans nous ne faudrions point de l’aller querir dans nostre barque : mesmes luy dismes, que si nous le pouvions tenir en nostre fort, nous accorderions bien avec ceux desquels il estoit prisonnier. Le pauvre homme bien joyeux du moyen que nous luy presentions, en nous remerciant promit de faire tout ainsi que nous luy avions conseillé. Mais la canaille de sauvages, quoy qu’elle n’eust point entendu ce colloque, se doutans bien neantmoins que nous le leur voulions enlever d’entre les mains, dés que nous fusmes sortis de leur village, ayans en diligence seulement appelé leurs plus proches voisins, pour estre spectateurs de la mort de leur prisonnier, il fut incontinent par eux assommé. Tellement que dés le lendemain, qu’avec la lime, feignans d’aller querir des farines et autres vivres, nous fusmes retournez en ce village, comme nous demandions aux sauvages le lieu où estoit le prisonnier que nous avions veu le jour precedent, il y en eut qui nous menerent en une maison, où nous vismes les pieces du corps du pauvre Antoni sur le boucan : mesmes parce qu’ils cognurent bien qu’ils nous avoyent trompez, en nous monstrant la teste, ils en firent une grande risée.

Semblablement nos sauvages ayans un jour surpris deux Portugallois, dans une petite maisonnette de terre, où ils estoyent dans les bois, pres de leur fort appelé Morpion : quoy qu’ils se defendissent vaillamment depuis le matin jusques au soir, mesmes qu’apres que leur munition d’harquebuses et traits d’arbalestes furent faillis, ils sortissent avec chacun une espée à deux mains, dequoy ils firent un tel eschec sur les assaillans, que beaucoup furent tuez et d’autres blessez : tant y a neantmoins que les sauvages s’opiniastrans de plus en plus, avec resolution de se faire plustost tous hacher en pieces que de se retirer sans veincre, ils prindrent enfin, et emmenerent prisonniers les deux Portugais : de la despouille desquels un sauvage me vendit quelques habits de buffles : comme aussi un de nos Truchemens en eut un plat d’argent qu’ils avoyent pillé, avec d’autres choses, dans la maison qui fut forcée, lequel, eux en ignorant la valeur, ne luy cousta que deux cousteaux. Ainsi estans de retour en leurs villages, apres que par ignominie ils eurent arraché la barbe à ces deux Portugais, ils les firent non seulement cruellement mourir, mais aussi parce que les pauvres gens ainsi affligez, sentans la douleur s’en plaignoyent, les sauvages se moquans d’eux leur disoyent, Et comment ? sera-il ainsi, que vous vous soyez si bravement defendus, et que maintenant qu’il falloit mourir avec honneur, vous monstriez que vous n’avez pas tant de courage que des femmes ? et de ceste façon furent tuez et mangez à leur mode.

Je pourrois encore amener quelques autres semblables exemples, touchant la cruauté des sauvages envers leurs ennemis, n’estoit qu’il me semble que ce que j’en ay dit est assez pour faire avoir horreur, et dresser à chacun les cheveux en la teste. Neantmoins à fin que ceux qui liront ces choses tant horribles, exercées journellement entre ces nations barbares de la terre du Bresil, pensent aussi un peu de pres à ce qui se fait par deçà parmi nous : je diray en premier lieu sur ceste matiere, que si on considere à bon escient ce que font nos gros usuriers (sucçans le sang et la moëlle, et par consequent mangeans tous en vie, tant de vefves, orphelins et autres pauvres personnes auxquels il vaudroit mieux couper la gorge tout d’un coup, que de les faire ainsi languir) qu’on dira qu’ils sont encores plus cruels que les sauvages dont je parle. Voila aussi pourquoy le Prophete dit, que telles gens escorchent la peau, mangent la chair, rompent et brisent les os du peuple de Dieu, comme s’ils les faisoyent bouillir dans une chaudiere. Davantage, si on veut venir à l’action brutale de mascher et manger reellement (comme on parle) la chair humaine, ne s’en est-il point trouvé en ces regions de par deçà, voire mesmes entre ceux qui portent le titre de Chrestiens, tant en Italie qu’ailleurs, lesquels ne s’estans pas contentez d’avoir fait cruellement mourir leurs ennemis, n’ont peu rassasier leur courage, sinon en mangeans de leur foye et de leur coeur ? Je m’en rapporte aux histoires. Et sans aller plus loin, en la France quoy ? (Je suis François et me fasche de le dire) durant la sanglante tragedie qui commença à Paris le 24. d’Aoust 1572. Dont je n’accuse point ceux qui n’en sont pas cause : entre autres actes horribles à raconter, qui se perpetrerent lors par tout le Royaume, la graisse des corps humains (qui d’une façon plus barbare et cruelle que celle des sauvages, furent massacrez dans Lyon, apres estre retirez de la riviere de Saone) ne fut-elle pas publiquement vendue au plus offrant et dernier encherisseur ? Les foyes, cœurs, et autres parties des corps de quelques-uns ne furent-ils pas mangez par les furieux meurtriers, dont les enfers ont horreur ? Semblablement apres qu’un nommé Cœur de Roy, faisant profession de la Religion reformée dans la ville d’Auxerre, fut miserablement massacré, ceux qui commirent ce meurtre, ne decouperent-ils pas son coeur en pieces, l’exposerent en vente à ses haineux, et finalement le ayant fait griller sur les charbons, assouvissans leur rage comme chiens mastins, en mangerent ? Il y a encores des milliers de personnes en vie, qui tesmoigneront de ces choses non jamais auparavant ouyes entre peuples quels qu’ils soyent, et les livres qui dés long temps en sont jà imprimez, en feront foy à la posterité. Tellement que non sans cause, quelqu’un, duquel je proteste ne savoir le nom, apres ceste execrable boucherie du peuple François, recognoissant qu’elle surpassoit toutes celles dont on avoit jamais ouy parler, pour l’exagerer fit ces vers suyvans.


Riez Pharaon,
Achab, et Neron,
Herodes aussi :
Vostre barbarie
Est ensevelie
Par ce faict icy.



Pourquoy qu’on n’haborre plus tant desormais la cruauté des sauvages Anthropophages, c’est à dire, mangeurs d’hommes : car puisqu’il y en a de tels, voire d’autant plus detestables et pires au milieu de nous, qu’eux qui, comme il a esté veu, ne se ruent que sur les nations lesquelles leur sont ennemies, et ceux-ci se sont plongez au sang de leurs parens, voisins et compatriotes, il ne faut pas aller si loin qu’en leur pays, ny qu’en l’Amerique pour voir choses si monstrueuses et prodigieuses.

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CHAPITRE XVI


Ce qu’on peut appeler religion entre les sauvages Ameriquains : des erreurs, où certains abuseurs qu’ils ont entr’eux, nommez Caraibes les detiennent : et de la grande ignorance de Dieu où ils sont plongez.


Combien que ceste sentence de Ciceron, assavoir qu’il n’y a peuple si brutal, ny nation si barbare et sauvage, qui n’ait sentiment qu’il y a quelque Divinité, soit receuë et tenuë d’un chacun pour une maxime indubitable : tant y a neantmoins que quand je considere de pres nos Toüoupinambaoults de l’Amerique, je me trouve aucunement empesché touchant l’application d’icelle en leur endroit. Car en premier lieu, outre qu’ils n’ont nulle cognoissance du seul et vray Dieu, encores en sont-ils là, que, nonobstant la coustume de tous les anciens payens, lesquels ont eu la pluralité des dieux : et ce que font encores les idolatres d’aujourd’huy, mesmes les Indiens du Peru terre continente à la leur environ cinq cens lieuës au deçà (lesquels sacrifient au Soleil et à la Lune) ils ne confessent, ny n’adorent aucuns dieux celestes ny terrestres : et par consequent n’ayans aucun formulaire, ny lieu deputé pour s’assembler, à fin de faire quelque service ordinaire, ils ne prient par forme de religion, ny en public ny en particulier chose quelle qu’elle soit. Semblablement ignorans la creation du monde, ils ne distinguent point les jours par noms, ny n’ont acception de l’un plus que de l’autre : comme aussi ils ne content sepmaines, mois, ni années, ains seulement nombrent et retiennent le temps par les Lunes. Quant à l’escriture, soit saincte ou prophane, non seulement aussi ils ne savent que c’est, mais qui plus est, n’ayans nuls characteres pour signifier quelque chose : quand du commencement que je fus en leur pays pour apprendre leur langage, j’escrivois quelques sentences leur lisant puis apres devant, eux estimans que cela fust une sorcelerie, disoyent l’un à l’autre : N’est-ce pas merveille que cestuy-cy qui n’eust sceu dire hier un mot en nostre langue, en vertu de ce papier qu’il tient, et qui le fait ainsi parler, soit maintenant entendu de nous ? Qui est la mesme opinion que les sauvages de l’Isle Espagnole avoyent des Espagnols qui y furent les premiers : car celuy qui en a escrit l’histoire dit ainsi, Les Indiens cognoissans que les Espagnols sans se voir ny parler l’un à l’autre, ains seulement en envoyant des lettres de lieu en lieu s’entendoyent, de ceste façon, croyoyent ou qu’ils avoyent l’esprit de prophetie, ou que les missives parloyent : De maniere, dit-il, que les sauvages craignans d’estre descouverts et surprins en faute, furent par ce moyen si bien retenus en leur devoir, qu’ils n’osoyent plus mentir ny desrober les Espagnols.

Parquoy, je di que, qui voudroit icy amplifier ceste matiere, il se presente un beau sujet, tant pour louër et exalter l’art d’escriture, que pour monstrer combien les nations qui habitent ces trois parties du monde, Europe, Asie, et Afrique ont de quoy louër Dieu par dessus les sauvages de ceste quatriesme partie dite Amerique : car au lieu qu’eux ne se peuvent rien communiquer sinon verbalement : nous au contraire avons cest advantage, que sans bouger d’un lieu, par le moyen de l’escriture et des lettres que nous envoyons, nous pouvons declarer nos secrets à ceux qu’il nous plaist, et fussent-ils esloignez jusques au bout du monde. Ainsi outre les sciences que nous apprenons par les livres, desquels les sauvages sont semblablement du tout destituez, encore ceste invention d’escrire que nous avons, dont ils sont aussi entierement privez, doit estre mise au rang des dons singuliers, que les hommes de par deçà ont receu de Dieu.

Pour doncques retourner à nos Toüoupinambaoults, quand en devisant avec eux, et que cela venoit à propos, nous leur disions, que nous croiyons en un seul et souverain Dieu, Createur du monde, lequel comme il a fait le ciel et la terre, avec toutes les choses qui y sont contenues, gouverne et dispose aussi du tout comme il luy plaist : eux di-je, nous oyans reciter cest article, en se regardans l’un l’autre, usans de ceste interjection d’esbahissement, Teh ! qui leur est coustumiere, devenoyent tous estonnez. Et parce aussi, comme je diray plus au long, que quand ils entendent le tonnerre, qu’ils nomment Toupan, ils sont grandement effrayez : si nous accommodans à leur rudesse, prenions de là particulierement occasion de leur dire, que c’estoit le Dieu dont nous leur parlions, lequel pour monstrer sa grandeur et puissance, faisoit ainsi trembler ciel et terre : leur resolution et response à cela estoyent, que puisqu’il les espouvantoit de telle façon, qu’il ne valoit donc rien. Voila, choses deplorables, où en sont ces pauvres gens. Comment doncques, dira maintenant quelqu’un, se peut-il faire que, comme bestes brutes, ces Ameriquains vivent sans aucune religion ? Certes, comme j’ay jà dit, peu s’en faut, et ne pense pas qu’il y ait nation sur la terre qui en soit plus eslongnée. Toutesfois à fin qu’en entrant en matiere, je commence de declarer ce que j’ay cognu leur rester encor de lumiere, au milieu des espesses tenebres d’ignorance où ils sont detenus, je di, en premier lieu, que non seulement ils croyent l’immortalité des ames, mais aussi ils tiennent fermement qu’apres la mort des corps, celles de ceux qui ont vertueusement vescu, c’est à dire, selon eux, qui se sont bien vengez, et ont beaucoup mangé de leurs ennemis, s’en vont derriere les hautes montagnes où elles dansent dans de beaux jardins avec celles de leurs grands peres (ce sont les champs Elisiens des Poëtes) et au contraire que celles des effeminez et gens de neant, qui n’ont tenu conte de defendre la patrie, vont avec Aygnan, ainsi nomment-ils le diable en leur langage, avec lequel, disent-ils, elles sont incessamment tormentées. Surquoy faut noter que ces pauvres gens durant leur vie sont aussi tellement affligez de ce malin esprit (lequel autrement ils nomment Kaagerre) que comme j’ay veu plusieurs fois, mesme ainsi qu’ils parloyent à nous, se sentans tormentez, et crians tout soudain comme enragez, ils disoyent, Helas defendez-nous d’Aygnan qui nous bat : voire disoyent qu’ils le voyoyent visiblement, tantost en guise de beste ou d’oyseau, ou d’autre forme estrange. Et parce qu’ils s’esmerveilloyent bien fort de voir que nous n’en estions point assaillis, quand nous leur disions que telle exemption venoit du Dieu duquel nous leur parlions si souvent, lequel, estant sans comparaison beaucoup plus fort qu’Aygnan, gardoit qu’il ne nous pouvoit molester ny mal faire : il est advenu quelques fois, qu’eux se sentans pressez promettoyent d’y croire comme nous : mais suyvant le proverbe qui dit, que le danger passé on se moque du sainct, si tost qu’ils estoyent delivrez, ils ne se souvenoyent plus de leurs promesses. Cependant pour monstrer que ce qu’ils endurent n’est pas jeu d’enfant, comme on dit, je leur ay souvent veu tellement apprehender ceste furie infernale, que quand ils se ressouviennent de ce qu’ils avoyent souffert le passé, frapans des mains sur leurs cuisses, voire de destresse la sueur leur venant au front en se complaignans à moy, ou à un autre de nostre compagnie, ils disoyent, Mair Atou-assap, acequeiey Aygnan Atoupavé : c’est à dire, François mon ami, ou mon parfait allié, je crain le diable ou l’esprit malin, plus que toute autre chose. Que si au contraire celuy des nostres auquel ils s’adressoyent leur disoit, Nacequeiey Aygnan, c’est à dire, je ne le crain point moy : deplorans leur condition, ils respondoyent, Helas que nous serions heureux si nous estions preservez comme vous autres ! Il faudroit croire et vous asseurer, comme nous faisons, en celuy qui est plus fort et plus puissant que luy, repliquions nous : mais, comme j’ai jà dit, combien que quelques fois voyans le mal prochain, ou jà advenu, ils protestassent d’ainsi le faire, tout cela puis apres s’esvanouissoit de leur cerveau.

Or avant que passer plus outre, j’adjousteray sur le propos que j’ay touché de nos Bresiliens Ameriquains, qui croyent l’ame immortelle : que l’historien des Indes Occidentales dit que non seulement les sauvages de la ville de Cuzco, principale au Peru, et ceux des environs confessent semblablement l’immortalité des ames, mais qui plus est (nonobstant la maxime laquelle a esté aussi tousjours communément tenue par les Theologiens : savoir que tous les Philosophes, Payens, et autres Gentils et barbares avoyent ignoré et nié la resurrection de la chair) qu’ils croyent encor la resurrection des corps, et voici l’exemple qu’il en allegue. Les Indiens, dit-il, voyans que les Espagnols en ouvrant les sepulchres, pour avoir l’or et les richesses qui estoyent dedans, jettoyent les ossemens des morts çà et là, les prioyent qu’à fin que cela ne les empeschast de ressusciter ils ne les escartassent pas de ceste façon : car, adjouste-il, parlant des sauvages de ce pays-là, ils croyent la resurrection des corps et l’immortalité de l’ame. Il y a aussi quelque autre auteur prophane, lequel affermant qu’au temps jadis une certaine nation Payenne en estoit passée jusques là de croire cest article, dit en ceste façon : Apres Cesar veinquit Ariovistus et les Germains, esquels estoyent grands hommes outre mesure, et hardis de mesme : car ils assailloyent fort audacieusement, et ne craignoyent point la mort esperans qu’ils ressusciteroyent.

Ce que j’ay bien voulu expressément narrer en cest endroit, à fin que chacun entende, que si les plus qu’endiablez Atheistes, dont la terre est maintenant couverte pardeçà, ont cela de commun avec les Toüoupinambaoults, de se vouloir faire accroire, voire d’une façon encore plus estrange et bestiale qu’eux, qu’il n’y a point de Dieu, que pour le moins en premier lieu, ils leur apprennent qu’il y a des diables pour tourmenter, mesme en ce monde, ceux qui nient Dieu et sa puissance. Que s’ils repliquent là-dessus ce qu’aucuns d’eux ont voulu maintenir, que n’y ayant autres diables que les mauvaises affections des hommes, c’est une folle opinion que ces sauvages ont des choses qui ne sont point : je respon que si on considere ce que j’ay dit, et qui est tres-vray, assavoir que les Ameriquains sont extremement visiblement et actuellement tourmentez des malins esprits, qu’il sera aisé à juger combien mal à propos cela est attribué aux affections humaines : car quelques violentes qu’elles puissent estre, comment affligeroyent-elles les hommes de ceste façon ? Je laisse à parler de l’experience qu’on voit par-deçà de ces choses : comme aussi, n’estoit que je jetteroye les perles devant les pourceaux que je rembarre à present, je pourrois alleguer ce qui est dit en l’Evangile de tant de demoniaques qui ont esté gueris par le Fils de Dieu.

Secondement parce que ces Athées nians tous principes, sont du tout indignes qu’on leur allegue ce que les Escritures sainctes disent si magnifiquement de l’immortalité des ames, je leur presupposeray encores nos povres Bresiliens : lesquels en leur aveuglissement leur enseigneront qu’il y a non seulement en l’homme un esprit qui ne meurt point avec le corps, mais aussi qu’estant separé d’iceluy, il est sujet à felicité ou infelicité perpetuelle.

Et pour le troisiesme, touchant la resurrection de la chair : d’autant aussi que ces chiens se font accroire, quand le corps est mort qu’il n’en relevera jamais, je leur oppose à cela les Indiens du Peru : lesquels au milieu de leur fausse religion, voire n’ayans presques autre cognoissance que le sentiment de nature, en desmentans ces execrables se leveront en jugement contre eux. Mais parce, comme j’ay dit, qu’estans pires que les diables mesmes, lesquels, comme dit sainct Jacques croyent qu’il y a un Dieu et en tremblent, je leur fais encor trop d’honneur de leur bailler ces barbares pour docteurs : sans plus parler pour le present de tels abominables, je les renvoye tout droit en enfer, où ils sentiront les fruicts de leurs monstrueuses erreurs.

Ainsi pour retourner à mon principal suject, qui est de poursuivre ce qu’on peut appeler Religion entre les sauvages de l’Amerique : je di en premier lieu si on examine de pres ce que j’en ay jà touché, assavoir, qu’au lieu qu’ils desireroyent bien de demeurer en repos, ils sont neantmoins contraints quand ils entendent le tonnerre de trembler, sous une puissance à laquelle ils ne peuvent resister : qu’on pourra recueillir de là, que non seulement la sentence de Ciceron que j’ay alléguée du commencement, contenant qu’il n’y a peuple qui n’ait sentiment qu’il y a quelque divinité, est verifié en eux, mais qu’aussi ceste crainte qu’ils ont de celuy qu’ils ne veulent point cognoistre, les rendra du tout inexcusables. Et de faict, quand il est dit par l’Apostre, que nonobstant que Dieu és temps jadis ait laissé tous les Gentils cheminer en leurs voyes, que cependant en bien faisant à tous, et en envoyant la pluye du ciel et les saisons fertiles, il ne s’est jamais laissé sans tesmoignage : cela monstre assez quand les hommes ne cognoissent pas leur createur, que cela procede de leur malice. Comme aussi, pour les conveincre davantage, il est dit ailleurs, que ce qui est invisible en Dieu, se voit par la creation du monde.

Partant quoy que nos Ameriquains ne le confessent de bouche, tant y a neantmoins qu’estans conveincus en euxmesmes qu’il y a quelque divinité, je conclu que comme ils ne seront excusez, aussi ne pourront-ils pretendre ignorance. Mais outre ce que j’ay dit touchant l’immortalité de l’ame qu’ils croyent : le tonnerre dont ils sont espouvantez, et les diables et esprits malins qui les frappent et tourmentent (qui sont trois poincts qu’il faut premierement noter) je monstreray encor en quatrieme lieu, nonobstant les obscures tenebres où ils sont plongez, comme ceste semence de religion (si toutesfois ce qu’ils font merite ce titre) bourgeonne et ne peut estre esteinte en eux.

Pour donc entrer plus avant en matiere, il faut sçavoir qu’ils ont entre eux certains faux Prophetes qu’ils nomment Caraibes, lesquels allans et venans de village en village, comme les porteurs de rogatons en la Papauté, leur font accroire que communiquans avec les esprits ils peuvent non seulement par ce moyen donner force à qui il leur plaist, pour veincre et surmonter les ennemis, quand on va à la guerre, mais aussi que ce sont eux qui font croistre les grosses racines et les fruicts, tels que j’ay dit ailleurs que ceste terre du Bresil les produit. Davantage, ainsi que j’ay entendu des truchemens de Normandie, qui avoyent long temps demeuré en ce pays-là, nos Toüoupinambaoults, ayans ceste coustume que de trois en trois, ou de quatre en quatre ans ils s’assemblent en grande solennité, pour m’y estre trouvé, sans y penser (comme vous entendrez), voici ce que j’en puis dire à la verité. Comme donc un autre François nommé Jaques Rousseau, et moy avec un truchement allions par pays, ayans couché une nuict en un village nommé Cotiva, le lendemain de grand matin, que nous pensions passer outre, nous vismes en premier lieu les sauvages des lieux proches qui y arrivoyent de toutes parts : avec lesquels ceux de ce village sortans de leurs maisons se joignirent et furent incontinent en une grande place assemblez en nombre de cinq ou six cens. Parquoy nous arrestans pour savoir à quelle fin ceste assemblée se faisoit, ainsi que nous nous en revenions, nous les vismes soudain separer en trois bandes : assavoir tous les hommes en une maison à part, les femmes en une autre, et les enfans de mesme. Et parce que je vis dix ou douze de ces messieurs les Caraibes qui s’estoyent rangez avec les hommes, me doutant bien qu’ils feroyent quelque chose d’extraordinaire, je priay instamment mes compagnons que nous demeurissions là pour voir ce mystere, ce qui me fut accordé. Ainsi apres que les Caraibes, avant que de partir d’avec les femmes et enfans, leur eurent estroitement defendu de ne sortir des maisons où ils estoyent, ains que de là ils escoutassent attentivement quand ils les orroyent chanter : nous ayans aussi commandé de nous tenir clos dans le logis où estoyent les femmes, ainsi que nous desjeunions, sans sçavoir encor ce qu’ils vouloyent faire, nous commençasmes d’ouir en la maison où estoyent les hommes (laquelle n’estoit pas à trente pas de celle où nous estions) un bruit fort bas, comme vous diriez le murmure de ceux qui barbotent leurs heures : ce qu’entendans les femmes, lesquelles estoyent en nombre d’environ deux cents, toutes se levans debout, en prestant l’oreille se serrerent en un monceau. Mais apres que les hommes peu à peu eurent eslevé leurs voix, et que fort distinctement nous les entendismes chanter tous ensemble et repeter souvent ceste interjection d’accouragement, He, he, he, he, nous fusmes tous esbahis que les femmes de leur costé leur respondans et avec une voix tremblante, reiterans ceste mesme interjection, He, he, he, he, se prindrent à crier de telle façon, l’espace de plus d’un quart d’heure, que nous les regardans ne sçavions quelle contenance tenir. Et de faict, parce que non seulement elles hurloyent ainsi, mais qu’aussi avec cela sautans en l’air de grande violence faisoyent branler leurs mammelles et escumoyent par la bouche, voire aucunes (comme ceux qui ont le haut mal par-deçà) tomboyent toutes esvanouyes, je ne croy pas autrement que le diable ne leur entrast dans le corps, et qu’elles ne devinssent soudain enragées. De façon que nous oyans semblablement les enfans branler et se tourmenter de mesme au logis où ils estoyent separez, qui estoit tout aupres de nous : combien, di-je, qu’il y eust jà plus de demi an que je frequentois les sauvages, et que je fusse desjà autrement accoustumé parmi eux, tant y a pour n’en rien desguiser, qu’ayant eu lors quelque frayeur, ne sçachant mesme quelle seroit l’issue du jeu, j’eusse bien voulu estre en nostre fort. Toutesfois, apres que ces bruicts et hurlemens confus furent finis, les hommes faisans une petite pose (les femmes et les enfans se taisans lors tous cois) nous les entendismes derechef chantans et faisans resonner leurs voix d’un accord si merveilleux, que m’estant un peu rasseuré, oyant ces doux et plus gracieux sons, il ne faut pas demander si je desirois de les voir de pres. Mais parce que quand je voulois sortir pour en approcher, non seulement les femmes me retiroyent, mais aussi nostre truchement disoit que depuis six ou sept ans, qu’il y avoit qu’il estoit en ce pays-là, il ne s’estoit jamais osé trouver parmi les sauvages en telle feste : de maniere adjoustoit-il, que si j’y allois je ne ferois pas sagement, craignant de me mettre en danger. Je demeuray un peu en suspens, neantmoins parce que l’ayant sondé plus avant il me sembloit qu’il ne me donnoit pas grand raison de son dire : joint que je m’asseurois de l’amitié de certains bons vieillards qui demeuroyent en ce village, auquel j’avois esté quatre ou cinq fois auparavant, moitié de force et moitié de gré je me hazarday de sortir.

Me approchant doncques du lieu où j’oyois ceste chantrerie, comme ainsi soit que les maisons des sauvages soyent fort longues, et de façon rondes (comme vous diriez les treilles des jardins par-deçà) couvertes d’herbes qu’elles sont jusques contre terre : à fin de mieux voir à mon plaisir, je fis avec les mains un petit pertuis en la couverture. Ainsi faisant de là signe du doigt aux deux François qui me regardoyent, eux à mon exemple, s’estans enhardis et approchez sans empeschement ni difficulté, nous entrasmes tous trois dans ceste maison. Voyans doncques que les sauvages (comme le truchement estimoit) ne s’effarouchoyent point de nous, ains au contraire, tenans leurs rangs et leur ordre d’une façon admirable, continuoyent leurs chansons, en nous retirans tout bellement en un coin, nous les contemplasmes tout nostre saoul. Mais suivant ce que j’ay promis cidessus, quand j’ay parlé de leurs danses en leurs beuveries et caouinages, que je dirois aussi l’autre façon qu’ils ont de danser : à fin de les mieux representer, voici les morgues, gestes et contenances qu’ils tenoyent. Tous pres à pres l’un de l’autre, sans se tenir par la main ni sans se bouger d’une place, ains estans arrengez en rond, courbez sur le devant, guindans un peu le corps, remuans seulement la jambe et le pied droit, chacun ayant aussi la main dextre sur ses fesses, et le bras et la main gauche pendant, chantoyent et dansoyent de ceste façon. Et au surplus, parce qu’à cause de la multitude il y avoit trois rondeaux, y ayant au milieu d’un chacun trois ou quatre de ces Caraibes, richement parez de róbbes, bonnets et bracelets, faits de belles plumes naturelles, naifves et de diverses couleurs : tenans au reste en chacune de leurs mains un Maraca, c’est à dire sonnettes faites d’un fruict plus gros que œuf d’austruche, dont j’ay parlé ailleurs, à fin, disoyent-ils, que l’esprit parlast puis apres dans icelles pour les dedier à cest usage, ils les faisoyent sonner à toute reste. Et ne vous les sçaurois mieux comparer, en l’estat qu’ils estoyent lors, qu’aux sonneurs de campanes de ces caphards, lesquels en abusant le pauvre monde de pardeça, portent de lieu en lieu les chasses de sainct Antoine, de sainct Bernard et autres tels instrumens d’idolatrie. Ce qu’outre la susdite description, je vous ay bien voulu encor representer par la figure suyvante, du danseur et du sonneur de Maraca.

Outre plus, ces Caraibes en s’avançans et sautans en devant, puis reculans en arriere, ne se tenoyent pas tousjours en une place comme faisoyent les autres : mesme j’observay qu’eux prenans souvent une canne de bois, longue de quatre à cinq pieds, au bout de laquelle il y avoit de l’herbe de Petun (dont j’ay fait mention autre part) seiche et allumée ; en se tournans et soufflans de toutes parts la fumée d’icelle sur les autres sauvages, ils leur disoyent, A fin que vous surmontiez vos ennemis, recevez tous l’esprit de force : et ainsi firent par plusieurs fois ces maistres Caraibes. Or ces ceremonies ayans ainsi duré pres de deux heures, ces cinq ou six cens hommes sauvages ne cessans tousjours de danser et chanter, il y eut une telle melodie qu’attendu qu’ils ne sçavent que c’est de musique, ceux qui ne les ont ouys ne croiroyent jamais qu’ils s’accordassent si bien. Et de faict, au lieu que du commencement de ce sabbat (estant comme j’ay dit en la maison des femmes), j’avois eu quelque crainte, j’eu lors en recompense une telle joye, que non seulement oyant les accords si bien mesurez d’une telle multitude, et sur tout pour la cadence et le refrein de la balade, à chacun couplet tous en traisnans leurs voix, disans : heu, heuaüre, heüra, heüraüre, heüra, heüra, oueh, j’en demeuray tout ravi mais aussi toutes les fois qu’il m’en ressouvient, le coeur m’en tressaillant, il me semble que je les aye encor aux oreilles. Quand ils voulurent finir, frappans du pied droit contre terre, plus fort qu’auparavant, apres que chacun eut craché devant soy, tous unanimement, d’une voix rauque, prononcerent deux ou trois fois, Hé, hua, hua, hua, et ainsi cesserent.

Et parce que n’entendant pas encores lors parfaitement tout leur langage, ils avoyent dit plusieurs choses que je n’avois peu comprendre, ayant prié le truchement qu’il les me declarast : il me dit en premier lieu qu’ils avoyent fort insisté à regretter leurs grands peres decedez, lesquels estoyent si vaillans : toutesfois qu’en fin ils s’estoyent consolez, en ce qu’apres leur mort ils s’asseuroyent de les aller trouver derriere les hautes montagnes, où ils danseroyent et se resjouiroyent avec eux. Semblablement qu’à toute outrance ils avoyent menacé les Ouëtacas (nation de sauvages leurs ennemis, lesquels, comme j’ay dit ailleurs, sont si vaillans qu’ils ne les ont jamais peu dompter) d’estre bientost prins et mangez par euz, ainsi que leur avoyent promis leurs Caraibes. Au surplus, qu’ils avoyent entremeslé et fait mention en leurs chansons, que les eaux s’estans une fois tellement desbordées qu’elles couvrirent toute la terre, tous les hommes du monde, excepté leurs grands peres qui se sauverent sur les plus hauts arbres de leur pays, furent noyez : lequel dernier poinct, qui est ce qu’ils tiennent entre eux plus approchant de l’Escriture sainete, je leur ay d’autres fois depuis ouy reiterer. Et de faict, estant vraysemblable que de pere en fils ils ayent entendu quelque chose du deluge universel, qui avint du temps de Noé, suyvant la coustume des hommes qui ont tousjours corrompu et tourné la verité en mensonge : joint comme il a esté veu ci-dessus, qu’estans privez de toutes sortes d’escritures, il leur est malaisé de retenir les choses en leur pureté, ils ont adjousté ceste fable, comme les poetes, que leurs grands peres se sauverent sur les arbres.

Pour retourner à nos Caraïbes, ils furent non seulement ce jour-là bien receus de tous les autres sauvages, qui les traitterent magnifiquement des meilleures viandes qu’ils peurent trouver, sans selon leur coustume, oublier de les faire boire et caouiner d’autant : mais aussi mes deux compagnons François et moy qui, comme j’ay dit, nous estions inopinément trouvez à ceste confrairie des Bacchanales, à cause de cela, fismes bonne chere avec nos Moussacats, c’est à dire, bons peres de famille qui donnent à manger aux passans. Et au surplus de tout ce que dessus, apres que ces jours solennels (esquels, comme j’ay dit, toutes les singeries que vous avez entendues se font de trois en trois ou de quatre en quatre ans entre nos Toüoupinambaoults) sont passez et mesmes quelques-fois auparavant, les Caraïbes allans particulierement de village en village, font accoustrer des plus belles plumasseries qui se puissent trouver, en chacune famille trois ou quatre, ou selon qu’ils s’advisent plus ou moins, de ces hochets ou grosses sonnettes qu’ils nomment Maracas : lesquelles ainsi parées fichans le plus grand bout du baston qui est à travers dans terre, et les arrangeans tout le long et au milieu des maisons, ils commandent puis apres qu’on leur baille à boire et à manger. De façon que ces affronteurs faisans accroire aux autres povres idiots, que ces fruicts et especes de courges, ainsi creusez, parez et dediez, mangent et boivent la nuict : chasque chef d’hostel adjoustant foy à cela, ne faut point de mettre aupres des siens, non seulement de la farine avec de la chair et du poisson, mais aussi de leur bruvage dit Caouin. Voire les laissans ordinairement ainsi plantez en terre quinze jours ou trois semaines, tousjours servis de mesme, ils ont apres cest ensorcelement une opinion si estrange de ces Maracas, (lesquels ils ont presques tousjours en la main) que leur attribuant quelque saincteté, ils disent que souventesfois, en les sonnans un esprit parle à eux. Tellement qu’en estans ainsi embabouynez, si nous autres passans parmi leurs maisons et longues loges, voiyons quelques bonnes viandes presentées à ces Maracas : si nous les prenions et mangions (comme nous avons souvent fait) nos Ameriquains estimans que cela nous causeroit quelque malheur, n’en estoyent pas moins offensez que sont les supersticieux et successeurs des prestres de Baal, de voir prendre les offrandes qu’on porte à leurs marmosets, desquelles cependant au deshonneur de Dieu, ils se nourrissent grassement et oysivement avec leurs putains et bastards. Qui plus est, si prenans de là occasion de leur remonstrer leurs erreurs, nous leur disions que les Caraibes, leur faisant accroire que les Maracas mangeoyent et beuvoyent ne les trompoyent pas seulement en cela, mais aussi que ce n’estoit pas eux, comme ils se vantoyent faussement, qui faisoyent croistre leurs fruicts et leurs grosses racines, ains le Dieu en qui nous croyons et que nous leur annoncions : cela derechef estoit autant en leur endroit, que de parler par deça contre le Pape, ou de dire à Paris que la chasse de saincte Genevieve ne fait pas pleuvoir. Aussi ces pippeurs de Caraïbes, ne nous haissans pas moins que les faux prophetes de Jezabel (craignans perdre leurs gras morceaux) faisoyent le vray serviteur de Dieu Elie, lequel semblablement descouvroit leurs abus : commençans à se cacher de nous, craignoyent mesme de venir ou de coucher és villages où ils sçavoyent que nous estions.

Au reste, quoy que nos Toüoupinambaoults, suyvant ce que j’ay dit au commencement de ce chapitre, et nonobstant toutes les ceremonies qu’ils font, n’adorent par fleschissement de genoux, ou autres façons externes, leurs Caraibes, ni leurs Maracas, ni creatures quelles qu’elles soyent, moins les prient et invoquent : toutesfois pour continuer de dire ce que j’ay apperceu en eux en matiere de religion, j’allegueray encor cest exemple. M’estant une autre fois trouvé avec quelques-uns de nostre nation, en un village nommé Ocarentin, distant deux lieues de Cotina dont j’ay tantost fait mention : comme nous soupions au milieu d’une place, les sauvages du lieu s’estans assemblez pour nous contempler, et non pas pour manger (car s’ils veulent faire honneur à un personnage ils ne prendront pas leur repas avec luy : mesmes les vieillards, bien fiers de nous voir en leur village, nous monstrans tous les signes d’amitié qu’il leur estoit possible) ainsi qu’archers de nos corps, avec chacun en la main l’os du nez d’un poisson, long de deux ou trois pieds, fait en façon de scie, estans à l’entour de nous pour chasser les enfans, ausquels ils disoyent en leur langage : Petites canailles, retirez-vous, car vous n’estes pas dignes de vous approcher de ces gens ici : apres di-je que tout ce peuple, sans nous interrompre un seul mot de nos devis, nous eut laissé souper en paix, il y eut un vieillard qui, ayant observé que nous avions prié Dieu au commencement et à la fin du repas, nous demanda : Que veut dire ceste maniere de faire dont vous avez tantost usé, ayans tous par deux fois osté vos chapeaux, et sans dire mot, excepté un qui parloit, vous estes tenus tous cois ? A qui s’addressoit ce qu’il a dit ? est-ce à vous qui estes presens ou à quelques autres absens ? Sur quoy empoignant ceste occasion qu’il nous presentoit tant à propos pour leur parler de la vraye Religion : joint qu’outre que ce village d’Ocarentin est des plus grands et plus peuplez de ce pays-là, je voyois encores ce me sembloit les sauvages mieux disposez et attentifs à nous escouter que de coustume, je priay nostre truchement de m’aider à leur donner à entendre ce que je leur dirois. Apres donc que pour respondre à la question du vieillard, je luy eu dit que c’estoit à Dieu auquel nous avions adressé nos prieres : et que quoy qu’il ne le vist pas, il nous avoit neantmoins non seulement bien entendus, mais qu’aussi il savoit ce que nous pensions et avions au coeur, je commençay à leur parler de la creation du monde : et sur tout j’insistay sur ce poinct de leur bien faire entendre, que ce que Dieu avoit fait l’homme excellent par dessus toutes les autres creatures, estoit à fin qu’il glorifiast tant plus son Createur : adjoustant parce que nous le servions, qu’il nous preservoit en traversant la mer, sur laquelle, pour les aller trouver, nous demeurions ordinairement quatre ou cinq mois sans mettre pied à terre. Semblablement qu’à ceste occasion nous ne craignions point comme eux d’estre tormentez d’Aygnan, ny en ceste vie ny en l’autre : de façon, leur disoy-je, que s’ils se vouloyent convertir des erreurs où leurs Caraibes menteurs et trompeurs les detenoyent : ensemble laisser leur barbarie, pour ne plus manger la chair de leurs ennemis, qu’ils auroyent les mesmes graces qu’ils cognoissoyent par effect que nous avions. Brief à fin que leur ayant fait entendre la perdition de l’homme, nous les preparissions à recevoir Jesus Christ, leur baillant tousjours des comparaisons des choses qui leur estoyent cognues, nous fusmes plus de deux heures sur ceste matiere de la creation, dequoy cependant pour brieveté je ne feray ici plus long discours. Or tous, avec grande admiration, prestans l’oreille escoutoyent attentivement : de maniere qu’estans entrez en esbahissement de ce qu’ils avoyent ouy, il y eut un autre vieillard, qui prenant la parole dit, Certainement vous nous avez dit merveilles, et choses tres-bonnes que nous n’avions jamais entendues, Toutesfois, dit-il, vostre harangue m’a fait rememorer ce que nous avons ouy reciter beaucoup de fois à nos grands peres : assavoir que dés long temps et dés le nombre de tant de lunes que nous n’en avons peu retenir le conte, un Mair, c’est à dire François, ou estranger, vestu et barbu comme aucuns de vous autres, vint en ce pays icy, lequel, pour les penser renger à l’obeissance de vostre Dieu, leur tint le mesme langage que vous nous avez maintenant tenu : mais, comme nous avons aussi entendu de pere en fils, ils ne voulurent pas croire : et partans il en vint un autre, qui en signe de malediction, leur bailla l’espée dequoy depuis nous nous sommes tousjours tuez l’un l’autre : tellement qu’en estans entrez si avant en possesion, si maintenant, laissans nostre coustume, nous desistions, toutes les nations qui nous sont voisines se moqueroyent de nous. Nous repliquasmes à cela, avec grande vehemence, que tant s’en falloit qu’ils se deussent soucier de la gaudisserie des autres, qu’au contraire s’ils vouloyent, comme nous, adorer et servir le seul et vray Dieu du ciel et de la terre, que nous leur annoncions, si leurs ennemis pour ceste occasion les venoyent puis apres attaquer, ils les surmonteroyent et veincroyent tous. Somme, par l’efficace que Dieu donna lors à nos paroles, nos Toüoupinambaoults furent tellement esmeus, que non seulement plusieurs promirent de d’oresenavant vivre comme nous les avions enseignez, mesmes qu’ils ne mangeroyent plus la chair humaine de leurs ennemis : mais aussi apres ce colloque (lequel, comme j’ay dit, dura fort long temps) eux se mettans à genoux avec nous, l’un de nostre compagnie, en rendant graces à Dieu, fit la priere à haute voix au milieu de ce peuple, laquelle, en apres leur fut exposée par le Truchement. Cela fait, ils nous firent coucher à leur mode, dans des licts de cotton pendus en l’air, mais avant que nous fussions endormis, nous les ouismes chanter tous ensemble, que pour se venger de leurs ennemis, il en falloit plus prendre et plus manger qu’ils n’avoyent jamais fait au paravant. Voilà l’inconstance de ce pauvre peuple, bel exemple de la nature corrompue de l’homme. Toutesfois j’ay opinion, si Villegagnon ne se fust revolté de la Religion reformée, et que nous fussions demeurez plus long temps en ce pays-là, qu’on en eust attiré et gagné quelques-uns à Jesus Christ.

Or j’ay pensé depuis à ce qu’ils nous avoyent dit tenir de leurs devanciers, qu’il y avoit beaucoup de centaines d’années qu’un Mair, c’est à dire (sans m’arrester s’il estoit François ou Alemand) homme de nostre nation, ayant esté en leur terre, leur avoit annoncé le vray Dieu, assavoir, si ç’auroit point esté l’un des Apostres. Et de fait, sans approuver les livres fabuleux, lesquels outre ce que la Parole de Dieu en dit, on a escrit de leurs voyages et peregrinations, Nicephore recitant l’histoire de sainct Matthieu, dit expressément qu’il a presché l’Evangile au pays des Cannibales qui mangent les hommes, peuple non trop eslongné de nos Bresiliens Ameriquains. Mais me fondant beaucoup plus sur le passage de sainct Paul, tiré du Pseaume dix-neufiesme : assavoir, Leur son est allé par toute la terre, et leurs paroles jusques au bout du monde, qu’aucuns bons expositeurs rapportent aux Apostres : attendu, di-je, que pour certain ils ont esté en beaucoup de pays lointains à nous incognus, quel inconvenient y auroit-il de croire que l’un, ou plusieurs ayent esté en la terre de ces barbares ? Cela mesme serviroit de lampe et generalle exposition que quelques uns requierent à la sentence de Jesus Christ, lequel a prononcé, que l’Evangile seroit presché par tout le monde universel. Ce que toutesfois ne voulant point autrement affermer pour l’esgard du temps des Apostres, j’asseureray neantmoins, ainsi que j’ay monstré cy dessus en ceste histoire, que j’ay veu et ouy de nos jours annoncer l’Evangile jusques aux Antipodes : tellement qu’outre que l’objection qu’on faisoit sur ce passage sera soluë par ce moyen, encore cela fera, que les sauvages seront tant moins excusables au dernier jour. Quant à l’autre propos de nos Ameriquains, touchant ce qu’ils disent, que leurs predecesseurs n’ayans pas voulu croire celuy qui les voulut enseigner en la droite voye, il en vint un autre lequel à cause de ce refus les maudit, et leur donna l’espée de quoy ils se tuent encores tous les jours : nous lisons en l’Apocalypse, qu’à celuy qui estoit assis sur le cheval roux, lequel, selon l’exposition d’aucuns, signifie persecution par feu et par guerre, fut donné pouvoir d’oster la paix de la terre, et qu’on se tuast l’un l’autre, et luy fut donnée une grande espée. Voila le texte lequel, quant à la lettre, approche fort du dire et de ce que pratiquent nos Toüoupinambaoults : toutesfois craignant d’en destourner le vray sens, et qu’on n’estime que je recherche les choses de trop loing, j’en lairray faire l’application à d’autres.

Cependant me ressouvenant encor d’un exemple, qui servira aucunement pour monstrer, si on prenoit peine d’enseigner ces nations des sauvages habitans en la terre du Bresil, qu’ils sont assez dociles pour estre attirez à la cognoissance de Dieu, je le mettray icy en avant. Comme doncques, pour aller querir des vivres et autres choses necessaires, je passay un jour de nostre Isle en terre ferme, suyvi que j’estois de deux de nos sauvages Toüpinenquins, et d’un autre de la nation nommée Oueanen (qui leur est alliée) lequel avec sa femme estoit venu visiter ses amis, et s’en retournoit en son pays : ainsi qu’avec eux je passois à travers d’une grande forest, contemplant en icelle tant de divers arbres, herbes et fleurs verdoyantes et odoriferantes : ensemble oyant le chant d’une infinité d’oyseaux rossignollans parmi ce bois où lors le soleil donnoit, me voyant, di-je, comme convié à louër Dieu par toutes ces choses, ayant d’ailleurs le coeur gay, je me prins à chanter à haute voix le Pseaume 104 : Sus, sus, mon ame, il te faut dire bien, etc., lequel ayant poursuyvi tout au long, mes trois sauvages et la femme qui marchoient derriere moy, y prindrent si grand plaisir (c’est-à-dire au son, car au demeurant ils n’y entendoyent rien) que quand j’eu achevé, l’Oueanen tout esmeu de joye avec une face riante s’advançant me dit, Vrayement tu as merveilleusement bien chanté, mesme ton chant esclatant m’ayant fait ressouvenir de celuy d’une nation qui nous est voisine et alliée, j’ay esté fort joyeux de t’ouir. Mais, me dit-il, nous entendons bien son langage, et non pas le tien : parquoy je te prie de nous dire ce dequoy il a esté question en ta chanson. Ainsi luy declairant le mieux que je peux (car j’estois lors seul François, et en devois trouver deux, comme je fis, au lieu où j’allay coucher) que j’avois, non seulement en general, loué mon Dieu en la beauté et gouvernement de ses creatures, mais qu’aussi en particulier je luy avois attribué cela, que c’estoit luy seul qui nourrissoit tous les hommes et tous les animaux : voire faisoit croistre les arbres, fruicts et plantes qui estoyent par tout le monde universel : et au surplus, que ceste chanson que je venois de dire ayant esté dictée par l’Esprit de ce Dieu magnifique, duquel j’avois celebré le nom, avoit esté premierement chantée il y avoit plus de dix mille lunes (car ainsi content-ils) par un de nos grands Prophetes, lequel l’avoit laissée à la posterité pour en user à mesme fin. Brief, comme je reitere encores icy, que sans couper un propos, ils sont merveilleusement attentifs à ce qu’on leur dit, apres qu’en cheminant l’espace de plus de demie heure luy et les autres eurent ouy ce discours : usans de leur interjection d’esbahissement Teh ! ils dirent, O que vous autres Mairs, c’est à dire François, estes heureux, de sçavoir tant de secrets qui sont tous cachez à nous chetifs et pauvres miserables : tellement que pour me congratuler, me disant, Voila pour ce que tu as bien chanté, il me fit present d’un Agoti qu’il portoit, c’est à dire, d’un petit animal, lequel, avec d’autres, j’ay descrit au chapitre dixiesme. A fin doncques de tant mieux prouver que ces nations de l’Amerique, quelques barbares et cruelles qu’elles soyent envers leurs ennemis, ne sont pas si farouches qu’elles ne considerent bien tout ce qu’on leur dit avec bonne raison, j’ay bien voulu encor faire ceste digression. Et de fait, quant au naturel de l’homme, je maintien qu’ils discourent mieux que ne font la pluspart des paysans, voire que d’autres de par deçà qui pensent estre fort habiles gens.

Reste maintenant pour la fin, que je touche la question qu’on pourroit faire sur ceste matiere que je traite : assavoir, d’où peuvent estre descendus ces sauvages. Surquoy je di, en premier lieu, qu’il est bien certain qu’ils sont sortis de l’un des trois fils de Noé : mais d’affermer duquel, d’autant que cela ne se pourroit prouver par l’Escriture saincte, ny mesme je croy par les histoires prophanes, il est bien malaisé. Vray est que Moïse, faisant mention des enfans de Japhet, dit que d’iceux furent habitées les Isles : mais parce (comme tous exposent) qu’il est là parlé des pays de Grece, Gaule, Italie, et autres regions de par deçà, lesquelles, d’autant que la mer les separe de Judée, sont appelées Isles par Moyse, il n’y auroit pas grande raison de l’entendre ny de l’Amerique, ny des terres continentes à icelle. Semblablement de dire qu’ils soyent venus de Sem, duquel est issuë la semence benite et les Juifs : combien qu’iceux se soyent aussi tellement corrompus, qu’à bon droit ils ont esté finalement rejettez de Dieu, tant y a neantmoins que pour plusieurs causes qu’on pourroit alleguer, nul comme je croy ne l’advouëra. Dautant doncques que quant à ce qui concerne la beatitude et felicité eternelle (laquelle nous croyons et esperons par un seul Jesus Christ) nonobstant les rayons et le sentiment que j’ay dit, qu’ils en ont : c’est un peuple maudit et delaissé de Dieu, s’il y en a un autre sous le ciel (car pour l’esgard de ceste vie terriene, j’ay jà monstré et monstreray encor, qu’au lieu que la pluspart par deçà estans trop adonnez aux biens de ce monde n’y font que languir, eux au contraire ne s’y fourrans pas si avant, y passent et vivent alaigrement presques sans souci) il semble qu’il y a plus d’apparence de conclure qu’ils soyent descendus de Cham : et voici, à mon advis, la conjecture plus vray-semblable qu’on pourroit amener. C’est que quand Josué, selon les promesses que Dieu avoit faites aux Patriarches, et le commandement qu’il en eut en particulier, commença d’entrer et prendre possession de la terre de Chanaan, l’Escriture saincte tesmoignant que les peuples qui y habitoyent furent tellement espouvantez que le coeur defaillit à tous : il pourroit estre advenu (ce que je di sous correction) que les Majeurs et ancestres de nos Ameriquains, ayans esté chassez par les enfans d’Israël de quelques contrées de ce pays de Chanaan, s’estans mis dans des vaisseaux à la merci de la mer, auroyent esté jettez et seroyent abordez en ceste terre d’Amerique. Et de fait l’Espagnol auteur de l’Histoire generale des Indes (homme bien versé aux bonnes sciences quel qu’il soit) est d’opinion que les Indiens du Peru, terre continente à celle du Bresil, dont je parle à present, sont descendus de Cham, et ont succédé à la malediction que Dieu luy donna. Chose, comme je vien de dire, que j’avois aussi pensée et escrite és memoires que je fis de la presente histoire plus de seize ans avant que j’eusse veu son livre. Toutesfois, parce qu’on pourroit faire beaucoup d’objections là dessus, n’en voulant icy decider autre chose, j’en lairray croire à chacun ce qu’il luy plaira. Mais quoy que c’en soit, tenant de ma part pour tout resolu, que ce sont pauvres gens issus de la race corrompue d’Adam, tant s’en faut que les ayant ainsi considerez vuides et despourveus de tous bons sentimens de Dieu, ma foy (laquelle Dieu merci est appuyée d’ailleurs) ait esté pour cela esbranlée : moins qu’avec les Atheistes et Epicuriens j’aye de là conclu, ou qu’il n’y a point de Dieu, ou bien qu’il ne se mesle point des hommes : qu’au contraire ayant fort clairement cogneu en leurs personnes la difference qu’il y a entre ceux qui sont illuminez par le sainct Esprit, et par l’Escriture saincte, et ceux qui sont abandonnez à leur sens, et laissez en leur aveuglement, j’ay esté beaucoup plus confermé en l’asseurance de la verité de Dieu.

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CHAPITRE XVII


Du mariage, polygamie, et degrez de consanguinité observez par les sauvages : et du traittement de leurs petits enfans.


Touchant le mariage de nos Ameriquains, ils observent seulement ces trois degrez de consanguinité : assavoir, que nul ne prend sa mere, ny sa soeur, ny sa fille à femme ; mais quant à l’oncle, il prend sa niepce, et autrement en tous les autres degrez ils n’y regardent rien. Pour l’esgard des ceremonies, il n’en font point d’autre, sinon que celuy qui voudra avoir femme, soit vefve ou fille, apres avoir sceu sa volonté, s’adressant au pere, ou au defaut d’iceluy, aux plus proches parens d’icelle, demandera si on luy veut bailler une telle en mariage. Que si on respond qu’ouy, dés lors, sans passer autre contrat (car les notaires n’y gagnent rien) il la tiendra avec soy pour sa femme. Si au contraire on la luy refuse, sans s’en formalizer autrement il se deportera. Mais notez que la Polygamie, c’est à dire, pluralité des femmes, ayant lieu en leur endroit, il est permis aux hommes d’en avoir autant qu’il leur plaist : mesmes, faisant de vice vertu, ceux qui en ont plus grand nombre sont estimez les plus vaillans et hardis : et en ay veu un qui en avoit huict, desquelles il faisoit ordinairement des contes à sa louange. Et ce qui est esmerveillable en ceste multitude de femmes, encores qu’il y en ait une tousjours mieux aimée du mari, tant y a neantmoins que pour cela les autres n’en seront point jalouses, ny n’en murmureront, au moins n’en monstreront aucun semblant : tellement que s’occupans toutes à faire le mesnage, tistre leurs licts de cotton, à aller aux jardins, et planter les racines, elles vivent ensemble en une paix la nompareille. Surquoy je laisse à considerer à chacun, quand mesme il ne seroit point defendu de Dieu de prendre plus d’une femme, s’il seroit possible que celles de par deçà s’accordassent de ceste façon. Plustost certes vaudroit-il mieux envoyer un homme aux galeres que de le mettre en un tel grabuge de noises et de riottes qu’il seroit indubitablement, tesmoin ce qui advint à Jacob pour avoir prins Lea et Rachel, combien qu’elles fussent sœurs. Mais comment pourroyent les nostres durer plusieurs ensemble, veu que bien souvent celle seule ordonnée de Dieu à l’homme pour luy estre en aide et pour le resjouir, au lieu de cela, luy est comme un diable familier en sa maison ? Quoy disant, tant s’en faut que je pretende en façon que ce soit taxer celles qui font autrement : c’est à dire, qui rendent l’honneur et obeissance que de tout droit elles doivent à leurs maris : qu’au contraire, faisant ainsi leur devoir, s’honorans elles mesmes les premieres, je les estime dignes d’autant de louanges, que je repute les autres justement meriter tous blasmes.

Pour doncques retourner au mariage de nos Ameriquains, l’adultere du costé des femmes leur est en tel horreur, que sans qu’ils ayent autre loy que celle de nature, si quelqu’une mariée s’abandonne à autre qu’à son mary, il a puissance de la tuer, ou pour le moins la repudier et renvoyer avec honte. Il est vray que les peres et parens, avant que marier leurs filles, ne font pas grand difficulté de les prostituer au premier venu : de maniere, ainsi que j’ay jà touché autre part, qu’encores que les Truchemens de Normandie, avant que nous fussions en ce pays-là, en eussent abusez en plusieurs villages, pour cela elles ne reçevoyent point note d’infamie : mais estans mariées, à peine, comme j’ay dit, d’estre assommées, ou honteusement renvoyées, qu’elles se gardent bien de trebuscher. Je diray davantage, veu la region chaude où ils habitent, et nonobstant ce qu’on dit des Orientaux, que les jeunes gens à marier, tant fils que filles de ceste terre-la, ne sont pas tant adonnez à paillardise qu’on pourroit bien estimer : et pleust à Dieu qu’elle ne regnast non plus par deçà : toutesfois, à fin de ne les faire pas aussi plus gens de bien qu’ils ne sont, parce que quelques fois en se despitans l’un contre l’autre, ils s’appellent Tyvire, c’est à dire bougre, on peut de la conjecturer (car je n’en afferme rien) que cest abominable pesché se commet entr’eux. Au reste, quand une femme est grosse d’enfant, se gardant seulement de porter quelques fardeaux pesans, elle ne lairra pas au demeurant de faire sa besongne ordinaire : comme de fait les femmes de nos Toüoupinambaoults travaillent sans comparaison plus que les hommes ; car excepté quelques matinées (et non au chaut du jour) qu’ils coupent et essertent du bois pour faire les jardins, ils ne font gueres autre chose qu’aller à la guerre, à la chasse, à la pescherie, fabriquer leurs espées de bois, arcs, flesches, habillemens de plumes et autres choses que j’ay specifiées ailleurs, dont ils se parent le corps. Touchant l’enfantement, voici ce que, pour l’avoir veu, j’en puis dire à la verité. C’est qu’un autre François et moy estans une fois couchez en un village, ainsi qu’environ minuict nous ouismes crier une femme, pensans que ce fust ceste beste ravissante, nommée Jan-ou-are (laquelle, comme j’ay dit ailleurs, mange les sauvages) qui la voulust devorer : y estans soudain accourus, nous trouvasmes que ce n’estoit pas cela, mais que le travail d’enfant où elle estoit, la faisoit crier de ceste façon. Tellement que je vis moy-mesme le pere, lequel apres qu’il eut receu l’enfant entre ses bras, luy ayant premierement noué le petit boyau du nombril, il le coupa puis apres à belles dents. Secondement, servant tousjours de sage femme, au lieu que celles de par deçà, pour plus grande beauté tirent le nez aux enfans nouvellement naiz, luy au contraire (parce qu’il les trouve plus jolis quand ils sont camus), enfonça et escrasa avec le pouce celuy de son fils : ce qui se pratique envers tous les autres. Comme aussi incontinent que le petit enfant est sorti du ventre de la mere, estant lavé bien net, il est tout aussi tost peinturé de couleurs rouges et noires, par le pere : lequel au surplus, sans l’emmailloter, le couchant en un lict de cotton pendu en l’air, si c’est un masle il luy fera une petite espée de bois, un petit arc et de petites flesches empennées de plumes de Perroquets : puis mettant le tout aupres de l’enfant, en le baisant, avec une face riante, luy dira, Mon fils, quand tu seras venu en aage, à fin que tu te venges de tes ennemis, sois adextre aux armes, fort, vaillant et bien aguerri. Touchant les noms, le pere de celuy que je vis naistre le nomma Orapacen, c’est à dire, l’arc et la corde : car ce mot est composé d’Oropat, qui est l’arc, et de Cen qui signifie la corde d’iceluy. Et voila comment ils en font à tous les autres, ausquels tout ainsi que nous faisons aux chiens et autres bestes de par deçà, ils baillent indifferemment tels noms de choses qui leur sont cognues : comme Sarigoy, qui est un animal à quatre pieds : Arignan, une poule : Arabouten, l’arbre du Bresil : Pindo, une grande herbe, et autres semblables.

Pour l’esgard de la nourriture, ce sera quelques farines maschées, et autres viandes bien tendres, avec le laict de la mere : laquelle au surplus ne demeurant ordinairement qu’un jour ou deux en la couche, prenant puis apres son petit enfant pendu à son col, dans une escharpe de cotton faite expres pour cela, s’en ira au jardin ou à quelques autres affaires. Ce que je di sans desroger à la coustume des dames de par deçà, lesquelles, à cause du mauvais air du pays, outre qu’elles demeurent le plus souvent quinze jours ou trois sepmaines dans le lict, encores pour la pluspart sont si delicattes, que sans avoir aucun mal qui les peust empescher de nourrir leurs enfans, comme les femmes Ameriquaines font les leurs, elles leur sont si inhumaines que aussi tost qu’elles en sont delivrées, ou elles les envoyent si loin, que s’ils ne meurent sans qu’elles en sachent rien, pour le moins faut-il qu’ils soyent jà grandets, à fin de leur donner du passetemps, avant qu’elles les vueillent souffrir aupres d’elles. Que s’il y en a quelques succrées qui pensent que je leur face tort de les comparer à ces femmes sauvages, desquelles, diront-elles, la façon ruralle n’a rien de commun avec leurs corps si tendres et delicats : je suis content pour adoucir ceste amertume, de les renvoyer à l’escolle des bestes brutes, lesquelles, jusques aux petits oiselets, leur apprendront ceste leçon, que c’est à chacune espece d’avoir soin, voire prendre peine elle mesme d’eslever son engence. Mais à fin de couper broche à toutes les repliques qu’elles pourroyent faire là dessus, seront elles plus douillettes que ne fut jadis une Royne de France, laquelle (comme on lict és histoires) poussée d’affection vrayement maternelle, ayant sceu que son enfant avoit tetté une autre femme, en fut si jalouse, qu’elle ne cessa jamais jusques à ce qu’elle luy eust fait vosmir le laict qu’il avoit prins d’ailleurs que des mammelles de sa propre mere ?

Or retournant à mon propos, quoy qu’on estime communément par deçà, que si les enfans, en leurs tendreurs et premieres jeunesses, n’estoyent bien serrez et emmaillottez, ils seroyent contrefaits, et auroyent les jambes courbées : je di qu’encores que cela ne soit nullement observé à l’endroit de ceux des Ameriquains (lesquels comme j’ay jà touché dés leur naissance sont tenus et couchez sans estre enveloppez) que neantmoins il n’est pas possible de voir enfans cheminer ny aller plus droit qu’ils font. Surquoy toutesfois concedant bien que l’air doux, et bonne temperature de ce pays-là en est cause en partie, j’accorde qu’il est bon en hyver de tenir les enfans par deçà enveloppez, couverts et bien serrez dans les berceaux, parce que autrement ils ne pourroyent resister au froit : mais en esté, voire és saisons temperées, principalement quand il ne gele point, il me semble (sous correction toutesfois) par l’experience que j’en ay veuë, qu’il vaudroit mieux laisser au large les petits enfans gambader tout à leur aise parmi quelque façon de licts qu’on pourroit faire, dont ils ne sauroyent tomber, que de les tenir tant de court. Et de fait, j’ay opinion que cela nuit beaucoup à ces pauvres petites et tendres creatures, d’estre ainsi, durant les grandes chaleurs eschauffées, et comme à demie cuites, dans ces maillots où on les tient comme en la gehenne.

Toutesfois, à fin qu’on ne dise pas que je me mesle de trop de choses, laissant aux peres, meres et nourrissesde par deçà à gouverner leurs enfans, j’adjouste à ce que j’ay jà dit de ceux de l’Amerique : qu’encores que les femmes de ce pays-là n’ayent aucuns linges pour torcher le derriere de leurs enfans, mesmes qu’elles ne se servent non plus à cela des fueilles d’arbres et d’herbes, dont toutesfois elles ont grande abondance : neantmoins elles en sont si soigneuses, que seulement avec de petits bois que elles rompent, comme petites chevilles, elles les nettoyent si bien que vous ne les verriez jamais breneux. Ce qu’aussi font les grands, desquels cependant (faisant ceste digression sur ceste sale matiere) je ne vous veux dire ici autre chose, sinon qu’encores qu’ils pissent ordinairement parmi leurs maisons (sans toutesfois qu’à cause des feux qu’ils y font en plusieurs endroits et qu’elles sont comme sablées il y sente mal pour cela) ils vont neantmoins fort loin faire leurs excremens. Davantage, combien que les sauvages ayent soin de tous leurs enfans, desquels ils ont comme des fourmilieres (non pas cependant qu’il se trouve un seul pere entre nos Bresiliens qui ait six cens fils, comme on a escrit avoir veu un Roy és isles des Molucques qui en avoit autant, ce qui doit estre mis au rang des choses prodigieuses) si est-ce qu’à cause de la guerre, en laquelle entre eux il n’y a que les hommes qui combattent, et qui ont surtout la vengeance contre leurs ennemis en recommandation, les masles sont plus aimez que les femelles. Que si on demande maintenant plus outre : assavoir quelle condition ils leur baillent, et que c’est qu’ils leur apprennent quand ils sont grands : je respon à cela que comme on a peu recueillir ci dessus, tant au 8. 14. et 15. chap. qu’ailleurs en ceste histoire, où parlant de leur naturel, guerres et façons de manger leurs ennemis, j’ay monstré à quoy ils s’appliquent, qu’il sera aisé à juger (n’ayans entre eux colleges ny autre moyen d’apprendre les sciences honnestes, moins en particulier les arts liberaux) que comme vray successeurs de Lamech, de Nimrod et d’Esau qu’ils sont, leur mestier ordinaire tant grands que petits est d’estre non seulement chasseurs et guerriers, mais aussi tueurs et mangeurs d’hommes.

Au surplus, poursuivant à parler du mariage des Toüoupinambaoults, autant que la vergongne le pourra porter, j’afferme contre ce qu’aucuns ont imaginé que les hommes d’entre eux, gardans l’honnesteté de nature, n’ayans jamais publiquement la compagnie de leurs femmes, sont en cela non seulement à preferer à ce vilain Philosophe Cinique, qui trouvé sur le fait, au lieu d’avoir honte dit qu’il plantoit un homme : mais qu’aussi ces boucs puans qu’on voit de nostre temps par-deçà, ne se sont point cachez pour commettre leurs vilenies, sont sans comparaison plus infames qu’eux. Il y a davantage, qu’en l’espace d’environ un an que nous demeurasmes en ce pays-là, frequentans ordinairement parmi eux, nous n’avons jamais veu les femmes avoir leurs ordes fleurs. Vray est que j’ay opinion qu’elles les divertissent, et ont une autre façon de se purger que n’ont celles de par-deçà : car j’ay veu des jeunes filles, en l’aage de douze à quatorze ans, lesquelles les meres ou parentes faisans tenir toutes debout, les pieds joints sur une pierre de gray, leur incisoyent jusques au sang, avec une dent d’animal trenchante comme un cousteau, depuis le dessous de l’aisselle, tout le long de l’un des costez et de la cuisse, jusques au genouil : tellement que ces filles avec grandes douleurs en grinçant les dents saignoyent ainsi une espace de temps : et pense, comme j’ay dit, que dés le commencement elles usent de ce remede, pour obvier qu’on ne voye leurs povretez. Que si les Medecins, ou autres plus sçavans que moy en telles matieres repliquent là dessus : comment se pourra accorder ce que tu as n’agueres dit, qu’elles estans mariées soyent si fertiles en enfans, veu que cela cessant aux femmes elles ne peuvent concevoir ni engendrer : si on allegue, di-je, que ces choses ne peuvent convenir l’une avec l’autre, je respon que mon intention n’est pas, ni de soudre ceste question, ni d’en dire ici davantage.

Au reste j’ay refuté à la fin du huictiesme chapitre ce que quelques uns ont escrit, et d’autres pensé que la nudité des femmes et filles sauvages incite plus les hommes à paillardise que si elles estoyent habillées : comme aussi ayant là declaré quelques autres poincts concernans la nourriture, moeurs et façons de vivre des enfans Ameriquains : à fin de suppleer à une plus ample deduction, que le lecteur pourroit requerir en ce lieu touchant ceste matiere, il faudra s’il luy plaist qu’il y ait recours.

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CHAPITRE XVIII


Ce qu’on peut appeler loix et police civile entre les sauvages : comment ils traittent et reçoivent humaine ment leurs amis qui les vont visiter : et des pleurs et discours joyeux que les femmes font à leur arrivée et bien-venue.


Quant à la police de nos sauvages, c’est une chose presque incroyable, et qui ne se peut dire sans faire honte à ceux qui ont les loix divines et humaines, comme estans seulement conduits par leur naturel, quelque corrompu qu’il soit, s’entretiennent et vivent si bien en paix les uns avec les autres. J’enten toutesfois chacune nation entre elle mesme, ou celles qui sont alliées ensemble : car quant aux ennemis, il a esté veu en son lieu comme ils sont estrangement traitez. Que si cependant il advient que quelques uns querellent (ce qui se fait si peu souvent que durant pres d’un an que j’ay esté avec eux je ne les ay jamais veu debatre que deux fois), tant s’en faut que les autres taschent de les separer ni d’y mettre la paix, qu’au contraire quand les contestans se devroyent crever les yeux l’un l’autre, sans leur rien dire ils les laisseront faire. Toutesfois si aucun est blessé par son prochain, et que celuy qui a fait le coup soit apprehendé, il en recevra autant au mesme endroit de son corps par les prochains parens de l’offensé et mesme si la mort s’en ensuit, ou qu’il soit tué sur le champ, les parens du defunct feront semblablement perdre la vie au meurtrier. Tellement que pour le dire en un mot, c’est vie pour vie, oeil pour oeil, dent pour dent, etc. mais comme j’ay dit, cela se voit fort rarement entre eux.

Touchant les immeubles de ce peuple, consistans en maisons, et (comme j’ay dit ailleurs) en beaucoup plus de tres bonnes terres qu’il n’en faudroit pour les nourrir quant au premier, se trouvant tel village entre eux où il y a de cinq à six cents personnes, encores que plusieurs habitent en une mesme maison : tant y a que chaque famille (sans separation toutesfois de choses qui puissent empescher qu’on ne voye d’un bout à l’autre de ces bastimens, ordinairement longs de plus de soixante pas) ayant son rang à part, le mari a ses femmes et ses enfans separez. Sur quoy faut noter (ce qui est aussi estrange en ce peuple) que les Bresiliens ne demeurans ordinairement que cinq ou six mois en un lieu, emportans puis apres les grosses pieces de bois et grandes herbes de Pindo, de quoy leurs maisons sont faites et couvertes, ils changent ainsi souvent de place en place leurs villages lesquels cependant retiennent tousjours leurs anciens noms : de maniere que nous en avons quelquefois trouvé d’esloignez des lieux où nous avions esté auparavant, d’un quart ou demi-lieuë. Ce qui peut faire juger à chacun, puisque leurs tabernacles sont si aisez à transporter, que non seulement ils n’ont point de grands palais eslevez (comme quelqu’un a escrit qu’il y a des Indiens au Peru qui ont leurs maisons de bois si bien basties qu’il y a des sales longues de cent cinquante pas, et larges de huictante), mais aussi que nul de ceste nation des Toüoupinambaoults dont je parle, ne commence logis ni bastiment qu’il ne puisse voir achever, voir faire et refaire plus de vingt fois en sa vie, si toutesfois il vient en aage d’homme. Que si vous leur demandez, pourquoy ils remuent si souvent leur mesnage ils n’ont autre response, sinon de dire que changeans ainsi d’air, ils s’en portent mieux, et que s’ils faisoyent autrement que leurs grands peres n’ont fait, ils mourroyent soudainement. Pour l’esgard des champs et des terres, chaque pere de famille en aura bien aussi quelques arpens à part, qu’il choisit où il veut à sa commodité, pour faire son jardin et planter ses racines : mais du reste, de se tant soucier de partager leurs heritages, moins plaider pour planter des bornes, à fin d’en faire les separations, ils laissent faire cela aux enterrez avaricieux et chiquaneurs de par-deçà.

Quant à leurs meubles, j’ay jà dit en plusieurs endroits de ceste histoire quels ils sont : mais encor, à fin de ne rien laisser en arriere de ce que je sçay appartenir à l’œconomie de nos sauvages, je veux premierement icy declarer la methode que leurs femmes tiennent à filer le cotton : de quoy elles se servent tant à faire des cordons qu’autres choses, et nommément és licts desquels en second lieu je declareray aussi la façon. Voici donc comme elles en usent : c’est qu’apres (comme j’ay dit ci-dessus descrivant l’arbre qui le porte) qu’elles l’ont tiré des touffeaux où il croist, l’ayant un peu esparpillé avec les doigts (sans autrement le carder) le tenant par petits monceaux aupres d’elles, soit à terre ou sur quelque autre chose (car elles n’usent pas de quenouilles comme les femmes de par-deçà), leur fuseau estant un baston rond, non plus gros que le doigt, et de longueur environ un pied, lequel passe droit au milieu d’un petit ais arrondi ainsi qu’un trenchoir de bois et de mesme espesseur, attachans le cotton au plus long bout de ce baston qui traverse, en le tournant puis apres sur leurs cuisses et le laschans de la main comme les filandieres font leurs fusées : ce rouleau virevotant ainsi sur le costé comme une grande pirouette parmi leurs maisons ou autres places, elles filent non seulement en ceste façon de gros filets pour faire des licts, mais aussi j’en avois apporté en France d’autre deslié si bien ainsi filé et retords par ces femmes sauvages, qu’en ayant fait piquer un pourpoint de toile blanche, chacun qui le voyoit estimoit que ce fust fine soye perlée.

Touchant les licts de cotton qui sont appeliez Inis, par les sauvages, leurs femmes ayans des mestiers de bois, non pas à plat comme ceux de nos tisserans, ni avec tant d’engins, mais seulement eslevez devant elles de leur hauteur, apres qu’elles ont ourdi à leur mode, commençans à tistre par le bas, elles en font les uns en maniere de rets ou filets à pescher, et les autres plus serrez comme gros canevats : et au reste estans ces licts pour la pluspart longs de quatre, cinq ou six pieds, et d’une brasse de large, plus ou moins, tous ont deux boucles aux deux bouts faites aussi de cotton, ausquelles les sauvages lient des cordes pour les attacher et pendre en l’air à quelques pieces de bois mises en travers, expressément pour cest effect en leurs maisons. Que si aussi ils vont à la guerre, ou qu’ils couchent par les bois à la chasse, ou sur le bord de la mer, ou des rivieres à la pescherie, ils les pendent lors entre deux arbres. Et pour achever de tout dire sur ceste matiere, quand ces licts de cotton sont salis, soit de la sueur des personnes, ou de la fumée de tant de feux qu’on fait continuellement és maisons esquelles ils sont pendus, ou autrement : les femmes Ameriquaines cueillans par les bois un fruict sauvage de la forme d’une citrouille plate, mais beaucoup plus gros, tellement que c’est tant qu’on peut porter d’un en la main, le decoupant par pieces et le faisant tremper dans de l’eau en quelque grand vaisseau de terre, battans puis apres cela avec des bastons de bois elles en font sortir de gros bouillons d’escume : laquelle leur servant de savon elles en font ces licts aussi blancs que neige ou draps de foulon. Au reste, je me rapporte à ceux qui en ont fait l’experience, s’il y fait pas meilleur coucher, principalement en Esté, que sur nos licts communs : et mesme si, c’est sans raison que j’ay dit en l’histoire de Sancerre, qu’en temps de guerre cela est, sans comparaison, plus aisé de pendre en ceste façon des linceuls par les corps de garde pour reposer une partie des soldats qui dorment, pendant que les autres veillent, qu’à l’accoustumée se veautrer par dessus des paillasses, où en salissant les habillemens on ne se remplit pas seulement de vermine, mais aussi quand ce vient à se lever pour faire la faction, on a les costez tous cassez des armes, lesquelles on est contraint d’avoir tousjours à la ceinture, ainsi que nous les avons eues estans assiegez dans ceste ville de Sancerre, où presques sans intervalle l’ennemi un an durant n’a bougé de nos portes.

Or pour faire un sommaire des autres meubles de nos Ameriquains, les femmes (lesquelles entre elles ont toute la charge du mesnage) font force cannes et grands vaisseaux de terre pour faire et tenir le bruvage dit caouin semblablement des pots a mettre cuire, tant de façon ronde qu’ovale : des poesles moyennes et petites, plats et autre vaisselle de terre, laquelle combien qu’elle ne soit guere unie par le dehors, est neantmoins si bien polie et comme plombée par le dedans de certaine liqueur blanche qui s’endurcit, qu’il n’est possible aux potiers de par-deçà de mieux accoustrer leurs poteries de terre. Mesmes ces femmes destrempans certaines couleurs grisastres, propres à cela, font avec des pinceaux mille petites gentillesses, comme guilochis, las d’amour, et autres droleries au dedans de ces vaisselles de terre, principalement en celles où on tient la farine et les autres viandes : de façon qu’on en est servi assez proprement : voire diray plus honnestement que ne sont ceux qui usent par-deçà de vaisselle de bois. Vray est qu’il y a cela de defaut en ces peintresses Ameriquaines : c’est qu’ayans fait avec leurs pinceaux ce qui leur sera venu en la fantasie, si vous les priez puis apres d’en faire de la mesme sorte, parce qu’elles n’ont point d’autre projet, poudrait, ni crayon que la quinte-essence de leur cervelle qui trotte, elles ne sçauroyent contrefaire le premier ouvrage : tellement que vous n’en verrez jamais deux de mesme façon.

Au surplus, comme j’ay touché ailleurs, nos sauvages ont des courges et autres gros fruicts mipartis et creusez, dequoy ils font tant leurs tasses à boire, qu’ils appellent coui, qu’autres petits vases dont ils se servent à autre usage. Semblablement certaines sortes de grands et petits coffins et paniers faits et tissus fort proprement, les uns de joncs, et les autres d’herbes jaunes comme gli ou paille de froment, lesquels ils nomment Panacous : et tiennent là farine et ce qui leur plaist dedans. Touchant leurs armes, habits de plumes, l’engin nommé par eux Maraca, et autres leurs utensiles, parce que j’en ay jà fait la description en un autre endroit, à cause de brieveté je n’en feray ici autre mention. Voilà donc les maisons de nos sauvages faites et meublées, parquoy il est maintenant temps de les aller voir au logis.

Pour donc prendre ceste matiere un peu de haut, combien que nos Toüoupinambaoults reçoivent fort humainement les estrangers amis qui les vont visiter, si est-ce neantmoins que les François et autres de par-deçà qui n’entendent pas leur langage, se trouvent du commencement merveilleusement estonnez parmi eux. Et de ma part la premiere fois que je les frequentay, qui fut trois semaines apres que nous fusmes arrivez en l’isle de Villegagnon, qu’un truchement me mena avec luy en terre ferme en quatre ou cinq villages : quand nous fusmes arrivez au premier nommé Yabouraci en langage du pays, et par les François Pepin (à cause d’un navire qui y chargea une fois, le maistre duquel s’appeloit ainsi) qui n’estoit qu’à deux lieuës de nostre fort : me voyant tout incontinent environné de sauvages, lesquels me demandoyent, Marapé-dereré, marapé-dereré, c’est à dire, Comment as-tu nom, comment as-tu nom, (à quoy pour lors je n’entendois que le haut Allemand) et au reste l’un ayant prins mon chapeau qu’il mit sur sa teste, l’autre mon espée et ma ceinture qu’il ceignit sur son corps tout nud, l’autre ma casaque qu’il vestit : eux, di-je, m’estourdissans de leurs crieries et courans de ceste façon parmi leurs villages avec mes hardes, non seulement je pensois avoir tout perdu, mais aussi je ne savois où j’en estois. Mais comme l’experience m’a monstré plusieurs fois depuis, ce n’estoit que faute de savoir leur maniere de faire : car faisant le mesme à tous ceux qui les visitent, et principalement à ceux qu’ils n’ont point encor veus : apres qu’ils se sont un peu ainsi jouez des besongnes d’autruy, ils rapportent et rendent le tout à ceux à qui elles appartiennent. Là dessus le truchement m’ayant adverti qu’ils desiroyent sur tout de savoir mon nom, mais gue de leur dire Pierre, Guillaume ou Jean, eux ne les pouvans prononcer ni retenir (comme de faict, au lieu de dire Jean ils disoyent Nian), il me falloit accommoder de leur nommer quelque chose qui leur fust cognue : cela (comme il me dit) estant si bien venu à propos que mon surnom Lery, signifie une huitre en leur langage, je leur dis que je m’appellois Lery-oussou : c’est à dire une grosse huitre. Dequov eux se tenans bien satisfaicts, avec leur admiration Teh ! se prenans à rire, dirent : Vrayement voila un beau nom, et n’avions point encores veu de Mair, c’est à dire François, qui s’appelast ainsi. Et de faict, je puis asseurément dire que jamais Circé ne metamorphosa homme en une si belle huitre, ne qui discourust si bien avec Ulisses que j’ay depuis ce temps-là fait avec nos sauvages. Sur quoy faut noter qu’ils ont la memoire si bonne, qu’aussi tost que quelqu’un leur a une fois dit son nom, quand par maniere de dire, ils seroyent cent ans apres sans le revoir, ils ne l’oublieront jamais : je diray tantost les autres ceremonies qu’ils observent à la reception de leurs amis qui les vont voir. Mais pour le present poursuyvant à reciter une partie des choses notables qui m’advinrent en mon premier voyage parmi les Toüoupinambaoults, le truchement et moy, qui de ce mesme jour, passans plus outre fusmes coucher en un autre village nommé Euramiri (les François l’appellent Goset, à cause d’un truchement ainsi nommé qui s’y estoit tenu) trouvans, sur le soleil couchant que nous y arrivasmes, les sauvages dansans et achevans de boire le caouin d’un prisonnier qu’ils avoyent tué n’y avoit pas six heures, duquel nous vismes les pieces sur le boucan : ne demandez pas si à ce commencement je fus estonné de voir telle tragedie : toutesfois, comme vous entendrez, cela ne fut rien au prix de la peur que j’eu bien tost apres. Car comme nous fusmes entrez en une maison de ce village, où selon la mode du pays, nous nous assismes chacun dans un lict de cotton pendu en l’air : apres que les femmes (à la maniere que je diray ci apres) eurent pleuré, et que le vieillard, maistre de la maison eut fait sa harangue à nostre bien-venue : le truchement à qui non seulement ces façons de faire des sauvages n’estoyent pas nouvelles, mais qui au reste aimoit aussi bien à boire et à caouiner qu’eux, sans me dire un seul mot, ne m’advertir de rien, s’en allant vers la grosse troupe de ces danseurs, me laissa là avec quelques uns : tellement que moy qui estois las, ne demandans qu’à reposer, apres avoir mangé un peu de farine de racine et d’autres viandes qu’on nous avoit presentées, je me renversay et couchay dans le lict de cotton sur lequel j’estois assis. Mais outre qu’à cause du bruit que les sauvages, dansans et sifflans toute la nuict, en mangeant ce prisonnier, firent à mes oreilles je fus bien resveillé : encores l’un d’eux avec un pied d’iceluy cuict et boucané qu’il tenoit en sa main, s’approchant de moy, me demandant (comme je sceu depuis, car je ne l’entendois pas lors) si j’en voulois manger, par ceste contenance me fit une telle frayeur, qu’il ne faut pas demander si j’en perdi toute envie de dormir. Et de faict, pensant veritablement par tel signal et monstre de ceste chair humaine qu’il mangeoit, qu’en me menaçant il me dist et voulust faire entendre que je serois tantost ainsi accoustré joint que comme une doute en engendre une autre, je soupçonnay tout aussi tost, que le truchement de propos deliberé m’ayant trahi m’avoit abandonné et livré entre les mains de ces barbares : si j’eusse veu quelque ouverture pour pouvoir sortir et m’enfuir de là, je ne m’y fusse pas feint. Mais me voyant de toutes parts environné de ceux desquels ignorant l’intention (car comme vous orrez ils ne pensoyent rien moins qu’à me mal faire) je croyois fermement et m’attendois devoir estre bien tost mangé, en invoquant Dieu en mon coeur toute ceste nuict là. Je laisse à penser à ceux qui comprendront bien ce que je di, et qui se mettront en ma place, si elle me sembla longue. Or le matin venu que mon truchement (lequel en d’autres maisons du village, avec les fripponniers de sauvages avoit riblé toute la nuict) me vint retrouver, me voyant comme il me dit, non seulement blesme et fort defait de visage, mais aussi presque en la fievre : il me demanda si je me trouvois mal, et si je n’avois pas bien reposé : à quoy encores tout esperdu que j’estois, luy ayant respondu en grande colere, qu’on m’avoit voirement bien gardé de dormir, et qu’il estoit un mauvais homme de m’avoir ainsi laissé parmi ces gens que je n’entendois point, ne me pouvant rasseurer, je le priay qu’en diligence nous nous ostissions de là. Toutesfois luy là dessus m’ayant dit que je n’eusse point de crainte, et que ce n’estoit pas à nous à qui on en vouloit : apres qu’il eut le tout recité aux sauvages, lesquels s’esjouyssans de ma venue, me pensans caresser, n’avoyent bougé d’aupres de moy toute la nuict : eux ayans dit qu’ils s’estoyent aussi aucunement apperceus que j’avois eu peur d’eux, dont ils estoyent bien marris, ma consolation fut (selon qu’ils sont grands gausseurs) une risée qu’ils firent, de ce que sans y penser, ils me l’avoyent baillée si belle. Le truchement et moy fusmes encores de là en quelques autres villages, mais me contentant d’avoir recité ce que dessus pour eschantillon de ce qui m’advint en mon premier voyage parmi les sauvages, je poursuyvray à la generalité.

Pour doncques declarer les ceremonies que les Toüoupinambaoults observent à la reception de leurs amis qui les vont visiter : il faut en premier lieu, si tost que le voyageur est arrivé en la maison du Moussacat, c’est à dire bon pere de famille qui donne à manger aux passans, qu’il aura choisi pour son hoste (ce qu’il faut faire en chacun village où on frequente, et sur peine de le fascher quand on y arrive n’aller pas premierement ailleurs) que s’asseant dans un lict de cotton pendu en l’air il y demeure quelque peu de temps sans dire mot. Apres cela les femmes venans à l’entour du lict, s’accroupissans les fesses contre terre, et tenans les deux mains sur leurs yeux, en pleurans de ceste façon la bien-venue de celuy dont sera question, elles diront mille choses à sa louange.

Comme pour exemple : Tu as pris tant de peine à nous venir voir : tu es bon : tu es vaillant. Et si c’est un François ou autre estranger de par deçà, elles adjousteront : Tu nous as apporté tant de belles besongnes dont nous n’avons point en ce pays : brief, comme j’ay dit, elles en jettant de grosses larmes, tiendront plusieurs tels propos d’applaudissemens et flatteries. Que si au reciproque le nouveau venu qui est assis dans le lict leur veut agreer : faisant bonne mine de son costé, s’il ne veut pleurer tout à fait (comme j’en ay veu de nostre nation, qui oyant la brayerie de ces femmes aupres d’eux, estoyent si veaux que d’en venir jusques-là) pour le moins, en leur respondant, jettant quelques souspirs, faut-il qu’il en face semblant. Ceste premiere salutation ainsi faite de bonne grace, par ces femmes Ameriquaines, le Moussacat, c’est à dire, vieillard maistre de la maison, lequel aussi de sa part, comme vous voyez en la figure, s’occupant à faire une flesche ou autre chose, aura esté un quart d’heure sans faire semblant de vous voir (caresse fort contraire à nos embrassemens, accollades, baisemens et touchemens à la main à l’arrivée de nos amis) venant lors à vous, usera premierement de ceste façon de parler, Eré-ioubé ? c’est à dire, Es-tu venu ? puis, Comment te portes-tu ? que demandes-tu ? etc. à quoy il faut respondre selon que verrez cy apres au colloque de leur langage. Cela fait, il vous demandera si vous voulez manger : que si vous respondez qu’ouy, il vous fera soudain apprester et apporter dans de belle vaisselle de terre, tant de la farine qu’ils mangent au lieu de pain, que des venaisons, volailles, poissons, et autres viandes qu’il aura : mais parce qu’ils n’ont tables, bancs, ny scabelles, le service se fera à belle terre devant vos pieds : quant au bruvage, si vous voulez du caouin, et qu’il en ait de fait, il vous en baillera aussi. Semblablement apres que les femmes ont pleuré aupres du passant, à fin d’avoir de luy des peignes, mirouers, ou petites patenostres de verre qu’on leur porte pour mettre à l’entour de leur bras, elles luy apporteront des fruicts, ou autre petit present des choses de leur pays.

Que si au surplus on veut coucher au village où on est arrivé, le vieillard non seulement fera tendre un beau lict blanc, mais encores outre cela (combien qu’il ne face pas froit en leur pays) à cause de l’humidité de la nuict, et à leur mode il fera faire trois ou quatre petits feus à l’entour du lict, lesquels seront souvent r’alumez la nuict, avec certains petits ventaux qu’ils appellent Tatapecoua, faits de la façon des contenances que les dames de par-deçà tiennent devant elles au pres du feu, de peur qu’il ne leur gaste la face.

Mais puisqu’en traittant de la police des sauvages je suis venu à parler du feu, lequel ils appellent Tata, et la fumée Tatatin, je veux aussi declarer l’invention gentile, et incognue par-deçà, qu’ils ont d’en faire quand il leur plaist (chose non moins esmerveillable que la pierre d’Escosse, laquelle, selon le tesmoignage de celuy qui a escrit des Singularitez dudit pays, a ceste proprieté, qu’estant dans des estoupes, ou dans de la paille, sans autre artifice, elle allume le feu). D’autant doncques qu’aymans fort le feu, ils ne demeurent gueres en un lieu sans en avoir, principalement la nuict qu’ils craignent merveilleusement d’estre surprins d’Aygnan, c’est à dire du malin esprit, lequel, comme j’ay dit ailleurs, les bat et tormente souvent : soit qu’ils soyent par les bois à la chasse, ou sur le bord des eaux à la pescherie, ou ailleurs par les champs : au lieu que nous nous servons à cela de la pierre et du fusil, dont ils ignorent l’usage, ayans en recompence en leur pays deux certaines especes de bois, dont l’un est presque aussi tendre que s’il estoit à demi pourri, et l’autre au contraire aussi dur que celuy dequoy nos cuisiniers font des lardoires : quand ils veulent allumer du feu, ils les accommodent de ceste sorte. Premierement apres qu’ils ont apprimé et rendu aussi pointu qu’un fuseau par l’un des bouts un baston de ce dernier, de la longueur d’environ un pied, plantant ceste pointe au milieu d’une piece de l’autre, que j’ay dit estre fort tendre, laquelle ils couchent tout à plat contre terre, ou la tiennent sur un tronc, ou grosse busche, en façon de potence renversée : tournant puis apres fort soudainement ce baston entre les deux palmes de leurs mains, comme s’ils vouloyent forer et percer la piece de dessous de part en part, il advient que de ceste soudaine et roide agitation de ces deux bois, qui sont ainsi comme entrefichez l’un dans l’autre, il sort non seulement de la fumée, mais aussi une telle chaleur, qu’ayans du cotton, ou des fueilles d’arbres bien seiches toutes prestes (ainsi qu’il faut avoir par deçà le drapeau bruslé, ou autre esmorce aupres du fusil), le feu s’y emprend si bien que j’asseure ceux qui m’en voudront croire, en avoir moy-mesme fait de ceste façon. Non pas cependant que pour cela je vueille dire, moins croire ou faire accroire, ce que quelqu’un a mis en ses escrits : assavoir que les sauvages de l’Amerique (qui sont ceux dont je parle à present) avant ceste invention de faire feu, seichoyent leurs viandes à la fumée : car tout ainsi que je tien ceste maxime de Physique tournée en proverbe estre tres-vraye ; assavoir qu’il n’y a point de feu sans fumée, aussi par le contraire estimé-je celuy n’estre pas bon naturaliste qui nous veut faire accroire qu’il y a de la fumée sans feu. J’entend de la fumée, laquelle, comme celui dont je parle veut donner à entendre, puisse cuire les viandes : tellement que si pour solution il vouloit dire qu’il a entendu parler des vapeurs et exhalations, encores qu’on luy accorde qu’il y en ait de chaudes, tant y a qu’attendu que tant s’en faut qu’elles les puissent seicher, qu’au contraire, fust chair ou poisson, elles les rendroyent plus tost moites et humides : la response sera, que cela est se moquer du monde. Partant puisque cest aucteur, tant en sa Cosmographie qu’ailleurs, se plaind si fort et si souvent de ceux, lesquels ne parlans pas à son gré des matieres qu’il touche, il dit n’avoir pas bien leu ses escrits : je prie les lecteurs d’y bien notter le passage ferial que j’ay conté de sa nouvelle chaude, et sogrenue fumée, laquelle je lui renvoye en son cerveau de vent.

Retournant donc à parler du traitement que les sauvages font à ceux qui les vont visiter : apres, qu’en la maniere que j’ay dit, leurs hostes ont beu et mangé, et se sont reposez, ou ont couché en leurs maisons : s’ils sont honnestes, ils baillent ordinairement des cousteaux, ou des cizeaux, ou bien des pincettes à arracher la barbe aux hommes : aux femmes, des peignes et des mirouers : et encores aux petits garçons des haims à pescher. Que si au reste on a affaire de vivres ou autres choses de ce qu’ils ont, ayant demandé que c’est qu’ils veulent pour cela, quand on leur a baillé ce dequoy on sera convenu, on le peut emporter et s’en aller. Au surplus, parce, comme j’ay dit ailleurs, que n’ayans chevaux, asnes, ny autres bestes qui portent ou charient en leur pays, la façon ordinaire estant d’y aller à beaux pieds sans lance : si les passans estrangers se trouvent las, presentans un cousteau ou autres choses aux sauvages, prompts qu’ils sont à faire plaisir à leurs amis, ils s’offriront pour les porter. Comme de fait, durant que j’estois par delà, il y en a eu tels qui nous ayans mis la teste entre les cuisses et les jambes pendantes sur leurs ventres, nous ont ainsi portez sur leurs espaules plus d’une grande lieuë sans se reposer : de façon que si pour les soulager, nous les voulions quelques fois faire arrester, eux se mocquans de nous, disoyent en leur langage : Et comment ? pensez-vous que nous soyons des femmes, ou si lasches et foibles de coeur, que nous puissions defaillir sous le faix ? Plustost, me dit une fois un, qui m’avoit sur son col, je te porterois tout un jour sans cesser d’aller : tellement que nous autres de nostre costé rians à gorge desployée sur ces Traquenards à deux pieds, les voyans si bien deliberez en leur applaudissans et mettans encores (comme on dit) d’avantage le coeur au ventre, leur disions, allons doncques tousjours.

Quant à leur charité naturelle, en se distribuans et faisans journellement presens les uns aux autres, des venaisons, poissons, fruicts et autres biens qu’ils ont en leur pays, ils l’exercent de telle façon que non seulement un sauvage, par maniere de dire, mourroit de honte s’il voyoit son prochain, ou son voisin aupres de soy avoir faute de ce qu’il a en sa puissance, mais aussi, comme je l’ay experimenté, ils usent de mesme liberalité envers les estrangers leurs alliez. Pour exemple de quoy j’allegueray, que ceste fois (ainsi que j’ay touché au dixiesme chapitre) que deux François et moy, nous estans esgarez par les bois, cuidasmes estre devorez d’un gros et espouvantable lezard, ayans outre cela, l’espace de deux jours et d’une nuict que nous demeurasmes perdus, enduré grand faim : nous estant finalement retrouvez en un village nommé Pano, où nous avions esté d’autres fois, il n’est pas possible d’estre mieux receu que nous fusmes des sauvages de ce lieu-là. Car en premier lieu, nous ayans ouy raconter les maux que nous avions endurez : mesme le danger où nous avions esté, d’estre non seulement devorez des bestes cruelles, mais aussi d’estre prins et mangez des Margajas, nos ennemis et les leurs, de la terre desquels (sans y penser) nous nous estions approché bien pres : parce, di-je, qu’outre cela, passans par les deserts, les espines nous avoyent bien fort esgratignez, eux nous voyans en tel estat, en prindrent si grand pitié, qu’il faut qu’il m’eschappe icy de dire, que les receptions hypocritiques de ceux de par deçà, qui pour consolation des affligez n’usent que du plat de la langue, est bien esloignée de l’humanité de ces gens, lesquels neantmoins nous appellons barbares. Pour doncques venir à l’effect, apres qu’avec de belle eau claire, qu’ils furent querir expres, ils eurent commencé par là (qui me fit resouvenir de la façon des anciens) de laver les pieds et les jambes de nous trois François, qui estions assis chacun en son lict à part, les vieillards lesquels dés nostre arrivée avoyent donné ordre qu’on nous apprestast à manger, mesme avoyent commandé aux femmes, qu’en diligence elles fissent de la farine tendre, de laquelle (comme j’ay dit ailleurs) j’aimerois autant manger que du molet de pain blanc tout chaud : nous voyans un peu refraischis, nous firent incontinent servir à leur mode, de force bonnes viandes, comme venaisons, volailles, poissons et fruicts exquis, dont ils ne manquent jamais.

Davantage, quand le soir fut venu, à fin que nous reposissions plus à l’aise, le vieillard nostre hoste, ayant fait oster tous les enfans d’aupres de nous, le matin à nostre resveil nous dit : Et bien Atono-assats : (c’est à dire, parfaits alliez) avez-vous bien dormi ceste nuict ? A quoy luy estant respondu qu’ouy fort bien, il nous dit : Reposez-vous encores mes enfans, car je vis bien hier au soir que vous estiez fort las. Brief il m’est mal aisé d’exprimer la bonne chere qui nous fut lors faite par ces sauvages : lesquels à la verité, pour le dire en un mot, firent en nostre endroit ce que sainct Luc dit aux Actes des Apostres, que les barbares de l’Isle de Malte pratiquerent envers sainct Paul, et ceux qui estoyent avec luy, apres qu’ils eurent eschappé le naufrage dont il est là fait mention. Or parce que nous n’allions point par pays que nous n’eussions chacun un sac de cuir plein de mercerie, laquelle nous servoit au lieu d’argent, pour converser parmi ce peuple : au departir de là, nous baillasmes ce que il nous pleut, assavoir (comme j’ay tantost dit que c’est la coustume) cousteaux, cizeaux, et pincettes aux bons vieillards : des peignes, mirouers et bracelets, de boutons de verre aux femmes : et des hameçons à pescher aux petits garçons.

Surquoy aussi, à fin de mieux faire entendre combien ils font cas de ces choses, je reciteray, que moy estant un jour en un village, mon Moussacat, c’est à dire, celuy qui m’avoit receu chez soy, m’ayant prié de luy monstrer tout ce que j’avois dans mon Caramemo, c’est à dire, dans mon sac de cuir : apres qu’il m’eut fait apporter une belle grande vaisselle de terre, dans laquelle j’arrengeay tout mon cas : luy, s’esmerveillant de voir cela, appelant soudain tous les autres sauvages, il leur dit : Je vous prie, mes amis, considerez un peu quel personnage j’ay en ma maison : car, puisqu’il a tant de richesses, ne faut-il pas bien dire qu’il soit grand seigneur ? Et cependant, comme je dis en riant contre un mien compagnon qui estoit là avec moy, tout ce que ce sauvage estimoit tant, qui estoit en somme cinq ou six cousteaux emmanchez de diverses façons, autant de peignes, deux ou trois grands mirouers, et autres petites besongnes, n’eust pas vallu deux testons dans Paris. Parquoy suyvant ce que j’ay dit ailleurs, qu’ils ayment sur tout ceux qui sont liberaux, me voulant encores moy mesme plus exalter qu’il n’avoit fait, je luy baillay publiquement et gratuitement devant tous, le plus grand et le plus beau de mes cousteaux : duquel de fait il fit autant de conte, que feroit quelqu’un en nostre France, auquel on auroit fait present d’une chaine d’or, de la valeur de cent escus.

Que si vous demandez maintenant plus outre, sur la frequentation des sauvages de l’Amerique, desquels je traite à present : assavoir, si nous nous tenions bien asseurez parmi eux, je respon, que tout ainsi qu’ils haissent si mortellement leurs ennemis, que comme vous avez entendu cy devant, quand ils les tiennent, sans autre composition, ils les assomment et mangent : par le contraire ils aiment tant estroitement leurs amis et confederez, tels que nous estions de ceste nation nommée Toüoupinambaoults, que plus tost pour les garentir, et avant qu’ils receussent aucun desplaisir, ils se feroyent hacher en cent mille pieces, ainsi qu’on parle : tellement que les ayant experimentez, je me fierois, et me tenois de fait lors plus asseuré entre ce peuple que nous appellons sauvages, que je ne ferois maintenant en quelques endroits de nostre France, avec les François desloyaux et degenerez : je parle de ceux qui sont tels : car quant aux gens de bien, dont par la grace de Dieu le Royaume n’est pas encor vuide, je serois tres-marri de toucher à leur honneur.

Toutesfois, à fin que je dise le pro et le contra de ce que j’ay cognu estant parmi les Ameriquains, je reciteray encores un faict contenant la plus grande apparence de danger où je me suis jamais trouvé entre eux. Nous estans doncques un jour inopinément rencontrez six François en ce beau village d’Okorantin, duquel j’ay jà plusieurs fois fait mention cy dessus, distant de dix ou douze lieuës de nostre fort, ayans resolu d’y coucher, nous fismes partie à l’arc, trois contre trois pour avoir des poulles d’Indes et autres choses pour nostre souper. Tellement qu’estant advenu que je fus des perdans, ainsi que je cherchois des volailles à acheter parmi le village, il y eut un de ces petits garçons François, que j’ay dit du commencement, que nous avions mené dans le navire de Rosée pour apprendre la langue du pays, lequel se tenoit en ce village, qui me dit : Voilà une belle et grosse cane d’Inde, tuez-la, vous en serez quitte en payant : ce que n’ayant point fait difficulté de faire (parce que nous avions souvent ainsi tué des poulles en d’autres villages, dequoy les sauvages, en les contentans de quelques cousteaux, ne s’estoyent point faschez) apres que j’eu ceste cane morte en ma main, je m’en allay en une maison, où presques tous les sauvages de ce lieu estoyent assemblez pour caouiner. Ainsi ayant là demandé à qui estoit la cane, à fin que je la luy payasse, il y eut un vieillard, lequel, avec une assez mauvaise trongne, se presentant, me dit, C’est à moy. Que veus-tu que je t’en donne, luy di-je ? Un cousteau, respondit-il : auquel sur le champ en ayant voulu bailler un, quand il l’eut veu, il dit, J’en veux un plus beau : ce que sans repliquer luy ayant presenté, il dit qu’il ne vouloit point encore de cestuy-là. Que veux-tu donc, luy di-je, que je te donne ? Une serpe, dit-il. Mais parce qu’outre que cela estoit un pris du tout excessif en ce pays-là, de donner une serpe pour une canne, encores n’en avois-je point pour lors, je luy dis qu’il se contentast s’il vouloit du second cousteau que je luy presentois, et qu’il n’en auroit autre chose. Mais là dessus le Truchement, qui cognoissoit mieux leur façon de faire (combien qu’en ce faict, comme je diray, il fust aussi bien trompé que moy) me dit, Il est bien fasché, et quoy que c’en soit, il luy faut trouver une serpe. Parquoy en ayant emprunté une du garçon duquel j’ay parlé, quand je la voulu bailler à ce sauvage, il en fit derechef plus de refus qu’il n’avoit fait auparavant des cousteaux : de façon que me faschant de cela, pour la troisiesme fois je luy dis : Que veux tu donc de moy ? A quoy furieusement il repliqua, qu’il me vouloit tuer comme j’avois tué sa cane : car, dit-il, Parce qu’elle a esté à un mien frere qui est mort, je l’aimois plus que toute autre chose que j’eusse en ma puissance. Et de fait, mon lourdaut de ce pas s’en allant querir une espée, ou plustost grosse massue de bois de cinq à six pieds de long, revenant tout soudain vers moy, continuoit tousjours à dire qu’il me vouloit tuer. Qui fut donc bien esbahi ce fut moy : et toutesfois, comme il ne faut pas faire le chien couchant (comme on parle) ny le craintif entre ceste nation, il ne falloit pas que j’en fisse semblant. Là dessus le Truchement, qui estoit assis dans un lict de cotton pendu entre le querelleur et moy, m’advertissant de ce que je n’entendois pas, me dit : Dites-luy, en tenant vostre espée au poing, et luy monstrant vostre arc et vos flesches, à qui il pense avoir affaire : car quant à vous vous estes fort et vaillant, et ne vous lairrez pas tuer si aisément qu’il pense. Somme faisant bonne mine et mauvais jeu, comme on dit, apres plusieurs autres propos que nous eusmes ce sauvage et moy, sans (suyvant ce que j’ay dit au commencement de ce chapitre) que les autres fissent aucun semblant de nous accorder, yvre qu’il estoit du caouin qu’il avoit beu tout le long du jour, il s’en alla dormir et cuver son vin : et moy et le Truchement souper et manger sa cane avec nos compagnons, qui nous attendans au haut du village, ne savoyent rien de nostre querelle.

Or cependant, comme l’issuë monstra, les Toüoupinambaoults sachans bien, qu’ayans jà les Portugais pour ennemis, s’ils avoyent tué un François, la guerre irreconciliable seroit tellement declairée entr’eux, qu’ils seroyent à jamais privez d’avoir de la marchandise, tout ce que mon homme avoit fait, n’estoit qu’en se jouant. Et de fait, s’estant resveillé environ trois heures apres, il m’envoya dire par un autre sauvage que j’estois son fils, et que ce qu’il avoit fait en mon endroit estoit seulement pour esprouver, et voir à ma contenance si je ferois bien la guerre aux Portugais et aux Margajas nos communs ennemis. Mais de mon costé, à fin de luy oster l’occasion d’en faire autant une autre fois, ou à moy, ou à un autre des nostres : joint que telles risées ne sont pas fort plaisantes, non seulement je luy manday que je n’avois que faire de luy, et que je ne voulois point de pere qui m’esprouvast avec une espée au poing, mais aussi le lendemain, entrant en la maison où il estoit, à fin de luy faire trouver meilleur, et luy monstrer que tel jeu me desplaisoit, je donnay des petits cousteaux et des haims à pescher aux autres tout aupres de luy qui n’eut rien. On peut donc recueillir tant de cest exemple, que de l’autre que j’ay recité cy dessus de mon premier voyage parmi les sauvages, ou, pour l’ignorance de leur coustume envers nostre nation je cuidois estre en danger, que ce que j’ay dit de leur loyauté envers leurs amis demeure tousjours vray et ferme : assavoir qu’ils seroyent bien marris de leur faire desplaisir. Surquoy, pour conclusion de ce poinct, j’adjousteray, que sur tout les vieillards, qui par le passé ont eu faute de coignées, serpes, et cousteaux (qu’ils trouvent maintenant tant propres pour couper leurs bois, et faire leurs arcs et leurs flesches) non seulement traittent fort bien les François qui les visitent, mais aussi exhortent les jeunes gens d’entr’eux, de faire le semblable à l’advenir.

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CHAPITRE XIX


Comment les sauvages se traittent en leurs maladies, ensemble de leurs sepultures et funerailles, et des grands pleurs qu’ils font apres leurs morts.


Pour mettre fin à parler de nos sauvages de l’Amerique, il faut savoir comment ils se gouvernent en leurs maladies, et à la fin de leurs jours : c’est dire, quand ils sont prochains de leur mort naturelle. S’il advient donc qu’aucuns d’eux tombe malade, apres qu’il aura monstré et fait entendre où il sent son mal, soit au bras, jambes ou autres parties du corps : cest endroit là sera sussé avec la bouche par l’un de ses amis : et quelques fois par une maniere d’abuseurs qu’ils ont entr’eux nommez Pagés, qui est à dire barbier ou medecin (autre que les Caraibes dont j’ay parlé, traitant de leur religion), lesquels non seulement leur font accroire qu’ils leur arrachent la douleur, mais aussi qu’ils leur prolongent la vie. Cependant outre les fievres et maladies communes de nos Ameriquains, à quoy, comme j’ay touché cy devant, à cause de leur pays bien temperé, ils ne sont pas si sujets que nous sommes par deçà, ils ont une maladie incurable qu’ils nomment Pians : laquelle combien qu’ordinairement elle se prenne et provienne de paillardise, j’ay neantmoins veu avoir à de jeunes enfans qui en estoyent aussi couverts, qu’on en voit par deçà estre de la petite verole. Mais, au reste, ceste contagion se convertissant en pustules plus larges que le pouce, lesquelles s’espandent par tout le corps et jusques au visage : ceux qui en sont entachez en portent aussi bien les marques toute leur vie, que font les verolez et chancreux de par deçà, de leur turpitude et vilenie. Et de fait j’ay veu en ce pays-là un Truchement, natif de Rouen, lequel s’estant veautré en toutes sortes de paillardises parmi les femmes et filles sauvages, en avoit si bien receu son salaire, que son corps et son visage estans aussi couverts et deffigurez de ces Pians que s’il eust esté vray ladre, les places y estoyent tellement imprimées, qu’impossible luy fut de jamais les effacer : aussi est ceste maladie la plus dangereuse en ceste terre du Bresil. Ainsi pour reprendre mon premier propos, les Ameriquains ont ceste coustume, que quant au traitement de la bouche de leurs malades : si celuy qui est detenu au lict devoit demeurer un mois sans manger, on ne luy en donnera jamais qu’il n’en demande : mesme, quelque grieve que soit la maladie, les autres qui sont en santé, suyvant leur coustume, ne laisseront pas pour cela, beuvans, sautans, et chantans, de faire bruit autour du pauvre patient : lequel aussi de son costé sachant bien qu’il ne gagneroit rien de s’en fascher, aime mieux avoir les oreilles rompues que d’en dire mot. Toutesfois s’il advient qu’il meure, et sur tout si c’est quelque bon pere de famille, la chantrerie estant soudain tournée en pleurs, ils lamentent de telle façon, que si nous nous trouvions en quelque village où il y eust un mort, ou il ne falloit pas faire estat d’y coucher, ou ne se pas attendre de dormir la nuict. Mais principalement c’est merveille d’ouir les femmes, lesquelles braillans si fort et si haut, que vous diriez que ce sont hurlemens de chiens et de loups, font communément tels regrets et tels dialogues. Il est mort (diront les unes en trainant leurs voix) celuy qui estoit si vaillant, et qui nous a tant fait manger de prisonniers. Puis les autres en esclatant de mesme, respondront : O que c’estoit un bon chasseur et un excellent pescheur. Ha le brave assommeur de Portugais et de Margajas, desquels il nous a si bien vengez, dira quelqu’une entre les autres : tellement que parmi ces grands pleurs, s’incitans à qui fera le plus grand dueil, et comme vous voyez en la presente figure, s’embrassans les bras et les espaules l’une de l’autre, jusques à ce que le corps soit osté de devant elles, elles ne cesseront, en dechifrant et recitant par le menu tout ce qu’il aura fait et dit en sa vie, de faire de longues kirielles de ses louanges.

Bref à la maniere que les femmes de Bearn, ainsi qu’on dit, faisans de vice vertu en une partie des pleurs qu’elles font sur leurs maris decedez chantent : La mi amon, la mi amon : Cara rident, œil de splendon : Cama leugé, bel dansadou ; Lo mé balen, lo m’esburbat : matî depes : fort tard au lheit. C’est à dire : Mon amour, mon amour : visage riant, oeil de splendeur, jambe legere, beau danseur, le mien vaillant, le mien esveillé, matin debout, fort tard au lict : Voire comme aucuns disent que les femmes de Gascongne adjoustent, Yere, yere. O le bet renegadou, ô le bet jougadou qu’here : c’est à dire, Helas ! helas ! O le beau renieur, ô le beau joueur qu’il estoit : ainsi en font nos povres Ameriquaines, lesquelles au surplus, au refrein de chaque pose, adjoustans tousjours, Il est mort, il est mort, celuy duquel nous faisons maintenant le dueil : les hommes leur respondans disent, Helas il est vray, nous ne le verrons plus jusques à ce que nous soyons derriere les montagnes, où, ainsi que nous enseignent nos Caraibes, nous danserons avec luy, et autres semblables propos qu’ils adjoustent.

Or ces querimonies durans ordinairement demi-jour (car ils ne gardent gueres leurs corps morts davantage) apres que la fosse aura esté faite, non pas longue à nostre mode, ains ronde et profonde comme un grand tonneau à tenir le vin, le corps qui aussi incontinent apres avoir esté expiré, aura esté plié, les bras et les jambes liez à l’entour, sera ainsi enterré presques tout debout : mesme (comme j’ay dit) si c’est quelque bon vieillard qui soit decedé, il sera ensepulturé dans sa maison, enveloppé de son lict de cotton, voire on enterrera avec luy quelques coliers, plumasseries et autres besongnes qu’il souloit porter quand il estoit en vie. Sur lequel propos on pourroit alleguer beaucoup d’exemples des anciens qui en usoyent de ceste façon : comme ce que Josephe dit qui fut mis au sepulchre de David : et ce que les histoires prophanes tesmoignent de tant de grands personnages qui apres leur mort, ayans esté ainsi parez de joyaux fort precieux, le tout est pourri avec leurs corps. Et pour n’aller plus loin de nos Ameriquains (comme nous avons jà allegué ailleurs), les Indiens du Peru, terre continente à la leur, enterrans avec leurs Rois et Caciques grande quantité d’or et de pierres precieuses : plusieurs Espagnols de ceux qui furent les premiers en ceste contrée là, recerchans les despouilles de ces corps morts, jusques aux tombeaux et crotes où ils sçavoyent les trouver, en furent grandement enrichis. De maniere qu’on peut bien appliquer à tels avaricieux, ce que Plutarque dit que la Royne Semiramis avoit fait engraver en la pierre de sa sepulture : assavoir par le dehors tourné en vers François, comme s’ensuit,


Quiconque soit le Roy de pecune indigent,
Ce tombeau ouvert prenne autant qu’il veut d’argent.


Puis celuy qui l’ouvrit y pensant trouver grand butin, au lieu de cela vid ceste escriture par le dedans :


Si tu n’estois meschant insatiable d’or,
Jamais n’eusses fouillé des corps morts le thresor.


Toutesfois pour retourner à nos Toüoupinambaoults, depuis que les François ont hanté parmi eux, ils n’enterrent pas si coustumierement les choses de valeur avec leurs morts, qu’ils souloyent faire auparavant : mais, ce qui est beaucoup pire, oyez la plus grande superstition qui se pourroit imaginer, en laquelle ces pauvres gens sont detenus. Dés la premiere nuict d’apres qu’un corps, à la façon que vous avez entendu, a esté enterré, eux croyans fermement que si Aygnan, c’est à dire le diable en leur langage, ne trouvoit d’autres viandes toutes prestes aupres, qu’il le deterreroit et mangeroit : non seulement ils mettent de grands plats de terre pleins de farine, volailles, poissons et autres viandes bien cuictes, avec de leur bruvage dit Caouin, sus la fosse du desfunct, mais aussi jusqu’à ce qu’ils pensent que le corps soit entierement pourri, ils continuent à faire tels services vrayement diaboliques : duquel erreur il nous estoit tant plus mal aisé de les divertir, que les truchemens de Normandie qui nous avoyent precedez en ce pays-là, à l’imitation des prestres de Bel, desquels il est fait mention en l’Escriture, prenans de nuict ces bonnes viandes pour les manger, les y avoyent tellement entretenus, voire confirmez, que quoy que par l’experience nous leur monstrissions que ce qu’ils y mettoyent le soir s’y retrouvoit le lendemain, à peine peusmes nous persuader le contraire à quelques uns. Tellement qu’on peut dire que ceste resverie des sauvages n’est pas fort differente de celle des rabins docteurs Judaiques : ni de celle de Pausanias. Car les rabins tiennent que le corps mort est laissé en la puissance d’un diable qu’ils nomment Zazel ou Azazel, lequel ils disent estre appelé prince du desert, au Levitique : et mesmes pour confirmer leur erreur, ils destournent ces passages de l’Escriture où il est dit au serpent, Tu mangeras la terre tout le temps de ta vie : Car, disent-ils, puisque nostre corps est créé du limon et de la poudre de la terre, qui est la viande du serpent, il luy est suject jusques à ce qu’il soit transmué en nature spirituelle. Pausanias semblablement raconte d’un autre diable nommé Eurinomus, duquel les interpreteurs des Delphiens ont dit qu’il devoroit la chair des morts, et n’y laissoit rien que les os, qui est en somme, ainsi que j’ay dit, le mesme erreur de nos Ameriquains.

Finalement quant à la maniere que nous avons monstré au chapitre precedent, les sauvages renouvellent et transportent leurs villages en autres lieux, mettans sur les fosses des trespassez de petites couvertures de ceste grande herbe qu’ils nomment Pindo, non seulement les passans, par ce moyen, y recognoissent forme de cimetiere, mais aussi quand les femmes s’y rencontrent, ou autrement quand elles sont par les bois, si elles se ressouviennent de leurs feus maris, ce sera, faisant les regrets accoustumez, à hurler de telle façon qu’elles se font ouyr de demie lieuë. Parquoy les laissant pleurer tout leur saoul, puis que j’ay poursuyvi les sauvages jusques à la fosse, je mettrai ici fin à discourir de leur maniere de faire : toutesfois les lecteurs en pourront encore voir quelque chose au colloque suyvant, qui fut fait au temps que j’estois en l’Amerique, à l’aide d’un truchement : lequel non seulement pour y avoir demeuré sept ou huict ans, entendoit parfaitement le langage des gens du pays, mais aussi parce qu’il avoit bien estudié, mesme en la langue Grecque, de laquelle (ainsi que ceux qui l’entendent ont jà peu voir ci-dessus) ceste nation des Toüoupinambaoults a quelques mots, il le pouvoit mieux expliquer.


CHAPITRE XX


Colloque de l’entrée ou arrivée en la terre du Bresil, entre les gens du pays nommez Tououpinambaoults, et Toupinenkins en langage sauvage et François.



Toüoupinambaoult. - Ere-ioubé ? Es-tu venu ?

François. - Pa-aiout. Ouy, je suis venu.

T. - Teh ! auge-ny-po. Voila bien dit.

T. - Mara-pé-déréré ? Comment te nommes-tu ?

F. - Lery-oussou. Une grosse huitre.

T. - Ere-iacasso pienc ? As-tu laissé ton pays pour venir demeurer ici ?

F. - Pa. Ouy.

T. - Eori-deretani ouani repiac. Vien doncques voir le lieu où tu demeureras.

F. - Augé-bé. Voila bien dit.

T. - I-endé repiac ? aout I-endérépiac aout é éhéraire. Teh ! oouéreté kenois Lery-oussou yméen ! Voilà doncques, il est venu par-deçà, mon fils, nous ayant en sa memoire helas !

T. - Erérou dé caramémo ? As-tu apporté tes coffres ? Ils entendent aussi tous autres vaisseaux à tenir hardes que l’homme peut avoir.

F. - Pà arout. Ouy je les ay apportez.

T. - Mobouy ? Combien ?

Autant qu’on en aura on leur pourra nombrer par paroles jusques au nombre de cinq, en les nommant ainsi : Augé-pé 1, mocouein 2, mossaput 3, oioicoudic 4, ecoinbo 5, Si tu en as deux, tu n’as que faire d’en nommer quatre ou cinq. Il te suffira de dire mocouein de trois et quatre. Semblablement s’il y en a quatre tu diras oioicoudic. Et ainsi des autres : mais s’ils ont passé le nombre de cinq, il faut que tu monstres par tes doigts et par les doigts de ceux qui sont aupres de toy, pour accomplir le nombre que tu leur voudras donner à entendre, et de toute autre chose semblablement. Car ils n’ont autre maniere de conter.

T. — Maé pérérout, de caramémo poupé ? Quelle chose est-ce que tu as apportée dedans tes coffres ?

F. — A-aub, des vestemens.

T. — Mara vaé ? De quelle sorte ou couleur ?

F. — Sobouy-eté, de bleu. Pirenc, rouge. Ioup, jaune. Son, noir. Sobouy-masson, Verd. Pirienc, de plusieurs couleurs. Pegassou-aue, couleur de ramier. Tin, blanc. Et est entendu de chemises.

T. — Maé pàmo ? Quoy encores ?

F. — A cang aubé-roupé. Des chapeaux.

T. — Seta-pé ? Beaucoup ?

F. — Icatoupavé. Tant qu’on ne les peut nombrer.

T. — Ai pogno ? Est-ce tout ?

F. — Erimen. Non, ou nenny.

T. — Esse non bat. Nomme tout.

F. — Coromo. Attens un peu.

T. — Neîn. Or sus doncques.

F. — Mocap ou Mororocap. Artillerie à feu, comme harquebuze grande ou petite : car Mocap signifie toute maniere d’artillerie à feu, tant de grosses pieces de navires, qu’autres. Il semble aucune fois qu’ils prononcent Bocap par B. et serait bon en escrivant ce mot d’entremesler M B ensemble qui pourrait. Mocap-coui, de la poudre à canon, ou poudre à feu. Mocap-couiourou, pour mettre la poudre à feu, comme flasques, cornes et autres.

T. — Mara vaé ? Quels sont-ils ?

F. — Tapiroussou-alc. De corne de bœuf.

T. — Augé-gatou tégué. Voilà tres bien dit.

Mâé pè sepouyt rem ? Qu’est-ce qu’on baillera pour ce ?

F. — Arouri. Je ne les ay qu’apportées, comme disant, je n’ay point de haste de m’en desfaire : en leur faisant sembler bon.

T. — Hé ! C’est une interjection qu’ils ont accoustumé de faire quand ils pensent à ce qu’on leur dit, voulans repliquer volontiers. Neantmoins se taisent à fin qu’ils ne soyent veus importuns.

F. — Arrou-itaygapen. J’ay apporté des espées de fer.

T. — Naoepiac-icho péné ? Ne les verray-je point ?

F. — Bégoé irem. Quelque jour à loisir.

T. — Néréroupè guya-pat ? N’as-tu point apporté de serpes à creuser ?

F. — Arrout. J’en ay apporté.

T. — Igatou-pé ? Sont-elles belles ?

F. — Guiapav-été. Ce sont serpes excellentes.

T. — Ava pomoquem ? Qui les a faites ?

F. — Pagé-ouassou remymognèn. C’a été celuy que cognoissez, qui se nomme ainsi, qui les a faites.

T. — Augé-terah. Voilà qui va bien.

T. — Acepiah mo-mèn. Helas je les verrois volontiers.

F. — Karamoussee, Quelque autre fois.

T. — Tàcépiah taugé, Que je les voye presentement.

F. — Eembereingué. Atten encore.

T. — Ereroupè itaxé amo, As-tu point apporté de cousteaux ?

F. — Arroureta, J’en ay apporté en abondance.

T. — Secouarantin vaé ? Sont-ce des cousteaux qui ont le manche fourchu ?

F. — En-eu non ivetin, à manche blanc. Ivèpèp, à demi raffé. Taxe miri, des petits cousteaux. Pinda, des haims. Montemonton, des alaines. Arroua, des miroirs. Knap, des peignes. Moùrobouy été, des colliers ou bracelets bleus. Cepiah yponyéum, qu’on n’a point accoustumé d’en voir. Ce sont les plus beaux qu’on pourroit voir depuis qu’on a commencé à venir de par-deça.

T. — Easo ia-voh de caramemo t’acepiah dè maè, Ouvre ton coffre à fin que je voye tes biens.

F. — Aimossaénen, Je suis empesché. Acépiah-ouca iren desve ? Je le monstreray quelque jour que je viendray à toy.

T. — Nârour ichop’ Irèmmaè desne ? Ne t’apporteray-je point des biens quelques jours ?

F. — Mae ! pererou potat ? Que veux-tu apporter ?

T. — Sceh dè, Je ne sçay, mais toy ? Maé peréi potat ? Que veux-tu ?

F. — Soo. Des bestes ; oura, des oyseaux ; pira, du poisson ; ouy, de la farine ; yetio, des naveaux ; commenda-ouassou, des grandes febves ; commenda-miri, des petites febves ; morgonia ouassou, des oranges et des citrons ; maè tirouèn, de toutes ou plusieurs choses.

T. — Mara-vaé sbo ereiusceh ? De quelle sorte de beste as-tu appetit de manger ?

F. — Nacepiah que von gonacuré. Je ne veux de celles de ce pays.

T. — Aassenon desne, Que je te les nomme.

F. — Nein, Or là.

T. — Tapiroussou, Une beste qu’ils nomment ainsi, demi asne et demi vache. Se-ouassou, espece de Cerf et Biche. Taiasou. Sanglier du pays. Agouti, une beste rousse grande comme un petit cochon de trois semaines. Pague, c’est une beste grande comme un petit cochon d’un mois, rayée de blanc et noir. Tapiti, espece de lievre.

F. — Esse non ooca y chesne. Nomme moy des oyseaux .

T. — Jacon, c’est un oyseau grand comme un chapon, fait comme une petite poule de Guinée, dont il y en a de trois sortes, c’est assavoir, Jacoutin, Jacoupem et Jacou-ouassou ; et sont de fort bonne saveur, autant qu’on pourroit estimer autres oiseaux. Moutou, paon sauvage dont en y a de deux sortes, de noirs et gris ayans le corps de la grandeur d’un Paon de nostre pays (oyseau rare). Mocacouà, c’est une grande sorte de perdrix ayant le corps plus gros qu’un chapon. Ynambou-ouassou, c’est une perdrix de la grande sorte, presque aussi grande comme l’autre ci dessus nommée. Ynambou, c’est une perdrix presque comme celles de ce pays de France. Pegassou, tourterelle du pays. Paicacu, autre espece de tourterelle plus petite.

F. — Seta pé pira senaé. Est-il beaucoup de bons poissons ?

T. — Nan, Il y en a autant. Kurema, Le mulet ; Parati, un franc mulet. Acara-ouassou, un autre grand poisson qui se nomme ainsi. Acara-pep, poisson plat encores plus delicat, qui se nomme ainsi. Acara-bouten, un autre de couleur tannée qui est de moindre sorte. Acara-miri, de tres-petit qui est en eau douce de bonne saveur. Ouara, un grand poisson de bon goust. Kamouronpouy-ouassou, un grand poisson.

F. — Mamo pe-deretam ? Où est ta demeure ?

T. — Maintenant il nomme le lieu de sa demeure. Kariauh, Ora-ouassou-onée, Javeu-ur assic, Piracan i o-pen, Eiraïa, I tanen, Taracouir-apan, Sarapo-u. Ce sont les villages du long du rivage entrant en la riviere de Genevre du costé de la main senestre nommez en leurs propres noms ; et ne sache qu’ils puissent avoir interpretation selon la signification d’iceux. Keri-u, Acara-u, Kouroumouré, Ita-ave, Joirârouen, qui sont les villages en ladite riviere du costé de la main dextre. Les plus grands villages de dessus les terres tant d’un costé que d’autre, sont : Sacouarroussou-tuve, Oca rentin, Sapopem, Nourou-cuve, Arasa-tuve, Usu-potuve et plusieurs autres, dont avec les gens de la terre ayant communication, on pourra avoir plus ample cognoissance et des peres de familles que frustratoirement on appelle Rois, qui demeurent ausdits villages ; et en les cognoissant on en pourra juger.

F. — Mobouy-pé toupicha gatou heuou ? Combien y a-il de grands par-deça ?

T. — Seta-gue. Il y en a beaucoup.

F. — Essenon auge pequoube ychesne. Nomme m’en quelqu’un.

T. — N'âu. C’est un mot pour rendre attentif celuy à qui on veut dire quelque propos. E apirau i joup, c’est le nom d’un homme qui est interpreté, teste à demi pelée, où il n’y a guere de poil.

F. — Mamo-pè se tam ? Où est sa demeure ?

T. — Kariauh-bè. En ce village ainsi dit ou nommé, qui est le nom d’une petite riviere dont le village prend le nom, à raison qu’il est assis pres, et est interprété la maison des Karios, composé de ce mot Karios et d’auq, qui signifie maison, et en ostant os, et y adjoustant auq fera Kariauh, et  : c’est l’article de l’ablatif, qui signifie le lieu qu’on demande ou là où on veut aller.

T. — Mosseu y gerre. Qui est interpreté garde de medecines, ou à qui medecine appartient ; et en usent proprement quand ils veulent appeller une femme sorciere, ou qui est possedée d’un mauvais esprit : car Mossen c’est medecine, et gerre c’est appartenance.

T. — Ourauh-oussou au areutin, la grande plume de ce village nommé Desestorts.

F. — Tau-couar-oussou-tuve-gouare et en ce village nommé le lieu où on prend des cannes comme de grands roseaux.

T. — Ouacau. Le principal de ce lieu-la, qui est à dire leur teste. Soouar-oussou, c’est la fueille qui est tombée d’un arbre. Morgouia-ouassou, un gros citron ou orange, il se nomme ainsi. Mae du, qui est flambe de feu de quelque chose. Maraca-ouassou, une grosse sonnette, ou une cloche. Mae-uocep,une chose à demi sortie, soit de la terre ou d’un autre lieu. Karian piarre, le chemin pour aller aux Karios. Ce sont les noms des principaux de la riviere de Geneure, et à l’environ.

T. — Che-rorup-gatou, derour-ari. Je suis fort joyeux de ce que tu es venu. Nein téréico, pai Nicolas irou. Or tien-toy donc avec le seigneur Nicolas. Nère roupé d’eré miceco ? N’as tu point amené ta femme ?

F. — Arrout Iran-chèreco angernie. Je l’ameneray quand mes affaires seront faites.

T. — Marapè d’erecoram ? Qu’est-ce que tu as affaire ?

F. — Cher auc-ouam. Ma maison pour demeurer.

T. — Mara-vae-auc ? Quelle sorte de maison ?

F. — Seth, daè chèrèco-rem couap rengue. Je ne sçay encore comme je dois faire.

T. — Nein tèreie ouap dèrècorem. Or la donc pense ce que tu auras affaire.

F. — Peretan repiac-iree. Apres que j’auray veu vostre pays et demeure.

T. — Nereico-icho pe-deauem a irom ? Ne te tiendras tu point avec tes gens ? c’est à dire, avec ceux de ton pays.

F. — Marâ amo pè ? Pourquoy t’en enquiers-tu ?

T. — Aipo-gué. Je le di pour cause. Che poutoupa-gué déri. J’en suis ainsi en malaise comme disant, Je le voudrois bien savoir.

F. - N’èn pé amotareum pè orèroubicheh ? Ne haïssez-vous point nostre principal, c’est à dire, nostre vieillard ?

T. - Erymen. Nenny Séré cogatou pouy-èum-éié mo. Si ce n’estoit une chose qu’on doit bien garder, on devroit dire. Sécovaè apoau-è engatouresme, y potéré cogaton. C’est la coustume d’un bon pere qui garde bien ce qu’il aime.

T. - Neresco-icho pirem-ouarini ? N’iras-tu point à la guerre au temps advenir ?

F. - Asso irénué. J’y iray quelque jour. Mara pé peronagérè ? Comment est-ce que vos ennemis ont nom ?

T. - Touaiat ou Margaiat. C’est une nation qui parle comme eux, avec lesquels les Portugais se tiennent. Ouétaca, Ce sont vrais sauvages qui sont entre la riviere de Maoh-hé et de Parai. Ouèavem. Ce sont sauvages qui sont encores plus sauvages, se tenans parmi les bois et montagnes. Caraia, Ce sont gens d’une plus noble façon, et plus abondans en biens, tant vivres qu’autrement, que non pas ceux-ci devant nommez. Karios, Ce sont une autre maniere de gens demeurans par delà les Tonaire, vers la riviere de Plate qui ont un mesme langage que les Toúoup-Toüpinenquin.

La difference des langues, ou langage de la terre, est entre les nations dessus nommées. Et premierement les Toüoupinambaoults, Toupinenquin, Touaiaire, Teureuminon et Kario, parlent un mesme langage, ou pour le moins y a peu de difference entr’eux, tant de façon de faire qu’autrement.

Les Karaia ont une autre maniere de faire et de parler.

Les Ouetaca different tant en langage qu’en fait de l’une et de l’autre partie.

Les Oueanen aussi au semblable ont toute autre maniere de faire et de parler.

T. — Teh ? Oivac poeireca a paau ué, iendésné. Le monde cerche l’un l’autre et pour nostre bien. Car ce mot iendésné est un dual dont les Grecs usent quand ils parlent de deux. Et toutesfois icy est prins pour ceste maniere de parler à nous. Ty ierobah apoau ari. Tenons-nous glorieux du monde qui nous cherche. Apoan ae mae gevre, iendesne. C’est le monde qui nous est pour nostre bien. C’est [lui], qui nous donne de ses biens. Ty rèco-gaton iendesne. Gardons le bien. C’est que nous le traittions en sorte qu’il soit content de nous. Iporenc eté-amreco iendesne. Voila une belle chose s’offrant à nous. Ty maran-gatou apoau-apé. Soyons à ce peuple icy. Ty momourrou, mé mae gerre iendesne. Ne faisons point outrage à ceux qui nous donnent de leurs biens. Ty poih apoaué iendesne. Donnons leur des biens pour vivre. Ty porraca apoavé. Travaillons pour prendre de la proye pour eux. Ce mot yporraca est specialement pour aller en pescherie au poisson. Mais ils en usent en toute autre industrie de prendre beste et oyseaux. Tyrrout maè tyronam ani apè. Apportons leur de toutes choses que nous leur pourrons recouvrer. Ty re comrémoich-meiendè-maè recoussavé. Ne traittons point mal ceux qui nous apportent de leurs biens. Pe poroinc auu-mecharaire- oueh, Ne soyez point mauvais, mes enfans. Ta pere coihmaé. A fin que vous ayez des biens. Toerecoih peraire amo, et que vos enfans en ayent. Ny recoih ienderamouyn maé ponaire. Nous n’avons point de biens de nos grans peres. O pap cheramouyn maè pouaire aitih. J’ay tout jetté ce que mon grand pere m’avoit laissé. Apoan maè-ry oi jerobiah. Me tenant glorieux des biens que le monde nous apporte. Ienderamouyn-remié pyac potategue aou-aire. Ce que nos grands peres voudroyent avoir veu, et toutesfois ne l’ont point veu. Teh ! oïp ot arhètè ienderamouyn rècohiare ete iendesve. Or voila qui va bien, que l’eschange plus excellent que nos grands peres nous est venu. Iende porrau oussou-vocare. C’est ce qui nous met hors de tristesse. Iende-co ouassou gerre. Qui nous fait avoir de grands jardins. En sassi piram. Ienderè memy non apè. Il ne fait plus de mal à nos enfanchonets quand on les tond. J’entend ce diminutif enfanchonets pour les enfans de nos enfans. Tyre coih apouau, ienderoua gerre-ari, menons ceux-cy avec nous contre nos ennemis. Toere coih mocap ô mae-ae. Qu’ils ayent des harquebuzes qui est leur propre bien venu d’eux. Mara mo senten gatou-euin-amo ? Pourquoy ne serontils point forts ? Meme-tae morerobiarem. C’est une nation ne craignant rien. Ty senenc aponau, maram iende iron. Esprouvons leur force estans avec nous autres. Mèure-tae moreroar roupiare. Sont ceux qui deffont ceux qui emportent les autres, assavoir les Portugais. Agne he oueh. Comme disant : Il est vray tout ce que j’ay dit. Nein-tyamoueta iendere cassoriri. Devisons ensemble de ceux qui nous cerchent : ils entendent parler de nous en la bonne partie, comme la phrase le requiert.

F. — Nein-che atam-assaire. Or donc mon allié.

Mais sur ce poinct il est à notter que ce mot Atourassap et Coton-assap different. Car le premier signifie une parfaite alliance entr’eux, et entr’eux et nous, tant que les biens de l’un sont communs à l’autre. Et aussi qu’ils ne peuvent avoir la fille ne la sœur dudit premier nommé. Mais il n’en est pas ainsi du dernier. Car ce n’est qu’une legere maniere de nommer l’un l’autre par un autre nom que le sien propre, comme ma jambe, mon œil, mon oreille et autres semblables.

T. — Maé resse iende moneta ? Dequoy parlerons-nous ?

F. — Seéh maé tirouen-resse. De plusieurs et diverses choses.

T. — Mara pieu y vah-reré ? Comment s’appelle le ciel ?

F. — Le ciel.

T. — Cyh-rengne-tassenouh maetironen desve.

F. — Auge-bè. C’est bien dit.

T. — Mac, Le ciel. Couarassi, le Soleil. Jasce, la Lune. Jassi tata ouassou. La grande estoille du matin et du vespre qu’on appelle communément Lucifer. Jassi tata miri, ce sont toutes les autres petites estoilles. Ubouy, c’est la terre. Paranan, la mer. Uh-été, c’est eau douce. Uh-een, eau salée. Uh-een buhe, eaux que les matelots appelent le plus souvent sommaque.

T. — Ita est proprement pris pour pierre, aussi est prins pour toute espece de metail et fondement d’edifice, comme aoh-ita, le pillier de la maison, Yapurr-ita, le feste de la maison. Jura-ita, les gros traversains de la maison. Igourabou ybouirah, toute espece et sorte de bois. Ourapat, un arc. Et neantmoins que ce soit un nom composé de ybouyrah qui signifie bois, et apat crochu, ou partie : toutesfois ils prononcent Orapat par syncope. Arre, l’air. Arraip, mauvais air. Amen, pluye. Amen poyton, temps disposé et prest à pleuvoir. Toupen, tonnerre. Toupen verap, c’est l’esclair qui le previent. Ybuo ytin, les nuees ou le brouillard. Ybue-tare, les montagnes. Guum, campagnes ou pays plat où il n’y a nulles montagnes. Taue. Villages. Anc, maison. Uh-ecouap riviere ou eau courant. Uh-paon, une isle enclose d’eau. Kaa. C’est toute sorte de bois et forests. Kaa paon, c’est un bois au milieu d’une campagne. Kaa-onan, qui est nourri par les bois. Kaa-gerre, c’est un esprit malin, qui ne leur fait que nuire en leurs affaires. Ygat, une nasselle d’escorce qui contient trente ou quarante hommes allans en guerre. Aussi est pris pour navire qu’ils appelent ygueroussou. Puissa-ouassou, c’est une saine pour prendre poisson. Inguea, c’est une grande nasselle pour prendre poisson. Inquei, diminutif, nasselle qui sert quand les eaux sont desbordées de leur cours. Nomognot mae tasse nom dessue, que je ne nomme plus de choses. Emourbeou deretani ichesue, parle moy de ton pays et de ta demeure.

F. — Augé bé derenguée pourendoup. C’est bien dit, enquiers toy premierement.

T. — Ja-eh-marape deretani-rere. Je t’accorde cela. Comment a nom ton pays et ta demeure ?

F. — Rouen. C’est une ville ainsi nommée.

T. — Tan-ouscou pe-ouim ? Est-ce un grand village ? Ils ne mettent point de difference entre ville et village à raison de leur usage, car ils n’ont point de ville.

F. — Pa, ouy.

T. — Moboii-pe-reroupichah-gatou ? Combien avez vous de seigneurs ?

F. — Auge-pe. Un seulement.

T. — Marape-sere ? Comment a-il nom ?

F. — Henry. C’estoit du temps du Roy Henry II que ce voyage fut fait.

T. — Tere porrenc. Voilà un beau nom. Mara-pe perou pichau-eta-enin ? Pourquoy n’avez vous plusieurs seigneurs ?

F. — Moroéré chih-gué. Nous n’en avons non plus. Ore ramouim avé. Dés le temps de nos grands peres.

T. — Mara pieuc pee ? Et vous autres, qui estes vous ?

F. — Oroicogné. Nous sommes contens ainsi. Oree-mae-gerre. Nous sommes ceux qui avons du bien.

T. — Epè-noeré-coih ? peronpichah maê ? Et vostre Prince a-il point de bien ?

F. — Oerecoig. Il en a tant et plus. Oree-mae-gerre-ahèpé. Tout ce que nous avons est à son commandement.

T. — Oraiui pe ogèpé ? Va-il en la guerre ?

F. — Pa, ouy.

T. — Mobouy-tave-pe-ionca ny maé ? Combien avez vous de villes ou villages ?

F. — Seta-gatou. Plus que je ne pourrois dire.

T. — Niresce-nouih-icho pene ? Ne me les nommeras-tu point ?

F. — Ypoicopouy. Il seroit trop long, ou prolixe.

T. — Yporrenc pe peretani ? Le lieu dont vous estes est-il beau ?

F. — Yporren-gatou. Il est fort beau.

T. — Eugaya pe per-auce ? Vos maisons sont-elles ainsi ? assavoir comme les nostres ?

F. — Oicoe-gatou. Il y a grande difference.

T. — Mara-vaé ? Comment sont-elles ?

F. — Ita-gepe. Elles sont toutes de pierre.

T. — Youroussou-pe ? Sont-elles grandes ?

F. — Touroussou-gatou. Elles sont fort grandes.

T. — Vate-gatou-pé ? Sont-elles fort grandes ? assavoir hautes.

F. — Mahmo. Beaucoup. Ce mot emporte plus que beaucoup, car ils le prennent pour chose esmerveillable.

T. — Eugaya-pe-pet auc ynim ? Le dedans est-il ainsi ? assavoir comme celles de par-deçà.

F. — Erymen. Nenny.

T. — Esce-non de rete renomdau eta-ichesne. Nomme moy les choses appartenantes au corps.

F. — Escendou. Escoute.

T. — Ieh, me voila prest.

F. - Che-acan, ma teste. De acan, ta teste. Ycan, sa teste. Ore acan, nostre teste. Pè acan, vostre teste. Anatcan, leur teste.

Mais pour mieux entendre ces pronoms en passant, je declaireray seulement les personnes tant du singulier que du pluriel. Premierement Chè, c’est la premiere personne du singulier qui sert en toute maniere de parler, tant primitive que derivative, possessive, ou autrement. Et les autres personnes aussi. Chè-anè, mon chef ou cheveux. Chè-voua, mon visage. Chè-nembi, mes oreilles. Chè-sshua, mon front. Chè-ressa, mes yeux. Chè tin, mon nez. Chè-iourou, ma bouche. Chè-retoupavè, mes jouës. Chè-redmina, mon menton. Chè-redmina-anè, ma barbe. Chè-ram, mes dents. Chè-aiouré, mon col, ou ma gorge. Chè-asseoc, mon gosier. Chè-poca, ma poictrine. Chè-rocapè, mon devant generalement. Chè-atoucoupè, mon derriere. Chè-pouy-asbo, mon eschine. Chè-rousbony, mes reins. Chè-revirè, mes fesses. Chè-invanpony, mes espaules. Chè-inva, mes bras. Chè-papouy, mon poing. Chè-po, ma main. Chè-poneu, mes doigts. Ché puyac, mon estomach ou foye. Chè-reguie, mon ventre. Chè-pourrou-assen, mon nombril. Chè-cam, mes mamelles. Chè-oup, mes cuisses. Chè-roduponam, mes genoux. Chè-porace, mes coudes. Chè-redemen, mes jambes. Chè-pouy, mes pieds. Chè-pussempé, les ongles de mes pieds. Chè-ponampe, les ongles de mes mains. Chè-guy eneg. Mon coeur et poulmon. Chè-eneg. Mon ame, ou ma pensée. Chè-eneg-gouere. Mon ame apres qu’elle est sortie de mon corps. Noms des parties du corps qui ne sont honnestes à nommer : Chè-rencouem. [le vit.] Chè-rementien. [le con.] Chè-rapoupit. [les couillons.]

Et pour cause de briefveté je n’en feray autre diffinition. Il est à noter qu’on ne pourroit nommer la pluspart des choses tant de celles cy devant escrites qu’autrement, sans y adjouster le pronom, tant premiere, seconde, que tierce personne, tant en singulier qu’en pluriel. Et pour mieux les entendre separément et à part : I° Chè, moy. , toy. Ahé, lui. Pluriel Oree, nous. Peè, vous. Au-aé, eux. Quant à la tierce personne du singulier ahe est masculin, et pour le feminin et neutre sans aspiration. Et au pluriel Au-aé est pour les deux genres tant masculins que feminins, et par consequent peut estre commun.

Des choses appartenantes aux mesnage et cuisine :

Emiredu-tata, allume le feu. Emo-goep-tata, estein le feu. Erout-Chè-rata-rem, apporte de quoy allumer mon feu. Emogip-pira, fay cuire le poisson. Essessit, rosti-le. Emoui, fay le bouillir. Fa-vecu-ouy-amo, fay de la farine. Emogip-caouin-amo, fay du vin ou bruvage, ainsi dit. Coein upé, va à la fontaine. Errout-vichesne, apporte moy de l’eau. Chè-renni-auge-pe, donne moy à boire. Quere me Chè-renuyon-recoap, vien moy donner à manger. Taie-poeh, que je lave mes mains. Tae-jourou-eh, que je lave ma bouche. Chè-embouassi, j’ay faim de manger. Nam-Chè-jourou-eh, je n’ay point appetit de manger. Chè-usseh, j’ay soif.

Chè-reaic, j’ay chaut, je sue. Chè-roü, j’ay froid. Chè-racoup, j’ay la fievre. Ché-carouc-assi, je suis triste. Neantmoins que carouc signifie le vespre ou le soir. Aicotene, je suis en malaise, de quelque affaire que ce soit. Chè-porora-oussoup, je suis traité mal aisément, ou je suis fort povrement traité. Chéroemp, je suis joyeux. Aicome mouoh, je suis cheu en moquerie, ou on se moque de moy. Aico-gaton, je suis en mon plaisir. Ché-remiac-oussou, mon esclave. Chè-re miboye, mon serviteur. Chè-roiac, ceux qui sont moindre que moy, et qui sont pour me servir. Chè-porracassare, mes pescheurs, tant en poisson qu’autrement. Chè-mae, mon bien et ma marchandise, ou meuble et tout ce qui m’appartient. Chè-rémigmognem, c’est de ma façon. Chè-rere-couarré, ma garde. Chè-roubichac, celuy qui est plus grand que moy : ce que nous appellons nostre Roy, Duc ou Prince. Moussacat, c’est un pere de famille qui est bon, et donne à repaistre aux passans, tant estrangers qu’autres. Querre-muhau, un puissant en la guerre, et qui est vaillant à faire quelque chose. Teuten, qui est fort par semblance, soit en guerre ou autrement.

Du lignage. Chè-roup, mon pere. Chè-requeyt, mon frere aisné. Chè-rebure, mon puisné. Chè-renadire, ma sœur. Chè-rure, le fils de ma sœur. Chè-tipet, la fille de ma sœur. Chè-aiché, ma tante. Ai, ma mere. On dit aussi chè-si, ma mere, et le plus souvent en parlant d’elle. Chè-siit, la compagne de ma mere, qui est femme de mon pere comme ma mere. Chè-raüt, ma fille. Chè-reme mynon, les enfans de mes fils et de mes filles. Il est à notter qu’on appele communément l’oncle comme le pere. Et par semblable le pere appele ses neveux et nieces, mon fils et ma fille.

Ce que les Grammairiens nomment et appelent verbe, peut estre dit en nostre langue parole : et en la langue bresilienne guengane, qui vaut autant à dire que parlement ou maniere de dire. Et pour en avoir quelque intelligence, nous en mettrons en avant quelque exemple.

Premierement. Singulier indicatif ou demonstratif : aico, je suis ; ereico, tu es ; oico, il est. Pluriel. oroico, nous sommes ; peico, vous estes ; aurae ico, ils sont. La tierce personne du singulier et pluriel sont semblables, excepté qu’il faut adjouster au pluriel au ae pronom, qui signifie eux, ainsi qu’il appert.

Au temps passé imparfaict et non du tout accompli. Car on peut estre encores ce qu’on estoit alors : singulier resout par l’adverbe aquoémé, c’est à dire, en ce temps-là ; aico-aquoémé, j’estoye alors ; ereico-aquoémé, tu estois alors : oico aquoémè, il estoit alors. Pluriel imparfaict : oroico aquoémé, nous estions alors ; peico aquoémé, vous estiez alors ; aurae-oico-aquoémè, ils estoyent alors.

Pour le temps parfaitement passé et du tout accompli. Singulier : on reprendra le verbe oico comme devant, et y adjoustera-on cest adverbe Aquoè-menè, qui vaut à dire au temps jadis et parfaitement passé, sans nulle esperance d’estre plus en la maniere que l’on estoit en ce temps-là. Exemple : Assavoussou-gatou-aquoé-méné, je l’ay aimé parfaitement en ce temps-là ; quovénen-gatou-tégné, mais maintenant nullement : comme devant, il se devoit tenir à mon amitié durant le temps que je luy portois amitié. Car on n’y peut revenir.

Pour le temps à venir qu’on appelle futur. aico-irén, je seray pour l’advenir. Et en ensuyvant des autres personnes comme devant, tant au singulier comme pluriel.

Pour le commandeur qu’on dit imperatif : oico, sois. Toico, qu’il soit. Pluriel : Toroico, que nous soyons. Tapeico, que vous soyez. Aurae toico, qu’ils soyent. Et pour le futur il ne faut qu’adjouster iren, ainsi que devant. Et en commandant pour le present, il faut dire tangé, qui est à dire tout maintenant.

Pour le desir et affection qu’on a en quelque chose, que nous appellons optatif : Aico-mo-men, O que je serois volontiers : poursuyvant semblablement comme devant.

Pour la chose qu’on veut joindre ensemblement que nous appelons conjonctif, on le resout par un adverbe iron, qui signifie avec ce qu’on le veut joindre. Exemple : Taico-de-iron, que je soye avec toy : et ainsi des semblables.

Le Participe tiré de ce verbe : Chè recoruré, moy estant. Lequel Participe ne peut bonnement estre entendu seul sans y adjouster le pronom de-ahe-et-aé. Et le pluriel semblablement : orée, peè, au, aé.

Le terme indefini de ce verbe peut estre prins pour un infinitif, mais ils n’en usent guere souvent.

La declination du verbe aioüt. Exemple de l’indicatif ou demonstratif en temps present. Neantmoins qu’il sonne en nostre langue Françoise double, c’est qu’il sonne comme passé. Singulier nombre. Aiout, je viens, ou je suis venu. Ereiout, tu viens, ou es venu. O-out, il vient, ou est venu. Pluriel nombre. Ore-iout, vous venez, ou estes venus. An-ae-o-out, viennent, ou sont venus.

Pour les autres temps, on doit prendre seulement les adverbes ci-apres declarez. Car nul verbe n’est autrement decliné qu’il ne soit resout par un adverbe, tant au preterit, present imparfait, plus que parfait indefini, qu’au futur ou temps à venir.

Exemple du preterit imparfait, et qui n’est du tout accompli : Aiout-agnomène, je venoye alors.

Exemple du preterit parfait et du tout accompli : Aiout-aguoèmènè, je vins, ou estoye, ou fus venu en ce temps-la. Aiout-dimaè-nè. Il y a fort long temps que je vins. Lesquels temps peuvent estre plustost indefinis qu’autrement, tant en cest endroit qu’en parlant.

Exemple du futur ou temps à venir. Aiout-irau-né, je viendray un certain jour, aussi on peut dire irau, sans y adjouster , ainsi comme la phrase ou maniere de parler le requiert. Il est à noter qu’en adjoustant les adverbes, convient repeter les personnes, tout ainsi qu’au present de l’indicatif ou demonstratif.

Exemple de l’imperatif ou commandeur ; Singulier nombre. Eori, vien, n’ayant que la seconde personne. Eyot, car en ceste langue on ne peut commander à la tierce personne qu’on ne voit point, mais on peut dire : Emo-out, fay le venir ; Pe-ori, venez. Pe-iot, venez. Les sons escrits eiot et pe-iot ont semblable sens, mais le premier, eiot, est plus honneste à dire entre les hommes, d’autant que le dernier, Pe-iot, est communément pour appeller les bestes et oyseaux qu’ils nourrissent.

Exemple de l’optatif, neantmoins semble commander en desir de priant ou en commandant. Singulier : Aiout-mo, je voudrois ou serois venu volontiers. En poursuyvant les personnes comme en la declinaison de l’indicatif. Il a un temps à venir, en adjoustant l’Adverbe, comme dessus.

Exemple du Conjonctif. Ta-iout, que je vienne, mais pour mieux emplir la signification on adjouste ce mot nein, qui est un adverbe pour exhorter, commander, inciter, ou prier.

Je ne cognois point d’Indicatif en ce verbe ici, mais il s’en forme un participe Touume, venant. Exemple. Chè-rourmè-assoua-nitin. Chè-remiereco-ponére. Comme en venant j’ay rencontré ce que j’ay gardé autresfois. Senoyt-pe, sangsue. Inuby-a. Des cornets de bois dont les sauvages cornent.

Au surplus à fin que non seulement ceux avec lesquels j’ay passé et repassé la mer, mais aussi ceux qui m’ont veu en l’Amerique (dont plusieurs peuvent encores estre en vie), mesmes les mariniers et autres, qui ont voyagé et quelque peu sejourné en la riviere de Genevre ou Ganabara, sous le Tropique de Capricorne, jugent mieux et plus promptement des discours que j’ay faits ci-dessus, touchant les choses par moy remarquées en ce pays-là : j’ay bien voulu encores particulierement en leur faveur, apres ce colloque, adjouster à part le Catalogue de vingtdeux villages où j’ay esté et frequenté familierement parmi les sauvages ameriquains.

Premierement ceux qui sont du costé gauche quand on entre en ladite riviere.

Kariauc. 1. Yabarici. 2. Les François appellent ce second Pepin, à cause d’un navire qui y chargea une fois, duquel le maistre se nommoit ainsi. Euramyry. 3. Les François l’appellent Gosset, à cause d’un truchement ainsi appelé qui s’y estoit tenu. Pira-ouassou. 4. Sapopem. 5. Ocarentin, beau village. 6. Oura-ouassou-onée. 7. Tentimen. 8. Cotina. 9. Pano. 10. Sarigoy. 11. Un nommé la Pierre par les François, à cause d’un petit rocher, presques de la façon d’une meule de moulin, lequel remarquoit le chemin en entrant au bois pour y aller. 12. Un autre appelé Upec par les François, parce qu’il y avoit force cannes d’Indes, lesquelles les sauvages nomment ainsi. 13. Item un sur le chemin duquel, dans le bois la premiere fois que nous y fusmes, pour le mieux retrouver puis apres, ayans tiré force flesches au haut d’un fort grand et gros arbre pourri, lesquelles y demeurerent tousjours fichées, nous nommasmes pour ceste cause Le village aux flesches. 14.

Ceux du costé dextre :

Keri-u. 15. Acara-u. 16. Morgouja-ouassou. 17.

Ceux de la grande isle :

Pindo-oussou. 18. Corouque. 19. Pirauüou. 20. Et un autre duquel le nom m’est eschappé, entre Pindo-oussou et Pirauüou, auquel j’aiday une fois à acheter quelques prisonniers. 21. Puis un autre entre Corouque et Pindo-oussou, duquel j’ay aussi oublié le nom. 22.

J’ay dit ailleurs quels sont ces villages, et la façon des maisons.


CHAPITRE XXI


De nostre departement de la terre du Bresil, dite Amerique : ensemble des naufrages et autres premiers perils que nous eschapasmes sur mer à nostre retour.


Pour bien comprendre l’occasion de nostre departement de la terre du Bresil, il faut reduire en memoire ce que j’ay dit ci-devant à la fin du sixiesme chapitre : assavoir qu’apres que nous eusmes demeuré huict mois en l’isle où se tenoit Villegagnon, luy, à cause de sa revolte de la Religion reformée, se faschant de nous, ne nous pouvant domter par force, nous contraignit d’en sortir, tellement que nous nous retirasmes en terre ferme, à costé gauche en entrant en la riviere de Ganabara, autrement dite Genevre, seulement à demi lieuë du fort de Coligny situé en icelle, au lieu que nous appellions la Briqueterie : auquel, dans certaines telles quelles maisons que les manouvriers François, pour se mettre à couvert quand ils alloyent à la pescherie ou autres affaires de ce costé-là, y avoient basties, nous demeurasmes environ deux mois. Durant ce temps les sieurs de la Chapelle et de Boissi, lesquels nous avions laissez avec Villegagnon, l’ayant abandonné pour la mesme cause que nous avions fait : assavoir parce qu’il avoit tourné le dos à l’Evangile, se vindrent renger et joindre en nostre compagnie, et furent compris au marché de six cents livres tournois, et vivres du pays que nous avions promis payer et fournir, comme nous fismes au maistre du navire dans lequel nous repassasmes la mer.

Mais suyvant ce que j’ay promis ailleurs, avant que passer plus outre il faut que je declare ici comment Villegagnon se porta envers nous à nostre departement de l’Amerique. D’autant donc que faisant le Vice-Roy en ce pays-là, tous les mariniers François qui y voyageoyent n’eussent rien osé entreprendre contre sa volonté : pendant que ce vaisseau où nous repassasmes estoit à l’ancre et à la rade en ceste riviere de Genevre, où il chargeoit pour s’en revenir : non seulement Villegagnon nous envoya un congé signé de sa main, mais aussi il escrivit une lettre au maistre dudit navire, par laquelle il luy mandoit qu’il ne fist point de difficulté de nous repasser pour son esgard : Car, disoit-il frauduleusement, tout ainsi que je fus joyeux de leur venue, pensant avoir rencontré ce que je cerchois, aussi, puisqu’ils ne s’accordent pas avec moy, suis-je content qu’ils s’en retournent. De maniere que sous ce beau pretexte, il nous avoit brassé la trahison que vous orrez : c’est qu’ayant donné à ce maistre de navire un petit coffret enveloppé de toile cirée (à la façon de la mer) plein de lettres qu’il envoyoit par-deça à plusieurs personnes, il y avoit aussi mis un proces, qu’il avoit fait et formé contre nous et à nostre desceu, avec mandement expres au premier juge auquel on le bailleroit en France, qu’en vertu d’iceluy il nous retinst et fist brusler, comme heretiques qu’il disoit que nous estions : tellement qu’en recompense des services que nous luy avions faits, il avoit comme seellé et cacheté nostre congé de ceste desloyauté, laquelle neantmoins (comme il sera veu en son lieu) Dieu par sa providence admirable fit redonder à nostre soulagement et à sa confusion.

Or apres que ce navire qu’on appeloit le Jacques fut chargé de bois de Bresil, poivre long, cottons, guenons, sagouins, perroquets et autres choses rares par-deça, dont la pluspart de nous s’estoyent fournis auparavant, le quatriesme de janvier 1558 prins à la nativité nous nous embarquasmes pour nostre retour. Mais encor, avant que nous mettre en mer, à fin de mieux faire entendre que Villegagnon est seul cause que les François n’ont point anticipé et ne sont demeurez en ce pays-là, je ne veux oublier à dire, qu’un nommé Fariban de Rouan, qui estoit capitaine en ce vaisseau, ayant à la requeste de plusieurs notables personnages, faisans profession de la Religion reformée au Royaume de France, fait expressement ce voyage pour explorer la terre et choisir promptement lieu pour habiter, nous dit que n’eust esté la revolte de Villegagnon on avoit dés la mesme année deliberé de passer sept ou huict cens personnes dans de grandes hourques de Flandres pour commencer de peupler l’endroit où nous estions. Comme de faict je croy fermement si cela ne fust intervenu, et que Villegagnon eust tenu bon, qu’il y auroit à present plus de dix mille François, lesquels outre la bonne garde qu’ils eussent fait de nostre isle et de nostre fort (contre les Portugais qui ne l’eussent jamais sceu prendre comme ils ont fait depuis nostre retour) possederoyent maintenant sous l’obeissance du Roy un grand pays en la terre du Bresil, lequel à bon droit, en ce cas, on eust peu continuer d’appeler France Antarctique.

Ainsi reprenant mon propos, parce que ce n’estoit qu’un moyen navire marchand où nous repassasmes, le maistre d’icelle dont j’ay jà parlé, nommé Martin Baudouin du Havre de Grace, n’ayant qu’environ vingt cinq matelots, et quinze que nous estions de nostre compagnie, faisant en tout nombre de quarante cinq personnes, dès le mesme jour quatriesme de janvier, ayant levé l’ancre, nous mettans en la protection de Dieu, nous nous mismes derechef à naviger sur ceste grande et impetueuse mer Oceane et du Ponent. Non pas toutesfois sans grandes craintes et apprehensions : car à cause des travaux que nous avions endurez en allant, n’eust esté le mauvais tour que nous joua Villegagnon, plusieurs d’entre nous, ayans là non seulement moyen de servir à Dieu, comme nous desirions, mais aussi gousté la bonté et fertilité du pays, n’avoyent pas deliberé de retourner en France, où les difficultez estoyent lors et sont encores à present, sans comparaison beaucoup plus grandes, tant pour le faict de la Religion que pour les choses concernantes ceste vie. Tellement que pour dire ici adieu à l’Amerique, je confesse en mon particulier, combien que j’aye tousjours aimé et aime encores ma patrie : neantmoins voyant non seulement le peu, et presques point du tout de fidelité qui y reste, mais, qui pis est, les desloyautez dont on y use les uns envers les autres, et brief que tout nostre cas estant maintenant Italianisé, ne consiste qu’en dissimulations et paroles sans effects, je regrette souvent que je ne suis parmi les sauvages, ausquels (ainsi que j’ay amplement monstré en ceste histoire) j’ay cogneu plus de rondeur qu’en plusieurs de par-deça, lesquels à leur condamnation, portent titre de Chrestiens.

Or parce que du commencement de nostre navigation, il nous falloit doubler les grandes Basses, c’est à dire une pointe de sables et de rochers entremeslez se jettans environ trente lieuës en mer, lesquels les mariniers craignent fort : ayans vent assez mal propre pour abandonner la terre, comme il falloit, sans la costoyer, à fin d’eviter ce danger nous fusmes presques contraints de relascher. Toutesfois apres que par l’espace de sept ou huict jours nous eusmes flotté, et fusmes agitez de costé et d’autre de ce mauvais vent, qui ne nous avoit gueres avancé : advint environ minuict (inconvenient beaucoup pire que les precedens) que les matelots, selon la coustume, faisans leur quart, en tirans l’eau à la pompe y ayans demeuré si long temps, que quoy qu’ils en contassent plus de quatre mille bastonnées (ceux qui ont frequenté la mer Oceane avec les Normans entendent bien ce terme), impossible leur fut de la pouvoir franchir ni espuiser : apres qu’ils furent bien las de tirer, le contremaistre pour voir d’où cela procedoit, estant descendu par l’escoutille dans le vaisseau, non seulement le trouva entreouvert en quelques endroits, mais aussi desjà si plein d’eau (laquelle y entroit tousjours à force) que de la pesanteur, au lieu de se laisser gouverner, on le sentoit peu à peu enfoncer. De façon qu’il ne faut pas demander, quand tous furent resveillez, cognoissans le danger où nous estions, si cela engendra un merveilleux estonnement entre nous : et de vray l’apparence estoit si grande, que tout à l’instant nous deussions estre submergez, que plusieurs perdans soudain toute esperance d’en reschapper, faisoyent jà estat de la mort, et couler en fond.

Toutesfois comme Dieu voulut, quelques uns, du nombre desquels je fus, s’estant resolus de prolonger la vie autant qu’ils pourroyent, prindrent tel courage qu’avec deux pompes, ils soustindrent le navire jusques à midi : c’est à dire pres de douze heures, durant lesquelles l’eau entra en aussi grande abondance dans nostre vaisseau, que sans cesser une seule minute, nous l’en peusmes tirer avec lesdites deux pompes : mesmes ayant surmonté le Bresil dont il estoit chargé, elle en sortoit par les canaux aussi rouge que sang de bœuf. Pendant donc qu’en telle diligence que la necessité requeroit, nous nous y emploiyons de toutes nos forces, ayans vent propice pour retourner contre la terre des sauvages, laquelle n’ayans pas fort esloignée, nous vismes dés environ les onze heures du mesme jour : en deliberation de nous y sauver si nous pouvions, nous mismes droit le cap dessus. Cependant les mariniers et le charpentier qui estoyent sous le Tillac, recerchans les trous et fentes par où ceste eau entroit et nous assailloit si fort, firent tant qu’avec du lard, du plomb, des draps et autres choses qu’on n’estoit pas chiche de leur bailler, ils estoupperent les plus dangereux : tellement que, au besoin, voire lors que nous n’en pouvions plus, nous eusmes un peu relasche de nostre travail. Toutesfois apres que le charpentier eut bien visité ce vaisseau, ayant dit qu’estant trop vieux et tout rongé de vers il ne valloit rien pour faire le voyage que nous entreprenions, son advis fut que nous retournissions d’où nous venions, et là attendre qu’il vinst un autre navire de France, ou bien que nous en fissions un neuf, et fut cela fort debattu. Neantmoins le maistre mettant en avant, qu’il voyoit bien s’il retournoit en terre que ses matelots l’abandonneroyent, et qu’il aimoit mieux (tant peu sage estoit-il) hazarder sa vie que de perdre ainsi son navire et sa marchandise : il conclut à tout peril de poursuyvre sa route. Bien, dit-il, que si monsieur du Pont et les passagers qui estoyent sous sa conduite vouloyent rebrosser vers la terre du Bresil, qu’il leur bailleroit une barque : surquoy du Pont respondant soudain dit, que comme il estoit resolu de tirer du costé de la France, aussi conseilloit-il à tous les siens de faire le semblable. Là dessus le contremaistre remonstrant qu’outre la navigation dangereuse, il prevoyoit bien que nous serions long temps sur mer et qu’il n’y avoit pas assez de vivres dans le navire pour repasser tous ceux qui y estoyent : nous fusmes six qui sur cela, considerans le naufrage d’un costé, et la famine qui se preparoit de l’autre, deliberasmes de retourner en la terre des sauvages, de laquelle nous n’estions qu’à neuf ou dix lieuës.

Et de faict, pour effectuer ce dessein, ayans en diligence mis nos hardes dans la barque qui nous fut donnée, avec quelque peu de farine de racines et du bruvage : ainsi que nous prenions congé de nos compagnons, l’un d’iceux du regret qu’il avoit à mon depart, poussé d’une singuliere affection d’amitié qu’il me portoit, me tendant la main dans la barque où j’estois, il me dit, Je vous prie de demeurer avec nous : car quoy que c’en soit si nous ne pouvons aborder en France, encores y a-il plus d’esperance de nous sauver ou du costé du Peru, ou en quelque isle que nous pourrons rencontrer, que de retourner vers Villegagnon, lequel comme vous pouvez juger, ne vous lairra jamais en repos par-deça. Sur lesquelles remonstrances, parce que le temps ne permettoit pas de faire plus long discours, quittant une partie de mes besongnes, que je laissay dans la barque, remontant en grand haste au navire, je fus par ce moyen preservé du danger que vous orrez ci-apres, lequel ce mien ami avoit bien preveu. Quant aux cinq autres, desquels pour cause je specifie ici les noms : assavoir, Pierre Bourdon, Jean du Bordel, Mathieu Verneuil, André La Fon, et Jacques le Balleur, avec pleurs prenans congé de nous, ils s’en retournerent en la terre du Bresil : en laquelle (comme je diray à la fin de ceste histoire) estans abordez à grande difficulté, retournez qu’ils furent vers Villegagnon, il fit mourir les trois premiers pour la confession de l’Evangile.

Ainsi nous ayans appareillé et mis voiles au vent, nous nous rejettasmes derechef en mer dans ce vieil et meschant vaisseau, auquel, comme en un sepulchre, nous attendions plus tost mourir que de vivre. Et de faict, outre que nous passasmes les dites Basses à grande difficulté, non seulement tout le mois de Janvier nous eusmes continuelles tourmentes, mais aussi nostre navire ne cessant de faire grande quantité d’eau, si nous n’eussions esté incessamment apres à la tirer aux pompes, nous fussions (par maniere de dire) peris cent fois le jour : et navigasmes long temps en telle peine.

Ayans doncques avec tel travail esloigné la terre ferme de plus de deux cens lieuës, nous eusmes la veue d’une isle inhabitable, aussi ronde qu’une tour, laquelle à mon jugement peut avoir demie lieuë de circuit. Mais au reste comme nous la costoiyons et laissions à gauche, nous vismes qu’elle estoit non seulement remplie d’arbres tous verdoyans en ce mois de janvier, mais aussi il en sortoit tant d’oyseaux, dont beaucoup se vindrent reposer sur les mats de nostre navire, et s’y laissoyent prendre à la main, que vous eussiez dit, la voyant ainsi un peu de loin, que c’estoit un colombier. Il y en avoit de noirs, de gris, de blanchastres et d’autres couleurs, qui tous en volans paroissoyent fort gros : mais cependant quand ceux que nous prismes furent plumez, il n’y avoit gueres plus de chair en chacun qu’en un passereau.

Semblablement, environ deux lieuës à main dextre nous apperceusmes des rochers sortans de la mer aussi pointus que clochers : ce qui nous donna grande crainte qu’il n’y en eust à fleur d’eau, contre lesquels nostre vaisseau se fust peu froisser, et nous, si cela fust advenu, quittes d’en tirer l’eau. En tout nostre voyage, durant pres de cinq mois que nous fusmes sur mer à nostre retour, nous ne vismes autre terre que ces islettes : lesquelles nos maistres et pilotes ne trouverent pas encores marquées en leurs cartes marines, et possible aussi n’avoyent elles jamais esté descouvertes.

Sur la fin du mois de febvrier, estans parvenus à trois degrez de la ligne Equinoctiale, parce que pres de sept sepmaines s’estoyent passées sans que nous eussions fait la tierce partie de nostre route, et cependant nos vivres diminuoyent fort, nous fusmes en deliberation de relascher au Cap saint Roc, habité de certains sauvages : desquels, comme aucuns des nostres disoyent, il y avoit moyen d’avoir des refraischissemens. Toutesfois la pluspart furent d’avis que plustost, pour espargner les vivres, on tuast une partie des guenons et des perroquets que nous apportions, et que nous passissions outre : ce qui fut fait.

Au surplus, j’ay declairé au quatriesme chapitre les peines et travaux que nous eusmes en allant, d’approcher l’Equateur : mais ayant veu par experience (ce que tous ceux qui ont passé la Zone torride sçavent bien aussi) qu’on n’est pas moins empesché en revenant du costé du pole antarctique en deçà, j’adjousteray icy ce qui me semble naturellement pouvoir causer telles difficultez. Presupposant doncques que ceste ligne Equinoctiale tirant de l’Est à l’Ouest, soit comme le dos et l’eschine du monde, à ceux qui voyagent du Nord au Sud, et au reciproque (car autrement je sçay bien qu’il n’y a ne haut ny bas en une boule considerée en soy) je dy, en premier lieu, que pour aborder d’une part ou d’autre on n’a pas seulement peine de monter à ceste sommité du monde, mais aussi, quand il est question de la mer les courans qui peuvent estre des deux costez, sans qu’on les apperçoive au milieu de telle abysme d’eau, ensemble les vents inconstans qui sortent de cest endroit comme de leur centre, et qui soufflent oppositement l’un à l’autre, repoussent tellement les vaisseaux navigables, que ces trois choses, à mon advis, font que l’Equateur est ainsi de difficile accez, et ce qui me confirme en mon opinion est, qu’aussi tost qu’on est seulement environ un degré par delà en allant, ou un par deçà en retournant, les mariniers s’esjouissans à merveilles d’avoir, par maniere de dire, ainsi franchi ce saut, en bien esperans du voyage, exhortent un chacun à manger ses refraischissemens : c’est à dire, ce qu’on avoit tousjours soigneusement gardé, estant en incertitude si on pourroit passer outre ou non. De maniere que quand les navires sont sur le panchant du globe, coulant comme en bas, elles ne sont pas empeschées de la façon qu’elles ont esté en y montant. Joint que toutes les mers s’entretenans l’une l’autre, sans que par l’admirable puissance et providence de Dieu elles puissent couvrir la terre, quoy qu’elles soyent plus hautes, et fondées sur icelle, ains seulement la divisent en plusieurs isles et parcelles, lesquelles semblablement j’estime estre toutes conjointes, et comme liées par racines, si ainsi faut parler, au profond et en l’interieur des gouffres : ce gros amas d’eaux, di-je, estant ainsi suspendu avec la terre, et tournant comme sur deux pivots (lesquels j’imagine aux deux quadrangles opposites de ceux des poles, tellement que les quatre font deux croisées en rond et en demi-cercle qui environnent toute la sphere) en perpetuel mouvement, comme les marées et les flus et reflus le demonstrent evidemment : et ce mouvement general prenant son poinct sous ceste ligne, il est certain que quand l’Emisphere des eaux meridionales, à nostre esgard, s’advance en tournant jusques és bornes et limites qui luy sont prescrites, la Septentrionale se reculant d’autant, ceux qui sont au milieu et en la ceinture de la boule estans ainsi comme sur une bassecule, ou hausse qui baisse continuellement, branslez et agitez, sont par ce moyen encor aucunement empeschez de passer outre. A quoy j’adjouste, ce que j’ay jà touché ailleurs : assavoir que l’intemperature de l’air, et les calmes qu’on a souvent sous l’Equateur nuisent beaucoup, et font qu’on est long temps retenu es environs et pres iceluy avant qu’y pouvoir parvenir. Voila sommairement et en passant mon advis sur ceste haute matiere, laquelle au reste j’estime estre tellement disputable, que comme celuy qui a creé ceste grande machine ronde composée d’eau et de terre, et qui miraculeusement la soustient suspendue en l’air, peut luy seul comprendre tout ce qui en est : aussi suis-je asseuré qu’il n’y a homme, tant sçavant soit-il, qui en puisse autrement parler qu’avec correction. Et de fait on pourroit, avec apparence de raison, contredire la pluspart des argumens qui s’en font és escoles, lesquels neantmoins ne sont à mespriser pour resveiller les esprits : moyennant toutesfois que tout cela soit tenu pour seconde cause, et non pas pour supreme comme font les atheistes. Conclusion, je ne croy rien absolument en ce faict, sinon ce que les sainctes Escritures en disent : car pour ce qu’elles sont procedées de l’Esprit de celuy duquel depend toute verité, je tien l’auctorité d’icelles pour seule indubitable.

Poursuyvant donc nostre route, estans ainsi peu à peu avec difficultez approchez de l’Equator, nostre Pilote quelques jours apres ayant prins hauteur à l’Astrolabe, nous asseura que nous estions droit sous ceste Zone et ceinture du monde le mesme jour Equinoctial que le Soleil y estoit, assavoir l’onziesme de Mars : ce qu’il nous dit par singularité, et pour chose advenue à bien peu d’autres navires. Parquoy, sans faire plus long discours là dessus, ayans ainsi en cest endroit le Soleil pour Zenith, et en la ligne directe sur la teste, je laisse à juger à chacun de l’extreme et vehemente chaleur que nous endurions lors. Mais outre cela, quoy qu’en autres saisons le Soleil alternativement tirant d’un costé ou d’autre vers les Tropiques, s’esgaye et s’esloigne de ceste ligne, puis qu’impossible est neantmoins de se trouver en part du monde, soit sur mer ou sur terre où il face plus chaut que sous l’Equator : je suis, par maniere de dire, plus qu’esmerveillé de ce que quelqu’un que j’estime digne de foy, a escrit de certains Espagnols, lesquels, dit-il, passans en une region du Peru, ne furent pas seulement estonnez de voir neiger sous l’Equinoctial, mais aussi avec grande peine et travail traversant sous iceluy des montagnes toutes couvertes de neige : voire y experimenterent un froid si violent, que plusieurs d’entr’eux en furent gelez. Car d’alleguer la commune opinion des Philosophes, assavoir que la neige se fait en la moyenne region de l’air : attendu, di-je, que le Soleil donnant perpetuellement comme à plomb en ceste ligne Equinoctiale, et par consequent, que l’air tousjours chaud ne peut naturellement souffrir, moins congeler de la neige : quelque hauteur des montagnes, ny frigidité de la Lune qu’on me puisse mettre en avant, pour l’esgard de ce climat la (sauf correction des sçavans) je n’y vois point de fondement.

Partant concluant de ma part, que cela est un extraordinaire, et exception en la reigle de Philosophie, je croy qu’il n’y a point de solution plus certaine à ceste question, sinon celle que Dieu luy-mesme allegue à Job : quand entre autres choses pour luy monstrer que les hommes, quelques subtils qu’ils puissent estre, ne sçauroyent atteindre à comprendre toutes ses oeuvres magnifiques, moins la perfection d’icelles : il luy dit, Es tu entré ès thresors de la neige ? et as tu veu aussi les thresors de la gresle ? Comme si l’Eternel ce tres-grand et tres-excellent ouvrier disoit à son serviteur Job : En quel grenier tien-je ces choses à ton advis ? en donnerois-tu bien la raison ? nenni, il ne t’est pas possible, tu n’es pas assez sçavant.

Ainsi retournant à mon propos, apres que le vent du Surouest nous eust poussé et tiré de ces grandes chaleurs, au milieu desquelles nous fussions plustost rostis qu’en purgatoire : avançans au deçà, nous commençasmes à revoir nostre pole arctique, duquel nous avions perdu l’elevation il y avoit plus d’un an. Mais au reste pour eviter prolixité, renvoyant les lecteurs ès discours que j’ay fait cy devant, traitant des choses remarquables que nous vismes en allant, je ne reitereray point icy ce qui a jà esté touché, tant des poissons volans, qu’autres monstrueux et bigerrés de diverses especes qui se voyent sous ceste zone torride.

Pour doncques poursuyvre la narration des extremes dangers, d’où Dieu nous delivra sur mer à nostre retour, comme ainsi fust qu’il y eust querelle entre nostre contremaistre et nostre pilote (à cause de quoy et par despit l’un de l’autre ils ne faisoyent pas leur devoir en leur charge) ainsi que le vingt sixiesme de mars ledit pilote faisant son quart, c’est à dire, conduisant trois heures, faisoit tenir toutes voiles hautes et desployées, ne s’estant point pris garde d’un grain, c’est à dire, tourbillon de vent qui se preparoit, il le laissa venir donner et frapper de telle impetuosité dans les voiles (lesquelles auparavant selon son devoir, il devoit faire abbaisser) que renversant le navire plus que sur le costé, jusques à faire plonger les hunes et bouts des mats d’en haut, voire renverser en mer les cables, cages d’oiseaux, et toutes autres hardes qui n’estoyent pas bien amarées, lesquelles furent perdues, peu s’en fallut que nous ne fussions virez ce dessus dessous. Toutesfois apres qu’en grande diligence on eut coupé les cordages et les escoutes de la grand voile, le vaisseau se redressa peu à peu : mais, quoy que c’en soit, nous la peusmes bien conter pour une, et dire que nous l’avions belle eschappée. Cependant tant s’en fallut que les deux qui avoyent esté cause du mal fussent pour cela prests à se reconcilier, comme ils en furent priez à l’instant, qu’au contraire si tost que le peril fut passé, leur action de graces fut de s’empoigner et battre de telle sorte, que nous pensions qu’ils se deussent tuer l’un l’autre.

Davantage, rentrans en nouveau danger, comme quelques jours apres nous eusmes la mer calme, le charpentier et autres mariniers durant ceste tranquilité nous pensans soulager et relever de la peine où nous estions jour et nuict à tirer aux pompes : cherchans au fond du navire les trous par où l’eau entroit, il advint qu’ainsi qu’en charpentans à l’entour d’un qu’ils penserent racoustrer tout au fond du vaisseau pres la quille, il se leva une piece de bois d’environ un pied en quarré, par où l’eau entra si roide et si viste, que faisant quitter la place aux mariniers qui abandonnerent le charpentier, quand ils furent remontez vers nous sur le tillac, sans nous pouvoir autrement declarer le fait, crioyent, nous sommes perdus, nous sommes perdus.

Surquoy les capitaine, maistre et pilote,voyans le peril evident, a fin de destrapper et mettre hors la barque en toute diligence, faisans jetter en mer les panneaux du navire qui la couvroyent, avec grande quantité de bois du Bresil et autres marchandises jusques à la valeur de plus de mille francs, deliberans de quitter le vaisseau, se vouloyent sauver dans icelle : mesme le pilote craignant que pour le grand nombre des personnes qui s’y fussent voulu jetter elle ne fust trop chargée, y estant entré avec un grand coutelas au poing dit, qu’il coupperoit les bras au premier qui feroit semblant d’y entrer. Tellement que nous voyans desjà, ce nous sembloit, delaissez à la merci de la mer, nous ressouvenans du premier naufrage d’où Dieu nous avoit delivrez, autant resolus à la mort qu’à la vie, et neantmoins pour soustenir et empescher le navire d’aller en fond, nous employans de toutes nos forces d’en tirer l’eau, nous fismes tant que elle ne nous surmonta pas. Non toutesfois, que tous fussent si courageux, car la plus part des mariniers s’attendans boire plus que leur saoul, tous esperdus apprehendoyent tellement la mort, qu’ils ne tenoyent conte de rien. Et de fait comme je m’asseure que si les Rabelistes, mocqueurs et contempteurs de Dieu, qui jasent et se mocquent ordinairement sur terre les pieds sous la table, des naufrages et perils où se trouvent si souvent ceux qui vont sur mer y eussent esté, leur gaudisserie fust changée en horribles espouvantemens : aussi ne doutay-je point que plusieurs de ceux qui liront ceci (et les autres dangers dont j’ai jà fait et feray encore mention, que nous experimentasmes en ce voyage) selon le proverbe ne disent : Ha ! qu’il fait bon planter des choux, et beaucoup meilleur ouyr deviser de la mer et des sauvages que d’y aller voir. O combien Diogenes estoit sage de priser ceux qui ayans deliberé de naviguer, ne navigoyent point pourtant. Cependant ce n’est pas encores fait, car lors que cela nous advint estans à plus de mille lieuës du port où nous pretendions, il nous en fallut bien endurer d’autres, mesme (comme vous entendrez ci-apres) il nous fallut passer par la griefve famine qui en emporta plusieurs : mais en attendant voici comme nous fusmes delivrez du danger present. Nostre charpentier qui estoit un petit jeune homme de bon coeur, n’ayant pas abandonné le fond du navire comme les autres, ains au contraire ayant mis son caban à la matelote sur le grand pertuis qui s’y estoit fait, se tenant à deux pieds dessus pour resister à l’eau (laquelle comme il nous dit puis apres de son impetuosité l’enleva plusieurs fois) criant en tel estat, tant qu’il pouvoit, à ceux qui estoyent en effroi sur le tillac, qu’on luy portast des habillemens, licts de cotton et autres choses propres, pour pendant qu’il racoustreroit la piece qui s’estoit enlevée, empescher tant qu’ils pourroyent l’eau d’entrer : estant di-je ainsi secouru nous fusmes preservez par son moyen.

Apres cela nous eusmes les vents tant inconstans, que nostre vaisseau poussé et derivant tantost à l’Est, et tantost à l’Ouest (qui n’estoit pas nostre chemin, car nous avions affaire au su) nostre Pilote, qui au reste n’entendant pas fort bien son mestier, ne sceut plus observer sa route, nous navigasmes ainsi en incertitude jusques sous le Tropique de Cancer.

Davantage nous fusmes en ces endroits-là, l’espace d’environ quinze jours entre des herbes, qui flotoyent sur mer si espesses et en telle quantité, que si pour faire voye au navire, qui avoit peine à les rompre, nous ne les eussions coupées avec des coignées, je croy que nous fussions demeurez tout court. Et parce que ces herbages rendoyent la mer aucunement trouble, nous estans advis que nous fussions dans des marescages fangeux, nous conjecturasmes que nous devions estre pres de quelques isles : mais encores qu’on jettast la sonde avec plus de cinquante brasses de corde, si ne trouva-on ny fond ny rive, moins descouvrismes nous aucune terre : sur quoy je reciteray ce que l’historien Indois a aussi escrit à ce propos. Christofle Colomb, dit-il, au premier voyage qu’il fit au descouvrement des Indes, qui fut l’an 1492. ayant prins refraischissement en une des Isles des Canaries, apres avoir singlé plusieurs journées, rencontra tant d’herbes qu’il sembloit que ce fust un pré : ce qui luy donna une peur, encores qu’il n’y eust aucun danger. Or pour faire la description de ces herbes marines desquelles j’ay fait mention : s’entretenans l’une l’autre par longs filamens, comme Hedera terrestris, flottans sur mer sans aucunes racines, ayant les fueilles assez semblables à celles de rue de jardins, la graine ronde et non plus grosse que celle de genevre, elles sont de couleur blafarde ou blanchastre comme foin fené : mais au reste, ainsi que nous apperceusmes, aucunement dangereuses à manier. Comme aussy j’ay veu plusieurs fois nager sur mer certaines immondicitez rouges, faites de la mesme façon que la creste d’un coq, si venimeuses et contagieuses, que si tost que nous les touchions, la main devenoit rouge et enflée.

Semblablement ayant n’agueres parlé de la sonde, de laquelle j’ay souvent ouy faire des contes qui semblent estre prins du livre des quenouilles : assavoir que ceux qui vont sur mer la jettant en fond, rapportent au bout d’icelle de la terre, par le moyen de laquelle ils cognoissent la contrée où ils sont : cela estant faux quant à la mer du Ponent, je diray ce que j’en ay veu, et à quoy elle y sert. La sonde donc estant un engin de plomb, fait de la façon d’une moyenne quille de bois, dequoy on jouë ordinairement és places et jardins, percée qu’elle est par le bout plus pointu, apres que les mariniers y ont passé et attaché autant de cordeaux qu’il faut, mettant et plaçant du suif ou autre graisse sur le plat de l’autre bout : quand ils approchent le port, ou estiment estre en lieu où ils pourront ancrer, la filant et laissant ainsi filer jusques en bas, quand ils l’ont retirée, s’ils voyent qu’il y ait du gravier fiché et retenu en ceste graisse, c’est signe qu’il y a bon fond : car autrement, et si elle ne rapporte rien, ils concluent que c’est fange ou rocher, où l’ancre ne pourroit prendre ny mordre, et partant faut aller sonder ailleurs. C’est ce que j’ay voulu dire en passant pour relever l’erreur susdite : car outre que tous ceux qui ont esté en la pleine mer Occeane tesmoigneront qu’il est du tout impossible d’y trouver fond, quand bien, par maniere de dire, on auroit tous les cordages du monde, tellement que quand on a vent il faut aller nuict et jour sans nul arrest, et en temps calme floter et demeurer tout court (parce que les navires ne sçauroyent aller à rames comme les galeres), on voit, di-je, par la que ces abysmes et gouffres estans du tout insondables, c’est une faribole de dire qu’on rapporte de la terre pour cognoistre en quel pays on est. Parquoy si cela se fait ès autres mers comme en la Mediterranée, ou par terre en passant pays ès deserts d’Affrique, où aussi ainsi qu’on a escrit, on se conduit par les estoilles et par le cadran marin, je m’en rapporte à ce qui en est : mais pour l’esgard de la mer du Ponent, je maintien ce que j’ay dit estre veritable.

Estans doncques sortis de ceste mer herbue, parce que nous craignions d’estre là rencontez de quelques Pirates, non seulement nous braquasmes quatre ou cinq pieces de telle quelle artillerie de fer qui estoyent dans nostre navire : mais aussi pour nous defendre à la necessité, nous preparasmes les lances à feu et autres munitions de guerre que nous avions. Toutesfois, à cause de cela, voicy derechef un autre inconvenient qui nous advint : car comme nostre canonnier faisant seicher sa pouldre dans un pot de fer, le laissa si longtemps sur le feu qu’il rougit, la poudre s’estant emprise, la flambe donna de telle façon d’un bout en autre du vaisseau, mesme gasta quelques voiles et cordages, que peu s’en fallut, qu’à cause de la graisse et du breits dont le navire estoit frotté et goldronné, le feu ne s’y mist, en danger d’estre tous bruslez au milieu des eaux. Et de fait l’un des pages et deux autres mariniers furent tellement gastez de bruslures, que l’un en mourut quelques jours apres : comme aussi pour ma part, si soudainement je n’eusse mis mon bonnet à la matelotte devant mon visage, j’eusse eu la face gastée ou pis ; mais m’estant ainsi couvert j’en fus quitte pour avoir le bout des oreilles et les cheveux grillez : cela nous advint environ le quinziesme d’apvril. Aussi pour reprendre un peu haleine en cest endroit, nous voici jusques à present par la grace de Dieu, non seulement eschappez des naufrages et de l’eau, dont, comme vous avez entendu, nous avons plusieurs fois cuidé estre engloutis, mais aussi du feu qui n’agueres nous a pensé consumer.


CHAPITRE XXII


De l’extreme famine, tourmentes et autres dangers d’où Dieu nous preserva en repassant en France.


Or apres que toutes les choses susdites nous furent advenues, rentrans de fievre en chaud mal (comme on dit) d’autant que nous estions encores à plus de cinq cens lieuës loin de France, nostre ordinaire tant de biscuit que d’autres vivres et bruvages, n’estant jà que trop petit, fut neantmoins tout à coup retranché de la moitié. Et ne nous advint pas seulement ce retardement du mauvais temps et vents contraires que nous eusmes : car outre cela, comme j’ay dit ailleurs, le Pilote pour n’avoir bien observé sa route, se trouva tellement deceu, que quand il nous dit que nous approchions du Cap de Fine terre (qui est sur la coste d’Espagne), nous estions encores à la hauteur des Isles des Essores, qui en sont à plus de trois cens lieuës. Cest erreur doncques, en matiere de navigation fut cause que dés la fin du mois d’Avril nous fusmes entierement despourveus de tous vivres : tellement que ce fut, pour le dernier mets à nettoyer et ballier la soute, c’est à dire, la chambrette blanchie et plastrée où l’on tient le biscuit dans les navires : en laquelle ayant trouvé plus de vers et de crottes de rats que de miettes de pain, partissans neantmoins cela avec des cueillers, nous en faisions de la bouillie, laquelle estant aussi noire et amere que suye, vous pouvez penser si c’estoit un plaisant manger. Sur cela ceux qui avoyent encores des Guenons et des Perroquets (car dès longtemps plusieurs avoyent jà mangé les leurs) pour leur apprendre un langage qu’ils ne sçavoyent pas encores, les mettans au gabinet de leur memoire les firent servir de nourriture. Brief, dès le commencement du mois de May que tous vivres ordinaires defaillirent entre nous, deux mariniers estans morts de malle rage de faim, furent à la façon de la mer jettez et ensepulturez hors le bord.

Outreplus durant ceste famine la tormente continuant jour et nuict l’espace de trois sepmaines, nous ne fusmes pas seulement, à cause de la mer merveilleusement haute et esmeuë, contrains de plier toutes voiles et lier le gouvernail : mais aussi ne pouvans plus autrement conduire le vaisseau, il le fallut laisser aller au gré des ondes et du vent : de maniere que cela empescha, qu’en tout ce temps, et à nostre grande necessité, nous ne peusmes pescher un seul poisson : somme nous voila derechef tout à coup en la famine jusques aux dents, assaillis de l’eau par dedans, et tourmentez des vagues au dehors. Parquoy, puisque ceux qui n’ont point esté sur mer, principalement en telle espreuve, n’ont veu que la moitié du monde, il faut icy repeter qu’à bon droit le Psalmiste dit des mariniers, que flottant, montant et descendant ainsi sur se tant terrible element subsistant au milieu de la mort, voyent vrayement les merveilles de l’Eternel. Cependant ne demandez pas si nos matelots papistes se voyans reduits à telle extremité, promettans, s’ils pouvoyent parvenir en terre, d’offrir à S. Nicolas une image de cire de la grosseur d’un homme, faisoyent au reste de merveilleux voeux : mais cela estoit crier apres Baal, qui n’y entendoit rien. Partant nous autres nous trouvans bien mieux d’avoir recours à celuy duquel nous avions jà tant de fois experimenté l’assistance, et qui seul aussi nous soustenant extraordinairement durant la famine pouvoit commander à la mer, et appaiser l’orage, c’estoit à luy et non à autres que nous nous adressions.

Or estans jà si maigres et affoiblis, qu’à peine nous pouvions nous tenir debout pour faire les manœuvres du navire, la necessité neantmoins au milieu de ceste aspre famine suggerant à chacun de penser et repenser à bon escient de quoy il pourroit remplir son ventre : quelques-uns s’estans advisez de couper des pieces de certaines rondelles faites de la peau de l’animal nommé Tapiroussou, duquel j’ay fait mention en ceste histoire, les firent bouillir dans de l’eau pour les cuider manger de ceste façon : mais ceste recepte ne fut pas trouvée bonne. Parquoy d’autres qui de leur costé cherchoyent aussi toutes les inventions dont ils se pouvoyent adviser pour remedier à leur faim, ayans mis de ces pieces de rondelles de cuir sur les charbons, apres qu’elles furent un peu rosties, le bruslé raclé avec un cousteau, cela succeda si bien que les mangeans ainsi, il nous estoit advis que ce fussent carbonnades de coines de pourceau. Tellement que cest essay fait, ce fut à qui avoit des rondelles de les tenir si de court, que parce que elles estoyent aussi dures que cuir de boeuf sec, apres qu’avec des serpes et autres ferremens elles furent toutes decoupées : ceux qui en avoyent portans les morceaux dans leurs manches en de petits sacs de toile n’en faisoyent pas moins de conte que font par deçà, sur terre, les gros usuriers de leurs bourses pleines d’escus. Mesmes comme Josephus dit, que les assiegez dans la ville de Jerusalem se repeurent de leurs couroyes, souliers et cuir de leurs pavois, aussi en y eut-il entre nous qui vindrent jusques-là, de manger leurs collets de maroquins et cuirs de leurs souliers : voire les pages et garçons du navire pressez de malle rage de faim, mangerent toutes les cornes des lanternes (dont il y a tousjours grand nombre dans les vaisseaux de mer) et autant de chandelles de suif qu’ils en peurent attraper. Davantage nonobstant nostre debilité, sur peine de couler en fond et boire plus que nous n’avions à manger, il falloit qu’avec grand travail nous fussions incessamment jour et nuict à tirer l’eau à la pompe.

Le cinquiesme jour de may sur le soleil couchant, nous vismes flamboyer et voler en l’air un grand esclair de feu, lequel fit telle reverberation dans les voiles de nostre navire que nous pensions que le feu s’y fust mis : toutesfois, sans nous endommager, il passa en un instant. Que si on demande d’où cela pouvoit proceder, je di que la raison en sera tant plus mal aisée à rendre, que nous estans lors à la hauteur des terres neuves, où on pesche les molues, et de Canada, regions où il fait ordinairement un froid extreme, on ne pourra pas dire que cela vint des exhalations chaudes qui fussent en l’air. Et de fait, à fin que nous en essayissions de toutes les façons, nous fusmes en ces endroits là battus du vent de Nord nordest, qui est presque droite Bize, lequel nous causa une telle froidure que durant plus de quinze jours nous n’eschaufasmes aucunement.

Environ le douziesme dudit mois de May, nostre canonier, auquel au paravant apres qu’il eut bien langui, j’avois veu manger les tripes d’un perroquet toutes crues, estant enfin mort de faim, fut comme les precedens decedez de mesme maladie, jetté et ensepulturé en mer : et nous en souciasmes tant moins pour l’esgard de sa charge, qu’au lieu de nous defendre, si on nous eust lors assaillis, nous eussions plus tost desiré (tant estions-nous attenuez) d’estre prins et emmenez de quelque Pirate, pourveu qu’il nous eust donné à manger. Mais comme il pleut à Dieu de nous affliger tout le long de nostre voyage, à nostre retour nous ne vismes qu’un seul vaisseau, duquel encores, à cause de nostre foiblesse ne pouvans appareiller ni lever les voiles, quand nous le descouvrismes nous n’en peusmes approcher.

Or les rondelles dont j’ay fait mention, et tous les cuirs jusques aux couvercles des coffres à bahu, avec tout ce qui se peut trouver pour sustenter dans nostre navire, estans entierement faillis, nous pensions estre au bout de nostre voyage. Mais ceste necessité inventeresse des arts, mettant derechef en l’entendement de quelques uns de chasser les rats et les souris, lesquels (parce que nous leur avions osté les miettes et toutes autres choses qu’ils eussent peu ronger) couroyent en grand nombre mourans de faim parmi le vaisseau, ils furent si bien poursuyvis et avec tant de sortes de ratoires qu’un chacun inventoit, que comme chats les espians à yeux ouverts, mesme la nuict quand ils sortoyent à la lune, je croy, quelques bien cachez qu’ils fussent, qu’il y en demeura fort peu. Et de faict, quand quelqu’un avoit prins un rat, l’estimant beaucoup plus qu’il n’eust fait un boeuf sur terre, non seulement j’en ay veu qui ont esté vendus deux, trois, et jusques à quatre escus la piece : mais, qui plus est, nostre barbier en ayant une fois prins deux tout d’un coup, l’un d’entre nous luy fit cest offre, que s’il luy en vouloit bailler un, qu’au premier port où nous aborderions il l’habilleroit de pied en cap : ce que toutesfois (preferant sa vie à ces habits) il ne voulut accepter. Bref vous eussiez veu bouillir les souris dans de l’eau de mer, avec les trippes et les boyaux, desquelles ceux qui les pouvoyent avoir faisoyent plus de cas, que nous ne faisons ordinairement en terre de membres de moutons.

Mais entre autres choses remarquables, à fin de monstrer que rien ne se perdoit parmi nous : comme nostre contre-maistre eut un jour appresté un gros rat, pour le faire cuire, luy ayant coupé les quatre pattes blanches, lesquelles il jetta sur le tillac, je sçay un quidam, qui les ayant aussi soudain amassées, qu’en diligence fait griller sur les charbons, en les mangeant disoit n’avoir jamais tasté d’aisles de perdrix plus savoureuses. Et pour le dire en un mot, qu’est-ce aussi que nous n’eussions mangé, ou plustost devoré en telle extremité ? car de vray, pour nous rassasier, souhaitans les vieux os et autres telles ordures que les chiens traisnent par dessus les fumiers : ne doutez pas si nous eussions eu des herbes vertes, voire du foin, ou des fueilles d’arbres (comme on peut avoir sur terre) que tout ainsi que bestes brutes nous les eussions broutées. Ce n’est pas tout, car l’espace de trois semaines que ceste aspre famine dura, n’estant nouvelle entre nous ni de vin ni d’eau douce, laquelle dés long temps estoit faillie, nous estant seulement resté pour tout bruvage un petit tonneau de cistre : les maistres et capitaines le mesnageoyent si bien et tenoyent si de court, que quand un monarque, en ceste necessité, eust resté avec nous dans ce vaisseau, si n’en eust-il eu non plus que l’un des autres : assavoir un petit verre par jour. Tellement qu’estans autant et plus pressez de soif que de faim, non seulement quand il tomboit de la pluye estendans des linceuls avec une balle de fer au milieu pour la faire distiller, nous la recevions dans des vaisseaux de ceste façon, mais aussi retenans celle qui par petits ruisseaux degoutoit dessus le tillac, quoy qu’à cause du bray et des souilleures des pieds elle fust plus trouble que celle qui court par les rues, nous ne laissions pour cela d’en boire.

Conclusion, combien que la famine laquelle, en l’an 1573. nous endurasmes durant le siege de Sancerre, ainsi qu’on peut voir par l’histoire que j’en ay aussi fait imprimer, doive estre mise au rang des plus grieves dont on ait jamais ouy parler : tant y a toutesfois, comme j’ay là noté, que n’y ayant eu faute ni d’eau ni de vin, quoy qu’elle fust plus longue, si puis-je dire qu’elle ne fut si extreme que celle dont il est ici question : car pour le moins avions-nous à Sancerre, quelques racines, herbes sauvages, bourgeons de vignes et autres choses qui se peuvent encores trouver sur terre. Comme de fait tant qu’il plairoit à Dieu de laisser sa benediction aux creatures, je di mesmes à celles qui ne sont point en usage commun pour la nourriture des hommes : comme és peaux, parchemins et autres telles merceries dont j’ay fait catalogue, et que quoy nous vescusmes en ce siege : ayant di-je experimenté que cela vaut au besoin, tant que j’aurois des collets de buffles, habits de chamois, et telles choses où il y a suc et humidité, si j’estois enfermé dans une place pour une bonne cause, je ne me voudrois pas rendre pour crainte de la famine. Mais sur mer, au voyage dont je parle, ayans esté reduits à ceste extremité de n’avoir plus que du Bresil, bois sec et sans humidité sur tous autres, plusieurs neantmoins pressez jusques au bout, par faute d’autres choses en gringnotoyent entre leurs dents : tellement que le sieur Dupont nostre conducteur en tenant un jour une piece en sa en sa bouche, avec un grand souspir me dit, Helas de Lery mon ami, il m’est deu une partie de quatre mille francs en France, de laquelle pleust à Dieu avoir fait bonne quittance et en tenir maintenant un pain de sol et un verre de vin. Quant à maistre Pierre Richier, à present Ministre de la Parole de Dieu à la Rochelle, le bon homme dira que de debilité, durant nostre misere, estant estendu tout de son long dans sa petite capite, il n’eust sceu lever la teste pour prier Dieu lequel neantmoins, ainsi couché tout à plat qu’il estoit, il invoquoit ardemment.

Or avant que finir ce propos je diray ici en passant avoir non seulement observé aux autres, mais moy-mesme senti durant ces deux aussi aspres famines où j’ay passé qu’homme en ait jamais eschappé, que pour certain quand les corps sont attenuez, nature defaillant, les sens estans alienez et les esprits dissipez, cela rend les personnes non seulement farouches, mais aussi engendre une colere laquelle on peut bien nommer espece de rage : tellement que le propos commun, quand on veut signifier que quelqu’un a faute de manger, a esté fort bien inventé assavoir dire qu’un tel enrage de faim. Outreplus, comme l’experience fait mieux entendre un faict, ce n’est point sans cause que Dieu en sa Loy menaçant son peuple s’il ne luy obeit de luy envoyer la famine, dit expressement qu’il fera que l’homme tendre et delicat, c’est à dire d’un naturel autrement doux et bening, et qui auparavant avoit choses cruelles en horreur, en l’extremité de la famine deviendra neantmoins si desnaturé qu’en regardant son prochain, voire sa femme et ses enfans d’un mauvais oeil, il appetera d’en manger. Car outre les exemples que j’ay narrez en l’histoire de Sancerre, tant du pere et de la mere qui mangerent de leur propre enfant, que de quelques soldats, lesquels ayans essayé de la chair des corps humains qui avoyent esté tuez en guerre, ont confessé depuis que si l’affliction eust encores continué, ils estoyent en deliberation de se ruer sur les vivans : outre di-je ces choses tant prodigieuses, je puis asseurer veritablement, que durant nostre famine sur mer, nous estions si chagrins qu’encores que nous fussions retenus par la crainte de Dieu, à peine pouvions nous parler l’un à l’autre sans nous fascher : voire qui pis estoit (et Dieu nous le vueille pardonner) sans nous jetter des œillades et regards de travers, accompagnez de mauvaises volontez touchant cest acte barbare.

Or à fin de poursuivre ce qui reste de nostre voyage, allans tousjours en declinant, le 15 et 16 de May, qu’il y eut encores deux de nos mariniers qui moururent de malle rage de faim : aucuns d’entre nous imaginans là dessus que par maniere de dire, attendu le long temps qu’il y avoit que sans voir terre nous branlions sur mer nous devions estre en un nouveau deluge, quand pour la nourriture des poissons nous les vismes jetter en l’eau, nous n’attendions autre chose que d’aller tost et tous apres. Cependant nonobstant ceste soufferte et famine inexprimable, durant laquelle, comme j’ay dit, toutes les guenons et les perroquets que nous apportions furent mangez, en ayant neantmoins, jusques à ce temps-là, tousjours gardé soigneusement un que j’avois, aussi gros qu’une oye, proferant franchement comme un homme, et de plumage excellent : lequel mesme de grand desir de le sauver à fin d’en faire present à M. l’Amiral, je tins cinq à six jours caché sans luy pouvoir rien bailler à manger, tant y a que la necessité ressant, joint la crainte que j’eu qu’on ne le me desrobast la nuict, il passa comme les autres : de façon que n’en jettant rien : que les plumes, non seulement le corps mais aussi les tripes, pieds, ongles et bec crochu servirent à quelques miens amis et à moy de vivoter trois ou quatre jours : toutesfois j’en eus tant plus de regret que cinq jours apres que je l’eu tué nous vismes terre : de maniere que ceste espece d’oiseau se passant bien de boire, il ne m’eust pas fallu trois noix pour le nourrir tout ce temps-là.

Mais quoy ? dira ici quelqu’un, sans nous particulariser ici ton perroquet, duquel nous n’avions que faire, nous tiendras-tu tousjours en suspens touchant vos langueurs ? Sera-ce tantost assez enduré en toutes sortes ? n’y aura-il jamais fin ou par mort ou par vie ? Helas, si aura, car Dieu qui soustenant nos corps d’autres choses que de pain et de viandes communes, nous tendoit la main au port, fit par sa grace, que le vingtquatriesme jour dudit mois de May 1558 (lorsque tous estendus sur le tillac sans pouvoir presque remuer bras ni jambes, nous n’en pouvions plus) nous eusmes la veuë de basse Bretagne. Toutesfois parce que nous avions esté tant de fois abusez par le pilote, lequel au lieu de terre nous avoit souvent monstré des nuées qui s’en estoyent allées en l’air, quoy que le matelot qui estoit à la grande hune criast par deux ou trois fois, terre, terre, encore pensions-nous que ce fust moquerie mais ayans vent propice et mis le cap droit dessus, nous fusmes tost apres asseurez que c’estoit vrayement terre ferme. Pourquoy pour la conclusion de tout ce que j’ay dit ci-dessus touchant nos afflictions, à fin de mieux faire entendre I’extreme extremité où nous estions tombez, et qu’au besoin, n’ayans plus nul respit, Dieu eut pitié de nous et nous assista : apres que nous luy eusmes rendu graces de nostre delivrance prochaine, le maistre du navire dit tout haut, que pour tout certain si nous fussions encor demeuré un jour en test estat, il avoit deliberé et resolu, non pas de jetter au sort, comme quelques uns ont fait en telle destresse, mais sans dire mot, d’en tuer un d’entre nous pour servir de nourriture aux autres : ce que j’apprehenday tant moins pour mon regard qu’encor qu’il n’y eust pas grand graisse en pas un de nous, si est-ce toutesfois, sinon qu’on eust seulement voulu manger de la peau et des os, que ce n’eust pas esté moy. Or parce que nos mariniers avoyent deliberé d’aller descharger et vendre leur bois de Bresil à la Rochelle, quand nous fusmes à deux ou trois lieuës de ceste terre de Bretagne, le maistre du navire, avec le sieur du Pont et quelques autres nous laissans à l’ancre, s’en allerent dans une barque en un lieu proche appelé Hodierne pour acheter des vivres : mais deux de nostre compagnie, ausquels particulierement je baillay argent pour m’apporter des rafraischissemens s’estans aussi mis dans ceste barque, si tost qu’ils se virent en terre, pensans que la famine fust enfermée dans le navire, quittans les coffres et hardes qu’ils y avoyent laissez, protesterent de n’y mettre jamais le pied : comme de faict, s’en estans allez de ce pas, je ne les ay point veus depuis. Outre plus, durant que nous fusmes là à l’ancre, quelques pescheurs s’estans approchez ausquels nous demandasmes des vivres, eux estimans que nous nous mocquissions, ou que sous ce pretexte nous leur voulussions faire desplaisir se voulurent soudain reculer : mais nous les tenans à bord, pressez de necessité, estans encores plus habiles qu’eux, nous jettasmes de telle impetuosité dans leur barque, qu’ils pensoyent à l’heure estre tous saccagez : toutesfois, sans leur rien prendre que de gré à gré, n’ayans trouvé, de ce que nous cherchions, sinon quelques quartiers de pain noir, il y eut un vilain lequel, nonobstant la disette que nous leur fismes entendre ou nous estions, au lieu d’en avoir pitié, ne fit pas difficulté de prendre de moy deux reales pour un petit quartier qui ne valoit pas lors un liard en ce pays-là. Or nos gens estans revenus avec pain, vin, et autres viandes lesquelles, comme pouvez estimer, nous ne laissasmes pas moisir ni aigrir comme en pensant tousjours aller à la Rochelle, nous eusmes navigé deux ou trois lieuës, nous fusmes advertis par ceux d’un navire qui nous aborda, que certains pirates ravageoyent tout du long de ceste coste. Par quoy considerans là dessus qu’apres tant de grands dangers d’où Dieu nous avoit fait la grace d’eschapper, ce seroit bien le tenter, et cercher nostre malheur de nous remettre en nouveau hazard : dès le mesme jour vingtsixiesme de May, sans plus tarder de prendre terre, nous entrasmes dans le beau et spacieux havre de Blavet pays de Bretagne : auquel aussi arrivoit lors grand nombre de vaisseaux de guerre, lesquels retournans de voyager de divers pays, tirans coups d’artilleries, et faisans les bravades accoustumées en entrans dans un port de mer s’esjouissoyent de leurs victoires. Mais entre autres y en ayant un de S. Malo, duquel les mariniers peu auparavant avoyent prins et emmené un navire d’Espagnol qui revenoit du Peru, chargé de bonne marchandise, laquelle on estimoit plus de soixante mille ducats : cela estant jà divulgué par toute la France, et beaucoup de marchans Parisiens, Lyonnois et d’autres estans arrivez en ce lieu pour en acheter, il nous vint si bien à poinct, qu’aucuns d’eux se trouvans pres nostre vaisseau quand nous mettions pied en terre, non seulement (parce que nous ne nous pouvions soustenir) ils nous emmenerent par dessous les bras : mais aussi fort à propos, ayans entendu nostre famine, nous exhorterent que nous gardans de trop manger, nous usissions du commencement peu à peu de bouillons de vieilles poulailles bien consumées, de laict de chevres et autres choses propres pour nous eslargir les boyaux, lesquels nous avions tous retraits. Et de fait ceux qui creurent leur conseil s’en trouverent bien : car quant à nos matelots, qui du beau premier jour se voulurent saouler, je croy, de vingt restez de la famine que plus de la moitié creverent et moururent soudainement de trop manger. Mais quant à nous autres quinze passagiers qui, comme j’ay dit au commencement du precedent chapitre, nous estions embarquez en la terre du Bresil, dans ce vaisseau pour revenir en France, il n’en mourut pas un seul, ny sur mer ny sur terre pour ceste fois-là. Bien est vray que n’ayans sauvé que la peau et les os, non seulement en nous regardans vous eussiez dit que c’estoyent corps morts desterrez, mais aussi incontinent que nous eusmes prins l’air de terre, nous fusmes tellement desgoustez, et abhorrions si fort les viandes, que pour parler de moy en particulier, quand je fus au logis, soudain que j’eus senti du vin qu’on me presenta dans une coupe, tombant à la renverse sur un coffre à bahu, on pensoit, joint ma foiblesse, que je deu rendre l’esprit. Toutesfois ne m’estant pas fait grand mal, mis que je fus sur un lict, combien qu’il y eust plus de dix-neuf mois que je n’avois couché à la Françoise (comme on parle aujourd’huy) tant y a, contre l’opinion de ceux qui disent, quand on a accoustumé de coucher sur la dure, qu’on ne peut de long temps apres reposer sur la plume, que je dormis si bien ceste premiere fois, que je ne me resveillay qu’il ne fust le lendemain soleil levant. Ainsi apres que nous eusmes sejourné trois ou quatre jours à Blavet, nous allasmes à Hanebon, petite ville à deux lieuës de là : en laquelle durant quinze jours que nous y fusmes, nous nous fismes traitter selon le conseil des Medecins. Mais quelque bon regime que nous peussions tenir, la pluspart devindrent enflez depuis la plante des pieds jusques au sommet de la teste : et n’y eut que moy et deux ou trois autres qui le fusmes seulement depuis la ceinture en bas. Davantage ayans tous un cours de ventre, et tel desvoyement d’estomach, qu’impossible estoit de rien retenir dans le corps, n’eust esté une certaine recepte qu’on nous enseigna : assavoir du jus d’hedera terrestris, du ris bien cuit, lequel osté de dessus le feu il faut faire estouffer dans le pot avec force vieux drapeaux, puis prendre des moyeufs d’œuf, et mesler le tout ensemble dans un plat sur un rechaut : ayans di-je mangé cela avec des cueillers, comme de la boulie, nous fusmes soudain rafermis : et croy sans ce moyen que Dieu nous suscita que dans peu de jours ce mal nous eust tous emportez.

Voila en somme quel fut nostre voyage, lequel à la verité, si on considere que nous avons navigé environ septante trois degrez, revenant à pres de deux mille lieuës Françoises tirant de Nord au Su, ne sera pas estimé des plus petits. Mais, à fin de donner l’honneur à qui il appartient, qu’est-ce en comparaison de celuy de cest excellent Pilote Jean Sebastien de Cano Espagnol, lequel ayant circuit tout le globe, c’est à dire, environné toute la rotondité de l’univers (ce que je croy qu’homme avant luy n’avoit jamais fait) estant de retour en Espagne, à bon droit fit peindre un monde pour ses armoiries, à l’entour desquelles il mit pour devise, Primus me circumdedisti : c’est à dire, tu es le premier qui m’as environné.

Or pour parachever ce qui reste de nos delivrances, il sembleroit que pour ce coup nous fussions à peu pres quittes de tous nos maux : mais tant y a que si celuy qui nous avoit tant de fois garantis des naufrages, tormentes, aspre famine, et autres inconveniens dont nous avions esté assaillis sur mer, n’eust conduit nos affaires à nostre arrivée sur terre, nous n’estions pas encores eschappez. Car comme j’ay touché en nostre embarquement pour le retour, Villegagnon, sans que nous en sceussions rien, ayant baillé au maistre du navire où nous repassasmes (qui l’ignoroit aussi) un proces lequel il avoit fait et formé contre nous, avec mandement expres au premier Juge auquel il seroit presenté en France, non seulement de nous retenir, mais aussi faire mourir et brusler comme heretiques qu’il disoit que nous estions : advint que le sieur du Pont, nostre conducteur, ayant eu conoissance à quelques gens de justice de ce pays-là, lesquels avoyent sentiment de la Religion dont nous faisions profession : le coffret couvert de toille cirée, dans lequel estoit ce proces, et force lettres adressantes à plusieurs personnages, leur estant baillé, apres qu’ils eurent veu ce qui leur estoit mandé, tant s’en fallut qu’ils nous traitassent de la façon que Villegagnon desiroit, qu’au contraire, outre qu’ils nous firent la meilleure chere qui leur fut possible, encor offrans leurs moyens à ceux de nostre compagnie qui en avoyent affaire, presterent-ils argent audit sieur du Pont et à quelques autres. Voila comme Dieu, qui surprend les rusez en leurs cautelles, non seulement par le moyen de ces bons personnages, nous delivra du danger où la revolte de Villegagnon nous avoit mis, mais qui plus est, la trahison qu’il nous avoit brassée estant ainsi descouverte à sa confusion, le tout retourna à nostre soulagement.

Apres doncques que nous eusmes receu ce nouveau benefice de la main de celuy, lequel, ainsi que j’ay dit, tant sur mer que sur terre se monstra nostre protecteur, nos mariniers departans de ceste ville de Hanebon pour s’en aller en leur pays de Normandie, nous aussi pour nous oster d’entre ces Bretons bretonnans, le langage desquels nous entendions moins que celuy des sauvages Ameriquains d’avec lesquels nous venions, nous hastasmes de venir en la ville de Nantes, de laquelle nous n’estions qu’à trente deux lieuës. Non pas cependant que nous courussions la poste, car à cause de nostre debilité, n’ayans pas la force de conduire les chevaux dont fusmes accommodez, ni mesme d’endurer le trot, chacun pour mener le sien tout bellement par la bride, avoit un homme expres.

Davantage parce qu’à ce commencement, il nous fallut comme renouveler nos corps, nous n’estions pas seulement aussi envieux de tout ce qui nous venoit à la fantasie, qu’on dit communément que sont les femmes qui chargent d’enfant, dequoy si je ne craignois d’ennuyer les lecteurs, j’alleguerois des exemples estranges : mais aussi aucuns eurent le vin en tel desgoust, qu’ils furent plus d’un mois sans en pouvoir sentir, moins gouster. Et pour la fin de nos miseres, quand nous fusmes arrivez à Nantes, comme si tous nos sens eussent esté entierement renversez, nous fusmes environ huict jours oyans si dur, et ayans la veuë si offusquée que nous pensions devenir sourds et aveugles. Toutesfois quelques excellens docteurs medecins et autres notables personnages qui nous visitoyent souvent en nos logis, eurent tel soin de nous et nous secoururent si bien, que tant s’en faut, pour mon particulier, qu’il m’en soit demeuré quelque reste, qu’au contraire dés environ un mois apres, je n'entendis jamais plus clair, ni n'eu meilleure veuë. Vray est que pour l'esgard de l'estomach, je l'ay tousjours eu depuis fort foible et debile : de façon qu'ainsi que j'ay tantost touché, la recharge que j'eu il y a environ quatre ans durant le siege et la famine de Sancerre estant intervenue, je puis dire que je m'en sentiray toute ma vie. Ainsi apres avoir un peu reprins nos forces à Nantes, auquel lieu, comme j'ay dit, nous fusmes fort bien traittez, chacun print parti et s'en alla où il voulut.

Ne reste plus pour mettre fin à la presente histoire, sinon sçavoir que devindrent les cinq de nostre compagnie : lesquels, comme il a esté dit ci-dessus, apres le premier naufrage que nous cuidasmes faire, s'en retournerent en la terre de Bresil : et voici par quel moyen il a esté sceu. Certains personnages dignes de foy que nous avions laissez en ce pays-là, d'où ils revindrent environ quatre mois apres nous, ayans rencontré le sieur du Pont à Paris, ne l'asseurerent pas seulement qu'à leur grand regret ils avoyent esté spectateurs quand Villegagnon à cause de l'Evangile en fit noyer trois au fort de Colligny : assavoir Pierre Bourdon, Jean du Bordel, et Matthieu Verneuil, mais aussi outre cela, ayans apporté par escrit tant leur confession de foy que toute la procedure que Villegagnon tint contre eux, ils la baillerent audit sieur du Pont, duquel je la recouvray aussi bien tost apres. Tellement qu'ayant veu par là, comme pendant que nous soustenions les flots et orages de la mer, ces fideles serviteurs de Jesus-Christ enduroyent les tourmens, voire la mort cruelle que Villegagnon leur fit souffrir, en me ressouvenant que moy seul de nostre compagnie (ainsi qu'il a esté veu en son lieu) estois ressorti de la barque, dans laquelle je fus tout prest de m’en retourner avec eux : comme j’eu matiere de rendre graces à Dieu de ceste mienne particuliere delivrance, aussi me sentant sur tous autres obligé d’avoir soin que la confession de foy de ces trois bons personnages fust enregistrée au catalogue de ceux qui de nostre temps ont constamment enduré la mort pour le tesmoignage de l’Evangile, dés ceste mesme année 1558, je la baillay à Jean Crespin, imprimeur : lequel, avec la narration de la difficulté qu’ils eurent d’aborder en la terre des sauvages, apres qu’ils nous eurent laissez, l’insera au livre des Martyrs, auquel je renvoye les lecteurs : car n’eust esté la raison susdite, je n’en eusse fait ici aucune mention. Neantmoins je diray encore ce mot, que Villegagnon ayant esté le premier qui a respandu le sang des enfans de Dieu en ce pays nouvellement cogneu, qu’à bon droit, à cause de ce cruel acte quelqu’un l’a nommé le Caïn de l’Amerique. Et pour satisfaire à ceux qui voudroyent demander que c’est qu’il est devenu, et quelle a esté sa fin, nous, ainsi qu’on a veu en ceste histoire, l’ayans laissé habitué en ce pays-là au fort de Colligny, je n’en ay depuis ouy dire autre chose, et ne m’en suis pas aussi autrement enquis, sinon que quand il fut de retour en France, apres avoir fait du pis qu’il peut et de bouche et par escrit contre ceux de la religion Evangelique, il mourut finalement inveteré en sa vieille peau, en une commanderie de son ordre de Malte, laquelle est aupres de sainct Jean de Nemours. Mesme comme j’ay sceu d’un sien neveu, lequel j’avois veu avec luy audit fort de Colligny, il donna si mauvais ordre à ses affaires, tant durant sa maladie qu’auparavant, et fut si mal affectionné envers ses parens, que sans qu’ils luy en eussent donné occasion ils n’ont gueres mieux valu de son bien, ni en sa vie, ni apres sa mort.

Pour conclusion, puis, comme j’ay monstré en la presente histoire, que non seulement en general, mais aussi en particulier j’ay esté delivré de tant de sortes de dangers, voire de tant de gouffres de morts, ne puis-je pas bien dire, avec ceste saincte femme, mere de Samuel, que j’ay experimenté que l’Eternel est celuy qui fait mourir et fait vivre ? qui fait descendre en la fosse et en fait remonter ? Ouy certainement, ce me semble aussi à bonnes enseignes qu’homme qui vive pour le jourd’huy : et toutesfois si cela appartenoit à ceste matiere, je pourrois encores adjouster que par sa bonté infinie il m’a retiré de beaucoup d’autres destroits par où j’ay passé. C’est finalement, ce que j’ay observé, tant sur mer en allant et retournant en la terre du Bresil dite Amerique, que parmi les sauvages habitans audit pays : lequel pour les raisons que j’ay amplement deduites, peut bien estre appelé monde nouveau à nostre esgard. Je sçay bien toutesfois qu’ayant si beau sujet je n’ay pas traité les diverses matieres que j’ay touchées, d’un tel style ni d’une façon si grave qu’il falloit : mesme entre autres choses confessant encores en ceste seconde edition avoir quelquesfois trop amplifié un propos qui devoit estre coupé court, et au contraire, tombant en l’autre extremité, j’en ay touché trop briefvement, qui devoyent estre deduits plus au long. Je prie derechef les lecteurs, pour suppleer ces defauts du langage, qu’en considerant combien la pratique du conteur en ceste histoire m’a esté griefve et dure ; ils reçoivent ma bonne affection en payement. Or au Roy des siecles immortel et invisible, à Dieu seul sage soit honneur et gloire eternellement, Amen.

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