Histoire de Don Pèdre Ier, roi de Castille/02

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HISTOIRE


DE DON PEDRE Ier


ROI DE CASTILLE.




SECONDE PARTIE <ref>Voyez la livraison du 1er décembre




VIII.
GUERRE CIVILE. – CAPTIVITE DE DON PEDRE. — 1354.


I.

L’acharnement du roi contre les amis d’Alburquerque devait nécessairement exciter une violente soif de vengeance dans l’ame altière du riche-homme portugais ; il se contint pourtant, et rien n’indigne que de son exil il ait pris une part active aux affaires de la Castille, Mais sa modération ne fut pas imitée par tous ses cliens. Les violences des Padilla amenèrent d’autres violences qui fournirent au roi un prétexte pour rompre la convention qu’il venait de conclure et pour s’attaquer au chef même de la faction, objet de ses ressentimens. Au printemps de l’année 1354, don Pèdre se présenta tout à coup avec une petite armée devant Medellin, ville d’Estramadure, dont Alburquerque était le seigneur. Les hahitans accueillirent le roi avec empressement, mais les hommes d’armes demeurèrent fidèles à leur maître et se retirèrent dans le château. Là, hors d’état de se défendre long-temps, ils obtinrent une espèce de capitulation fort usitée au moyen-âge : on leur permit de faire connaître à leur seigneur l’extrémité où ils se trouvaient et de le mettre en demeure de les secourir dans un délai convenu. A l’expiration de ce terme, un vassal pouvait, sans enfreindre sa foi, rendre la place qui lui était confiée. Alburquerque, ayant répondu qu’il ne pouvait entrer en campagne, le château de Medellin fut remis au roi, qui le fit aussitôt démanteler [1].

Après ce succès, don Pèdre se porta rapidement contre la ville d’Alburquerque, principale seigneurie de don Juan Alonso qui en tirait son surnom. Elle était bien approvisionnée et gardée par une garnison nombreuse aux ordres d’un chevalier portugais nommé Botelho qui, en ce moment, avait reçu dans sa forteresse comme un ami, peut-être comme un auxiliaire utile, le commandeur de Calatrava, Pero Estebañez Carpentero, neveu du dernier maître dont je viens de raconter la fin tragique. Le roi, d’autant plus irrité de voir les préparatifs d’une résistance vigoureuse qu’il n’avait pas une armée suffisante pour emporter la place de vive force, fit rendre sentence de haute trahison contre le gouverneur et contre Carpenfero. Suivant le droit du moyen-âge, l’arrêt était abusif ; car, d’un côté, Carpentero alléguait qu’il était dans les murs d’Alburquerque comme réfugié, pour se soustraire aux mauvais desseins des ennemis de son oncle, et non comme rebelle, en état d’hostilité contre son souverain ; d’un autre côté, Botelho, avec encore plus de raison, soutenait que, sujet du roi de Portugal et homme-lige d’Alburquerque, il ne devait point d’hommage au roi de Castille, et par conséquent ne pouvait encourir le reproche de félonie en résistant à ses armes. Au surplus, leur bon droit était soutenu par de fortes murailles, et ils étaient gens à faire acheter chèrement leur défaite. Le siége paraissant devoir tirer en longueur, don Pèdre laissa devant le château ses deux frères don Henri et don Fadrique avec Juan de Villagera, et se rendit en Castille après avoir dépêché des ambassadeurs au roi de Portugal pour demander l’extradition d’Alburquerque.

Alphonse IV, grand-père du roi de Castille, se trouvait alors à Evora avec toute sa cour pour les noces de sa petite-fille, fiancée à don Fernand, l’aîné des infans d’Aragon. Au milieu des fêtes célébrées à l’occasion de ce mariage, les envoyés castillans obtinrent leur audience ; mais avant qu’ils prissent la parole, Alburquerque, connaissant l’objet de leur mission, supplia le roi de l’entendre. Dans un discours rempli de fierté il exposa la conduite qu’il avait tenue en Castille pendant qu’il était à la tête des affaires. Après avoir rappelé avec adresse les nombreux services rendus par lui à la reine Marie, fille de don Alphonse, sacrifiée par son époux à une indigne rivale, il essaya de justifier en ces termes les actes de son administration, ou plutôt il en fit ce magnifique éloge « J’ai délivré mon roi, dit-il, d’une faction redoutable, je lui ai ménagé une alliance avantageuse avec la maison de Bourbon, alliance que de perfides conseils s’efforcent de rompre aujourd’hui. J’ai cimenté l’union de la Castille avec tous les royaumes chrétiens de l’Espagne. Pour prix de mes services, je n’ai voulu ni argent ni terres. Le roi a disposé comme il lui a plu des biens de Garci Laso et d’Alonso Coronel. J’ai refusé de profiter de ces confiscations (2). M’accuse-t-on d’avoir détourné quelque chose du trésor royal confié à ma garde ? Qu’on examine mes comptes, et l’on verra quelle fut mon intégrité. Je me fais cette gloire, que, pendant mon administration, aucune taxe nouvelle n’a été imposée au peuple de Castille. Que si quelqu’un prétend que j’ai été déloyal envers mon seigneur le roi, je suis prêt à prouver mon innocence par mon corps, si vous le permettez, sire, et me donnez le champ clos, car, en Castille, je n’aurais pas sûreté. Si le comte don Henri et le maître de Saint-Jacques veulent se porter demandeurs pour leur frère, j’accepte le combat, homme pour homme, jusqu’à cent contre cent. Je répondrai au Comte, et don Gil de Carvalho, maître de Saint-Jacques de Portugal, me secondera contre don Fadrique [2]. »

A ce discours superbe, les envoyés de Castille répliquèrent avec vivacité : qu’avant d’éclater en bravades Alburquerque avait à se justifier devant son souverain, qui était son seul juge ; et, de la part de leur maître, ils demandèrent au roi de Portugal de contraindre l’accusé à se rendre en Castille. D’un côté, le maître portugais de Saint-Jacques soutenait hautement Alburquerque, de l’autre, les riches-hommes castillans venus aux noces de l’infant d’Aragon prenaient parti pour les ambassadeurs de leur souverain. La querelle s’échauffant, il y eut des injures et des provocations échangées, et, sans la prudence du roi de Portugal, les deux partis en fussent peut-être venus aux mains en sa présence. Alphonse, voulant gagner du temps, répondit qu’Alburquerque se justifierait sans doute, et que, quant à lui, il allait envoyer à son petit-fils le roi de Castille des ambassadeurs qui ménageraient un accommodement.


II.


II.

Pendant que les hostilités se poursuivaient mollement sur la frontière de Portugal, don Pèdre, se reposant sur ses deux frères du soin de presser le siège d’Alburquerque, oubliait son royaume et sa vengeance pour un nouvel amour. Maintenant Marie de Padilla semblait avoir perdu l’empire qu’elle exerçait naguère sur son cœur. Souffrante depuis quelque temps et touchant au terme d’une grossesse pénible, elle annonçait l’intention de quitter la cour et le monde pour se retirer dans un cloître. On ignore, et il importe peu de savoir, quelles querelles d’amans avaient provoqué cette résolution violente, mais il est certain que don Pèdre, loin de s’opposer au projet de sa maîtresse, en pressa l’exécution. Il écrivit même au pape pour solliciter les autorisations nécessaires à la fondation d’un couvent de femmes sous le vocable de Sainte-Claire, dont Marie de Padilla devait être la supérieure et où elle aurait prononcé ses vœux [3]. La rupture déclarée et publique paraissait irrévocable ; le roi était amoureux de doña Juana, fille de don Pedro de Castro, surnommé de la Guerra, et veuve de don Diego de Haro, descendant des anciens seigneurs de Biscaïe [4]. Vertueuse autant que belle, doña Juana se montrait insensible à toutes les séductions. La passion du roi s’irritant par les obstacles mêmes, il parla de mariage et offrit sa main et sa couronne à la jeune veuve. Quelque étrange que parût cette proposition, les parens de doña Juana comprirent que d’un prince violent et impétueux comme don Pèdre ils pouvaient tout attendre. Restait à prouver qu’il était libre. Don Pèdre prétendit que son mariage avec Blanche de Bourbon était nul, et, sur ce point délicat, donna des explications qui sont demeurées inconnues, mais qui satisfirent Enrique Enriquez, mari d’une tante de doña Juana, et Men Rodriguez de Senabria, chevalier galicien, tous deux chargés, en qualité d’arbitres, de faire une espèce d’enquête sur la position du roi. On devine les argumens employés pour les convaincre, en voyant Enriquez obtenir, comme sûreté pour l’exécution de la promesse de mariage faite par le roi, la remise des châteaux de Jaen, de Dueñas et de Castrojeriz. Probablement la complaisance de Men Rodriguez fut pavée de la même manière. Fort de leur approbation, don Pèdre se rendit aussitôt à Cuellar, résidence de la belle Juana ; mais elle exigeait encore un témoignage pour vaincre ses derniers scrupules. A sa prière, deux prélats, les évêques de Salamanque et d’Avila, mandés par le roi et sommés d’attester qu’il était libre de contracter mariage, n’hésitèrent point à confirmer la déclaration des premiers arbitres, soit qu’ils cédassent à des menaces, soit qu’ils se fussent laissé gagner par des présens. Doña Juana se rendit alors, et le mariage fut aussitôt célébré dans l’église de Cuellar, où l’évêque de Salamanque bénit les deux époux.

Quelque aveugles que puissent être les passions d’un roi de dix-huit ans, on a peine à s’expliquer un fait de bigamie aussi scandaleux. Admettra-t-on une erreur de don Pèdre lui-même au sujet de la validité de son engagement avec Blanche de Bourbon ? L’historien Ayala, qui fournit seul quelques renseignemens sur ce fait étrange, rapporte que le roi, pour prouver la nullité de son mariage avec la princesse de France, aurait invoqué certaines protestations faites par lui à Valladolid au moment de ses noces ; mais de ces protestations il n’existe aucune trace, et plus tard elles ne furent jamais reproduites. Quelle contrainte d’ailleurs pouvait y donner lieu ? A l’époque où don Pèdre se rendit auprès de Blanche, l’autorité, ou, si l’on veut, la domination d’Alburquerque venait de céder à l’ascendant de Marie de Padilla, c’est-à-dire de la personne la plus intéressée à trouver des argumens ou des prétextes contre ce mariage. Or, on a vu, au contraire Marie de Padilla intervenir pour opérer une sorte de réconciliation entre son amant et la jeune reine. Quel moment plus favorable aurait pu trouver don Pèdre, non pour protester contre son mariage, mais pour le rompre, que celui de son arrivée à Valladolid, lorsque, soutenu par les forces de don Henri et de don Tello, il venait de secouer le joug de sa mère et de son ministre ? Malgré toutes ces considérations, je ne pense pas que l’on doive absolument révoquer en doute la réalité d’une protestation secrètement faite par le roi. Tout en cédant aux instances de sa mère et d’une partie de ses conseillers, il voulut peut-être se ménager pour un jour à venir les moyens d’invoquer la nullité d’une union qu’il ne contractait qu’avec la plus grande répugnance. Sans doute les réserves qu’il put faire alors ne devaient, selon ses calculs, profiter qu’à Marie de Padilla. Maintenant il s’en servait contre elle. Sa duplicité, à l’égard de doña Juana, devint bientôt manifeste. Tout prouve que dans l’emportement d’un dépit amoureux contre Marie de Padilla il aurait cherché à lui donner une rivale, ou peut-être seulement à lui prouver qu’il pouvait aimer ailleurs. Charmé un moment par la beauté de doña Juana, irrité par sa résistance, il eut recours, pour triompher de ses scrupules, à une comédie sacrilège. Rien ne lui coûte pour satisfaire sa passion. Il gagne les parens de Juana, il corrompt ou intimide les évêques, il prononce tous les sermens qu’on exige de lui, enfin il va jusqu’à célébrer un mariage impie. Mais à peine a-t-il possédé sa nouvelle conquête, qu’il lève le masque. Dès le lendemain de ses noces on peut juger de sa bonne foi. La remise des châteaux stipulée avec Enrique Enriquez est révoquée. Le même jour il quitte doña Juana pour ne jamais la revoir, lui laissant seulement le domaine de Dueñas, espèce d’indemnité qu’il ne peut refuser à sa victime [5]. Le sacrilège du double mariage n’a pas arrêté don Pèdre un seul instant. Il sait que tout l’odieux doit retomber sur les évêques qui l’ont autorisé. L’âge du roi, son goût effréné pour le plaisir, ne permettent guère de lui prêter en cette circonstance les calculs d’une politique astucieuse. Cependant on l’a vu à Séville humilier le clergé par ses décrets ; à Cuellar, peut-être s’applaudissait-il de compromettre des prélats illustres, persuadé que le scandale de leur complaisance rejaillirait sur toute l’église, dont il conspirait l’abaissement.


III.

Le jour même du mariage de don Pèdre avec Juana de Castro, une nouvelle fort inattendue vint le surprendre à Cuellar. Un des chevaliers de son hôtel, arrivé en toute hâte de la frontière, lui annonça que le comte de Trastamare et don Fadrique avaient levé l’étendard de la révolte, et que, ligués maintenant avec don Juan d’Alburquerque, ils s’apprêtaient à entrer en Castille.

On ne peut se défendre d’un sentiment pénible à voir de jeunes princes de vingt ans, traités par leur frère avec la plus noble confiance, feindre un dévouement sans bornes, flatter ses favoris, s’humilier aux pieds de sa maîtresse, encourager la faiblesse et les désordres de leur souverain, et, quelques jours plus tard, au mépris de leurs sermens, s’allier avec l’assassin de leur mère contre leur bienfaiteur ! Quel contraste entre cette dissimulation précoce et la fierté chevaleresque du vieux ministre, appelant les deux bâtards en champ clos devant le roi de Portugal ! Pendant que du fond de son exil Alburquerque, injustement attaqué, se préparait à une guerre ouverte contre les jeunes princes de tout temps objets de sa haine, don Henri calculait froidement les avantages de la loyauté et ceux de la trahison. Sans doute il ne rêvait pas dès-lors d’arracher la couronne à son frère ; mais, prévoyant dans une guerre civile son agrandissement personnel, il voulut, pour rendre sa rébellion plus redoutable, se donner l’appui du seul homme qui osât alors tenir tête à don Pèdre. Ayala, qu’on ne peut soupçonner de calomnier un prince dont il servit la cause les armes à la main, affirme sans réserve que la première pensée de cette alliance fut conçue par le comte de Trastamare [6].

Après le mariage de l’infant d’Aragon et son départ pour la Castille, la cour de Portugal était à Estremoz, et don Juan d’Alburquerque l’y avait suivie, lorsqu’il reçut inopinément un message du comte don Henri, apporté par frère Diego de Ribadeneyra, confesseur du jeune prince. C’était une alliance offensive et défensive que proposait ce moine, d’abord en termes généraux, annonçant d’ailleurs de grands desseins que don Henri et son frère se réservaient de communiquer eux-mêmes à don Juan d’Alburquerque dès qu’ils auraient reçu sa foi. Quelque surprise que dût éprouver Alburquerque à une semblable ouverture, l’offre des deux bâtards servait trop bien ses projets de vengeance pour qu’il ne s’empressât pas de l’accepter. On convint aussitôt d’une entrevue, et, pour prouver la sincérité de leur défection, don Henri et don Fadrique commencèrent par arrêter le frère de Marie de. Padilla, Juan de Villagera, qui commandait conjointement avec eux les troupes réunies en Estramadure. Après ce coup, les nouveaux confédérés se rencontrèrent à Riba de Cayo, village sur la frontière de la Castille et du Portugal, et y scellèrent leur alliance par les sermens usités alors en de telles occasions. Sur-le-champ Alburquerque compta aux deux bâtards une somme de 200,000 maravédis à titre de subsides pour leurs hommes d’armes, et leur remit comme gages de sa foi plusieurs de ses châteaux, entre autres celui-là même dont ils étaient chargés par le roi de faire le siège. Dans cette première conférence, don Henri exposa le plan qu’il avait conçu. Il s’agissait de détrôner son frère, ou du moins de lui susciter un compétiteur puissant, qui devait à son avis entraîner le roi de Portugal dans leur coalition : c’était l’infant Pierre de Portugal que don Henri voulait proclamer roi de Castille. Petit-fils de don Sanche par sa mère doña Beatriz, l’infant était d’un degré plus près de la souche royale que don Pèdre, fils d’Alphonse et arrière-petit-fils de don Sanche. A cette époque où le droit de succession au trône, récemment disputé par les armes, n’était pas encore fixé d’une manière irrévocable, la transmission de la couronne à l’aîné de la souche royale, système encore en vigueur de nos jours chez des peuples orientaux [7], était acceptée par les mœurs et sanctionnée par des précédens. L’exclusion des infans de La Cerda et la reconnaissance de don Sanche par les cortès autorisaient jusqu’à un certain point les prétentions du prince portugais, et les confédérés pouvaient se flatter de les faire admettre par de nouvelles cortès. Un tel plan devait plaire à l’orgueil des nobles et des communes. Il était à croire en effet que la Castille, parvenue à sa grandeur actuelle par la réunion de plusieurs couronnes sur la même tête, accueillerait avec faveur un prétendant qui lui apportait en dot un vaste royaume. Ce projet, aussitôt adopté par Alburquerque et transmis à l’infant de Portugal par son favori Alvar de Castro, ne put recevoir cependant même un commencement d’exécution, grace à la résistance énergique qu’il rencontra de la part du roi don Alphonse IV. Non-seulement il se hâta de le désavouer, mais encore il éloigna de la frontière le prince son fils et lui défendit de correspondre avec les conjurés dont les promesses l’avaient un instant séduit [8].

Au moment où se concluait l’alliance entre Alburquerque et les bâtards de Castille, la reine Marie, mère de don Pèdre, quitta précipitamment la cour de Portugal, voulant sans doute fuir le soupçon de complicité avec les rebelles. Pour rentrer en Castille, elle fit un long détour, comme si elle eût voulu éviter de les rencontrer sur son passage. S’il faut en croire le chroniqueur, la longueur du voyage n’était pas sans charmes pour elle. Martin Alphonse Telho, chevalier portugais, « tenait la bride de sa monture par les chemins, » et, tout occupée de l’amour qu’elle lui avait inspiré, elle cherchait la solitude au lieu de prendre part aux grands événemens politiques qui se préparaient [9].

A peine instruit de la trahison de ses frères, confirmée par Juan de Villagera qui était parvenu à s’échapper, don Pèdre, dès le lendemain de son mariage, quittant pour toujours doña Juana de Castro, courut à Castrojeriz, qu’il assigna pour rendez-vous à ses vassaux immédiats. Il y manda également ses cousins, les deux infans d’Aragon, déjà de retour de leur voyage en Portugal. Cependant la conjuration des bâtards s’étendait au-delà de l’Estramadure. En apprenant la rébellion de ses frères, don Tello essaya d’insurger la Biscaïe et se mit à lever des troupes sur les vastes domaines de sa femme, l’héritière des Lara. C’était une nouvelle trahison, qui montrait à don Pèdre quels étaient les hommes qu’il avait comblés de ses bienfaits. Dans l’espoir de faire une diversion puissante en Biscaïe, le roi maria sur-le-champ l’infant don Juan d’Aragon à doña Isabel de Lara, la seconde fille de don Juan Nuñez ; et, déshéritant de son autorité privée l’aînée des deux sœurs mariée à don Tello, il donna au prince aragonais le titre de seigneur de Biscaïe et de Lara [10]. Il opposait ainsi les infans d’Aragon aux bâtards, comptant sur une fidélité qu’il récompensait d’avance magnifiquement. Trahi par ses frères, don Pèdre croyait encore à la force des liens du sang. Maintenant c’était dans le dévouement de ses cousins qu’il mettait sa confiance ; il était destiné à faire de cruelles expériences avant de perdre ses jeunes illusions.

Au milieu des préparatifs de guerre auxquels il se livrait avec une activité sans égale, il apprit que doña Maria de Padilla venait de le rendre père pour la seconde fois. Sans doute les deux amans étaient réconciliés, depuis que doña Juana était délaissée comme Blanche de Bourbon. Le roi donna à sa fille le nom significatif de Constance. Il me semble y voir une promesse faite à Marie de Padilla. Il la tint plus fidèlement que les sermens prêtés devant les autels.

Les confédérés ne lui laissèrent pas le temps de célébrer par des fêtes la naissance de sa fille. Don Fadrique se mit le premier en campagne. Partant de la ville d’Alburquerque, il entra en Castille et se présenta successivement devant plusieurs châteaux appartenant à l’ordre de Saint-Jacques, que les commandeurs ne firent aucune difficulté de lui livrer. Un seul, Pero Ruiz de Sandoval, gouverneur de Montiel, voulut concilier l’obéissance due à son grand-maître avec le serment que naguère il avait prêté entre les mains du roi. On se rappelle que les chevaliers de Saint-Jacques, réunis à Llerena, deux ans auparavant avaient fait hommage au roi de leurs châteaux, et juré de n’y recevoir le maître de leur ordre qu’avec sa permission. Lorsque don Fadrique parut devant Montiel avec la bannière de Saint-Jacques, Sandoval remit aussitôt le commandement de la place à un écuyer laïque, après avoir pris son serment de la défendre et de ne la remettre qu’au roi lui-même. Pour lui, sortant du château avec ses chevaliers, il vint offrir son corps à don Fadrique, prêt à lui obéir en tout comme au chef de son ordre. Alors cette distinction subtile entre le religieux militaire et le gouverneur d’une forteresse devant hommage au roi, parut le plus beau trait de l’honneur chevaleresque, et devint un de ces précédens ou fazañas, qui faisaient autorité pour l’avenir parmi ceux qui ambitionnaient le renom de prud’hommes [11]. Malheureusement pour don Pèdre, les scrupules de Sandoval ne trouvèrent pas d’imitateurs, et le serment de Llerena ne retint dans le devoir aucun autre des commandeurs de Saint-Jacques.

Cependant le roi, à la tête de quelques troupes ramassées à la hâte, guerroyait sur les domaines d’Alburquerque. D’abord il essaya de surprendre Montealègre, place importante où don Henri et don Juan Alonso avaient renfermé leurs femmes et leur caisse militaire ; mais la ville était bien défendue, et après quelques escarmouches aux barrières don Pèdre fut contraint de s’éloigner pour chercher des conquêtes plus faciles. Il s’empara successivement de plusieurs châteaux ou maisons fortifiées dont la plupart se rendirent sans opposer de résistance sérieuse.

IV.

Chaque jour révélait au roi la grandeur du plan formé par les bâtards et leur connivence avec tous les mécontens de la Castille. Dans le nord, un allié puissant se déclarait en leur faveur : c’était don Fernand de Castro, frère de doña Juana, cette épouse d’un jour que don Pèdre venait d’abandonner. Il avait de nombreux vassaux et une clientelle presque royale en Galice. Déjà irrité par l’affront fait à sa sœur, il avait encore un autre motif pour se joindre aux factieux. Il aimait doña Juana, fille naturelle de don Alphonse et de doña Léonor, et, pour prix de sa défection, le comte de Trastamare lui faisait espérer la main de sa soeur. La vengeance et l’amour, les deux grandes passions chevaleresques, le distinguaient du reste des rebelles, mus seulement par l’ambition ou la cupidité. Fernand de Castro n’était pas moins pointilleux que Sandoval en matière d’honneur, et avant de prendre les armes il lui fallut mettre sa conscience en repos. Le code féodal lui en fournissait les moyens. Pour se dégager de l’hommage dû au roi, voici l’expédient qu’il employa. Il passa le Miño, qui sépare la Castille du Portugal, et vint camper à Monzon sur le territoire portugais. Chaque jour, après avoir entendu la messe, il traversait à gué le Miño, et entrait à Salvatierra, premier bourg de Castille qui s’offre au voyageur parti de Monzon. Là, devant un notaire public, il prononçait ces paroles : « Je prends congé du roi don Pèdre, roi de Castille et de Léon, et m’en dénature pour les causes suivantes : premièrement, parce que ledit roi a voulu me faire mourir dans un tournoi à Valladolid, à l’époque de son mariage avec Blanche [12] ; deuxièmement, parce qu’il a outragé ma sœur, disant d’abord qu’il la prenait pour femme et pour reine, et la quittant ensuite après l’avoir traitée avec mépris. » Après chacune de ces déclarations, il en recevait un acte authentique délivré par le notaire. Munis des neuf procès-verbaux, Fernand se crut délié du serment d’allégeance, et cette fois, quittant le Portugal pour n’y plus rentrer, il se hâta d’armer ses vassaux et de recruter des soldats. Bientôt à la tête d’environ sept cents chevaux et douze cents hommes de pied, il envahit le nord du royaume de Léon, s’empara de Pontferrada et s’y établit pour attendre ses alliés déjà en pleine marche vers la province de Salamanque [13].

Alburquerque et don Henri, sans s’amuser à de vaines formalités, avaient passé le Tage sur le pont d’Alcantara après avoir dévasté tous les environs de Badajoz. Obligés de laisser des garnisons dans une multitude de petites forteresses, ils n’avaient en campagne qu’un gros de quatre cents cavaliers, mais ils ne trouvaient d’ennemis nulle part. Avec ce faible détachement, ils se présentèrent devant Ciudad Rodrigo, espérant entraîner dans leur parti le maître d’Alcantara, Perez Ponce, qui y faisait sa résidence. A la vérité, le maître ne les accueillit point, mais, oubliant les faveurs naguère reçues du roi, il ne fit aucun mouvement pour s’opposer à leur marche, et, dans une complète neutralité, attendit pour prendre un parti que la fortune se déclarât.

Trompés dans leur tentative sur Ciudad Rodrigo, Alburquerque et le comte de Trastamare poursuivirent leur marche vers le nord, ne rencontrant nulle part d’ennemis sur leur route. Ils passèrent la Tormès non loin de Salamanque, sans que les infans d’Aragon, qui occupaient cette ville pour le roi avec des forces considérables, fissent la moindre démonstration pour attaquer leur petite troupe. Suivant toute apparence, pour s’aventurer de la sorte, les deux chefs connaissaient bien les dispositions secrètes des infans d’Aragon. Certains qu’ils resteraient immobiles à Salamanque, ils continuèrent à s’engager de plus en plus dans les provinces du nord. Alburquerque fit sa jonction à Barrios de Salas avec Fernand de Castro. Le Comte pénétra jusque dans les Asturies pour les soulever et y recruter des soldats [14]. De son côté, don Fadrique poussait audacieusement sa pointe. Traversant toute la Manche dans sa plus grande largeur, il se dirigea sur Ségura de la Sierra, place très importante à cette époque, située sur la limite des royaumes de Murcie et de Jaen, et une des principales commanderies de Saint-Jacques. Ce mouvement hardi interceptait les communications du roi avec l’Andalousie ; il allait provoquer des soulèvemens dans des provinces demeurées neutres ou fidèles ; enfin il permettait aux confédérés de se mettre en relations d’un côté avec l’Aragonais, de l’autre avec les Maures de Grenade. Castillans ou étrangers, chrétiens ou musulmans, partout les rebelles cherchaient des alliés.

Loin de soupçonner les motifs de l’inaction des princes aragonais, don Pèdre, les croyant en mesure et en intention de s’opposer aux progrès d’Alburquerque, avait tourné tous ses efforts du côté du midi, et se portait en hâte vers Ségura pour empêcher que cette place ne tombât au pouvoir de don Fadrique, ou du moins pour l’y assiéger s’il ne parvenait à le prévenir. Avant de partir pour cette expédition, il avait donné l’ordre de transférer la reine Blanche du château d’Arévalo dans l’Alcazar de Tolède. Il craignait non sans raison qu’une surprise ne la mît aux mains des révoltés, qui s’en seraient fait un instrument dangereux. L’exécution de cet ordre fut confiée à l’oncle de Marie de Padilla, Juan de Hinestrosa, qu’il venait de nommer son chambellan [15]. À cette nouvelle, toute la noblesse de Tolède s’émut d’indignation. Livrer la reine à l’oncle de la favorite, c’était, disait-on, la condamner à mort. Personne ne doutait que le roi n’eût contre elle les desseins les plus sinistres, et l’on regardait déjà la malheureuse Blanche comme une victime dévouée. Lorsque Hinestrosa parut aux portes de Tolède conduisant sa prisonnière, qu’il s’efforçait de rassurer en l’entourant de marques de respect, tous les cœurs se sentirent émus de colère et de pitié. Les dames surtout se faisaient remarquer par leur exaltation, accusaient les hommes de faiblesse, et, au nom de la chevalerie, demandaient des vengeurs à leur reine outragée. On entra dans la ville au milieu d’une foule serrée, qui tantôt saluait la princesse de ses acclamations, tantôt faisait entendre des huées menaçantes contre son escorte. L’évêque de Ségovie, qui accompagnait la prisonnière, demanda pour elle la permission d’entrer dans la cathédrale, afin d’y prier devant la fameuse pierre qui conserve l’empreinte du pied de la Vierge, objet de vénération pour toute l’Espagne [16]. Hinestrosa était trop courtois pour s’y refuser, et Blanche entra dans l’église, la plupart des soldats demeurant en dehors entourés d’une foule bruyante qui grossissait à chaque instant. Ennuyé d’une assez longue attente et craignant quelque collision entre le peuple et ses gens, Hinestrosa avertit respectueusement la reine qu’il était temps de se rendre au logis qu’il lui avait fait préparer dans l’Alcazar ; mais alors elle refusa de sortir du sanctuaire. Le clergé de Tolède l’environnait. La multitude avait envahi la cathédrale, et le chambellan de don Pèdre, mal accompagné, répugnant d’ailleurs au rôle de geôlier, n’osa pas employer la violence pour arracher la reine à son asile. Après de longs pourparlers avec les prélats et les principaux habitans, il consentit à lui laisser prendre un logement dans l’enceinte de la cathédrale jusqu’à ce que le roi en eût ordonné. Pour lui, réunissant tous les cavaliers tolédans qui voulurent le suivre, il partit pour aller joindre le roi devant Ségura, emportant l’espoir que la ville, privée d’une partie de sa jeune noblesse, demeurerait soumise et tranquille. Il n’en fut rien. Dans sa retraite, la reine était visitée sans cesse par une foule de dames qui venaient s’apitoyer sur son sort et lui faire des offres de services. Les femmes de sa suite, et surtout sa camarera-mayor, doña Léonor de Saldaña, femme du seigneur de Haro, imploraient la pitié de leurs hôtes et les suppliaient de sauver l’innocente princesse. « Le roi, disait-elle, est trahi par de perfides conseillers. L’Alcazar de Tolède sera le tombeau de notre reine, et bientôt vous allez voir revenir l’oncle de la Padilla avec des bourreaux qui la sacrifieront à la haine d’une indigne rivale. La chevalerie de Tolède laissera-t-elle consommer un si lâche attentat ? Assurément le roi, un jour désabusé sur le compte de ses misérables favoris, remerciera les fidèles vassaux qui lui auront épargné un crime. » Blanche ne faisait entendre aucune plainte ; mais ses terreurs et ses larmes, au seul nom de son mari, parlaient assez éloquemment pour elle. L’âge, la beauté de la reine, charmaient les jeunes nobles ; sa douceur et sa piété touchaient le peuple ; tous juraient de la protéger contre ses ennemis. Les bourgeois lui formaient une garde dévouée et veillaient sans relâche autour du palais épiscopal de peur de surprise. Tout à coup le bruit se répand que Hinestrosa revient à Tolède. Aussitôt gentilshommes et artisans courent aux armes. On tend les chaînes dans les rues : en un moment la ville est soulevée. L’alguazil-mayor et les alcades sont jetés en prison. Le peuple se porte en masse à l’Alcazar, en enfonce les portes et en chasse la garnison. Cette prison que lui destinait son mari va devenir son palais et sa forteresse ; on l’y mène en triomphe avec les dames de sa suite. Après la révolte, surviennent les inquiétudes. Il est trop tard pour fléchir le roi : il faut se concerter avec les rebelles. On écrit à don Fadrique pour lui demander du secours [17].


V.

Don Pèdre cependant, retardé dans sa marche, avait été devancé à Ségura par le maître de Saint-Jacques, qui s’était déjà fait remettre la place. En arrivant aux pieds des remparts, le roi fit appeler le gouverneur, don Lope de Bendaña, un des principaux commandeurs de l’ordre, et le somma aux termes de ses sermens de lui ouvrir ses portes. La conscience du châtelain de Ségura était moins sévère que celle du commandeur de Montiel ; mais il avait cependant ses scrupules, et n’osait faire publiquement un acte de rébellion. Il s’avisa de cet expédient qui peint les mœurs du moyen-âge. A la sommation du roi, don Lope parut aux créneaux accompagné de quelques soldats et portant une chaîne au cou. « Mon seigneur le maître, dit-il, est entré dans le château en surprenant ma foi. Prisonnier par son ordre, je ne puis plus accomplir mon serment et recevoir le roi dans cette forteresse comme me le prescrit l’hommage que je lui ai prêté [18]. » Bien qu’il ne fût pas la dupe de cette comédie, don Pèdre ne crut pas devoir rendre une sentence de trahison contre ce commandeur. Après d’insignifiantes escarmouches contre la garnison du château, averti par Hinestrosa que la reine s’était échappée de ses mains, il laissa quelques troupes devant Ségura, et partit aussitôt pour Tolède. Chemin faisant, il réunit en chapitre à Ocaña les chevaliers de Saint-Jacques demeurés fidèles, et les obligea de déposer don Fadrique pour le remplacer aussitôt par Juan de Villagera, frère bâtard de sa maîtresse, bien que ce cavalier fût marié, contrairement aux statuts de l’ordre. Cette élection, toute vicieuse qu’elle fût, devint néanmoins un précédent qui fit autorité dans la suite [19].

L’insurrection de Tolède portait un coup funeste à la cause du roi. A la nouvelle promptement répandue que la première ville du royaume s’était soulevée, nombre de riches-hommes et de chevaliers encore indécis se joignirent aux rebelles. Les infans d’Aragon, des premiers, crurent le moment venu de lever le masque et déclarèrent qu’ils faisaient alliance avec Alburquerque et le comte don Henri. Bientôt leur mère, doña Léonor, tante du roi, les joignit à Cuenca de Tamariz dont ils venaient de s’emparer. Dans cette ville se réunirent la plupart des chefs, et ce fut là qu’ils se concertèrent entre eux et scellèrent leur alliance. Jusqu’alors, chacun des rebelles avait fait la guerre en son nom et pour son propre compte. Chacun avait ses griefs dont il poursuivait le redressement. Alburquerque se plaignait de l’injuste usurpation de ses domaines ; Fernand de Castro alléguait l’outrage fait à sa maison ; les bourgeois de Tolède déclaraient qu’ils s’étaient soulevés pour défendre leur reine ; et quant aux bâtards et aux infans d’Aragon, il leur restait à instruire la Castille des reproches qu’ils pouvaient faire à un roi prodigue, pour eux, de ses faveurs. A Cuenca de Tamariz, sous la présidence de la reine douairière d’Aragon, les confédérés se choisirent un drapeau et rédigèrent leur manifeste. La sympathie du peuple, si vivement excitée par les malheurs de Blanche, les avertissait qu’ils ne pouvaient mieux faire que de donner son nom à leur cause. Ils se déclarèrent donc ses protecteurs et envoyèrent au roi un héraut pour le sommer de congédier sa maîtresse, de vivre en fidèle époux auprès de sa femme légitime, enfin, de prendre d’autres conseillers. Déjà, en effet, ils étaient en mesure de dicter des conditions à leur souverain. Les troupes laissées en observation devant Ségura, composées en majeure partie de milices tolédanes, avaient fait leur défection et amenaient don Fadrique comme un libérateur dans la capitale de la Castille-Neuve. Les communes de Cordoue, Jaen, Cuenca, Talavera, Ubeda, Baeza envoyaient des députés à Tolède pour se confédérer avec ses habitans. Chaque jour, quelque seigneur abandonnait le roi pour s’aller joindre aux rebelles. Presque toutes les provinces du nord s’étaient insurgées ; Alburquerque dominait dans le royaume de Léon ; Castro, dans la Galice ; le comte de Trastamare, dans les Asturies. Don Tello, après avoir soulevé la Biscaïe, avait amené des troupes aux infans d’Aragon, déjà maîtres d’une partie de la Castille. Tous ensemble avaient écrit à la reine Blanche pour l’assurer de leur dévouement, et, répandant partout le feu de la révolte, prétendaient exécuter ses ordres. Réunies, leurs troupes s’élevaient à six ou sept mille hommes d’armes, sans compter l’infanterie [20]. Le roi conservait à peine autour de sa personne six cents cavaliers complètement découragés par cette suite continuelle de défections et de revers.

Dans cette extrémité, la première pensée de don Pèdre fut pour le salut de sa maîtresse. Il s’empressa de la mener, ainsi que sa mère, la reine Marie, dans le fort château de Tordesillas, situé au milieu d’un pays difficile, où il se flattait de pouvoir résister long-temps aux rebelles, s’ils poussaient l’audace jusqu’à l’y attaquer. Cette forteresse, la grande ville de Toro et quelques places voisines sur le Duero étaient les seules qui reconnussent encore son autorité. Il fut bientôt suivi, quoique de loin, par les rebelles, renforcés par une nouvelle défection, celle de don Juan de la Cerda, car la faction de Lara elle-même abandonnait le roi pour se réunir à ses anciens adversaires. La Cerda pactisait avec Alburquerque, oubliant la mort de son beau-père Alonso Coronel, comme les bâtards oubliaient celle de leur mère doña Léonor. Les confédérés travaillaient sans relâche à rétrécir le cercle dont ils enveloppaient le roi, comme des chasseurs traquent et forcent une bête fauve. Tout en l’acculant ainsi à ses dernières défenses, ils renouvelaient fréquemment leurs protestations de fidélité, mais insistant chaque fois avec plus de force sur les prétentions contenues dans leur manifeste. La reine douairière d’Aragon vint elle-même porter au roi des propositions d’accommodement, ou plutôt lui représenter à quelles conditions désormais il pourrait conserver sa couronne : d’abord, l’exil de Marie de Padilla dans un couvent de France ou d’Aragon, et l’éloignement de ses parens ; puis on exigeait encore que le roi revînt auprès de son épouse légitime, car, depuis l’insurrection de Tolède, la ligue affectait de n’avoir pris les armes que pour venger les injures de Blanche. A ce prix, disait doña Léonor, le roi ne trouvera plus que des sujets soumis et empressés de lui obéir. Malgré sa mauvaise fortune, don Pèdre se montra inflexible. Il répondit fièrement qu’il ne traiterait jamais avec les confédérés, qu’au préalable ils n’eussent posé les armes et demandé merci. En même temps il écrivit à l’infant d’Aragon, En Père, alors régent de ce royaume en l’absence de Pierre IV [21], pour lui demander des secours qu’il désespérait de trouver dans ses propres états. Sa lettre, qui fait connaître le style diplomatique de l’époque, révèle quelques traits du caractère du jeune roi, et mérite à ce titre d’être rapportée

« Don Pèdre, par la grace de Dieu roi de Castille, etc., à vous, infant don Pèdre d’Aragon, salut, comme à celui que nous aimons et estimons et à qui souhaitons heur et honneur. Nous vous faisons savoir que les infans don Fernand et don Juan, nos cousins et frères du roi d’Aragon, vivant avec nous et dans notre royaume, étant nos vassaux et tenant de nous grandes charges en notre maison et dans notre royaume, où l’infant don Fernand est grand adelantade de la frontière et grand chancelier, et l’infant don Juan notre grand porte-enseigne, l’un et l’autre tenant de nous trop grandes terres dont ils nous doivent servir, recevant de plus solde de notre trésor pour nous aider dans la guerre que nous avons contre le Comte [22] et don Fernand de Castro, tandis que, n’entendant qu’à nous servir d’eux, les avions près de nous, eux s’en sont départis en secret et sont allés se joindre audit Comte, à don Juan Alonso [23] et à don Fernand. Ils ont emmené avec eux don Tello [24], et ont fait traité et pacte tous ensemble d’être contre nous. De fait, incontinent, ont commencé tous et chacun à faire maux sans nombre en ce pays et y mouvoir la guerre. Et combien qu’avec la grace de Dieu, nous puissions remettre l’ordre et faire un exemple de ceux qui ont eu part en cette grande méchanceté et abandon de leur seigneur et roi, nous avons trouvé bon de vous en instruire, certain que vous l’aurez à cœur, et nous aiderez contre lesdits infans. C’est pourquoi nous vous prions d’être avec nous contre eux et leurs adhérens, de leur faire tout mal et dommage en leurs terres, de leur prendre ce qu’ils ont, tant qu’il ne leur reste plus ni moyen ni pouvoir de nous desservir jamais, non plus que vous ou le roi d’Aragon. Par quoi ferez ce que raison et ce que nous ferions pour vous, si, par male fortune, vous trouviez en telle nécessité. De Tordesillas, le 28 d’octobre, l’an de l’ère 1392 (1354) [25]. » On le voit, cette lettre est empreinte d’une fermeté calme qui n’est point sans grandeur. La dernière injure est pour don Pèdre la plus sensible. Toute sa colère se tourne contre les infans d’Aragon. Il oublie ses frères ; pas un mot amer contre don Henri ; il ne parle pas de don Fadrique, et s’il nomme don Tello, c’est pour l’excuser en quelque sorte, et rejeter sur de perfides conseils la part qu’il prend à la rébellion. Ce caractère énergique n’est point encore aigri par le malheur. Tant de trahisons l’ont indigné, mais il n’a pas cette haine implacable que lui donnera plus tard la triste expérience des hommes de son temps.

Aux termes du traité d’Atienza, la cour d’Aragon devait secourir le roi de Castille, mais sans doute elle voyait alors avec un secret plaisir les désordres de ce malheureux royaume et l’affaiblissement d’un voisin redoutable. Sa réponse fut évasive, et elle abandonna son allié à sa mauvaise fortune.


VI.

Malgré la supériorité de leurs forces, les confédérés n’osaient ni livrer bataille au roi ni l’assiéger dans une des places qui lui demeuraient fidèles. A l’exception de quelques chefs, la plupart des riches-hommes respectaient encore la majesté du trône et répugnaient à une violence ouverte. Surtout les communes, dont les milices composaient en majeure partie l’armée de la ligue, inclinaient pour la modération ; tous espéraient d’ailleurs que la lassitude et l’épuisement de ses ressources réduiraient bientôt don Pèdre à subir leurs conditions. Aussi, sans chercher à engager un combat dont l’issue ne pouvait être douteuse, ils ne s’appliquaient qu’à séduire ses soldats, à lui enlever l’une après l’autre les villes qui demeuraient encore dans l’obéissance. La plupart, même les plus éloignées du théâtre de la guerre, sur le bruit des derniers événemens, transmirent leur adhésion à la ligue ; quelques-unes, se renfermant dans une neutralité prudente, n’envoyaient ni troupes ni subsides au roi, et refusaient d’admettre les confédérés dans leurs murs. De ce nombre furent Valladolid et Salamanque, dont les conseils affichaient des prétentions d’indépendance. Dans l’anarchie générale, chaque province, chaque ville se créait son administration à part, et voulait fonder comme une petite république. Cette tendance à l’isolement fut toujours fatale à l’Espagne et s’est reproduite dans toutes les révolutions de ce pays.

Contraints de temporiser avec les communes puissantes, les confédérés ne balançaient pas à employer la force ouverte pour réduire les villes de moindre importance. Ils prirent d’assaut et livrèrent au pillage Medina del Campo, qu’ils avaient sommée vainement de leur ouvrir ses portes. Là, ils firent une perte irréparable. L’homme le plus propre à maintenir l’union parmi cette foule de seigneurs animés d’intérêts opposés, Alburquerque mourut presque subitement à Medina, peu de jours après la prise de cette place, au commencement de l’automne de 1354. On soupçonna son médecin, maître Paul, Italien attaché à la maison de l’infant don Fernand, d’avoir mêlé un poison subtil au breuvage qu’il lui prescrivit pour une indisposition légère en apparence. Naturellement, l’accusation remonta jusqu’au roi, intéressé plus que personne à la mort d’Alburquerque. Dans la suite, don Pèdre ne justifia que trop les imputations de ses ennemis, en faisant à cet homme des présens magnifiques, qui semblèrent moins la récompense du savoir que le paiement d’un crime. A ses derniers momens, Alburquerque ne démentit pas la fermeté de son caractère. Près d’expirer, il rassembla ses vassaux, et leur fit jurer de ne faire ni paix ni trêve avec le roi qu’ils n’eussent obtenu satisfaction pour ses griefs. Il commanda que son corps fût porté à la tête de leur bataillon tant que durerait la guerre, comme s’il eût voulu ne déposer sa haine et son autorité qu’après le triomphe. Du fond de son cercueil, il semblait présider encore les conseils de la ligue, et, chaque fois que l’on délibérait sur les intérêts communs, on interrogeait son cadavre, et son majordome, Cabeza de Vaca, répondait au nom de son maître qui n’était plus [26].

Peu après la mort d’Alburquerque, le maître de Saint-Jacques, don Fadrique, rejoignit la principale armée de la ligue, amenant de Tolède un corps de cinq à six cents chevaux et tout l’argent saisi dans les coffres de don Simuel et Levi, le trésorier du roi, outre une somme considérable que la reine Blanche lui avait remise elle-même. Ce secours arrivait à propos pour retenir dans le devoir les bandes de mercenaires sur lesquels les chefs des ligueurs fondaient leur autorité. De part et d’autre on était résolu à tirer la guerre en longueur, les bâtards parce qu’ils voyaient s’augmenter chaque jour la détresse du roi ; don Pèdre parce que son unique espoir était de diviser ses adversaires en traitant séparément avec quelques-uns d’entre eux. En effet, les pourparlers étaient continuels ; les chevaliers des deux camps s’y rencontraient avec une courtoisie qui témoignait assez de leur indifférence pour la querelle de leurs chefs. Un jour le roi, se trouvant à Toro, reçut deux envoyés de la ligue. Avant d’écouter les propositions dont ils étaient porteurs, il dut, suivant l’étiquette de l’époque, leur assigner un logement chez un des seigneurs de sa cour. Alors cette hospitalité était tenue à grand honneur. Fernand Alvarez de Tolède et Alphonse Jufre Tenorio se disputèrent aigrement le privilège de loger les députés ennemis. Des paroles injurieuses on en vint aux poignards, et chacun appelant ses amis à son aide, sous les yeux mêmes du roi, une espèce de mêlée s’engagea dans laquelle il y eut des morts et des blessés. Don Pèdre avait témoigné quelque partialité pour Alvarez, sur quoi Tenorio, qui jusqu’alors l’avait servi avec dévouement, se tint pour outragé, et tout aussitôt quitta Toro avec tous ses cliens pour passer dans le camp des rebelles. Telle était la susceptibilité de cette noblesse féodale, toujours prête à rompre avec le souverain pour les motifs les plus frivoles [27].

L’ambassade de la ligue, cause involontaire de cette scène déplorable, était venue renouveler au roi les propositions déjà si souvent reproduites. Cette fois, il parut les entendre avec moins d’impatience. Il demanda du temps pour préparer sa réponse et offrit de conférer lui-même avec les principaux chefs. On fixa un lieu pour une entrevue, et, afin de prévenir toute trahison, il fut convenu qu’on se rencontrerait en rase campagne, vingt cavaliers de chaque côté, armés de toutes pièces, et qu’aucun ne porterait de lance [28], sauf le roi et l’infant d’Aragon, placé naturellement par sa naissance à la tête des confédérés. Au jour fixé, les deux troupes se trouvèrent en présence près de Tejadillo, village situé à égale distance de Toro, qui tenait pour le roi, et de Morales, bourg occupé par l’armée de la ligue. Tous les chefs des confédérés étaient présens, revêtus par-dessus leurs armures de leurs soubrevestes blasonnées. A leur tête, on voyait les deux infans d’Aragon, le comte don Henri, don Fadrique, don Tello, don Fernand de Castro et don Juan de la Cerda. Je ne dois point oublier Fernand Perez Ayala, père du chroniqueur, et ce dernier lui-même qui, fort jeune alors, servait de page à l’infant et portait sa lance. Tous d’abord saluèrent le roi en lui baisant la main suivant l’usage. Il est probable que don Pèdre, en proposant cette entrevue, voulait essayer l’effet que produirait sa présence sur des hommes habitués à le respecter ; mais, soit que son orgueil souffrit à traiter d’égal à égal avec des sujets en armes contre lui, soit qu’il se crût moins engagé par des promesses sorties d’une autre bouche que la sienne, il chargea Gutier Fernandez de Tolède de porter la parole en son nom. Celui-ci avait eu à se plaindre du roi qui l’avait privé de sa charge de chambellan, pourtant il lui demeurait fidèle, et, en le choisissant pour son orateur, don Pèdre voulait peut-être le donner en exemple aux révoltés. Gutier Fernandez commença par déplorer l’aveuglement de tant de bons chevaliers qui, oubliant les bienfaits de leur prince, affligeaient le royaume par leur désobéissance. Puis il déclara « que, sous le vif intérêt qu’ils affichaient pour la reine Blanche, le roi n’avait pas de peine à démêler leur jalousie contre les parens de Marie de Padilla. Qu’ils l’avouassent ou non, c’était, il le voyait clairement, la véritable cause de leur prise d’armes. Mais ils devaient savoir que les rois étaient libres de choisir leurs conseillers, et qu’à eux seuls appartenait de récompenser les services de leurs vassaux. Au surplus, le roi avait des faveurs pour tous ses sujets fidèles, et, en nommant aux grands offices de sa couronne, il ferait bien voir et sa munificence et son impartialité. Quant à la reine Blanche, le roi s’engageait à la traiter avec honneur, comme sa femme, et comme la reine de Castille. » Telles furent les seules promesses ou plutôt les espérance que don Pèdre consentit à donner, encore peut-être se réservait-il de les interpréter un jour à sa guise. Il s’était flatté qu’elles satisferaient la majeure partie des confédérés, ceux-là du moins qui n’avaient pas perdu tout respect pour l’autorité royale. En terminant, Gutier Fernandez se tourna vers le roi et lui demanda : « Sire, est-ce là tout ce que vous me commandez de dire ? » Et le roi répondit affirmativement. Alors les chefs des confédérés s’éloignèrent un moment pour délibérer entre eux. Ils s’étaient attendus que le roi s’expliquerait lui-même ; surpris et piqués sans doute de voir qu’il s’en était remis à un de ses chevaliers pour faire connaître ses intentions, ils voulurent pareillement qu’un chevalier de leur troupe se chargeât de leur réponse. Le choix tomba sur Fernand Perez Ayala. Son discours, que son fils nous a conservé, prouve que les confédérés n’avaient pas trop présumé du talent de leur orateur. Tout en ménageant avec adresse l’orgueil du roi, Ayala s’efforce de justifier la prise d’armes des ligueurs. Il évite à dessein de s’expliquer sur le renvoi de la favorite et de ses parens, et, avec encore plus de soin, passe sur les prétentions de ceux qui aspiraient à remplacer les Padilla au timon des affaires. Mais il insiste avec beaucoup de force sur l’affront fait à tant de riches-hommes convoqués à Valladolid pour le mariage du roi, et qui, vis-à-vis de la France, se sont en quelque sorte portés comme ses garans. Il rappelle la déposition et la mort injuste du maître de Calatrava Nuñez de Prado, l’agression sans motif contre Alburquerque, alors que par amour pour la paix il avait consenti à livrer en otage son fils unique et à s’exiler lui-même. Ce traitement de deux sujets fidèles, après tant de services rendus au prince et au pays, a dû effrayer toute la noblesse. Aujourd’hui elle craint son roi, ou plutôt les conseillers qu’il s’est choisis. Que le roi daigne la rassurer, et il retrouvera dans ses riches-hommes la loyauté et l’amour qu’ils lui conservent toujours comme à leur seigneur naturel. Fernand Ayala conclut en proposant de remettre la solution définitive du différend à l’arbitrage de huit chevaliers nommés par les deux partis. Puis, à l’exemple de l’orateur du roi, il demanda aux seigneurs qui l’entouraient s’il avait fidèlement exprimé leur pensée. Tous répondirent qu’ils approuvaient ses paroles et ratifiaient ses propositions. Don Pèdre, ayant promis de nommer ses quatre arbitres, l’infant don Fernand et ses compagnons prirent congé de lui avec les mêmes marques de respect qu’ils lui avaient témoignées en arrivant [29].

Ainsi se termina la solennelle entrevue de Tejadillo qui, comme on le voit, n’apportait aucun changement à la situation. Vraisemblablement le roi s’était imaginé que les rebelles, comme à Cigales, allaient tomber à ses pieds et s’en remettre à sa merci. Déçu dans cet espoir, il n’emporta de la conférence que des souvenirs amers et une haine mortelle contre tous les hommes qu’il avait vus en armes lui donner d’austères conseils et lui adresser de libres remontrances. Les noms de ces vingt chevaliers, ses sujets, qui s’étaient rangés face à face devant leur souverain, mettant des conditions à leur obéissance, ne sortirent jamais de sa mémoire, et, dès ce jour peut-être, il fit le serment d’en tirer une vengeance terrible. De retour à Toro, loin de nommer des arbitres, comme il l’avait promis, il ne songea qu’à poursuivre les négociations secrètes entamées déjà avec quelques-uns des ligueurs. Cependant l’hiver approchait, et le roi se flattait qu’il amènerait la dissolution de l’armée ennemie. Le pays était dévasté, et, de part et d’autre, on était aussi peu disposé qu’auparavant à mettre fin à cette guerre sans combats, qui ruinait la Castille autant qu’une invasion étrangère.


VII.

La rigueur de la saison et le manque de vivres obligèrent les confédérés à quitter leur position de Morales pour se porter du côté de Zamora. Leur armée défila le long des remparts de Toro lentement et en bon ordre, faisant montre du grand nombre de ses bannières, pendant que le roi, en dehors des barrières avec un petit nombre de cavaliers, l’observait et semblait en passer la revue. Le bataillon des vassaux d’Alburquerque attirait tous les regards. Fidèles à leur serment, ils portaient au milieu de leurs enseignes le corps de leur seigneur dans un cercueil recouvert d’un drap d’or. En passant devant les murs de Zamora, la plupart des chefs mirent pied à terre et portèrent ce cercueil en pompe sur leurs épaules comme pour braver le roi par cet honneur rendu aux restes de son ennemi. On disait que les vivans et les morts même faisaient la guerre au roi. Dès que l’armée fut hors vue, don Pèdre, persuadé qu’il en était débarrassé pour long-temps, galopa, avec une centaine de chevaux seulement, jusqu’au château d’Urueña où il avait établi sa maîtresse ; car dans les circonstances présentes, il évitait de se montrer publiquement avec elle dans une grande ville. A Toro, il laissait son trésor et sa petite armée aux ordres de sa mère qui, depuis son retour de Portugal, demeurait auprès de lui. Le malheureux prince devait toujours voir sa confiance trompée. La reine Marie traitait depuis quelque temps, à son insu, avec les chefs de la ligue. A peine eut-elle appris son départ pour Urueña qu’elle en informa les infans d’Aragon, les invitant à revenir au plus vite, sous promesse de leur livrer la ville. C’était finir la guerre ; car Toro renfermait les dernières ressources du roi. Les ligueurs ne perdirent pas un moment, et une marche de nuit les ramena devant la place, dont les portes leur furent aussitôt livrées. Dès-lors don Pèdre, sans magasins, sans argent, n’avait plus pour armée qu’une centaine de soldats, pour asile qu’un château qui ne pouvait soutenir un siège de quelques jours. Les confédérés, pleins de confiance en voyant la reine-mère se déclarer pour eux contre son propre fils, renonçaient déjà à ces respects qu’ils avaient jusqu’alors affichés dans leurs négociations avec le roi. Ils lui envoyèrent à Urueña non plus des propositions d’accommodement, mais l’intimation de se rendre sur-le-champ à Toro pour y régler les affaires du royaume [30].

Accablé par cette dernière trahison et se voyant pour ainsi dire livré par sa mère aux rebelles, don Pèdre tint conseil avec le petit nombre de serviteurs qui ne l’avaient pas quitté : c’étaient don Diego de Padilla, maître de Calatrava, frère de la favorite, Juan de Hinestrosa, son oncle, et Gutier Fernandez de Tolède. Prolonger la lutte semblait impossible. Presque tout le royaume était soulevé, et, si quelques villes avaient encore différé leur adhésion à la ligue, il était douteux qu’elles voulussent accueillir le roi se présentant en fugitif devant leurs portes. Toutefois Padilla et Gutier Fernandez lui conseillaient de tout tenter avant de se mettre à la merci des ligueurs qui, dans l’ivresse de leur triomphe, pouvaient se porter aux plus grands excès. L’un et l’autre refusaient d’ailleurs de le suivre à Toro, le premier, parce qu’il aurait à répondre du meurtre de Nuñez de Prado, son prédécesseur ; l’autre, parce qu’il craignait que don Henri ne vengeât sur lui la mort de sa mère assassinée dans le château de Talavera lorsqu’il en était le gouverneur. Hinestrosa parla le dernier. « Les conseillers du roi, dit-il, ne pensent qu’à eux-mêmes lorsqu’il s’agit du salut de notre maître à tous. Au point où en sont les choses, tout est devenu possible aux révoltés. Le royaume est à eux. Ils peuvent le donner à l’infant d’Aragon, et c’est le coup qu’il faut prévenir à tout prix. Que le roi conserve sa couronne aux conditions qu’on lui dictera et qu’il ne pense pas à nous. Sa présence à Toro imposera peut-être aux rebelles, divisés d’ailleurs de vues et d’intérêts. Qu’il essaie d’en gagner quelques-uns pour lui servir d’appui contre le reste. Quant à moi, qui conseille au roi de se rendre à Toro, je l’y accompagnerai, et, quelque péril qui menace l’oncle de doña Maria de Padilla, il ne sera pas dit qu’il ait jamais balancé à suivre son seigneur [31].

Don Pèdre loua sa générosité et se rendit à ce conseil. Après avoir pourvu de son mieux à la sûreté de Marie de Padilla, il partit pour Toro, accompagné seulement de Hinestrosa, de son trésorier Simuel Levi et de son chancelier-privé Fernand Sanchez. Parmi tous les seigneurs qui formaient la petite cour d’Urueña, ce furent les seuls qui consentirent à le suivre. Une centaine d’officiers inférieurs ou de valets composèrent son escorte, tous sans armes et montés sur des mules.

Instruits du départ de ce triste cortège, les chefs des confédérés s’étaient portés assez loin à sa rencontre, bien montés et revêtus d’habits magnifiques sous lesquels ils laissaient voir leurs armures [32], comme s’ils eussent voulu par cet appareil guerrier contraster avec l’humble suite du roi vaincu. Après lui avoir baisé la main, ils le conduisirent à la ville avec de grands cris de joie, caracolant autour de lui, faisant des fantasias, et se poursuivant les uns les autres en se lançant des cannes à la manière arabe [33]. On dit que, lorsque don Henri s’approcha de son frère pour le saluer, le malheureux monarque ne put retenir ses larmes. « Que Dieu vous fasse merci ! s’écria-t-il. Pour moi, je vous pardonne [34]. » La reine-mère et doña Léonor l’attendaient dans le monastère de Saint-Dominique ; on l’y mena sur-le-champ sans lui faire traverser la ville, de peur sans doute que le peuple ne s’émût au spectacle de son roi prisonnier. Les deux reines l’accueillirent comme un enfant mutin qui rentre à la maison paternelle, résigné à la correction qui attend sa désobéissance. « Beau neveu, dit la reine d’Aragon, ainsi vous sied-il de vous montrer au milieu de tous les grands de votre royaume, non plus comme naguère, errant de château en château pour fuir votre femme légitime. Mais à vous n’est pas la faute, jeune d’âge comme vous êtes ; elle est à ces méchans qui s’étaient emparés de vous, à un Juan de Hinestrosa que je vois ici, à un don Simuel Levi et autres, leurs pareils. Maintenant on donnera bon ordre à les éloigner, et à placer auprès de vous des gens de bien qui prennent soin de votre honneur et de vos intérêts [35]. » Aussitôt le roi s’écria que Juan de Hinestrosa n’avait aucun tort, et qu’il espérait bien qu’on traiterait avec égards un homme qui venait sous sa sauvegarde. Ces protestations furent inutiles. Sous les yeux mêmes de don Pèdre, on arrêta ses serviteurs fidèles à sa mauvaise fortune. Hinestrosa fut remis à l’infant don Fernand, le Juif à don Tello. En même temps on signifiait à don Pèdre qu’on avait pourvu à tous les offices de sa maison. Don Fernand d’Aragon était grand-chancelier, et sur-le-champ on contraignit Sanchez de lui livrer les sceaux du royaume ; l’infant don Juan reprit sa charge de grand porte-enseigne de Castille, et se fit pareillement remettre les bannières royales. On avait rendu le titre de grand majordome à don Fernand de Castro, qui depuis quelque temps ne parlait plus des injures de sa sœur doña Juana ; enfin don Fadrique eut la charge de chambellan, ou plutôt celle de geôlier du roi. Jusqu’alors ces fonctions n’avaient jamais été attribuées à un personnage de son rang, et, en les confiant au maître de Saint-Jacques, les ligueurs montraient bien qu’ils voulaient donner à leur captif un surveillant incorruptible. Après que le roi eut été ainsi contraint d’assister au partage de ses propres dépouilles, on le sépara des officiers ordinaires de sa maison, et on le conduisit dans un palais de l’évêque de Zamora, où don Fadrique commit à sa garde don Lope de Bendaña, ce commandeur de Saint-Jacques qui refusait quelques mois auparavant de recevoir le roi dans le château de Segura. Un écuyer du Maître couchait toutes les nuits dans la chambre de don Pèdre ; ses gardiens avaient ordre de ne pas le perdre de vue un seul instant ; enfin personne n’était admis en sa présence qu’avec l’autorisation de don Fadrique. Dès le jour même, tous les emplois publics furent partagés entre les principaux ligueurs. Chacun voulait une récompense et la demandait avec arrogance comme sa part du butin. Don Fernand de Castro avait d’avance fait connaître la sienne ; c’était la main de doña Juana, la fille naturelle du roi don Alphonse et de Léonor de Guzinan. Ce fut en vain que don Pèdre essaya de protester contre cette union. L’orgueil des bâtards n’en souffrait peut-être pas moins que celui du roi ; mais don Fernand de Castro exerçait encore tant d’influence parmi les confédérés, qu’il eût été dangereux de lui manquer de parole. Le comte de Trastamare, comme chef de famille, disposa de sa sœur, et le mariage fut célébré sur-le-champ en grande pompe dans la cathédrale de Toro. Presque aussitôt après, eurent lieu avec la même magnificence les obsèques d’Alburquerque, dont les mânes vengées pouvaient enfin trouver le repos après la victoire. La reine douairière d’Aragon, don Tello et une foule de seigneurs suivirent le funèbre cortége jusqu’au monastère de l’Épine désigné par Alburquerque lui-même pour le lieu de sa sépulture [36].

IX.

EVASION DE DON PEDRE ; IL REPREND L’AUTORITE. — 1354-1356.


I.

La concorde qui avait subsisté entre les ligueurs tant qu’ils avaient eu un ennemi à combattre ne pouvait durer long-temps lorsqu’il ne s’agissait plus que de partager les fruits de la victoire. Quelque soin qu’on mît à éloigner du roi les hommes qui lui conservaient un attachement sincère, il avait bientôt trouvé le moyen de correspondre en secret avec plusieurs de ses amis. Parmi les confédérés eux-mêmes, il y en avait plus d’un qui, touché de pitié, ou se croyant mal récompensé de sa rébellion, songeait à se prémunir contre un retour de la fortune et à se faire un mérite de son repentir. Quelques-uns des chefs, chagrins de voir leur autorité expirer avec la guerre civile, s’apercevaient un peu tard qu’il était plus aisé et plus sûr d’obtenir la seconde place sous un roi que la première parmi leurs égaux. D’un autre côté, les communes, entraînées un moment dans la révolte générale, reconnaissaient qu’elles n’avaient rien gagné à renverser des favoris odieux. Le pouvoir n’avait fait que passer en des mains plus avides. En se déclarant contre le roi, les communes avaient augmenté la force des hommes qu’elles regardaient avec raison comme les ennemis les plus dangereux de leurs antiques franchises. Elles allaient se trouver sans protecteurs, exposées à l’insatiable ambition de la noblesse féodale. Quant à la reine Blanche, dont le nom quelques jours auparavant servait de cri de guerre, elle était oubliée maintenant par tous ces preux chevaliers qui prétendaient ne s’être armés que pour elle. Le peuple aurait voulu la voir paraître, la voir intercéder pour son mari, regagner son amour et sa confiance. Mais Blanche demeurait à Tolède. C’était un enfant qui ne répétait que des paroles apprises, et personne ne se souciait de lui faire jouer un rôle aujourd’hui. Seul au milieu de cette foule ambitieuse et cupide, le roi se montrait calme et fier. Le malheur lui avait donné de la dignité. On commençait à le plaindre tout haut, à regretter sa justice, à excuser ses erreurs passées. Ainsi, à peine la cause royale semblait-elle irrévocablement perdue, qu’elle reprenait son ascendant dans l’opinion publique. Tous les partis tournaient leurs regards vers don Pèdre, et, bien que captif, il exerçait un pouvoir qu’il n’avait jamais eu lorsqu’il commandait encore à une armée fidèle.

La ligue s’était divisée en deux factions : dans l’une les infans d’Aragon et leur mère, dans l’autre les trois bâtards et leur beau-frère don Fernand de Castro. La reine-mère, incapable de commander, n’était respectée par personne. Entre don Pèdre et ses frères, le spectre de doña Leonor de Guzman élevait comme une barrière à toute réconciliation. Du côté des princes aragonais, les mêmes motifs de haine ne les éloignaient pas du roi. Ils voyaient d’un œil jaloux la fortune croissante des bâtards ; don Juan surtout, marié à la seconde fille de don Juan Nuñez, convoitait le riche héritage des Lara, possédé par don Tello. Enfin, considérés un moment comme les chefs de la ligue, tant qu’elle avait eu besoin d’opposer un grand nom à celui du roi, ils n’étaient plus, depuis la paix, que des étrangers qui voulaient s’enrichir aux dépens de la Castille. Tout engageait donc le roi à tourner ses vues vers les infans d’Aragon, à chercher en eux les instrumens de sa délivrance. Aux premières ouvertures qu’il fit, il les trouva disposés à se séparer de leurs alliés, et bientôt il ne s’agit plus pour lui que de savoir le prix qu’ils mettaient à leur défection. De temps en temps on permettait au roi de sortir de la ville pour chasser au faucon, et, malgré la surveillance de ses gardes, le désordre inséparable de ces amusemens lui permettait de recevoir les communications de ses partisans et les offres des seigneurs mécontens de la ligue. Son trésorier Levi, durement rançonné par don Tello, en avait obtenu à prix d’or la permission de revoir son maître et même de l’accompagner dans ses parties de chasse. Les pierreries que le Juif avait eu l’art de sauver, les trésors cachés qu’on lui supposait, le rendaient un personnage important dans les négociations secrètes qui se conduisaient à la cour de Tore. Simuel Levi ne manquait ni de courage, ni d’adresse ; il était sincèrement attaché à don Pèdre, et devint le plus habile et le plus actif de ses agens. Par ses soins, dans les derniers jours de l’année 1454, un traité fut conclu entre les infans d’Aragon, la reine Léonor et le roi prisonnier. Au prix de maint château, de maint riche domaine, ils s’engagèrent à s’armer contre les bâtards. Avant tout, il fallait mettre le roi en liberté. Don Pèdre, profitant d’un épais brouillard, sortit de grand matin de Toro, un faucon sur le poing, comme pour aller à la chasse, accompagné de Levi et de son escorte ordinaire, c’est-à-dire de quelque deux cents cavaliers. Soit que ses gardiens fussent gagnés, soit que le roi imaginât quelque moyen pour les éloigner de sa personne, il se trouva bientôt seul avec le Juif. Alors, courant à toute bride sur la route de Ségovie, ils se trouvèrent en peu d’heures hors d’atteinte [37]. On prétend que don Tello commandait ce jour-là l’escorte du prisonnier, et qu’il favorisa son évasion, séduit par de magnifiques promesses [38]. Bien que cette version vienne d’une source justement suspecte, il est probable qu’elle se fonde sur quelque tradition contemporaine, et dans la suite la conduite de don Pèdre à l’égard de don Tello, qu’il distingua toujours de ses frères, donne lieu de croire qu’il en reçut de fait un signalé service. Au reste, le nombre des seigneurs gagnés par l’or du Juif et les promesses de don Pèdre était déjà grand, et les bâtards, vaguement instruits de ces menées, ne savaient plus à qui se fier désormais ; à peine osaient-ils se communiquer entre eux leurs inquiétudes.

En mettant pied à terre dans l’Alcazar de Ségovie, où sans doute des serviteurs fidèles l’attendaient, le roi écrivit à la reine-mère pour redemander sa chancellerie et les sceaux du royaume qu’il avait été forcé de remettre entre ses mains. Il ajoutait fièrement que, si l’on refusait de les lui rendre, il avait de l’argent et du fer pour en fabriquer de nouveaux [39]. La reine Marie n’osa pas désobéir. D’ailleurs, l’alarme était grande à Toro. Chacun attribuait l’évasion du roi à une trahison. Le traité conclu avec les infans d’Aragon était encore un mystère ; mais tous les chefs se soupçonnaient les uns les autres, et s’imputaient à l’envi les projets les plus perfides. Enfin, ignorant les plans du roi, incertains de ses ressources, ils s’en exagéraient l’importance et la grandeur.


II.

Les conditions du marché conclu entre don Pèdre et ses geôliers ne tardèrent pas à se révéler à toute l’Espagne. Au commencement de l’année 1355, la reine doña Léonor quitta brusquement Toro avec ses fils pour se rendre à Roa, dont elle prit possession en vertu d’un ordre royal. Les infans d’Aragon recevaient en même temps l’hommage de plusieurs villes ou châteaux détachés du domaine de la couronne ; c’était la rançon du roi qui leur était fidèlement payée. En retour, ils cédèrent à don Pèdre les places d’Orihuela et d’Alicante dans le royaume de Valence, cession en apparence purement nominale, car depuis long-temps le roi d’Aragon inquiétait ses frères dans leur droit de suzeraineté sur ces villes, si toutefois il leur permettait de l’exercer [40]. Probablement les infans espéraient cacher par cet échange prétendu leur honteux traité avec le roi de Castille ; peut-être, par une singulière prévoyance, don Pèdre, encore errant et fugitif dans ses propres états, rêvait-il déjà de les agrandir aux dépens de ses voisins. On verra qu’il sut revendiquer plus tard cette donation qui semblait alors dérisoire. Avec les princes aragonais, un grand nombre de seigneurs castillans reçurent des fiefs, des châteaux, de vastes domaines. Les mieux partagés furent ceux dont le roi avait le plus à se plaindre. Juan de la Cerda et Alvar de Castro, frère de don Fernand, obtinrent d’immenses donations. Tous ces riches-hommes, déserteurs de la ligue, comme ils l’avaient été de la cause royale, accouraient maintenant à Ségovie, les infans à leur tête, protestant de leur fidélité et jurant d’obéir en tout à un prince si magnifique. Mais ce n’était pas sur ces dévouemens chèrement achetés que don Pèdre fondait ses espérances ; il trouvait de plus puissans secours et de plus généreux dans les communes ralliées franchement à leur souverain. Peu de jours après son évasion, il convoquait à Burgos les députés de la noblesse et du peuple. Accompagné des infans et des ligueurs convertis, il se présenta dans cette assemblée, et, après s’être plaint du traitement indigne que lui avaient fait éprouver les rebelles de Toro, il demanda qu’on l’aidât d’hommes et d’argent pour réduire à l’obéissance la reine sa mère, et les bâtards, qui troublaient par leur rébellion la paix du royaume et qui avaient oser attenter à la liberté de leur souverain [41].

Un grand changement venait de s’opérer dans les esprits. Les malheurs du roi, sa jeunesse, sa fermeté, prévenaient l’assemblée en sa faveur. La plupart des Castillans avaient vu avec indignation la conduite des confédérés, et leur gouvernement de quelques jours avait suffi pour faire regretter celui des Padilla. Aussi les députés réunis à Burgos se montrèrent-ils empressés d’accorder au roi toutes ses demandes ; en retour, il est vraisemblable que les communes obtinrent de lui une extension de leurs privilèges et de nouvelles franchises. Pouvait-il se montrer moins généreux pour les villes de son royaume que pour ses grands vassaux dont il avait tant à se plaindre ?

On cherche vainement quelques détails sur les transactions politiques qui eurent lieu à Burgos, et je ne sais si cette réunion doit être considérée comme une assemblée solennelle des cortès. Les députés du clergé n’y partirent point. Au moment où, par un retour étrange de l’opinion publique, le peuple se prononçait si hautement en faveur de ce roi naguère honteusement abandonné, un légat du pape arrivait en Espagne porteur d’un bref apostolique qui mettait la Castille en interdit et prononçait l’excommunication contre don Pèdre, Marie de Padilla et Juana de Castro, ainsi que contre les fauteurs de leur commerce adultère [42]. Les évêques de Salamanque et d’Avila, pour avoir sanctionné un mariage sacrilège, étaient cités devant le saint-siège, où ils auraient à répondre de leur conduite. L’excommunication, fulminée à Tolède le 19 janvier 1355, ne paraît avoir altéré en rien la disposition du peuple à l’égard du roi. Au contraire, elle excitait l’indignation, maintenant qu’il était réconcilié avec ses sujets ; car, de tout temps, les Espagnols ont vu avec répugnance des étrangers se mêler de leurs affaires. D’ailleurs, le saint-siège, depuis sa translation à Avignon, avait perdu beaucoup de son prestige aux yeux de l’Europe ; enfin ses foudres n’avaient jamais été redoutées dans la Péninsule. La censure du pape eut probablement pour résultat d’empêcher les prélats du royaume de prendre part aux délibérations de Burgos, mais elle ne fit pas perdre au roi un seul de ses partisans et ne diminua en rien le zèle nouveau qui éclatait de toutes parts pour sa cause. Don Pèdre répondit à l’excommunication en saisissant les biens du cardinal Gilles Albornoz et ceux de quelques autres prélats ; et, rendant menace pour menace, il annonça l’intention de confisquer les domaines des évêques qui hésiteraient entre le pape et lui [43].

La révolte des ligueurs, la guerre de trahisons qui s’en était suivie, la courte captivité du roi et les moyens auxquels il avait dû avoir recours pour obtenir sa liberté, ne pouvaient manquer d’exercer une influence décisive sur son caractère. Les malheurs mûrissent les hommes avant le temps. Le séjour de Toro valut à don Pèdre des années d’expérience. Trahi par tous ses parens et par sa mère même, il devint soupçonneux et méfiant pour tout le reste de sa vie. Il emportait de sa prison de la haine et du mépris pour cette noblesse qui, après l’avoir vaincu, s’était laissé acheter bassement les fruits de sa victoire ; mais il avait appris à connaître la puissance de ses adversaires, et toutes les armes lui furent bonnes pour les combattre. La ruse, la perfidie, lui parurent des représailles. Jusqu’alors il s’était montré violent et impétueux ; il apprit à se composer un visage, à feindre l’oubli des injures, jusqu’au moment d’en tirer vengeance. Autrefois il se piquait d’être loyal autant que juste ; maintenant il se crut tout permis contre de grands coupables. Une forte conviction dans la bonté de leur cause rend les hommes indifférens sur le choix des moyens pour la faire triompher. Le roi prit bientôt sa haine pour de l’équité. La férocité de mœurs du moyen-âge et l’éducation qu’il avait reçue au milieu de la guerre civile avaient endurci ses nerfs au spectacle et à l’idée de la douleur. Pourvu qu’il fût obéi et redouté, il se souciait peu de gagner l’amour d’hommes qu’il méprisait. Détruire le pouvoir des grands vassaux, élever son autorité sur les ruines de la tyrannie féodale, tel fut le but qu’il se proposa désormais et qu’il poursuivit avec une inflexible opiniâtreté.

III.

Les peuples semblent soumis, comme les individus, à des crises que la prudence humaine peut prévoir, mais qu’elle ne saurait conjurer, et l’histoire offre une reproduction si fréquente des mêmes événemens, des mêmes révolutions, qu’on est tenté d’y voir comme le résultat de certaines lois fatales. Peu d’années s’étaient écoulées depuis que le feu de la révolte s’était étendu avec une effrayante furie sur tout le royaume d’Aragon. Les riches-hommes s’étaient coalisés avec les communes contre leur jeune souverain. Pierre IV avait été, comme don Pèdre, prisonnier de ses sujets, obligé comme lui de racheter sa liberté à l’avarice de ses nobles. Échappé de sa prison, il avait en un instant trouvé de nouvelles forces ; le triomphe éphémère des rebelles fut suivi presque aussitôt de leur abaissement, et le pouvoir royal s’accrut par cette terrible épreuve. La Castille offrait maintenant un spectacle semblable. Les mêmes causes allaient produire les mêmes effets, et les deux drames, qui, dans leurs péripéties, présentaient tant de conformités, devaient avoir le même dénoûment.

Il y avait trois mois à peine que don Pèdre avait quitté Toro en fugitif, accompagné d’un seul serviteur, et déjà il se voyait à la tête d’une armée nombreuse et fidèle. Après avoir congédié les députés réunis à Burgos, il prit le commandement de ses troupes et marcha droit aux rebelles réduits maintenant à la faction des trois bâtards. A Medina del Campo, il préluda à cette longue série de vengeances qu’il avait sans doute méditée du fond de sa prison. Pendant la semaine des Rameaux, dans ces jours que les chrétiens consacrent au repentir et à la pénitence, deux riches-hommes qui avaient fait partie de la troupe des ligueurs aux conférences de Tejadillo, Pero Ruiz de Villegas et Sancho de Rojas furent arrêtés dans son palais à l’heure de la sieste et massacrés aussitôt sans forme de procès. Quelques autres qui avaient pris parti avec les rebelles, mais sans jouer un rôle important, furent jetés en prison et dépouillés de leurs biens. Lançant cette déclaration de guerre à sa noblesse factieuse, le roi s’avança contre la ville de Toro et en fit attaquer les barrières. Là, il put s’apercevoir que le cruel exemple qu’il venait de faire ne suffisait pas à détruire des habitudes de désobéissance invétérées. Un des chevaliers de son hôtel, Fernand Ruiz Giron, ayant été tué dans la première escarmouche, Alphonso Tellez, frère du mort, réclama comme un héritage qui lui était dû la charge de Fernand Ruiz. Mais le roi en avait déjà disposé. Furieux de son refus, Tellez Giron déserta sur-le-champ et se jeta avec ses gens dans la ville assiégée [44].

Sur le bruit de la marche du roi, Juan de Hinestrosa, toujours retenu prisonnier à Toro, avait offert à la reine Marie et au comte de Trastamare son intervention auprès de son maître pour ménager un accommodement. Il obtint de sortir de la ville, mais en laissant plusieurs gentilshommes ses parens en otage. Une fois libre, et au milieu de l’armée royale, il oublia sa promesse et ne songea plus qu’à servir le ressentiment de son maître, sans se soucier des malheureux qu’il laissait à la merci des ligueurs. La reine-mère se montra généreuse, et les renvoya à son fils sans user contre eux des rigueurs autorisées alors par le droit de la guerre.

Toro était trop bien fortifié pour succomber devant une brusque attaque. Après quelques jours d’escarmouches sans résultats, le roi, averti par ses affidés qu’une partie des bourgeois de Tolède étaient prêts à se déclarer en sa faveur, leva le siège inopinément pour courir de ce côté avec le gros de ses forces. Il se flattait de dérober le but de sa marche aux rebelles et d’arriver aux portes de Tolède, tandis qu’on le croirait encore dans le royaume de Léon ; mais don Henri, pénétrant le motif de cette retraite précipitée, s’était aussitôt mis en campagne avec une centaine d’hommes d’armes. Trop faible pour rien entreprendre contre l’armée du roi, il voulut d’abord se joindre à don Fadrique qui occupait Talavera. Pour s’y rendre, il avait à traverser les cols élevés de la chaîne de Guadarrama, passages toujours difficiles, surtout au commencement de mai, à l’époque de la fonte des neiges. Les montagnards lui tendirent une embuscade et l’attaquèrent à l’improviste dans un défilé dangereux. Plusieurs de ses chevaliers furent tués ou pris, et le Comte ne parvint qu’après un rude combat à s’ouvrir un passage l’épée à la main. Dès le lendemain, il prit sa revanche. Réuni aux chevaliers de Saint-Jacques, il surprit et saccagea le bourg de Colmenar, dont les habitans l’avaient fort maltraité dans l’engagement de la veille. Tous ces malheureux furent impitoyablement passés au fil de l’épée, et les deux frères, en se retirant, ne laissèrent qu’un monceau de cendres. Ainsi se vengeaient les riches-hommes de pauvres paysans défendant leurs chaumières [45].

Le roi d’un côté, don Henri et don Fadrique de l’autre, se dirigeaient vers Tolède. Les bourgeois étaient divisés entre eux. Les uns appelaient don Pèdre, les autres les bâtards, mais la grande majorité des habitans prétendaient demeurer neutres et fermer leurs portes aux deux partis. La reine Blanche, retirée dans l’Alcazar, voyait avec terreur s’avancer son mari, et probablement favorisait de son influence la faction dévouée à la ligue. Partis presque en même temps de Toro, le roi et le comte de Trastamare se trouvèrent l’un et l’autre dans les premiers jours de mai campés à peu de distance de Tolède ; le premier à Torrijos, l’autre à Talavera. Chacun, épiant son adversaire, espérait surprendre la place au moyen des intelligences qu’il y entretenait.

Tolède est entourée de trois côtés par le Tage, qui, fortement encaissé au fond d’un ravin très profond, décrit une espèce de fer à cheval autour de ses remparts. Deux ponts jetés sur le fleuve donnent accès dans la ville ; à l’ouest le pont de Saint-Martin, à l’est celui d’Alcantara, l’un et l’autre bâtis en pierre et surmontés de trois hautes tours sous lesquelles il faut passer successivement pour arriver aux portes principales de l’enceinte murée. Le comte et le maître de Saint-Jacques, couverts par le Tage et dérobant leur marche au roi à la faveur des ténèbres, se présentèrent à l’aube devant le pont de Saint-Martin. Ils venaient, disaient-ils, pour défendre la ville menacée par le roi. Il fallut parlementer avec les bourgeois qui gardaient les tours. Après quelque hésitation, le conseil de la commune, fidèle à sa politique, envoya des rafraîchissemens aux deux bâtards et à leur troupe, mais en refusant avec politesse de les admettre dans la ville. Ils eurent beau protester que leur intention était de protéger la reine Blanche contre les fureurs de son mari, le conseil persistait à leur interdire l’entrée des remparts. – « La reine n’a rien à craindre au milieu de nous, disaient les magistrats de Tolède, nos murailles sont hautes et nous saurons bien les garder seuls. D’ailleurs, ajoutaient-ils, nous avons envoyé des députés au roi, et nous ne traiterons pas avec lui sans stipuler pour vous des conditions honorables. » Ces pourparlers durèrent assez long-temps à la tête du pont, et cependant plusieurs chevaliers tolédans de la suite du Comte, s’abouchant avec des bourgeois de leur parti, complotaient de surprendre la ville d’un autre côté. Le jour baissant, don Henri fit mine de se retirer ; mais, tournant les remparts par un long circuit et dans un profond silence, il alla s’embusquer à la Huerta del Rey, devant le pont d’Alcantara, dont ses affidés avaient eu l’art de se faire confier la garde. Le lendemain, 7 mai, à l’heure de la sieste, lorsque la chaleur retenait presque tous les habitans dans leurs maisons, les hommes d’armes du Comte se présentèrent à l’entrée du pont d’Alcantara dont les tours leur furent aussitôt livrées. La porte de la ville était ouverte ou si négligemment gardée, qu’elle fut surprise en même temps. A l’exception des bourgeois dans le complot, nul ne connut ce hardi coup de main que lorsque déjà les soldats des deux bâtards se répandaient dans les rues, enseignes déployées et poussant leur cri de guerre. Aussitôt s’élève un tumulte épouvantable. Quelques bourgeois se joignent aux assaillans, d’autres se jettent dans l’Alcazar ou se barricadent dans la Grande-Juiverie, séparée, suivant l’usage, du reste de la ville par une haute muraille. Les partisans du roi lui expédient en toute hâte des courriers à Torrijos pour le presser de voler au secours de sa capitale menacée des plus grands malheurs. Tolède présentait alors un étrange spectacle. Chacun de ses quartiers était au pouvoir d’une faction. La reine Blanche, éperdue dans l’Alcazar, n’osait donner aucun ordre et ne pouvait d’ailleurs compter sur l’obéissance des habitans réfugiés auprès d’elle et justement indignés de la surprise de leur ville. Les deux bâtards essayaient vainement d’enlever les postes qui leur résistaient encore. A peine entrés dans la ville, leurs soldats indisciplinés s’étaient jetés dans l’Alcana, quartier habité par des marchands juifs, en si grand nombre à Tolède qu’un seul faubourg ne pouvait les contenir. Les Juifs passaient pour être attachés au roi et favorisés par lui, peut-être parce qu’il avait un trésorier de leur religion ; mais leur plus grand crime, c’était d’être commerçans et d’avoir de l’argent et des marchandises précieuses. Les mercenaires du Comte et du Maître, conduits par la populace chrétienne, enfonçaient les boutiques et les pillaient, massacrant tous ceux qui s’offraient à leur rage, sans distinction d’âge ni de sexe. En quelques heures, douze cents Juifs furent, dit-on, égorgés ainsi dans l’Alcana. Cependant ceux de la Grande-Juiverie, aidés de quelques chevaliers ou bourgeois chrétiens, tenaient ferme derrière leur muraille. Le reste du jour et toute la nuit se passèrent au milieu d’un désordre effroyable.

Au premier avis de ses partisans, le roi quitte aussitôt Torrijos avec sa petite armée. Marchant toute la nuit, après avoir passé le Tage à gué, il arrive le 8 mai au point du jour devant le pont de Saint-Martin, en face de la Grande-Juiverie. Ce pont était au pouvoir des ligueurs, et, le danger ayant fait cesser le pillage, ils s’y étaient déjà mis en défense. En ce moment, par suite d’une sécheresse extraordinaire, les eaux du Tage étaient fort basses. La largeur du fleuve était en outre diminuée par plusieurs machines disposées sur le bord opposé à la ville et servant aux irrigations. Du haut de leurs murailles, les Juifs jetaient des cordes aux soldats du roi, qui les fixaient à ces machines, et en s’y accrochant passaient la rivière, mais lentement et un à un. En même temps don Pèdre faisait attaquer la tête du pont. Dès que la guette avait signalé l’approche du roi, don Henri et don Fadrique s’étaient portés aux tours de Saint-Martin et animaient leurs soldats par leur présence et leur exemple. Mais la tour principale, n’ayant ni créneaux ni parapets, ne pouvait protéger ses défenseurs contre les arbalétriers du roi, qui, en quelques instans, balayèrent la plate-forme. En vain les plus braves chevaliers de Saint-Jacques et de Calatrava essayèrent de s’y maintenir sous une grêle de flèches ; blessés pour la plupart, ils furent obligés d’abandonner un poste si dangereux. Pendant qu’on s’acharnait contre la tête du pont de Saint-Martin, trois cents hommes d’armes du roi avaient passé le Tage à la file, et, reçus dans la Grande-Juiverie, faisaient une brèche au rempart et se disposaient à prendre en queue la troupe du Comte. Déjà ses soldats découragés commençaient à tourner le dos et à chercher un asile dans les églises. Personne n’osait plus tenir dans la tour ; la porte massive, contre laquelle les royalistes avaient amassé des sarmens et du bois sec, était en feu et allait leur livrer passage. Alors, sur le point d’être forcés, les deux bâtards firent sonner la retraite. A la tête d’environ huit cents cavaliers ralliés à la hâte, ils sortirent de Tolède par la porte d’Alcantara au moment même où le roi y pénétrait par le pont de Saint-Martin, avec environ deux mille cinq cents hommes d’armes et six cents génétaires [46]. Il voulait traverser rapidement la ville et accabler ses frères avant que la nuit, qui approchait, ne couvrît leur retraite. Mais il n’y avait pas plus de discipline dans son armée que parmi les rebelles. Ses soldats se débandaient, forçaient les maisons, et s’amusaient à piller au lieu de suivre les fuyards. Le roi, mal accompagné, cherchait son ennemi dans les rues tortueuses de Tolède et voulait absolument combattre.

Cependant les deux bâtards, longeant la rive gauche du Tage, se retiraient sur Talavera, obligés de décrire autour de la ville un demi-cercle qui les ramenait sur la route qu’avait tenue l’armée royale. A l’entrée du pont de Saint-Martin, ils aperçurent les bagages du roi encore en deçà des tours et mal gardés ; car on ne s’attendait pas à voir l’ennemi paraître du côté où il venait d’être battu. Ils se jetèrent hardiment sur cette masse confuse de chars et de bêtes de somme, défirent l’escorte, et, après quelques momens donnés au pillage, continuèrent leur retraite en toute hâte. Le roi les poursuivit quelque temps et ne rentra qu’à la nuit close dans Tolède, furieux de n’avoir pu les atteindre [47].

Maître de la ville, car l’Alcazar s’était aussitôt déclaré pour lui, don Pèdre se montra aussi impitoyable qu’il l’avait été à Medina del Campo. Fernand Sanchez de Rojas, un des vingt ligueurs de l’entrevue de Tejadillo, blessé à l’attaque du pont de Saint-Martin, et Alphonse Gomez, commandeur de Calatrava, qui n’avait pu fuir de Tolède, furent mis à mort dès qu’ils eurent été reconnus. On égorgea tous les blessés que l’ennemi avait abandonnés dans les maisons. Plusieurs nobles de Tolède furent envoyés captifs dans des châteaux éloignés, ainsi que l’évêque de Sigüenza,don Pedro Barroso, dont le palais fut abandonné au pillage. Tous les biens des prisonniers furent confisqués ; enfin vingt-deux bourgeois eurent la tête tranchée publiquement comme fauteurs de la rébellion. Au nombre des malheureux condamnés à mort se trouvait un orfèvre âgé de plus de quatre-vingts ans. Son fils se jeta aux pieds de don Pèdre en le suppliant de le faire mourir à la place de son père. S’il en faut croire Ayala, cet horrible échange aurait été accepté et par le roi et par le père lui-même [48].

Les premiers ordres de don Pèdre avaient été pour faire occuper l’Alcazar par ses soldats et pour s’assurer de la personne de la reine Blanche. Il ne voulut pas la voir, et, comme s’il eût craint qu’un hasard ne l’amenât en sa présence, il se logea dans une maison de la ville. Peu de jours après, Hinestrosa conduisit la malheureuse Blanche au château de Sigüenza, dont il était le seigneur, depuis que l’évêque Barroso avait vu tous ses domaines confisqués et partagés entre les favoris du roi. Tandis que la reine changeait de prison, don Pèdre écrivait au saint-père pour l’informer du succès de ses armes ; il lui mandait qu’il s’était rapproché de son épouse et qu’il la traitait avec honneur. Cet impudent mensonge paraît avoir trompé le pape, qui répondit par une lettre affectueuse en l’exhortant à continuer dans cette bonne voie [49]. Pour donner plus d’apparence à la fourbe, le roi mettait alors quelque soin à ne pas se montrer en public avec Marie de Padilla. Elle ne le suivait pas dans ses expéditions, vivait retirée, affectant une grande réserve, et, satisfaite de la réalité du pouvoir, elle en cachait avec soin les dehors. Ainsi l’expérience précoce que donnent les révolutions avait appris l’hypocrisie à ces jeunes gens de vingt ans.

Battus à Tolède, don Henri et son frère ne se crurent pas en sûreté à Talavera ; ils allèrent se renfermer dans les murs de Toro, appelés d’ailleurs par la reine Marie, qui jugeait bien que le roi ne tarderait pas à tourner ses armes de ce côté. « Je vous ai reçus dans ma ville il y a quelques mois, leur écrivait la reine. Pour vous je me suis perdue auprès de mon fils. Il est juste que maintenant vous veniez me secourir. » En effet, don Pèdre, laissant Tolède épouvantée de ses terribles vengeances, reprenait lentement la route de Toro avec des forces considérables. Chemin faisant, il s’arrêta devant Cuenca, ville de quelque importance, occupée par Alvar d’Albornoz, gouverneur de don Sanche, fils naturel du feu roi don Alphonse et de doña Léonor. C’était un enfant de quatorze ans. Le roi voulait qu’on le remît entre ses mains ; mais après un siège de quinze jours, pressé par le temps, il se contenta d’exiger d’Albornoz le serment de ne prendre aucune part aux hostilités. Sur cette promesse, il continua sa marche et reparut devant Toro vers le milieu de l’été. Les deux bâtards y avaient concentré la plus grande partie de leurs forces. Un assez grand nombre de riches-hommes et de chevaliers s’y étaient donné rendez-vous de toutes les parties du royaume qui tenaient encore pour la ligue. Parmi les principaux on remarquait Rui Gouzalez de Castaiieda, beau-frère de Garci Laso de la Vega, chef de la faction de Lara ; Pero hstebañez Carpentero, élu maître de Calatrava après la mort de Nuñez de Prado, son oncle, par quelques chevaliers de l’ordre qui protestaient ainsi contre la nomination de Diego de Padilla ; le Portugais Martin Telho, qui passait pour l’amant heureux de la reine Marie ; enfin Alphonse Tellez Giron, depuis peu déserteur de l’armée royale. Tous ceux qui se trouvaient trop compromis pour espérer leur pardon du roi n’avaient pas cru trouver de plus sûr asile. Leurs troupes réunies s’élevaient à environ douze cents hommes d’armes, sans compter une nombreuse infanterie et les bourgeois de la ville. La place était forte, couverte par le Duero, qui en rend les approches difficiles, bien approvisionnée enfin ; tout annonçait une résistance opiniâtre et prolongée.


IV

A cette époque, il fallait beaucoup de temps et de dépenses pour réunir le matériel nécessaire à un siège, c’est-à-dire des bois pour les machines, des instrumens de pionniers, des effets de campement, des provisions de guerre et de bouche. Tout cela ne pouvait s’improviser, surtout dans la situation des finances du roi. Suivant les pratiques de la guerre au moyen-âge, il alla s’établir à Morales, village peu éloigné de Toro, où naguère les confédérés avaient eu leur quartier-général, lorsqu’ils bloquaient cette ville. De là il envoyait ses chevaliers faire armes, c’est-à-dire escarmoucher aux barrières de Toro ; souvent lui-même guidait de petites expéditions contre les châteaux du voisinage occupés par les rebelles. Tantôt vainqueur, tantôt repoussé, il trompait son impatience par ces courses incessantes. Deux fois par semaine [50], il venait déployer toutes ses forces devant les murs de Toro ; on échangeait des flèches, on rompait des lances pendant quelques heures ; à la nuit, on sonnait la retraite des deux côtés ; cela s’appelait faire la guerre. D’ailleurs, nulles mesures n’étaient prises pour resserrer les assiégés ou pour intercepter leurs communications. Ils recevaient des recrues et envoyaient des partis battre la campagne assez loin de leur fort. Don Henri, pendant une absence momentanée du roi, partit pour la Galice, où Fernand de Castro l’avait précédé depuis plusieurs mois. Ce dernier paraissait fort refroidi pour la ligue et vivait en assez mauvaise intelligence avec ses beaux-frères, qui, disait-il, voulaient faire casser son mariage. Don Henri annonçait qu’il reviendrait bientôt et ramènerait à ses alliés une armée nombreuse ; mais ceux qui connaissaient la prudence précoce du jeune prince soupçonnaient que, peu confiant dans les forces de son parti, il ne songeait qu’à lui-même et ne voulait pas s’enfermer dans une place que les hasards de la guerre pouvaient d’un moment à l’autre faire tomber entre les mains du roi. Déjà, lorsque don Pèdre, en 1352, s’était disposé à l’attaquer dans Gijon, le Comte, au lieu de l’y attendre, s’était retiré dans les montagnes, soigneux de se tenir toujours une retraite assurée. Persuadé qu’il n’y a pas de places imprenables, il s’était fait une loi de ne jamais confier sa fortune à des murailles.

Tandis qu’on guerroyait autour de Toro, l’infant d’Aragon, don Juan, attaquait don Tello en Biscaïe. Bien que l’infant fût personnellement intéressé à la conquête de cette province, car, marié à la seconde fille de don Juan Nuñez de Lara, il se flattait que la seigneurie de Biscaïe lui serait dévolue s’il parvenait à en chasser don Tello, les opérations militaires furent conduites mollement, et les troupes royales n’obtinrent aucun succès. Composées en majeure partie de cavalerie [51], elles avaient un grand désavantage dans un pays de montagnes dont les habitans, naturellement hardis et belliqueux, deviennent invincibles lorsqu’ils combattent pour leurs foyers. Mais le plus grand obstacle aux progrès du roi, c’était le mauvais état de ses finances. Simuel et Lévi eut l’art de créer de nouvelles ressources à son maître, et, malgré le désordre général, il réussit à lui procurer de l’argent et même à lui amasser un trésor, ce qui, à cette époque, passait pour la plus grande preuve de génie dans un financier. L’anecdote suivante, rapportée par Ayala, fera connaître les moyens assez vulgaires employés par le Juif pour remplir les caisses du roi.

Don Pèdre, dans son quartier de Morales, s’amusait un jour à jouer aux dés. Devant lui était exposée tout ouverte sa caisse militaire, qui était aussi sa bourse de jeu. Elle contenait 20,000 doubles. « Or et argent, dit le roi d’un ton mélancolique, voilà tout mon avoir. » Le jeu fini, Simuel tira le prince à l’écart. — « Sire, dit-il, aujourd’hui vous m’avez fait affront devant toute la cour. En effet, étant votre trésorier, n’est-ce pas une honte pour moi que mon maître ne soit pas plus riche ? Mais jusqu’à présent vos receveurs ont trop compté sur votre indulgence et votre facilité. Maintenant que vous êtes d’âge à régner par vous-même, que toute la Castille vous aime et vous craint, il est temps de mettre fin au désordre. Veuillez seulement m’autoriser à traiter avec vos gens de finance et me confier deux de vos châteaux. Je vous garantis qu’avant peu vous aurez dans chacun un trésor qui vaudra mieux que le contenu de cette cassette. » On juge bien que le roi s’empressa de donner à Simuel ses pleins-pouvoirs et les châteaux qu’il demandait, non sans raison, car il fallait alors une forteresse bien enmurée pour garder un trésor. Voici comment le Juif accomplit sa promesse. L’usage était de payer les appointemens des charges de cour et les pensions en mandats sur les receveurs du roi. Or, ceux-ci ne soldaient d’ordinaire qu’une partie de la somme, et, quand les réclamations pour obtenir le surplus n’étaient pas appuyées par la force, elles étaient toujours vaines. Simuel Lévi voulant compter avec les receveurs, commença par les effrayer. Soutenu par son maître, ayant hommes d’armes, geôliers et bourreaux à ses ordres, il exigea l’arriéré, n’admit aucune excuse, et, par ruse ou menaces, parvint à se faire payer intégralement, plus vite qu’on ne l’eût espéré. En même temps il mandait les créanciers du roi et leur offrait la moitié de l’arriéré qui leur était dû, à condition qu’ils donneraient quittance pour le reste. La plupart, qui croyaient à jamais perdus les deniers que les receveurs avaient gardés par devers eux, acceptaient avec joie le parti proposé, se tenant pour fort heureux d’obtenir la moitié de leurs créances [52]. Ce procédé, qu’on qualifierait aujourd’hui de banqueroute frauduleuse, mais dont personne alors ne s’avisait de contester la loyauté, procura dans peu de temps au roi des sommes considérables, et lui donna la plus haute opinion de son trésorier. En outre, Simuel Lévi sut rétablir l’ordre dans l’administration. Il donna les charges de receveurs à des Juifs intelligens, qui lui firent sur-le-champ de fortes avances. En peu de temps les finances de don Pèdre furent remises sur un nouveau pied, et il se vit le plus riche souverain de toute l’Espagne.


V.

Ce ne fut qu’au bout de deux mois et demi passés à Morales que, tous les préparatifs étant enfin terminés, le roi put s’approcher de Toro et commencer le siége. Ce délai ne lui avait pas été inutile. La garnison était sensiblement diminuée, d’abord par la retraite du comte don Henri, puis par des désertions continuelles. En outre, parmi les riches-hommes renfermés dans la place, un assez grand nombre, alarmés des progrès du roi, se montraient disposés à traiter de leur capitulation particulière. Les choses étant en cet état, l’armée royale vint s’établir sur la rive gauche du Duero, en face d’un pont fortifié qui donnait accès dans la ville, et qui du côté de la campagne était défendu par une grosse tour. Des bastides s’élevèrent rapidement pour envelopper cet ouvrage avancé ; balistes, catapultes et bombardes, toutes les machines de guerre en usage à cette époque furent mises en batterie pour le réduire.

La guerre d’escarmouches continuait cependant, non-seulement autour de Toro, mais en Biscaïe et en Estramadure, surtout aux environs de Talavera, commanderie importante de Saint-Jacques, occupée par les chevaliers qui obéissaient à don Fadrique, et attaquée par ceux qui reconnaissaient Garcia de Villagera pour le chef de l’ordre. Ainsi on voyait à la fois deux maîtres de Saint-Jacques et deux maîtres de Calatrava. Ces ordres, divisés comme tout le royaume, se faisaient une cruelle guerre.

Les armes du roi étaient rarement heureuses quand elles n’étaient pas soutenues par sa présence. Juan Rodriguez de Sandoval, son lieutenant devant Palenzuela, fut battu et tué dans une embuscade, et peu de temps après Villagera perdit la vie dans un engagement contre Gonzalo Mexia, devant Talavera. On remarqua que le roi ne voulut point lui donner de successeur pour le moment. En laissant vacante la maîtrise de Saint-Jacques, il semblait annoncer l’espoir de ramener son frère à l’obéissance, et c’était en quelque sorte ouvrir la porte à un accommodement que de ne pas disposer d’une charge objet de tant d’ambitions. Don Pèdre d’ailleurs prétendait toujours exercer la même influence dans les élections des ordres militaires. Au commencement de l’automne de 1355, le maître d’Alcantara, Perez Ponce de Leon, étant mort, il obligea les commandeurs à nommer Diego de Zavallos, parent de Hinestrosa [53], bien qu’il ne fût pas même chevalier de l’ordre. Deux mois après pourtant, il se repentit de ce choix, et, sur le bruit que Zavallos traitait avec les rebelles de Palenzuela, il le fit arrêter ; l’élection ayant été cassée aussitôt, il lui donna pour successeur Suero Martinez, porte-clé de la chevalerie d’Alcantara [54].

Vers la fin de novembre 1355, au moment où les assiégeans pressaient leurs travaux avec le plus d’activité, le cardinal Guillaume, diacre de Sainte-Marie in Cosmedin, arriva au camp du roi avec les pleins pouvoirs du saint-père, non-seulement pour opérer une réconciliation entre le roi et sa femme, mais encore pour terminer, par une paix durable, la guerre civile qui déchirait la Castille. Il venait en outre réclamer la liberté de l’évêque de Sigüenza, détenu captif, depuis la prise de Tolède, dans le château d’Aguilar. Reçu avec de grands honneurs, le légat ne tarda pas à reconnaître que le roi, malgré toute sa déférence affectée pour l’envoyé du saint-siège, était résolu à n’admettre aucune intervention étrangère entre des sujets révoltés et leur souverain. En même temps qu’il repoussait d’une manière péremptoire les offres faites par le légat d’interposer son autorité pour amener la soumission des rebelles, il se plaisait à témoigner les plus grands égards pour son caractère et pour sa personne. Il accorda sans difficulté l’élargissement de l’évêque de Sigüenza, mais en lui intimant l’ordre de quitter le royaume ; en retour il obtint du cardinal la levée de l’excommunication et de l’interdit fulminés à Tolède [55]. D’ailleurs la présence du légat n’arrêta en rien les opérations du siége, il semblait au contraire qu’on les pressât avec plus de vigueur. Le 4 décembre, la tour qui défendait le pont du Duero, ruinée par les engins de l’assaillant, fut emportée après un combat acharné où se distingua don Diego de Padilla, qui, en escaladant la brèche, eut le bras cassé d’une pierre, lancée, dit-on, par son rival Estebañez Carpentero, soi-disant maître de Calatrava [56]. La tour prise, les assiégés commencèrent à perdre courage. Les soldats étrangers enfermés dans la ville étaient mal payés et mal nourris. Les bourgeois, qui leur vendaient chèrement les provisions amassées en abondance, murmuraient tout haut contre l’obstination des seigneurs. Leur cupidité et leur ambition, disaient-ils, prolongeaient une guerre désastreuse et ruinaient le pays. Parmi les chefs des ligueurs, les uns, en petit nombre, insistaient pour prolonger la résistance, d’autres opinaient pour implorer la clémence du roi. Quelques-uns écrivaient secrètement à leurs amis ou à leurs parens dans l’armée royale pour solliciter leur pardon, et promettaient de se rendre aussitôt qu’ils seraient assurés d’une amnistie. Don Pèdre accordait facilement des lettres de grace aux chevaliers et même aux riches-hommes, mais toujours avec cette condition que l’on se mît sur-le-champ à sa merci. De leur côté, les bourgeois de Toro, fatigués du siège et craignant la furie du vainqueur, tâchaient de négocier leur paix particulière à l’insu de la reine et des chefs de la ligue. Un marchand, capitaine de la garde bourgeoise, nommé Garci Triguero, offrit au roi de lui livrer une porte de la ville sous promesse d’amnistie pour lui-même et pour ses concitoyens. La proposition fut acceptée, et l’on n’attendait plus que le moment fixé par Triguero pour l’exécution de son projet.

Bien que ces transactions demeurassent encore cachées à la reine et à don Fadrique, le découragement de la garnison, les murmures des habitans, l’abattement de la plupart des chefs, les remplissaient d’inquiétudes. De vagues rumeurs leur faisaient craindre à chaque instant qu’une trahison ne mît la ville au pouvoir de don Pèdre. L’hiver n’avait pas interrompu les travaux des assiégeans. On était au 24 janvier 1356. Ce jour-là même, Triguero prenait la garde d’une des portes, et avait averti le roi qu’il était prêt à la lui livrer. Le signal était convenu, les ordres donnés pour une surprise nocturne. Quelques heures avant l’attaque projetée, vers le déclin du jour, le roi, se promenant à cheval le long du Duero, aperçut, dans une île du fleuve dont les assiégés étaient encore maîtres, son frère don Fadrique accompagné de cinq ou six gentilshommes. Les deux troupes se reconnurent. Aussitôt Juan de Hinestrosa, poussant son cheval jusqu’au bord de l’eau, appela le maître de Saint-Jacques et le conjura de s’avancer pour écouter ce qu’il avait à lui dire. La rivière n’était pas assez large pour qu’il ne fût facile de se parler d’une rive à l’autre. — « Sire Maître, dit Hinestrosa, quand feu roi don Alphonse votre père, à qui Dieu fasse miséricorde, ordonna votre maison, avant que vous fussiez maître de Saint-Jacques, il vous donna pour vassaux chevaliers et écuyers. Je fus du nombre, et de vous j’obtins maintes faveurs. Aussi, hormis ce qui touche le service du roi, mon seigneur, Dieu m’est témoin qu’il n’y a homme du monde à qui je me tienne plus obligé qu’à vous. Pour vous témoigner ma reconnaissance, il n’est rien que je ne fisse, sauf manquer à la loyauté due au roi votre frère. Vous êtes en grand péril. Devant ces chevaliers qui vous accompagnent, je vous adjure de suivre mon conseil, afin que, si vous n’en faites cas, personne ne puisse dire que j’ai contribué à votre perte. Désormais je suis quitte envers vous, et j’ai rempli le devoir qui me touchait comme ayant été autrefois votre vassal. »

Fort troublé de ces paroles mystérieuses auxquelles la haute faveur de Hinestrosa donnait encore plus de poids, le Maître répondit aussitôt « Juan Fernandez, je vous ai toujours tenu pour bon chevalier, et tant que vous fûtes à moi, vous m’avez toujours loyalement servi. Mais quel conseil me donnez-vous là ? Puis-je abandonner madame la reine qui s’est mise sous ma protection, ma sœur doña Juana, la femme de mon frère don Henri, et tant de bons chevaliers et écuyers qui sont dans la ville ? Sans eux, je ne saurais traiter ; mais votre devoir à vous, Hinestrosa, serait de représenter à votre seigneur combien il importe à son service de recevoir en sa grace et merci la reine et les gens de bien qui sont auprès d’elle. — Sire Maître, répliqua Hinestrosa, je fais mon devoir. Tenez-vous pour averti que, si à l’heure même vous ne criez merci au roi, vous êtes en danger de mort. Je n’en puis dire davantage ; mais je prends à témoin tous ceux qui m’entendent ! » Don Fadrique, de plus en plus effrayé, lui demanda s’il pouvait l’assurer que le roi lui ferait merci. Alors don Pèdre, d’une voix forte : « Mon frère, s’écria-t-il, Hinestrosa vous conseille en prud’homme. Mettez-vous à merci, et je pardonne à vous et aux chevaliers qui sont dans l’île avec vous. Mais point de retard ! venez sur-le-champ ! » Don Fadrique n’hésita plus, et, traversant la rivière, vint se jeter aux genoux du roi et lui baisa la main [57].

Du haut des remparts de Toro, une foule d’habitans suivait de l’œil cette scène étrange sans pouvoir entendre les paroles échangées entre les deux frères. Lorsqu’on vit don Fadrique tomber aux pieds du roi, un cri s’éleva aussitôt dans toutes les rues : « Trahis ! trahis [58] ! Le Maître nous abandonne ! » La terreur et le tumulte étaient aussi grands que si déjà l’armée ennemie eût donné l’assaut. La reine, la comtesse de Trastamare et les principaux chefs coururent s’enfermer dans le château, ne se croyant plus en sûreté dans l’intérieur de la ville. Quelques-uns tentèrent de s’échapper dans la campagne ; mais toutes les issues étaient gardées par les troupes royales. Personne ne donnait plus d’ordres ; chacun ne songeait qu’à sa propre sûreté, ou plutôt s’abandonnait au désespoir, ne sachant à quel parti se résoudre. La nuit venue, don Pèdre fit prendre les armes à toutes ses troupes, et, ayant passé le Duero dans le plus profond silence, se présenta devant la porte de Sainte-Catherine où Triguero était de garde. Au signal convenu, elle s’ouvrit ; les soldats du roi, entrant en bon ordre, occupent les tours, les remparts, tous les postes, à l’exception du château, dont les avenues furent investies.

Au point du jour, les habitans du château, déjà prévenus par le bruit extraordinaire qu’ils avaient entendu dans la ville, aperçurent l’armée royale en bataille devant leurs barrières et se préparant à donner l’assaut. Personne ne parlait de résister ni même de demander une capitulation ; il ne s’agissait plus que d’obtenir grace de la vie. Mais de sortir pour implorer la clémence du roi, chacun s’en défendait, craignant sa première furie. Tout à coup un chevalier navarrais nommé Martin Abarca, qui, dans les derniers troubles, avait pris parti pour les bâtards, se hasarde à une poterne, tenant entre ses bras un enfant de douze à treize ans, fils naturel du roi Alphonse et de doña Léonor. Il reconnaît le roi à ses armes, l’appelle et lui crie : « Sire ! faites-moi grace, et je cours me jeter à vos pieds et vous rendre votre frère don Juan ! — Martin Abarca, dit le roi, je pardonne à mon frère don Juan ; mais pour toi, point de grace ! — Eh bien ! dit le Navarrais en traversant le fossé, faites de moi à votre plaisir ! » Et, sans lâcher l’enfant, il vint se prosterner devant le roi. Don Pèdre, touché de cette hardiesse du désespoir, lui fit grace de la vie aux applaudissemens de tous ses chevaliers.

Cependant la porte du château restait toujours fermée. Don Pèdre fit avertir la reine, sa mère, qu’elle eût à paraître en sa présence. D’abord elle répondit en demandant un sauf-conduit pour elle-même et pour les seigneurs de sa suite. — « Qu’elle vienne sur-le-champ ! s’écria le roi avec impatience ; je sais ce que j’ai à faire. » On hésitait encore à obéir. Rui Gonzalez de Castañeda, un des vingt ligueurs de Tejadillo, avait demandé secrètement et obtenu quelques jours auparavant une lettre d’amnistie. Il la montre à ses compagnons et les presse de se rendre, les assurant qu’ils n’ont rien à craindre. Sa confiance leur rend quelque espoir, et, la clémence du roi envers Abarca paraissant d’un augure favorable, le pont-levis s’abaisse enfin, et la reine se montre accompagnée de la comtesse de Trastamare et des quatre chefs réfugiés avec elle : c’étaient le Portugais Martin Telho, Estebañez Carpentero, maître intrus de Calatrava, Gonzalez de Castaneda, enfin Tellez Giron qui, peu de mois auparavant, avait déserté la bannière royale. Carpentero et Castañeda soutenaient chacun d’un côté la reine tremblante. Ce dernier élevait en l’air la lettre d’amnistie toute déployée. Les autres se serraient autour des deux femmes, qu’ils considéraient comme leur sauvegarde, et s’attachaient à leurs vêtemens. Tous cherchaient quelque seigneur de marque, quelque chef de l’armée royale dont ils pussent implorer la protection. Pour arriver jusqu’au roi, ce lugubre cortége avait à traverser une masse compacte d’hommes d’armes qui les attendaient l’épée nue à la main sur le revers du fossé. Il fallut passer le pont-levis et s’engager entre deux haies de soldats. Castañeda, montrant le parchemin et le sceau du roi, s’écriait qu’il avait sa grace, oubliant qu’il avait laissé expirer le délai fixé pour sa soumission. On s’avançait lentement au milieu des huées et des injures de la foule, et le roi ne paraissait point. A quelques pas du pont-levis, un écuyer de Diego de Padilla, reconnaissant Carpentero aux insignes de Calatrava, fend la presse et lui assène sur la tête un coup de masse qui l’abat aux pieds de la reine [59]. On l’achève à coups de poignard. Ce fut le signal du massacre. En un instant Castañeda, Martin Telho et Tellez Giron tombent percés de mille coups, et inondent de leur sang les vêtemens des deux femmes évanouies à cet horrible spectacle. En reprenant connaissance, la reine, soutenue entre les bras de quelques soldats farouches, les pieds dans une mare de sang, vit d’abord les quatre cadavres mutilés, déjà dépouillés nus. Alors le désespoir et la fureur lui rendant des forces, d’une voix entrecoupée par des cris et des sanglots, elle maudit son fils et l’accusa de l’avoir à jamais déshonorée. On l’entraîna dans son palais, où elle fut traitée avec ces respects dérisoires que, l’année précédente, les ligueurs montraient à leur royal captif. La comtesse de Trastamare, séparée aussitôt de la reine, fut dès ce moment gardée avec la plus grande rigueur. L’habitude de don Pèdre n’était pas de remettre au lendemain l’exécution de ses terribles arrêts. Le même jour, quelques seigneurs, saisis dans le château ou dans la ville, furent exécutés publiquement. Là s’arrêtèrent ses vengeances. Satisfait par la mort des principaux chefs, le roi pardonna aux gentilshommes obscurs qu’ils avaient entraînés. A l’égard des bourgeois, il observa fidèlement la promesse faite à Triguero. La ville ne fut point pillée et même ne perdit aucun de ses privilèges [60].

On ne doit point juger cette sanglante exécution avec nos idées modernes ; il faut se reporter aux mœurs du moyen-âge, non pour la justifier, mais pour examiner si l’odieux de ce massacre doit retomber sur le prince qui le commanda ou sur l’époque qui vit tant de scènes semblables. Il n’est point douteux que, suivant les lois et les usages de la Castille au XIVe siècle, des vassaux rebelles ne fussent considérés comme des traîtres, que le premier sujet fidèle pouvait et devait tuer en les reconnaissant. Sommés à plusieurs reprises de mettre bas les armes et d’accepter l’amnistie de leur seigneur, ils s’étaient opiniâtrés dans la révolte jusqu’au moment où la résistance cessa d’être possible. Carpentero, en prenant le titre et les insignes de maître de Calatrava, se mettait en hostilité contre son roi et contre son ordre. Si l’on se rappelle qu’il fut tué par un écuyer du maître légitime, Diégo de Padilla, on peut supposer que ce fut en qualité de frère insubordonné qu’il reçut la mort. Au crime de rébellion contre son souverain, Tellez Giron joignait le crime de désertion à l’ennemi. Castañeda paraît avoir joué le rôle odieux de traître à tous les partis. Assistant au conseil des ligueurs, il traitait à leur insu avec le roi ; il se faisait donner une amnistie personnelle, et prétendait ne s’en servir que lorsqu’il aurait perdu tout espoir dans le succès de ses compagnons. Quant à Martin Telho, sujet portugais et vassal de la reine-mère, il ne pouvait être considéré comme coupable de haute trahison ; mais le coup qui le frappa était dirigé contre la reine elle-même, et c’est parce que don Pèdre ne pouvait punir sa mère qu’il s’en prit à son conseiller, à son amant, selon le bruit public. Suivant les mœurs du moyen-âge, sa vengeance était juste, car à lui appartenait de châtier tout attentat à l’honneur de la maison dont il était le chef. Deux siècles plus tard, cette tyrannie ou ce despotisme autorisé du chef de famille existait encore en Espagne, et, pour obéir aux lois de l’honneur, un gentilhomme devait poignarder sur la place tout homme qu’il trouvait seul chez une de ses parentes. Assurément, en 1356, personne n’eût contesté à don Pèdre le droit de tirer un châtiment exemplaire des rebelles de Toro ; mais que penser de cette boucherie de gens sans défense qui venaient, conduits par deux femmes, implorer sa pitié ? Sans doute la clémence eût été approuvée par l’opinion publique, qui loua don Pèdre pour avoir fait grace à Martin Abarca. Cependant le crime des quatre riches-hommes était manifeste ; le mode de châtiment employé contre eux était admis par les mœurs, et peut-être aucun autre n’était alors possible. Devant quel tribunal, en effet, juger un riche-homme, espèce de souverain indépendant, au dessus des lois comme le roi lui-même ? En de telles occasions, comme dans toutes les questions politiques au moyen-âge, les précédens (fazanas) faisaient autorité, et malheureusement les exemples ne manquaient pas d’exécutions sans jugement. C’est ainsi que le roi don Alphonse avait fait justice du maître d’Alcantara Gonzalo Martinez ; c’est ainsi que don Juan d’Alburquerque avait fait décapiter Alonso Coronel. Alors ce n’était pas une vaine formule, celle qui enjoignait à tous les sujets loyaux de courir sus au rebelle et de le mettre à mort. De braves gentilshommes ne se refusaient pas à faire le métier de bourreau, et tuer un proscrit était à cette époque, comme aujourd’hui en Orient, une action qui n’entraînait pas le déshonneur. Il y a quelques années à peine que l’instrument du supplice n’était pas le même en Espagne pour le noble et pour le roturier. Au XIVe siècle, un riche-homme castillan abandonnait sa tête à la masse ou au glaive d’un chevalier avec moins de regret qu’à la hache du bourreau.

Quant au résultat politique du massacre de Toro, l’événement prouva que ce terrible exemple avait fait une salutaire impression sur cette noblesse toujours ennemie des lois et de la tranquillité publique. En apprenant la prise de leur plus fort boulevard, ce qui restait de ligueurs dans la Castille, en Estramadure et dans le royaume de Léon, se dispersa presque aussitôt. Gonzalo Mexia, commandeur de Saint-Jacques, qui venait de battre les royalistes près de Talavera, se hâta de quitter l’Espagne et se réfugia en France, puis en Aragon [61]. Albornoz s’enfuit de Cuenca, emmenant avec lui, à Saragosse, le jeune don Sanche, son pupille [62]. Après quelques jours de siège, Palenzuela, que la reine Marie avait donnée au comte de Trastamare, se rendit à discrétion [63]. Don Tello, qui jusqu’alors s’était maintenu complètement indépendant en Biscaïe, envoya demander merci [64]. Enfin don Henri lui-même, perdant tout espoir de prolonger une lutte trop inégale, supplia le roi de lui accorder un sauf-conduit pour sortir de Castille et passer en France, où il allait accepter la solde et la condition de capitaine d’aventure [65]. Depuis les Pyrénées jusqu’au détroit de Gibraltar, l’autorité de don Pèdre était reconnue. Cette noblesse qui, naguère, le retenait captif, humiliait maintenant son orgueil devant sa pleine puissance ; l’église, qui avait mis son royaume en interdit, se contentait d’une satisfaction frivole ; enfin, malgré une guerre ruineuse, le roi se trouvait possesseur d’un trésor considérable, maître absolu dans ses états, et redouté par tous ses voisins.


VI.

En rapportant les derniers événemens de la guerre civile en Castille, Ayala, dont j’hésite toujours à soupçonner la bonne foi, impute à don Pèdre le projet d’une trahison dont il n’allègue aucune preuve et qui paraît trop improbable pour être imputée au roi sur un seul témoignage, quelque gravité qu’on lui accorde. Pendant le siège de Palenzuela, dit le chroniqueur, don Pèdre vit réunis dans son camp les deux infans d’Aragon, don Fadrique et don Juan de la Cerda, naguère les chefs des ligueurs. Il avait résolu de s’en défaire, mais, pour rendre sa vengeance plus complète, il voulait encore une autre victime. Déjà don Tello avait envoyé sa soumission, et Juan de Avendaño, son principal conseiller, et l’homme le plus influent en Biscaïe, gagné par l’or du roi, promettait de déterminer le jeune prince à venir en personne chercher le pardon de sa longue désobéissance. Le roi, s’ouvrant alors à Juan de Hinestrosa, lui demanda de le conseiller sur la manière la plus sûre de faire périr tous ses ennemis à la fois. En loyal chevalier qu’il était, Hinestrosa eut horreur de cette perfidie, mais il connaissait trop son maître pour s’opposer ouvertement à sa vengeance. En outre, il avait ses desseins particuliers, et tenait surtout à sauver deux braves écuyers qui se défendaient dans Palenzuela en hommes qui ont déjà fait le sacrifice de leur vie. — « Sire, dit Hinestrosa, faites merci pour le moment aux gens qui tiennent la ville. L’important pour vous, c’est d’y entrer au plus tôt. Une fois que nous en serons maîtres, donnez-moi le donjon à garder. Là, je feindrai, d’être malade. Vous viendrez me voir, et mènerez avec vous ces seigneurs vos ennemis, sous couleur de jouer aux dés dans mon appartement. Entrés dans le donjon avec petite compagnie, ils ne pourront vous échapper. » Ce plan fut fort goûté par le roi, mais il manqua par la prudence de don Tello, qu’on ne put décider à quitter la Biscaïe. « Le roi en fut marri, » ajoute Ayala, que je continue à copier, « et dans la suite il conta devant ses familiers comment, par telles pratiques, il cuida cette fois affiner et faire mourir à la fois cinq, ses plus irréconciliables ennemis [66]. »

Remarquons d’abord combien il y a peu d’apparence que, pour faire donner quartier à deux gentilshommes obscurs, Hinestrosa fut obligé de consentir ou de paraître consentir à un attentat si odieux. En outre, est-il vraisemblable qu’au moment où, de l’aveu du roi, il venait de sauver la vie à don Fadrique, ce prince le chargeât d’inventer un projet de guet-apens pour le faire périr ? Que si l’on attribue à don Pèdre le calcul de ne frapper ses ennemis qu’après les avoir réunis tous, afin sans doute que la mort d’un d’entre eux ne servît point d’avertissement aux autres, comment supposer qu’il n’ait pas fait les plus grands efforts pour attirer au piège le comte de Trastamare, bien plus dangereux que don Tello ? On suppose donc qu’il se serait contenté de cinq têtes, et que quatre n’auraient pu le satisfaire. Quelle précision, quelle mesure dans la vengeance ! Que don Pèdre, malgré ses sermens, ait conservé sa haine et ses soupçons contre les bâtards et les riches-hommes qui l’avaient offensé, cela est malheureusement trop probable ; mais le moyen de croire que, dans un moment où les troubles du royaume n’étaient pas encore apaisés, il eût de gaieté de cœur rallumé le feu de la guerre civile par un crime exécrable, crime inutile d’ailleurs tant que vivrait don Henri ! Seul, il suffisait pour rallier les mécontens, et serait devenu d’autant plus à craindre que son autorité n’eût plus été partagée. Malgré tant d’invraisemblances, je ne puis imputer au sage Ayala une calomnie gratuite. Probablement don Pèdre, aigri par le malheur et se rappelant qu’un jour il avait tenu ses plus mortels ennemis en sa puissance, témoigna publiquement le regret de n’avoir pas profité de l’occasion offerte par la fortune. De là peut-être l’origine de la fable que je viens de rapporter, et dont j’ai montré, je crois, l’inconsistance. Ajoutons que don Tello, instruit de la correspondance que son conseiller Avendano entretenait secrètement avec le roi, le fit assassiner peu de temps après la prise de Palenzuela, « par quoi, dit notre chroniqueur, don Telle demeura plus maître en Biscaïe qu’il n’était auparavant [67]. » On doit supposer que le jeune prince, pour se justifier de ce meurtre, feignit de croire Avendaño plus coupable qu’il n’était en réalité, et qu’il accrédita les bruits de trahison méditée contre ses amis et contre lui-même.

Je ne pense pas qu’il faille ajouter plus de créance à un autre projet d’assassinat tramé vers le même temps contre le seul don Fadrique, qui, suivant Ayala, devait être tué dans un tournoi célébré à Tordesillas devant Marie de Padilla. « Mais, ajoute-t-il naïvement, le coup manqua, le roi n’ayant pas voulu découvrir le secret à ceux qui devaient faire l’œuvre [68]. » S’il faut chercher un sens à cette phrase, je suppose qu’il s’agissait de donner aux adversaires du Maître quelque arme discourtoise, comme le fleuret empoisonné dans le Hamlet de Shakespeare. Je ne sais si je dois m’arrêter à justifier don Pèdre d’un crime qui ne fut point consommé, et le vague même de l’accusation rend la défense difficile ; je me contenterai d’opposer à une imputation si légèrement admise un fait cité par le même Ayala, et qui en démontre toute l’invraisemblance. Immédiatement après le tournoi de Tordesillas, deux hommes attachés à la personne de don Fadrique, l’un bourgeois de Valladolid, l’autre de Tolède, furent arrêtés et mis à mort par les alguazils de cour. Tous les deux avaient pris une part active aux derniers troubles et s’étaient signalés entre les plus factieux [69]. Si don Pèdre songeait alors réellement à faire périr le maître de Saint-Jacques, il oubliait bien vite cette politique perfide qu’on lui attribuait tout à l’heure, et, par le supplice de serviteurs subalternes de son frère, il l’obligeait à craindre pour lui-même et l’avertissait en quelque sorte de se tenir sur ses gardes. N’est-il pas évident, au contraire, qu’en punissant des factieux obscurs, le roi n’avait d’autre intention que de prouver sa puissance et de montrer aux grands de son royaume, surtout à don Fadrique, le prix qu’il réservait à la rébellion ? Don Pèdre aimait à se faire craindre, et don Fadrique s’était rendu assez coupable pour mériter une leçon plus sévère encore que celle qu’il recevait par le supplice de ses adhérens.

La Castille était pacifiée. La situation des provinces du nord n’inspirait plus d’inquiétudes, cependant don Tello trouvait toujours des prétextes pour demeurer en Biscaïe. Las de l’attendre, mais satisfait ou feignant de l’être par les assurances réitérées de soumission qu’il en recevait, le roi se rendit avec toute sa cour à Séville, qui déjà, par son heureuse position et par l’industrie de ses habitans, était devenue la ville la plus importante de son empire. C’était sa résidence de prédilection, il se plaisait à l’embellir de monumens magnifiques, à y donner des fêtes, à y déployer un luxe encore inconnu aux souverains de la Castille. Marie de Padilla le suivit à Séville, et vint occuper un appartement dans l’Alcazar. Depuis la fin des troubles, don Pèdre avait jeté le masque. Il la traitait en reine, et les peuples s’habituaient à respecter son choix.


P. MÉRIMÉE.


  1. Il est permis de révoquer en doute la sincérité de ce désintéressement ; on a vu que les domaines de Coronel avaient été en majeure partie donnés par don Pèdre à la fille de doña Maria de Padilla. Ayala, p. 83.
  2. Ayala, p. 121 et suiv.
  3. Ces autorisations furent accordées par Innocent VI. Voy. Rainaldi, Annales eccl., année 1354.
  4. Don Pedro Fernandez de Castro de la Guerra avait eu quatre enfans, deux légitimes issus de son mariage avec doña Isabel Ponce de Leon (cousine de doña Leonor de Guzman) : c’étaient don Fernand et doña Juana ; les deux autres avaient pour mère doña Aldonza de Valladares : c’étaient don Alvar Perez de Castro et Inès, maîtresse de l’infant don Pierre de Portugal.
  5. Cfr. Ayala, p. 127 et suiv. — Dans la suite, doña Juana conserva le titre de reine. Don Pèdre s’en montra chagrin, mais ne prit aucune mesure pour l’obliger à y renoncer.
  6. Ayala, p. 124.
  7. Chez les Turcs, l’héritier du trône est le plus proche descendant d’Othman. Le successeur présomptif du sultan actuel est son frère cadet.
  8. Ayala, p. 125.
  9. Ibid., p. 126.
  10. Ibid., p. 130.
  11. Ayala, p. 131.
  12. J’ignore absolument sur quoi cette accusation était fondée.
  13. Ayala, p. 135 et suivantes
  14. Ayala, p. 136. -. Rades, Cron. de Santiago, p. 46.
  15. Il avait obtenu ce titre probablement après que Diego de Padilla eut été nommé maître de Saint-Jacques.
  16. Los Reyes Nuevos, par don X. Lozano, lib. I, cap. X. — C’est sur cette pierre que la sainte Vierge posa les pieds quand elle apparut à saint Ildephonse et lui remit une chasuble de tela de cielo, de toile du ciel, selon le grave auteur que je viens de citer.
  17. Ayala, p. 140 et suiv.
  18. Ayala, p. 139.
  19. Ayala, p. 140. – Rades, Cron. De Santiago, p. 46. – Il nomme le commendeur de Ségura don Lope Sanchez de Avendaño.
  20. Rades donne sept mille chevaux au seul maître de Saint-Jacques. Cron. de Santiago, page 47.
  21. Pierre IV était alors en Sardaigne. Zurita, Anales de Aragon, t. II, p. 257. — J’ai conservé la forme catalane de ce nom pour le distinguer de ses homonymes le roi de Castille, le roi d’Aragon, l’infant de Portugal, etc.
  22. Don Henri, comte de Trastamare, est presque toujours ainsi désigné. Il signe, Moi, le Comte. Il était alors en effet le seul comte en Castille ; les riches-hommes ne portaient pas encore de titres.
  23. Don Juan Alonso d’Alburquerque.
  24. C’était au contraire don Tello qui était venu chercher les infans en Castille. Nous aurons plus d’une fois à remarquer les ménagemens de don Pèdre pour don Tello.
  25. Zurita, Anales de Aragon, tome II, p. 259.
  26. Ayala, p. 152.
  27. Ayala, p. 153.
  28. Id., p. 156. — Je comprends difficilement le but de cette restriction, s’il s’agit de cette longue et lourde lance, arme ordinaire des chevaliers dans le nord de l’Europe ; mais je crois qu’il faut entendre ici par lanza la javeline ou zagaye, arme de trait fort en usage parmi les cavaliers espagnols. Le même motif qui ferait aujourd’hui proscrire les armes feu dans une semblable entrevue pouvait alors dicter la convention que je rapporte. — Sur le nombre des chevaliers présens à l’entrevue, il y a une variante dans les deux principaux manuscrits d’Ayala. La Chronique vulgaire en nomme cinquante, l’Abrégée, que je suis, comme plus ancienne, vingt seulement. On conçoit que la vanité de quelques grandes maisons se soit complu à augmenter le nombre des représentans des deux partis.
  29. Ayala, p. 157-164.
  30. Ayala, p. 166. Cfr. avec le Sumario de los reyes d’España, p. 63, note ; et Gratia Dei dans le Semanario erudito, tome XXVIII, p. 287.
  31. Ayala, p. 168.
  32. Ibid., p. 168.
  33. Sumario, etc., p. 64.
  34. Ibid., ib.
  35. Ayala, p. 169.
  36. Ayala, p. 172.
  37. Ayala, p. 174.
  38. Sumario, etc., p. 65. — Suivant l’anonyme, auteur du Précis du règne de don Pèdre, le roi aurait donné à don Tello la seigneurie de Biscaïe, Aguilar de Campos et les Asturies de Santillane. Mais don Tello possédait déjà la Biscaïe du chef de sa femme, doña Juana de Lara. Pour que l’anecdote soit plus romanesque, l’anonyme ajoute que le roi écrivit la donation sur un chiffon de papier, dans un ermitage au milieu de la chasse.
  39. Ayala, p. 175.
  40. Znrita, t. II, p. 269. — Ayala, p. 178. — Il paraît que les articles du traité d’Atienza concernant les infans d’Aragon ne furent jamais fidèlement observés par Pierre IV.
  41. Ayala, p. 177.
  42. Rainaldi, Ann. Eccl. Année 1355, § 29, tome XXV.
  43. Rainaldi, Ann. eccl., t. XXVI, p. 22. Cfr. avec la note 5 de M. Llaguno, ad. Ayala, page 209.
  44. Ayala, p. 73.
  45. Ayala, p.179.
  46. Ginetes cavaliers armés à la légère. Le mot de génétaires est employé par Froissart.
  47. Ayala, p. 181-187.
  48. Ayala, p.189.
  49. Bref d’Innocent VI du 8 juillet 1355. — Ayala, p. 187.
  50. Ayala, p. 192.
  51. Ayala, p. 195.
  52. Ayala, p. 195.
  53. La fille de don Diego de Zavallos, doña Elvira, était la mère du chroniqueur Pero de Ayala. Voyez Torres y Tapia, Cron. de Alcant., t. II, p. 80.
  54. Zavallos, après avoir été retenu quelque temps en prison dans un des châteaux et sous la garde de Hinestrosa, parvint à s’échapper et à se réfugier en Aragon. Cfr. Rades, Cronica de Alcantara, p. 27. — Ayala, p. 197 et suiv. — Selon Torres y Tapia, Cron. de Alcant., t. II, p. 80 et suiv., Zavallos rentra en grace auprès de don Pèdre, et obtint un autre emploi.
  55. Ayala, p. 201. – Rainaldi, Ann. Eccl. T. XXV, p. 629.
  56. Ayala, p. 202. – Rades, Cron. De Catal., p. 56.
  57. Ayala, p. 203 et suiv.
  58. Cri d’alarme au moyen-âge qui revient souvent dans Froissart : « Si vinrent aux fenêtres de la porte et commençaient à crier à haute voix : Trahis ! trahis ! Adonc s’estourmirent en grand effroi, etc. » Froissart, liv. III, chap. 99.
  59. Rades, Cron, de Calat., p. 56, prétend sans aucune autorité que le roi le tua de sa propre main devant la reine. J’ai suivi le récit très circonstancié d’Ayala, qui seul mérita créance.
  60. Ayala, p. 207. – Rades, Cron. De Calat., p. 56.
  61. Ayala, p. 209.
  62. Ibid., ibid.
  63. Ibid., p. 210.
  64. Ibid., ibid.
  65. ibid., p. 213.
  66. Ayala, p. 211.
  67. Ayala, p. 214. On verra bientôt que notre chroniqueur se trompe fort sur les conséquences de ce meurtre.
  68. Pero non se pudo facer, ca non les quiso et rey descobrir este secreto a los que entraron en el torneo, que avian de facer esta obra, e per tusto cesò. Ayala, p. 212.
  69. Ayala, p. 212.