Histoire de Belgique/Tome 6/Livre 1/Introduction

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Maurice Lamertin (6p. 3-13).

INTRODUCTION

Si l’on jette un coup d’œil d’ensemble sur la Révolution française, on aperçoit qu’elle achève une évolution historique et qu’elle en inaugure une autre. Elle met fin à l’Ancien Régime non seulement en lui substituant l’unité et la centralisation de l’État, mais aussi en fondant l’État sur la souveraineté nationale. Ces deux réformes ne s’accomplissent pas successivement, mais en même temps. Elles se développent pour ainsi dire enchevêtrées l’une dans l’autre, et il leur arrive de se gêner, parfois même de s’opposer. De plus, les contingences ont lourdement pesé sur elles. Il est impossible de comprendre la Révolution si l’on ne tient pas compte des événements qui l’ont obligée à prendre des mesures qui ne répondaient pas à ses principes. Oublier qu’elle s’est trouvée en guerre avec l’Europe, qu’elle a dû tout sacrifier à la défense du sol national et en même temps à la sauvegarde du régime qu’elle a établi, ne point observer que la passion révolutionnaire et le patriotisme s’y sont inspirés mutuellement, c’est se condamner tout à la fois à en faire la caricature et à ne pouvoir distinguer ce qu’elle a de proprement français de ce qu’elle a d’universel.

Car elle apparaît, à ses débuts tout au moins, comme un fait cosmopolite plus encore que comme un fait national. Elle découle de cette philosophie qui au XVIIIe siècle domine la pensée européenne, et elle prétend la réaliser non seulement à son profit, mais au profit de tous les peuples. Et, en effet, dans la mesure même où elle s’en est inspirée, ils en ont tous subi l’influence ; tous jusqu’aujourd’hui, et la Belgique plus qu’aucun autre, en portent encore la marque. À cet égard, il en est de la Révolution comme du protestantisme. Comme lui, elle est la manifestation d’un mouvement général d’idées et de sentiments ; pas plus que lui, en ce qu’elle a d’essentiel, elle n’est l’œuvre d’une race. Il serait plus faux encore d’y voir un phénomène roman que de voir dans la Réforme un phénomène germanique. Elle-même, d’ailleurs, a eu clairement conscience de cette universalité de ses tendances et de ses principes. Au lieu de se rattacher au passé national, elle se glorifie de rompre avec lui si complètement qu’elle se considère comme le point de départ d’une ère nouvelle. Prétendant s’appliquer à tous les hommes, elle n’a pas voulu être seulement française, mais en dépit d’elle-même elle l’est devenue, et son caractère national a été en se développant sans cesse au détriment de son caractère cosmopolite. C’est que les circonstances ont obligé les Français à la défendre en se défendant eux-mêmes, à en faire leur bien propre, à confondre leurs destinées avec les siennes, bref à la nationaliser et en la nationalisant à la dénaturer.

Qu’était-elle au début ? Une tentative de remanier l’État et la société conformément à ce rationalisme qui porte en Allemagne le nom d’Aufklärung et en France celui de philosophie. Et il apparaît clairement qu’en ceci, elle ne fait que s’avancer plus loin dans la voie où se sont engagés avant elle, en Prusse, Frédéric II et, en Autriche comme en Belgique, Joseph II. Le programme de l’Assemblée nationale et de la Constituante se confond en grande partie avec celui du « despotisme éclairé ». Pour le réaliser, il n’était nullement besoin d’une révolution, la monarchie absolue y suffisait. On oublie peut-être trop qu’en France même, elle avait déjà accompli, avant 1789, bien des réformes caractéristiques. Il suffira de rappeler ici, durant le règne de Louis XVI, la suppression du servage dans le domaine royal, l’égalité civile accordée aux protestants, le retrait de la législation sur les Juifs, le mariage considéré comme contrat civil, l’introduction du divorce, l’abolition de la torture. Évidemment, sous la poussée de l’esprit du temps, le gouvernement commençait à rompre avec la tradition si impitoyablement raillée par Voltaire. Les économistes et les encyclopédistes applaudissaient à ces initiatives. On put croire un instant, lorsque Turgot fut appelé au ministère, que le coup de barre était donné définitivement.

Ce qui empêcha sans doute la monarchie française de persister dans cette direction, ce n’est pas, comme les révolutionnaires devaient le croire, que le roi fût un tyran, c’est au contraire qu’il était trop faible. Si Louis XVI eût possédé le pouvoir d’un Frédéric II ou d’un Joseph II, il n’eût probablement pas renvoyé Turgot. Mais absolu en théorie, il ne l’était pas du tout dans la pratique. La tradition de Louis XIV pesait sur lui de tout son poids et le paralysait. Pour enlever à la noblesse et au clergé tout pouvoir politique, Louis XIV les avait domestiqués. Il les avait exclus du gouvernement, mais il leur avait livré le palais. Ses successeurs devaient être les prisonniers de leurs courtisans. Ils ne purent régner qu’à condition de tolérer les innombrables abus dont vivait la cour ; ils durent laisser mettre l’État au pillage. Pour réformer celui-ci, il eût fallu tout d’abord expulser les parasites de Versailles. Qui l’eût osé ? Au milieu de sa noblesse et de ses prélats de cour, le roi pouvait tout se permettre, à condition qu’il ne se permît rien à leur détriment. Comment eût-il pu rompre avec une aristocratie à laquelle il reconnaissait le droit de vivre de lui et dont il se considérait comme le père nourricier ? Il pouvait avoir des velléités de réformes, il n’avait ni le pouvoir ni d’ailleurs la volonté de les pousser au point où elles eussent sacrifié les privilégiés à la nation.

Force fut bien pourtant de s’adresser à celle-ci lorsque le déficit grandissant eut amené le gouvernement au bord de la banqueroute. Mais convoquer les États-Généraux, que la royauté avait cessé de réunir depuis 1614, ce n’était pas se tourner vers l’avenir, mais vers le passé. C’était avouer sa faiblesse tout en refusant d’en reconnaître la cause. Car cette cause, elle était dans la prépondérance des privilégiés et les privilégiés allaient dominer aux États puisque des trois ordres dont se composait l’assemblée, ils en possédaient deux. Pour sortir de la crise, on faisait appel au peuple, non tel qu’il existait, mais tel qu’il avait existé deux siècles plus tôt. Le Tiers-État de 1789 si formidablement enrichi, si éclairé, si clairvoyant sur les vices du gouvernement, pouvait-il être sacrifié plus longtemps à la noblesse et au clergé ? Là où il aurait fallu une mesure radicale, on n’avait recours qu’à un expédient archaïque. Louis XVI est là tout entier, aussi faible que bien intentionné, voulant et n’osant pas, incapable de réaliser le bien qu’il souhaite et, dans sa conscience d’honnête homme timoré, espérant qu’on lui tiendra compte de ses bonnes intentions dans le moment même où il se donne les apparences de conspirer contre elles.

La transformation des États-Généraux en Assemblée nationale était fatale. Le Tiers l’exigea dès le 17 juin, et dix jours plus tard les deux autres ordres acceptèrent le fait accompli, malgré le roi, malgré la cour, malgré eux-mêmes. La Révolution était commencée.

Elle débuta par établir sur les ruines de l’Ancien Régime l’État moderne qu’appelaient à la fois de leurs vœux la bourgeoisie et le peuple. Ce que la monarchie avait timidement commencé, elle l’acheva avec une hardiesse et une ampleur qu’elle dût au sentiment de sa force. Son œuvre en ceci s’apparente à celle des souverains « éclairés » de Berlin et de Vienne. La seule différence, c’est qu’elle établit par la loi, ce qu’ils avaient établi par décrets. Joseph II ne s’y trompe point. Il se glorifie de voir son exemple si exactement suivi et ne se refuse pas le plaisir de montrer aux Belges que ses réformes, contre lesquelles ils protestent si obstinément, l’Assemblée nationale les adopte. Égalité civile, abolition des droits féodaux, réforme des codes, des tribunaux, du clergé, suppression des corporations de métier, il avait déjà voulu tout cela et son obstination avait pris les devants sur la France.

En votant les lois qui sont restées depuis lors à la base de l’État moderne, celle-ci n’a donc fait que réaliser, si l’on peut ainsi dire, un programme international de réformes, conçu et en partie appliqué déjà non seulement en Prusse et en Autriche, mais même dans le grand-duché de Toscane et en Savoye. Rien en cela qui soit proprement français d’origine. Et si la Révolution s’en était tenue là, elle ne serait pas plus révolutionnaire que ne l’avaient été avant elle tant de despotes « éclairés ».

Mais son originalité réside justement en ceci, que si elle emprunte au despotisme son programme, elle s’élève en même temps contre le despotisme. Ailleurs, les souverains absolus ont fait l’État ; en France, au contraire, c’est contre le souverain qu’il a été fait. Et c’est en cela que l’œuvre de l’Assemblée nationale est une œuvre révolutionnaire. Elle se tourne contre la royauté parce que la royauté semble avoir failli à sa tâche. Sous Louis XV et sous Louis XVI, elle a trop sacrifié le peuple aux privilégiés pour que son impuissance, en présence des abus, n’apparaisse pas comme une complicité. Si on a tant souffert de l’aristocratie, c’est que le roi s’est solidarisé avec elle. Aux yeux de Camille Desmoulins, qui n’est en cela que l’interprète de l’opinion courante, tous les rois de France, à l’exception du seul Henri IV, ami des paysans, ne sont que des « monstres », des « débauchés » et des « tyrans ». Le passé national n’apparaît aux réformateurs que comme un entassement effroyable d’aberrations et de crimes. L’éducation classique qu’ils ont reçue et la philosophie qu’ils professent renforcent encore l’aversion qu’il leur inspire. L’une et l’autre les dressent contre le despotisme : la première, en leur assignant comme idéal la liberté républicaine du citoyen antique, la seconde, en les convainquant que l’homme, bon par nature, n’a été corrompu que par les vices de la société et du gouvernement. La révolution des colonies américaines de l’Angleterre est arrivée juste à point pour les renforcer dans leur opinion. S’ils applaudissent avec tant d’enthousiasme à sa « déclaration des droits », c’est que précisément ils l’interprètent comme une justification de leur théorie. Ce qu’ils y découvrent, c’est l’application d’une politique fondée sur le droit naturel. Contre lui ne prévaut aucun pouvoir, et cependant tous le méconnaissent ou le violent. Aussi toute insurrection est-elle légitime et apparaît-elle même comme le plus sacré des devoirs. « Le peuple a toujours raison parce que le peuple veut toujours le bien, même s’il ne le voit pas toujours ». Les « aristocrates » du Brabant eux-mêmes sont dignes de sympathie puisqu’ils se soulèvent contre un « tyran ».

Rien d’étonnant si l’Assemblée nationale, sous l’empire de ces idées, fut hantée par la terreur du despotisme. Elle salue la prise de la Bastille comme l’aube de la liberté politique, et quelques semaines plus tard (août 1789) en proclamant les droits de l’homme et du citoyen, elle se flatte de fonder la constitution sur des principes inébranlables et universels puisqu’ils sont ceux de la nature humaine. En conséquence, la souveraineté est transférée du roi à la nation, c’est-à-dire d’un homme à l’ensemble de tous les hommes. Mais ne pouvant l’exercer elle-même, la nation la délègue à des législateurs. Le roi en sera réduit au pouvoir exécutif et toutes les précautions sont prises pour qu’il ne puisse pas abuser de son autorité pour rétablir la « tyrannie ». Elles sont même si bien prises qu’en réalité elles suppriment le gouvernement. Le chef de l’État est amoindri au point de n’avoir plus la force de faire exécuter les lois. Ses ministres sont de simples commis ; il ne dispose d’aucun agent ni dans les départements, ni auprès des municipalités ; le veto qu’on lui a reconnu est purement suspensif, et s’il conserve en théorie le commandement de l’armée, la garde nationale, qui lui échappe, pourra, en cas de besoin, se tourner contre l’armée. En fait, la constitution de 1789, par crainte du despotisme, a organisé l’anarchie. Et c’est ici que son œuvre apparaît viciée d’une contradiction fondamentale.

Car enfin, pour appliquer toutes les réformes qu’elle a décrétées, pour démolir l’Ancien Régime et construire à sa place le régime nouveau, pour refaire l’État et la société, pour accomplir en un mot une transformation si radicale, si profonde, si étendue et si rapide que jamais, sauf peut-être lors des invasions musulmanes, dans aucun pays et dans aucun temps on n’en a vu de semblable, il faudrait que le pouvoir fût doué d’une force et d’un prestige correspondants à la tâche gigantesque qui lui est imposée. Or, on l’a énervé par défiance. Toute l’administration lui échappe. Elle appartient tout entière à des autorités électives sur lesquelles il n’a aucune prise et qui, faute de direction, s’entrechoquent et s’agitent dans l’incohérence. Manifestement on a trop compté sur la bonté naturelle des hommes. Joseph II s’en amusait et raillait l’Assemblée nationale qui remontait, disait-il, jusqu’à Adam pour trouver les vrais principes du gouvernement.

Passe encore si la France avait pu se livrer sans péril à l’expérience formidable qu’elle tentait. Mais à partir du printemps de 1792, elle est en guerre avec l’Autriche, avec la Prusse, et bientôt avec l’Europe entière. Et alors se dévoile dans toute sa gravité la faiblesse du pouvoir central. L’impuissance du roi fait celle de l’armée, et cette impuissance, en même temps qu’elle les incline à s’entendre avec l’ennemi, les discrédite dans la nation. En revanche, sous la menace de l’étranger, le patriotisme se réveille. Le Français réapparaît sous l’homme libre. Paris, qui depuis si longtemps déjà dirige l’opinion, assume la tâche de sauver la France et avec elle la Révolution. Jusque-là, celle-ci n’avait été qu’humaine, et voici qu’elle devient française. La souveraineté du peuple proclamée en théorie va devenir la plus terrible des réalités, car dans la crise qui l’assaille, il ne peut plus être question d’énerver le pouvoir sous prétexte de garantir la liberté des citoyens. Le salut public doit l’emporter maintenant sur toute autre considération. Ce qu’il faut à la France menacée sur toutes ses frontières par l’invasion et au dedans d’elle-même par l’insurrection, c’est un pouvoir ramassé, centralisé, capable des réactions rapides qui sont indispensables, ayant la force, ne voyant que le but à atteindre et y allant à travers tout. L’ennemi intérieur sera abattu comme l’ennemi extérieur repoussé. Plus de monarchie, puisque le roi conspire contre la nation. La République est proclamée et, pour se défendre, elle a recours à la dictature jacobine. La passion politique et la passion nationale s’exaltent. Pour trouver semblable sursaut de fanatisme, il faut remonter à l’époque des guerres de religion.

Le massacre des prisonniers en septembre 1792 fait penser à la Saint-Barthélemy. Comme jadis aux protestants, on reproche aux aristocrates de pactiser avec l’étranger. Les modérés sont suspects. Tous ceux qui avaient rêvé d’un régime constitutionnel à l’américaine ou à l’anglaise sont aussi honnis que jadis les adeptes de la tolérance religieuse. Dumouriez trahit, Lafayette émigre, la Terreur est à l’ordre du jour, et le gouvernement révolutionnaire asservit la nation pour mieux l’affranchir. Dans une sorte de délire lucide, au cri de « guerre aux tyrans » s’institue la tyrannie. La Convention règne, mais c’est le Comité de salut public qui gouverne.

Un régime aussi terrible ne pouvait être qu’un régime provisoire. L’exaltation dont il est né est un état trop violent pour être durable. Il disparaîtra en même temps que s’apaiseront les passions qui le soutiennent, ou, pour mieux dire, aussitôt que tombera l’accès de fièvre jacobine auquel est en proie la Commune de Paris. Car c’est Paris qui impose à la France, avec la dictature, la démocratie égalitaire des sans-culottes. De l’autonomie administrative et du libéralisme humanitaire de la constitution de 1789, nulle trace ne subsiste. L’une et l’autre sont également suspects et c’est pour y être restés fidèles que les Girondins périront. Pour rallier à Paris les départements, la constitution de 1793 proclame le suffrage universel. Mais au milieu de la tourmente qu’on traverse, elle n’est pas appliquée et la grande ville continue à imprimer au pays les soubresauts de sa violence.

Il ne suffit plus d’avoir soumis l’Église à la nation, on s’en prend maintenant à la religion elle-même. Elle n’est qu’une superstition dangereuse, l’alliée de l’aristocratie et, comme celle-ci, elle doit disparaître. Au reste, ni dans le domaine politique, ni dans le domaine religieux, le gouvernement révolutionnaire n’a poussé ses tendances jusqu’à leurs dernières conséquences. Son représentant le plus complet, Robespierre, n’est pas plus athée qu’il n’est communiste. S’il veut déchristianiser la France, c’est pour l’unir dans le culte de l’Être suprême, et s’il déclame contre les riches, ce n’est pas pour socialiser les fortunes, mais pour les égaliser. Son idéal, comme celui de tous les jacobins, c’est l’homme vertueux et libre, également affranchi des dogmes et du joug de l’aristocratie, revenu dans la cité à la bonté native qu’avaient pervertie en lui les rois, les nobles et les prêtres, rendant hommage à Dieu dans son cœur et dont la liberté a pour base l’égalité. Les athées sont aussi dangereux que les communistes. Les uns sont des monstres, les autres, des anarchistes, et pêle-mêle avec les aristocrates, les prêtres, les tyrans et les hypocrites, c’est-à-dire les modérés, ils monteront à la guillotine.

Cette philanthropie fanatique et sanguinaire lui destinait aussi ses apôtres. La Terreur, après avoir sauvé la République, repoussé l’ennemi, écrasé les révoltes intérieures, devait périr de son triomphe. Elle n’avait été qu’un moyen : la France la rejeta dès que sa tâche fut accomplie. Née de la défaite, elle mourut de la victoire. La chute de Robespierre et la réaction de Thermidor (27 juillet 1794) ne suivent que d’un mois la bataille de Fleurus.

Avec le Directoire et la constitution de l’an III s’ouvre la réaction inévitable. On a horreur de tant de sang versé ; la guillotine a compromis la démocratie. Ce dont la France a besoin maintenant, c’est d’ordre et de repos. On cherche à stabiliser la Révolution et à organiser l’État conformément aux droits de l’homme et aux intérêts de la classe nouvelle qui, enrichie des dépouilles de l’Ancien Régime, attend l’occasion de prendre le pouvoir et d’affermir sa fortune récente. La Terreur s’appuyait sur le jacobinisme parisien, le Directoire s’appuiera sur les bourgeois et les paysans que la vente des biens nationaux a enrichis. La propriété est proclamée la base de l’ordre social, non sans doute l’ancienne propriété privilégiée, mais la propriété nouvelle qui des mains de l’Église et des émigrés a passé aux mains de la nation. Par un curieux mais bien compréhensible retour des choses, tous les nouveaux propriétaires considèrent maintenant la République comme la condition indispensable de la conservation de la société. C’est ce qui explique les fluctuations à première vue si étranges de la politique du Directoire.

Les royalistes, en effet, la Terreur abattue, ont repris courage. La modération du nouveau régime, au lieu de les rallier autour du gouvernement, les excite à le renverser, si bien qu’ils le contraignent, chaque fois que le péril paraît menaçant, à se rejeter vers les jacobins, pour maintenir grâce à eux la République qu’il veut pourtant organiser contre eux. De là, au milieu de mouvements contradictoires, la continuation d’une anarchie entrecoupée de « journées » et d’insurrections que l’on ne parvient finalement à abattre qu’en faisant appel à l’armée.

Car de plus en plus l’influence de l’armée grandit dans la nation. Elle a le prestige et la force et, puisqu’elle est l’armée, elle est l’ordre. Par elle, on se sent aussi rassuré contre un retour de l’ennemi que contre un retour de la Terreur. Elle a donné à la France cette frontière du Rhin que si longtemps la monarchie a visée sans pouvoir y atteindre. Au début, dans le premier enthousiasme de la Révolution, l’Assemblée nationale s’était magnanimement proclamée la libératrice des peuples et avait répudié la conquête. Les mêmes principes humanitaires qui dictaient sa conduite au dedans devaient diriger sa politique au dehors. Mais bientôt la guerre avait mis fin à ce généreux désintéressement. Comment abandonner à eux-mêmes les pays que l’on avait affranchis ? Leur annexion s’imposait, non seulement pour s’en faire une défense, mais encore pour profiter de leurs ressources, entretenir la guerre par la guerre et sauver la République de la banqueroute. C’eût été une duperie d’assumer plus longtemps le rôle d’apôtres désintéressés et, au milieu de l’Europe hostile, de ne prétendre combattre que pour l’humanité. L’idéologie révolutionnaire, qui était encore de mode après Jemappes, cessa de l’être après Fleurus. Désormais on accepte franchement la réalité. La République n’agit plus pour le genre humain mais pour elle-même, et son intérêt est la règle de sa conduite. Elle devient franchement impérialiste dans le même temps où elle renonce à son idéal humanitaire.

Ainsi la Révolution a rompu tout à la fois et avec la démocratie et avec le cosmopolisme. La tâche qui s’impose maintenant à elle, c’est de s’organiser. Elle ne renonce à aucun de ses principes ; elle continue à se réclamer des droits de l’homme et de la souveraineté du peuple, mais elle va les adapter à ses besoins, qui sont les besoins de la France. Après avoir jeté les bases de l’État moderne, elle va fonder l’État national. C’est à lui, en effet, qu’aboutit l’immense effort auquel mit fin le coup d’État de brumaire.

Repétri par les mains de Napoléon, il n’en conservera pas moins son esprit originel. Au lieu de renier les droits de l’homme, l’Empire, au contraire, en a imprégné le corps politique et le corps social. Il n’est point jusqu’à la souveraineté nationale qu’il n’ait respectée puisque c’est d’elle qu’il se réclame.

À première vue, rien ne paraît plus incompatible avec l’Assemblée nationale de 1789 que le Corps législatif de 1800. L’une est omnipotente, l’autre n’est qu’une façade derrière laquelle agit le despotisme. Mais qu’on y prenne garde, ce despotisme, ce n’est pas celui de l’Ancien Régime, c’est à vrai dire la toute-puissance de l’État administré et centralisé conformément aux principes révolutionnaires. Cet État, on l’a vu, l’Assemblée nationale avait été incapable de le réaliser. Après elle, ni la Terreur ni le Directoire n’y avaient réussi. Ce fut le rôle de Napoléon de l’établir si solidement que son armature subsiste encore dans tous les pays auxquels il s’est imposé. Les révolutions du XIXe siècle ne seront plus comme celles du XVIIIe des révolutions contre l’État, mais des révolutions dans l’État. L’édifice est construit où jusqu’à nos jours se sont combattus tous les partis et ceux-là même qui l’ont le plus ébranlé ou remanié, n’ont pas voulu le détruire, mais s’en emparer.