Histoire de Don Pèdre Ier, roi de Castille/01

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Revue des Deux Mondes, tome 20, 1847
Prosper Mérimée

Histoire de don Pèdre Ier roi de Castille



HISTOIRE


DE DON PEDRE Ier


ROI DE CASTILLE




A MADAME LA COMTESSE DE MONTIJO

duchesse de Peñranda, etc., etc., etc.,

Camerera mayor de S. M. C.
Ce livre est dédié par l’auteur comme un témoignage de son respect et de son amitié.




Pero Lopez de Ayala nous a transmis les renseignemens les plus intéressans et les plus circonstanciés que nous possédions sur le règne de don Pèdre. Contemporain de ce prince, placé par sa naissance et par les emplois importans qu’il remplit à portée de voir et d’étudier de près les événemens, doué d’un esprit d’observation remarquable, mûri par l’expérience des affaires, et préparé par la culture des lettres, Ayala semble avoir réuni toutes les conditions qui puissent rendre le témoignage d’un historien particulièrement recommandable. Cependant il a été accusé par des auteurs modernes, non-seulement de partialité, mais encore de mauvaise foi. Je vais essayer de montrer l’injustice de cette imputation. Si je parviens à prouver la véracité de l’auteur que j’ai le plus souvent pris pour guide, j’aurai peut-être inspiré quelque confiance dans mon propre travail.

La vie d’Ayala est fort imparfaitement connue, et seulement par quelques passages de ses propres écrits. Son père, don Fernand Perez de Ayala, adelantade [1] du royaume de Murcie, était ami ou client de don Juan d’Alburquerque, ministre tout puissant en Castille pendant les premières années du règne de don Pèdre. Pero Lopez était page de ce roi en 1353 [2]. En 1354, à la conférence de Tejadillo, Fernand Perez fut l’orateur des riches-hommes révoltés, et son fils assista à la même entrevue, comme page ou écuyer de l’infant don Fernand d’Aragon, un des principaux chefs des rebelles [3]. Quelques années après la guerre civile, en 1359, on trouve Pero Lopez capitaine dans la flotte castillanne dirigée contre les côtes d’Aragon, et embarqué à bord de la galère royale, d’où l’on peut inférer qu’il avait dès-lors une charge dans la maison de don Pèdre [4].

Il le servit fidèlement jusqu’en 1366. Alors, voyant son souverain abandonner l’Espagne et chercher un refuge en Guyenne, Pero Lopez se crut dégagé de ses sermens et vint offrir son épée à don Henri de Trastamare, l’heureux usurpateur de la couronne de Castille. Il combattit sous ses ordres à la bataille de Navarette, et fut fait prisonnier par les Anglais. Ayant racheté sa liberté par une rançon considérable, il rejoignit don Henri, probablement avant son entrée en Espagne [5], et fut toujours traité par ce prince, de même que par ses successeurs, avec une bienveillance particulière. Sous le règne de don Juan Ier, Pero de Ayala, alferez mayor, ou porte-bannière de l’ordre de l’Écharpe, fut encore une fois fait prisonnier à la bataille d’Aljubarrota. Depuis, il exerça les fonctions de grand-chancelier de Castille. Il mourut dans un âge très avancé, au commencement du XVe siècle.

Ayala a laissé de nombreux ouvrages ; les plus importans, et, à ma connaissance, les seuls qui aient été imprimés, sont ses chroniques de Castille, comprenant les règnes de don Pèdre, don Henri II, don Juan Ier, et une partie du règne de don Henri III [6]. Il traduisit quelques auteurs latins, notamment Tite-Live, qu’il essaya d’imiter, en écrivant l’histoire contemporaine, dans le castillan grossier de son époque. On possède encore de lui un traité de fauconnerie fort estimé, car il réunissait au savoir d’un clerc les connaissances mondaines dont se piquaient alors les grands seigneurs. Son expérience dans le noble art de la chasse ne contribua pas peu, dit-on, à lui concilier les bonnes graces des quatre rois sous lesquels il vécut [7].

Cette faveur constante d’Ayala sous Henri II et ses successeurs est, à vrai dire, le seul motif qu’on allègue pour l’accuser de calomnie à l’égard de don Pèdre. En effet, personne n’a pu le convaincre d’avoir falsifié la vérité dans ses écrits sciemment et à maligne intention ; au contraire, les auteurs mêmes qui l’ont combattu se sont servis de son ouvrage, et, pour n’en citer qu’un seul, le principal apologiste de don Pèdre, le comte de la Roca, l’a copié sans cesse, tout en l’accusant de mensonge. J’examinerai tout à l’heure l’absurde compilation qu’on a opposée à l’histoire d’Ayala, et pour le moment je ne m’occuperai que de répondre à l’accusation générale de partialité par laquelle on a prétendu mettre en suspicion notre chroniqueur.

Un reproche qui ne se fonde sur aucun fait précis est, par son vague même, difficile à réfuter. Sans doute Ayala, spectateur et acteur dans une grande révolution, proscrit par don Pèdre, traité par don Henri avec faveur, n’a pu toujours s’empêcher de laisser voir de quel côté étaient ses affections ; mais a-t-il jamais tenté de déguiser les fautes ou les crimes du prince pour lequel il combattit ? Les écrivains qui ont porté le jugement le plus sévère sur don Henri ont-ils eu besoin de chercher leurs argumens et leurs preuves ailleurs que dans la chronique même d’Ayala ? Il écrivit l’histoire comme on l’écrivait au XIVe siècle ; il raconta, sans prétendre juger les hommes. Au milieu de ses récits, il est bien rare que l’opinion personnelle de l’auteur se fasse jour, et s’il se laisse entraîner parfois à quelques courtes réflexions, j’en appelle à tout lecteur impartial, le sentiment qu’il exprime est toujours celui d’un honnête homme. Je ne disconviens pas qu’on ne puisse le reprendre de s’être rendu l’écho de rumeurs accréditées de son temps, et pour nous à bon droit suspectes, mais on remarquera que, dans de telles occasions, il n’affirme point, et qu’il cite ses autorités, si l’on peut donner ce nom à des bruits populaires. D’ailleurs, faut-il s’étonner que la vérité s’altère en pénétrant dans un camp ennemi ? A mon sentiment, on doit plutôt admirer qu’il ait pris tant de soins pour la découvrir, et que dans son ouvrage les passions de son époque et de son parti aient laissé si peu de traces.

C’est peut-être ici le lieu d’indiquer quelques variantes remarquables qui existent entres les différentes éditions, ou plutôt entre les manuscrits de la chronique d’Ayala. On en connaît deux copies principales, que je désignerai, d’après les auteurs espagnols, par les noms de Vulgaire et d’Abrégée. Malgré son titre, l’Abrégée paraît être la plus ancienne, et, suivant toute probabilité, elle nous offre la première rédaction d’Ayala. On y trouve plusieurs passages, supprimés dans la Vulgaire évidemment avec une intention politique. Que ces suppressions soient l’œuvre d’Ayala lui-même, ou, comme cela est plus vraisemblable, qu’il faille les attribuer à quelque copiste courtisan, elles ont leur importance en ce qu’elles montrent jusqu’où pourrait aller, au XIVe siècle, la liberté d’écrire, puisqu’un si petit nombre de changemens, qui d’ailleurs n’altèrent pas d’une manière matérielle les faits principaux, ont satisfait la susceptibilité d’un usurpateur. Que si Ayala lui-même a retouché sa première rédaction par esprit de flatterie, on conviendra que le métier de courtisan était beaucoup plus facile au moyen-âge qu’il n’est devenu depuis.

Les reproches adressés au chroniqueur s’expliqueront, je pense, si l’on remarque qu’ils portent moins sur de prétendues inexactitudes dans ses narrations, que sur l’opinion qu’il donne du caractère de don Pèdre au lecteur moderne. Ainsi ce livre, écrit avec bonne foi, pourrait avoir produit un effet imprévu par l’auteur lui-même. Une longue série de meurtres impitoyablement additionnés, voilà ce que bien des gens trouveront dans la Chronique de don Pèdre, et c’est plus qu’il n’en faut pour que, jugeant ce prince avec les idées de notre temps, on le range parmi les plus cruels tyrans qui aient affligé l’humanité. Dans les légendes populaires, encore si vivantes en Andalousie, dans les poètes, ces éloquens orateurs du peuple, d’où vient que les mêmes meurtres, les mêmes crimes, soient racontés, et que cependant don Pèdre y paraisse sous un tout autre jour, jusqu’au point d’inspirer un intérêt véritable ? D’accord sur les événemens, la légende et la chronique laissent néanmoins l’impression la plus différente. La cause de cette variété existe, ce me semble, dans le caractère particulier de ces deux genres de compositions. L’historien du moyen-âge, assez insouciant du bien comme du mal, souvent sec dans sa concision, toujours froidement exact, a raconté, pour les hommes de son temps, des actions qui sont appréciées par un autre âge. Au contraire, la légende populaire, partiale et passionnée, juge d’abord, et raconte ensuite pour justifier ses jugemens. Elle entraîne par son merveilleux, elle séduit par ses couleurs romanesques. Le peuple de Castille, avec un singulier instinct de ses intérêts, apprécia les efforts de don Pèdre pour combattre l’anarchie féodale. Il lui sut gré d’avoir voulu substituer l’ordre d’un despotisme éclairé à la tyrannie turbulente et sans système des riches-hommes. Ayala, qui appartenait à la caste dominatrice, ne vit dans don Pèdre que le destructeur des privilèges de la noblesse ; le peuple le prit un instant pour son libérateur.

En résumé, le témoignage d’Ayala doit être accepté par l’histoire ; mais le témoignage le plus sincère a besoin d’être pesé par elle avec une certaine réserve. Il nous a fait connaître fidèlement les actions de don Pèdre ; il nous reste à les expliquer. Aujourd’hui nous avons à tenir compte des mœurs de son temps et des difficultés qu’il rencontra. Nous devons apprécier ses intentions et les projets de ses adversaires. Tel est l’examen auquel il faut se livrer avant de porter un jugement ; tel est le but du travail que j’ai entrepris.

L’autorité d’Ayala paraît avoir été attaquée publiquement pour la première fois, en Espagne, sous le règne des Rois Catholiques. Déjà la civilisation avait fait un grand pas. Le principe qui avait succombé avec don Pèdre triomphait avec Isabelle et Ferdinand. Cette indépendance des seigneurs féodaux, chérie par un chroniqueur-chevalier du XIVe siècle, commençait à être vue sous un tout autre jour par des rois qui venaient de détruire l’anarchie féodale. A la cour de Tolède, on ne disait plus don Pèdre-le-Cruel, mais don Pèdre-le-Justicier. C’est alors que Pierre de Gratia Dei, héraut d’armes des Rois Catholiques, composa une vie de don Pèdre, ou plutôt une réfutation d’Ayala. Il suffit de jeter les yeux sur cette compilation indigeste [8] pour voir combien son auteur méritait le reproche d’ignorance que lui adresse le savant Argote de Molina. Autant qu’on en peut juger aujourd’hui, Gratia Dei avait un double but en composant son œuvre : d’abord de complaire à ses maîtres en justifiant don Pèdre, puis de flatter l’orgueil de quelques grandes maisons, en rattachant leur généalogie à celle d’un roi de Castille. En effet, la plus grande partie de son livre est consacrée à suivre, il ne dit pas d’après quelles autorités, la descendance de don Pèdre. Quant aux événemens qu’il raconte très brièvement, il a pris pour guide une obscure chronique du XVe siècle, que le marquis de Mondejar attribue à Juan Rodriguez de Cuenca, et connue sous le nom de Sommaire des rois d’Espagne, par le maître d’hôtel de la reine Léonor, femme de Juan Ier. Quel que soit l’auteur de cet abrégé, il n’aurait pu fournir à Gratia Dei les argumens qu’il cherchait, si un interpolateur anonyme n’eût refait certaines parties de l’histoire de Juan Rodriguez, notamment tout le règne de don Pèdre. Ici encore il est probable que la vanité de quelques familles nobles aura dicté ces altérations. L’ignorance profonde de leur auteur, sa crédulité ou son amour pour le merveilleux, achevèrent d’y introduire les contes les plus absurdes. S’imaginant sans doute qu’il n’existait sur le règne de don Pèdre aucune charte, aucun document historique, il a outragé grossièrement la chronologie et l’histoire. C’est ainsi qu’il fait durer trois ans la captivité de don Pèdre à Toro, et trois autres années son exil en Angleterre. Ces deux bévues suffisent à montrer ce qu’on doit penser de cette informe rapsodie. Elle contient cependant un passage dont les apologistes de don Pèdre ont prétendu tirer un grand parti. « Il existe deux chroniques de don Pèdre, dit l’interpolateur, une vraie et une fausse, la dernière composée tout exprès pour justifier son meurtrier. » Un glossateur de Gratia Dei, nommé don Diego de Castilla, suivant quelques érudits, doyen de Tolède, et peut-être se disant arrière-bâtard de don Pèdre, a commenté cette phrase. A l’en croire, l’auteur de la chronique véritable serait un don Juan de Castro, d’abord évêque de Jaen, puis de Palencia, lequel, de peur de se compromettre, aurait tenu son histoire secrète ; mais pourtant le maître d’hôtel de la reine Léonor en aurait eu connaissance. Ensuite un seigneur Carvajal, conseiller de Philippe V, aurait découvert le manuscrit de Juan de Castro dans le monastère de Guadalupe, et l’aurait emprunté sans vouloir le rendre. A sa mort, les moines s’étant avisés de redemander leur manuscrit, les héritiers de Carvajal leur en auraient renvoyé un autre, le premier étant détruit, à ce qu’on suppose [9]. Le comte de la Roca ajoute encore quelques traits de sa façon à ce récit merveilleux. Suivant cet auteur, l’évêque de Jaen ou de Palencia, qu’il nomme don Juan Rodriguez et qu’il paraît confondre avec le maître d’hôtel de la reine Léonor, aurait écrit deux chroniques, l’une vraie, l’autre fausse, travaillant ainsi pour tous les goûts, à l’exemple de Procope, qui, après avoir fait un panégyrique de Justinien, composa contre lui une satire. Mais qui jamais a vu cette chronique véritable, à moins qu’on ne donne ce nom à l’absurde interpolation que je viens de citer ? Et en admettant même qu’elle ait jamais existé, quelle confiance devrait-on avoir dans un auteur qui écrit tour à tour le vrai et le faux, suivant le profit ? Une dernière considération fera justice de ces prétendus documens, dont l’existence même est incertaine et l’autorité inadmissible, en présence d’un monument comme la chronique d’Ayala, confirmé par tant de témoignages authentiques. Moins de vingt ans après la mort de don Pèdre, doña Catalina, sa petite-fille, épousa le petit-fils de Henri de Trastamare. Ce mariage réunissait les rejetons des deux branches rivales et faisait cesser légalement l’usurpation. A cette époque, rien n’empêchait qu’on ne rendît justice à don Pèdre. Bientôt après, une de ses petites-filles, doña Costanza, lui faisait élever à Madrid un tombeau magnifique ; un autre de ses descendans, don Francisco de Castilla, faisait publiquement son éloge dans de mauvais vers adressés à l’évêque de Calaliorra, également arrière-petit-fils de don Pèdre [10]. Si une chronique honorable pour sa mémoire eût réellement existé, n’eût-elle pas été conservée avec soin ? n’eût-elle pas été publiée ? et l’évêque de Palencia ou ses héritiers, quelque prudence qu’on leur suppose, auraient-ils couru le moindre risque à faire paraître une justification du grand-père de leur souveraine ?

Je n’ai que quelques mots à dire de deux apologistes modernes de don Pèdre. Le premier, le comte de la Roca, composa en 1648 un petit volume intitulé El rey don Pedro defendido. Ce n’est, à vrai dire, qu’un extrait d’Ayala, écrit en style cavalier et accompagné de réflexions assez niaises. A l’occasion de la mort de don Fadrique et de celle de la reine Blanche, il dit de son héros : « Il y a des honneurs tellement susceptibles, qu’en cas de procès, ils ne lâchent pas leur partie, même innocente [11]. » Et voilà le roi justifié : « Eh quoi ! manger moutons, canaille, sotte espèce… - Vous leur fîtes, seigneur, en les croquant, beaucoup d’honneur. » Tels sont les argumens favoris du comte de la Roca, exprimés en assez mauvais termes et fort entortillés à la manière du temps où il écrivait.

Après le gentilhomme vient le docteur, je veux dire le licencié don Josef Ledo del Pozo, professeur de philosophie à Valladolid, auteur d’un livre intitulé : Apologia del rey don Pedro, conforme à la cronica de don Pero Lopez de Ayala. Cet ouvrage parut à la fin du siècle dernier [12]. Le licencié, comme on le voit par le titre de son livre, n’attaque point la véracité d’Ayala. Il interprète les actions de don Pèdre, et arrive à cette conclusion : « Qu’il fut un législateur intègre, un vaillant capitaine, un parfait chrétien, un juge austère, un père tendre, un monarque désirable (apetecible), un roi qui ne le cède à aucun autre, digne des surnoms de Bon, Prudent et Justicier [13]. »

En trois mots, on peut analyser le volumineux plaidoyer de don Josef Ledo : « Un roi ne saurait faire mal ; quiconque lui déplaît est coupable. » Il y a, dit-on, une explication à cette énorme et lourde apologie. Le seigneur licencié avait eu le malheur de déplaire soit à l’inquisition, soit aux ministres de sa Majesté Catholique. Suspect d’opinions voltairiennes et philosophiques, il était menacé de perdre sa chaire. Pour conjurer l’orage, il ’fit ses preuves de servilité ; j’ignore s’il réussit.

Pour moi, je n’ai point entrepris de défendre don Pèdre ; mais il m’a semblé que son caractère et ses actions méritaient d’être mieux connus, et que la lutte d’un génie énergique comme le sien contre les mœurs du XIVe siècle était digne d’une étude historique.

J’ai cité avec soin les ouvrages qui m’ont servi principalement pour mon travail. J’espérais trouver des documens précieux dans la bibliothèque de l’Académie de l’Histoire à Madrid, notamment l’appendice annoncé par M. Llaguno, éditeur d’Ayala, et qui n’a jamais été imprimé. Il m’a été impossible de découvrir ce recueil qui, d’après le profond savoir de son auteur, devait être du plus haut intérêt. J’ai indiqué dans mes notes le petit nombre de pièces que j’ai trouvées dans la bibliothèque de l’Académie, dont l’accès m’a été ouvert avec la plus grande libéralité. J’ai été plus heureux à Barcelone en 1846, et, pendant mon séjour dans cette ville, j’ai pu prendre connaissance d’un grand nombre de pièces fort importantes, quelques-unes analysées par Zurita, d’autres complètement inédites, à ce que je pense. Qu’il me soit permis de témoigner ici toute ma reconnaissance à M. l’archiviste de la couronne d’Aragon, don Prospero de Bofarull. Les archives de Barcelone renferment une quantité vraiment innombrable de chartes et de manuscrits classés dans un ordre parfait par les soins du savant modeste qui, depuis plus de trente années, dirige cet établissement ; mais la richesse même de ce dépôt eût été pour moi une cause d’embarras, si don Prospero et son fils don Manuel, archiviste adjoint, ne m’eussent dirigé dans mes recherches avec une complaisance que je n’oublierai jamais. Je leur dois l’indication de tous les registres et de tous les parchemins qui pouvaient m’offrir des renseignemens utiles. Ce n’était pas tout ; il fallait encore déchiffrer ces registres. Avec une patience qu’on appréciera chez des hommes qui savent faire un aussi bon usage de leur temps, MM. de Bofarull ont bien voulu me donner des leçons et de paléographie aragonaise et de langue catalane. Sous des maîtres aussi habiles, mes progrès devaient être rapides. Si cette histoire a le mérite de quelque discernement dans le choix des documens originaux et de quelque exactitude dans leur emploi, je dois le rapporter surtout à MM. don Prospero et don Manuel de Bofarull.


I.

SITUATION DE L’ESPAGNE A L’AVENEMENT DE DON PEDRE. – 1350.


I.

Vers le milieu du XIVe siècle, au moment où don Pèdre monta sur le trône de Castille, la Péninsule ibérique se divisait en cinq monarchies c’étaient les royaumes de Castille, d’Aragon, de Navarre, de Portugal et de Grenade.

Le plus vaste de tous, le royaume de Castille, eut une humble origine ; long-temps la province qui lui donna son nom avait appartenu aux Arabes. Après avoir péniblement défendu leur indépendance contre l’invasion musulmane, les chrétiens des Asturies étaient sortis de leurs rochers inaccessibles pour conquérir pied à pied un riche territoire au centre de l’Espagne. Des guerres heureuses, des alliances plus heureuses encore, avaient réuni successivement, sous la domination des princes asturiens, Léon, la Galice, les provinces basques, les deux Castilles, Murcie, l’Estramadure, enfin une grande partie de l’Andalousie. Les rois de Castille possédaient toute la côte nord de l’Espagne. Au sud, ils s’étendaient depuis l’embouchure de la Guadiana jusqu’à Tarifa, la ville la plus méridionale de l’Europe. Maîtres de Jaen et de Murcie, ils enveloppaient presque entièrement le royaume musulman de Grenade, comme une proie qui ne pouvait leur échapper.

Depuis la réunion de Murcie à la Castille, les rois d’Aragon, possesseurs de belles et fertiles provinces dans l’est de la Péninsule, avaient perdu l’espérance d’accroître leurs domaines aux dépens des Arabes ; mais l’étendue de leurs côtes, leurs ports excellens, surtout le caractère aventureux de leurs sujets, catalans, valenciens et baléares, ouvraient un large champ à leur ambition. Tour à tour guerriers et marchands, leurs marins se montraient partout sur la Méditerranée. Ils avaient conquis la Sardaigne, la Sicile, la Morée ; ils faisaient trembler les empereurs grecs et disputaient l’empire de la mer aux Vénitiens et aux Génois.

Malgré le peu d’étendue de son territoire et la faiblesse de sa population, le royaume de Navarre avait cependant une importance considérable, parce qu’il commandait les ports, ou les principaux passages des Pyrénées. Protégé par ses âpres montagnes et par sa pauvreté même, le Navarrois, tenant pour ainsi dire les clés de l’Espagne entre ses mains, voyait son alliance recherchée par la Castille et l’Aragon, qu’il pouvait ouvrir aux armées de la France ou de l’Angleterre.

Le Portugal avait, au XIVe siècle, les mêmes limites à peu près que celles qui le séparent aujourd’hui de l’Espagne. Sa marine était encore bien loin d’avoir acquis cette audace et cette habileté qui l’illustrèrent dans la suite. Une longue frontière, vulnérable sur presque tous les points, exposait le Portugal aux entreprises des souverains castillans ; aussi voit-on ses rois chercher de bonne heure dans des alliances étrangères une protection contre des voisins dangereux.

Les Maures, chassés successivement de toutes les provinces de la Péninsule, tenaient ferme encore au sud-est de l’Andalousie. Grenade était la capitale d’un empire qui, après s’être étendu jusqu’au-delà des Pyrénées, s’abritait à peine maintenant sous la haute barrière des Alpuxarres et de la Sierra-Nevada. Le voisinage de l’Afrique, les secours que les musulmans andalousiens demandaient aux populations guerrières des côtes de Barbarie, leur permettaient de soutenir quelque temps encore une lutte inégale ; mais déjà un découragement fatal s’était emparé des princes grenadins. Ils semblaient prévoir leur sort et s’y résigner comme à un arrêt du ciel. Plusieurs avaient essayé de désarmer les rois de Castille en reconnaissant leur suzeraineté et en leur payant un tribut. Pour les soustraire à ce joug humiliant, il fallait que de nouveaux aventuriers, accourant des rivages de l’Afrique, poussés par le fanatisme et l’espoir du butin, vinssent proclamer la guerre sainte et rallumer quelques étincelles d’une ardeur étouffée par de longs revers..


II.

Les institutions politiques des quatre royaumes chrétiens offraient entre elles une grande analogie. L’autorité royale y était tempérée d’abord par la puissance des grands vassaux, puis par celle des communes ou conseils de villes (concejos). Les rois n’avaient d’autres revenus que leur apanage propre et les contributions librement votées par les villes pour un objet déterminé [14]. En Espagne, comme dans tout le reste de l’Europe, les grands vassaux ou les riches-hommes (ricos omes) étaient exempts de la plupart des impôts [15], mais ils devaient au roi un service militaire. Dans toutes les circonstances importantes, le roi réunissait en assemblée nationale les différens ordres de l’état pour leur exposer ses projets et leur demander les moyens de les mettre à exécution. C’était alors que les membres de chaque ordre lui exprimaient leurs vœux et lui remettaient des cahiers contenant leurs plaintes ou leurs demandes. La réponse du roi, lorsqu’elle était conforme au vœu manifesté, devenait loi de l’état. Dans ces grandes assemblées nationales, nommées cours (cortes), les riches-hommes et les membres principaux du clergé, en personne ou par leurs mandataires [16], furent d’abord les seuls conseillers du monarque. Bientôt les députés des villes y furent appelés à leur tour ; dès qu’ils y parurent une fois, ils y jouèrent le rôle le plus considérable, et leur présence fut regardée comme essentielle à la validité de ces grandes réunions. Désormais, les affaires d’état ne se traitèrent plus sans leur concours ; bien plus, ce fut presque uniquement entre eux et les rois qu’elles se discutèrent [17]. En Castille, l’intervention des riches-hommes et des prélats n’était pas regardée comme absolument indispensable à la constitution régulière des cortès [18]. Ordinairement même ils n’y prenaient place que sur l’ordre exprès du souverain, cependant ils conservaient le droit d’y porter leurs réclamations particulières et d’en suivre la discussion. Il n’en était pas de même pour les députés des communes, qui, représentant la partie de la nation sujette à l’impôt, devaient et pouvaient seuls en autoriser le prélèvement et fournir des ressources nouvelles dans les nécessités publiques. Aux trois ordres, mais surtout aux communes, appartenait l’examen des droits de succession à la couronne, et, d’après un usage qui se perd dans la nuit des temps, les rois désignaient leur héritier dans les cortès, et demandaient aux ordres réunis de le reconnaître en cette qualité.

L’importance politique acquise de bonne heure par les villes en Espagne s’explique naturellement par l’histoire du pays. Lorsque les chrétiens, refoulés par les Maures dans les montagnes des Asturies, se sentirent assez forts pour prendre l’offensive, ils commencèrent cette lente suite de conquêtes qui ne devait se terminer qu’à l’expulsion complète des musulmans. La lutte fut acharnée, et chaque pied de terre fut acheté par un combat. Alors les princes, ou plutôt les capitaines chrétiens, n’avaient, pour récompenser leurs soldats, que cette terre enlevée à l’ennemi. Victorieuses, les bandes espagnoles chassaient devant elles la population musulmane et s’établissaient dans des villes désertes. Aussi les mots de conquête et de colonisation (poblacion) sont-ils synonymes pour les anciens auteurs. Domiciliés dans les villes prises sur les Arabes, les nouveaux colons ne cessaient point d’être soldats et conservaient leurs habitudes militaires. Ils devaient protéger la frontière (extremadura) qui reculait de jour en jour ; ils allaient même chercher au loin l’ennemi, conduits par des chefs qu’ils se donnaient eux-mêmes. Souvent il y avait des alliances de ville à ville, des associations ou confraternités (hermandades), par lesquelles plusieurs communes se confédéraient pour se garantir réciproquement leur indépendance [19]. Il ne s’agissait d’abord que de se réunir pour repousser les Arabes ; dans la suite, ces alliances eurent pour but de défendre les libertés et les privilèges communaux contre tout oppresseur, quel qu’il fût. Toujours armée, la bourgeoisie espagnole formait nécessairement un pouvoir considérable dans l’état, et d’autant plus facilement respecté par les rois, que leur intérêt manifeste était de ménager des hommes qui n’avaient ni l’ambition ni les exigences de la haute noblesse et du clergé.

L’élection des députés aux cortès n’était point directe. Ils étaient nommés par les conseils ou municipalités des villes, dont les membres euxmêmes étaient choisis par le suffrage des bourgeois [20]. Dans l’origine, il ne paraît pas que le privilège d’un vote dans l’assemblée nationale dépendît de la volonté du souverain ; on a lieu de croire au contraire que toute commune, c’est-à-dire toute ville indépendante d’un seigneur temporel ou ecclésiastique, pouvait envoyer ses députés aux cortès, y porter son vote ou plutôt y exprimer ses voeux, consentir enfin ou se refuser aux demandes des princes. Mais toutes les villes n’appréciaient pas également les avantages d’une telle représentation, et les dépenses qu’entraînaient l’envoi et l’entretien des députés semblaient à beaucoup de conseils une lourde charge que ne compensait pas la gloire de participer aux grandes délibérations politiques [21]. Ils remettaient leurs cahiers à la députation d’une autre ville et la chargeaient de défendre leurs intérêts, en sorte que telle commune, qui n’avait qu’un vote aux cortès, y portait cependant les vœux de plusieurs autres communes. Les rois, obligés d’abord de sommer les villes d’envoyer leurs mandataires aux cortès, prétendirent au droit de désigner celles qui jouiraient de ce privilège, dès qu’il commença d’être estimé à sa juste valeur. De là une représentation irrégulière de la bourgeoisie, fondée sur des précédens plus ou moins contestables, et souvent sans aucun égard pour la population, les richesses, en un mot, l’importance relative des différentes villes.


III.

Quelque opposées que fussent les prétentions des communes et les exigences des rois, un danger commun les réunissait fréquemment. L’humeur turbulente des riches-hommes effrayait à bon droit les conseils des villes, en même temps qu’elle insultait l’autorité royale. Il faut se représenter les seigneurs de cette époque comme autant de petits despotes, à peu près indépendans, toujours prêts à envahir le territoire des villes de leur voisinage, à troubler leur commerce, à rançonner leurs marchands, d’ailleurs n’obéissant au souverain qu’autant qu’ils y trouvaient quelque avantage.

On peut apprécier cette indépendance par la timidité des mesures prises pour la réprimer. Les anciennes lois de Castille défendent aux nobles de piller, maltraiter ou tuer leurs ennemis personnels, avant de leur avoir déclaré la guerre. Neuf jours après cette déclaration, tout acte d’hostilité devient légitime [22]. Ainsi, le droit de paix et de guerre, long-temps privilège exclusif de la monarchie, appartenait alors à tout seigneur féodal. Et qu’on ne s’étonne point de ces concessions arrachées à la faiblesse des souverains. Pour l’antiquité de leur origine, leur puissance et leurs richesses, il y avait beaucoup de riches-hommes qui pouvaient le disputer aux rois. Quelques-uns possédaient des terres considérables dans différens royaumes de la Péninsule, et, nominalement sujets de plusieurs princes, ils n’étaient en réalité les vassaux de personne. Des châteaux situés sur des rochers inaccessibles [23], fortifiés avec soin, toujours approvisionnés pour un long siège et gardés par des bandes de mercenaires exercés aux armes, leur permettaient de braver le ressentiment d’un de leurs suzerains, tandis qu’ils réclamaient la protection d’un autre prince. Les moyens dont un roi d’Espagne disposait pour gagner ses grands vassaux étaient aussi insuffisans que ses forces matérielles. Ils se réduisaient à la distribution de quelques charges de cour plus ou moins lucratives, et au partage de terres provenant soit de leurs conquêtes, soit de confiscations, soit enfin du domaine royal.

Rien de plus obscur, de plus difficile à définir que les relations de suzeraineté et de vasselage entre les rois et les riches-hommes. Il y avait une suzeraineté naturelle et une suzeraineté par hommage. Le hasard de la naissance donnait un seigneur naturel ; un hommage rendu, c’est-à-dire un contrat librement consenti, engageait, en qualité de vassal, celui qui acceptait un domaine ou un emploi octroyé par un roi ou par un seigneur. La plupart des nobles reconnaissaient ainsi plusieurs suzerains : d’abord le roi dans les états duquel ils étaient nés, puis les seigneurs dont ils tenaient à fief quelque domaine. Souvent c’était une question difficile à résoudre, que celle de savoir à laquelle de ces différentes autorités on devait obéir de préférence. Les riches-hommes élevaient la prétention de n’être engagés au roi que par un lien volontaire, essentiellement révocable. Ce n’était pas assez de rompre à leur gré le traité d’hommage, ils croyaient encore pouvoir se dégager de leurs devoirs envers leur pays natal, et cela par l’accomplissement de quelques cérémonies frivoles. Le droit du moyen-âge était fécond en formes symboliques. Le roi faisait un riche-homme en lui remettant un étendard et un chaudron [24], l’un pour guider ses soldats, l’autre pour les nourrir. Le riche-homme changeait de patrie en demeurant neuf jours sur une terre étrangère, et en se faisant délivrer par quelque notaire un acte constatant qu’il renonçait à son premier suzerain. Cette action, fréquente au XIVe siècle, s’exprimait par le mot bizarre de dénaturalisation, comme si en effet le noble mécontent changeait de nature, suivant son caprice [25].

Parmi les grands vassaux, les plus puissans par l’étendue de leurs domaines et la force militaire dont ils disposaient étaient les chefs ou maîtres des ordres de chevalerie établis en Espagne vers le milieu du XIIe siècle comme une milice permanente toujours prête à entrer en campagne contre les ennemis de la foi. Depuis long-temps ils avaient appris à se battre contre les chrétiens. A ces ordres appartenaient quantité de châteaux et de villes. Ils possédaient d’immenses richesses et une clientelle fort étendue, la plupart des familles nobles ayant quelques membres affiliés. Un maître exerçait sur les frères de son ordre une autorité plus absolue que tout autre chef militaire, car l’esprit de corps et des sermens prononcés au pied des autels lui assuraient l’obéissance passive d’une nombreuse association, unie d’ailleurs par une communauté d’intérêts. La puissance de ces chevaleries, ainsi les nommait-on, était encore augmentée par les alliances qu’elles faisaient entre elles. A l’exemple des villes, les différens ordres militaires s’engageaient par des sermens solennels à se prêter secours et à réunir toutes leurs farces pour assurer le maintien de leurs privilèges et la conservation de leurs riches apanages [26]. D’après le texte de leur constitution, les chevaliers devaient élire librement leurs maîtres ; mais de bonne heure les rois cherchèrent à exercer une influence sur ces nominations ; de là des schismes, des divisions intestines dans les ordres, enfin la guerre civile, conclusion ordinaire au moyen-âge de toutes les difficultés inhérentes à des institutions défectueuses [27]. Il y avait des chevaleries particulières à chaque royaume de l’Espagne. Les plus célèbres, Saint-Jacques, Calatrava et Alcantara, avaient leur chef-lieu en Castille et pouvaient être considérées comme sujettes de cette couronne ; cependant elles avaient dans d’autres royaumes des possessions souvent très considérables. A l’ordre de Saint-Jacques, par exemple, appartenaient plusieurs commanderies fort importantes en Aragon, principalement dans le royaume de Valence. Quand la bannière de l’ordre marchait contre les infidèles, tous les chevaliers, quelle que fût leur patrie, devaient monter à cheval sur l’appel de leur maître ; mais le cas de guerre entre princes chrétiens n’avait pas été prévu par les statuts de fondation. Alors, pour quelques-uns des frères, il fallait opter entre la fidélité due au roi dont ils étaient les sujets et l’obéissance dont ils avaient prêté le serment au chef de leur ordre. En tout temps, chaque élection à ces commanderies étrangères devenait le motif de vives contestations entre les couronnes intéressées, et menaçait d’exciter les conflits les plus sérieux.

Auprès des riches-hommes, les fidalgos ou gentilshommes tenaient un rang analogue à celui des premiers auprès des rois. Chaque seigneur avait dans sa dépendance un certain nombre de gentilshommes qui lui rendaient hommage et tenaient de lui des terres à fief. A leur tour, ces gentilshommes avaient des vassaux, en sorte que le laboureur avait plusieurs suzerains, dont souvent les ordres étaient contradictoires. On voit que les institutions du moyen-âge donnaient lieu à d’étranges complications dont la violence seule amenait le dénoûment. Néanmoins les lois et les usages nationaux prescrivaient au vassal, quelle que fût sa condition, d’obéir avant tout à son seigneur immédiat. Ainsi un simple chevalier n’encourait pas la peine de trahison, s’il s’armait contre le roi sur l’ordre du riche-homme auquel il rendait hommage. En 1333, le roi don Alphonse de Castille fit juger un écuyer accusé de félonie par une espèce de jury composé de riches-hommes, de chevaliers et de docteurs instruits dans les lois et les privilèges du royaume. L’écuyer, gouverneur d’un château qu’il tenait de son seigneur immédiat, avait refusé d’en ouvrir les portes au roi. Sur son aveu que ce seigneur ne lui avait pas donné d’ordres exprès pour agir de la sorte, il fut condamné à mort. Ce jugement, dit un chroniqueur, eut pour effet d’obliger les gouverneurs de châteaux à se faire autoriser par leurs seigneurs à recevoir le roi toutes les fois qu’il se présenterait [28]. Il est curieux d’opposer à ce jugement, rendu comme il semble avec une solennité extraordinaire, un trait de la vie du même prince qui se rapporte également au point délicat de l’obéissance féodale. Alphonse se préparait, en 1334, à réduire un de ses grands vassaux révolté et à l’assiéger dans sa ville de Lerma ; Garcia de Padilla, chevalier attaché au rebelle, voyant tout accommodement impossible, demanda hardiment à don Alphonse un cheval et une armure pour aller le combattre sous la bannière de son seigneur. Sur-le-champ le prince lui fit délivrer armes et cheval, l’avertissant toutefois que, s’il était pris, il paierait de sa tête sa fidélité au seigneur de Lerma [29]. Il me semble voir dans l’action et les paroles de don Alphonse le contraste du chevalier et du roi réunis dans le même homme. L’un cède par entraînement à ses préjugés d’honneur chevaleresque, l’autre veut faire respecter les droits de sa couronne. Les mœurs et la politique se combattaient dans le cœur du généreux monarque.


IV.

Au XIVe siècle, la féodalité n’avait pas en Espagne le caractère qu’on lui voit à la même époque dans le reste de l’Europe. Les causes qui avaient donné de bonne heure aux grandes villes des institutions municipales et une importance politique avaient établi entre les nobles et les vilains des relations plus douces et plus faciles qu’en aucun autre pays[30]. Pour s’expliquer les coutumes de la Péninsule, il faut toujours se reporter aux premiers temps de la conquête des provinces occupées par les Arabes. Noble ou vilain, riche ou pauvre, tous les Espagnols qui s’étaient établis sur le territoire délivré du joug musulman étaient des soldats de la même race, conquérans d’une terre dépeuplée. Entre les plus puissans et les plus misérables de ces colons, il y avait sans doute ces rapports de subordination que l’inégalité des fortunes marque dans toutes les sociétés. Le nom de riche-homme indique une supériorité toute matérielle. En Espagne, on ne trouvait pas en présence deux peuples ennemis, l’un abusant de sa victoire, l’autre frémissant de sa défaite. Pour son vassal, le riche-homme était ce qu’est un capitaine pour un soldat. Compagnons d’armes, l’un commande, l’autre obéit ; mais ils se respectent, sentant qu’ils ont besoin l’un de l’autre. L’affabilité des grands, la liberté de langage ordinaire aux gens du peuple, et surprenante pour les étrangers qui voyagent en Espagne, n’est point nouvelle en ce pays. Ces relations datent d’un temps immémorial. A l’époque où commence notre récit, les nobles possédaient, il est vrai, la plus grande partie des terres, mais ils devaient un salaire aux hommes qui les cultivaient, et la condition de ces derniers paraît avoir été celle de métayers jouissant à charge de redevance du produit qu’ils tirent des champs labourés par leurs mains, libres d’ailleurs de rompre le contrat lorsqu’ils en trouvent les conditions onéreuses [31]. Il existait en Castille des institutions fort anciennes et qui semblent fondées en opposition directe avec celles de la féodalité, telle qu’elle nous apparaît dans le nord de l’Europe. Dans un certain nombre de districts nommés Behetrias, la terre appartenait aux paysans ; mais, comme on ne concevait pas alors qu’un village pût exister sans seigneur, les habitans des Behetrias s’en choisissaient un, et, pour prix de sa protection, lui rendaient une redevance, qui, en général, ne consistait que dans la prestation de quelques denrées ; on le défrayait lorsqu’il visitait son village, et seulement pendant un petit nombre de jours chaque année. Quelques-uns de ces domaines étaient même exempts de cette faible preuve de leur vassalité, ou bien leur redevance était tout-à-fait illusoire. La plupart des Behetrias avaient le droit de changer de seigneur quand bon leur semblait, sept fois par jour, suivant le texte poétique de leurs vieilles chartes [32]. Quelques-unes devaient le choisir dans certaines familles nobles du pays, d’autres pouvaient le chercher d’une mer à l’autre, c’est-à-dire dans toute la Castille. On sent que dans un pays où existaient de telles institutions, il eût été difficile d’arrêter la contagion de l’exemple parmi les provinces moins favorisées, si le régime féodal n’eût été fort doux. D’un autre côté, le caractère de la nation espagnole, fière, susceptible, impatiente des injures, contribuait encore plus à maintenir entre le seigneur et le vassal les égards naturels à des hommes qui s’estiment mutuellement.


V.

Bien que les codes autorisassent l’esclavage en Espagne et qu’ils en fissent même la peine de certains crimes [33], il n’y avait guère d’autres esclaves que des musulmans, prisonniers de guerre, employés au service domestique, protégés d’ailleurs par des lois fort anciennes, plus humaines peut-être que celles qui régissent aujourd’hui plusieurs colonies européennes.

Les Maures et les Juifs, lorsqu’ils avaient obtenu de leurs vainqueurs la permission de résider dans le pays qui leur avait donné naissance, étaient considérés légalement plutôt comme des étrangers que comme des serfs. Sauf quelques faibles restrictions, ils jouissaient du libre exercice de leur culte ; ils pouvaient posséder des terres ; ils nommaient leurs magistrats, et même le juge castillan par devant lequel ils plaidaient dans leurs contestations avec des chrétiens [34]. Les premiers rois espagnols, chassant devant eux la population musulmane, l’avaient entièrement dépouillée. Mieux éclairés sur leurs véritables intérêts, leurs successeurs permirent aux infidèles de devenir leurs sujets et souvent prirent soin de leur garantir de la manière la plus formelle la complète jouissance de leurs propriétés [35].

On se tromperait grandement à prêter à l’Espagne du XIVe siècle les passions religieuses et l’intolérance qui l’animèrent au XVIe. Dans les guerres continuelles entre les Maures et les chrétiens, la politique avait depuis long-temps plus de part que le fanatisme. Déjà notoirement en décadence, l’islamisme ne faisait plus de prosélytes, et son extinction définitive dans la Péninsule pouvait être prévue et, pour ainsi dire, calculée avec exactitude. On ne hait plus des ennemis trop faibles pour se faire craindre, et les batailles de las Navas et du Rio-Salado avaient assouvi la soif de vengeance qu’avait excitée jadis la défaite de Xerez. Les rapports de commerce, les nécessités de la politique établissant un contact intime entre les deux peuples, avaient rapproché leurs mœurs. Les Maures andalousiens laissaient à leurs femmes une liberté inconnue dans les autres pays musulmans. Il y avait quelque chose d’africain dans la jalousie des Espagnols. Amusemens, exercices guerriers [36] étaient communs aux deux nations. Toujours irrésistible sous un ciel ardent, l’amour triomphait des préjugés religieux. Plus d’un chevalier castillan portait les couleurs d’une dame musulmane, et les fières beautés de Séville et de Cordoue n’étaient pas insensibles aux hommages des jeunes émirs grenadins. La langue et la littérature arabe étaient cultivées dans des écoles fondées sous le patronage ecclésiastique. Sur la frontière, le mélange des deux idiomes avait formé un patois fort répandu et qui favorisait les communications [37]. Les rois chrétiens attiraient à leur cour des médecins, des géomètres, des astrologues arabes, qui jouissaient de toute la considération que le savoir pouvait s’attirer dans un temps grossier. La noblesse castillanne ne faisait point de difficulté pour accorder le don aux cavaliers maures. Les riches banquiers juifs obtenaient même cette distinction, encore fort rare à cette époque [38]. Partout les mœurs et les idées chevaleresques triomphaient des passions religieuses et politiques. Il n’était pas rare que des guerriers arabes se fissent donner l’accolade qui conférait le titre de chevalier, par un Espagnol avec lequel il venait de rompre des lances sur un champ de bataille [39]. En guerre, on se piquait de courtoisie ; en paix, des relations d’hospitalité et même d’amitié véritable unissaient des familles nobles des deux religions. Lorsque les rois chrétiens se brouillaient entre eux, l’alliance du souverain de Grenade était recherchée sans scrupule ; souvent des riches-hommes mécontens, ou même des princes de sang royal trouvaient un asile dans les murs de l’Alhambra, tandis que des walis rebelles étaient accueillis à la cour de Tolède. En 1324, on vit un infant de Castille révolté contre son souverain combattre ses compatriotes sous la bannière d’un roi maure, tandis qu’un prince grenadin joignait ses armes à celles de don Alphonse [40]. On n’aperçoit chez les chroniqueurs contemporains ni surprise, ni indignation contre de pareilles alliances, ou, si quelque blâme est exprimé, c’est seulement la déloyauté qu’on accuse et non l’irréligion.

Il y avait pourtant plus d’un siècle que l’inquisition était établie en Espagne, mais son pouvoir était loin d’être alors ce qu’il devint dans la suite. A peine découvre-t-on quelques traces de son existence. Dans le royaume d’Aragon, on trouve, il est vrai, des tribunaux spécialement institués pour connaître du crime d’hérésie. Probablement depuis qu’un roi d’Aragon avait pris les armes en faveur des Albigeois, ce pays était devenu suspect au saint-siège. Néanmoins les procès, comme il semble, y étaient fort rares et presque uniquement intentés à des réformateurs, enthousiastes furieux, qui voulaient faire des prosélytes ou plutôt troubler le culte de leurs concitoyens. Quant aux Juifs et aux Maures, loin d’être l’objet d’aucune persécution, ils ne devenaient justiciables du saint-office que lorsque, par leurs paroles ou leurs écrits, ils cherchaient à détourner les chrétiens de la foi de leurs pères ; encore fallait-il que les rois autorisassent formellement les poursuites. Or, ils se montraient en général si peu disposés à laisser prendre au clergé une influence dominatrice, que l’on voit, en 1350, Pierre IV, roi d’Aragon, interdire rigoureusement aux ecclésiastiques d’empiéter sur la juridiction séculière [41]. La Castille, demeurée complètement exempte de l’hérésie albigeoise, n’eut des inquisiteurs que de nom. Les hérétiques, s’il s’en trouvait dans ce royaume, avaient pour juges des évêques procédant selon le droit canonique, et non des moines dominicains comme en Aragon [42]. Au reste, dans toute l’Espagne, il ne paraît pas que la conversion des infidèles fût chaudement poursuivie, soit par des mesures de rigueur, soit par la persuasion. Quel intérêt auraient eu les rois à favoriser le zèle apostolique qui tendait à diminuer leurs revenus ? car les Maures et les Juifs payaient une taxe un peu plus forte que les chrétiens.

Si la foi n’était pas ardente en Espagne, la religion n’y avait pas de contradicteurs déclarés. Peut-être doit-on attribuer à cette tiédeur générale le rôle très secondaire du clergé dans tous les débats politiques du XIVe siècle. Il faut, en outre, observer que les hauts dignitaires ecclésiastiques, appartenant à l’ordre de la noblesse, propriétaires, comme les riches-hommes, de villes et de châteaux, avaient les mêmes intérêts, les mêmes passions, et par conséquent étaient mal qualifiés pour prétendre au rôle d’arbitres dans les démêlés si fréquens entre les rois et leurs grands vassaux. Le clergé inférieur, vivant et se recrutant parmi le peuple, partageait son ignorance et sa grossièreté. Tel était le dérèglement des mœurs qu’un très grand nombre de prêtres entretenaient des concubines, qui tiraient vanité du caractère de leurs amans et prétendaient à des distinctions particulières. La conduite de ces ecclésiastiques ne causait point de scandale, mais parfois le luxe affiché par leurs maîtresses excitait l’envie des riches bourgeois et même des dames nobles. A plusieurs reprises, et toujours inutilement, les cortès lancèrent des décrets pour réprimer l’insolence des damoiselles de prêtres (barraganas de clerigos). Elles formaient comme une caste à part ayant ses privilèges et assez nombreuse pour qu’il fallût inventer pour elles des lois spéciales [43].

Malgré la retraite où l’on condamnait les femmes, le relâchement des mœurs était extrême dans toutes les classes de la société. Les séductions étaient faciles pour les rois, les riches-hommes et les prélats, toujours entourés de vassaux intéressés à les corrompre. Souvent la maîtresse d’un grand vivait sous le même toit que sa femme légitime, et les enfans de l’une et de l’autre, élevés ensemble, n’étaient pas distingués par l’opinion publique. Le titre de bâtard, loin d’être un opprobre, était porté fièrement. Il ne fermait aucune carrière, et on le voit figurer dans un grand nombre d’actes publics [44].

S’il fallait caractériser le xive siècle en Espagne par le vice le plus général, je crois qu’on ne devrait citer ni la brutalité des mœurs, ni la rapacité, ni les habitudes de violence invétérées chez quiconque se sentait de la force. À mon avis, le trait le plus saillant de cette triste période, c’est la fausseté, la fourberie. Jamais, en effet, l’histoire n’enregistra tant de trahisons, tant de perfidies. Ce siècle, si grossier en tout, ne se montre ingénieux que dans l’art de tromper. Il se joue dans les subtilités. Dans tous les engagemens, et jusque dans le code de l’honneur chevaleresque, il cache des équivoques que l’intérêt sait habilement exploiter. Les sermens prodigués dans toutes les transactions, accompagnés des cérémonies les plus solennelles, ne sont plus que de vaines formalités consacrées par l’habitude. Celui qui donne sa foi, la main sur les saints Évangiles, ne sera cru de personne s’il ne livre en otage sa femme et ses enfans, surtout s’il ne remet ses forteresses. Ce dernier gage est toujours considéré comme le seul vraiment sûr. La méfiance est générale, et chacun voit un ennemi dans son voisin. Les grands ne se hasardent hors de leurs châteaux qu’entourés de nombreux hommes d’armes ; les laboureurs vont aux champs la lance sur l’épaule [45], car tout homme, tout compatriote surtout, est justement suspect. Il faut craindre celui qu’on a offensé, plus encore peut-être celui qu’on a comblé de bienfaits. La prudence est la seule vertu qui se pratique. Les hommes du XIVe siècle vivent isolés comme les animaux de proie, et cette énergie, cette force de volonté que nous admirons trop aujourd’hui en eux, ils la doivent peut-être à la conscience de leur propre méchanceté, leur démontrant sans cesse qu’ils ne peuvent et ne doivent compter que sur eux-mêmes.


II.

REGNE D’ALPHONSE, PERE DE DON PEDRE. – 1308-1350.


I.

Don Alphonse de Castille, onzième du nom, père de don Pèdre, fut un grand roi. Depuis la mort de saint Ferdinand, la Castille avait été en proie à une anarchie continuelle ; des princes faibles, de longues minorités, avaient accru au plus haut degré l’audace des riches-hommes. Tandis qu’ils s’entre-battaient en se disputant le pouvoir, c’est-à-dire le privilège exclusif de mettre le pays au pillage, le peuple des villes et les paysans, exaspérés par l’excès de leurs maux, se soulevaient de toutes parts et exerçaient de sanglantes représailles contre leurs oppresseurs. Voici le tableau qu’un auteur contemporain nous a laissé de la situation où se trouvait la Castille à l’avènement de don Alphonse :

« Or, sachez qu’il y avait mainte cause et manière pourquoi les villes du roi et les autres villes du royaume reçussent grand dommage et fussent du tout détruites ; car riches-hommes et gentilshommes vivaient de vols et pilleries qu’ils faisaient en la terre, et les tuteurs du roi y donnaient la main, chacun pour les avoir à son aide. Que si quelqu’un de ces riches-hommes ou gentilshommes renonçait à l’amitié d’un des tuteurs, tout aussitôt celui-ci, se sentant abandonné, lui détruisait villes et vassaux, disant qu’à bon droit lui donnait-il ce loyer du mal que le traître avait fait alors qu’il était à ses gages. Pensez que lorsqu’il était de ses privés, tout lui était permis et licite. Et encore, les gens des villes étaient bandés en factions ennemies, aussi bien dans les villes qui tenaient pour les tuteurs que dans les villes qui leur étaient contraires. Ès-villes obéissantes auxdits tuteurs, ceux qui plus pouvaient, opprimaient les autres, tant pour se ménager les moyens de se rendre indépendans que pour se défaire de leurs ennemis particuliers. Ès-villes qui ne voulaient reconnaître lesdits tuteurs, ceux qui avaient l’autorité, prenaient les rentes du roi, d’icelles entretenaient gens de guerre pour fouler le pauvre peuple et le taxer sans merci. D’où advint qu’en telles villes et pour les causes dessus dites se levèrent plusieurs gens de métiers, au cri de Commune ! qui tuèrent ceux qui les foulaient et prirent et exillèrent leur avoir. Or, en aucune partie du royaume ne rendait-on la justice comme il est droit. Aussi les gens n’osaient sortir par les chemins sinon trop bien armés, voire en grosses compagnies pour se défendre contre les pillards. Aux lieux qui n’étaient pas bien enmurés ne demeurait personne, et dans les lieux fermés la plupart ne vivaient que de vols et pilleries, à quoi s’accordaient facilement plusieurs hommes des villes, tant gens de métiers que gentilshommes ; et si grand était le mal partout le pays, que nul rencontrant des hommes morts par les chemins ne s’en ébahissait. Aussi peu s’étonnait-on des vols, larcins, dommages et maux de toute sorte qui se faisaient dans les villes et les campagnes. Encore les tuteurs mettaient chaque jour taxes nouvelles et impôts trop pesans, par quoi vinrent les bonnes villes à être désertes, ensemble les villes des riches-hommes et des gentilshommes [46]. »

Tel était le triste état de la Castille lorsque don Alphonse commença de gouverner par lui-même. Il se sentait du courage et de l’intelligence, il voulut être roi. D’abord, n’ayant pas de parti, il fut obligé de se jeter dans les bras d’une des factions qui déchiraient son royaume. Elle lui prêta des forces pour détruire les autres. Puis, lorsque les grands vassaux qui lui avaient fourni des armes pour faire respecter son autorité exigèrent des récompenses au-dessus de leurs services, il se trouvait assez fort déjà pour commander l’obéissance au lieu de l’acheter. Unissant à propos la rigueur à la clémence, il fit un exemple des plus factieux et se hâta de pardonner aux autres dès qu’il leur eut prouvé sa supériorité et les eut réduits à demander grace. Ses premiers succès ne l’aveuglèrent pas sur la gravité du mal qu’il prétendait extirper. Il comprit qu’il fallait donner un cours à l’humeur inquiète et perturbatrice de sa noblesse. Conspirateurs incorrigibles pendant la paix, ses riches-hommes étaient des soldats dociles pendant la guerre. Alphonse les poussa contre les Maures de Grenade, et tourna au profit de sa gloire et de l’agrandissement de son royaume des armes qui depuis long-temps ne s’étaient exercées que dans les discordes civiles. A l’approche de la formidable tempête qui allait fondre sur eux, les Maures andalousiens appelèrent à leur secours leurs frères d’Afrique. Il y avait alors en Barbarie un prince puissant, Abdul-Hassan, qui, après avoir soumis tous les petits despotes musulmans ses voisins, songeait à porter ses armes au-delà du détroit. Il envoya une armée africaine dans l’Andalousie bien plus nombreuse que celle qui, cinq siècles auparavant, avait subjugué toute la Péninsule. Alphonse se montra le digne successeur de Pélage et de saint Ferdinand. Dans le péril général, le courage et l’audace obtiennent l’obéissance la plus absolue. Les communes de Castille, délivrées par leur roi de la guerre civile et des exactions des riches-hommes, lui donnèrent leurs soldats et lui fournirent généreusement toutes leurs ressources pour la terrible lutte qui allait de nouveau décider du sort de l’Espagne. A l’exemple de Charles Martel, Alphonse n’hésita pas à exiger du clergé des sacrifices qui, dans tout autre temps, auraient compromis la tranquillité du royaume. Mais sa cause était juste, il était aimé du peuple, vaillant, généreux ; pas une voix ne s’éleva pour lui résister [47]. De ses voisins, les rois de Portugal et d’Aragon, il n’obtint que de faibles secours, mais leurs bannières suivant la sienne semblèrent lui rendre hommage comme ses vassales et reconnaître la suprématie de la Castille. Le 29 octobre 1340, les deux armées se rencontrèrent non loin de Tarifa, sur les bords du Rio-Salado, et la victoire se déclara pour les chrétiens. Deux cent mille Africains, dit-on, restèrent sur le champ de bataille, et l’Espagne fut pour jamais délivrée de la crainte d’une invasion musulmane. Poursuivant le cours de ses succès, Alphonse attaqua et prit, après un long siège, la forte place d’Algeziras. Il voulait enlever aux infidèles Gibraltar, leur première conquête, qui assurait leurs communications avec l’Afrique. Malheureusement, lorsqu’il se croyait déjà maître de ce dernier boulevard de la puissance arabe, une maladie épidémique, la fameuse peste noire, qui depuis plusieurs années ravageait l’Europe [48], se déclara dans son armée avec une violence extraordinaire. Le roi de Castille, qui partageait toutes les fatigues de ses soldats, fut atteint du fléau et y succomba au milieu de son camp, à la fleur de l’âge, le vendredi saint, 27 mars 1350. Sa mort plongea dans la désolation l’Espagne entière. Les musulmans eux-mêmes firent éclater leur admiration pour leur redoutable ennemi ; ils cessèrent toute hostilité contre l’armée, qui s’éloignait de leurs remparts emportant le cercueil de son roi, et la terreur du nom d’Alphonse sembla dicter la paix avantageuse aux chrétiens qui se conclut presque aussitôt après la levée du siège de Gibraltar [49]


II.

Pour apprécier les conséquences de cette mort, il est nécessaire de connaître quels étaient les principaux personnages appelés à jouer un rôle à l’occasion de ce grand événement. Alphonse ne laissait qu’un fils légitime, don Pèdre, alors âgé de quinze ans et quelques mois, dont la mère, doña Maria, était une infante de Portugal, fille du roi Alphonse IV, surnommé le Brave. La politique seule avait formé cette union, qui ne fut pas heureuse. Peu de temps après le mariage du roi [50], doña Léonor de Guzman, jeune veuve issue d’une famille illustre de Séville, avait pris sur son esprit l’empire le plus absolu. Dès que la reine doña Maria eut donné un héritier à la Castille, en 1334, elle fut complètement négligée par son mari. Doña Léonor, au contraire, était la confidente de tous les projets d’Alphonse ; elle habitait publiquement avec lui. C’était en sa présence que les officiers de justice et de chancellerie expédiaient toutes les affaires, c’était à elle qu’ils en rendaient compte en l’absence du roi. « Elle donnait sa main à baiser, dit un chroniqueur, comme si elle eût été dame propriétaire du royaume de Castille [51]. » Par l’élévation de son esprit et la force de son caractère, la favorite ne se montra pas indigne de sa haute position, et le roi dut peut-être à ses sages conseils une partie de ses succès. Elle avait eu soin de l’entourer de ses parens et de ses alliés, et les principales charges de l’état étaient entre leurs mains. Pour elle-même, elle avait obtenu des domaines immenses, maint château fortifié, de nombreux vassaux. Depuis la mort de son frère, don Alonso Mendez, maître de Saint-Jacques, elle disposait du sceau de l’ordre et en administrait toutes les affaires [52]. Perez Ponce, un de ses parens, était maître d’Alcantara. Elle avait ainsi deux petites armées toujours entre ses mains.

Léonor avait eu dix enfans du roi, neuf garçons et une fille ; tous furent richement apanagés. Don Henri, l’aîné de cette nombreuse lignée de bâtards, né en 1332, fut élevé pour être le premier sujet du roi de Castille. Tout enfant, il avait une maison princière, le magnifique domaine de Trastamare [53] et portait le titre de comte, très rare encore à cette époque, et réservé presque exclusivement aux membres de la famille royale. Agé de dix ans à peine, le frère jumeau de don Henri, don Fadrique, avait été nommé maître de Saint-Jacques. En arrachant cette élection aux chevaliers de l’ordre, don Alphonse avait voulu tout à la fois assurer à son fils une situation élevée dans le royaume et rattacher à sa couronne un ordre puissant, qui, dirigé par un chef ambitieux, aurait pu lui porter ombrage.

Don Henri et don Fadrique accompagnaient leur père dans son expédition contre Gibraltar et faisaient leurs premières armes sous ses yeux, tandis que l’infant don Pèdre, l’héritier légitime du trône, demeurait à Séville, loin du bruit des armes, témoin des humiliations dont sa mère était abreuvée, négligé lui-même par les courtisans, toujours empressés à régler leur conduite sur l’exemple du roi. On eût dit le fils d’un de ces despotes orientaux destiné à passer tristement sa jeunesse dans l’enceinte d’une prison dorée. Il voyait ses deux frères couverts de brillantes cuirasses, suivis de leurs bannières et de leurs hommes d’armes, prendre part aux travaux et aux gloires de la guerre, tandis qu’il se consumait, oisif au milieu d’une cour déserte, à pleurer les outrages de sa mère et les siens. Les impressions de l’adolescence sont ineffaçables. Les premiers sentimens qu’éprouva don Pèdre furent la jalousie et la haine. Nourri par une femme faible et offensée, il ne reçut d’elle que des leçons de dissimulation et n’apprit à former que des projets de vengeance.

L’âge de don Alphonse, sa vigueur, son tempérament endurci aux fatigues, lui promettaient une longue vie. Sa mort, trompant tous les calculs, réveilla soudain toutes les ambitions. D’après les lois de la Castille, qui fixaient la majorité des rois à quinze ans, don Pèdre succédait immédiatement à son père ; mais, encore incapable de gouverner par lui-même, il ne pouvait manquer de donner à ses conseillers l’autorité de véritables tuteurs. Dans quelles mains allait tomber le pouvoir ? Quel serait l’heureux ministre destiné à régner sous le nom du jeune prince ? Ces questions agitaient toute la noblesse, qui, long-temps contenue par la fermeté de don Alphonse, se préparait à secouer le joug, confiante maintenant dans la faiblesse de son successeur.

Don Alphonse était trop prudent pour ne pas retenir auprès de lui, surtout pendant ses expéditions militaires, les plus puissans, c’est-à-dire les plus dangereux de ses riches-hommes ; aussi son camp devant Gibraltar réunissait-il tous les personnages qui, par l’étendue de leurs domaines et le nombre de leurs vassaux, tenaient le premier rang parmi la noblesse castillanne, tous ceux, en un mot, que l’opinion publique désignait pour prendre en main la direction des affaires. Les principaux étaient don Juan Alonso d’Alburquerque et don Juan Nuñez de Lara, seigneur de Biscaïe. Le premier, un de ces riches-hommes sans patrie, parce qu’il avait des terres dans plusieurs royaumes, était né en Portugal et apparenté à la maison régnante. De bonne heure, il avait abandonné son pays et quitté le service de son suzerain naturel pour offrir son épée et ses conseils à don Alphonse, au moment où ce prince, déterminé à faire rentrer ses grands vassaux dans le devoir, commençait par s’attaquer au plus puissant de tous, à don Juan Nuñez de Lara. A cette époque, don Alphonse n’avait pas encore révélé son génie, et la fortune semblait flotter incertaine entre le roi de Castille et ses riches-hommes révoltés. Sans chercher si le choix d’Alburquerque avait été déterminé par un motif généreux ou par un pressentiment politique, don Alphonse n’oublia jamais le secours utile qu’il en avait reçu ; il le combla de biens, le chargea de l’éducation de son héritier présomptif et l’admit au nombre de ses plus intimes conseillers. Devenu grand-chancelier et le principal ministre du roi de Castille, le Portugais, avec une rare prudence, s’était toujours abstenu de prendre parti ouvertement entre la reine et la favorite. Malgré ses ménagemens, il était considéré par Léonor comme un adversaire dangereux ; mais, en déclinant d’entrer avec elle dans une lutte que l’affection du roi eût rendue trop inégale, il avait su se faire respecter, et, sans se compromettre, il jouait le rôle d’un protecteur auprès de la reine délaissée, qui lui accordait toute sa confiance.

Don Juan Nuñez de Lara appartenait à la maison royale de Castille, comme fils de l’infant don Fernand de la Cerda, petit-fils de don Alphonse X [54]. De sa femme, fille d’un infant de Castille, il avait reçu en dot la seigneurie de Biscaïe, province considérable, séparée du reste du royaume par les mœurs, les lois et la langue de ses habitans. D’abord il s’était mis à la tête de la noblesse révoltée contre don Alphonse ; mais, depuis la sévère leçon qui punit cette tentative [55], il était devenu un sujet fidèle et semblait avoir perdu l’humeur perturbatrice de sa jeunesse. Touché de la générosité avec laquelle le roi usa de sa victoire, il s’était franchement attaché à sa personne. La force avait abattu sa résistance, les vertus chevaleresques de don Alphonse achevèrent sa défaite en le séduisant. Son dévouement nouveau alla jusqu’à lui faire oublier l’orgueil de sa race, et il avait consenti à fiancer sa nièce doña Juana de Villena à don Henri de Trastamare, et sa fille aînée à don Tello, le troisième des fils de doña Léonor.

À côté de ces deux seigneurs, déjà dans la maturité de l’âge, habiles capitaines et profonds politiques, venait se placer un jeune homme que sa haute naissance, beaucoup plus que son mérite personnel, appelait à jouer un rôle dans les révolutions que l’on pouvait prévoir. C’était don Fernand, infant d’Aragon, marquis de Tortose et seigneur de l’Albarracin [56] Il était fils de doña Léonor, sœur d’Alphonse de Castille et seconde femme du feu roi d’Aragon, Alphonse IV. Après quelques tentatives impuissantes pour se créer un parti en Aragon, suspect à son frère, Pierre IV, le roi régnant, il s’était retiré en Castille avec sa mère et un frère du même lit, nommé don Juan. En 1347, lorsque le royaume de Valence et quelques autres provinces se soulevèrent contre Pierre IV [57], don Fernand était venu s’offrir pour chef aux rebelles. Vaincu à la bataille d’Epila, il avait eu le bonheur d’être fait prisonnier par des Castillans auxiliaires de Pierre IV, qui, au lieu de le livrer à son frère, le ramenèrent à la cour de don Alphonse. Étranger à la Castille par sa naissance, à l’Aragon par l’exil où il était condamné depuis ses entreprises impuissantes, il demeurait cependant le prétendant éloigné à ces deux couronnes, et pouvait se faire illusion sur son importance en voyant toutes les factions disposées à se servir de son nom pour leurs propres intérêts.

L’avènement d’un roi de quinze ans [58] devait augmenter l’autorité d’Alburquerque, qui gouvernait la reine-mère. Don Juan de Lara, éloigné des provinces du nord, où se trouvait la majeure partie de ses domaines et où s’exerçait particulièrement son influence politique, n’était pas en mesure de lui disputer le pouvoir en Andalousie. D’ailleurs, don Juan Nuñez était las de la guerre civile, et, certain que son indépendance serait respectée par un gouvernement faible et entouré de périls, il ne songeait nullement à susciter de nouveaux embarras au fils d’un prince dont il était devenu l’admirateur et le sujet le plus dévoué. Enfin Alburquerque recherchait ouvertement son alliance, et lui offrait de partager avec lui l’autorité que la mort d’Alphonse remettait entre ses mains.


III.

AVENEMENT DE DON PEDRE. – 1350.


I.

Tous les partis, d’accord contre la favorite et sa famille, la menaçaient des plus terribles réactions. A peine don Alphonse eut-il rendu le dernier soupir, que doña Léonor, qui, probablement, l’avait suivi au camp devant Gibraltar, dut songer à fuir la vengeance de la reine-mère. Persuadée que don Juan d’Alburquerque se croirait désormais dispensé de garder des ménagemens à son égard, elle implora d’abord la protection du seigneur de Lara. Mais elle en fut froidement accueillie, et, pour seule marque d’intérêt, il lui conseilla de pourvoir à sa sûreté personnelle en se retirant dans une des places fortes qu’elle avait reçues du feu roi. Léonor courut aussitôt à Medina-Sidonia. Pendant qu’elle s’enfermait dans le château, l’armée, qui ramenait de Gibraltar à Séville le corps de don Alphonse, entrait dans la ville basse. La favorite put mesurer alors le changement qu’un seul jour apportait à sa fortune. Le gouverneur de Medina-Sidonia ; qui, pour me servir de l’expression consacrée au moyen-âge, tenait la forteresse pour doña Leonor sa parente [59], lui demanda ou plutôt la somma d’accepter sa renonciation à l’hommage qu’il lui devait comme à la dame propriétaire de cette place. C’était lui annoncer clairement que sa cause était désespérée. Le gouverneur de Medina-Sidonia, Alonso-Fernandez Coronel, était cependant un noble chevalier renommé pour ses prouesses et sa loyauté ; d’ailleurs personnellement attaché à la faction des Lara. Léonor essaya vainement de le retenir. Non-seulement elle ne put le faire changer de résolution, mais encore, chose étrange, parmi tant de riches-hommes et de chevaliers qui, du vivant de don Alphonse, rivalisaient de dévouement pour elle, il ne s’en trouva pas un seul qui voulût accepter le gouvernement de son château. En même temps, de tous les côtés, on lui apportait les nouvelles les plus alarmantes. Alburquerque allait faire arrêter ses deux fils, don Henri et don Fadrique, pour les sacrifier peut-être à la haine de la reine Marie. Quelques ennemis de la favorite l’accusaient même de conspirer contre le nouveau roi et de revendiquer la couronne pour son fils aîné, en vertu d’un prétendu mariage avec don Alphonse [60]. Effrayée de son isolement subit, et tremblante pour ses enfans, doña Léonor offrit de livrer son château à don Juan d’Alburquerque, se bornant à demander, comme prix de sa soumission, un sauf-conduit pour se rendre à Séville. Il lui fut accordé sur-le-champ, et, suivant son désir, le seigneur de Lara se porta garant qu’il serait respecté. Peut-être espérait-elle désarmer son ancienne rivale en s’humiliant à ses pieds ; plus probablement elle voulait mettre en sûreté les sommes d’argent et les riches pierreries qu’elle tenait de la générosité de don Alphonse, et qui étaient déposées à Séville. Quant aux bâtards, qui avaient accompagné le cortège funèbre depuis Gibraltar jusqu’à Medina-Sidonia, saisis d’une terreur soudaine, ils quittèrent l’armée en secret, et, suivis seulement de quelques cliens dévoués, sans se concerter avec leur mère, ils coururent se réfugier dans le château de Moron, forteresse qui appartenait au maître d’Alcantara, Perez Ponce, leur parent. De là, après une courte délibération, don Henri gagna précipitamment Algéziras, dont le seigneur de Marchena, Pero Ponce, frère du maître d’Alcantara, était gouverneur. En même temps, don Fadrique partait pour Montanches, château de l’ordre de Saint-Jacques ; en sa qualité de maître, il s’en fit ouvrir les portes [61]. Alvar de Guzman, cousin de Léonor, s’enfermait dans Olvera, et Perez Ponce réunissait ses chevaliers et ses vassaux à Moron pour y soutenir un siège ou pour tenter de là quelque expédition. Tous les parens de la favorite se fortifiaient à la hâte, rassemblaient leurs hommes d’armes et se préparaient de leur mieux à la guerre civile. D’un autre côté, Alburquerque et la reine Marie, après avoir célébré les obsèques de don Alphonse, proclamèrent don Pèdre roi de Castille et s’empressèrent de composer sa maison et de pourvoir aux charges de cour [62].

II.

Il y eut d’abord peu de changemens. A l’approche d’une guerre civile qui semblait inévitable, il eût été dangereux de mécontenter la noblesse, encore indécise, par un bouleversement général. La plupart des grands offices furent donc conservés à leurs titulaires, et l’on ne remplaça que ceux qui, par leur absence de Séville au moment des funérailles du roi, rendaient leur loyauté justement suspecte. Les faveurs furent assez également réparties entre les cliens des maisons d’Alburquerque et de Lara. On remarqua que l’ancien gouverneur de Medina-Sidonia, Alonso Coronel, obtint la seigneurie d’Aguilar avec le titre et les privilèges de riche-homme, récompense évidente de son empressement à résigner l’hommage qu’il devait à doña Léonor [63]. En lui conférant les insignes de sa dignité nouvelle, Alburquerque prouvait à tous qu’il était d’accord avec don Juan Nuñez pour abaisser la faction de la favorite déchue, et l’alliance politique des deux plus puissans seigneurs de la Castille faisait facilement prévoir la mauvaise issue de toutes les tentatives des mécontens. L’infant d’Aragon ne fut pas oublié dans le partage des hauts emplois. Il reçut le commandement de la frontière d’Andalousie, charge importante qui mettait sous ses ordres un corps de troupes considérable. Sous le règne de don Alphonse, elle appartenait nominalement à don Fadrique. Revêtu de ses dépouilles, l’infant se déclara ouvertement contre la faction des bâtards.

Tandis que de toutes parts la noblesse courait aux armes, le peuple, se rappelant les malheurs de la guerre civile qui avait déchiré le royaume pendant la minorité de don Alphonse, voyait avec indignation les tentatives contre le maintien d’une paix naguère si chèrement achetée ; aussi les fils de Léonor trouvèrent-ils peu de sympathie dans les villes. Froidement accueilli par les habitans d’Algéziras, don Henri chercha vainement à leur rendre suspectes les intentions du nouveau souverain ou plutôt celles de son ministre. Il fallut la terreur inspirée par les hommes d’armes qu’il menait à sa suite pour obliger les bourgeois à faire quelques préparatifs de défense. Cependant un écuyer du roi, parti de Séville, s’introduisit secrètement dans Algéziras, et, trompant la vigilance des mercenaires amenés par le comte de Trastamare, réussit à se concerter avec les principaux d’entre les bourgeois et en obtint la promesse de se déclarer à la première occasion. Toutes les portes de la ville étant gardées, il se laissa glisser la nuit, au moyen d’une corde, le long des remparts, et revint aussitôt à Séville, annonçant qu’il suffirait de déployer la bannière royale devant les remparts d’Algéziras pour en chasser les rebelles. Peu de jours après, quelques galères, commandées par Gutier Fernandez de Tolède, parurent inopinément dans le port. Au cri de Castille ! au roi don Pèdre ! poussé par les équipages, les bourgeois répondent avec enthousiasme et sortent en armes dans les rues. Le comte de Trastamare et ses soldats n’eurent que le temps de monter à cheval et de gagner la campagne [64]. Déjà parmi ses partisans, quelques seigneurs, séduits par les promesses d’Alburquerque, se rapprochèrent de Séville pour traiter de leurs capitulations particulières. Les ponts-levis des châteaux s’abaissaient partout devant la bannière royale. Les fils de Léonor reconnaissaient un peu tard que la guerre civile était impossible. Après quelques jours d’hésitation, don Henri, don Fadrique et le maître d’Alcantara, perdant tout espoir de se créer un parti, ne songèrent plus qu’à obtenir leur pardon et à faire oublier leur imprudente prise d’armes.

Alburquerque n’était pas encore assez puissant pour oser punir rigoureusement les fils de son bienfaiteur, ou peut-être ne les crut-il pas assez dangereux pour se montrer implacable. Sur les assurances bienveillantes du ministre, don Henri et ses adhérens entrèrent à Séville et furent admis sans peine à rendre leur hommage au nouveau roi [65]. Don Fadrique envoya sa soumission, et fut autorisé à demeurer provisoirement à Llerena, ville appartenant à son ordre. On promit aux rebelles repentans d’oublier le passé ; on leur conserva même leurs pensions et leurs emplois ; il n’y eut ni amendes ni confiscations. Seulement Alburquerque exigea la remise de quelques châteaux, entre autres celui de Moron, que le maître d’Alcantara fut obligé de céder à un gouverneur séculier [66]. En outre, les chevaliers d’Alcantara durent prêter le serment de ne recevoir leur maître Perez Ponce dans les forteresses de leur ordre, qu’avec l’agrément exprès du roi [67]. Alburquerque, méprisant la jeunesse de don Henri et de don Fadrique, affectait de ne voir en eux que des étourdis qu’une réprimande suffirait à châtier ; il réserva ses rigueurs contre leur mère, doña Léonor. Au mépris du sauf-conduit qu’elle avait obtenu, elle fut renfermée dans l’Alcazar de Séville et traitée en prisonnière d’état. On lui permit cependant de communiquer avec ses fils. Auprès d’elle se trouvait doña Juana de Villena, nièce de don Juan Nuñez, déjà fiancée au comte de Trastamare. De ce mariage dépendait l’espoir d’attacher irrévocablement la puissante maison de Lara à la fortune de ses fils. Mais déjà le seigneur de Villena, neveu de don Juan Nuñez, élevant ses prétentions, pensait à rompre l’alliance projetée sous le dernier règne, et prétendait donner sa sœur soit à l’infant don Fernand d’Aragon, soit au jeune roi lui-même. Du fond de sa prison, Léonor, poursuivant toujours la grandeur de sa famille, eut l’art de déjouer ces projets. Elle exerçait un empire absolu sur l’esprit de la jeune héritière de Villena, depuis long-temps habituée à la considérer comme une mère, et il ne lui fut pas difficile d’en obtenir l’obéissance et le secret. Le mariage de don Henri et de doña Juana fut célébré et consommé dans le palais même qui servait de prison à Léonor, avant qu’aucune des parties intéressées à le prévenir en fût instruite [68]. Quelques heures plus tard, la reine et don Juan d’Alburquerque faisaient éclater leur colère en se voyant ainsi joués par leur captive. On redoubla de rigueur contre doña Léonor ; on la sépara de son fils pour la conduire dans le château de Carmona, où elle fut étroitement resserrée. Quant au comte don Henri, il était sur ses gardes et n’attendit pas la vengeance de ses ennemis : il sortit secrètement de Séville, emportant quantité de pierreries que sa mère était parvenue à mettre entre ses mains. Marchant à grandes journées, suivi de deux cavaliers fidèles, Pero Carrillo et Men Rodriguez de Senabria [69], tous les trois le visage couvert de masques de cuir, selon l’usage du temps, traversèrent toute l’Espagne sans être arrêtés ni reconnus, et, après bien des fatigues, gagnèrent enfin les Asturies, où ils se flattaient de trouver quelque sécurité au milieu de vassaux dévoués [70].


II.

La paix était rétablie dans la Castille, et l’impuissance des efforts tentés par les bâtards semblait n’avoir eu d’autre résultat que de l’affermir davantage, lorsqu’un événement inattendu faillit jeter de nouveau le trouble dans le royaume et réveiller les rivalités des factions qui se partageaient le pouvoir. Peu de semaines après son avènement, le jeune roi fut atteint d’une maladie grave qui mit ses jours en danger. L’attente de sa mort, regardée comme inévitable, le défaut d’héritier direct de la couronne, l’incertitude ou l’obscurité des lois et des usages relatifs à la succession royale, ouvraient la carrière à bien des ambitions et faisaient présager des contestations sanglantes. Déjà les riches-hommes et les communes se divisaient en deux camps ; on se préparait ouvertement à la guerre. Un reste de respect pour un roi mourant empêchait seul les partis d’en venir aux mains.

Pendant toute la durée de la maladie de don Pèdre, il n’y eut pour ainsi dire plus de gouvernement en Castille. Alburquerque et la reine-mère ne songeaient qu’à rassembler des soldats et surtout à amasser de l’argent pour les éventualités d’une lutte qui pouvait éclater d’un instant à l’autre. Tous les traitemens soldés sur la cassette du roi étaient suspendus ; aussi nulle obéissance, nul respect pour l’autorité. Les grands officiers de la couronne rançonnaient les agens du fisc et s’emparaient des caisses publiques pour s’indemniser, disaient-ils, des retenues qu’on leur faisait injustement subir [71]. Le pillage était général. Il n’y avait pas encore d’armées en campagne, mais partout des bandes de maraudeurs parcouraient le pays et se livraient impunément aux plus criminelles violences.

Les prétendans avoués au trône de Castille étaient don Fernand, infant d’Aragon, et don Juan Nuisez de Lara. Le premier alléguait les droits de sa mère, doña Léonor, sœur aînée du feu roi don Alphonse, solennellement reconnue par les cortès, avant la naissance de ce dernier, comme héritière présomptive du trône de Castille. Du chef de sa mère, il était en effet le premier héritier dans la ligne collatérale. De son côté, don Juan de Lara, ressuscitant des prétentions déjà condamnées par la fortune des armes et les décisions des assemblées nationales, rappelait qu’il était l’arrière-petit-fils du roi Alphonse X et le représentant légitime des infans de La Cerda, descendans du fils aîné de ce prince et dépossédés par son puîné, don Sanche, et les rois qui en étaient issus. A cette époque, le droit politique n’était point fixé, et, bien que les coutumes gothiques attribuassent aux seules cortès le droit de désigner l’héritier de la couronne, l’opinion populaire commençait à s’établir qu’elle devait se transmettre dans la ligne directe. L’infant et don Juan de Lara briguaient tous les deux la main de la reine Marie, mère de don Pèdre, car elle avait ses droits aussi à faire valoir, étant petite-fille de don Sanche et arrière-petite-fille d’Alphonse X [72]. Par ce mariage, don Fernand espérait s’assurer l’appui du roi de Portugal, père de la reine ; le seigneur de Lara, en réunissant les deux rejetons de la lignée d’Alphonse X, prétendait résoudre ainsi définitivement la question de la légitimité des rois de Castille, question qui, longuement débattue, demeurait pourtant encore indécise dans l’esprit des peuples et subsistait toujours comme une cause permanente de révolutions intestines. Quelque légitimes que parussent les droits de don Fernand d’Aragon, qui se fondait sur une décision des cortès et la renonciation des infans de La Cerda, sa qualité de prince étranger rendait sa cause impopulaire ; mais elle était chaudement soutenue par Alburquerque, jaloux du seigneur de Lara, intéressé d’ailleurs à mettre sur le trône un prince faible, qu’il eût dirigé à son gré. Les provinces du nord se montraient favorables aux prétentions de don Juan Nuñez. Burgos et plusieurs grandes villes de la Castille-Vieille, autrefois attachées au parti des infans de La Cerda, attendaient avec impatience le moment de se déclarer pour l’héritier d’une maison qu’elles avaient toujours chérie. Garci Laso de la Vega, adelantade de Castille, un des riches-hommes les plus influens dans cette province, était dans le nord l’agent le plus actif du seigneur de Lara, tandis que don Alonso Coronel, en Andalousie et dans Séville même, se mettait à la tête de ses partisans et lui recrutait ouvertement une armée. Pour le nombre des seigneurs, l’importance des villes, la force des châteaux, l’abondance des ressources en tout genre, le parti des Lara avait incontestablement l’avantage, et il se préparait au combat comme à une victoire assurée.

Le rétablissement inespéré de don Pèdre fit évanouir ces espérances ; mais il n’eût peut-être pas empêché les deux factions ennemies de vider leur querelle par les armes, si la mort subite de don Juan Nuñez et celle de son neveu, le seigneur de Villena, n’eût privé en même temps le parti des Lara de ses deux chefs reconnus. L’un et l’autre succombèrent vraisemblablement à l’épidémie qui ravageait alors la Péninsule [73]. En tout autre moment, la fin prématurée de ces deux hommes dans la force de l’âge eût fait planer sans doute d’odieux soupçons sur leurs adversaires. Cependant je ne trouve dans aucun auteur contemporain la moindre insinuation contre Alburquerque, débarrassé ainsi dans un seul jour de l’obstacle qui pouvait arrêter l’essor de son ambition. Ce respect général pour un personnage en butte à tant de jalousies et de haines est un témoignage honorable qu’on doit enregistrer comme une exception rare dans les mœurs du XIVe siècle, et qu’il serait souverainement injuste de prétendre infirmer aujourd’hui.

Délivré de don Juan Nouez, dominant l’infant d’Aragon et la reine Marie, Alburquerque put se croire désormais seul maître en Castille. Le jeune roi ne prenait aucune part au gouvernement. Il ne connaissait d’autre occupation que la chasse et passait des journées entières à cheval suivant ses faucons et ses chiens, indifférent au bien comme au mal que son ministre pouvait faire sous son nom. Personne encore ne connaissait son caractère, et sans doute il s’ignorait lui-même. Élevé dans la retraite, on ne lui connaissait aucune passion, aucun goût décidé, si ce n’est celui des exercices violens, ordinaire à son âge. Il avait à peine seize ans.


IV

GOUVERNEMENT D’ALBUQUERQUE. — 1350-1351.


I.

D’après un usage antique devenu loi de l’état, les cortès devaient se réunir au commencement de chaque règne. Le nouveau roi, qui les présidait, apprenait, par les cahiers soumis à son examen, les abus qui s’étaient introduits sous son prédécesseur et les besoins des peuples qu’il allait gouverner. Dès que don Pèdre fut rétabli, les cortès générales furent convoquées à Valladolid. Ce n’était pas sans intention qu’Alburquerque avait désigné cette ville pour y tenir l’assemblée nationale. En s’y rendant, le roi aurait à traverser les provinces signalées par leur attachement à don Juan Nuñez de Lara. Il importait au ministre de s’y montrer accompagné de son souverain, pour y prouver son autorité et pour la faire craindre. Peut-être encore avait-il quelques vengeances particulières à y exercer. Enfin le voisinage des Asturies, où le comte de Trastamare avait trouvé, disait-on, un grand nombre de partisans, justifiait le déploiement de forces considérables qui, d’après ses ordres, allait avoir lieu à l’occasion du voyage du roi.

Partant de Séville au commencement du printemps de 1351, le roi se dirigea d’abord vers l’Estramadure [74], afin d’y recevoir l’hommage lige de son frère don Fadrique, qui n’avait point encore paru à la cour, bien qu’il eût envoyé son acte d’allégeance en même temps que don Henri venait en personne demander son pardon. L’entrevue eut lieu à Llerena, une des principales commanderies de Saint-Jacques, où les chevaliers, prévenus d’avance, s’étaient réunis en grand nombre de toutes les parties du royaume. Le maître reçut son frère avec les plus grandes démonstrations de respect, et lui offrit la magnifique hospitalité qu’on pouvait attendre de l’ordre puissant dont il était le chef. A Llerena, on exigea des commandeurs de Saint-Jacques le serment de fidélité et d’hommage prêté peu de mois auparavant, à Séville, par les chevaliers d’Alcantara. Il contenait la même clause, nouvelle encore à cette époque, c’est à savoir que le maître ne serait reçu dans les forteresses de l’ordre qu’avec la permission du roi [75]. Déjà une tendance monarchique commençait à modifier les institutions féodales, et peu à peu le pouvoir des maîtres, autrefois sans contrôle, allait se réduire à l’autorité frivole d’une charge de cour. Les chevaliers avaient perdu le droit d’élire leurs maîtres, on voulait que ces maîtres ne fussent plus que les lieutenans des rois.

Don Pèdre, ou plutôt Alburquerque en son nom, après avoir assuré don Fadrique du retour de ses bonnes graces, le dispensa, ainsi parle le chroniqueur, d’assister aux cortès convoquées à Valladolid [76]. Que son éloignement de cette assemblée soit attribué au choix libre du maître de Saint-Jacques, ou bien aux soupçons du ministre, on voit dans la décision royale une preuve que la présence des chefs d’ordres militaires était d’usage dans les cortès générales. On peut en inférer aussi qu’elle dépendait, à certains égards, de la volonté du souverain.

La reine Marie accompagnait le roi dans ce voyage, traînant à sa suite la malheureuse doña Léonor. Don Fadrique, son fils, demanda et obtint la permission de la voir. En présence des geôliers, la mère et le fils, tous les cieux si déchus de leur haute fortune, se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et, pendant une heure qu’il leur fut accordé de passer ensemble, ils pleurèrent sans se dire une parole. Puis, un page vint annoncer à don Fadrique qu’il eût à se rendre chez le roi. Après un dernier embrassement, il quitta sa mère pour ne plus la revoir [77]. Le sort de l’infortunée avait été résolu. De Llerena, par l’ordre d’Alburquerque, elle fut conduite au château de Talavera, appartenant à la reine-mère, et gardé par Gutier Fernandez de Tolède, un de ses hommes-liges. Léonor n’y languit pas long-temps. Peu de jours après son arrivée, un clerc de la reine remit au gouverneur un ordre de mort. L’exécution eut lieu avec mystère, et il est certain que don Pèdre y fut complètement étranger. Sans doute la reine avait exigé d’Alburquerque le sacrifice de sa rivale, que ne protégeait plus la pitié de don Juan Nuñez de Lara. Elle obtint ses dépouilles de la faiblesse du roi, et les immenses domaines que don Alphonse avait donnés à sa maîtresse furent dévolus à celle qui venait de prononcer son arrêt de mort. « Plusieurs dans le royaume, dit Ayala, en furent marris, prévoyant que, d’un tel fait, naîtraient guerres et scandales, pour tant que Léonor avait fils déjà grands et trop bien apparentés [78]. » Mais l’heure de la vengeance n’était pas venue, et les fils de Léonor courbaient le front devant ses assassins.

Don Pèdre, poursuivant sa route avec rapidité, avait prévenu à Valladolid l’arrivée des députés des villes. Sous prétexte de leur laisser le temps de se réunir, Alburquerque conduisit son pupille avec une petite armée dans plusieurs provinces de ses états. D’abord il se rendit à Palencia, dans le royaume de Léon, se rapprochant ainsi de don Tello, le troisième fils de Léonor, enfant de quinze ans à peine, qui, à l’exemple de ses aînés, se tenait éloigné de la cour, enfermé dans le château de Palenzuela. On semblait craindre qu’il ne fît quelque résistance, et, pour la prévenir, on lui envoya don Juan Garcia Manrique, riche-homme de Castille, chargé tout à la fois de le rassurer sur les dispositions de don Pèdre et de gagner les chevaliers qui le dirigeaient. Manrique réussit dans sa mission et ramena don Tello à Palencia. Instruit par son guide, don Tello courut baiser la main de son frère. — « Don Tello, lui demanda le roi, savez-vous que votre mère, doña Léonor, est morte ? — Sire, répondit l’enfant déjà courtisan, je n’ai d’autre mère ni d’autre père que vos bonnes graces [79]. »


II.

Alburquerque avait eu bon marché de ces jeunes princes ; maintenant il allait essayer son pouvoir contre des adversaires plus redoutables. C’était surtout la riche commune de Burgos que menaçait sa vengeance. Les bourgeois de cette ville, la plus importante de toute la Castille-Vieille, et les riches-hommes confédérés avec eux, ne cachaient point leur haine contre son gouvernement. Lorsque la maladie de don Pèdre avait révélé les sentimens de tout le royaume au sujet des prétendans à la couronne, Burgos s’était ouvertement prononcé pour don Juan Nuñez. En ce moment un des principaux adhérens de ce chef regretté, don Garci Laso de la Vega, se trouvait à Burgos avec une troupe nombreuse de vassaux et de cliens. A l’approche du roi, il sortit au devant de lui et vint le rencontrer à quatre lieues de la ville, près d’un bourg nommé Celada. Dans son orgueil féodal, Garci Laso marchait accompagné d’une escorte princière. Ses deux gendres, Rui Gonzalez de Cartañeda et Pero Ruiz Carrillo [80], son petit-fils, Gomez Carrillo, conduisaient à sa suite une multitude de chevaliers et d’écuyers, la plupart parens pauvres vivant de sa large hospitalité, toujours prêts en retour à épouser ses querelles, habitués à lui obéir comme à un chef de guerre et un père de famille. On ne manqua pas de faire remarquer au jeune roi cet appareil qui semblait destiné plutôt à le braver qu’à lui faire honneur. Dès la première entrevue, Manrique, créature d’Alburquerque, et l’ennemi particulier de Garci Laso, échangea publiquement avec ce seigneur des paroles hautaines. En présence même du roi une querelle bruyante s’engagea, prévue sans doute et préparée par le ministre. Le roi imposa silence aux deux adversaires qui, pour cette fois voulurent bien obéir ; mais, le lendemain, comme on se mettait en marche pour Burgos, Garci Laso et les siens parurent en armes et plus nombreux que la veille. Déjà Manrique et les cavaliers de sa suite revêtaient leurs armures à la hâte, les deux troupes faisaient mine de vouloir se charger, lorsque le roi, accourant en personne, prévint encore un conflit. On leur ordonna de marcher en deux gros distincts assez éloignés l’un de l’autre pour éviter toute occasion de désordre. Cependant les bourgeois de Burgos, instruits de ces querelles, envoyèrent à Celada une députation pour représenter au roi le danger que courrait la ville en recevant à la fois les deux factions ennemies, et pour le supplier de n’y entrer qu’avec une escorte peu considérable. On ajoutait que les habitans verraient avec peine dans leurs murs la présence d’Alburquerque, dont ils connaissaient les mauvaises dispositions à leur égard. Bien que présentées avec toutes les formules de respect et d’humilité, ces remontrances trop libres déplurent à un jeune prince ignorant les privilèges et les franchises des communes, et instruit par sa mère et son ministre à croire que tout devait plier devant ses volontés. Alburquerque n’eut pas de peine à traduire en menaces factieuses le message du conseil de Burgos. Il fallait, dit-il, donner une leçon à ces bourgeois arrogans, et en faire un exemple pour intimider ceux qui voudraient les imiter. Au nom du roi, il répondit à la députation qu’il n’appartenait pas aux communes de régler l’escorte d’un roi de Castille ; et sur-le-champ don Pèdre, avec sa petite armée, marcha vers la ville, lances hautes et enseignes flottantes.

Manrique le précédait avec une avant-garde, et déjà s’était logé militairement dans la Juiverie, quartier qui, séparé, suivant l’usage, du reste de la ville par une forte muraille, formait comme une citadelle intérieure. De la part des bourgeois, d’ailleurs, nulle tentative de résistance ; seulement quelques-uns des plus compromis, alarmés du grand nombre de soldats introduits dans leurs remparts, profitèrent de la nuit pour chercher leur salut dans la fuite, et se dispersèrent dans les environs. Garci Laso, confiant dans son immense popularité et dans le dévouement de ses vassaux, voulut demeurer dans Burgos, et se logea fort près du roi dans un des palais de l’archevêque. Don Pèdre avec sa mère en occupaient un autre. Alburquerque avait son quartier assigné ; Manrique tenait la Juiverie. Ainsi on voyait quatre camps dans Burgos, et il semblait que toutes les factions du royaume s’y fussent donné rendez-vous pour y vider leurs différends.

La nuit même qui suivit l’entrée du roi, un écuyer de la reine-mère se rendit secrètement au logis de Garci Laso, et lui porta, de la part de cette princesse, un avertissement étrange : « Quelque invitation qu’il reçut, il devait se garder de paraître devant le roi. » Le fier Castillan ne tint aucun compte de cette révélation charitable, et, loin de l’attribuer à un sentiment d’intérêt pour sa personne, il se persuada que ses ennemis, redoutant une lutte ouverte, voulaient l’éloigner pour l’accuser pendant son absence. De grand matin il entra dans le palais, suivi de ses gendres, de son petit-fils et de quelques gentilshommes ou bourgeois, cortége ordinaire des grands seigneurs à cette époque. Les portes étaient occupées par une garde nombreuse, et, dans tout le palais, on aurait pu remarquer un mouvement extraordinaire et des préparatifs mystérieux. Dans la grande salle, le roi l’attendait, assis sur son trône, entouré d’écuyers au service d’Alburquerque, tous armés d’épées [81] et de poignards, et portant des cottes de mailles sous leurs habits. A peine Garci Laso parut-il en présence du roi, que la reine-mère toute troublée sortit précipitamment, suivie de l’évêque de Palencia, son chancelier, comme pour éviter le spectacle d’une scène de violence dont elle était prévenue. Sa retraite fut comme un signal pour agir. Aussitôt quelques hommes d’armes s’emparent de trois bourgeois venus avec Garci Laso et les entraînent hors de la salle. En même temps, Alburquerque, debout auprès du roi, s’adressant à un alcade de cour nommé Domingo Juan : « Alcade, dit-il, vous savez ce que vous avez à faire ? » Alors l’alcade, s’avançant vers le roi et lui parlant bas, mais toujours observé par le ministre : « Sire, demanda-t-il, vous me le commandez ? sans votre ordre, je ne puis. » Le roi, d’une voix troublée, comme celui qui répétait une leçon apprise, s’écria : « Arbalétriers ! arrêtez Garci Laso ! » Trois écuyers d’Alburquerque se saisirent du seigneur de la Vega. Il vit que son sort était décidé, mais, trop fier pour demander grace, il dit au roi : « Sire, que ce soit votre merci de me donner un prêtre à qui je me puisse confesser. » Puis, se tournant vers un des hommes qui le tenaient : « Rui Fernandez, mon ami, dit-il, veuillez aller trouver doña Léonor ma femme, et lui demandez cette indulgence du pape qu’elle conserve. » L’écuyer refusa de se charger du message, mais on amena au prisonnier un prêtre qui se trouva dans le palais. Tous les deux furent conduits par les arbalétriers de la garde dans un passage étroit qui donnait sur la rue, et là le prêtre reçut la dernière confession de ce vieux guerrier plein de vie qui allait mourir. Au même moment, les gendres et le petit-fils de Garci Laso étaient arrêtés et renfermés dans un appartement du palais. Cependant Alburquerque comptait les instans qu’il laissait à sa victime. Bientôt, impatient, il avertit le roi qu’il était temps de donner les derniers ordres. Don Pèdre, habitué à répéter ceux de son ministre, chargea deux des gentilshommes d’Alburquerque d’aller dire aux gardes du prisonnier qu’ils le dépêchassent. Les arbalétriers, exécuteurs aveugles des volontés du roi, doutèrent d’un ordre qui leur était transmis par des serviteurs d’Alburquerque, et, comme l’alcade Domingo, ils voulurent le recevoir de la bouche même de leur maître. Un d’eux, s’étant détaché, alla lui demander ce qu’il fallait faire de Garci Laso. « Qu’on le tue ! » répondit le roi. Bien averti cette fois, l’arbalétrier courut au prisonnier et l’abattit d’un coup de masse sur la tête. Ses camarades l’achevèrent à coups de dague. Le corps de Garci Laso fut jeté sur la grande place, où l’on célébrait l’entrée du roi à la mode castillanne par une course de taureaux. Ces animaux piétinèrent le cadavre et l’enlevèrent plusieurs fois sur leurs cornes. On le leur arracha pour l’exposer sur une estrade aux regards de la foule. Il y demeura tout un jour. Enfin on le déposa dans une bière, qui fut fixée sur le rempart de Comparanda. C’était le traitement réservé aux restes des grands malfaiteurs [82].

La même semaine, le roi, dînant avec Alburquerque, vit passer les trois bourgeois arrêtés avec Garci Laso, et qu’on menait au supplice. C’est ainsi qu’on apprenait à régner au malheureux don Pèdre. Le ministre implacable fit encore jeter en prison doña Leonor de Cornago, femme de Garci Laso, mais elle avait eu le temps de confier son fils à quelques serviteurs fidèles, qui parvinrent à le conduire dans les Asturies auprès du comte de Trastamare. La terreur régnait à Burgos, et quiconque avait élevé la voix pour défendre les privilèges de la commune ou pour soutenir les droits de don Juan Nuñez, ne croyait pas pouvoir trouver de retraite assez sûre pour cacher sa tête, Don Henri lui-même, effrayé, n’osa pas demeurer plus long-temps dans les Asturies, et vint chercher un refuge sur le territoire portugais. Après les exécutions vinrent les récompenses. Pour prix de son dévouement au ministre, Manrique obtint la charge d’adelantade de Castille [83], que possédait Garci Laso.

Ce n’était pas assez pour Alburquerque d’abaisser et de dissiper la faction des Lara, il voulait encore exterminer toute la race de son ennemi. Don Juan Nuñez laissait deux filles, dont l’une, ainsi qu’on l’a vu, était fiancée à don Telle, et un fils nommé don Nuño, alors âgé de trois ans seulement. Confié aux soins de doña Mencia, dame d’une famille considérable de Biscaïe, cet enfant était élevé à Paredes de Nava, dans le royaume de Léon. Lorsque le bruit de l’assassinat de Garci Laso se fut répandu dans la province, doña Mencia, comprenant quels périls menaçaient l’héritier de son seigneur, s’empressa de le dérober à ses ennemis. La Biscaïe, dont les habitans, jaloux de leur indépendance, étaient fort attachés à la mémoire de leur ancien chef, lui parut l’asile le plus assuré, et d’ailleurs son mari, Martin Ruiz d’Avendaño, y avait exercé une influence considérable [84]. Elle y conduisit son pupille le plus secrètement qu’il lui fut possible. Mais déjà sur leurs traces couraient les émissaires d’Alburquerque, et le roi lui-même, dont l’activité irréfléchie était toujours prête à seconder les projets cruels de son ministre. Don Pèdre, poursuivant le noble enfant avec l’ardeur d’un chasseur qui suit sa proie à la piste, pensa l’atteindre au passage de l’Èbre. Heureusement les fugitifs, ayant quelques heures d’avance, parvinrent à rompre un pont, et dès-lors, sans inquiétude, ils gagnèrent le port de Bermeo, d’où, en cas de nécessité, ils auraient pu s’embarquer pour la Guyenne ou pour le royaume de France. Cependant les Biscaïens, émus de voir le fils de leur ancien seigneur proscrit et persécuté, éclataient en murmures. Un fils de doña Mencia, Juan de Avendaño, appelant aux armes ses compatriotes, commença de se fortifier dans ces âpres montagnes, citadelles imprenables des libertés de la Biscaïe. C’était une entreprise grave, presque téméraire, même pour un roi de Castille, que de s’attaquer à un peuple courageux, passionné pour son antique indépendance, et toujours dévoué à ses chefs nationaux. Alburquerque dut renoncer à suivre le jeune Nuño ; il ramena le roi en Castille, remettant à don Lope de Rojas, avec le titre de prestamero mayor [85], le soin de négocier l’extradition ou l’éloignement de l’héritier des Lara. En même temps quelques troupes levées sur les domaines du roi voisins de la frontière s’avançaient pour appuyer les négociations. Les montagnards répondirent fièrement ; il fallut en venir aux mains ; pourtant ni d’une part ni de l’autre la guerre ne fut poussée avec vigueur. La petite armée du roi occupa plusieurs châteaux que les paysans insurgés essayèrent vainement de reprendre. Au bout de quelques mois, après maintes escarmouches sans résultat, l’enfant, cause de la guerre, mourut inopinément à Bermeo. Depuis long-temps les deux filles de don Juan Nuñez étaient au pouvoir d’Alburquerque, et les vastes domaines de Lara séquestrés au profit de la couronne. Dès-lors les hostilités n’avaient plus de prétexte ni de but. Les Biscaïens découragés déposèrent les armes et reconnurent l’autorité du roi.


V.

CORTES DE VALLADOLID. — 1351.


I.

Le soulèvement de la Biscaïe était encore loin d’être apaisé, lorsque don Pèdre, de retour à Valladolid, ouvrit les cortès en personne. Les transactions de cette assemblée, qui se prolongea jusqu’au-delà de l’année 1351, ont été conservées en partie et forment un des monumens les plus curieux pour l’histoire de cette époque. Suivant l’usage, chaque ordre présenta ses cahiers, dont après la session il reçut une expédition en forme accompagnée des décisions royales. Sous le titre de règlement (ordenamiento), les vœux exprimés par les députés et les réponses rendues au nom du souverain allaient prendre place parmi les lois de l’état.

Les réformes réclamées par les trois ordres, les satisfactions ou les promesses données par la couronne font connaître assez exactement sans doute la situation de la Castille. A ce titre, j’entrerai dans un examen sommaire des différens cahiers. Ils sont écrits en langue castillanne, qui remplaçait le latin dans les actes publics depuis les sages règlemens d’Alphonse X ; mais, pour être rédigés dans une langue vivante, ils ne laissent pas de conserver encore bien des obscurités. Elles résultent quelquefois de l’emploi de termes dont la signification exacte est maintenant mal connue, plus souvent du manque de détails et de précision dans l’exposé des demandes présentées au roi. En effet, la rédaction en est, en général, si sommaire et si vague, qu’on doit regarder la pétition écrite comme le simple résumé d’une représentation verbale, une espèce de memorandum destiné à rappeler un discours étendu ou même une discussion approfondie [86].

Si ces documens nous sont parvenus dans leur intégrité, comme il y a tout lieu de le croire, on sera d’abord surpris de n’y trouver aucune allusion aux événemens politiques qui venaient de marquer l’accession au trône de don Pèdre. Le meurtre de Garci Laso, le séquestre des domaines de Lara, la proscription de son fils, la guerre de Biscaïe, ne paraissent pas avoir été l’objet d’aucune représentation de la part des riches-hommes, et l’exécution des bourgeois de Burgos, la violation de leurs libertés, n’attirent pas davantage les plaintes des députés des communes. Je ne puis voir, en effet, qu’une formule banale dans la demande de confirmer les anciennes franchises et les privilèges existans, qui précède les cahiers de chaque ordre, et ce serait y attacher une importance fort exagérée, que de la prendre pour une protestation contre les derniers actes du gouvernement, actes non-seulement contraires aux franchises de chacun des ordres, mais encore à toutes les lois. Du silence étrange de l’assemblée, il faut conclure, ce me semble, l’approbation tacite des mesures violentes prises par Alburquerque, ou bien y reconnaître une preuve de l’intimidation dont ce ministre était parvenu à frapper tout le parti de Lara [87].


II.

Les vœux exprimés par le clergé ne comprennent que vingt et un articles, la plupart contenant des plaintes contre des usurpations ou des exactions exercées soit par des riches-hommes, soit par les officiers du fisc. Surtout les prélats réclament avec force quelques-uns de leurs droits féodaux détournés au profit de la couronne par le feu roi don Alphonse. On sait que l’invasion des Maures africains l’avait obligé à faire servir aux nécessités de la guerre une partie des revenus ecclésiastiques. Depuis la victoire du Rio Salado, aucune restitution n’avait eu lieu. A ces réclamations, les réponses du roi sont en général évasives ; quelquefois il oppose un refus absolu fondé sur la pénurie du trésor. Il déclare, par exemple, fort nettement qu’il entend garder lcs salines enlevées aux églises et assimilées au domaine royal [88]. On remarquera que les pétitions du clergé, à une seule exception près, sont toutes relatives à ses intérêts temporels, comme si les ecclésiastiques ne siégeaient aux cortès qu’en qualité de seigneurs féodaux. Lorsqu’ils parlent au nom de la religion, c’est pour s’élever contre le scandale causé par les juifs et les Maures, qui travaillent publiquement le dimanche [89]. A la modération singulière des termes dans lesquels cette représentation est conçue, on peut juger de la tolérance religieuse qui régnait alors en Castille.


III.

Les cahiers de la noblesse semblent également dictés par un intérêt tout personnel. S’adressant à la merci du roi, elle le supplie de lui accorder des exemptions, des pensions, des secours pécuniaires en considération des grandes pertes que la dernière épidémie lui a fait éprouver en lui enlevant les bras qui cultivaient la terre. Les laboureurs, devenus rares, mettent leurs services à un prix exorbitant, d’où il résulte que les gentilshommes, qui ne peuvent les payer, voient leurs domaines changés en déserts. Probablement le tableau de ces misères n’est point exagéré, car le gouvernement, prenant ces plaintes en considération, promet d’appliquer tous ses efforts à soulager la détresse des pauvres gentilshommes. Il les assure de sa protection, leur fait espérer des secours d’argent, et, afin de pourvoir au plus pressé, il fixe par une ordonnance spéciale le prix des salaires et celui des objets d’un usage général [90]. Il est extrêmement difficile aujourd’hui d’apprécier une pareille mesure. Juste ou injuste dans ses détails, elle paraît avoir été commandée par une impérieuse nécessité.

J’ai fait connaître les désordres auxquels la maladie de don Pèdre avait donné lieu, et notamment le pillage des deniers publics par les nobles pensionnaires du roi. Pour tous les actes de violence commis à cette époque, la noblesse demande une amnistie complète, protestant surtout contre une enquête sur les droits de ceux qui, en saisissant les caisses royales, avaient prétendu se payer des arriérés de leurs traitemens. Tout en accordant l’amnistie, le roi se réserve d’examiner les titres de ces pensionnaires impatiens et de poursuivre le recouvrement des sommes prises sans créances légitimes [91].

Une loi fort remarquable du dernier règne interdisait aux ecclésiastiques de recevoir par testament des donations de terres, et le considérant allégué était qu’entre autres graves abus, il pourrait résulter de la liberté de tester en faveur des églises l’appauvrissement des familles nobles. Il paraît que cette loi fut mal observée, car on en réclame l’exécution avec de nouvelles instances. Le roi promet de la remettre en vigueur, et cependant autorise la répétition des terres aliénées au mépris des ordonnances de son prédécesseur [92].

L’existence des behetrias, ces petites républiques dont le principal privilège était de changer de seigneur suivant le choix de leurs habitans, était pour la noblesse castillanne une occasion de querelles incessantes. Dans un temps où la force seule était respectée, la volonté de ces paysans privilégiés ne dépossédait réellement un seigneur que lorsqu’elle était appuyée par les armes de celui qu’on élisait pour lui succéder. De là des guerres et des combats continuels. D’un autre côté, quand les seigneurs, possesseurs temporaires de behetrias, comparaient le peu d’étendue de leurs droits et leur incertitude avec la puissance plénière des propriétaires de fiefs leurs voisins, ils éclataient en plaintes contre des institutions si humiliantes pour leur orgueil ; ils en demandaient l’abolition ; ils réclamaient le partage des behetrias au nom de la paix du royaume, avouant ainsi sans pudeur et leur avidité et leur humeur querelleuse. Les débats auxquels donna lieu la question des behetrias furent longs et animés. Il ne paraît pas que les habitans de ces bourgades eussent dans les cortès d’autres représentans que leurs seigneurs. Consulter des paysans sur leurs intérêts ou même sur leur sort n’était pas une idée que pussent concevoir les législateurs du XIVe siècle. Alburquerque pressait le partage des behetrias par un motif de cupidité personnelle, ayant du chef de sa femme un grand patronage sur ces territoires privilégiés. Mais d’autres seigneurs, propriétaires comme lui, craignirent sa partialité dans la répartition des terres et dans l’examen difficile des droits allégués par les nombreux prétendans. Grace à leur opposition, les choses demeurèrent sur l’ancien pied. Cette jalousie inquiète, particulière à la noblesse du moyen-âge, obligeait les riches-hommes à sacrifier leurs avantages personnels à la crainte de les voir partager par leurs voisins. Cependant le ministre avait fait parler le roi. Au vœu exprimé par les seigneurs intéressés à la suppression des behetrias, il avait répondu en admettant la mesure en principe ; il s’engageait même à renoncer au droit de justice, qui lui appartenait sur ces bourgs à l’exclusion des seigneurs propriétaires. Toutefois la solution définitive dut être ajournée jusqu’après une enquête sur les droits des intéressés. A cet effet, on nomma des commissaires spéciaux ; mais il paraît qu’elle n’eut aucun résultat, les rivalités des seigneurs ayant soulevé sans doute des questions encore plus graves et plus difficiles à résoudre que celle de leurs titres de suzeraineté tels qu’ils existaient dans la constitution actuelle des behetrias [93].

Deux articles des cahiers de la noblesse sont à noter comme indiquant un accord des ordres entre eux. Le premier exprime le vœu qu’aucune décision relative à l’un des trois ordres n’intervienne dans les cortès en l’absence des représentans de l’ordre intéressé [94] ; le second sollicite en faveur des députés des communes une indemnité pour leurs frais de séjour pendant la durée des sessions [95]. On verra tout à l’heure que les communes ne demeurent point en reste de bons procédés à l’égard de la noblesse.


IV.

En examinant les pétitions adressées au roi par les députés des villes, on reconnaît le rôle important qu’ils avaient alors dans les assemblées nationales. C’est en effet dans leurs cahiers seulement que se trouvent traitées les questions les plus élevées et les plus intéressantes pour la prospérité du pays. Ils offrent le mélange, naturel à l’époque où ils furent rédigés, d’idées grandes et généreuses et de préjugés étroits. Tel est le moyen-âge, surtout en Espagne ; et, si l’on compare les opinions exprimées dans les cortès de Valladolid avec celles qui dominaient alors dans tout le reste de l’Europe, la barbarie de certaines institutions de la Castille causera moins de surprise que la sagesse de quelques autres n’excitera d’admiration. Qui s’étonnera de voir, en 1351, les députés des communes demander pour les débiteurs chrétiens l’autorisation de faire banqueroute à leurs créanciers juifs [96], ou bien vouloir interdire à ces derniers le droit de posséder des terres, en leur accordant celui de prêter à usure [97]. Ce qui surprendra davantage, c’est que, dans la même assemblée, on réclame et l’on obtienne l’abolition des maîtrises et la liberté la plus complète dans l’exercice de toutes les professions [98] ; qu’on y stipule l’inviolabilité des députés [99] ; qu’on y demande des garanties pour la liberté individuelle [100] ; enfin, qu’on arrache à la couronne la promesse de révoquer ces immunités scandaleuses qui, dispensant de l’impôt quelques villes privilégiées, en rendaient le poids intolérable aux autres [101].

Environ la moitié des réclamations présentées par les communes a pour objet la réforme des abus existant dans la répartition ou le prélèvement des taxes. Au nombre et à la gravité des plaintes, on juge quelle est l’étendue du désordre dans cette partie de l’administration. Parmi les mesures provoquées par les cortès, il faut citer un nouveau recensement général pour établir l’assiette de la capitation, recensement devenu absolument nécessaire depuis le fléau qui venait de ravager la Péninsule, et l’établissement d’une surveillance particulière pour réprimer les exactions ordinaires alors aux officiers du fisc. A certains égards, cette dernière institution rappelle celle des Missi dominici de Charlemagne [102].

L’administration de la justice donne également lieu à de nombreuses remontrances, mais où percent clairement les jalousies aveugles des différentes provinces de la monarchie, trop nouvellement réunies pour avoir encore oublié leurs vieilles antipathies, au point de former un corps de nation. Chaque ville voudrait que ses magistrats fussent choisis sur son territoire ; elle ne regarde pas comme un concitoyen, elle croit presque un ennemi quiconque est né hors de ses murs [103].

Une réclamation plus juste et plus éclairée obtient de la couronne que nul ne sera soustrait à ses juges naturels ; que des commissaires royaux surveilleront avec vigilance les officiers de justice [104] ; enfin, comme dernière ressource contre la prévarication des magistrats, que tout Castillan pourra venir porter ses plaintes par devant le roi lui-même [105].

L’audace des bandits qui infestaient les grandes routes, et qui pillaient même les villages et les villes, appelait les mesures les plus énergiques pour leur destruction. Sur la demande des députés, le roi ordonne l’institution d’une garde civique chargée de la police et particulièrement de la poursuite des malfaiteurs. On devine la grandeur du mal à l’énergie des remèdes employés pour le combattre. Toute la population de la Castille est mise sous les armes. Dans chaque ville ou village, un quart des habitans doit toujours être prêt à courir sus aux brigands. On fixe la distance à laquelle la poursuite doit s’étendre ; on dispose les hommes d’armes par relais, si je puis m’exprimer ainsi, qui se succéderont les uns aux autres jusqu’à la prise ou l’extermination des bandits. Mais ce n’est pas seulement contre les voleurs de grands chemins que cette milice doit agir. Elle est encore chargée de combattre les rebelles au gouvernement, et ses services sont particulièrement requis pour la destruction des maisons fortes (casas fuertes) : c’est ainsi que sont désignées les retraites de ces gentilshommes ennemis des lois ; alors très nombreux dans toute l’Espagne. Pour faire le siège de ces forteresses, les lieutenans du roi pourront convoquer les milices de cinq lieues à la ronde et emmener la moitié des hommes valides [106]. A ces dispositions il faut encore ajouter des peines portées contre les mendians et les vagabonds, parmi lesquels se recrutent d’ordinaire les ennemis de la tranquillité publique [107].

Les relations de la Castille avec les royaumes voisins rentraient dans la compétence des cortès générales. Les communes réclament contre un tarif de douanes établi par la Navarre, et demandent la révocation d’une convention commerciale entre la Castille et l’Aragon, onéreuse à la première de ces deux puissances. On voit encore les villes maritimes de la Biscaïe solliciter la ratification d’un traité qu’elles ont conclu avec l’Angleterre, de leur propre autorité, comme il semble [108]. Alors les cités commerçantes jouissaient d’une indépendance singulière. On sait que, deux siècles après, le Portugal, en paix avec le roi de France, avait une rude guerre à soutenir contre un bourgeois de Dieppe [109].

Pendant les voyages d’un roi de Castille, voyages fréquens à cette époque où il n’y avait pas de résidence fixe pour la cour, les villes et les ordres militaires étaient tenus de le défrayer ainsi que toute sa suite. On lui devait ce que l’on appelait la chère (yantares), et la dépense était souvent fort considérable, d’autant plus qu’en de telles occasions les officiers du roi l’augmentaient indéfiniment par leurs exigences. Sur la réclamation des communes, un règlement fixa la quotité de la dépense, la nature des prestations et jusqu’au menu des repas offerts. Il fut stipulé que le roi et la reine seuls auraient droit à exiger les frais de réception pendant leurs voyages [110].

Parmi les nombreuses pétitions adressées au roi par les députés des villes, on cherche en vain quelques plaintes contre les usurpations ou les violences des riches-hommes. L’accord apparent des deux ordres est remarquable dans un temps où les collisions étaient assurément fréquentes entre la noblesse et les communes. Telle est leur concorde dans les cortès de Valladolid, que les députés des villes recommandent au roi les cahiers des deux autres ordres, et appellent particulièrement son intérêt sur la situation des gentilshommes ruinés par l’épidémie [111]. On en doit conclure qui il existait des conférences entre les différentes classes de députés, ou, comme l’on dirait aujourd’hui, des communications des chambres entre elles. Sans doute un certain nombre d’affaires discutées devant des commissions mixtes n’étaient point portées devant le roi, lorsque les débats avaient fini par un accommodement amiable. Je ne trouve qu’un seul article exprimant une dissidence entre les communes et le clergé. Les premières supplient le roi de réprimer les abus de l’excommunication lancée par les ecclésiastiques et de limiter les amendes encourues par les personnes frappées des foudres de l’église [112].

Les intérêts de l’agriculture et du commerce n’ont point été négligés par les cortès de Valladolid, et plusieurs articles remarquables témoignent hautement de leur sollicitude. C’est ainsi que sont réglées nombre de questions relatives au passage et au droit de pâture des troupeaux nomades [113], à l’exportation et au transit des grains, des bestiaux, des chevaux, des bois de construction et des métaux précieux [114]. D’autres ordonnances ont pour but de prévenir la destruction des forêts, déjà redoutée en Castille au XIVe siècle [115]. A ces règlemens fort nombreux viennent encore s’ajouter quelques lois somptuaires, la plupart renouvelées des règnes précédens, et toujours destinées à demeurer sans exécution [116].


V.

Par ce résumé très succinct, le lecteur peut se faire une idée des travaux auxquels se livrèrent les cortès de Valladolid. Peut-être ne sera-t-il pas hors de propos de dire ici quelques mots de la forme dans laquelle les demandes de l’assemblée sont soumises au roi. Il faut observer d’abord que la même formule sert aux trois ordres sans distinction. Tous, s’adressant au souverain comme à un maître absolu, le supplient que ce soit son bon plaisir [117] de remédier à tel abus, de satisfaire à telle réclamation. Dans cette formule, qui peut-être remonte à une haute antiquité, il ne faut point voir, ce me semble, une habitude servile, mais plutôt au contraire comme un commencement de cette fiction légale des gouvernemens constitutionnels qui, plaçant la responsabilité au pied du trône, élève la majesté royale au-dessus de tout blâme. A l’appui de cette opinion, je pourrais citer un article remarquable du cahier des communes qui, à le bien entendre, n’est qu’une demande de garantie pour la liberté individuelle : « On supplie le roi qu’il ne sorte de sa chancellerie aucun ordre pour tuer ou appréhender aucun de ses sujets, ou pour confisquer ses biens ; que, dans le cas où un ordre pareil serait expédié, il ne devienne exécutoire qu’après avoir été représenté au roi lui-même et de nouveau confirmé [118]. » Ainsi, l’on feint que le roi ne peut vouloir aucun acte illégal, et c’est à lui qu’on en appelle des décrets surpris par ses ministres.

En général, les réponses de la couronne sont courtes et précises : Je le tiens pour bon [119] et l’ordonne, telle est la formule le plus souvent reproduite. Si le roi oppose un refus aux demandes des cortès, il faut reconnaître que c’est presque toujours à bon droit, et pour repousser des prétentions injustes ou exorbitantes. En ce qui concerne les Maures et les Juifs, par exemple, il refuse avec raison de sanctionner les lois d’exception qu’on réclame contre eux [120], et lorsqu’il rejette les instances du clergé pour rentrer en possession des revenus dont la couronne s’est emparée à son préjudice, c’est en invoquant les nécessités du trésor et les lois librement votées dans les cortès assemblées sous le règne précédent [121]. Quant aux promesses royales pour l’observation de la justice, la diminution des impôts, le respect de toutes les libertés, elles sont nombreuses et explicites, telles, en un mot, qu’on peut les attendre d’un prince qui vient de monter sur le trône. La suite de cette histoire montrera comment ces promesses magnifiques furent gardées.


VI.

GOUVERNEMENT D'ALBUQUERQUE. – TRAITE AVEC L’ARAGON. – REBELLION D’ALONSO CORONEL. — 1352-1353.


I.

La session des cortès se prolongea jusqu’au printemps de l’année 1352. Vers la fin de mars, le roi quitta Valladolid pour se rapprocher de la frontière de Portugal. Son grand-père, Alphonse IV, père de la reine Marie, lui avait demandé une entrevue. Elle eut lieu à Ciudad Rodrigo, avec de grandes démonstrations de tendresse de part et d’autre. Le roi de Portugal ayant prié son petit-fils de pardonner au comte de Trastamare, alors réfugié dans ses états, don Pèdre s’empressa d’y consentir, soit que, surpris en quelque sorte par une requête imprévue, il n’eût pas le temps de consulter sa mère ou son ministre, soit que, flatté par une sollicitation auguste, il saisît avec joie l’occasion de faire un acte d’autorité. Quoi qu’il en soit, et quelque sincère que fût l’amnistie accordée à don Henri, celui-ci ne jugea pas à propos de paraître encore devant son frère. Il retourna dans les Asturies, n’ayant rien perdu de ses dispositions factieuses, car on l’y retrouve bientôt recrutant des hommes d’armes et travaillant sans relâche à se faire un parti. Grace à l’intervention du roi de Portugal, il venait d’obtenir la levée du séquestre mis sur ses biens et ceux de sa femme doña Juana de Villena [122]. Il se servit de ces nouvelles ressources pour augmenter le nombre de ses créatures et pour essayer de fonder dans les Asturies une suzeraineté indépendante. Probablement ses rêves d’ambition n’allaient pas encore plus loin.

Alburquerque, méprisant les menées obscures de don Henri dans le nord, surveillait non sans inquiétude les préparatifs plus menaçans de quelques riches-hommes de la Castille, anciens partisans de la faction des Lara. Depuis la mort tragique de Garci Laso, don Alonso Fernandez Coronel aspirait à devenir le chef de ce parti vaincu, mais non point détruit. On a vu ce seigneur abandonner doña Léonor aussitôt après la mort du roi don Alphonse, et, pour prix de sa prompte défection, obtenir les bonnes graces d’Alburquerque. Il en avait reçu, avec la bannière et le chaudron de riche-homme, la vaste seigneurie et le fort château d’Aguilar, produits d’une confiscation ordonnée par le feu roi. A la vérité, Coronel prétendait qu’il avait payé assez chèrement ces faveurs au ministre [123] pour être dispensé de toute reconnaissance. De simple chevalier devenu riche-homme de nom et de fait, il s’était attaché avec plus de zèle que jamais à la cause de don Juan Nuñez, et pendant la maladie de don Pèdre, il s’était employé avec une ardeur quelquefois imprudente à soutenir ses prétentions tant en Castille que dans l’Andalousie. Le rétablissement du roi, la mort du seigneur de Lara, avaient pour un moment déconcerté ses projets, et, déjà suspect au nouveau gouvernement, il avait cru prudent de ne point paraître aux cortès de Valladolid. Averti par le meurtre de Garci Laso du sort que le ministre alors tout-puissant réservait à ses ennemis, il était bien résolu à ne pas imiter la folle confiance de son frère d’armes, et se préparait de longue main à une résistance vigoureuse. Tandis qu’il mettait en état de défense ses châteaux de Castille et d’Andalousie, il cherchait à ouvrir des relations avec don Henri et don Tello qui, suspects comme lui à don Juan d’Alburquerque, lui semblaient des alliés naturels. Peu scrupuleux sur le choix de ses protecteurs, il essayait encore de traiter avec le roi maure de Grenade, et sollicitait jusqu’aux Arabes d’outre-mer. Pour diriger ces négociations, le château d’Aguilar, situé sur la frontière de Grenade, lui offrait de grandes facilités. Il s’y était enfermé avec son gendre don Juan de La Cerda, seigneur puissant de Castille, et tous les deux y avaient réuni les plus dévoués de leurs vassaux. De cette forteresse, ils tendaient la main à tous les mécontens et s’efforçaient de rallier les débris de la faction de Lara.

Alburquerque ne se dissimulait ni la haine que lui avait suscitée sa haute fortune, ni le nombre ni la force de ses ennemis. Sa résolution naturelle, d’accord avec la politique, lui conseillait de s’adresser d’abord au plus redoutable, sûr qu’un exemple terrible intimiderait le reste des factieux. La perte d’Alonso Coronel fut jurée. Dans ce dessein, il quitta Ciudad Rodrigo dès qu’il put prendre congé du roi de Portugal et se hâta de conduire le roi en Andalousie, espérant par la rapidité de sa marche déconcerter les intrigues des rebelles. En quelques jours, il réunit à Cordoue une petite armée autour de la bannière royale et s’avança aussitôt contre le château d’Aguilar. Gutier Fernandez de Tolède, grand chambellan, et Sancho-Sanchez de Rojas, chef des arbalétriers de la garde, le précédaient chargés de sommer Coronel d’ouvrir ses portes au roi. Coronel, qui vraisemblablement ne s’attendait pas à être si tôt attaqué, répondit avec quelque embarras qu’aux termes de sa charte d’investiture, octroyée par le roi lui-même, il était dispensé d’héberger son souverain, surtout lorsqu’il se présentait avec une suite si considérable [124]. Puis, sa franchise militaire reprenant bientôt le dessus, il avoua que la présence d’Alburquerque, son ennemi déclaré, l’empêchait seule de se rendre à son devoir ; mais que, tant que ce ministre exercerait sa domination tyrannique, il se verrait contraint à son grand regret, et pour sa propre sûreté, de désobéir aux ordres de son roi. Cependant nombre de chevaliers, ses amis secrets ou déclarés, étaient accourus aux barrières dans l’espoir de ménager un accommodement. Tous, jusqu’à ceux-là même qu’il regardait comme ses confédérés et ses complices, lui conseillaient la soumission immédiate ; ils l’engageaient à se réserver pour des temps plus heureux, et à ne pas précipiter sa ruine par une résistance sans espoir. S’il consentait à livrer son château, lui disait-on, il obtiendrait la permission de sortir du royaume, et le roi, satisfait par un exil de quelques mois, lui accorderait bientôt une amnistie complète et la levée du séquestre mis sur ses domaines. Coronel, étonné d’entendre un pareil langage dans la bouche de ceux dont il attendait des secours effectifs, ne perdit pourtant rien de sa résolution et demeura inflexible. « Le roi, répondit-il, est au pouvoir d’Alburquerque. Jamais je ne me livrerai, comme Garci Laso, à mon ennemi mortel. » Pendant ces pourparlers, don Pèdre s’approchait. Pour en finir, on déploya la bannière royale de Castille, et quelques arbalétriers firent mine d’assaillir les barrières du château. A cette démonstration qui n’avait pour but que de constater la rébellion, la garnison d’Aguilar répondit par le cri de guerre de son seigneur qu’elle accompagna d’une volée de flèches. Après quelques traits échangés de part et d’autre, on sonna la retraite. Le chef des arbalétriers vint montrer au roi la bannière de Castille déchirée par des flèches lancées du château. A ce spectacle, l’indignation fut générale, et les amis de Coronel, qui un instant auparavant intercédaient pour lui, se turent et l’abandonnèrent à son sort. Le jour même, il fut déclaré rebelle et traître, et l’on proclama ses biens confisqués et dévolus à la couronne. Il restait à s’en rendre maître. Aguilar était bien fortifié, bien pourvu de vivres et de munitions, et l’armée royale, peu nombreuse d’ailleurs, n’avait point de machines pour en faire le siège. Alburquerque, laissant un petit corps de troupes en observation devant la place, emmena le roi en Castille pour y faire la conquête plus facile des autres châteaux appartenant au rebelle. Sa présence dans le nord était d’ailleurs devenue nécessaire, car les alliés de Coronel commençaient à se montrer.

Dans les Asturies, le comte de Trastamare venait d’entrer par un coup de main dans la ville de Gijon dont il paraissait vouloir faire sa place d’armes. D’un autre côté, don Tello, son frère, âgé de seize ans à peine, déployait son étendard et débutait par un de ces exploits ordinaires aux héros de ce temps. Sortant d’Aranda de Duero, ville qui faisait partie de son apanage, il avait détroussé non loin de Burgos un grand convoi de marchandises en route pour la foire d’Alcalà de Henares. Après ce coup, effrayé à la vue des milices accourant des villes voisines, il gagna en toute hâte son château de Monteagudo sur la frontière d’Aragon. Bientôt, ne s’y croyant pas en sûreté, il implora la protection de Pierre IV, et se déclara son homme-lige, s’engageant à ne faire ni paix ni trêve avec le roi de Castille sans l’agrément de son nouveau suzerain [125].

Le jeune roi, toujours guidé par Alburquerque, se dirigeait vers les Asturies ; mais, chemin faisant, il s’empara de plusieurs châteaux ou maisons fortifiées que Coronel possédait en Castille. La plupart se rendirent sans faire de résistance sérieuse. Il n’y eut que le châtelain de Burguillos qui soutint un assaut. C’était un brave écuyer, homme-lige de Coronel, nommé Juan de Cañedo, que ni la présence du roi, ni les promesses d’Alburquerque ne purent obliger à livrer la place remise à sa garde. Après s’être battu en désespéré, il fut pris vivant, et le vainqueur lui fit couper les deux mains. Laissant les mécontens de la Castille méditer sur cet exemple terrible, la petite armée royale entra dans les Asturies. A son approche, don Henri, abandonna Gijon et se jeta dans les montagnes avec quelques amis dévoués. Tout en se dérobant avec soin aux poursuites de son frère, il protestait de sa fidélité, et les gouverneurs de Gijon et de ses autres châteaux s’engageaient par son ordre à ne pas guerroyer, pourvu que le roi consentît à pardonner à leur seigneur. Une espèce de trêve fut conclue. Alburquerque promettait de traiter don Henri avec douceur, et acceptait le serment offert par ses lieutenans [126]. Cette expédition fut une promenade, car nulle part on ne rencontra d’ennemis. Tranquille de ce côté, le ministre ramena rapidement le roi en Castille pour réduire les places occupées par les vassaux de don Tello. La plupart furent prises presque sans combat. Monteagudo, la principale de ses forteresses, pouvait faire une longue résistance ; mais le gouverneur demanda et obtint une capitulation ou plutôt une suspension d’armes, semblable à celle qui venait d’être accordée aux lieutenans de don Henri, c’est-à-dire la promesse d’une amnistie pour son maître, à la condition qu’il s’abstiendrait en attendant de toute hostilité [127]. Il était évident que les mécontens des provinces du nord n’osaient rien entreprendre avant d’avoir appris quel serait le succès de la levée de boucliers tentée en Andalousie par Alonzo Coronel. Éloignés les uns des autres, divisés d’intérêts, les ennemis d’Alburquerque n’avaient pu se concerter ; à peine se connaissaient-ils ; chacun croyait avoir affaire à toutes les forces du roi, et, ne songeant qu’à sa sûreté personnelle, faisait bon marché de ses confédérés. Quant à ces étranges conventions entre un souverain et ses sujets rebelles, conventions exactement observées de part et d’autre, comme il semble, elles constatent quelle était alors l’opinion générale au sujet de l’obéissance due par un vassal à son seigneur immédiat. Les gouverneurs de don Henri et de don Tello conciliaient la fidélité jurée à leur seigneur et le respect de la majesté du trône en stipulant une amnistie pour leur maître, et en promettant d’un autre côté de ne point attaquer les troupes royales. C’eût été trop exiger, sans doute, que de vouloir leur soumission pure et simple. Des vassaux ne pouvaient être juges dans un différend entre leur seigneur et le roi ; en attendant qu’un arrangement eût lieu, leur neutralité semblait un hommage suffisant rendu à la couronne. D’ailleurs, le dessein d’Alburquerque était d’isoler Coronel, contre lequel il voulait porter toutes ses forces. Il atteignit son but par ces conventions, et sans doute il se réservait le soin de châtier un jour à loisir ses timides complices. Pour le moment, il affectait de mettre une grande différence entre les bâtards coupables seulement de trop de défiance à l’égard de leur roi, et le riche-homme d’Aguilar en révolte ouverte, et déjà déclaré traître et rebelle. De là, sa facilité à traiter avec les châtelains de Gijon ou de Monteagudo, et sa cruauté envers celui de Burguillos.


II.

En se portant sur Monteagudo à l’extrémité de la Castille, Alburquerque n’avait pas seulement en vue d’intimider don Tello et d’arrêter sa prise d’armes. L’attitude du roi d’Aragon lui donnait quelque souci, et il avait à cœur de connaître ses intentions avant de retourner en Andalousie pour accabler Coronel. Bien que l’Aragon et la Castille fussent en paix depuis longues années, les relations des deux pays n’étaient rien moins qu’amicales. A la mort d’Alphonse IV, doña Léonor, sa seconde femme, infante de Castille et tante paternelle de don Pèdre, brouillée depuis long-temps avec Pierre IV, son beau-fils, avait quitté l’Aragon aussitôt que ce prince était monté sur le trône. Retirée en Castille, avec ses deux fils, les infans don Fernand et don Juan, elle n’avait cessé d’entretenir des relations avec les ennemis déclarés ou secrets du nouveau roi. Don Fernand avait été pendant quelques mois reconnu pour le chef des rebelles du royaume de Valence, et lorsque la ligue des seigneurs et des communes, qui prit le nom de l’Union, tint un moment Pierre IV en sa puissance, elle l’avait obligé de reconnaître pour son héritier présomptif ce frère qu’il haïssait. A la vérité, la bataille d’Epila avait fait justice de ces prétentions et contraint l’infant de retourner humilié en Castille. Le séquestre de ses biens et de ceux de doña Léonor avait puni sa tentative ; mais l’asile qu’il avait trouvé en Castille, le rang élevé qu’il y occupait, son alliance avec le ministre tout-puissant de don Pèdre, étaient pour Pierre IV des sujets incessans d’inquiétudes et d’irritation. L’accueil fait à don Tello, l’empressement du roi à accepter son hommage était un acte de représaille. En couvrant de sa protection les rebelles de Castille, Pierre voulait montrer qu’il pouvait dorénavant combattre le Castillan à armes égales et lui rendre tout le mal qu’il en avait à redouter. Ainsi, par un singulier hasard, les deux rois trouvaient des alliés dans la famille l’un de l’autre, et chacun avait à sa disposition les moyens d’allumer la guerre civile chez son voisin. L’aigreur croissante entre les deux cours était encore irritée par l’ambition inquiète de don Fernand, qui, après s’être cru un instant roi de Castille, déchu de cette espérance, tournait maintenant ses vues vers l’Aragon. On lui attribuait le dessein de renouveler la tentative qui lui avait si mal réussi quelques années auparavant, et de fait il errait sur la frontière, cherchant à réchauffer le vieux levain de la ligue valencienne. De son côté, le roi d’Aragon, instruit de ces menées, avait réuni dans le royaume de Valence un corps de troupes considérable, prêt à repousser une attaque, résolu peut-être à la prévenir. Telle était la situation des choses, lorsque Alburquerque parut devant Monteagudo.

Il désirait la paix sincèrement, car il n’avait rien à gagner à la guerre que l’agrandissement de l’infant d’Aragon, dont il se souciait peu. Sa haine et son intérêt lui commandaient également de concentrer tous ses efforts contre le dernier chef de la faction de Lara, et, pour assouvir sûrement sa vengeance, il fallait qu’il fût délivré de l’inquiétude d’une guerre étrangère. Son premier soin fut donc d’ouvrir des négociations avec l’Aragonais, qui s’y prêta avec empressement. Le ministre qui jouait alors auprès de Pierre IV le même rôle qu’avait Alburquerque auprès de don Pèdre, don Bernal de Cabrera, était un ennemi déclaré d’Alonso Coronel [128], et le désir de perdre un homme qu’il détestait ne contribua pas peu sans doute à presser l’accord entre les deux couronnes. Ouvertes dans la ville d’Agreda vers le milieu de l’automne, les conférences se terminèrent promptement par un traité d’alliance conclu au château d’Atienza, le 29 octobre 1352. Les deux rois ayant les mêmes griefs, les mêmes appréhensions, faisaient les mêmes sacrifices pour s’assurer une domination tranquille. Ils se jurèrent de pardonner aux princes de leurs maisons en hostilité déclarée ou secrète contre leurs gouvernemens. Don Pèdre s’engagea de recevoir à merci son frère bâtard don Tello et de lui rendre ses biens ; Pierre IV accorda une amnistie aux deux infans ses frères consanguins, et promit de leur restituer, ainsi qu’à la reine doña Léonor leur mère, les domaines qu’il avait séquestrés. En même temps, chacun des deux rois se portait garant auprès de son allié pour la conduite de ceux dont il venait d’obtenir la grace. De part et d’autre, sauf quelques exceptions, l’amnistie s’étendait aux personnages subalternes, vassaux de don Tello ou des infans. Je dois faire remarquer à cette occasion une clause singulière du traité. Il fut stipulé que les adhérens des infans d’Aragon ne seraient point recherchés pour leurs actes d’hostilité contre Pierre IV, à moins qu’antérieurement à la convention d’Atienza, une sentence de trahison n’eût été rendue contre eux ; que, dans ce cas néanmoins, ils ne pourraient être poursuivis dans les villes faisant partie du domaine personnel des infans [129]. Un article tout semblable réglait le sort des partisans de don Tello. Ainsi, chaque roi, reconnaissant l’indépendance d’une seigneurie relevant de la sienne, permettait qu’il existât dans son royaume des places de sûreté contre ses propres décrets. Tel était le régime féodal et l’impuissance de la royauté. Toutefois, pendant que les deux ministres faisaient cette concession éclatante aux exigences de la noblesse, ils ne négligeaient pas de prendre quelques mesures pour restreindre ses privilèges à l’avenir. A la suite du traité de paix, l’on arrêta les bases d’une convention d’extradition, acte fort extraordinaire pour l’époque, d’après lequel les deux rois devaient se livrer mutuellement les coupables de trahison contre lesquels des sentences seraient prononcées postérieurement au traité d’Atienza [130]. Il est fort probable que cette convention, publiée solennellement par les deux rois ne fut jamais rigoureusement exécutée. Elle blessait trop ouvertement tous les préjugés de l’époque. On peut y voir cependant une première tentative pour diminuer cette indépendance dont les grands vassaux se montraient si jaloux. Alburquerque et Cabrera, ministres absolus, cherchaient à augmenter leur puissance en soutenant la cause de l’autorité royale. Ils crurent ne travailler que pour eux-mêmes. Leurs maîtres seuls profitèrent de leur politique.


III.

Rassuré sur les desseins de l’Aragonais, Alburquerque reprit avec le jeune roi le chemin de l’Andalousie. Entre le ministre et les riches-hommes factieux, la querelle allait se décider sous les murs d’Aguilar. Cette fois, il ne s’agissait plus d’une reconnaissance ; des troupes nombreuses, des machines de guerre et tout l’attirail d’un siège se dirigeaient contre la place. Pendant l’absence d’Alburquerque, Coronel, perçant au travers des faibles corps d’observation qui l’entouraient, avait plusieurs fois poussé ses courses jusqu’aux portes de Cordoue. Son gendre, don Juan de la Cerda, s’était rendu à Grenade et de là en Afrique, se flattant d’en ramener des secours, mais ses efforts avaient été sans résultats. L’opiniâtreté de Coronel ne servait qu’à prouver sa faiblesse véritable et son isolement. Les villes voisines, exaspérées par les pillages de ses hommes d’armes, envoyaient à l’envi leurs bannières à l’armée royale. L’alliance du roi maure, que sollicitait ouvertement le rebelle, indignait toute l’Andalousie, souvent ravagée par les Arabes, et scandalisait le clergé, qui nommait Alburquerque le défenseur de la religion et de la patrie. Enfin la neutralité des deux bâtards, obtenue par une simple démonstration, prouvait que les mécontens n’étaient point unis entre eux et qu’ils agissaient sans plan arrêté. Il suffisait de comparer les forces des deux partis pour présager l’issue de la lutte.

Dès que le roi parut devant Aguilar, les attaques furent poussées avec vigueur. D’abord les assiégés se défendirent bravement. Il fallut plusieurs mois pour s’emparer des ouvrages extérieurs, niveler le terrain et faire avancer les machines au pied du rempart. On commença à battre en brèche. Alors le découragement s’empara de la garnison. Nul secours n’arrivait ; les Maures de Grenade renouvelaient leurs protestations pacifiques au roi de Castille ; ceux d’outre-mer ne montraient, pas moins de répugnance à rompre les trêves. Les murs allaient céder au bélier et à la sape ; on calculait le moment où la brèche serait praticable. Tandis que les soldats mercenaires de Coronel ne pensaient qu’à s’échapper d’une place impossible à défendre, et que chaque jour de nombreux déserteurs imploraient la merci des assaillans, Juan Fernandez de Canedo, l’ancien gouverneur de Burguillos, se présenta hardiment devant don Pèdre. A peine rétabli de l’horrible mutilation qu’il avait subie, il venait avec une incroyable audace demander au roi la permission d’entrer dans Aguilar, pour y mourir auprès de son seigneur. Cette grace lui fut accordée, et sa fidélité héroïque arracha l’admiration de ses ennemis mêmes. On enviait à Coronel la gloire d’inspirer de pareils dévouemens. Chacun attendait avec anxiété les derniers instans d’un homme que toute la Castille était habituée à regarder comme un modèle accompli du preux chevalier.

Tout était préparé pour l’assaut, les postes assignés, l’heure fixée pour monter à la brèche. Pendant l’espèce de trêve tacite qui précède un combat décisif, le chambellan du roi, Gutier Fernandez, ancien ami du seigneur d’Aguilar, l’aperçut sur le rempart occupé à donner ses derniers ordres. Il piqua vers lui, et dès qu’il fut à portée de la voix : « Compère [131], mon ami, lui cria-t-il, que je suis marri de votre entêtement ! — Eh ! quel remède aujourd’hui ? répondit Coronel. — Hélas ! reprit Gutier, au point où nous en sommes, de remède je n’en vois aucun. » Alors Coronel, d’une voix grave : « Gutier, mon ami, vous vous trompez. Pour moi une ressource reste encore : c’est de mourir en bon chevalier. » Ils se séparèrent les larmes aux yeux. Coronel alla revêtir un gambison [132] et une cotte de mailles ; puis il entra dans la chapelle du château pour entendre la messe. Au milieu du sacrifice, un écuyer se précipite dans la nef : « Que faites-vous, don Alonso ? s’écrie-t-il. On entre par la brèche. Le commandeur d’Alcantara, Pero Estebañez, est dans la ville et force gens d’armes avec lui ! — Advienne que pourra ! dit Coronel tiré de sa pieuse rêverie. D’abord je verrai Dieu. » Et il demeura immobile, à genoux, jusqu’après la consécration. Alors il sortit de la chapelle, mais, trouvant les gens du roi déjà maîtres des remparts, il se jeta dans le donjon, qui tenait encore. De là, reconnaissant Diaz Gomez, chef des écuyers de la garde, il l’appela et lui dit : « Diaz Gomez, mon ami, me mènerez-vous vivant devant le roi mon seigneur ? — Je ne sais si je pourrai, répondit Gomez ; mais comptez que j’y ferai mes efforts. — Conduisez-moi donc vers lui, dit le vaincu en remettant son épée, et, je vous en supplie, commandez à vos hommes qu’ils cherchent mes fils dans leur logement, et, s’ils le peuvent, qu’ils gardent ces enfans de male aventure. » Ce ne fut pas sans peine qu’au milieu d’une soldatesque furieuse on le conduisit devant le roi. En apercevant son ennemi, Alburquerque s’écria « Eh quoi ! Coronel traître dans un royaume où on lui fait tant d’honneurs ! — Don Juan, dit Coronel, nous sommes fils de cette Castille qui élève les hommes et les précipite. On ne peut vaincre sa destinée [133]. La merci que je vous demande, c’est de me faire mourir vite, comme, il y a quatorze ans aujourd’hui, je fis mourir le maître d’Alcantara [134]. » Le roi, présent à cette entrevue et la visière basse, écoutait ce dialogue sans se faire connaître, admirant sans doute le sang-froid de Coronel ; mais, habitué à laisser faire son ministre, il demeurait impassible et ne donnait aucun ordre. Sur un signe d’Alburquerque, Coronel, conduit quelques pas plus loin. fut décapité avec plusieurs chevaliers de sa suite, entre autres Alphonse Carrillo, brave gentilhomme d’une famille dévouée aux Lara, autrefois gouverneur, pour doña Leonor de Guzman, des châteaux de Lucena et de Cabra. Compère et frère d’armes de Coronel, il était venu s’enfermer dans Aguilar aussitôt qu’il avait su la situation désespérée de son ami [135].

Ainsi périt, après un siége de quatre mois, cette poignée de braves gentilshommes dont l’héroïque résistance égala la témérité. Alonso Coronel avait mal connu ses forces. Ce n’était point un soldat de fortune comme lui, un chevalier d’aventure, ainsi disait-on alors, que les riches-hommes, mécontens du gouvernement d’Alburquerque, auraient consenti à prendre pour leur chef. Il manquait à la faction de Lara un grand nom pour rallier ses débris. Henri de Trastamare, mari de la nièce de don Juan Nuñez, n’avait que vingt ans, et l’Espagne ignorait encore et son génie et son audace.


VII.

RECONCILIATION DE DON PEDRE AVEC SES FRERES. – INFLUENCE DE DOÑA MARIA DE PADILLA. — 1353-1354.


I.

Jusqu’à présent on a vu don Pèdre n’avoir d’autres volontés que celles de son ministre : le moment approchait où cette domination allait cesser. Alburquerque et la reine-mère, ayant résolu de marier le jeune prince, avaient jeté les yeux sur la maison de France pour l’union qu’ils projetaient. Pendant la session des cortès de Valladolid, des ambassadeurs s’étaient rendus à Paris, chargés de demander au nom de don Pèdre la main de Blanche, nièce du roi Jean et fille du duc de Bourbon, alors âgée de quinze ans à peine. On vantait partout sa beauté, sa douceur, sa grace naïve. La princesse, solennellement fiancée au roi de Castille, n’attendait, pour passer en Espagne, que la fin des troubles qui obligeaient don Pèdre à parcourir ses provinces à la tête d’une armée. En même temps que le ministre traitait de cette illustre alliance, il ne dédaignait pas de s’occuper en secret d’une négociation moins honorable, mais dont le succès, selon ses calculs, devait lui assurer la continuation de sa haute influence. Déjà, plusieurs fois, l’humeur altière du jeune roi s’était révélée par des velléités d’indépendance, rapides comme des éclairs, alarmantes cependant pour un vieux politique accoutumé à lire dans le cœur de son maître. Il s’apercevait que, pour le détourner de vouloir gouverner par lui-même, il était temps de lui donner des distractions plus puissantes que les plaisirs de la chasse. Le règne de don Alphonse avait prouvé tout ce que peut une maîtresse, et le ministre prudent ne voulut pas abandonner au hasard le choix de la femme destinée à jouer un si grand rôle. Craignant une rivale, il voulut avoir une alliée ou plutôt une esclave. Il choisit donc pour le roi et se trompa lourdement. Il crut trouver la personne la plus propre à servir ses desseins dans doña Maria de Padilla, jeune fille noble, élevée dans la maison de sa femme doña Isabel de Meneses. Elle était orpheline, issue d’une famille illustre, autrefois attachée à la faction de Lara et ruinée par les dernières guerres civiles [136]. Son frère et son oncle, pauvres et ambitieux, se prêtèrent, dit-on, à ce honteux marché. Persuadé que doña Maria, nourrie dans sa maison, le regarderait toujours comme un maître, Alburquerque attira sur elle l’attention de don Pèdre et ménagea lui-même leur première entrevue, qui eut lieu pendant l’expédition des Asturies [137]. Doña Maria de Padilla était petite de taille comme la plupart des Espagnoles, jolie, vive, remplie de cette grace voluptueuse particulière aux femmes du midi, et que notre langue ne sait exprimer par aucun terme [138]. On ne connaissait encore son esprit que par son enjouement, qui amusait la grande dame chez laquelle elle vivait dans une situation presque servile. Plus âgée que le roi, elle avait sur lui l’avantage d’avoir déjà pu étudier les hommes et d’avoir observé la cour, mêlée parmi la foule. Elle montra bientôt qu’elle était digne de régner.

On aime à croire qu’en se donnant à don Pèdre, cette jeune fille ne céda pas uniquement à des calculs d’ambition. Le roi n’avait que dix-huit ans ; il était bien fait, ardent, magnifique, véritablement amoureux. Sans doute cette passion aurait suffi pour séduire doña Maria, quand même elle n’eût pas été rehaussée par le prestige d’une couronne. Ses protecteurs, sa famille, conspirèrent pour triompher de ses scrupules. Elle se rendit bientôt, peut-être en exigeant du roi une promesse de mariage, ou même, comme l’ont supposé quelques auteurs, l’accomplissement des cérémonies religieuses, qui toutefois auraient été célébrées dans le plus profond mystère [139]. Si ce mariage eut lieu en effet, toute l’Espagne l’ignora d’abord, et doña Maria ne passa long-temps que pour la maîtresse du roi. Son oncle, Juan Fernandez de Hinestrosa, la conduisit lui-même à San Fagund où s’arrêta don Pèdre à son retour des Asturies, et la mit, pour ainsi dire, entre ses bras [140]. Cette complaisance fut royalement récompensée. Hinestrosa et les autres parens de la favorite, sortant tout à coup de leur obscurité, parurent à la cour et commencèrent à se mêler aux conseils du jeune prince.

Aussitôt après la prise d’Aguilar, don Pèdre, séparé de sa maîtresse pendant le siège, courut la retrouver à Cordoue. Elle venait de lui donner une fille, dont la naissance fut célébrée par des fêtes magnifiques. La plus grande partie des domaines d’Alonso Coronel servit d’apanage à l’enfant ; le reste fut distribué entre les officiers de la maison du roi. On remarqua que don Juan d’Alburquerque n’eut cette fois aucune part aux dépouilles de son ennemi. Tout en conservant les apparences, le roi commençait à le traiter avec quelque froideur. Sa jeune maîtresse l’excitait en secret à se débarrasser d’une tutelle importune et à prendre en main les rênes du gouvernement. Flatté par les louanges d’une femme chérie, encouragé par les conseils des Padilla, travaillé enfin par un vague besoin de montrer son énergie et son caractère, il flottait encore dans l’irrésolution, retenu par l’habitude de se laisser diriger, par son ignorance des affaires, enfin par le respect ou même l’espèce de crainte que lui inspirait un vieux serviteur de son père. N’osant faire un coup d’autorité, le roi conspirait contre son ministre. Aidé par les Padilla, il s’était engagé dans une négociation, conduite avec une dissimulation profonde, qui ne tendait à rien moins qu’à renverser tous les plans politiques d’Alburquerque. Il s’agissait d’une complète et franche réconciliation avec ses frères, don Henri et don Tello. Avec leur assistance et celle du parti de Lara, que le comte de Trastamare devait entraîner à sa suite, don Pèdre ne doutait pas qu’il ne pût commander en maître et plier tout à ses volontés. C’était une conjuration d’écoliers contre leur pédagogue. Il y a lieu de croire que le roi en conçut lui-même le projet, persuadé, dans son inexpérience, qu’il ne pouvait trouver d’amis plus dévoués que ses frères ni de conseillers plus désintéressés que des jeunes gens de son âge. On croira qu’un semblable complot ne se déroba pas long-temps à la perspicacité du vieux ministre ; il n’en fut rien cependant. Le secret fut admirablement gardé ; tout réussit à souhait à ces novices conspirateurs. Alburquerque donna dans le premier piège qu’on lui tendit, en acceptant une mission frivole auprès du roi de Portugal. Quitter la cour, c’était laisser le champ libre à ses ennemis. Pendant son absence, un gentilhomme, nommé Juan Gonzalez de Bazan, attaché à la maison du comte don Henri, servit d’intermédiaire entre le roi et les deux bâtards [141]. L’accord fut conclu avec le même secret qui avait couvert les premières négociations.

Cependant Blanche de France était déjà en Castille avec un grand nombre de seigneurs français et les ambassadeurs qui étaient allés la demander au roi son oncle. La mère de don Pèdre et la reine doña Léonor s’étaient avancées jusqu’à Valladolid pour recevoir la princesse. C’était dans cette ville que le mariage devait se célébrer, et elles y demeuraient depuis plusieurs mois sans que don Pèdre parût songer à les rejoindre. Délivré de son ministre, séparé de sa mère, il se croyait véritablement roi et s’était établi à Torrijos, près de Tolède, donnant des fêtes et des tournois [142] à sa maîtresse, plus épris d’elle que jamais. Enivré des divertissemens et des flatteries de sa jeune cour, il semblait avoir oublié l’alliance qu’il venait de contracter et ne s’occupait qu’à inventer de nouveaux plaisirs. Au milieu des pompes joyeuses de Torrijos parut tout à coup un visage sévère ; c’était Alburquerque, rappelé à l’improviste par le scandale public. Son langage fut triste et grave. Il représenta l’affront fait à la maison de France et l’anxiété de toute la Castille, qui attendait du mariage de son roi une garantie de tranquillité pour l’avenir. Aux troubles qu’avait occasionnés sa maladie, la première année de son règne, don Pèdre pouvait pressentir quelle serait la situation de tout le royaume, si la mort venait à le surprendre avant qu’il eût laissé un héritier direct. Le respect dû à un traité solennel, l’avenir du pays, l’honneur de la couronne, l’obligeaient à se rendre sans plus de retard auprès de la princesse sa fiancée. Don Pèdre, contraint par l’évidence et subjugué par l’ascendant de son austère conseiller, consentit à partir pour Valladolid. Vers le commencement de mai 1353, il laissa Marie de Padilla dans le fort château de Montalvan, sous la garde d’un frère bâtard qu’elle avait, nommé Juan Garcia de Villagera. Toutes les mesures que l’amour put lui suggérer furent prises pour mettre cette retraite à l’abri d’une attaque, et le roi ne cachait à personne que tant de précautions lui paraissaient nécessaires contre le mauvais vouloir d’Alburquerque. Enfin, triste et mal résigné, il s’achemina vers Valladolid.

II.

Presque en même temps, don Henri et don Tello, avertis par Gonzalez de Bazan, officiellement chargé de les convier aux noces du roi, et de leur porter un sauf-conduit pour s’y rendre, s’étaient mis en marche avec une suite si nombreuse, qu’on aurait pu la prendre pour une armée. Arrivés à Cigales, à deux lieues de Valladolid, ils y campèrent avec six cents lances et quinze cents hommes de pied asturiens, publiant qu’ils venaient aux noces du roi, mais qu’ils n’entreraient pas dans la ville, à moins qu’on n’y reçût leur escorte avec eux. Ils rappelaient l’assassinat de Garci Laso de la Vega, et déclaraient qu’ils ne se laisseraient pas surprendre comme lui aux fallacieuses promesses d’Alburquerque.

Peu de jours après, le roi, accompagné de toute sa cour, fit son entrée dans Valladolid. Dès le lendemain, le ministre en sortit avec le roi et des troupes assez nombreuses, en intention d’aller attaquer don Henri et don Tello à Cigales. A l’entendre, les deux bâtards ne venaient pas sans mauvais desseins, suivis d’une si puissante escorte, bardés de fer et bannières levées. Puisqu’ils osaient se montrer en rase campagne, il fallait profiter de l’occasion pour les exterminer. Bien que le roi sût mieux que son ministre les véritables desseins de ses frères, il ne fit aucune difficulté pour marcher à leur rencontre. Il s’avançait vers Cigales, lorsqu’il fut joint par un écuyer de don Henri, armé de pied en cap, porteur d’un message de son maître. « Le comte, dit l’écuyer, vous baise les mains et s’empresse d’obéir à vos ordres en venant à vos noces. Il vous supplie de ne pas vous étonner s’il se présente si bien accompagné, sachant que son ennemi, don Juan d’Alburquerque, ne l’est pas moins. Croyez d’ailleurs que mon maître est prêt à se mettre à votre merci, dès que vous daignerez lui donner des garanties contre les entreprises d’un homme dont il a tout lieu de craindre la puissance et le ressentiment. » Le roi écouta froidement ce discours, puis, soit dissimulation, soit habitude d’abandonner toutes les décisions à son ministre, il se tourna vers lui, et lui dit en souriant : « Vous avez entendu l’ambassadeur du comte et de don Tello. Cela vous regarde. » Aussitôt Alburquerque s’écria que le comte et son frère s’excusaient mal de leur audace à se présenter en armes devant leur roi, comme s’ils doutaient qu’il sût maintenir l’ordre et la paix dans sa cour ! N’avaient-ils pas reçu des lettres de sûreté ! Les regarder comme insuffisantes, c’était un acte de rébellion. A tant d’insolence il reconnaissait les perfides conseils de Pero Ruiz de Villegas, le confident des deux frères [143]. Don Pèdre alors renvoya l’écuyer en le chargeant de dire au comte qu’il eût à se rendre à sa merci sur-le-champ et à congédier ses hommes d’armes. Il ajouta quelques mots bienveillans pour assurer que ses frères n’avaient rien à craindre auprès de lui.

Du côté de don Henri, le secret avait été aussi bien gardé que de la part du roi, et toute sa suite ignorait encore les négociations conduites par Gonzalez de Bazan. Les avis se partagèrent au retour de l’écuyer, plusieurs conseillant une retraite immédiate, d’autres proposant de s’en remettre à la clémence du roi. Tenter la fortune des armes semblait à tous une folle témérité. Sans écouter personne, don Henri rangea ses gens en bataille, et attendit immobile la petite armée sortie de Valladolid. Bientôt elle fut en vue et prit position en face des Asturiens. Entre les deux troupes coulait un ruisseau encaissé qui eût été un obstacle difficile pour celui qui se serait décidé le premier à prendre l’offensive ; mais ni le roi ni son frère n’avaient la moindre envie d’en venir aux mains. Alburquerque seul pressait d’engager le combat et promettait la victoire. Pendant que les soldats du roi, fatigués d’une longue traite, reprenaient haleine, des pourparlers s’engagèrent entre les deux partis. Sur l’ordre du roi, Diego Garcia de Padilla, frère de sa maîtresse, et Juan de Hinestrosa, allèrent parlementer avec le comte de Trastamare. Le choix de pareils messagers prouvait bien que don Pèdre ne suivrait pas les conseils belliqueux de son ministre.

Je ne puis m’empêcher de citer ici une anecdote qui peint la pointilleuse étiquette et la courtoisie chevaleresque de l’époque. Devant le front de bataille de don Henri, le roi aperçut un gentilhomme portant sur son haubert une soubreveste écarlate et une écharpe dorée. C’étaient les insignes d’un ordre de chevalerie très considéré alors, institué par le feu roi don Alphonse. Les chevaliers de l’Écharpe ne devaient être choisis que parmi les vassaux du roi ou ceux de l’infant, son héritier présomptif. Don Pèdre voulut savoir quel était ce cavalier. On lui dit qu’il se nommait Pero Carrillo, serviteur dévoué du comte de Trastamare, et parent de cet Alonso Carrillo, décapité avec Coronel à la prise d’Aguilar. Le roi lui dépêcha un de ses pages, c’était Pero d’Ayala, auteur de la chronique que je transcris, pour lui demander comment, n’étant pas son vassal, il osait porter l’écharpe dorée. Pero Carrillo, à la vue des deux armées, s’en dépouilla sur-le-champ, rappelant toutefois qu’il l’avait reçue du roi don Alphonse pour avoir défendu contre les Maures la brèche de Tarifa [144]. Il ajouta que, puisque le roi le voulait ainsi, il ne porterait plus désormais l’écharpe sans son expresse permission. L’obéissance de Carrillo plut à don Pèdre, plus sensible apparemment à l’usurpation d’un insigne qu’à une rébellion à main armée [145].

En dépit de l’impatience d’Alburquerque, les pourparlers continuaient. Il avait beau représenter qu’il était déjà l’heure de vêpres, et que le comte n’attendait que la nuit pour s’échapper ; don Pèdre, contenant ses soldats, attendait avec le plus grand calme l’issue des négociations. Enfin, vers le déclin du jour, on vit s’avancer entre les deux armées le comte don Henri, don Tello et une trentaine de gentilshommes, tous à pied et sans armes. Ils venaient se remettre à la merci du roi. Don Pèdre demeura à cheval avec sa suite, et ce fut au milieu d’une haie d’hommes d’armes que les deux bâtards s’approchèrent jusqu’à son étrier. Don Henri d’abord, puis don Tello, lui baisèrent le pied et la main droite [146]. Alors le roi, sautant à terre, les conduisit dans un petit ermitage, où il s’enferma quelque temps avec eux et plusieurs seigneurs des deux partis. Là le comte, en son nom et au nom des chevaliers qui suivaient sa bannière, protesta de sa soumission, excusant sa conduite passée sur la crainte légitime que lui inspiraient des ennemis puissans qui, dit-il, le calomniaient auprès de son seigneur. « Comte, mon frère, répondit le roi, je suis content de vous voir aujourd’hui vous confier à ma foi, ainsi que notre frère don Tello. Soyez assuré que vous recevrez de moi telles faveurs, que vous vous en tiendrez pour satisfait. » Les deux bâtards promirent alors au roi de lui livrer toutes leurs forteresses, et sur-le-champ ils remirent entre les mains de son alguacil mayor plusieurs otages importans, entre autres le jeune fils de Garci Laso [147]. La présence de cet enfant dans la troupe du comte de Trastamare prouvait assez que son expédition avait été concertée d’avance avec don Pèdre, et devait avoir une issue pacifique. Le peuple accueillit avec joie la nouvelle de cette réconciliation. Alburquerque lui seul s’en montra chagrin, voyant avec raison dans ce dénoûment une preuve du crédit des Padilla et un échec humiliant pour son autorité. A son dépit se joignait la honte d’avoir été joué, lui vieux politique, par des enfans qu’il avait cru dominer.


III.

Le mariage de don Pèdre avec la princesse de France fut célébré le 3 juin, presque immédiatement après l’entrevue de Cigales. Autant le roi avait montré d’abord d’irrésolution et de lenteur, autant il témoignait à présent d’impatience pour en finir. Toutefois nul ne pouvait attribuer ce changement à l’impression produite par les charmes de Blanche. Le roi y paraissait toujours insensible ; il la regardait à peine ; mais, convaincu que son mariage était un devoir et une nécessité, il avait hâte de l’accomplir pour obtenir le repos. Les deux fiancés furent menés en grande pompe à l’église de Sainte-Marie-la-Neuve. L’ordre du cortége semblait avoir été réglé de manière à prouver à tous les yeux que les discordes de la Castille étaient à jamais terminées. Le comte de Trastamare, don Tello, Alburquerque, les infans d’Aragon et la plupart des riches-hommes qui avaient joué un rôle dans les derniers troubles, accompagnaient la marche royale, surpris peut-être de se voir réunis ailleurs que sur un champ de bataille. Venaient d’abord don Pèdre et Blanche de Bourbon, montés sur des palefrois blancs et vêtus de robes de brocart d’or fourrées d’hermine, costume alors réservé aux souverains. Alburquerque était le parrain du roi, et la reine douairière d’Aragon, doña Léonor, servait de mère à la jeune reine. On remarqua le choix de sa demoiselle d’honneur, doña Margarita de Lara, sœur de don Juan Nuñez, et, comme si Blanche eût ramené avec elle tous les proscrits, elle avait pour écuyer le comte de Trastamare, qui tenait la bride de son cheval. L’infant don Fernand conduisait le cheval de sa mère, doña Léonor, et son frère don Juan remplissait le même office auprès de la reine Marie. Ainsi, dans ce cortége, le bâtard don Henri avait le pas sur les infans d’Aragon, honneur que quelques-uns trouvèrent excessif, et que d’autres n’attribuaient qu’à la sincérité de la réconciliation entre les fils de don Alphonse. Un tournoi, des courses de cannes, un combat de taureaux, suivirent la cérémonie religieuse, et se renouvelèrent le lendemain. Mais, au milieu de ces fêtes, tous les yeux se portaient avec curiosité sur les nouveaux époux. Chacun lisait sur la contenance du roi sa froideur et même son aversion pour sa jeune compagne, et, comme l’on s’expliquait difficilement qu’un homme de son âge, ardent et voluptueux, se montrât insensible aux attraits de la princesse française, plusieurs murmuraient tout bas qu’il avait été fasciné par Marie de Padilla, et que ses yeux, charmés par art magique, lui montraient un objet repoussant au lieu de la jeune beauté qu’il venait de conduire à l’autel [148].

L’aversion, comme la sympathie, a ses mystères inexplicables, et pourtant de graves auteurs, anciens et modernes, ont voulu trouver un motif réel et plausible à l’éloignement de don Pèdre pour sa femme. Les derniers n’ayant pas, comme leurs devanciers, la ressource commode de la magie, ne se sont pas fait scrupule de ternir par une odieuse calomnie le caractère de la jeune reine, que tous ses contemporains ont respecté. On a prétendu que don Fadrique était un des ambassadeurs chargés de demander au roi de France la main de sa nièce, et que, pendant le voyage de Paris à Valladolid, Blanche aurait succombé aux séductions de son beau-frère [149]. Ainsi ce serait à la jalousie qu’il faudrait attribuer la répugnance du roi pour son épouse et sa haine contre don Fadrique, dont j’aurai bientôt à raconter les effets. Je me hâte de dire que toutes ces suppositions sont absolument fausses. Don Fadrique ne fit point partie de l’ambassade castillanne et ne quitta pas la Péninsule à l’époque des négociations entre la France et la cour de Castille. Des chartes authentiques attestent son séjour dans le midi de l’Espagne pendant les premiers mois de l’année 1353, et, à l’époque du mariage du roi, il n’avait pas encore vu sa belle-soeur [150]. Ajoutez que s’il eût existé quelque motif pour rompre ce mariage, quelque grief réel ou seulement un prétexte qu’on pût alléguer contre Blanche, il est à croire que don Pèdre eût saisi avec empressement l’occasion offerte, alors que, débarrassé de la tutelle de son ministre, et subjugué par l’amour de doña Maria, il ne cherchait qu’à faire preuve de son autorité et de sa force.

Personne à Valladolid n’ignorait les sentimens du roi, et le bruit s’était répandu qu’il allait prochainement en partir pour retourner auprès de sa maîtresse. Le 5 juin, c’est-à-dire deux jours seulement après la célébration de son mariage, don Pèdre étant seul à dîner [151] dans son palais, sa mère et sa tante entrèrent tout en larmes et demandèrent à lui parler en particulier. Aussitôt le roi quitta la table et les conduisit dans un cabinet. « Sire, dit la reine-mère, on nous annonce que vous voulez nous quitter pour retourner auprès de doña Maria de Padilla. Nous venons vous conjurer de n’en rien faire, et de considérer quel affront ce serait pour le roi de France, qui vient de vous envoyer sa nièce avec tant d’honneurs. Pourriez-vous ainsi la quitter, au moment où vous venez de vous unir en face des saints autels, en présence de tous les grands de votre royaume ? Que penseraient tous nos riches-hommes, venus de si loin pour vous faire honneur, si vous vous éloigniez de la sorte, sans leur rendre grace, sans leur adresser une parole de remercîment ?… » Le roi l’interrompit en disant qu’il s’étonnait fort qu’elles ajoutassent foi à des bruits frivoles, et il se hâta de les congédier, après leur avoir répété qu’il ne songeait pas à quitter Valladolid. Une heure après, il demanda des mules, annonçant qu’il allait rendre visite à sa mère ; mais, en effet, il sortit de la ville accompagné seulement du frère de sa maîtresse, Diego de Padilla, et de deux autres gentilshommes de ses plus privés. Des relais se trouvaient préparés de distance en distance, et il alla coucher à seize grandes lieues de Valladolid. Le lendemain, il trouvait à la Puebla de Montalvan doña Maria venue à sa rencontre [152].

On prévoyait cet éclat ; cependant grande fut la surprise à Valladolid, mais plutôt feinte que réelle de la part des deux bâtards, unis déjà aux Padilla par une haine commune contre Alburquerque. Deux jours, après le départ du roi, don Henri et don Tello se rendirent à Montalvan, suivis bientôt par les infans d’Aragon et par la plupart des jeunes seigneurs, parmi lesquels on remarquait le gendre de Coronel, don Juan de la Cerda, rappelé depuis peu de son exil [153]. La presse était grande pour se tourner vers le soleil levant. Un petit nombre de riches-hommes seulement annonçaient que ce scandale amènerait de grands malheurs, et, au lieu de suivre la cour, allaient s’enfermer dans leurs châteaux. Ainsi l’exigeait la prudence quand des troubles civils étaient à craindre. En même temps la connivence des bâtards devenait évidente, car, par l’ordre du roi, leurs otages étaient mis en liberté. Le parti de Lara relevait la tête, annonçant avec ivresse que l’odieuse domination d’Alburquerque avait cessé.


IV

Après le premier moment de stupeur, Alburquerque se présenta devant les trois reines désolées, accompagné du maître de Calatrava don Juan Nuñez de Prado, son intime ami. Non moins irrité qu’elles, mais ayant eu déjà le temps de reprendre son assurance et ses airs d’autorité, il leur jura que leur cause était la sienne, et n’hésita pas à leur promettre de ramener don Pèdre sous peu de jours après avoir châtié les insolens aventuriers qui l’avaient empoisonné de leurs perfides conseils. Incontinent il partit pour Tolède, où le roi s’était déjà rendu avec les Padilla, ses frères et les infans d’Aragon. Alburquerque sortit de Valladolid avec une suite de plus de quinze cents cavaliers montés les uns sur des chevaux de bataille, d’autres sur des mules. A la troupe des gentilshommes de sa maison et à ses cliens ordinaires s’étaient joints un assez grand nombre de chevaliers vassaux ou pensionnaires du roi, incertains encore s’ils iraient grossir la jeune cour ou s’ils demeureraient fidèles au ministre, tous désirant voir les choses de près et étudier par eux-mêmes la contenance du roi et le pouvoir de ses nouveaux conseillers. L’historien Lopez d’Alaya et son père étaient du voyage.

A peu de distance de Tolède, on rencontra le Juif don Simuel et Levi, grand trésorier, alors fort avant dans les bonnes graces de doña Maria de Padilla, et par elle devenu un des plus intimes conseillers du roi. Il venait par l’ordre de son maître porter des paroles de paix au ministre disgracié. « Le roi, disait don Simuel, fait toujours le plus grand cas de votre vieille expérience, et maintenant comme toujours il compte sur vos bons services. Vous pouvez vous présenter en toute assurance devant lui ; mais il s’étonne que vous ameniez une si nombreuse suite, et il vous invite à la congédier. » - Après avoir ainsi parlé au nom du roi, le Juif ajouta quelques mots de la part des Padilla. A l’entendre, ils ne demandaient pas mieux que d’entrer en accommodement, et assuraient qu’une seule entrevue suffirait pour amener une réconcilation sincère. Le trésorier de don Pèdre n’était pas venu seul, et, pendant qu’il entretenait Alburquerque, des chevaliers sortis de Tolède avec lui conversaient avec leurs amis arrivant de Valladolid. Quelques-uns ne cachèrent pas qu’on faisait à Tolède de grands préparatifs de guerre. Toutes les portes, à l’exception d’une seule, étaient murées, et l’alguacil-mayor chargé de la police de la ville venait d’être destitué et remplacé par une créature des Padilla. Ces confidences troublèrent un peu l’assurance d’Alburquerque. Il fit halte et tint conseil avec ses amis. Survint un nouveau message du roi, pour le presser, avec une insistance qui parut suspecte, de se rendre sans délai à l’Alcazar. D’autres avis, envoyés par ses partisans secrets à Tolède, augmentèrent sa défiance et lui firent craindre quelque guet-apens. Dès que son irrésolution trahit ses alarmes, tous ses serviteurs tremblant, pour sa sûreté, le conjurèrent de ne pas se livrer à la merci d’un prince faible dominé par une faction perfide. Alburquerque pouvait craindre de cruelles représailles, et il avait appris à ses ennemis à se jouer des sermens. Il suivit les conseils de la prudence et rebroussa chemin, après avoir dépêché au roi son majordome Rui Diaz Cabeza de Vaca, porteur de ce message altier : « Sire, dit-il, don Juan Alonso vous baise les mains et se recommande à votre merci. Il serait lui-même en ce moment en votre présence, s’il n’eût appris que de méchans conseillers l’ont calomnié auprès de vous. Vous savez, sire, tout ce que don Juan Alonso a fait pour votre service et celui de la reine votre mère. Il a été votre chancelier depuis votre naissance. Il vous a toujours loyalement servi comme il avait servi le feu roi votre père. Pour vous il s’est exposé à de grands périls, alors que doña Léonor de Guzman et sa faction avaient tout pouvoir dans le royaume. Mon maître ignore encore les crimes qu’on lui impute, faites-les-lui connaître, et aussitôt il s’en purgera. Cependant, si quelque chevalier doute de son honneur et de sa loyauté, moi, son vassal, me voici prêt à le défendre par mon corps et les armes à la main. » Don Pèdre écouta froidement la fière harangue de Cabeza de Vaca et le défi qui la terminait, puis il répondit en peu de mots que, si Alburquerque ajoutait foi à de vaines rumeurs, il était libre de se retirer où bon lui semblerait ; que s’il était sage, il s’en remît à sa royale merci [154]. Aussitôt il congédia le messager, cachant mal sa joie de se voir délivré d’un censeur incommode. Peut-être, honteux de destituer le fidèle conseiller de son père, voyait-il avec un vif plaisir qu’Alburquerque eût pris de lui-même le parti de la retraite. Une fois qu’il le sut éloigné, il ne garda plus de ménagemens, et, retirant aux titulaires tous les offices donnés pendant la faveur du ministre, il les distribua aux partisans des Padilla. La réaction fut complète, et, pour encourir la disgrace du roi, il suffisait maintenant d’avoir été distingué par Alburquerque.

Ce dernier cependant, la rage dans le cœur, reprenait, avec son escorte bien réduite, le chemin de Valladolid, après s’être arrêté quelques momens à Ferradon pour se consulter avec son ami le maître de Calatrava. Tous les deux tombèrent d’accord que, pour le présent, la résistance ouverte était impossible ; qu’il fallait attendre patiemment un retour de fortune, vivre loin de la cour et se tenir sur ses gardes, l’un sur la frontière de Portugal, au milieu de ses vastes domaines, l’autre dans un des châteaux de son ordre, entouré de ses chevaliers. Avant de gagner son fort, Alburquerque voulut prendre congé des trois reines et leur donner ses derniers conseils, puis, rassemblant les trésors qu’il faisait garder dans ses châteaux de Castille, il alla s’enfermer dans la forteresse de Carvajales, assignée pour rendez-vous à ses affidés. Outre les gens de sa maison qui l’accompagnaient toujours, son escorte s’était grossie, pendant sa marche, d’un assez grand nombre de gentilshommes résolus de s’attacher à sa fortune. Tous, croyant la guerre civile allumée, pillaient et dévastaient le pays sur leur passage [155]. Pour un seigneur féodal, c’était alors la manière la plus usitée de témoigner son mécontentement. Alburquerque, s’il n’encouragea pas ces excès, ne prit aucune mesure pour les réprimer, satisfait sans doute de compromettre ses adhérens et de s’assurer leur fidélité par la crainte des vengeances qu’ils s’attireraient à son service.

Tout entier à ses amours, don Pèdre ne songeait nullement à poursuivre le fugitif, et célébrait par des carrousels et des fêtes ce qu’il appelait son véritable avènement au trône. Tandis que toute la jeune cour s’égayait aux dépens du ministre disgracié, doña Maria de Padilla, satisfaite d’avoir montré l’étendue de son pouvoir, donnait un exemple de modération singulière dans sa position. Elle conseilla au roi de retourner à Valladolid pour quelque temps, et de revoir sa femme, afin d’éviter le scandale et de sauver les apparences. Assurée du cœur de son amant, elle s’occupait de sa gloire, toutefois sans vouloir s’y sacrifier. Don Pèdre, obéissant avec une répugnance marquée, reparut à Valladolid, et demeura deux jours dans le même palais que la reine Blanche. Puis, comme lassé d’une comédie qu’il jouait mal, il revint aussitôt auprès de sa maîtresse. Vainement les Padilla le supplièrent-ils de prolonger son séjour, ils ne purent obtenir de son impatience qu’il s’arrêtât une heure de plus. Ce fut la dernière fois qu’il vit sa femme, et ce rapprochement si brusquement terminé semblait n’être qu’un outrage de plus. Le vicomte de Narbonne et les seigneurs français qui avaient accompagné la reine Blanche en Castille s’éloignèrent indignés et sans prendre congé du roi. La reine-mère conduisit l’épouse délaissée à Tordesillas, sur le Ducro, à peu de distance de Valladolid [156]. C’était la résidence ou plutôt l’exil que don Pèdre lui assignait.

C’est le rêve ordinaire des ministres disgraciés de croire qu’une révolution suivra leur retraite. Enfermé dans son château de Carvajales, Alburquerque voyait avec dépit l’indifférence de la Castille. Bien que l’on blâmât généralement la conduite du roi à l’égard de sa femme, on avait applaudi à son généreux dessein de gouverner par lui-même ; on l’avait vu avec plaisir se réconcilier avec ses frères, et surtout rendre sa faveur au parti des Lara, dont le nom était toujours populaire dans la plupart des provinces. Marie de Padilla se montrait douce et serviable, cherchant à cacher sa puissance, ou ne la révélant que par des bienfaits ; ses parens étaient habiles, et l’on convenait qu’ils servaient bien le roi. Qu’importait aux communes et à la plus grande partie de la noblesse que quelques charges de cour fussent occupées par les créatures d’Alburquerque ou par les parens de la favorite ? Sauf un petit nombre de riches-hommes personnellement intéressés à sa disgrace, Alburquerque se sentait abandonné du peuple comme de son roi. Désespérant déjà de ressaisir le pouvoir, il commençait à craindre pour ses immenses richesses. Ses vastes domaines excitaient de grandes tentations, et les prétextes ne manquaient pas pour s’en emparer. De toutes parts s’élevaient des plaintes contre les désordres commis par ses adhérens, dont la conduite, aussi imprudente que coupable, pouvait donner à sa retraite une couleur de rébellion. Il lui fallut songer sérieusement à désarmer le courroux du roi. La mauvaise fortune avait vite abaissé son orgueil, et il s’empressa d’accepter l’espèce de traité qu’on lui offrit au nom de son souverain. Il consentit à livrer son fils en otage et à donner caution pour la bonne conduite de ses vassaux. En retour, le roi promit de lui conserver toutes les terres qu’il possédait en Castille, et lui accorda la permission d’aller résider en Portugal [157]. L’infant don Fernand d’Aragon fut investi de la charge de grand chancelier.

Fier d’avoir humilié le plus puissant de ses grands vassaux, don Pèdre ne voulut point l’accabler. Il respectait les longs services d’Alburquerque sous le roi don Alphonse, et peut-être sa conscience lui reprochait-elle de s’en être séparé dans un moment où il en recevait les plus sages conseils. Mais, s’il excusait l’humeur du ministre disgracié et même les brigandages de quelques vassaux indisciplinés, il regardait comme une impardonnable trahison la conduite de certains chevaliers qui, attachés par leurs charges à sa personne, au lieu de le suivre à Tolède, s’étaient joints aux partisans d’Alburquerque, et semblaient lui avoir offert leurs services contre leur maître. Don Pèdre tenait de son père et d’Alburquerque lui-même que le plus grand des crimes était la désobéissance à la double autorité de roi et de seigneur féodal. Jeune, impérieux jusqu’à la dureté, il voulait se faire craindre, surtout de ces riches-hommes placés si près du trône qu’il croyait voir en eux autant de rivaux. Il annonçait hautement l’intention de faire prompte et sévère justice.

Lorsque don Juan d’Alburquerque s’était retiré dans son château de Carvajales, la plupart des chevaliers ou gentilshommes, vassaux immédiats du roi, l’avaient abandonné pour revenir auprès de leur maître ; d’autres en petit nombre s’étaient courageusement associés à son exil volontaire et jusqu’alors lui avaient formé une espèce de cour qui avait sa splendeur. Interdits par la soumission inattendue de leur chef, ils n’avaient plus d’autre parti à prendre que d’implorer à leur tour la clémence royale. Ils partirent de Carvajales avec le fils d’Alburquerque, otage de la fidélité de son père ; mais, au lieu de se rendre directement à Olmedo, où le roi se trouvait alors, ils osèrent s’arrêter à Tordesillas et se présenter à la reine-mère et à la princesse française, sa belle-fille. Là, sans doute, on leur peignit le courroux de don Pèdre, son humeur implacable, ses menaces et les échafauds qu’il faisait dresser. La plupart, effrayés de ces confidences et désespérant d’obtenir leur pardon, ne songèrent plus qu’à prendre la fuite. Deux chevaliers seulement, plus hardis ou plus confians que le reste, se hasardèrent à poursuivre leur route vers Olmedo : c’étaient Alvar Gonzalez de Moran et Alvar Perez de Castro, frère de cette Inez, maîtresse de l’infant Pierre de Portugal, si fameuse depuis par sa mort cruelle et les honneurs que son amant rendit à sa mémoire. Doña Maria de Padilla, naturellement humaine et compatissante, voulut sauver ces deux braves gentilshommes, contre lesquels le roi montrait une animosité particulière. Elle les fit avertir qu’ils n’avaient pas un moment à perdre pour se dérober au supplice qui déjà s’apprêtait. Venant d’une pareille source, l’avis était trop sûr pour être dédaigné. Aussitôt Moran et Alvar de Castro retournèrent sur leurs pas. A Medina del Campo, ils trouvèrent des relais préparés par les soins de la reine Marie, et ce secours ne tarda pas à leur être bien nécessaire. Alvar surtout, chaudement poursuivi, ne dut son salut qu’à la vigueur extraordinaire de son cheval. Moins heureux que lui, la plupart de ses compagnons, échappés de Tordesillas, furent arrêtés par les officiers du roi et conduits à Olmedo la chaîne au cou. On s’attendait à des supplices, mais la colère du roi ne résista pas aux prières et aux larmes de sa maîtresse. Après quelques jours de détention, tous ces malheureux furent rendus à la liberté [158].

Sur ces entrefaites, le maître de Saint-Jacques, don Fadrique, qui, depuis la mort de sa mère, doña Léonor de Guzman, n’avait pas revu le roi, reparut à la cour et y fut accueilli à bras ouverts. On eût dit que don Pèdre voulût réunir autour de lui tous ses frères pour les associer à son gouvernement. A l’exemple de don Henri et de don Tello, le jeune maître de Saint-Jacques rechercha l’amitié des parens de la favorite. Sur une insinuation du roi, il retira la grande commanderie de Castille à Rui Chacon pour en pourvoir Diego Garcia de Villagera, frère bâtard de Maria de Padilla. Pour prix de cette complaisance, le roi lui fit remise de quelques droits contestés à son ordre par la couronne [159]. De son côté, don Tello, mettant à profit les bonnes dispositions de son frère, obtint son agrément pour conclure un mariage avantageux. Sous le règne du feu roi, il avait été fiancé, encore tout enfant, à doña Juana de Lara, fille aînée de don Juan Nuñez, maintenant héritière de la seigneurie de Biscaïe. La défiance d’Alburquerque s’était toujours opposée à cette union. Il avait fait mettre le séquestre sur les biens de doña Juana, et la Biscaïe était entrée dans les domaines de la couronne. Comme s’il eût à cœur de prendre en tout le contre-pied de la politique suivie par son ministre, don Pèdre présida lui-même au mariage de l’héritière de Lara et lui restitua tous ses apanages. Aussitôt après ses noces, qui furent célébrées en grande pompe à Ségovie, don Tello se rendit en Biscaïe pour se mettre en possession de la riche dot que lui apportait sa femme. C’était un petit royaume. Quant au roi, quittant la Castille, il prit avec toute sa cour le chemin de l’Andalousie, où il comptait passer le reste de l’automne et l’hiver. Mais d’abord, irrité de la part que les deux reines avaient prise à l’évasion d’Alvar de Castro, il sépara Blanche de Bourbon de la reine Marie, auprès de laquelle elle avait toujours demeuré depuis son arrivée en Castille. La jeune princesse, déjà traitée en prisonnière, quoi qu’on lui eût conservé une petite cour et une maison royale, fut conduite au château d’Arévalo et confiée à la surveillance de l’évêque de Ségovie. La reine-mère reçut la permission, peut-être l’ordre, d’aller résider en Portugal, auprès du roi son père [160]. Ces mesures rigoureuses étaient accompagnées de nouvelles persécutions dirigées contre les amis d’Alburquerque. Le roi ôta la charge de chambellan à Gutier Fernandez de Tolède, pour en revêtir Diego de Padilla. Tous les parens de Gutier Fernandez partagèrent sa disgrace, et, destitués de leurs offices, virent partager leurs dépouilles entre la famille de la favorite et les cliens des bâtards, maintenant comblés d’honneurs comme au temps du feu roi. Perez Ponce, maître d’Alcantara, oncle de doña Léonor de Guzman, avait encouru le séquestre de ses châteaux d’Andalousie pour avoir le premier pris les armes à l’avènement de don Pèdre. On lui rendit ses forteresses, et le roi lui-même l’en remit solennellement en possession [161]. En un mot, il semblait prendre à tâche d’effacer tous les souvenirs de l’administration d’Alburquerque ; hommes et choses étaient impitoyablement changés.


V.

C’est par de tels actes d’autorité que don Alphonse avait préludé à son glorieux règne. Don Pèdre prétendait l’imiter en tout. Accusant son ancien ministre de partialité et d’injustice, il annonçait, avec un peu trop d’assurance peut-être, que, maintenant qu’il régnait seul, ni le rang ni la faveur ne trouveraient accès auprès de lui. La mieux tenue des promesses faites aux cortès de Valladolid fut celle d’écouter toutes les plaintes portées au pied de son trône [162]. Affable avec les petits, souvent dur et hautain avec les grands, il voulait être instruit de tout, voir tout par lui-même. A l’exemple de ces califes dont les légendes avaient sans doute amusé son enfance [163], il se plaisait à prendre des déguisemens et à parcourir seul, la nuit, les rues de Séville, soit pour surprendre les sentimens du peuple, soit pour chercher des aventures et surveiller la police de cette grande cité. Ces explorations mystérieuses ont fourni aux romanciers et aux poètes espagnols le texte de mille récits dramatiques, la plupart peu dignes de créance, remarquables pourtant parce qu’ils s’accordent tous sur le caractère qu’ils donnent à don Pèdre, échos en cela de la tradition populaire, qui pour l’historien n’est pas sans quelque valeur. En effet, le peuple, s’il altère les faits, juge les hommes avec exactitude. Pour lui, don Pèdre fut le protecteur des opprimés, le redresseur des torts, l’ennemi ardent de toutes les iniquités du régime féodal. Il est vrai que le peuple se contente de peu et tient compte à ses maîtres de leurs bonnes intentions. La justice de don Pèdre, demeurée proverbiale, fut celle des souverains musulmans, prompte, terrible, presque toujours passionnée, souvent bizarre dans sa forme.

On me pardonnera de rapporter ici une anecdote singulière sur les courses nocturnes du roi : consacrée par un monument encore existant à Séville, admise par les auteurs les plus graves, elle ne doit pas, je pense, être rejetée par la critique moderne pour les couleurs romanesques qu’une longue tradition a pu lui donner.

On raconte qu’une nuit, le roi, passant seul et déguisé dans une rue écartée de Séville, se prit de querelle avec un inconnu pour un motif frivole [164]. Les épées furent tirées et le roi tua son adversaire. A l’approche des officiers de justice, il prit la fuite et regagna l’Alcazar, croyant n’avoir pas été reconnu. Une enquête eut lieu. Le seul témoin du combat était une vieille femme, qui, à la lueur d’une lampe, avait vu confusément la scène tragique. Suivant sa déposition, les deux cavaliers avaient le visage caché sous leur manteau, selon la coutume des galans de l’Andalousie ; mais l’un d’eux, le vainqueur, faisait entendre en marchant un bruit étrange : ses genoux produisaient un léger craquement ; or, tout le monde le savait à Séville, ce craquement des genoux était particulier au roi, par suite d’un défaut de conformation, qui, d’ailleurs, ne l’empêchait pas d’être agile et adroit à tous les exercices du corps. Un peu confus de leur découverte, les alguazils ne savaient s’ils devaient punir la vieille ou bien acheter son silence. Le roi lui fit donner une somme d’argent et s’avoua coupable. Restait à trouver une peine, chose difficile. La loi était formelle : en pareil cas, le meurtrier devait être décapité et sa tête était exposée sur le lieu du crime. Don Pèdre ordonna que sa tête couronnée et taillée en pierre fût placée dans une niche, au milieu de la rue théâtre du combat. Ce buste, malheureusement renouvelé au XVIIe siècle, se voit encore aujourd’hui dans la rue du Candilejo à Séville [165].

Cette subtilité, conforme d’ailleurs aux coutumes du moyen-âge, atteste plutôt la fertilité d’imagination que l’impartialité du roi. Le trait suivant donnera une meilleure idée de ses jugemens. Un prêtre pourvu d’un riche bénéfice avait fait une grave injure à un cordonnier. Traduit devant un tribunal ecclésiastique, le seul dont il fût justiciable, le prêtre fut pour ce délit suspendu de ses fonctions sacerdotales pendant quelques mois. L’artisan, mal satisfait de la sentence, se chargea lui-même de punir l’outrage ; il attendit son ennemi, et lui infligea une rude correction manuelle. Aussitôt il fut arrêté, jugé, condamné à mort. Il en appela au roi. La partialité des juges ecclésiastiques avait produit quelque scandale. Don Pèdre parodia leur sentence en condamnant le cordonnier à s’abstenir de faire des souliers pendant une année. Quoique attestée par Zuñiga, auteur prudent et respectable, cette anecdote sent peut-être un peu trop sa légende populaire pour être acceptée par l’histoire. Cependant elle reçoit une espèce de confirmation par une loi remarquable ajoutée vers la même époque au règlement, ou code particulier de la commune de Séville. « Considérant les nombreux outrages commis par des ecclésiastiques (ainsi s’exprime le législateur), lesquels font usage d’armes défendues, sans crainte de Dieu, ni révérence pour leur caractère, d’où vient que les laïques se vengent par des moyens semblables, et, pour tant que les juges ecclésiastiques ne punissent pas les délinquans de leur ordre et n’en font pas exemple comme il est droit, j’ordonne et j’établis, par la présente loi, qu’à l’avenir tout laïque qui tuera, blessera, déshonorera un ecclésiastique, ou lui fera tout autre mal dans sa personne ou ses biens, soit puni de la même peine qu’encourrait l’ecclésiastique faisant la pareille à un laïque. Je veux que mes alcades, devant qui l’affaire sera portée, appliquent ladite peine et non point une autre… Le tout, sans aller contre les libertés de l’église et sans relever le laïque coupable du fait de sacrilège ou du châtiment d’excommunication [166]. » On le voit, l’anecdote du cordonnier a peut-être provoqué cette loi extraordinaire pour l’époque où elle fut rendue ; mais il est possible aussi qu’elle ne soit qu’un commentaire de la loi, une fiction populaire destinée à perpétuer le souvenir de la justice de don Pèdre.

Ce mépris pour les immunités ecclésiastiques qui, dans ce temps, pouvait passer pour de l’impiété, n’empêchait pas don Pèdre de méditer une croisade, projet digne de son âge, et naturel chez un prince espagnol. On rapporte qu’un certain Abdallah, roi de Tremecen, pressé par les Beni-Merin de Fez, avait promis à don Alphonse, pendant le siége de Gibraltar, d’embrasser la religion chrétienne et de lui faire hommage de ses états, si on lui accordait quelques secours pour se défendre contre ses voisins. Don Pèdre avait repris les négociations commencées par son père, et demandait au pape Innocent VI un subside, des indulgences et l’étendard de l’église pour entreprendre une expédition en Barbarie [167]. Que la conversion du prince africain fût réelle ou qu’elle servît seulement de prétexte pour obtenir les subsides du saint-siége, don Pèdre s’amusa quelque temps à ces préparatifs guerriers ; mais bientôt d’autres soins vinrent le distraire, et il trouva trop d’occupations dans son royaume pour songer à des conquêtes outremer.


VI.

Pendant le séjour du roi à Séville, plusieurs partisans d’Alburquerque, qui lors de sa disgrace étaient sortis du royaume, se hasardèrent à reparaître en Castille, persuadés que quelques mois d’exil avaient suffi pour les faire oublier. Le maître de Calatrava, don Juan Nuez de Prado, principal confident de l’ancien ministre, était allé chercher un asile en Aragon, dans la commanderie d’Alcañiz, dépendant de son ordre ; car alors, bien que la chevalerie de Calatrava eût son chef-lieu et son maître en Castille, elle possédait néanmoins des établissemens considérables dans d’autres royaumes de la Péninsule. Sous la protection de l’Aragonais, Nuñez de Prado aurait pu braver le courroux de don Pèdre, ou tout au moins se ménager une amnistie spéciale ; mais bientôt, reprenant confiance, trompé peut-être par de perfides promesses [168], après huit mois d’absence, il rentra en Castille et s’arrêta dans la commanderie d’Almagro. Dès que le roi en fut informé, il y courut précédé par don Juan de la Cerda, devenu l’un de ses favoris depuis l’éloignement d’Alburquerque. La Cerda, réunissant aux hommes d’armes qu’il amenait la milice bourgeoise de Ciudad-Real, se hâta d’investir le château d’Almagro. Un des Frères de Calatrava, parent du maître, lui conseillait de sortir sur-le-champ avec cent cinquante cavaliers qui se trouvaient réunis dans la commanderie, et à la tête de cette petite troupe brave et dévouée de se faire jour au travers des milices mal exercées de La Cerda. « Si nous les battons, disait-il, la route d’Aragon nous est ouverte : sinon nous mourrons les armes à la main comme des prud’hommes. » - « Non, répondit Nuisez ; jamais on ne me reprochera d’avoir été déloyal à mon souverain. Qu’il se présente lui-même, et je me mettrai à sa merci. » A l’approche du roi, les portes du château s’ouvrirent, et le maître vint lui-même apporter ses clés. Aussitôt il fut arrêté [169]. Le roi le déposa et enjoignit aux chevaliers de l’ordre de lui donner pour successeur Diego de Padilla. Il n’admettait aucune excuse, et le semblant d’élection fut consommé sur l’heure même. Dès que Padilla eut reçu le sceau de l’ordre et le serment des frères, le roi lui livra le malheureux Nuñez de Prado, redevenu simple chevalier, et comme tel justiciable du nouveau maître. Padilla le fit conduire dans le château de Maqueda, où peu de jours après on le mit à mort. Le roi blâma, dit-on, cette cruauté inutile, dont il paraît n’avoir été instruit que lorsqu’il était trop tard pour s’y opposer.

Nuñez de Prado n’était ni aimé, ni estimé dans son ordre, et sa mort fut considérée comme un juste châtiment de sa conduite passée. Par ses intrigues et son insubordination, il avait enlevé la maîtrise à son prédécesseur, don Garci Lopez de Padilla, qui lui avait donné l’habit de Calatrava. A cette occasion, il avait encouru l’excommunication d’un légat du pape chargé de mettre fin au schisme qui divisait les chevaliers [170] ; mais, aux yeux de don Pèdre, son principal crime était son attachement à don Juan d’Alburquerque ; le roi était encore animé contre lui par Diego de Padilla [171], qui, préparant sans doute de longue main son élection, s’était ménagé un parti puissant dans l’ordre de Calatrava, et, par son crédit, y avait fait entrer un grand nombre de ses créatures.


P. MÉRIMÉE.


  1. Gouverneur réunissant les pouvoirs civils et militaires.
  2. Ayala, p. 90, Abreviada.
  3. Idem, p. 157 et suiv.
  4. Idem, p. 276.
  5. Il était à Burgos auprès de don Henri en 1367. Ayala, p. 517. Abrev.
  6. Il est cependant douteux qu’Ayala soit l’auteur de la Chronique de Henri III. Voir sur cette question Nicolas Antonio, Bibliotheca Hispana vetus, lib. X, cap, I.
  7. Bibl. Hispana vestus. Nic. Antonio, lib X, cap. I.
  8. Imprimée pour la première fois en 1790 dans le Semanario erudito de Valladares, t. 27 et 28.
  9. Senanario erudito, t. 27, p. 28. Nicolas Antonio de Séville prouve fort bien que ce prétendu manuscrit de l’évêque de Jaen n’est autre qu’un exemplaire de la chronique vulgaire d’Ayala. Bib. Hispana velus, X, I.
  10. Practica de les virtudes de los buenos reges de España en versos de arte mayor, Zaragoza, 1552, p. 28.
  11. El rey don Pedro def., p. 44.
  12. Le volume que j’ai entre les mains ne porte point de date, mais M. Ledo cite souvent M. Llaguno et son édition de 1780.
  13. Apol. del rey don Pedro, p. 441.
  14. Marina, Teoria de las Cortes, parte II, cap. XXXI.- Cortes de Medina del campo, peticion, 56.
  15. Cortes de Valladolid. Ord. de fijosdalgo, peticion 8.
  16. Marina, part. I, cap. X.
  17. Marina, ibid.
  18. Au contraire, en Aragon et en Catalogne, si l’un des trois ordres ou bras (brazo) n’était pas représenté, l’assemblée ne pouvait prendre aucune décision légale. Voir Capmany, Memorias historicas, I, Apendice, 10-14.
  19. Marina, part. II, cap. XXXIX.
  20. Cfr. Capmany, Practica de las Cortes, p. 231. — Marina, part. I, cap. XX.
  21. Sempere, Historia de las Cortes, 56.
  22. « L’empereur don Alphonse établit dans les cortès de Najera qu’aucun gentilhomme (fijodalgo) n’en frappât un autre, ni le tuât, ni ne courût sa terre, ni ne lui fit dommage ou déshonneur, à moins de le défier au préalable et de renoncer à son amitié, Et celui qui frapperait on tuerait avant le terme de neuf jours à partir du défi doit être tenu pour félon (alevoso), et peut être accusé comme tel devant l’empereur ou le roi. » V. Ordenamiento de Alcala, l. XLVI, cap. XXXII. — Fuero viejo. tilol V, I. I.
  23. Ces forteresses sont désignées dans les anciennes chartes et les chroniques par les mots de rochas, peñas bravas, casas fuertes, etc.
  24. Dar Pendon y Caldera. V. Ayala, Don Pedro, p. 67.
  25. Voici quelles étaient les formalités beaucoup plus compliquées au moyen desquelles on se dégageait de l’hommage prêté pour un château, dans le cas où le seigneur-propriétaire refusait de le reprendre. Un chevalier portugais nommé Martin Vasquez da Cunha tenait à fief le château de Celourico pour la reine doña Beatriz, femme de don Alphonse III. Il voulut se démettre de sa charge, mais la reine refusa. Abandonner le château purement et simplement, c’eût été encourir le reproche de félonie, car il avait prêté serment de défendre Celourico envers et contre tous, et de ne le remettre qu’à la reine, sa dame. Dans son embarras, Martin Vasquez envoya ses messagers dans toutes les cours de l’Europe, suivant la chronique que je copie, pour soumettre un cas si difficile aux rois, aux chevaliers et aux plus habiles docteurs. Muni d’une consultation en forme, « il mit dans son château un coq, une poule, un chat, un chien, du sel, de l’huile, du vinaigre, du pain, de la farine, du vin, de l’eau, de la viande, du poisson, des oignons, des ferremens, des clous, des flèches, une rondache, une lance, un bassinet, des cordes, du bois, une meule, un panier, un coutelas, des charbons, un soufflet, de l’amadou, un fusil et des pierres à feu. Sur la muraille, il fit porter des pierres comme pour repousser un assaut, puis il mit le feu à un des bâtimens compris dans l’enceinte du fort, et fit sortir de la place tous les gens qui s’y trouvaient. Demeuré seul, il ferma les portes en dedans et les barricada. Cela fait, entre deux créneaux il attacha une poulie et une corde, à l’extrémité de laquelle un panier fut fixé. Au moyen de cet appareil, il descendit dans le fossé en se laissant glisser le long du rempart. Ce n’était pas tout que d’être hors de la place, il fallait empêcher que d’autres ne s’y introduisissent par le même procédé. Il y mit ordre en remontant le panier et rejetant la corde par-dessus les murs. Alors le gouverneur, montant à cheval, fit trois fois le tour du château en criant à chaque fois : « Rescousse au château de la reine qui se perd ! » Personne ne paraissant, Martin Vasquez se tint pour dûment exonéré de son serment. »
    Selon l’auteur portugais d’où je tire ces détails, Martin Vasquez fut le premier qui pratiqua cet ingénieux procédé pour s’affranchir d’un serment d’hommage, et ce serait d’après ce précédent, fort approuvé comme il semble, que les formalités susdites furent sanctionnées dans la loi des Partidas en Castille. — Voyez Duarte Nunez do Liâo. Chronicas dos reyes de Portugal, t. II, p. 174.
  26. Voici quelques passages d’un traité d’alliance entre les trois maîtres de Saint-Jacques, Calatrava et Alcantara, daté de la Puebla de Chillon, 2 avril 1318 : « Ordonnons et établissons que nous serons tous unis et d’accord pour demander à notre seigneur le roi don Alphonse qu’il maintienne nos privilèges, libertés, usages et coutumes, et les franchises de nos terres… Que si quelqu’un, de quelque condition qu’il soit, entreprend contre un d’entre nous, ou contre un de nos frères, ou contre nos terres et nos vassaux, ou contre chose à nous appartenant, nous faisant tort et injustice, nous serons tous unis pour le défier (querellallo), l’affronter et l’empêcher de nous nuire. » Coleccion diplomatica de Abella, bibl. de l’Académie de l’Histoire à Madrid.
  27. Il y avait souvent deux maîtres élus à la fois par deux partis et se faisant la guerre. V. Rades, Cronica de las tres ordenes.
  28. Cronica de don Alfonso XI, p. 274.
  29. Ibid., p. 299.
  30. Don Lope de Estuñiga, riche-homme castillan appartenant à la première noblesse du royaume, consentait en 1434 à jouter dans un tournoi contre un champion qui ne pouvait prouver qu’il fût hidalgo. Je ne crois pas qu’on trouvât à cette époque ailleurs qu’en Espagne un exemple de pareille condescendance. Un siècle plus tard, le chevalier sans peur et sans reproche, le vaillant Bayard, refusait de monter à la brèche avec des lansquenets. V. Passo honroso de Suero de Quiñones, p. 48.
  31. Les cortès de Valladolid en 1351 fixèrent le prix des journées de travail et le salaire des laboureurs et des artisans (Ordenamiento de Menestrales), d’où l’on peut conclure qu’auparavant les cultivateurs pouvaient mettre leur travail au prix qui leur convenait. L’article VI de l’Ordenamiento de Prelados, promulgué par les mêmes cortès, a été interprété comme une défense faite au laboureur de changer de seigneur. Je crois cependant que cette défense ne s’applique qu’aux petits propriétaires, vassaux par hommage de seigneurs ecclésiastiques. Elle a pour but d’empêcher ces propriétaires de se soustraire aux taxes royales et aux dîmes en faisant hommage de leurs domaines à des seigneurs qui jouissaient de privilèges et d’immunités relativement à ces mêmes taxes.
  32. Ayala, Cron. de don Pedro, ano II, cap. XIV. — Catalogue manuscrit des Behetrias ; Bibliothèque de l’Académie de l’Histoire.
  33. Fuero real, l. 11, lit. 7, lib. iv. — Cfr. avec Ordenamiento de Alcala, l. I, lit. 21.
  34. Cortes de Valladolid, art. 56-58. — Ord. de Prelados, art. 17. — Ayala, p. 64.
  35. Notamment lors de la prise de Tolède. Ayala, II, cap, XVIII. — A la fin du XVIe siècle, il y avait encore tant de musulmans dans les provinces du nord de l’Espagne, qu’ils offraient à Henri IV une armée de 80,000 hommes, s’il voulait les aider à secouer le joug sous lequel ils gémissaient. Voyez Mémoires du maréchal de La Force, publiés par M. le marquis de Lagrange, t, I, p. 219 et suiv.
  36. Les danses et les courses de cannes. Les Maures andalousiens sont, je crois, les seuls musulmans qui aient eu des danses nationales (zambras), où les deux sexes prenaient part.
  37. Algarrabia. On peut voir au XIVe siècle dans El Conde Lucanor combien la littérature arabe était répandue en Espagne.
  38. Don Farax, don Reduan, don Simuel, dans Ayala, passim. On doit remarquer que Ayala n’accorde le don qu’aux princes du sang, à quelques riches-hommes très puissans, à certains grands officiers de la couronne, enfin aux maîtres des ordres militaires.
  39. En 1274, Mohamed II, roi de Grenade, fut armé chevalier par Alphonse X. — Conde, Hist. de los Arabes, parte IV, cap. IX.
  40. Cronica de don Alfonso XI, p. 100-115. — Mariana, I, 707-713. Id., I, 813.
  41. Privilège de Val., fol. 119 (Barcelone, 31 juillet 1350). Manuscrit de la Bibliothèque de l’Académie de l’Histoire.
  42. Llorente, Histoire de l’Inquisition, I, 106.>
  43. Cortes de Val., art. 21. Les mêmes mœurs existaient en France :

    Une belle amie et le prestre
    Que il vestoit et bien et bel ;
    Bonne cote ot et bon mantel, etc.

    Voyez le fabliau du Prestre qui ot mère a force. Barbazan, III, p. 190. — Le mot de barraganas (compagnes) n’avait rien de déshonorant au moyen-âge. Barragan au masculin désignait un jeune cavalier, un homme d’honneur. C’est le sens qu’a ce mot dans le Romancero du Cid. La position des barraganas rappelle celle des courtisanes grecques, ou plutôt celle des captives dans l’Iliade et les tragiques. Tecmessa, dans Sophocle, dit : Ἴδετε τῆν ὁμευνέτην Ἀίαντος; ὁμευνέτης (Idete tên homeunetên Aiantos ; homeunetês) se traduirait bien dans le vieux castillan par barragana.

  44. Yanguas, Antigüedades de Navarra, verbo Bastardo. La loi des siete partidas admet l’union [temporaire avec des concubines, barraganas, pour repeupler les terres abandonnées. Part. IV, lit. XIV, l. 1 et 2.
  45. Cortès de Valladolid, art. I. Orden. contra los ladrones y malhechores.
  46. Cronica de don Alphonso XI, p. 78. L’impossibilité de traduire littéralement dans notre français moderne le castillan du XIVe siècle m’a fait essayer d’employer la langue de Froissart dans ce passage et quelques autres citations. J’ai conservé l’orthographe moderne pour ne pas me rendre inintelligible à plaisir.
  47. V. Cortes de Valladolid, ord. de Prelados, art. 1, 2, 5.
  48. Ayala, Cron. de don Pedro, p. 8.
  49. Ayala, p. 12 (Abreviada.)
  50. En 1329. Cron. de don Alf. XI, p. 166.
  51. E quando et rei ia fora do reino os officiaes de justiza e da chancellaria ficavâm com ella como senhora do stado de Castella et faziao o que ella. mandava… E como as mais das mulheres saô naturalmente vans e ambiciosas, moormente as daquelle stado de vida errada, assi dava a mào à beijar como senhora proprietaria do reino de Castella. Chronicas dos reis de Portugal, de Duarte Nunez do Liaò, t. II, p. 95.
  52. Bulario de Santiago, 15 juillet 1350. — V. la note de M. Llaguno, Ayala, p. 22.
  53. Ce nom est écrit diversement dans les manuscrits que j’ai eus sous les yeux. Dans les chartes conservées aux archives d’Aragon, on voit Trestamera, Trastamera, Trastamena. J’ai suivi l’orthographe usitée aujourd’hui.
  54. Le fils aîné d’Alphonse X, Fernand de la Cerda, devait ce surnom à un signe naturel recouvert de soies qu’il avait entre, les deux épaules. Il mourut du vivant de son père, laissant deux fils, don Alphonse et don Fernand, qui portèrent le même surnom. Don Sanche, second fils d’Alphonse X, réclama le titre d’héritier présomptif du trône de Castille, au préjudice des deux infans de la Cerda, ses neveux et représentans de leur père. Ses intrigues, ses qualités personnelles, l’arbitrage des rois de Portugal et d’Aragon, enfin, une décision solennelle des cortès de Ségovie, en 1275, lui donnèrent la couronne. Après quelques tentatives pour faire valoir ses droits, l’infant don Alphonse de la Cerda consentit à une renonciation formelle en 1305.
  55. Il fut assiégé par le roi dans son château de Lerma, et obligé de se rendre à discrétion en 1335. Cronica de don Alfonso VI, p. 323.
  56. Petite province dépendant aujourd’hui du royaume d’Aragon. La ville d’Albarracin, située au milieu d’âpres montagnes, était une des plus fortes de l’Espagne. Ses seigneurs défendirent long-temps leur indépendance contre les rois de Castille et d’Aragon.
  57. Plusieurs grandes villes, entre autres Saragosse et Valence, ainsi qu’un nombre considérable de riches-hommes aragonais ou valenciens avaient formé une ligue qu’on appela l’Union, pour se garantir mutuellement leurs droits et leurs privilèges. Les Valenciens réclamaient des institutions aussi libres que l’étaient alors celles de la Catalogne et de l’Aragon. Tous les ligueurs, accusant le roi de partialité pour ses sujets catalans, l’obligèrent à bannir de son conseil don Bernal de Cabrera, son ministre, et ses plus fidèles serviteurs, enfin, à reconnaître don Fernand pour son héritier, au préjudice de sa propre fille. Quelque temps ils le retinrent prisonnier dans les murs de Valence ; mais, pendant sa captivité, Pierre IV eut l’art de gagner les principaux chefs de l’Union. Dès qu’il put s’échapper, il se hâta de révoquer toutes les concessions qui lui avaient été arrachées, et bientôt après détruisit la ligue en battant complètement les rebelles à Epila.
  58. Don Pèdre était né à Burgos, le 30 août 1333. — Chron. De Alfonso XI, p. 269.
  59. Torres y Tapia, p. 65, t. II. Cron. De Alcant.
  60. Rades, Cronica de Alcantara, p. 26, attribue en effet ce projet extravagant à doña Leonor. Il me paraît évident qu’il ne fut qu’une invention de ses ennemis ; car jamais dans la suite don Henri ne chercha à faire valoir les droits qu’il aurait eus comme fils légitime de don Alphonse. Cfr. avec Torres y Tapia, Cron. de Alcantara, t. II, p. 70 et suivantes.
  61. Rades, Cron. de Alcantara, p. 26. Cfr. avec la Cronica de Santiago du même auteur, p. 45.
  62. Voici, d’après Arala, les noms de quelques-uns des grands-officiers de la couronne à l’avènement de don Pèdre : Don Juan Nuñez de Lara, alferez-major (grand-porte-bannière) et grand majordome ; — don Garci Laso de la Vega, grand-adelantade (lieutenant-général) de Castille, en remplacement de Fernand Perez Porto Carrero, nommé grand-maître d’hôtel à la place du précédent ; — Gutier Ferrandez de Tolède, guarda-mayor, ou capitaine des gardes, en remplacement de Lope Diaz de Almazan ; -Alonso Fernandez Coronel, grand-échanson ; — Pero Suarez de Tolède, grand-chambellan ; — Pero Suarez de Tolède, le jeune, repostero-mayor (maître d’hôtel) ; — Don Fernand d’Aragon, adelantade de la frontière en remplacement de don Fadrique (commandant-général des troupes sur la frontière de Grenade) ; — don Fernand Manuel de Villena, adelantade de Murcie ; — don Juan Alonso de Alburquerque, grand-chancelier et trésorier. — Le seigneur de Villena, Garci Laso, et Alonso Coronel, étaient les créatures de don Juan Nuñez. Les autres peuvent être considérés comme plus ou moins ouvertement attachés à don Juan d’Alburquerque. Voyez Ayala, p. 17.
  63. Ayala, p. 67.
  64. Ayala, p. 20.
  65. Juillet 1350.
  66. Les revenus de cette place, un moment séquestrés, lui furent rendus lors de sa soumission. Rades, Cron. d’Alcant., 1, 18.
  67. Id., ibid. Ayala, p. 23.
  68. Ayala, p. 25.
  69. Men paraît avoir été un titre honorifique particulier à quelques provinces d’Espagne. Il correspond à notre messire, au don castillan et à l’en des Catalans, avec cette différence que men précède un nom patronymique, tandis que don et en ne se mettent que devant un prénom.
  70. Ayala, p. 26.
  71. Cortés de Vall. ord. de Fijosdalgo, art. 7.
  72. Pour plus de clarté, je joins ici le tableau de la descendance d’Alphonse X :
    Alphonse X, dit le Savant. — Yolande d’Aragon. « Alphonse X, dit le Savant. — Yolande d’Aragon. «
    1. Don Fernand de la Cerda.

    Blanche de France, fille de saint Louis.

    « 2. Don Sanche.

    Dona Maria de Molina.

    «
    Don Alphonse de la Cerda Don Fernand de la Cerda, marié à dona Juana de Lara Don Fernand IV, marié dona Constance de Portugal. Dona Beatrix, mariée à don Alphonse IV de Portugal.
    Don Juan Nunez de Lara. Don Alphonse XI Dona Maria
    Don Pèdre Ier. «
  73. Don Juan Nuñez mourut à Burgos, où il s’était rendu probablement pour soulever la Castille-Vieille, très attachée à sa maison. Amala, p. 29.
  74. Probablement à cette époque les voies romaines subsistaient assez bien conservées pour établir des communications faciles entre les grandes villes d’Espagne. On voit par l’itinéraire d’Antonin qu’une des routes principales entre les provinces du midi et celles du nord part d’Italica pour aller s’embrancher à Mérida (Emerita Augusta) avec la voie qui conduit aux Pyrénées.
  75. Ayala, p. 35. — Rades, Cron. de Santiago, p. 45.
  76. Ayala, p. 35.
  77. Ayala, p. 36.
  78. Ayala, p. 36.
  79. id., p. 37.
  80. Le même probablement qui avait accompagné don Henri dans sa fuite.
  81. Au XIVe siècle, les gentilshommes ne portaient leur longue et lourde épée qu’à la guerre ou en voyage. Les chevaliers des ordres militaires étaient seuls armés en tout temps.
  82. Ayala, p. 37-43.
  83. Lieutenant-général.
  84. Ayala, p. 41. Cfr. avec l’Abreviada, p. 43, note.
  85. Titre correspondant sous quelques rapports à celui de vidame ; on le donnait proprement à un seigneur jouissant de bénéfices ecclésiastiques. L’importance de cette charge et ses attributions variaient suivant les provinces. Le prestamero mayor de Biscaïe, était un des grands officiers de la couronne, et réunissait alors des pouvoirs civils et militaires assez étendus.
  86. Il faut ajouter qu’on ne connaît pas le texte même de ces cahiers, mais seulement l’exposé des demandes qui précède les réponses royales. On ne sait si cet exposé est littéralement reproduit, ou si ce n’est qu’un abrégé.
  87. Voir cependant Cortès de Vall., art. 16 et 22. Il en sera parlé ci-après.
  88. Cortès de Vall. Ord. de Prelados, art. 5.
  89. Ord. de Prelados, art. 9. — Ils demandent que les Juifs ne puissent travailler dans la rue (comme la plupart des artisans font encore aujourd’hui en Espagne), mais dans leurs maisons, les portes fermées, à peine de 10 maravédis d’amende.
  90. Ord. de Fijosdalgo, art. 11.- Ord. de Menestrales.
  91. Ord. de Fijosdalgo, art. 7.
  92. Ord. de Fijosdalgo, art. 28.
  93. Ofr. Ayala, p. 50 et suiv. — Ord. de Fijosdalgo, art. 4, 5, 6, 13, 15, 21.
  94. Ord. de Fijosdalgo, art. 23.
  95. Ibid., art. 22
  96. Cortés de Valladolid, Cfr. art. 64, 65, 74, 75.
  97. Ibid., art. 66.
  98. Ibid., art. 49.
  99. Ibid., art. 34.
  100. Ibid., art. 16, 22.
  101. Ibid., art. 36.
  102. Ibid., art. 40, 55.
  103. Ibid., art. 58.
  104. Ibid., 50, 54, 55.
  105. Ibid., art. 48.
  106. Ibid., art. 1, 35.
  107. Ibid., art. 33.
  108. Ibid., art. 6, 9, 62.
  109. ) François Ier répondait aux ambassadeurs portugais : « Allez trouver Ango, et arrangez-vous avec lui. » Vitet, Hist. de Dieppe, t. II, p. 425,
  110. Cortès de Vall., art. 29, 70.
  111. Ibid., art. 41, 59.
  112. Ibid., art. 40.
  113. Ibid., art. 44, 56.
  114. Ibid., art. 42, 43, 45, 72.
  115. Ibid., art. 61.
  116. Ibid., art. 18, 24, 32, 74.
  117. A lo que me pidieron por merced, etc.
  118. Cortès de Vall., art. 16. Voici la réponse du roi : « Si j’envoie de tels ordres, les officiers que j’envoie devront arrêter ceux que je désigne, mais non les tuer ni les torturer ; ils m’en donneront avis sur-le-champ, pour que j’en décide suivant ma merci. »
  119. A esto respondo que lo tengo por bien e mando que se guarde.
  120. Ibid., art. 64, 65, 66, 68, 75, 76.
  121. Ibid., Ord. de prelados, art. 1, 5, 19.
  122. Voir le préambule d’une charte de don Henri rapportée par Pellicer (Informe de la casa de los Sarmientos de Villamayor). Don Henri reconnaît que le roi lui a pardonné tous ses méfaits (todos los malefcios que ayamos fecho fastaqui), et qu’il lui a rendu ses biens et ceux de doña Juana sa femme. Gijon, 16 juin, l’an de l’ère 1390 (1352). — Ayala, p. 76. Note de Llaguno. — N. B. Les Castillans dataient alors leurs actés de l’ère de César Auguste, c’est-à-dire de l’année du dénombrement général prescrit par cet empereur. Elle commence 38 ans avant l’ère vulgaire. Les Aragonais, qui long-temps avaient suivi le même système, l’avaient abandonné à l’époque où commence ce récit.
  123. Ayala, p. 66 et suiv. — Le château d’Aguilar avait appartenu à don Gonzalo Fernandez, et était depuis entré dans le domaine royal. Ayala rapporte que Coronel l’avait obtenu d’Alburquerque en lui promettant en échange le château de Burguillos, que dans la suite il refusa de lui livrer.
  124. Tous les riches-hommes ; de même que les maîtres et les commandeurs des ordres militaires, étaient tenus de recevoir le roi dans leurs châteaux et de l’y héberger, à peine de haute trahison. On a vu que les cortès de Valladolid avaient réglé la dépense qui devait être faite dans de telles occasions. Il paraît que les rois, en donnant un château, dispensaient quelquefois son propriétaire des frais de réceptions royales, yantares ; mais, en supposant que Coronel eût un pareil privilège, il est évident qu’il n’avait d’autre sens que de l’exempter de la dépense des yantares, et non de l’obligation d’ouvrir ses portes à son seigneur.
  125. Archivo general de la corona de Aragon, parchemin n° 1676, daté de Lérida, 14 juin 1352. Bien que cette pièce soit revêtue de la signature de don Telle, je ne sais s’il prêta lui-même le serment d’hommage entre les mains du roi d’Aragon. Il semble résulter de la teneur de l’acte que l’hommage fut rendu au nom du jeune prince par son majordome Pero Ruiz de Villegas.
  126. Ayala, p. 76.
  127. Ayala, p. 78.
  128. Don Bernal de Cabrera avait des prétentions sur la seigneurie d’Aguilar. En la réunissant au domaine royal, don Alphonse avait dédommagé Cabrera et Coronel ; mais, ni l’un ni l’autre ne se tenant pour satisfaits, leur animosité subsistait tout entière. V. Zurita, Annales de Aragon, t. II, p. 248, verso. — Ayala, p. 67 et suiv.
  129. Arch. gén. de Ar., parchemins nos 1736 et 1737. — Zurita, tome II, p. 218 et suiv.
  130. Arch. gen. de Ar. Legajo, de cartas reales, n° 89. — Ce traité d’extradition est cité sans date, dans un document qui porte celle du 2 juin de l’ère 1397 (1359).
  131. Je ne sais si Gutier Fernandez avait en effet tenu un enfant de Coronel. Le mot de compère était un terme d’amitié fort usité au moyen-âge. On s’en sert encore fréquemment en Andalousie, sans y attacher le sens propre.
  132. Justaucorps ouatté qu’on portait par-dessous le haubert ou la cotte de mailles pour préserver la peau et les habits du frottement.
  133. Cette idée de fatalisme est remarquable, et peut être attribuée au contact des Espagnols avec les Arabes.
  134. En 1339, don Gonzalo Martinez, maître d’Alcantara, s’étant révolté contre le roi don Alphonse, fut assiégé et pris dans son château de Valencia. Coronel avait présidé à son exécution. Chronica de don Alfonso XI, p. 385. Le maître d’Alcantara paraît avoir été sacrifié à l’instigation de doña Léonor de Guzman, dont Coronel était alors l’homme-lige.
  135. Ayala, p. 80 et suiv.
  136. Cron. de don Alfonso XI, p. 299. — Argote de Molina nobleza de Andalucia, p. 93. La maison de Padilla est mentionnée dans un privilège daté de 1033.
  137. Ayala, p. 77. Cfr. avec le Sumario de los reges d’Espana, p. 60.
  138. Ayala, p. 332. La langue castillanne est riche en mots pour caractériser la grace chez les femmes. L’Espagne est, à la vérité, le pays où cette qualité est la plus commune. Je citerai quelques expressions seulement qui indiquent des nuances plus faciles à apprécier qu’à traduire. Garbo est la grace unie à la noblesse ; donayre, l’élégance du maintien, l’enjouement de l’esprit ; salero, la grace voluptueuse et provoquante ; zandunga, l’espèce de grace particulière aux Andalouses, un mélange heureux de souplesse et de nonchalance. On célébrera le garbo ou le donayre d’une duchesse, le salero d’une actrice, la zandunga d’une Bohémienne de Jerez.
  139. Cette question sera plus tard examinée. Voir § XVI, I.
  140. Ayala, p. 77 et 86. — Ce fut probablement alors que Hinestrosa reçut du roi la charge d’alcade de los fidalgos, titre qu’il prend dans le traité d’Atienza, dont il fut un des signataires pour la Castille. Arch. gen. de Ar., parchemin n° 1737.
  141. Cfr. Ayala, p. 88 et 90.
  142. Don Pèdre fut grièvement blessé au bras dans un tournoi dont il était un des tenans. Cette blessure contribua peut-être à prolonger son séjour à Torrijos.
  143. Majordome de don Tello et signataire de l’acte d’hommage au roi d’Aragon, passé à Lérida l’année précédente.
  144. Cronica de don Alfonso XI , p. 419.
  145. Ayala, p. 91
  146. Je suis le texte d’une des copies de la chronique d’Ayala, qu’on appelle très improprement l’Abrégée. Si dans les copies subséquentes on a supprimé les détails que je viens de rapporter, c’est sans doute parce qu’on les a crus humilians pour le prince qui avait fini par s’emparer du trône de Castille. Cfr. les deux versions. Ayala p. 92, et la note, de M. Llaguno.
  147. Ayala, p. 93.
  148. L’ensorcellement de don Pèdre par la Padilla est la tradition populaire en Andalousie, où l’un et l’autre ont laissé de grands souvenirs. On ajoute que Marie de Padilla était une reine de Bohémiens, leur bari crallisa, partant consommée dans l’art de préparer les philtres. Malheureusement les Bohémiens ne parurent guère en Europe qu’un siècle plus tard. — L’auteur de la Première Vie du pape Innocent VI raconte gravement que, Blanche ayant fait présent à son époux d’une ceinture d’or, Marie de Padilla, aidée d’un Juif, insigne sorcier, changea cette ceinture en serpent, un certain jour que le roi s’en était paré. On pense aisément quelle dut être la surprise du prince et celle de toute la cour, lorsque la ceinture commença à s’agiter et à siffler, sur quoi la Padilla trouva facilement occasion de persuader à son amant que Blanche était une magicienne qui voulait le faire périr par sorcellerie. Baluze, Hist. des papes d’Avignon, I, p : 224 ; Ayala, p. 95.
  149. V. Gratia Dei, dans le Semanario erudito de Valladares, tome 28, p. 237 ; le comte de la Roca, et rey don Pedro defendido, p. 15, verso, 44. Le comte ajoute agréablement dans son style cavalier : « Si l’infant don Fadrique fut un an et plus, comme on le prétend, à conduire la reine Blanche de France à Valladolid, cela prouve que les chemins étaient bien mauvais ou qu’ils ne prirent pas le meilleur. »
  150. Le contrat de mariage de Blanche existe aux archives du royaume, daté de Paris, 2 juillet 1352. Il est signé par les deux ambassadeurs castillans, don Juan Sanchez de las Roelas, jadis évêque de Séville, évêque élu de Burgos, et par don Alvar Garcia d’Albornoz. Carton J. 603, pièce 55. — Suivant toute apparence, don Fadrique ne quitta pas Llerena avant le mariage du roi, auquel d’ailleurs il n’assista point. Voir dans Ayala, p. 112, la note de M. Llaguno sur ce sujet. Consulter également l’Apologia del rey don Pedro, par don Josef Ledo del Pozo, p. 189.
  151. On dînait alors à neuf ou dix heures du matin.
  152. Ayala, p. 95.
  153. Le roi de Portugal avait obtenu sa grace de don Pèdre, et don Juan était revenu à la cour de Castille avec Alburquerque, en apparence réconcilié avec lui. Ayala, p. 85.
  154. Ayala, p ; 98 et suiv.
  155. Ayala, p. 104, Abreviada. V. Note 2.
  156. Ayala, p. 105 et suiv.
  157. Ayala, p. 106.
  158. Ayala, p. 108.
  159. Bulario de Santiago, cité par Llaguno. V. Ayala, p. 116, note 3.
  160. Ayala, p. 113.
  161. Cfr. Ayala, p. 114. — Rades, Cron. d’Alcantara, p. 27.
  162. On montre dans la cour de l’Alcazar à Séville, près de la porte dite des Bannières, les restes d’un tribunal en plein air où don Pèdre prenait place pour juger les procès.
  163. Il est probable que don Pèdre ne savait pas l’arabe ; mais on peut voir par les récits du comte Lucanor combien les romans arabes étaient familiers aux Castillans.
  164. La tradition, qui n’est jamais à court de circonstances minutieuses, rapporte que l’inconnu gardait une rue, c’est-à-dire qu’il empêchait les passans d’y entrer, soit pour parler en liberté à une femme, soit pour procurer cette facilité à un ami. Cet usage existait encore il y a quelques années en Espagne, et occasionnait souvent des duels.
  165. On dit que ce nom a été donné à la rue en mémoire de la lampe, candilejo, qui éclaira le duel. — Zuniga, Annales eclesiasticos de Sevilla, t. II, p. 136.
  166. Zuniga, An. eccles., t. II, p. 137.
  167. Rainaldi, Ann. Eccles. Année 1354. – Ayala, p. 115.
  168. Rades, Cron. De Calat., p. 54.
  169. Cfr. Ayala, p. 116 et suiv. Rades, Cron. de Calat., p. 54. — Suivant ce dernier, le maître de Calatrava aurait été arrêté pendant qu’il était à table avec le roi. Le récit d’Ayala m’a paru le plus vraisemblable. Rades d’ailleurs ne cite pas ses autorités.
  170. Rades, Cron. de Calat., p. 51.
  171. La conformité des noms donne lieu de supposer que Diego de Padilla, frère de la maîtresse du roi, était parent de l’ancien maître de Calatrava supplanté par Nuñez de Prado.