Histoire d’une famille de soldats 1/8

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Delagrave (p. 149-178).


CHAPITRE VIII

premier deuil (1794-1798)


Pendant que le général Bernadieu et notre ami Tapin roulaient sans arrêt vers l’armée, Catherine et Lison pleuraient.

La séparation était en effet bien cruelle ; car, depuis deux ans qu’elle vivait côte à côte avec Jean, Lisette n’avait jamais supposé, même un instant, que son petit camarade pût un jour la quitter.

Aussi ce brusque départ l’avait plongée dans une amère désolation.

Catherine n’avait pas échappé à ce sentiment de tristesse : l’éloignement de ceux qu’elle aimait lui faisait sentir davantage son isolement.

Et cet isolement était beaucoup plus grand que vous ne pouvez vous l’imaginer, car la pauvre Catherine n’était pas veuve comme vous l’avez peut-être cru.

Son mari, le père de Lison, l’avait quittée en 1787, deux ans avant le commencement de la Révolution française, et c’est pourquoi vous avez pu remarquer, dans le courant de ce récit, combien elle était mélancolique et pleurait aisément.

Elle avait épousé en 1780 Jacques Bailly, le meilleur ouvrier de maître Ridel, arquebusier très connu de la rue Saint-Honoré.

Fort habile et très travailleur, Jacques avait fait un apprentissage pénible, avait passé par la filière exigée à cette époque et était devenu compagnon.

Après huit ans de compagnonnage, pendant lesquels il n’avait touché qu’un minime salaire, il s’était flatté de l’espoir de devenir maître à son tour, en passant l’examen requis et exécutant ce qu’on appelait alors le chef-d’œuvre, c’est-à-dire une pièce exécutée avec tout le soin et l’habileté dont le compagnon était capable.

Mais, à cette époque, les jurandes et les maîtrises, formées dans chaque ville par les différents corps de métier, étaient presque inaccessibles aux simples compagnons : les fils de maîtres seuls succédaient à leurs pères, après un semblant d’examen, et les ouvriers ne pouvaient trouver dans leur travail un moyen de vivre.

La Révolution, en apportant à tous les Français l’égalité, devait supprimer ces obstacles au développement du travail et de la valeur personnelle ; mais si beaucoup d’esprits clairvoyants pouvaient la prévoir, nul ne la croyait aussi proche.

Désespéré et sentant que le manque d’argent était la principale cause de son échec, Jacques Bailly s’était jeté, à l’insu de sa femme, dans l’agiotage qui avait marqué le ministère imprudent de M. de Calonne ; il avait risqué le peu que lui avait apporté Catherine, et même davantage, dans des jeux d’argent, et comme il arrive presque toujours aux joueurs, il avait rapidement tout perdu.

Le coup avait été terrible pour Catherine et surtout pour Belle-Rose, qui songeait depuis quelque temps à donner sa démission de tambour-maître, et à se retirer à la campagne avec ses modestes économies. En honnête homme, il avait tout payé, pour que sa fille ne portât pas un nom déshonoré ; mais, reprenant chez lui sa fille et sa petite-fille pour les arracher à la misère, il avait maudit son gendre et l’avait jeté hors de chez lui.

Heureusement il avait obtenu du colonel, pour Catherine, la concession de la cantine de son régiment ; et vous comprenez maintenant pourquoi la 9e demi-brigade avait pour tambour-maître un soldat de cet âge.

Quant à Jacques Bailly, il avait disparu. Dans une dernière lettre adressée à sa femme, il protestait de son affection pour elle, et lui apprenait qu’il s’embarquait pour l’Inde où notre pays, récemment dépouillé de ses colonies par les Anglais, possédait encore quelques comptoirs dont le plus important était Pondichéry.

Pendant les premières années de la Révolution, Catherine, avait espéré le retour de l’exilé ; car, malgré ses fautes, elle l’aimait toujours. Puisque l’accession à tous les emplois était désormais certaine, puisque le triomphe du travail personnel était chose acquise, pourquoi ne rentrerait-il pas ? La nouvelle de la Révolution française avait, en moins de deux ans, fait le tour entier du globe et avait dû parvenir jusqu’à lui.

Mais onze ans déjà s’étaient écoulés et maintenant elle n’y comptait plus, et se considérait comme veuve.

Tous ceux qu’elle aimait étaient donc bien loin. Son père en Vendée, avec la neuvième ; Jean Tapin, qu’elle chérissait comme son fils, courait vers de nouveaux dangers ; enfin Bernadieu, pour lequel la jeune femme professait une admiration sans bornes, disparaissait, lui aussi, de sa vie.

On a beau être courageuse, héroïque même comme l’ont été beaucoup de femmes de cette époque, on éprouve, malgré tout, un gros serrement de cœur en se disant que, à chaque seconde qui s’écoule, la mort impitoyable peut faucher l’existence d’êtres chers.

Ajoutez à cela la fièvre de terreur qui emplissait Paris, et qui ne pouvait qu’accentuer la tristesse de l’excellente femme.

Heureusement, maîtresse Sansonneau et maître Sansonneau lui-même s’étaient pris d’affection pour Catherine et Lison.

Le marchand d’épices n’oubliait pas que, en somme, il leur devait la vie, autant qu’à Jean Tapin et à Bernadieu ; aussi la cantinière fut-elle entourée par lui d’égards, pendant que maîtresse Sansonneau gâtait de toutes façons la fillette.

C’est ainsi que Catherine fut amenée à s’occuper du magasin, à tenir les livres, et, tout en instruisant sa fille, elle se trouva chez maître Sansonneau comme si elle eût fait partie intégrante de la famille du vieux marchand.

Le soir, elle lisait à haute voix des journaux et commentait les nouvelles extérieures et intérieures. Tous alors s’inquiétaient d’être sans nouvelles directes de Tapin et de Bernadieu qui, pourtant, devaient être arrivés à destination, puisque depuis huit jours déjà, ils étaient partis.

On était en messidor.

Il faut vous dire, mes enfants, que la Convention nationale avait changé le calendrier. Ce changement n’a pas persisté au delà de quelques années, et l’on a repris ensuite, pour la mesure du temps, le calendrier que vous connaissez. Mais, au lieu des noms de : janvier, février, etc., on avait alors baptisé les mois : « Nivôse, Pluviôse, Ventôse, Germinal, Floréal, Prairial, Messidor, Thermidor, Fructidor, Vendémiaire, Brumaire et Frimaire. »

Les mois eux-mêmes étaient scindés en décades, c’est-à-dire, en trois périodes de dix jours.

Cette adoption du calendrier, dit calendrier républicain, fut, nous l’avons dit, de courte durée, mais il y eut, à cette époque pourtant si troublée, des innovations qui devaient rester et qui prouvent que le gouvernement d’alors songeait, malgré les difficultés de l’heure présente, à créer en France des choses durables et utiles à tous.

C’est de cette époque que date l’adoption du « système métrique », ainsi que de beaucoup d’autres mesures, destinées à simplifier les relations de province à province, et à développer l’instruction du peuple. C’est ainsi — pour ne citer que quelques-uns de ces décrets si utiles — qu’on fonda les Écoles Primaires, des Écoles de Droit et de Médecine, l’Institut, le Conservatoire des Arts et Métiers, l’École Polytechnique, et qu’on chercha à réglementer les formes de la justice en commençant le Code civil.

Donc, un soir de messidor, exactement le 11 messidor qui correspondait au 29 juin 1794, Catherine, en dépliant le journal, lut, non sans une vive émotion, la dépêche succincte annonçant la victoire de Fleurus, remportée trois jours auparavant, c’est-à-dire le 8 messidor (26 juin 1794) par le général Jourdan sur les Autrichiens.

Or, c’était le général Jourdan qui commandait l’armée de Sambre-et-Meuse, armée dans laquelle se trouvaient justement Bernadieu et Tapin !

Vous pensez, mes enfants, si une émotion intense s’empara de Catherine, de Lison et même de maître et maîtresse Sansonneau. Le gros homme ne put s’empêcher de murmurer :

— Pourvu qu’il ne leur soit pas arrivé malheur !

— Hélas ! soupira Catherine, pendant que Lison pleurait en silence. Puis, au bout d’un instant, la cantinière reprit douloureusement :

— Autrefois, quand j’étais sur ma charrette, auprès d’eux, je « savais » tout de suite. Oh ! comme je donnerais cher pour avoir des nouvelles ! »

Aujourd’hui, avec la poste et le télégraphe, on peut avoir des nouvelles rapides en temps de guerre. Mais alors ce n’était pas commode !

Les courriers, les estafettes apportaient, il est vrai, avec une grande rapidité, les récits officiels des opérations ; par contre, les lettres privées arrivaient des armées avec une extrême lenteur.

Quant au télégraphe, je n’ai pas besoin de vous dire que, s’il venait de naître, l’électricité n’était pour rien dans son fonctionnement ; car il se composait alors de grands bras mobiles, placés sur de hautes tours, et susceptibles de faire des signaux aériens, recueillis de distance en distance. C’est Claude Chappe, dont vous voyez la statue sur le boulevard Saint-Germain, qui l’avait imaginé, et la première dépêche (30 août 1794) que cette invention permit de transmettre à Paris, fut la suivante : « Condé est restitué à la République : reddition a eu lieu ce matin à six heures. »

Catherine, donc, désespérait d’apprendre le sort de son petit Tapin et de Bernadieu avant plusieurs semaines peut-être ; et tout le monde se coucha ce soir-là le cœur triste, l’âme remplie d’inquiétude.

Le lendemain matin, comme Sansonneau ouvrait les volets de sa boutique, il fut très surpris de voir un cavalier — un dragon — arrêter son cheval devant le magasin.

— C’est ici que demeure la citoyenne Catherine ?

— Oui, citoyen dragon, lui dit Sansonneau.

— Voilà pour lui remettre.

En même temps, le cavalier tendit un pli à l’épicier et tourna bride.

La lettre portait le cachet de Carnot.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? murmura le marchand d’épices, devenu subitement inquiet, et tournant la missive entre ses gros doigts.

Il rentra, appela Catherine et lui remit la lettre. La cantinière fit sauter le cachet, et, toute pâle, s’écria :

— Une lettre de l’armée !!…

C’était vrai.

Profitant du courrier du général en chef à Carnot, Bernadieu avait obtenu d’y joindre une lettre personnelle. C’était donc Carnot lui-même qui transmettait cette lettre à Catherine.

Un instant plus tard, dans l’arrière-boutique, tout le monde en écoutait la lecture.

C’était Jean Tapin qui écrivait ; et voici ce qu’il disait :


« Ma chère maman Catherine,
« Ma bonne petite Lison,

« Je vous écris ces lignes du village de Lambusart, près de la Sambre, au milieu des murs démolis par les boulets et noircis par l’incendie, car tout ce jour nous nous sommes battus comme des enragés ; mais nous sommes vainqueurs ! Vive la nation !

« J’écris sur le fond d’un tonneau, à la lueur d’une lanterne. Je suis installé dans une écurie démolie, au toit effondré, où mon général a pris son quartier.

« Il est en ce moment en train de donner ses ordres ; c’est pour ça qu’il n’a pas le temps de vous écrire lui-même, et qu’il m’a chargé de le faire. Je vous assure, maman Catherine, que c’est un bien gros plaisir pour moi.

« D’abord soyez sans inquiétude, car le général Bernadieu et moi nous nous portons bien ; nous n’avons pas une égratignure ; mais par exemple ce n’est pas la faute des Autrichiens !

« Premièrement il faut que je vous dise que notre voyage s’est bien passé.

« Nous sommes arrivés au quartier du général Jourdan le 28 prairial, juste le soir d’une bataille malheureuse qui avait forcé l’armée de Sambre-et-Meuse à repasser la Sambre.

« Tout de suite on a donné à mon général le commandement de la brigade légère, dans la division du général Marceau.

« Ah ! le joli et brave général que nous avons là pour nous commander !

« Tout jeune ! Et, malgré ça, courageux, fort et puis si beau dans sa tenue de hussard ! Moi, je l’ai tout de suite aimé ! Et mon général aussi, car il m’a dit en sortant de causer avec Marceau : « Vois-tu, Jean, nous sommes commandés par un homme !

« C’est du reste Marceau qui m’a fait donner le plus petit cheval qu’on a pu trouver ; il est tout de même plus grand que Mirliflor, mais je l’aime autant parce qu’il est à la fois vif et doux. C’est une belle jument grise qui s’appelle « Aigrette » ; un joli nom, n’est-ce pas, ma Lison ?

« Nous sommes restés plusieurs jours à nous préparer ; pendant ce temps, j’ai eu l’occasion de revoir le général Kléber, qui est revenu de Vendée, et qui a un commandement dans Sambre-et-Meuse.

« Si seulement il avait eu la bonne idée de ramener la 9e avec lui !

« Kléber m’a embrassé, maman Catherine ! Il m’a dit que j’étais un beau petit hussard !

« Enfin nous avons repris l’offensive, et le 25 juin, c’est-à-dire hier, nous bombardions Charleroi.


Driant, Histoire d’une famille de soldats 1, 1901 (page 163 crop).jpg
Jean Tapin assista à la prise de la flotte hollandaise.

« Ah ! si vous aviez vu ça !… Je me suis rappelé les canonnades de Mayence.

« Les Autrichiens ont rendu la ville, et ce matin nous les attaquions sur toute la ligne.

« C’était une grande bataille, voyez-vous ! et dame ! ça n’a pas été tout seul.

« À un moment, nous avons été tournés par le corps autrichien de Kwasdanovitch. (Quel drôle de nom, hein ?) Et ma foi ! cela a failli mal tourner.

« Nous tenions les deux rives de la Sambre quand une masse d’habits blancs nous arrive dessus.

« Pas moyen de tenir ! Nos troupes reculent. Il fallait voir mon général, comme fou de colère, qui se jetait devant les fuyards. Mais, malgré ses efforts, la débandade commence. J’en aurais pleuré :

« Tout d’un coup, Marceau arrive, ventre à terre, et crie :

« Par ici, Bernadieu ! par ici ! »

« Nous le suivons au galop.

« Marceau, aidé de mon général, rallie quelques bataillons et nous nous installons dans le village de Lambusart d’où je vous écris.

« Quelle bataille !

« On avait mis pied à terre et garé les chevaux. Tout le monde tirait par les fenêtres, par les embrasures, dans les jardins. J’ai pris mon mousqueton et j’ai tiré aussi sur les habits blancs qui nous entouraient et qui essayaient d’enlever Lambusart. Mais va-t’en voir ! On les refoulait à grands coups de baïonnette et la fusillade recommençait.

« Enfin on tirait si fort que le feu a pris dans des gerbes, l’incendie a gagné des maisons, tout flambait ! C’était terrible ! Mais nous tenions quand même !

« Heureusement, le général Lefebvre nous a dégagés. Jourdan est arrivé ! On a fait la conduite aux Impériaux, au cri de : « Vive la nation ! »

« C’est beau tout de même, allez, maman Catherine, c’est bien beau de se battre !

« En fin de compte, nous sommes vainqueurs, et j’ai entendu Marceau dire à mon général :

« Maintenant, vois-tu, Bernadieu, nous n’avons qu’à nous donner la peine d’entrer… la Belgique est à nous ! »

« Voilà la bataille d’aujourd’hui.

« J’aurais bien des choses à vous dire, par exemple que nous avions un ballon, attaché avec des cordes, qui planait en l’air pour examiner les Autrichiens. Mon général m’a expliqué qu’il était gonflé avec de l’air chaud ; la nacelle était montée par le capitaine Coutelle, et il paraît que c’est la première fois qu’on se sert à la guerre d’un engin pareil : il fallait plus de vingt hommes pour le retenir et je vous assure que c’était bien curieux ! Mais le temps me manque, car le courrier va partir.

« J’ai juste le temps de vous embrasser, ma chère maman Catherine, et puis ma Lison aussi, et puis aussi maître et maîtresse Sansonneau.

« Au revoir, et bon courage !

« Mon général vous envoie ses meilleurs souvenirs.

« Votre petit
« Jean Cardignac
« qui vous aime. »

En lisant ce naïf récit, Catherine dut s’interrompre souvent, car elle pleurait. Lison, enfiévrée cependant par le courage de son petit ami, sanglotait aussi. Les larmes avaient gagné jusqu’à Sansonneau qui grommela :

« Samprebleu de samprebleu ! C’est décidément un gaillard que cet enfant-là ! »

Et le gros marchand qui, pourtant, n’était rien moins que belliqueux, s’écria :

« Vive la nation ! Quand un pays a de pareils enfants pour le défendre, que doivent donc être les hommes ! »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Dans sa naïveté d’appréciation, la lettre de Jean Tapin décrivait — il faut le reconnaître — avec beaucoup d’exactitude le point capital de cette bataille qu’on nomme dans l’histoire la bataille de Fleurus.

Elle est mal baptisée, en ce sens que le village de Fleurus, compris dans la zone d’action des armées en présence, n’y joua cependant qu’un rôle secondaire.

L’action décisive se livra à Lambusart : elle devrait donc logiquement s’appeler la bataille de Lambusart, mais on préféra lui donner celui de Fleurus, illustré autrefois par le duc de Luxembourg.

Cette victoire nous donna la Belgique, et les armées des généraux Pichegru et Jourdan se rejoignirent, quelques jours plus tard, à Bruxelles même.

Les troupes de la coalition se repliaient devant nous, reculant vers la mer et le Rhin.

Pichegru continua sa marche, reprit Condé, Valenciennes, Landrecies, Le Quesnoy, et pénétra en Hollande.

En même temps, Jourdan forçait les Autrichiens, commandés par Clerfayt, à se replier sur Aix-la-Chapelle, passait de vive force la rivière de l’Ourthe, et s’emparait de la Roër ; enfin, pendant que Kléber investissait Maëstricht, la ville de Bois-le-Duc tombait en nos mains.

La ligne du Rhin hollandais était au pouvoir de l’armée française. Cette belle conquête venait de s’accomplir en moins de cinq mois, de juin à octobre 1794 !

Et pourtant, mes enfants, la patrie française n’avait pas d’argent. À peine pouvait-on envoyer aux troupes leur solde en assignats, avec une infime quantité de numéraire ; les vivres manquaient souvent ; les officiers mangeaient, comme leurs soldats, ce que l’on trouvait !

Le dénuement était absolu ; lorsque les souliers étaient usés, on marchait nu-pieds ou en sabots, le ventre creux mais l’âme fière ! Et ces héros (on peut leur donner ce titre depuis le général jusqu’au simple soldat) étonnèrent leur monde par leurs vertus militaires, leur discipline et leur stoïcisme.

Le grand poète Victor Hugo l’a dit :

Et l’on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes
Sur le monde ébloui !

Oui, certes, c’est un éblouissement, un fulgurant rayon de gloire que l’histoire de cette conquête ! Cela vous démontre de quel poids est la foi, quelle valeur elle donne à une troupe armée.

Ces braves avaient foi en leur pays, la France ; ils combattaient pour son indépendance et pour la liberté. C’est ainsi qu’ils furent grands !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Jean Tapin fit la campagne comme un homme, bien qu’il ne fut qu’un enfant. À quatorze ans, on a bon appétit : pourtant il ne se plaignit jamais, et tout le personnel des états-majors le connaissait et l’aimait.


J’ai pris mon mousqueton et j’ai fait feu.
Il vit prendre Nimègue le 18 brumaire (8 novembre 1794). Il prit part, avec la brigade légère de Bernadieu détachée à l’armée de Pichegru, aux opérations de Hollande ; car l’hiver terriblement rigoureux n’arrêta pas la marche, et le 20 janvier 1795, il entrait derrière son chef à Amsterdam. Du reste, Jean resta peu dans cette ville, car Bernadieu fut adjoint, avec sa brigade, à la cavalerie que Pichegru envoya s’emparer de la flotte hollandaise, bloqués par les glaces près du Texel.

Ce fait d’armes, unique dans l’histoire de la guerre, — une flotte capturée par la cavalerie, — transporta notre petit ami ; et ce fut le motif d’une lettre très amusante qu’il écrivit à Catherine.

Rentré à Amsterdam, Jean y passa l’hiver, y vit proclamer la République batave, et ce ne fut qu’après le traité de paix, signé entre la Prusse et la République française à Bâle, le 5 avril 1795, qu’il rejoignit l’armée de Sambre-et-Meuse.

Cette paix donnait à la France sa frontière naturelle, le Rhin : une frontière qu’il nous faudra reconquérir un jour, mes enfants.

Incrustez bien cette idée dans vos jeunes mémoires.

Nous restions en guerre avec les Autrichiens qui n’avaient pas voulu consentir à la paix, et en rejoignant l’armée de Jourdan, Jean Tapin eut une émotion en même temps qu’une grande joie.

Passant sur le flanc d’un cantonnement pour porter un ordre de Bernadieu, il s’entendit appeler :

« Eh ! l’enfant ! Te v’là fier à cette heure, cornebleu ! »

Jean se retourna sur sa selle.

« Belle-Rose ! s’écria-t-il tout pâle, ah ! par exemple !

— Lui-même, dit le géant ; et la neuvième aussi… Pas tout entière, pourtant, car elle en a laissé en Vendée !… »

Déjà le colosse avait enlevé le petit hussard et l’embrassait. Tous les anciens accoururent.

Ce fut un flot de questions, une série d’accolades et de poignées de main.

Belle-Rose avait dit vrai : parmi les anciens « Mayençais » qui avaient connu Tapin, beaucoup étaient restés là-bas, aux batailles de Cholet et de Châtillon ou dans les guérets de Vendée.

La Ramée avait reçu un biscaïen dans la cuisse et le chirurgien Lapoule s’était empressé de lui couper la jambe : il devait être à cette heure aux Invalides.

Jolibois avait eu plus de chance ! Blessé deux fois gravement, il avait échappé à la mort et maintenant il portait l’épaulette de lieutenant.

Sur les douze tambours de la première formation, il n’en restait qu’un seul, le vieux Caribert, et encore avait-il, à cette heure, le bras en écharpe, ayant reçu d’un chouan un coup de faux terrible : tous les autres étaient des nouveaux.

Le commandant de Lideuil n’était plus au régiment. Il s’était fait tuer, pour ainsi dire exprès, à la bataille de Quiberon, livrée contre les émigrés et les Anglais.

Quant au colonel Dorval, toujours jovial et solide au poste, il commandait encore la neuvième.

Belle-Rose raconta à Jean Cardignac la joie de tout le régiment lorsqu’on l’avait fait rentrer de Vendée pour marcher aux Autrichiens. En passant par Paris, le tambour-maître avait embrassé Catherine et Lison.

« Enfin, conclut-il, bien que tu sois maintenant dans les honneurs, on pourra te voir de temps à autre, cornebleu !… Le bonjour au général Bernadieu !… »

Jean quitta « son régiment » avec de la tristesse plein l’âme.

Il l’aimait en effet et le regrettait, subissant en cela un sentiment commun à tous les vrais soldats, sentiment d’affection bien légitime pour le premier régiment qui les a reçus, pour le premier drapeau autour duquel ils se sont serrés, pour les premiers chefs qui les ont instruits !

Seulement le cœur de l’enfant était tiraillé entre deux affections : la neuvième et Bernadieu.

S’il eût été seul, il eût vite abandonné son spencer à brandebourgs et endossé à nouveau l’habit de grenadier ; mais il adorait Bernadieu doublement, car celui-ci personnifiait justement à ses yeux le premier régiment et le premier chef ; de plus il aimait passionnément l’homme lui-même, dans l’officier auquel il devait tout !

Car le jeune général n’avait cessé de soigner l’instruction de son protégé ; et Jean Cardignac, malgré sa jeunesse, eût pu lutter déjà, en savoir, avec beaucoup d’officiers subalternes de l’armée. Bernadieu avait même exigé qu’il apprit l’allemand.

L’enfant continua donc son service auprès « de son général », heureux seulement de pouvoir parfois aller passer une heure avec ses anciens amis.

C’est à ce moment que, appuyées à la ligne des Vosges, les armées combinées de Pichegru et de Jourdan prirent l’offensive contre les troupes autrichiennes et pénétrèrent en Allemagne.

Malheureusement (cela grâce à des fautes voulues de Pichegru qui traitait sous main avec l’ennemi) nous perdîmes du terrain, malgré les efforts héroïques de Jourdan.

Cette campagne de 1795 se termina en décembre par un armistice qui laissait les deux partis sur leurs positions.

Tapin passa l’hiver 1795-1796 à Strasbourg, côte à côte avec la neuvième qui y tenait également garnison.

On attendait en effet les beaux jours, pour reprendre l’action que Carnot voulait, cette fois, décisive.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

À Paris, Catherine et Lison continuaient leur existence pleine d’inquiétude, que coupaient d’un rayon de joie les lettres de Jean Cardignac.

Lisette grandissait. Toujours jolie avec sa mutine tête blonde, elle prenait du sérieux et devenait une gentille petite femme d’intérieur, sous les conseils intelligents de sa mère.

Maintenant, c’était elle et Catherine qui s’occupaient de tout dans la maison de la rue de la Huchette.

« Vraiment, c’est une chance de vous avoir rencontrées, disait souvent maîtresse Sansonneau, car vous êtes deux perles ; et moi qui n’avais pas d’enfants, j’en ai deux à présent : deux filles !

— Non, maman Sansonneau, interrompait Lison, vous n’en avez qu’une, c’est maman Catherine ; mais vous avez une petite-fille qui s’appelle Lise et un petit-fils qui s’appelle Jean.

— Tu as raison tout de même, reprenait la brave femme. Mais c’est égal, je suis bien contente ! avec deux ménagères comme vous, mon bon Sansonneau et moi, vieux comme nous sommes, nous pouvons nous reposer à présent.

Pourtant les soins de la maison et du commerce n’empêchaient point Catherine de s’occuper passionnément des événements qui se déroulaient, tant à l’extérieur qu’à Paris même.

À force de l’entendre discuter avec autant de logique que de patriotisme, maître Sansonneau, d’abord rebelle aux nouveautés de la Révolution française s’était laissé entraîner par le charme de Catherine ; et maintenant, il n’y avait pas, dans tout le quartier, un plus ferme défenseur des idées nouvelles que le vieux marchand.

Il est juste d’ajouter qu’il les eût abandonnées avec le même empressement, si l’ancien régime était revenu, car, à vrai dire, sauf en matière de commerce, il n’avait pas beaucoup de cervelle.

Cette année 1795 avait vu s’accomplir une transformation dans le gouvernement : la Convention avait remis les pouvoirs au Directoire ; il y avait eu, à ce sujet, de nouveaux complots et même des troubles dans la rue.

Mais ces émeutes avaient été énergiquement réprimées par un jeune général dont le nom allait bientôt devenir célèbre, et qu’un des membres du Directoire, Barras, s’était adjoint.

Déjà on avait parlé, en 1792, de cet officier qui, simple commandant d’artillerie, avait fortement contribué à la reprise de Toulon sur les Anglais. On avait alors raconté sa belle conduite au fort de l’Eguillette, et tout le monde savait qu’à Toulon, il avait manié l’écouvillon comme un simple soldat, dans la « Batterie des Hommes sans Peur ».

Cet officier se nommait Bonaparte.

Il avait fait des études à l’École de Brienne. On envoyait à cette École, avant la Révolution, les jeunes gens de noblesse peu fortunés pour en faire des officiers savants.

C’était une des écoles militaire d’alors.

Nommé général pour les faits de guerre de Toulon, Bonaparte avait été mis ensuite en disgrâce pour faits politiques. Ces disgrâces de généraux étaient alors très fréquentes ; tandis qu’aujourd’hui elles ne se représentent plus, pour la bonne raison que les généraux dédaignent la politique et ne s’en occupent pas.

Bonaparte, très pauvre, était donc venu s’installer à Paris, où il végétait dans une situation extrêmement précaire lorsqu’une femme célèbre dans la Révolution, Mme Tallien, l’avait distingué et présenté à Barras. Ce dernier se l’était attaché. Catherine, comme tout le monde, s’était intéressée à ce jeune général ; avec une prescience divinatrice, elle le considérait déjà comme devant faire de grandes choses.

Elle en parlait souvent à maître Sansonneau.

— Oh ! disait l’épicier, croyez-vous qu’il soit si remarquable ? Je l’ai vu, l’autre jour : il ne représente pas.

— Vraiment ?

Oui. C’est un petit gringalet, tout chétif, maigriot… On voit bien qu’il a dû se serrer le ventre avant d’être le second de Barras… Il ne vient seulement pas à la hauteur de ses hussards d’escorte !…

— Ce n’est pas une raison, répliquait Catherine. Vous verrez !… vous verrez !… On dit qu’il a demandé le commandement de l’armée d’Italie… vous le verrez à l’œuvre si on la lui confie…

On la lui confia !

Et Bonaparte, secondé par ses lieutenants qui s’appelaient Lannes, Berthier, Augereau, Masséna, Sérurier ; par des officiers qui s’appelaient Murat, Lasalle, Bessières, donna à son pays la plus belle gerbe de lauriers qu’un peuple puisse attacher à ses drapeaux.

Bonaparte soumit le Piémont en dix-huit jours (avril 1796) et continua sa marche en avant ; d’avril 1796 à octobre 1797, il gagna dix-huit batailles, triompha dans soixante-sept combats, grava sur nos étendards, en lettres glorieuses, ces noms de victoires : Montenotte, Millesimo, Mondovi, Lodi, Castiglione, Roveredo, Bassano, Borghetto, Lonato, Saint-Georges, Fonta-Niva, Caldiero, Arcole, Rivoli, La Favorite, Tagliamento, Tarvis, Neumarkt, et imposa enfin, le 17 octobre 1797, le traité de paix de Campo-Formio à l’empereur d’Autriche.

Pendant ce temps, nos armées n’étaient pas restées inactives.

Nous n’avions plus, réellement, que deux ennemis sur le continent : l’Autriche et les États italiens.

Carnot, qui était membre du Directoire, voulut, comme nous l’avons déjà dit, une action décisive.

Nous avions, face au Rhin, deux armées : celle de Rhin-et-Moselle était commandée par Moreau.

Le 31 mai 1796, l’armistice conclu avec les Impériaux prit fin et nos deux armées pénétrèrent en Allemagne, pour tâcher de tourner l’ennemi.

Vous apprendrez, mes enfants, tous les détails de cette campagne dans l’histoire elle-même. Elle fut remarquable, mais ne donna pas tous les résultats qu’on en attendait.

Jourdan devait marcher sur la Bohême, pendant que Moreau opérait sur le Danube, de façon à pouvoir donner la main à l’armée d’Italie par le Tyrol.

Bernadieu avait le commandement d’une brigade sous Moreau, brigade dont la neuvième demi-brigade — sa neuvième comme il le disait — faisait partie.

Jean Tapin marcha donc avec ses amis.

Pendant que Jourdan franchissait le Rhin à Dusselforf, Moreau le passait à Strasbourg. Ce fut au passage du Rhin que notre petit ami reçut ses premiers galons.

Il les avait bien gagnés du reste ! Vous allez en juger.

Entre Strasbourg et Kehl (rive allemande) il n’y avait pas de pont. Il fallait donc d’abord enlever Kehl de vive force, et en chasser l’ennemi, de façon à pouvoir être tranquille pour lancer un pont de bateaux sans craindre le feu des Impériaux.

Donc, une nuit (le 23 juin 1796), Moreau fit embarquer sur des chalands 2.600 hommes dont la moitié était commandée par Bernadieu.

Ce dernier voulut empêcher son petit protégé de l’accompagner dans cette expédition hasardeuse. Mais quel ne fut pas son étonnement, en apercevant, sur le chaland même qu’il montait, Jean, en petite tenue et armé de son mousqueton, auquel il avait fait adapter une longue baïonnette.

Bernadieu n’eut pas le courage de le gronder pour sa désobéissance ; il était d’ailleurs trop tard pour le renvoyer à terre, les embarcations glissaient silencieusement vers la rive droite, et il se borna à lui enjoindre de se placer à l’arrière.

Mais Tapin n’entendait pas, ou en tout cas n’eut pas l’air d’entendre, et Bernadieu, absorbé par la surveillance du mouvement, ne prit plus garde à lui. On aborda la rive ennemie dans le plus grand silence, et tous ces soldats étaient tellement aguerris, ils possédaient un tel sang-froid, que pas un n’enfreignit l’ordre de ne pas tirer.

On sauta sur les Autrichiens à la baïonnette et on les « nettoya », selon l’expression de Belle-Rose qui tapait comme un sourd de la main droite à coups de sabre, et de la main gauche avec sa canne de tambour-maître qu’il tenait par le petit bout.

Or, au milieu de cette mêlée, le lieutenant Jolibois se trouva un instant acculé contre un arbre et menacé par trois grands diables d’Autrichiens.

Bravement, il se défendait à coups de sabre ; déjà il avait tué un des assaillants ; mais au moment où il lançait un furieux coup de pointe, son pied glissa et il roula en arrière.

Les deux kaiserlicks se précipitaient sur lui quand soudain le premier, puis le second poussèrent, chacun, à une seconde d’intervalle, un cri de douleur et s’affalèrent en lâchant leurs armes.

— Mâtin ! s’écria Jean en aidant Jolibois à se relever, je crois qu’il était vraiment temps !

C’était, en effet, le petit soldat de seize ans qui venait de sauver l’officier, en tuant les deux « habits blancs » de deux coups de baïonnette.

— Merci, mon petit Jean !…Merci ! lui dit simplement Jolibois. Je m’en souviendrai…

Il s’en souvint ; car le lendemain — Kehl étant en notre pouvoir — Jolibois lit son rapport à Bernadieu qui, lui-même, rendit compte de l’action d’éclat de notre petit ami au général Moreau.


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Bravement il se défendait à coups de sabre.

— Ça, c’est superbe ! dit ce dernier. Et tu dis qu’il n’a que seize ans ! C’est superbe !

Il fit venir Tapin, le complimenta devant son état-major, et, séance tenante, lui fit coudre sur la manche ses premiers galons. Jean était maintenant brigadier des hussards !

Vous pensez s’il en fut fier ! Qui de vous ne l’eût été à sa place ?

Songez donc : à seize ans, notre ami avait obtenu déjà deux citations, un sabre d’honneur et son premier grade !

Chaque jour d’ailleurs il prenait davantage conscience de sa dignité d’homme. Il fit toute la campagne d’Allemagne avec la tenue d’un vrai soldat, se battit à Néresheim, et poussa jusqu’à Wurtzbourg où eut lieu encore une grande bataille.

Malheureusement ce fut le point terminus de notre marche en avant. L’archiduc Charles, qui commandait les troupes autrichiennes, était général habile, tenant bon quand même, tant devant Jourdan que devant Moreau ; il les força à rétrograder.

Ce fut un crève-cœur pour nos soldats ; mais toute cette retraite s’exécuta en un ordre parfait, et restera dans l’art militaire comme un modèle du genre.

Un seul moment fut vraiment tragique ; ce fut vers la fin, lorsque l’armée de Moreau dut traverser la Forêt-Noire pour regagner l’Alsace.

Il lui fallut enlever un terrible défilé très encaissé, presque abrupt, au milieu de la forêt.

Ce défilé porte un nom sinistre. Il se nomme le Val d’Enfer.

Le redoutable honneur de le dégager, afin d’assurer le passage de l’armée, était échu à la brigade Bernadieu.

Or, vers la fin de l’action, alors que tout semblait terminé, une compagnie de chasseurs tyroliens revint à la rescousse, nous couvrant d’un feu terrible, car c’étaient tous d’excellents tireurs et tous aussi étaient armés — chose rare à l’époque — de carabines d’Insprück à balle forcée.

On commençait pourtant à les déloger, et Bernadieu était en train de rassembler son monde, quand un coup de feu vint l’atteindre en pleine poitrine et le renversa !

Jean, qui était à cheval à côté de lui, le reçut dans ses bras.

— Mon Dieu ! s’écria l’enfant, mon général ! mon général !… Vous êtes blessé !

Un peu de sang tachait la fine moustache du jeune officier. Il était affreusement pâle, et, sous le coup, il avait fermé les yeux.

Pourtant il les rouvrit en entendant la voix du petit Jean.

Mais déjà ses prunelles étaient troubles.

Il eut cependant la force de murmurer :


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Il fit un effort et redressa le buste de Bernadieu.

— Je suis tué… tué ! oui, mon cher petit !… Écoute !… sois toujours brave… Je meurs pour la France… comme le camarade… Marceau[1]…Ce n’est rien, vois-tu, de mourir… quand on a fait son devoir…

Il s’arrêta, pris d’un étouffement. Mais, reprenant avec effort :

— Non, ce n’est rien, fit-il tout bas, seulement un peu de souffrance…Relève-moi si tu peux… je ne puis plus respirer !

Jean, incapable d’articuler un mot, sanglotait tout haut.

Il fit un effort et redressa le buste de Bernadieu dont il plaça la tête sur son épaule, joue contre joue.

Autour d’eux la fusillade continuait, crépitante. Des hommes de la neuvième voulurent emporter leur général.

— Non ! murmura Bernadieu, laissez-moi !… occupez-vous de l’ennemi !

Tristes, ils obéirent.

Alors, tournant légèrement la tête vers Jean Tapin, vers ce petit soldat qui était son œuvre à lui, Bernadieu l’embrassa. Et faiblement :

— Adieu, mon petit Jean, adieu !… C’est la fin… rappelle-toi Bernadieu et vis dans l’honneur !

Un frisson le secoua ; ses doigts se crispèrent sur les fontes… l’âme de Bernadieu venait de partir, s’envolant dans la gloire des coups de feu, dans la fumée de la poudre !

Jean eut un cri aigu de désespoir. Il serrait avec force le corps de celui qu’il aimait tant. Indifférent à tout ce qui l’entourait, il se croyait la proie d’un rêve, quand soudain il ressentit une vive douleur à la cuisse.

Son cheval s’abattant s’effondra sous lui.

Jean s’écroula, tenant toujours le corps de son général serré contre sa poitrine, et, son front heurtant un rocher, il s’évanouit.

............................

Quand il reprit connaissance, il sentit qu’il se trouvait dans une charrette emplie de fougères et secoué par les cahots de la marche.

Le gamin tenta de se relever : il ne le put, à cause d’une vive douleur à la jambe.

Alors il se rappela.

Il avait sans doute été touché à la jambe… et à la tête aussi, car il avait le front bandé d’un mouchoir.

Soudain la pensée de Bernadieu lui revint, et ses larmes jaillirent de nouveau.

Il resta longtemps ainsi, seul, avec son désespoir, pleurant et songeant.

Puis la charrette s’arrêta et Jean vit une tête bien connue apparaître à l’ouverture de la bâche.

C’était Belle-Rose.

Le visage du géant était bouleversé : à ses yeux rougis on pouvait voir que lui, le rude, l’ancien, le dur à cuire, lui aussi avait pleuré.

— Ah ! mon pauvre Jean ! — dit-il d’une voix cassée par l’émotion — tu vas mieux ? Ah ! tant mieux !…

— Merci, Belle-Rose, répondit Jean ; je suis blessé, n’est-ce pas ?

— Bornebleu oui ! Mon pauvre garçon ! Ah ! les canailles de brigands de malédiction de tous les enfers du diable !… s’écria le vieux tambour-maître avec de grands gestes. Ils m’ont tué et blessé ce que j’aimais le mieux avec ma Catherine et ma Lison !…

Il s’arrêta ; puis la voix rageuse et sombre :

— Mais j’en ai tué sept !… Sept ! entends-tu ?… Je vous ai vengés !

Et étendant sa large main noueuse, il gronda :

— Avec ça… et mon sabre au bout ! Tiens ! comme ça !

En même temps il allongeait le bras d’un geste furieux.

Mais comme Jean insistait pour savoir, Belle-Rose raconta :

— Dont auquel que tout en tenant Bernadieu, tu as reçu une balle dans la cuisse que laquelle, bornebleu ! elle a tué ta jument…

— Pauvre Aigrette !’soupira Jean.

— Et pour lorss, tu as tombé en te cassant la tête contre une satanée roche, que dont auquel je t’ai relevé… Et voilà !

— Et le général ?

— Ah ! lui, fit Belle-Rose sourdement, en indiquant une direction vers l’arrière, il est là… dans une voiture, enveloppé dans son manteau… On l’a ramené aussi ! Tu penses, bornebleu ! qu’on ne le leur aurait pas laissé, tonnerre !… Ou bien alors que j’y serais resté aussi !

— Où sommes-nous ?

— En face de Strasbourg. Dans deux heures tu seras dans un lit à l’hôpital.

Effectivement le passage du Rhin s’effectua sans encombre ; le soir même Jean était installé à l’hôpital militaire.

Sa blessure ne mettait pas sa vie en danger ; mais elle l’immobilisait, et la guérison radicale devait être très longue.

Heureusement pour notre petit ami, ce ne fut pas le docteur Lapoule qui le soigna ; sans quoi il eut risqué fort de porter une jambe de bois pour le restant de ses jours, comme La Ramée.

Chaque après-midi il recevait la visite de Belle-Rose, de Jolibois, ou de quelques autres camarades de la neuvième ; et un matin, ce fut Moreau lui-même qui vint le visiter.

— Mon enfant, dit-il, le médecin m’assure que tu vas un peu mieux. Je vais te donner un remède pour achever de te guérir. D’abord je te nomme sergent.

— Oh ! merci, général !

— De plus, j’ai reçu une demande de congé pour toi, d’une certaine dame Catherine qui s’intéresse à ton sort. Je lui fais répondre que, dès que tu seras transportable, elle vienne te chercher. Es-tu content ?

S’il était content, je vous le laisse à penser, mes enfants !

Aussi le petit sergent devint-il d’une impatience extrême, demandant chaque jour au médecin :

— Je vais bientôt pouvoir me lever, n’est-ce pas, citoyen major ?

— Patience ! Patience ! lui répondait invariablement le chirurgien.

Le fait est qu’il lui en fallait, de la patience, au pauvre petit Tapin !

Entré à l’hôpital de Strasbourg le 15 octobre 1796, il dut rester étendu dans son lit jusqu’à la fin de décembre. Et, même à ce moment, il ne fut autorisé à faire que de courtes promenades d’un quart d’heure, appuyé sur des béquilles.

C’est ainsi que Catherine le trouva lorsqu’elle arriva à Strasbourg, un mois plus tard, le 26 janvier 1797. Je renonce à vous dépeindre la scène de joie et de larmes qui eut lieu.

Toujours est-il que, six jours après, Jean, confortablement installé dans une berline louée tout exprès par Sansonneau, partait pour Paris avec Catherine, non sans avoir fait ses adieux à tous ses amis de la neuvième, y compris Belle-Rose. Son dernier mot avait été : « Je reviendrai » et tous les anciens lui avaient répondu :

— C’est ça, Tapin ! lâche les hussards et reviens-nous.

Il avait aussi voulu faire un pieux pèlerinage à la tombe de Bernadieu. Il
Jusqu’en juillet, il ne put marcher qu’avec des béquilles.
l’avait trouvée couverte de couronnes de lauriers, dont une surtout, avec ses feuilles dorées, était fort belle : c’était celle que l’état-major de Sambre-et-Meuse avait apportée.

Jean y déposa la sienne en sanglotant et partit bouleversé.

Quelques jours plus tard, il était à Paris, où la gentille Lison, maîtresse Sansonneau et le vieux marchand le reçurent avec effusion.

Toute cette année 1797, il la passa ainsi en famille, soignant sa blessure qui guérissait avec une extrême lenteur, car, jusqu’en juillet, il ne put marcher qu’avec des béquilles.

Malgré les soins attentifs et délicats qu’on lui prodiguait, le tempérament du petit sergent souffrait beaucoup de cette inaction forcée.

Il trouvait cependant un dérivatif à lire avec enthousiasme les récits des victoires d’Italie, prêtant peu d’attention aux mouvements politiques qui agitaient encore Paris, et ne lisant même que distraitement le récit des opérations reprises en Allemagne, où le général Hoche, une des gloires militaires les plus pures de notre pays, venait d’être pourvu d’un commandement.

Car ce qui, par-dessus tout, enfiévrait son âme de soldat, c’était le génie de Bonaparte, de ce général de vingt-huit ans qui, chaque jour, s’affirmait avec plus de vigueur comme une grande figure, et prenait déjà dans l’esprit public une place énorme.

Jean ne put réellement sortir seul, à pied, d’une façon régulière et normale, qu’en septembre. Il était guéri, mais pas encore suffisamment pour reprendre du service.

Hoche venait de mourir presque subitement au camp de Wetzlar, au moment de reprendre l’offensive ; empoisonné, dit-on, mais par qui ? on ne l’a jamais su.

Un mois après, le 17 octobre 1797, la guerre était arrêtée par la signature du traité de Campo-Formio.

Jean Cardignac en conçut presque du dépit, car, sentant les forces lui revenir, il songeait à repartir, voulant reprendre son rang à la neuvième, malgré l’affection de ceux qui si tendrement l’entouraient.

Mais à ce moment Bonaparte revenait d’Italie et rentrait à Paris.

Il vint se loger dans une modeste maison, rue Chantereine, et Jean voulut voir ce jeune héros dont le nom emplissait toutes les bouches.

Justement le Directoire préparait une fête triomphale pour célébrer avec pompe les succès de l’armée d’Italie. Bonaparte devait remettre solennellement le traité de Campo-Formio aux Directeurs, dans la cour du Luxembourg, décorée magnifiquement pour la circonstance.

Jean s’y rendit, mais la foule était tellement compacte qu’il ne pût jamais s’approcher de l’estrade où le jeune général, entouré de ses compagnons d’armes, recevait, des mains de Talleyrand, un drapeau couvert de noms de victoires.

Il ne vit que sa silhouette, petite et maigre. Au milieu des généraux chamarrés d’or, et des Directeurs couverts de broderies et la tête empanachée de plumes, le héros d’Arcole tranchait par la simplicité de sa tenue et la dignité de son maintien.

Le regard de Jean ne le quitta plus, et, bien qu’il ne put distinguer ses traits, il lui sembla que, depuis longtemps, son âme l’attendait. Il mêla sa voix aux milliers de voix qui acclamaient le futur empereur, et tressaillit jusqu’au fond de son être quand le drapeau brodé d’or s’inclina devant lui.

C’en était fait : il était pris et comme enveloppé par cet homme. De ce jour il n’eut plus qu’une ambition : servir sous ses ordres, connaître la guerre, la grande guerre à son école.

Le soir du même jour, il le rencontra sur les quais ; il passait en voiture, vêtu de l’habit vert d’académicien, qu’il portait de préférence, pour ne pas attirer les regards. Sur ses pas des enthousiastes couraient, criant : Vive Bonaparte ! Impassible, il passait. Jean Cardignac courait à son tour ; mais la voiture venait de s’engouffrer dans la cour du palais Mazarin, et l’enfant ne put voir les traits de son dieu.

Rêveur, il rentra rue de la Huchette et causa peu.

Ce ne fut que le lendemain qu’il raconta avec exubérance l’impression profonde qu’il avait ressentie. Catherine en souriant lui répondit :

— Tu ne m’étonnes pas, mon enfant, je suis comme toi, moi aussi, et nous ne sommes pas les seuls !…

Or, un jour de janvier 1798, notre petit sergent était allé faire un tour de promenade vers le Palais-Royal.

Il tournait le coin de la rue de Richelieu, quand il croisa un général qui passait à pied. Il le reconnut, s’arrêta net, et faisant le salut militaire, il dit hardiment :

— Bonjour, général !

C’était Kléber.

— Tiens, fit sans trop d’hésitation le colosse, car Kléber était d’une taille et d’une carrure herculéennes, c’est toi, Tapin !… Je ne te reconnaissais pas tout d’abord… C’est que tu as joliment changé. Tu es grand comme un homme, et gradé encore ! Il est vrai que tu es resté mince comme une anguille et que tu as conservé ta figure de fille. Eh bien ! qu’es-tu devenu depuis Fleurus ?

Jean raconta son odyssée.

— C’est parfait, mon petit brave ! dit alors Kléber. Ah ! ce pauvre Bernadieu !… C’est dommage… c’était un bel et bon officier…

— Oh ! certes.

— Et toi, qu’est-ce que tu vas faire ?

— Repartir.

— Où ça ?

— Ah ! voilà, général ! Je voudrais servir sous Bonaparte.

— Tu n’es pas dégoûté, mon gros !

— Dame ! Je l’ai vu de loin au Luxembourg et je donnerais mes galons pour le suivre.

— Tu y tiens tant que ça !

— De toutes mes forces… Tenez, général, je vais vous parler franchement, comme le général Bernadieu m’a appris à le faire.

— Parle, dit Kléber intéressé.

— Eh bien, on cause en ce moment d’une expédition extraordinaire que prépare Bonaparte.

— Ah ! ah ! tu sais ça aussi ?

— Comme tout le monde. Pas davantage. Eh bien, je voudrais en être. Il y eut un silence. Kléber réfléchissait.

Bonaparte préparait en effet sa fameuse expédition d’Égypte ; mais il en élaborait les plans dans le plus grand secret. Seul, le gouvernement et les généraux que le héros d’Italie comptait s’attacher savaient le but réel des travaux et des préparatifs fiévreux qui avaient lieu à Toulon, où l’on rassemblait toute une escadre.

Kléber était du nombre des lieutenants choisis par Bonaparte : il était donc bien renseigné. Mais le public se livrait aux hypothèses les plus invraisemblables.

Quant à Jean, peu lui importait. Ce qu’il voulait avant tout, c’était faire campagne sous Bonaparte. Que ce fut en Chine ou en Amérique, il s’en occupait fort peu.

— Mon garçon, dit enfin Kléber, tu es un de mes Mayençais, et de plus un petit gars qui n’a pas froid aux yeux. Viens donc me voir le mois prochain, un matin, chez moi, à Chaillot. Tiens, voilà mon adresse. Je m’arrangerai pour satisfaire ton désir.

Et il quitta notre petit ami qui rentra enchanté.

Jean n’eut garde de manquer à la visite autorisée par Kléber, et le 15 février 1798, il sortait de la maison du général, en proie à un véritable enthousiasme.

Il venait d’apprendre que la neuvième demi-brigade, en garnison pour le moment à Colmar, devait faire partie de l’expédition du général Bonaparte.

Aussi, malgré le désespoir de Lison, la tristesse de Catherine et les supplications de Sansonneau et de sa femme, Jean Tapin, d’ailleurs complètement rétabli, se mettait en route huit jours plus tard pour rejoindre son premier régiment.

Il y fut bien reçu, je vous le jure ! et avec quelle effusion le tambour-maître, toujours solide au poste, l’embrassa !

Tout de suite on le plaça, comme sergent, à la compagnie de Jolibois, nommé capitaine, et le 30 mars 1798, la neuvième demi-brigade quittait Colmar, avec son ordre de route pour Toulon.

  1. Marceau avait été tué un mois auparavant, le 10 septembre 1796, dans les mêmes conditions.