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Histoire d’une Parisienne/III

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Calmann Lévy (p. 33-51).
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III


De ce qu’une femme renonce à l’amour particulier de son mari, on aurait tort de conclure, comme le faisait M. de Maurescamp, qu’elle renonce à l’amour en général. Après les premiers désenchantements d’une union mal assortie, une femme se remet du choc et se recueille ; elle reprend son rêve interrompu ; elle reforme son idéal un moment ébranlé ; elle se dit, non sans raison, qu’il est impossible que le monde fasse autour de l’amour tant de bruit pour rien ; qu’il est impossible que cette grande passion qui remplit la Fable et l’histoire, chantée par tous les poètes, glorifiée par tous les arts, éternel entretien des hommes et des dieux, ne soit en réalité qu’une vaine et même une déplaisante chimère ; elle ne peut imaginer que de tels hommages soient rendus à une divinité vulgaire, que de si magnifiques autels soient dressés de siècle en siècle à une plate idole. L’amour demeure donc malgré tout et à travers tout la principale curiosité de sa pensée et la perpétuelle obsession de son cœur. Elle sait qu’il est, que d’autres l’ont connu, et elle se résigne difficilement à vivre et à mourir elle-même sans le connaître.

C’est assurément un danger pour une femme que de garder et de nourrir, après les déceptions communes du mariage, cet idéal d’un amour inconnu ; mais il y a pour elle un danger plus grand encore, c’est de le perdre.

Madame de Maurescamp se lia, à cette époque, d’une étroite amitié avec madame d’Hermany, qui était plus âgée qu’elle de deux ou trois ans. L’amitié est la tentation naturelle d’une honnête femme qui veut le rester et dont le cœur est vide. Si satisfaite qu’elle fût de son indépendance reconquise, Jeanne de Maurescamp n’avait que vingt-quatre ans, et son honnêteté même n’envisageait pas sans effroi la longue perspective de solitude et de détresse morales qui s’étendait devant elle. Ni sa mère, à qui elle épargnait ses chagrins pour ne pas sembler lui en faire des reproches, ni son fils, trop jeune pour l’occuper beaucoup, ni même sa foi, déjà troublée par l’indifférence ironique du monde, ne pouvaient suffire à son immense besoin de confidence, d’expansion et de soutien. Elle se jeta donc avec toute l’ardeur tendre et un peu exaltée de son âme dans un sentiment qui lui parut devoir être à la fois pour elle une consolation et une sauvegarde.

Madame d’Hermany, qu’elle honora de son amitié, était alors, comme à présent, une personne d’une extrême séduction ; elle appartenait à la variété rare et exquise des blondes tragiques ; sans être grande, elle imposait par la perfection même de sa beauté, par l’éclat étrange de ses yeux d’un bleu sombre, par le rayonnement intelligent de son front plein et pur : il y avait au coin de sa bouche fine un pli mystérieux qui semblait creusé par un amer dédain. Elle avait été, disait-on, très malheureuse, et une certaine conformité de destinée la rapprochait de madame de Maurescamp. On l’avait mariée comme elle avec une légèreté coupable ; comme elle aussi, elle en était venue, quoique par un chemin différent, à ce divorce amiable si fréquent dans les ménages mondains. Elle avait épousé son cousin d’Hermany, jeune homme d’un physique agréable, mais qui avait les goûts et les mœurs d’un drôle. La légende disait qu’il avait non seulement continué sa vie de garçon après son mariage, mais qu’il l’avait fait partager à sa femme, soit par une sorte de malignité perverse qui est assez à la mode, soit simplement par sottise. Il l’avait fourvoyée à sa suite dans les fêtes du monde interlope, dans les parties de jeunes gens, les déjeuners de courses, les soupers de restaurant. On contait que dans un de ces soupers, auquel assistait un prince étranger, la jeune femme, outrée de la liberté de langage qu’on se permettait devant elle, et se révoltant enfin, avait souffleté un des convives : les uns prétendaient que c’était son mari, les autres que c’était le prince étranger. Quoi qu’il en soit, à dater de ce fameux soufflet, qu’il l’eût reçu ou non, M. d’Hermany avait été invité à se considérer comme veuf. Il n’en fut pas fâché ; car sa femme, dont il ne pouvait méconnaître l’écrasante supériorité, lui faisait une telle peur qu’il se grisait toujours un peu le soir pour se donner du cœur avant de se présenter chez elle.

Cette légende, qui était à peu de chose près de l’histoire, madame de Maurescamp la connaissait, et elle y ajoutait de son fonds tout ce qui pouvait rendre plus intéressant le rôle qu’y avait joué madame d’Hermany. Elle se la représentait plongée toute vive et toute pure dans un monde infâme, elle l’en voyait sortir indignée et sans tache, et elle aimait à poser sur son front charmant le nimbe des jeunes martyres chrétiennes. Flattée et touchée de ce culte aimable, madame d’Hermany lui rendait son affection, avec moins d’enthousiasme mais avec sincérité. Très spirituelle, instruite, un peu artiste, elle était très capable d’apprécier les mérites de madame de Maurescamp et de lui donner la réplique. Elle connut bientôt tous les secrets de Jeanne, et Jeanne crut connaître tous les siens. Leurs deux existences se mêlèrent intimement. Elles firent leurs visites ensemble et coururent ensemble les magasins ; elles eurent la même loge à l’Opéra et aux Français ; elles allèrent ensemble aux cours de la Sorbonne, et, quand l’été fut venu, elles s’établirent toutes deux à Deauville dans la même villa.

Ce fut là qu’arriva un incident qui devait laisser dans le souvenir de madame de Maurescamp une trace profonde.

Quoique se tenant fort bien, les deux gracieuses amies menaient la vie du monde et étaient naturellement très entourées. Un si joli attelage, comme disait M. d’Hermany, ne pouvait manquer d’admirateurs. Leurs danseurs de Paris peuplaient la côte, de Trouville à Cabourg. Par surcroît, M. de Maurescamp et M. d’Hermany, avec l’obligeance ordinaire des maris, avaient soin d’en amener quelques-uns avec eux tous les samedis soir comme en-cas. Les hommages de tous ces dilettantes étaient accueillis sans pruderie comme sans familiarité, avec l’aisance tranquille et rieuse qui caractérise les femmes du monde qui sont honnêtes et pareillement celles qui ne le sont pas. Le soir, quand madame de Maurescamp et madame d’Hermany se retrouvaient tête à tête, elles se plaisaient, avant de rentrer chez elles, à passer une revue satirique des prétendants du jour ; c’était ce qu’elles appelaient : le massacre des innocents, — et quelquefois la curée aux flambeaux. Madame d’Hermany apportait dans ces exécutions nocturnes une véritable férocité. Parmi ceux qu’elle traitait le plus mal figurait en tête un jeune homme du nom de Saville, qu’on appelait le beau Saville, et qui était, disait-elle, le conducteur de cotillon le plus stupide qu’elle eût jamais rencontré. Madame de Maurescamp, moins amère, le trouvait beau garçon et bon enfant. Sur quoi madame d’Hermany lui reprochait en riant d’avoir pour les petits jeunes gens un goût de pensionnaire et de blanchisseuse. Quant à elle, si elle n’eût été, pour de bonnes raisons, dégoûtée à jamais de l’amour et des amoureux, elle n’eût pu aimer qu’un homme fait et même mûr ; et elle faisait alors de cet homme mûr qu’elle eût aimé un portrait sévère et magistral qui malheureusement ne ressemblait à personne.

Un soir de la fin d’août, Jeanne de Maurescamp s’était retirée dans sa chambre pour écrire à sa mère avant de se mettre au lit. Il était plus d’une heure après minuit quand elle termina sa correspondance. La nuit était orageuse, et, en s’approchant d’une fenêtre, elle vit de magnifiques éclairs entr’ouvrir l’horizon et sillonner silencieusement la mer. Par intervalles des grondements lointains, pareils à la voix du lion dans quelque désert africain, se mêlaient à la fête. Elle savait que madame d’Hermany adorait comme elle ces grandes scènes dramatiques de la nature, et la croyant encore debout — (elle lui avait dit qu’elle écrirait aussi ce soir-là) — elle descendit à l’étage inférieur et frappa doucement à la porte de son amie. Ne recevant pas de réponse, elle la jugea endormie. Elle eut alors l’idée de descendre seule au rez-de-chaussée pour mieux voir à travers les larges fenêtres de la vérandah les jeux de la foudre sur l’Océan. Quand elle ouvrit la porte du salon, son bougeoir à la main, elle entrevit dans la demi-obscurité deux formes humaines qui se dressèrent brusquement devant elle : elle poussa un léger cri d’effroi qu’elle étouffa aussitôt en reconnaissant madame d’Hermany, qui s’élança sur elle et lui saisit le poignet, en disant vivement :

— Taisez-vous !

Puis, se retournant vers un homme qui se tenait au milieu du salon dans une attitude assez embarrassée :

— Allons ! va-t’en ! — lui dit-elle.

L’homme salua et sortit par le jardin : — c’était le beau Saville.

Madame de Maurescamp, dans l’extrême étonnement de cette double découverte, laissa échapper son bougeoir qui s’éteignit : puis, après quelques secondes d’immobilité et de stupeur, elle s’affaissa sur un divan qui était près d’elle, couvrit son visage de ses mains, et se mit à sangloter.

Madame d’Hermany cependant, les cheveux dénoués, dans le désordre d’une bacchante, allait et venait dans les ténèbres à travers le salon, — S’arrêtant tout à coup devant Jeanne :

— Ainsi, dit-elle, vous me preniez pour une sainte !

— Oui ! dit Jeanne simplement.

Madame d’Hermany leva les épaules et fit encore quelques pas. Puis reprenant brusquement :

— Comment avez-vous pu croire cela ! Comment avez-vous pu penser que j’avais traversé impunément le bourbier où mon misérable mari m’a traînée !

Jeanne ne répondait pas ; elle suffoquait.

— Vous souffrez, mon enfant ?

— Beaucoup !

— Allons ! venez respirer l’air ; venez !

Elle lui prit la main, la souleva avec une sorte de violence, et l’entraîna au dehors. Elle la fit asseoir sur la petite terrasse de la vérandah et resta debout à deux pas d’elle, appuyée contre une des colonnettes qui soutenaient la galerie. Elle regardait fixement la mer sur laquelle continuaient de passer des lueurs intermittentes. — Après un long silence, elle éleva de nouveau la voix :

— Vous êtes folle, ma pauvre Jeanne ! — dit-elle. Vous êtes folle, comme je l’ai été et comme nous le sommes toutes au début de la vie !… Mon mari, après tout, m’a rendu service, sans le vouloir… il m’a dégagée de mes langes, il m’a soulagée de mon excès d’idéal. La vérité est, ma chère, que nous sommes toutes ridiculement élevées… Ces éducations éthérées nous faussent l’esprit… La vérité est qu’il n’y a rien sur la terre, — ni dans le ciel, j’en ai peur ! — qui puisse répondre à l’idée qu’on nous donne du bonheur… On nous élève comme de purs esprits, et nous ne sommes que des femmes, des filles d’Ève… rien de plus… Nous sommes bien forcées d’en rabattre… ou de mourir sans avoir vécu… Qui veut faire l’ange fait la bête, vous savez ?… Ah ! mon Dieu ! personne n’est entré dans la vie avec une âme plus pure que moi, je vous assure, avec des illusions plus généreuses… des croyances plus hautes… Eh bien, quoi ! j’ai reconnu… un peu plus vite qu’une autre grâce à mon honnête homme de mari… j’ai reconnu que tout cela était sans objet, sans application, sans réalité… que personne ne me comprenait… que je parlais une langue étrangère à notre planète… que j’étais seule de mon espèce enfin… il a bien fallu me résigner à déchoir… à accepter les seuls plaisirs réels dont ce monde-ci dispose… Après avoir rêvé des amours extraordinaires, je me suis contentée d’un amour ordinaire… parce qu’il n’y en a pas d’autres… parce qu’il faut bien remplir sa destinée, et que la destinée d’une femme est d’aimer et d’être aimée… voilà, ma chère !… que voulez-vous ? Je suis un archange tombé… et j’essaye de vous entraîner dans ma chute… n’est-ce pas ?… C’est votre pensée ?… Je la lis dans vos grands yeux à chaque éclair qui passe… Du reste, la mise en scène y est !… ce ciel et cette mer en feu… et moi, là… les cheveux au vent… et tendant mon front à la foudre !… Très poétique ! ne trouvez-vous pas ?… C’est égal, je suis une fière misérable de vous dire tout cela !… il est toujours temps de l’apprendre !…

— Pourquoi me le dites-vous ? demanda Jeanne, qui, pendant cet étrange discours, avait repris un peu de calme.

— Est-ce que je sais ? dit madame d’Hermany. — Ah ! Dieu merci ! voilà la pluie !

Elle descendit brusquement deux ou trois marches du perron, exposant sa tête nue à la pluie, qui commençait à tomber avec force. En même temps elle secouait ses cheveux, recueillant de larges gouttes dans ses deux mains et s’en humectant le front.

— Je vous en prie, Louise, rentrez ! — dit doucement madame de Maurescamp.

Elle remonta lentement, et, s’arrêtant devant Jeanne, elle dit d’un accent bref et hautain :

— Il faut nous dire adieu, je suppose ?

— Pourquoi donc ? dit Jeanne, qui se leva. Je n’ai pas la prétention de réformer le monde… Je vous demanderai seulement de ne plus me parler jamais de vos amours ni des miens… Sur tout le reste nous nous entendrons bien… Votre amitié restera pour moi une grande ressource… et j’espère que la mienne vous sera bonne…

Madame d’Hermany l’attira violemment sur son sein et l’embrassa :

— Merci ! dit-elle.

Elles montèrent chez elles. — Deux heures plus tard, le jour naissant trouvait encore Jeanne assise sur le pied de son lit, les joues humides et les yeux fixes dans le vide.