Histoire de Belgique/Tome 6/Livre 1/Chapitre 3/1

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Maurice Lamertin (6p. 72-75).
II.  ►
I

Le décret du 1er octobre faisait bien plus qu’annexer la Belgique à la France : il l’y absorbait. En proclamant deux millions et demi de Belges citoyens français, il poussait jusqu’à ses plus extrêmes conséquences le droit de la conquête. À la nationalité des vaincus, il substituait la nationalité des vainqueurs. Il anéantissait un peuple en le fusionnant avec un autre peuple. Et c’est en cela qu’apparaît sa nature essentiellement révolutionnaire.

Tel que l’avait pratiqué l’Ancien Régime, le droit de conquête avait porté sur le sol beaucoup plus que sur les habitants. Les gouvernements monarchiques visaient à agrandir leur territoire mais non point leur nation. Ils n’avaient aucun intérêt à assimiler à leurs anciens sujets leurs sujets nouveaux. Il leur suffisait de prendre à l’égard de ceux-ci la place du souverain auquel ils succédaient. Ils se substituaient dans son autorité, s’attribuaient ses prérogatives, respectaient les errements de son administration et laissaient les populations annexées en possession de leurs institutions traditionnelles. C’est ainsi que la Belgique, en passant successivement sous le pouvoir de la maison d’Espagne, puis sous celui de la maison d’Autriche, n’avait pas cessé de jouir de l’autonomie politique. Le régime sous lequel elle avait vécu était celui de l’union dynastique.

Elle avait eu en commun avec les Espagnols, puis avec les Autrichiens, le même prince, sans être pour cela le moins du monde amalgamée à ces peuples. Les vieilles constitutions provinciales étaient restées en vigueur, l’administration s’était faite dans les langues nationales, les États avaient conservé le droit de voter les impôts. Jamais les rois d’Espagne ou les empereurs n’avaient considéré le pays comme partie intégrante de l’Espagne ou de l’Autriche. C’était une possession de leur maison, une propriété héréditaire sur laquelle leur nation n’avait rien à prétendre. S’ils lui imposaient leur politique extérieure, s’ils y entretenaient des garnisons et s’ils se faisaient représenter à Bruxelles par un gouverneur, ils n’en reconnaissaient pas moins aux « pays de par delà » leur individualité nationale. Ils régnaient sur eux à titre particulier, ils se considéraient comme les héritiers des ducs de Bourgogne, et les habitants eux-mêmes les considéraient comme leurs « princes naturels ». Sous leur règne, la civilisation nationale n’avait pas reçu la moindre atteinte. Aucune trace d’espagnolisation sous les rois d’Espagne, aucune trace de germanisation sous les Habsbourg d’Autriche. Joseph II lui-même s’était toujours efforcé d’enlever à ses réformes l’apparence d’importations allemandes. Bref, depuis le règne de Charles-Quint, si la Belgique n’avait plus eu de souverains indigènes, jamais pourtant elle n’avait été soumise à la domination étrangère.

D’un seul coup, le décret de la Convention anéantissait cet antique régime d’union dynastique et d’autonomie nationale. La République n’eût pu le reconnaître qu’en se mettant en contradiction avec ses principes, car il l’eût obligée à tolérer sur son propre sol des institutions politiques et une organisation sociale dont la destruction était précisément sa raison d’être. Ayant fait table rase du passé, elle ne pouvait le laisser subsister sur aucune partie de son territoire. Elle devait nécessairement s’identifier la Belgique dès lors qu’elle s’en agrandissait, et n’y rien tolérer qui la différenciât d’elle-même. Le pays n’était plus désormais qu’une partie indivisible de la France. Son nom même disparaissait. À la place des Pays-Bas autrichiens et du pays de Liège, il n’y avait plus que neuf « départements nouvellement réunis ». On disait encore la Belgique comme on disait la Champagne ou la Bourgogne : le mot perdait sa signification nationale pour ne plus être qu’une expression géographique.

En transformant les Belges en citoyens français, le décret du 1er octobre les dotait de tous les droits politiques de ceux-ci. Mais versés dans un peuple de trente millions d’hommes, quelle action seraient-ils à même d’exercer sur le gouvernement et sur la législation ? Minorité perpétuelle, ils ne pourraient que les subir sans qu’il leur fût même loisible de protester puisqu’ils seraient censés y collaborer. En théorie, ils participaient à la souveraineté du peuple français ; en fait, elle leur était imposée. Depuis des siècles et sous l’influence du voisinage, de la ressemblance des mœurs, des relations économiques, la langue et la civilisation de la France avaient largement rayonné sur la Belgique. La francisation obligatoire allait y remplacer la francisation spontanée et volontaire.

Ainsi la Belgique était effacée de la carte de l’Europe et son histoire paraissait s’achever avec celle de l’Ancien Régime. Mais la République aurait-elle pu la traiter autrement qu’elle ne le fit ? La partager avec la Hollande, comme les États-Généraux de La Haye le proposèrent un instant, c’eût été donner à la République Batave une puissance incompatible avec la sécurité de la France. La soumettre au protectorat sans lui ravir l’indépendance paraissait plus réalisable. Cette solution aurait répondu au vœu de la très grande majorité des Belges et quelques députés la recommandèrent à la Convention. Mais il était évident qu’une Belgique libre eût adopté aussitôt une attitude hostile à la France et fût devenue contre elle une base d’opérations politiques et militaires au profit de l’Angleterre et de l’Autriche. Était-il possible d’ailleurs de l’évacuer sans abandonner en même temps la ligne du Rhin ? Et puis quel avantage sa possession n’assurait-elle pas à la République ! En l’acquérant, elle acquérait l’hégémonie en Europe. Installée sur la côte de Flandre, à Anvers, à Maestricht et à Luxembourg, elle menaçait l’Angleterre, dominait la Hollande et couvrait Paris. Pouvait-on s’attendre à la voir renoncer à une conquête que la monarchie avait vainement ambitionnée ? C’était pour elle un magnifique triomphe que de réussir là où Louis XIV avait échoué. Au surplus, sa détresse financière lui commandait de garder un territoire dont les ressources affermiraient son crédit et le cours des assignats. Sans doute, en s’y installant, elle éternisait la guerre. Elle ne pouvait se dissimuler que l’Angleterre, son adversaire le plus terrible et le plus tenace, ne tolérerait jamais une annexion que depuis des siècles elle s’était acharnée à empêcher. En rendant le décret du 1er octobre, la Convention lançait au gouvernement de Londres le même défi que Louis XIV lui avait lancé en acceptant le testament de Charles II. Et le sort de la Belgique allait dépendre d’une lutte qui devait à la longue embraser toute l’Europe.

Mais la République ne craignait pas l’Europe. Elle avait fait la paix avec la Prusse, avec l’Espagne, avec les Provinces-Unies. Sur le continent, elle n’avait plus qu’un ennemi, l’Autriche, et elle se flattait de la mettre hors de cause. Elle n’ignorait pas que l’empereur tenait moins que jamais à la possession des Pays-Bas. Le Comité de Salut Public se flatta un moment de l’amener à y renoncer en lui promettant de l’aider à acquérir la Bavière. Il fallut les instances de l’Angleterre pour que François II se résignât à conserver ses prétentions sur la Belgique, mais à condition qu’elle fut augmentée de la ligne des forteresses françaises du Nord et du Brabant hollandais (novembre 1795). Ainsi, la conquête du pays, au lieu de dissoudre la coalition austro-anglaise, la renforça.