Histoire de France (Jules Michelet)/édition 1880/Tome 1/Livre 1/Chapitre 3

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A. Lacroix et Compagnie (Tome 1p. 77-135).
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LIVRE PREMIER

CHAPITRE III

La Gaule sous l’Empire. — Décadence de l’Empire.
— Gaule chrétienne.


Alexandre et César ont eu cela de commun d’être aimés, pleurés des vaincus et de périr de la main des leurs[1]. De tels hommes n’ont point de patrie ; ils appartiennent au monde.

César n’avait pas détruit la liberté (elle avait péri depuis longtemps), mais plutôt compromis la nationalité romaine. Les Romains avaient vu avec honte et douleur une armée gauloise sous les aigles, des sénateurs gaulois siégeant entre Cicéron et Brutus. Dans la réalité, c’étaient les vaincus qui avaient le profit de la victoire[2]. Si César eût vécu, toutes les nations barbares eussent probablement rempli les armées et le Sénat. Déjà il avait pris une garde espagnole, et l’espagnol Balbus était un de ses principaux conseillers[3].

Antoine essaya d’imiter César, Il entreprit de transporter à Alexandrie le siège de l’Empire, il adopta le costume et les mœurs des vaincus. Octave ne prévalut contre lui qu’en se déclarant l’homme de la patrie, le vengeur de la nationalité violée. Il chassa les Gaulois du Sénat, augmenta les tributs de la Gaule[4]. Il y fonda une Rome, Valentia (c’était un des noms mystérieux de la ville éternelle). Il y conduisit plusieurs colonies militaires, à Orange, Fréjus, Carpentras, Aix, Apt, Vienne, etc. Une foule de villes devinrent de nom et de privilèges Augustales, comme plusieurs étaient devenues Juliennes sous César[5]. Enfin, au mépris de tant de cités illustres et antiques, il désigna pour siège de l’administration la ville toute récente de Lyon, colonie de Vienne, et, dès sa naissance, ennemie de sa mère. Cette ville, si favorablement située au confluent de la Saône et du Rhône, presque adossée aux Alpes, voisine de la Loire, voisine de la mer par l’impétuosité de son fleuve qui y porte tout d’un trait, surveillait la Narbonnaise et la Celtique, et semblait un œil de l’Italie ouvert sur toutes les Gaules.

C’est à Lyon, à Aisnay, à la pointe de la Saône et du Rhône, que soixante cités gauloises élevèrent l’autel d’Auguste, sous les yeux de son beau-fils Drusus. Auguste prit place parmi les divinités du pays. D’autres autels lui furent dressés à Saintes, à Arles, à Narbonne, etc. La vieille religion gallique s’associa volontiers au paganisme romain. Auguste avait bâti un temple au dieu Kirk, personnification de ce vent violent qui souffle dans la Narbonnaise ; et sur un même autel on lut dans une double inscription les noms des divinités gauloises et romaines ; Mars-Camul ; Diane-Arduinna, Belen-Apollon ; Rome mit Hésus et Néhalénia au nombre des dieux indigètes.

Cependant le druidisme résista longtemps à l’influence romaine ; là se réfugia la nationalité des Gaules. Auguste essaya du moins de modifier cette religion sanguinaire. Il défendit les sacrifices humains, et toléra seulement de légères libations de sang.

La lutte du druidisme ne put être étrangère au soulèvement des Gaules, sous Tibère, quoique l’histoire lui donne pour cause le poids des impôts, augmenté par l’usure. Le chef de la révolte était vraisemblablement un Édue, Julius Sacrovir ; les Édues étaient, comme je l’ai dit, un peuple druidique, et le nom de sacrovir n’est peut-être qu’une traduction de druide. Les Belges furent aussi entraînés par Julius Florus[6].

« Les cités gauloises, fatiguées de l’énormité des dettes, essayèrent une rébellion, dont les plus ardents promoteurs furent, parmi les Trévires, Julius Florus, chez les Édues, Julius Sacrovir, tous deux d’une naissance distinguée, et issus d’aïeux à qui leurs belles actions avaient valu le droit de cité romaine. Dans de secrètes conférences, où ils réunissent les plus audacieux de leurs compatriotes, et ceux à qui l’indigence ou la crainte des supplices faisait un besoin de l’insurrection, ils conviennent que Florus soulèvera la Belgique, et Sacrovir les cités les plus voisines de la sienne… Il y eut peu de cantons où ne fussent semés les germes de cette révolte. Les Andecaves et les Turoniens (Anjou, Touraine) éclatèrent les premiers. Le lieutenant Acilius Aviola fit marcher une cohorte qui tenait garnison à Lyon, et réduisit les Andecaves. Les Turoniens furent défaits par un corps de légionnaires que le même Aviola reçut de Visellius, gouverneur de la basse Germanie, et auquel se joignirent des nobles gaulois, qui cachaient ainsi leur défection pour se déclarer dans un moment plus favorable. On vit même Sacrovir se battre pour les Romains la tête découverte, afin, disait-il, de montrer son courage ; mais les prisonniers assuraient qu’il avait voulu se mettre à l’abri des traits, en se faisant reconnaître. L’ibère, consulté, méprisa cet avis, et son irrésolution nourrit l’incendie.

« Cependant Florus, poursuivant ses desseins, tente la fidélité d’une aile de cavalerie levée à Trêves et disciplinée à notre manière, et l’engage à commencer la guerre par le massacre des Romains établis dans le pays. Le plus grand nombre resta dans le devoir. Mais la foule des débiteurs et des clients de Florus prit les armes ; et ils cherchaient à gagner la forêt d’Ardennes, lorsque des légions des deux armées de Visellius et de C. Silius, arrivant par des chemins opposés, leur fermèrent le passage. Détaché avec une troupe d’élite, Julius Indus, compatriote de Florus, et que sa haine pour ce chef animait à nous bien servir, dissipa cette multitude qui ne ressemblait pas encore à une armée. Florus, à la faveur de retraites inconnues, échappa quelque temps aux vainqueurs. Enfin, à la vue des soldats qui assiégeaient son asile, il se tua de sa propre main. Ainsi finit la révolte des Trévires.

« Celle des Édues fut plus difficile à réprimer, parce que cette nation était plus puissante et nos forces plus éloignées. Sacrovir, avec des cohortes régulières, s’était emparé d’Augustodunum (Autun), leur capitale, où les enfants de la noblesse gauloise étudiaient les arts libéraux : c’étaient des otages qui pouvaient attacher à sa fortune leurs familles et leurs proches. Il distribua aux habitants des armes fabriquées en secret. Bientôt il fut à la tête de quarante mille hommes, dont le cinquième était armé comme nos légionnaires : le reste avait des épieux, des coutelas et d’autres instruments de chasse. Il y joignit les esclaves destinés au métier de gladiateur, et que dans ce pays on nomme crupellaires. Une armure de fer les couvre tout entiers, et les rend impénétrables aux coups, si elle les gêne pour frapper eux-mêmes. Ces forces étaient accrues par le concours des autres Gaulois, qui, sans attendre que leurs cités se déclarassent, venaient offrir leurs personnes, et par la mésintelligence de nos deux généraux, qui se disputaient la conduite de cette guerre.

« Pendant ce temps, Silius s’avançait avec deux légions, précédées d’un corps d’auxiliaires, et ravageait les dernières bourgades des Séquanes (Franche-Comté), qui, voisines et alliées des Édues, avaient pris les armes avec eux. Bientôt il marche à grandes journées sur Augustodunum… À douze milles de cette ville, on découvrit dans une plaine les troupes de Sacrovir : il avait mis en première ligne ses hommes bardés de fer, ses cohortes sur les flancs, et par derrière les bandes à moitié armées. Les hommes de fer, dont l’armure était à l’épreuve de l’épée et du javelot, tinrent seuls quelques instants. Alors le soldat romain, saisissant la hache et la cognée, comme s’il voulait faire brèche à une muraille, fend l’armure et le corps qu’elle enveloppe ; d’autres, avec des leviers ou des fourches, renversent ces masses inertes, qui restaient gisantes comme des cadavres, sans force pour se relever. Sacrovir se retira d’abord à Augustodunum ; ensuite, craignant d’être livré, il se rendit, avec les plus fidèles de ses amis, à une maison de campagne voisine. Là, il se tua de sa propre main : les autres s’ôtèrent mutuellement la vie ; et la maison, à laquelle ils avaient mis le feu, leur servit à tous de bûcher. »

Auguste et Tibère, sévères administrateurs et vrais Romains, avaient en quelque sorte resserré l’unité de l’Empire, compromise par César, en éloignant du gouvernement les provinciaux, les barbares. Leurs successeurs, Caligula, Claude et Néron, adoptèrent une marche toute opposée. Ils descendaient d’Antoine, de l’ami des barbares ; ils suivirent l’exemple de leur aïeul ; déjà le père de Caligula, Germanicus, avait affecté de l’imiter. Caligula, né, selon Pline, à Trêves, élevé au milieu des armées de Germanie et de Syrie, montra pour Rome un mépris incroyable. Une partie des folies que les Romains lui reprochèrent trouve en ceci une explication ; son règne violent et furieux fut une dérision, une parodie de tout ce qu’on avait révéré. Époux de ses sœurs, comme les rois d’Orient, il n’attendit pas sa mort pour être adoré ; il se fit dieu dès son vivant ; Alexandre, son héros, s’était contenté d’être fils d’un dieu. Il arracha le diadème au Jupiter romain, et se le mit lui-même[7]. Il affubla son cheval des ornements du consulat. Il vendit à Lyon pièce à pièce tous les meubles de sa famille, abdiquant ainsi ses aïeux et prostituant leurs souvenirs. Lui-même voulut remplir l’office d’huissier-priseur et de vendeur à l’encan, faisant valoir chaque objet, et les faisant monter bien au delà de leur prix : « Ce vase, disait-il, était à mon aïeul Antoine ; Auguste le conquit à la bataille d’Actium. » Puis il institua à l’autel d’Auguste des jeux burlesques et terribles, des combats d’éloquence, où le vaincu devait effacer ses écrits avec la langue ou se laisser jeter dans le Rhône. Sans doute, ces jeux étaient renouvelés de quelque rite antique. Nous savons que c’était l’usage des Gaulois et des Germains de précipiter les vaincus comme victimes, hommes et chevaux. On observait la manière dont ils tourbillonnaient, pour en tirer des présages de l’avenir. Les Cimbres vainqueurs traitèrent ainsi tous ceux qu’ils trouvèrent dans les camps de Cépion et de Manlius. Aujourd’hui encore, la tradition désigne le pont du Rhône, d’où les taureaux étaient précipités[8].

Caligula avait près de lui les Gaulois les plus illustres (Valérius-Asiaticus et Domitius Afer) ; Claude était Gaulois lui-même. Né à Lyon, élevé loin des affaires par Auguste et Tibère, qui se défiaient de ses singulières distractions, il avait vieilli dans la solitude et la culture des lettres, lorsque les soldats le proclamèrent malgré lui. Jamais prince ne choqua davantage les Romains et ne s’éloigna plus de leurs goûts et de leurs habitudes ; son bégaiement barbare, sa préférence pour la langue grecque, ses continuelles citations d’Homère, tout en lui leur prêtait à rire ; aussi laissa-t-il l’Empire aux mains des affranchis qui l’entouraient. Ces esclaves, élevés avec tant de soin dans les palais des grands de Rome, pouvaient fort bien, quoi qu’en dise Tacite, être plus dignes de régner que leurs maîtres. Le règne de Claude fut une sorte de réaction des esclaves ; ils gouvernèrent à leur tour, et les choses n’en allèrent pas plus mal. Les plans de César furent suivis ; le port d’Ostie fut creusé, l’enceinte de Rome reculée, le dessèchement du lac Fucin entrepris, l’aqueduc de Caligula continué, les Bretons domptés en seize jours, et leur roi pardonné. À l’autorité tyrannique des grands de Rome, qui régnaient dans les provinces comme prêteurs ou proconsuls, on opposa les procurateurs du prince, gens de rien, dont la responsabilité était d’autant plus sûre, et dont les excès pouvaient être plus aisément réprimés.

Tel fut le gouvernement des affranchis de Claude : d’autant moins national qu’il était plus humain. Lui-même ne cachait point sa prédilection pour les provinciaux. Il écrivit l’histoire des races vaincues, celle des Étrusques, de Tyr et Carthage, réparant ainsi la longue injustice de Rome. Il institua pour lire annuellement ces histoires un lecteur et une chaire au Musée d’Alexandrie ; ne pouvant plus sauver ces peuples, il essayait d’en sauver la mémoire. La sienne eût mérité d’être mieux traitée ; quels qu’aient été son incurie, sa faiblesse, son abrutissement même, dans ses dernières années, l’histoire pardonnera beaucoup à celui qui se déclara le protecteur des esclaves, défendit aux maîtres de les tuer, et essaya d’empêcher qu’on ne les exposât vieux et malades, pour mourir de faim, dans l’île du Tibre.

Si Claude eût vécu, il eût, dit Suétone, donné la cité à tout l’Occident, aux Grecs, aux Espagnols, aux Bretons et aux Gaulois, d’abord aux Édues. Il rouvrit le sénat à ceux-ci, comme avait fait César. Le discours qu’il prononça en cette occasion, et que l’on conserve encore à Lyon sur des tables de bronze, est le premier monument authentique de notre histoire nationale, le titre de notre admission dans cette grande initiation du monde.

En même temps, il poursuivait le culte sanguinaire des druides. Proscrits dans la Gaule, ils durent se réfugier en Bretagne ; il alla les forcer lui-même dans ce dernier asile ; ses lieutenants déclarèrent province romaine les pays qui forment le bassin de la Tamise, et laissèrent dans l’ouest, à Camulodunum, une nombreuse colonie militaire. Les légions avançaient toujours à l’ouest, renversant les autels, détruisant les vieilles forêts, et sous Néron le druidisme se trouva acculé dans la petite île de Mona. Suétonius Paulinus l’y suivit : en vain les vierges sacrées accouraient sur le rivage comme des furies, en habit de deuil, échevelées, et secouant des flambeaux ; il força le passage, égorgea tout ce qui tomba entre ses mains, druides, prêtresses, soldats, et se fit jour dans ces forêts où le sang humain avait tant de fois coulé.

Cependant les Bretons s’étaient soulevés derrière l’armée romaine ; à leur tête, leur reine, la fameuse Boadicée, qui avait à venger d’intolérables outrages ; ils avaient exterminé les vétérans de Camulodunum et toute l’infanterie d’une légion. Suétonius revint sur ses pas et rassembla froidement son armée, abandonnant la défense des villes et livrant les alliés de Rome à l’aveugle rage des barbares ; ils égorgèrent soixante-dix mille hommes, mais il les écrasa en bataille rangée ; il tua jusqu’aux chevaux. Après lui, Céréalis et Frontinus poursuivirent la conquête du Nord. Sous Domitien, le beau-père de Tacite Agricola, acheva la réduction, et commença la civilisation de la Bretagne.

Néron fut favorable à la Gaule, il conçut le projet d’unir l’Océan à la Méditerranée par un canal qui aurait été tiré de la Moselle à la Saône. Il soulagea Lyon, incendié sous son règne. Aussi dans les guerres civiles qui accompagnèrent sa chute, cette ville lui resta fidèle. Le principal auteur de cette révolution fut l’Aquitain Vindex, alors propréteur de la Gaule. Cet homme, « plein d’audace pour les grandes choses, » excita Galba en Espagne, gagna Virginius, général des légions de Germanie. Mais avant que cet accord fut connu des deux armées, elles s’attaquèrent avec un grand carnage. Vindex se tua de désespoir. La Gaule prit encore parti pour Vitellius ; les légions de Germanie avec lesquelles il vainquit Othon et prit Rome se composaient en grande partie de Germains, de Bataves et de Gaulois. Rien d’étonnant si la Gaule vit avec douleur la victoire de Vespasien. Un chef batave, nommé Civilis, borgne comme Annibal et Sertorius, comme eux ennemi de Rome, saisit cette occasion. Outragé par les Romains, il avait juré de ne couper sa barbe et ses cheveux que lorsqu’il serait vengé. Il tailla en pièce les soldats de Vitellius, et vit un instant tous les Bataves, tous les Belges, se déclarer pour lui. Il était encouragé par la fameuse Velléda, que révéraient les Germains comme inspirée des dieux, ou plutôt comme si elle eût été un dieu elle-même. C’est à elle qu’on envoya les captifs, et les Romains réclamèrent son arbitrage entre eux et Civilis. D’autre part, les druides de la Gaule, si longtemps persécutés, sortirent de leurs retraites et se montrèrent au peuple. Ils avaient ouï dire que le Capitole avait été brûlé dans la guerre civile. Ils proclamèrent que l’empire romain avait péri avec ce gage d’éternité, que l’empire des Gaules allait lui succéder[9].

Telle était pourtant la force du lien qui unissait ces peuples à Rome, que l’ennemi des Romains crut plus sûr d’attaquer d’abord les troupes de Vitellius au nom de Vespasien. Le chef des Gaulois, Julius Sabinus, se disait fils du conquérant des Gaules, et se faisait appeler César. Aussi ne fallut-il pas même une armée romaine pour détruire ce parti inconséquent ; il suffit des Gaulois restés fidèles. La vieille jalousie des Séquanes se réveilla contre les Édues. Ils défirent Sabinus. On sait le dévouement de sa femme, la vertueuse Éponine. Elle s’enferma avec lui dans le souterrain où il s’était réfugié ; ils y eurent, ils y élevèrent des enfants. Au bout de dix ans, ils furent enfin découverts ; elle se présenta devant l’empereur Vespasien, entourée de cette famille infortunée qui voyait le jour pour la première fois. La cruelle politique de l’empereur fut inexorable.

La guerre fut plus sérieuse dans la Belgique et la Batavie. Toutefois, la Belgique se soumit encore ; la Batavie résista dans ses marais. Le général romain Céréalis, deux fois surpris, deux fois vainqueur, finit la guerre en gagnant Velléda et Civilis. Celui-ci prétendit n’avoir pas pris originairement les armes contre Rome, mais seulement contre Vitellius, et pour Vespasien.

Cette guerre ne fit que montrer combien la Gaule était déjà romaine. Aucune province, en effet, n’avait plus promptement, plus avidement, reçu l’influence des vainqueurs[10]. Dès le premier aspect, les deux contrées, les deux peuples, avaient semblé moins se connaître que se revoir et se retrouver. Ils s’étaient précipités l’un vers l’autre. Les Romains fréquentaient les écoles de Marseille, cette petite Grèce[11], plus sobre et plus modeste que l’autre[12] et qui se trouvait à leur porte[13]. Les Gaulois passaient les Alpes en foule, et non-seulement avec César sous les aigles des légions, mais comme médecins[14], comme rhéteurs. C’est déjà le génie de Montpellier, de Bordeaux, Aix, Toulouse, etc. ; tendance toute positive, toute pratique ; peu de philosophes. Ces Gaulois du Midi (il ne peut s’agir encore de ceux du Nord), vifs, intrigants, tels que nous les voyons toujours, devaient faire fortune et comme beaux parleurs et comme mimes ; ils donnèrent à Rome son Roscius. Cependant ils réussissaient dans les genres plus sérieux. Un Gaulois, Trogue-Pompée, écrit la première histoire universelle ; un Gaulois, Pétronius Arbiter[15], crée le genre du roman. D’autres rivalisent avec les plus grands poètes de Rome ; nommons seulement Varro Atacinus, des environs de Carcassonne, et Cornélius Gallus, natif de Fréjus, ami de Virgile. Le vrai génie de la France, le génie oratoire, éclatait en même temps. Cette jeune puissance de la parole gauloise domina, dès sa naissance, Rome elle-même. Les Romains prirent volontiers des Gaulois pour maîtres, même dans leur propre langue. Le premier rhéteur à Rome fut le Gaulois Gnipho (M. Antonius). Abandonné à sa naissance, esclave à Alexandrie, affranchi, dépouillé par Sylla, il se livra d’autant plus à son génie. Mais la carrière de l’éloquence politique était fermée à un malheureux affranchi gaulois. Il ne put exercer son talent qu’en déclamant publiquement aux jours de marché. Il établit sa chaire dans la maison même de Jules César. Il y forma à l’éloquence les deux grands orateurs du temps. César lui-même et Cicéron.

La victoire de César, qui ouvrit Rome aux Gaulois, leur permit de parler en leur propre nom, et d’entrer dans la carrière politique. Nous voyons, sous Tibère, les Montanus au premier rang des orateurs, et pour la liberté et pour le génie. Caligula, qui se piquait d’éloquence, eut deux Gaulois éloquents pour amis. L’un, Valérius Asiaticus, natif de Vienne, honnête homme, selon Tacite, finit par conspirer contre lui, et périt sous Claude par les artifices de Messaline, comme coupable d’une popularité ambitieuse dans les Gaules. L’autre, Domitius Afer, de Nîmes, consul sous Caligula, éloquent, corrompu, fougueux accusateur, mourut d’indigestion. La capricieuse émulation de Caligula avait failli lui être funeste, comme celle de Néron le fut à Lucain. L’empereur apporte un jour un discours au sénat ; cette pièce fort travaillée, où il espérait s’être surpassé lui-même, n’était rien moins qu’un acte d’accusation contre Domitius, et il concluait à la mort. Le Gaulois, sans se troubler, parut moins frappé de son danger que de l’éloquence de l’empereur. Il s’avoua vaincu, déclara qu’il n’oserait plus ouvrir la bouche après un tel discours, et éleva une statue à Caligula. Celui-ci n’exigea plus sa mort ; il lui suffisait de son silence.

Dans l’art gaulois, dès sa naissance, il y eut quelque chose d’impétueux, d’exagéré, de tragique, comme disaient les anciens. Cette tendance fut remarquable dans ses premiers essais. Le Gaulois Zénodore, qui se plaisait à sculpter de petites figures et des vases avec la plus délicieuse délicatesse, éleva dans la ville des Arvernes le colosse du Mercure gaulois. Néron, qui aimait le grand, le prodigieux, le fit venir à Rome pour élever au pied du Capitole sa statue haute de cent vingt pieds, cette statue qu’on voyait du mont Albano. Ainsi une main gauloise donnait à l’art cet essor vers le gigantesque, cette ambition de l’infini, qui devait plus tard élancer les voûtes de nos cathédrales.

Égale de l’Italie pour l’art et la littérature, la Gaule ne tarda pas à influer d’une manière plus directe sur les destinées de l’Empire. Sous César, sous Claude, elle avait donné des sénateurs à Rome ; sous Caligula, un consul. L’Aquitain Vindex précipita Néron, éleva Galba ; le Toulousain Bec[16] (Antonius Primus), ami de Martial et poète lui-même, donna l’empire à Vespasien ; le Provençal Agricola soumit la Bretagne à Domitien ; enfin d’une famille de Nîmes sortit le meilleur empereur que Rome ait eu, le pieux Antonin, successeur des deux Espagnols Trajan et Adrien, père adoptif de l’Espagnol[17] Marc-Aurèle. Le caractère sophistique de tous ces empereurs philosophes et rhéteurs tient à leurs liaisons avec la Gaule, au moins autant qu’à leur prédilection pour la Grèce. Adrien avait pour ami le sophiste d’Arles, Favorinus, le maître d’Aulu-Gelle, cet homme bizarre, qui écrivit un livre contre Épictète, un éloge de la laideur, un panégyrique de la fièvre quarte. Le principal maitre de Marc-Aurèle fut le Gaulois M. Cornelius Fronto, qui, d’après leur correspondance, parait l’avoir dirigé bien au delà de l’âge où l’on suit les leçons des rhéteurs.

Gaulois par sa naissance[18], Syrien par sa mère, Africain par son père, Caracalla présente ce discordant mélange de races et d’idées qu’offrait l’Empire à cette époque. En un même homme, la fougue du Nord, la férocité du Midi, la bizarrerie des croyances orientales, c’est un monstre, une Chimère. Après l’époque philosophique et sophistique des Antonins, la grande pensée de l’Orient, la pensée de César et d’Antoine s’était réveillée, ce mauvais rêve qui jeta dans le délire tant d’empereurs, et Caligula, et Néron, et Commode ; tous possédés, dans la vieillesse du monde, du jeune souvenir d’Alexandre et d’Hercule. Caligula, Commode, Caracalla, semblent s’être crus des incarnations de ces deux héros. Ainsi les califes fatimites et les modernes lamas du Thibet se sont révérés eux-mêmes comme dieux. Cette idée, si ridicule au point de vue grec et occidental, n’avait rien de surprenant pour les sujets orientaux de l’Empire, Égyptiens et Syriens. Si les empereurs devenaient dieux après leur mort, ils pouvaient fort bien l’être de leur vivant.

Au ier siècle de l’Empire, la Gaule avait fait des empereurs, au iie elle avait fourni des empereurs gaulois, au iiie} elle essaya de se séparer de l’Empire qui s’écroulait, de former un empire gallo-romain. Les généraux qui, sous Gallien, prirent la pourpre dans la Gaule, et la gouvernèrent avec gloire, paraissent avoir été presque tous des hommes supérieurs. Le premier, Posthumius, fut surnommé le restaurateur des Gaules[19]. Il avait composé son armée, en grande partie, de troupes gauloises et franciques. Il fut tué par ses soldats pour leur avoir refusé le pillage de Mayence, qui s’était révoltée contre lui. Je donne ailleurs l’histoire de ses successeurs, de l’armurier Marins, de Victorinus et Victoria, la Mère des Légions, enfin de Tétricus, qu’Aurélien eut la gloire de traîner derrière son char avec la reine de Palmyre[20]. Quoique ces événements aient eu la Gaule pour théâtre, ils appartiennent moins à l’histoire du pays qu’à celle des armées qui l’occupaient.

La plupart de ces empereurs provinciaux, de ces tyrans, comme on les appelait, furent de grands hommes ; ceux qui leur succédèrent et qui rétablirent l’unité de l’Empire, les Aurélien, les Probus, furent plus grands encore. Et cependant l’Empire s’écroulait dans leurs mains. Ce ne sont pas les barbares qu’il en faut accuser ; l’invasion des Cimbres sous la République avait été plus formidable que celles du temps de l’Empire. Ce n’est pas même aux vices des princes qu’il faut s’en prendre. Les plus coupables, comme hommes, ne furent pas les plus odieux. Souvent les provinces respirèrent sous ces princes cruels qui versaient à flots le sang des grands de Rome. L’administration de Tibère fut sage et économe, celle de Claude douce et indulgente. Néron lui-même fut regretté du peuple, et pendant longtemps son tombeau était toujours couronné de fleurs nouvelles[21]. Sous Vespasien, un faux Néron fut suivi avec enthousiasme dans la Grèce et l’Asie. Le titre qui porta Héliogabal à l’empire fut d’être cru petit-fils de Septime-Sévère et fils de Caracalla.

Sous les empereurs, les provinces n’eurent plus, comme sous la République, à changer tous les ans de gouverneurs. Dion fait remonter cette innovation à Auguste. Suétone en accuse la négligence de Tibère. Mais Josèphe dit expressément qu’il en agit ainsi « pour soulager les peuples. » En effet, celui qui restait dans une province finissait par la connaître, par y former quelques liens d’affection, d’humanité, qui modéraient la tyrannie. Ce ne fut plus, comme sous la République, un fermier impatient de faire sa main, pour aller jouir à Rome. On sait la fable du renard dont les mouches sucent le sang ; il refuse l’offre du hérisson qui veut l’en délivrer ; d’autres viendraient affamées, dit-il ; celles-ci sont soûles et gorgées.

Les procurateurs, hommes de rien, créatures du prince, et responsables envers lui, eurent à craindre sa surveillance. S’enrichir, c’était tenter la cruauté d’un maître qui ne demandait pas mieux que d’être sévère par avidité.

Ce maître était un juge pour les grands et pour les petits. Les empereurs rendaient eux-mêmes la justice. Dans Tacite, un accusé qui craint les préjugés populaires veut être jugé par Tibère, comme supérieur à de tels bruits. Sous Tibère, sous Claude, des accusés échappent à la condamnation par un appel à l’empereur. Claude, pressé de juger dans une affaire où son intérêt était compromis, déclare qu’il jugera lui-même, pour montrer dans sa propre cause combien il serait juste dans celle d’autrui ; personne, sans doute, n’aurait osé décider contre l’intérêt de l’empereur.

Domitien rendait la justice avec assiduité et intelligence ; souvent il cassait les sentences des centumvirs, suspects d’être influencés par l’intrigue[22]. Adrien consultait sur les causes soumises à son jugement, non ses amis, mais les jurisconsultes. Septime-Sévère lui-même, ce farouche soldat, ne se dispensa pas de ce devoir, et, dans le repos de sa villa, il jugeait et entrait volontiers dans le détail minutieux des affaires. Julien est de même cité pour son assiduité à remplir les fonctions de juge. Ce zèle des empereurs pour la justice civile balançait une grande partie des maux de l’Empire ; il devait inspirer une terreur salutaire aux magistrats oppresseurs, et remédier dans le détail à une infinité d’abus généraux.

Même sous les plus mauvais empereurs, le droit civil prit toujours d’heureux développements. Le jurisconsulte Nerva, aïeul de l’empereur de ce nom (disciple du républicain Labéon, l’ami de Brutus et le fondateur de l’école stoïcienne de jurisprudence), fut le conseiller de Tibère. Papinien et Ulpien fleurirent au temps de Caracalla et d’Hélagabal, comme Dumoulin, l’Hôpital, Brisson, sous Henri II, Charles IX et Henri III. Le droit civil se rapprochant de plus en plus de l’équité naturelle, et par conséquent du sens commun des nations, devint le plus fort lien de l’Empire et la compensation de la tyrannie politique.

Cette tyrannie des princes, celle des magistrats bien autrement onéreuse, n’était pas la cause principale de la ruine de l’Empire. Le mal réel qui le minait ne tenait ni au gouvernement, ni à l’administration. S’il eût été simplement de nature administrative, tant de grands et bons empereurs y eussent remédié. Mais c’était un mal social, et rien ne pouvait en tarir la source, à moins qu’une société nouvelle ne vînt remplacer la société antique. Ce mal était l’esclavage ; les autres maux de l’Empire, au moins pour la plupart, la fiscalité dévorante, l’exigence toujours croissante du gouvernement militaire, n’en étaient, comme on va le voir, qu’une suite, un effet direct ou indirect. L’esclavage n’était point un résultat du gouvernement impérial. Nous le trouvons partout chez les nations antiques. Tous les auteurs nous le montrent en Gaule avant la conquête romaine. S’il nous apparaît plus terrible et plus désastreux dans l’Empire, c’est d’abord que l’époque romaine nous est mieux connue que celles qui précèdent. Ensuite, le système antique étant fondé sur la guerre, sur la conquête de l’homme (l’industrie est la conquête de la nature), ce système devait, de guerre en guerre, de proscription en proscription, de servitude en servitude, aboutir vers la fin à une dépopulation effroyable. Tel peuple de l’antiquité pouvait, comme ces sauvages d’Amérique, se vanter d’avoir mangé cinquante nations.

J’ai déjà indiqué dans mon Histoire romaine comment des petits cultivateurs ayant peu à peu disparu, les grands propriétaires, qui leur succédèrent, y suppléèrent par les esclaves. Ces esclaves s’usaient rapidement par la rigueur des travaux qu’on leur imposait ; ils disparurent bientôt à leur tour. Appartenant en grande partie aux nations civilisées de l’antiquité, Grecs, Syriens, Carthaginois, ils avaient cultivé les arts pour leurs maîtres. Les nouveaux esclaves qu’on leur substitua[23], Thraces, Germains, Scythes, purent tout au plus imiter grossièrement les modèles que les premiers avaient laissés. D’imitation en imitation, tous les objets qui demandaient quelque industrie devinrent de plus en plus grossiers. Les hommes capables de les confectionner, se trouvant aussi de plus en plus rares, les produits de leur travail enchérirent chaque jour. Dans la même proportion devaient augmenter les salaires de tous ceux qu’employait l’État. Le pauvre soldat qui payait la livre de viande cinquante sous[24] de notre monnaie, et la plus grossière chaussure vingt-deux francs, ne devait-il pas être tenté de réclamer sans cesse de nouveaux adoucissements à sa misère et de faire des révolutions pour les obtenir ? On a beaucoup déclamé contre la violence et l’avidité des soldats, qui, pour augmenter leur solde, faisaient et défaisaient les empereurs. On a accusé les exactions cruelles de Sévère, de Caracalla, des princes qui épuisaient le pays au profit du soldat. Mais a-t-on songé au prix excessif de tous les objets qu’il était obligé d’acheter sur une solde bien modique ? Les légionnaires révoltés disent dans Tacite : « On estime à dix as par jour notre sang et notre vie. C’est là-dessus qu’il faut avoir des habits, des armes, des tentes ; qu’il faut payer les congés qu’on obtient, et se racheter de la barbarie du centurion, etc.[25]. »

Ce fut bien pis encore lorsque Dioclétien eut créé une autre armée, celle des fonctionnaires civils. Jusqu’à lui il existait un pouvoir militaire, un pouvoir judiciaire, trop souvent confondus. Il créa, ou du moins compléta, le pouvoir administratif. Cette institution si nécessaire n’en fut pas moins à sa naissance une charge intolérable pour l’Empire déjà ruiné. La société antique, bien différente de la nôtre, ne renouvelait pas incessamment la richesse par l’industrie. Consommant toujours et ne produisant plus, depuis que les générations industrieuses avaient été détruites par l’esclavage, elle demandait toujours davantage à la terre, et les mains qui la cultivaient, cette terre, devenaient chaque jour plus rares et moins habiles.

Rien de plus terrible que le tableau que nous a laissé Lactance de cette lutte meurtrière entre le fisc affamé et la population impuissante qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. « Tellement grande était devenue la multitude de ceux qui recevaient en comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l’énormité des impôts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs devenaient déserts, et les cultures se changeaient en forêts… Je ne sais combien d’emplois et d’employés fondirent sur chaque province, sur chaque ville, Magistri, Rationales, vicaires des préfets. Tous ces gens-là ne connaissaient que condamnations, proscriptions, exactions ; exac— tions, non pas fréquentes, mais perpétuelles, et dans les exactions d’intolérables outrages… Mais la calamité publique, le deuil universel, ce fut quand le fléau du cens ayant été lancé dans les provinces et les villes, les censiteurs se répandirent partout, bouleversèrent tout : vous auriez dit une invasion ennemie, une ville prise d’assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les bêtes, on enregistrait les hommes. On n’entendait que les fouets, les cris de la torture ; l’esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme contre son mari, le fils contre son père ; et, faute de témoignage, on les torturait pour déposer contre eux-mêmes ; et quand ils cédaient, vaincus par la douleur, on écrivait ce qu’ils n’avaient pas dit. Point d’excuse pour la vieillesse ou la maladie ; on apportait les malades, les infirmes. On estimait l’âge de chacun, on ajoutait des années aux enfants, on en ôtait aux vieillards ; tout était plein de deuil et de consternation. Encore ne s’en rapportait-on pas à ces premiers agents ; on en envoyait toujours d’autres pour trouver davantage, et les charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant au hasard, pour ne pas paraître inutiles. Cependant les animaux diminuaient, les hommes mouraient, et l’on n’en payait pas moins l’impôt pour les morts[26]. »

Sur qui retombaient tant d’insultes et de vexations endurées par les hommes libres ? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs dépendants, dont l’état devenait chaque jour plus voisin de l’esclavage. C’est à eux que les propriétaires rendaient tous les outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents impériaux. Leur misère et leur désespoir furent au comble à l’époque dont Lactance vienr de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs des Gaules prirent les armes sous le nom de Bagaudes[27]. En un instant ils furent maîtres de toutes les campagnes, brûlèrent plusieurs villes, et exercèrent plus de ravages que n’auraient pu faire les barbares. Ils s’étaient choisi deux chefs, Ælianus et Amandus, qui, selon une tradition, étaient chrétiens. Il ne serait pas étonnant que cette réclamation des droits naturels de l’homme eût été en partie inspirée par la doctrine de l’égalité chrétienne. L’empereur Maximien accabla ces multitudes indisciplinées. La colonne de Cussy, en Bourgogne, semble avoir été le monument de sa victoire[28] ; mais longtemps encore après, Eumène nous parle des Bagaudes dans un de ses panégyriques. Idace mentionne plusieurs fois les Bagaudes de l’Espagne[29]. Salvien surtout déplore leur infortune : « Dépouillés par des juges de sang, ils avaient perdu les droits de la liberté romaine ; ils ont perdu le nom de Romains. Nous leur imputons leur malheur, nous leur reprochons ce nom que nous leur avons fait. Comment sont-ils devenus Bagaudes, si ce n’est par notre tyrannie, par la perversité des juges, par leurs proscriptions et leurs rapines ? »

Ces fugitifs contribuèrent sans doute à fortifier Carausius dans son usurpation de la Bretagne. Ce Ména pien (né près d’Anvers) avait été chargé d’arrêter avec une flotte les pirates francs qui passaient sans cesse en Bretagne ; il les arrêtait, mais au retour, et profitait de leur butin. Découvert par Maximien, il se déclara indépendant en Bretagne, et resta pendant sept ans maître de cette province et du détroit.

L’avènement de Constantin et du christianisme fut une ère de joie et d’espérance. Né en Bretagne, comme son père, Constance Chlore[30], il était l’enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Après la mort de son père, il réduisit le nombre de ceux qui payaient la capitation en Gaule de vingt-cinq mille à dix-huit mille[31]. L’armée avec laquelle il vainquit Maxence devait appartenir, en grande partie, à cette dernière province.

Les lois de Constantin sont celles d’un chef de parti qui se présente à l’Empire comme un libérateur, un sauveur : « Loin ! s’écrie-t-il, loin du peuple les mains rapaces des agents fiscaux[32] ! tous ceux qui ont souffert de leurs concussions peuvent en instruire les présidents des provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons à tous d’adresser leurs plaintes à tous les comtes de provinces ou au préfet du prétoire, s’il est dans le voisinage, afin qu’instruits de tels brigandages, nous les fassions expier par les supplices qu’ils méritent. »

Ces paroles ranimèrent l’Empire. La vue seule de la croix triomphante consolait déjà les cœurs. Ce signe de l’égalité universelle donnait une vague et immense espérance. Tous croyaient arrivée la fin de leurs maux.

Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances matérielles de la société. Les empereurs chrétiens n’y remédièrent pas mieux que leurs prédécesseurs. Tous les essais qui furent faits n’aboutirent qu’à montrer l’impuissance définitive de la loi. Que pouvait-elle, en effet, sinon tourner dans un cercle sans issue ? Tantôt elle s’effrayait de la dépopulation, elle essayait d’adoucir le sort du colon, de le protéger contre le propriétaire et le propriétaire[33] criait qu’il ne pouvait plus payer l’impôt ; tantôt elle abandonnait le colon, le livrait au propriétaire, l’enfonçait dans l’esclavage, s’efforçait de l’enraciner à la terre, mais le malheureux mourait ou fuyait, et la terre devenait déserte. Dès le temps d’Auguste, la grandeur du mal avait provoqué des lois qui sacrifiaient tout à l’intérêt de la population, même la morale[34]. Pertinax avait assuré la propriété et l’immunité des impôts pour dix ans à ceux qui occuperaient les terres désertes en Italie, dans les provinces et chez les rois alliés[35]. Aurélien l’imita. Probus fut obligé de transplanter de la Germanie des hommes et des bœufs pour cultiver la Gaule[36]. Il fit replanter les vignes arrachées par Domitien. Maximien et Constance Chlore transportèrent des Francs et d’autres Germains dans les solitudes du Hainaut, de la Picardie, du pays de Langres ; et cependant la dépopulation augmentait dans les villes, dans les campagnes. Quelques citoyens cessaient de payer l’impôt : ceux qui restaient payaient d’autant plus. Le fisc, affamé et impitoyable, s’en prenait de tout déficit aux curiales, aux magistrats municipaux.

Si l’on veut se donner le spectacle d’une agonie de peuple, il faut parcourir l’effroyable code par lequel l’Empire essaye de retenir le citoyen dans la cité qui l’écrase, qui s’écroule sur lui. Les malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine[37] dans l’appauvrissement général, sont déclarés les esclaves, les serfs de la chose publique. Ils ont l’honneur d’administrer la cité, de répartir l’impôt à leurs risques et périls ; tout ce qui manque est à leur compte[38]. Ils ont l’honneur de payer à l’empereur l’aurum coronarium. Ils sont l’amplissime sénat de la cité, l’ordre très-illustre de la curie[39]. Toutefois ils sentent si peu leur bonheur, qu’ils cherchent sans cesse à y échapper. Le législateur est obligé d’inventer tous les jours des précautions nouvelles pour fermer, pour barricader la curie. Étranges magistrats, que la loi est obligée de garder à vue, pour ainsi dire, et d’attacher à leur chaise curule[40]. Elle leur interdit de s’absenter, d’habiter la campagne, de se faire soldats, de se faire prêtres ; ils ne peuvent entrer dans les ordres qu’en laissant leur bien à quelqu’un qui veuille bien être curiale à leur place. La loi ne les ménage pas : « Certains hommes lâches et paresseux désertent les devoirs de citoyens, etc., nous ne les libérerons qu’autant qu’ils mépriseront leur patrimoine. Convient-il que des esprits occupés de la contemplation divine conservent de l’attachement pour leurs biens ?… »

L’infortuné curiale n’a pas même l’espoir d’échapper par la mort à la servitude. La loi poursuit même ses fils. Sa charge est héréditaire. La loi exige qu’il se marie, qu’il lui engendre et lui élève des victimes. Les âmes tombèrent alors de découragement. Une inertie mortelle se répandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha par terre de lassitude et de désespoir, comme la bête de somme se couche sous les coups et refuse de se relever. En vain les empereurs essayèrent, par des offres d’immunités, d’exemptions, de rappeler le cultivateur sur son champ abandonné[41]. Rien n’y fit Le désert s’étendit chaque jour. Au commencement du ve siècle, il y avait dans l’heureuse Campanie, la meilleure province de tout l’Empire, cinq cent vingt-huit mille arpents en friche.

Tel fut l’effroi des empereurs à l’aspect de cette désolation qu’ils essayèrent d’un moyen désespéré. Ils se hasardèrent à prononcer le mot de liberté. Gratien exhorta les provinces à former des assemblées, Honorius essaya d’organiser celles de la Gaule[42], il engagea, pria, menaça, prononça des amendes contre ceux qui ne s’y rendraient pas. Tout fut inutile, rien ne réveilla le peuple engourdi sous la pesanteur de ses maux. Déjà il avait tourné ses regards d’un autre côté. Il ne s’inquiétait plus d’un empereur impuissant pour le bien comme pour le mal. Il n’implorait plus que la mort, tout au moins la mort sociale et l’invasion des barbares[43]. « Ils appellent l’ennemi, disent les auteurs du tempsErreur de référence : Balise <ref> incorrecte : noms incorrects, par exemple trop nombreux., ils ambitionnent la captivité… Nos frères qui se trouvent chez les barbares se gardent bien de revenir ; ils nous quitteraient plutôt pour aller les joindre ; et l’on est étonné que tous les pauvres n’en fassent pas autant, mais c’est qu’ils ne peuvent emporter avec eux leurs petites habitations. »

Viennent donc les barbares. La société antique est condamnée. Le long ouvrage de la conquête, de l’esclavage, de la dépopulation, est près de son terme. Est-ce à dire pourtant que tout cela se soit accompli en vain, que cette dévorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois d’où elle va se retirer ? Ce qui y reste d’elle est en effet immense. Elle y laisse l’organisation, l’administration. Elle y a fondé la cité ; la Gaule n’avait auparavant que des villages, tout au plus des villes. Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons encore, sont le durable symbole de la civilisation fondée par les Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. Telle est la force de cette organisation, qu’alors même que la vie paraîtra s’en éloigner, alors que les barbares sembleront près de la détruire, ils la subiront malgré eux. Il leur faudra, bon gré, mal gré, habiter sous ces voûtes invincibles qu’ils ne peuvent ébranler ; ils courberont la tête, et recevront encore, tout vainqueurs qu’ils sont, la loi de Rome vaincue. Ce grand nom d’Empire, cette idée de l’égalité sous un monarque, si opposée au principe aristocratique de la Germanie, Rome l’a déposée sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur profit. Cultivée par l’Église, accueillie dans la tradition populaire, elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous amènera peu à peu à l’anéantissement de l’aristocratie, à l’égalité, à l’équité des temps modernes.

Voilà pour l’ordre civil. Mais à côté de cet ordre un autre s’est établi, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempête de l’invasion barbare. Le titre romain de defensor civitatis va partout passer aux évêques. Dans la division des diocèses ecclésiastiques subsiste celle des diocèses impériaux. L’universalité impériale est détruite, mais l’universalité catholique apparaît. La primatie de Rome commence à poindre confuse et obscure[44]. Le monde du moyen âge se maintiendra et s’ordonnera par l’Église ; sa hiérarchie naissante est un cadre sur lequel tout se place ou se modèle. À elle, l’ordre extérieur et la vie intérieure. Celle-ci est surtout dans les moines. L’ordre de Saint-Benoît donne au monde ancien, usé par l’esclavage, le premier exemple du travail accompli par des mains libres[45]. Pour la première fois, le citoyen, humilié par la ruine de la cité, abaisse les regards sur cette terre qu’il avait méprisée. Cette grande innovation du travail libre et volontaire sera la base de l’existence moderne.

L’idée même de la personnalité libre, qui nous apparaissait confuse dans la barbarie guerrière des clans galliques, plus distincte dans le druidisme, dans sa doctrine d’immortalité, éclate au ve siècle. Le Breton[46] Pelage pose la loi de la philosophie celtique, la loi suivie par Jean l’Érigène (l’Irlandais), le Breton Abailard et le Breton Descartes. Voyons comment fut amené ce grand événement. Nous ne pouvons l’expliquer qu’en esquissant l’histoire du christianisme gaulois.

Depuis que la Gaule, introduite par Rome dans la grande communauté des nations, avait pris part à la vie générale du monde, on pouvait craindre qu’elle ne s’oubliât elle-même, qu’elle ne devînt toute Grèce, toute Italie. Dans les villes gauloises on aurait en effet cherché la Gaule. Sous ces temples grecs, sous ces basiliques romaines, que devenait l’originalité du pays ? Cependant hors des villes, et surtout en s’avançant vers le Nord, dans ces vastes contrées où les villes devenaient plus rares, la nationalité subsistait encore. Le druidisme proscrit s’était réfugié dans les campagnes, dans le peuple[47]. Pescennius Niger, pour plaire aux Gaulois, ressuscita, dit-on, de vieux mystères, qui sans doute étaient ceux du druidisme. Une femme druide promit l’empire à Dioclétien. Une autre, lorsque Alexandre Sévère préparait une nouvelle attaque contre l’île druidique, la Bretagne, se présenta sur son passage, et lui cria en langue gauloise : « Va, mais n’espère point la victoire, et ne te fie point à tes soldats. » La langue et la religion nationales n’avaient donc pas péri. Elles dormaient silencieuses sous la culture romaine, en attendant le christianisme.

Quand celui-ci parut au monde, quand il substitua au Dieu-nature le Dieu-homme, et à la place de la triste ivresse des sens, dont l’ancien culte avait fatigué l’humanité, les sérieuses voluptés de l’âme et les joies du martyre, chaque peuple accueillit la nouvelle croyance selon son génie. La Gaule la reçut avidement, sembla la reconnaître et retrouver son bien. La place du druidisme était chaude encore : ce n’était pas chose nouvelle en Gaule que la croyance à l’immortalité de l’âme. Les druides aussi semblent avoir enseigné un médiateur. Aussi ces peuples se précipitèrent-ils dans le christianisme. Nulle part il ne compta plus de martyrs. Le Grec d’Asie, saint Pothin (ποθεινὸς, l’homme du désir ? ), disciple du plus mystique des apôtres, fonda la mystique Église de Lyon, métropole religieuse des Gaules[48]. On y montre encore les catacombes et la hauteur où monta le sang des dix-huit mille martyrs. De ces martyrs, le plus glorieux fut une femme, une esclave (sainte Blandine).

Le christianisme se répandit plus lentement dans le Nord, surtout dans les campagnes. Au ive siècle encore saint Martin y trouvait à convertir des peuplades entières, et des temples à renverser[49]. Cet ardent missionnaire devint comme un Dieu pour le peuple. L’Espagnol Maxime, qui avait conquis la Gaule avec une armée de Bretons, ne crut pouvoir s’affermir qu’en appelant saint Martin auprès de lui. L’impératrice le servit à table. Dans sa vénération idolâtrique pour le saint homme, elle allait jusqu’à ramasser et manger ses miettes. Ailleurs, on voit des vierges, dont il avait visité le monastère, baiser et lécher la place où il avait posé les mains. Sa route était partout marquée par des miracles. Mais ce qui recommande à jamais sa mémoire, c’est qu’il fit les derniers efforts pour sauver les hérétiques que Maxime voulait sacrifier au zèle sanguinaire des évêques[50]. Les pieuses fraudes ne lui coûtèrent rien, il trompa, il mentit, il compromit sa réputation de sainteté ; pour nous, cette charité héroïque est le signe auquel nous le reconnaissons pour un saint.

Plaçons à côté de saint Martin l’archevêque de Milan, saint Ambroise, né à Trêves, et qu’on peut à ce titre compter pour Gaulois. On sait avec quelle hauteur ce prêtre intrépide ferma l’Église à Théodose, après le massacre de Thessalonique.

L’Église gauloise ne s’honora pas moins par la science que par le zèle et la charité. La même ardeur avec laquelle elle versait son sang pour le christianisme, elle la porta dans les controverses religieuses. L’Orient et la Grèce, d’où le christianisme était sorti, s’efforçaient de le ramener à eux, si je puis dire, et de le faire rentrer dans leur sein. D’un côté les sectes gnostiques et manichéennes le rapprochaient du parsisme ; elles réclamaient part dans le gouvernement du monde pour Ahriman ou Satan, et voulaient obliger le Christ à composer avec le principe du mal. De l’autre, les platoniciens faisaient du monde l’ouvrage d’un Dieu inférieur, et les ariens, leurs disciples, voyaient dans le fils un être dépendant du père. Les manichéens auraient fait du christianisme une religion toute orientale, les ariens une pure philosophie. Les Pères, de l’Église gauloise les attaquèrent également. Au IIIe siècle, saint Irénée écrivit contre les gnostiques : De l’Unité du gouvernement du monde. Au ive, saint Hilaire de Poitiers soutint pour la consubstantialité du Fils et du Père une lutte héroïque, souffrit l’exil comme Athanase, et languit plusieurs années dans la Phrygie, tandis qu’Athanase se réfugiait à Trêves près de saint Maximin, évêque de cette ville, et natif aussi de Poitiers. Saint Jérôme n’a pas assez d’éloges pour saint Hilaire. Il trouve en lui la grâce hellénique et « la hauteur du cothurne gaulois. » Il l’appelle « le Rhône de la langue latine. » « L’Église chrétienne, dit-il encore, a grandi et crû à l’ombre de deux arbres, saint Hilaire et saint Cyprien (la Gaule et l’Afrique). »

Jusque-là l’Église gauloise suit le mouvement de l’Église universelle ; elle s’y associe. La question du manichéisme est celle de Dieu et du monde ; celle de l’arianisme est celle du Christ, de l’Homme-Dieu. La polémique va descendre à l’homme même, et c’est alors que la Gaule prendra la parole en son nom. À l’époque même où elle vient de donner à Rome l’empereur auvergnat Avitus, où l’Auvergne sous les Ferreol et les Appolinaire semble vouloir former une puissance indépendante entre les Goths déjà établis au Midi, et les Francs qui vont venir du Nord ; à cette époque, dis-je, la Gaule réclame aussi une existence indépendante dans la sphère de la pensée. Elle prononce par la bouche de Pélage ce grand nom de la Liberté humaine que l’Occident ne doit plus oublier.

Pourquoi y a-t-il du mal au monde ? Voilà le point de départ de cette dispute[51]. Le manichéisme oriental répond : Le mal est un Dieu, c’est-à-dire un principe inconnu. C’est ne rien répondre, et donner son ignorance pour explication. Le christianisme répond : Le mal est sorti de la liberté humaine, non pas de l’homme en général, mais de tel homme, d’Adam, que Dieu punit dans l’humanité qui en est sortie.

Cette solution ne satisfit qu’incomplètement les logiciens de l’école d’Alexandrie. Le grand Origène en souffrit cruellement. On sait que ce martyr volontaire, ne sachant comment échapper à la corruption innée de la nature humaine, eut recours au fer et se mutila. Il est plus facile de mutiler la chair que de mutiler la volonté. Ne pouvant se résigner à croire qu’une faute dure dans ceux qui ne l’ont pas commise, ne voulant point accuser Dieu, craignant de le trouver auteur du mal, et de rentrer ainsi dans le manichéisme, il aima mieux supposer que les âmes avaient péché dans une existence antérieure, et que les hommes étaient des anges tombés[52]. Si chaque homme est responsable pour lui-même, s’il est l’auteur de sa chute, il faut qu’il le soit de son expiation, de sa rédemption, qu’il remonte à Dieu par la vertu. « Que Christ soit devenu Dieu, disait le disciple d’Origène, le maître de Pélage, l’audacieux Théodore de Mopsueste, je ne lui envie rien en cela ; ce qu’il est devenu, je puis le devenir par les forces de ma nature. »

Cette doctrine, toute empreinte de l’héroïsme grec et de l’énergie stoïcienne, s’introduisit sans peine dans l’Occident, où elle fût née sans doute d’elle-même. Le génie celtique, qui est celui de l’individualité, sympathise profondément avec le génie grec. L’Église de Lyon fut fondée par les Grecs, ainsi que celle d’Irlande. Le clergé d’Irlande et d’Écosse n’eut pas d’autre langue pendant longtemps. Jean le Scott ou l’Irlandais renouvela les doctrines alexandrines au temps de Charles le Chauve. Nous suivrons ailleurs l’histoire de l’Église celtique.

L’homme qui proclama, au nom de cette Église, l’indépendance de la moralité humaine, ne nous est connu que par le surnom grec Pélagios (l’Armoricain, c’est-à-dire l’homme des rivages de la mer[53]). On ne sait si c’était un laïque ou un moine. On avoue que sa vie était irréprochable. Son ennemi, saint Jérôme, représente ce champion de la liberté comme un géant, il lui attribua la force, la taille, les épaules de Milon le Crotoniate. Il parlait avec peine, et pourtant sa parole était puissante[54]. Obligé par l’invasion des barbares de se réfugier dans l’Orient, il y enseigna ses doctrines et fut attaqué par ses anciens amis, saint Jérôme et saint Augustin. Dans la réalité, Pélage, en niant le péché originel[55], rendait la rédemption inutile et supprimait le christianisme[56]. Saint Augustin, qui avait passé sa vie jusque-là à soutenir la liberté contre le fatalisme manichéen, en employa le reste à combattre la liberté, à la briser sous la grâce divine, au risque de l’anéantir. Le docteur africain fonda, dans ses écrits contre Pélage, ce fatalisme mystique, qui devait se reproduire tant de fois au moyen âge, surtout dans l’Allemagne, où il fut proclamé par Gotteschalk, Tauler, et tant d’autres, jusqu’à ce qu’il vainquît par Luther.

Ce n’était pas sans raison que le grand évêque d’Hippone, le chef de l’Église chrétienne, luttait si violemment contre Pélage. Réduire le christianisme à n’être qu’une philosophie, c’est le rendre moins puissant. Qu’eût servi le sec rationalisme des pélagiens, à l’approche de l’invasion germanique ? Ce n’était pas cette fière théorie de la liberté qu’il fallait prêcher aux conquérants de l’Empire, mais la dépendance de l’homme et la toute-puissance de Dieu.

Aussi le pélagianisme, accueilli d’abord avec faveur, et même par le pape de Rome, fut bientôt vaincu par la grâce. En vain il fit des concessions, et prit en Provence la forme adoucie du semi-pélagianisme, essayant d’accorder et de faire concourir la liberté humaine et la grâce divine[57]. Malgré la sainteté du Breton Faustus[58], évêque de Riez, malgré le renom des évêques d’Arles, et la gloire de cet illustre monastère de Lérins[59], qui donna à l’Église douze archevêques, douze évêques et plus de cent martyrs, le mysticisme triompha. À l’approche des barbares, les disputes cessèrent, les écoles se fermèrent et se turent. C’était de foi, de simplicité, de patience que le monde avait alors besoin. Mais le germe était déposé, il devait fructifier dans son temps.

ÉCLAIRCISSEMENTS


SUR LA LÉGENDE DE SAINT MARTIN. (Voy. p. 119.)

Cette légende du saint le plus populaire de la France nous semble mériter d’être rapportée presque entièrement, comme étant l’une des plus anciennes, et de plus écrite par un contemporain ; ajoutez qu’elle a servi de type à une foule d’autres.

Ex Sulpicii Severi Vita B. Martini :

Saint Martin naquit à Sabaria en Pannonie, mais il fut élevé en Italie, près du Tessin ; ses parents n’étaient pas des derniers selon le monde, mais pourtant païens. Son père fut d’abord soldat, puis tribun. Lui-même, dans sa jeunesse, suivit la carrière des armes, contre son gré, il est vrai, car dès l’âge de dix ans il se réfugia dans l’église et se fit admettre parmi les catéchumènes ; il n’avait que douze ans, qu’il voulait déjà mener la vie du désert, et il eût accompli son vœu, si la faiblesse de l’enfance le lui eût permis… Un édit impérial ordonna d’enrôler les fils de vétérans ; son père le livra ; il fut enlevé, chargé de chaînes, et engagé dans le serment militaire. Il se contenta pour sa suite d’un seul esclave, et souvent c’était le maître qui servait ; il lui déliait sa chaussure et le lavait de ses propres mains ; leur table était commune… Telle était sa tempérance, qu’on le regardait déjà, non comme un soldat, mais comme un moine.

« Pendant un hiver plus rude que d’ordinaire, et qui faisait mourir beaucoup de monde, il l’encontre à la porte d’Amiens un pauvre tout nu ; le misérable suppliait tous les passants, et tous se détournaient. Martin n’avait que son manteau ; il avait donné tout le reste ; il prend son épée, le coupe en deux et en donne la moitié au pauvre. Quelques-uns des assistants se mirent à rire de le voir ainsi demi-vêtu et comme écourté… Mais la nuit suivante Jésus-Christ lui apparut couvert de cette moitié de manteau dont il avait revêtu le pauvre.

« Lorsque les barbares envahirent la Gaule, l’empereur Julien rassembla son armée et fit distribuer le donativum… Quand ce fut au tour de Martin : « Jusqu’ici, dit-il à César, je t’ai servi ; permets-moi de servir Dieu ; je suis soldat du Christ, je ne puis plus combattre… Si l’on pense que ce n’est pas foi, mais lâcheté, je viendrai demain sans armes au premier rang ; et au nom de Jésus, mon Seigneur, protégé par le signe de la croix, je pénétrerai sans crainte dans les bataillons ennemis. » Le lendemain l’ennemi envoie demander la paix, se livrant corps et biens. Qui pourrait douter que ce fût là une victoire du saint, qui fut ainsi dispensé d’aller sans armes au combat ?

« En quittant les drapeaux, il alla trouver saint Hilaire, évêque de Poitiers, qui voulut le faire diacre… mais Martin refusa, se déclarant indigne ; et l’évêque, voyant qu’il fallait lui donner des fonctions qui parussent humiliantes, le fit exorciste… Peu de temps après, il fut averti en songe de visiter, par charité religieuse, sa patrie et ses parents, encore plongés dans l’idolâtrie, et saint Hilaire voulut qu’il partit, en le suppliant avec larmes de revenir. Il partit donc, mais triste, dit-on, et après avoir prédit à ses frères qu’il éprouverait bien des traverses. Dans les Alpes, en suivant des sentiers écartés, il rencontra des voleurs… L’un d’eux l’emmena les mains liées derrière le dos… mais il lui prêcha la parole de Dieu, et le voleur eut foi : depuis, il mena une vie religieuse, et c’est de lui que je tiens cette histoire. Martin continuant sa route, comme il passait près de Milan, le diable s’offrit à lui sous forme humaine, et lui demanda où il allait ; et comme Martin lui répondit qu’il allait où l’appelait le Seigneur, il lui dit : « Partout où tu iras, et quelque chose que tu entreprennes, le diable se jettera à la traverse. » Martin répondit ces paroles prophétiques : « Dieu est mon appui, je ne craindrai pas ce que l’homme peut faire. » Aussitôt l’ennemi s’évanouit de sa présence. — Il fit abjurer à sa mère l’erreur du paganisme ; son père persévéra dans le mal. — Ensuite, l’hérésie arienne s’étant propagée par tout le monde, et surtout en Illyrie, il combattit seul avec courage la perfidie des prêtres, et souffrit mille tourments (il fut frappé de verges et chassé de la ville)… Enfin il se retira à Milan, et s’y bâtit un monastère. — Chassé par Auxentius, le chef des ariens, il se réfugia dans l’île Gallinaria, où il vécut longtemps de racines.

« Lorsque saint Hilaire revint de l’exil, il le suivit, et se bâtit un monastère près de la ville. Un catéchumène se joignit à lui… Pendant l’absence de saint Martin, il vint à mourir, et si subitement, qu’il quitta ce monde sans baptême… Saint Martin accourt pleurant et gémissant. — Il fait sortir tout le monde, se couche sur les membres inanimés de son frère… Lorsqu’il eut prié quelque temps, à peine deux heures s’étaient écoulées ; il vit le mort agiter peu à peu tous ses membres et palpiter ses paupières rouvertes à la lumière. Il vécut encore plusieurs années.

« On le demandait alors pour le siège épiscopal de Tours ; mais, comme on ne pouvait l’arracher de son monastère, un des habitants, feignant que sa femme était malade, vint se jeter aux pieds du saint, et obtint qu’il sortit de sa cellule. Au milieu de groupes d’habitants disposés sur la route, on le conduisit sous escorte jusqu’à la ville. Une foule innombrable était venue des villes d’alentour pour donner son suffrage. Un petit nombre cependant, et quelques-uns des évêques, refusaient Martin avec une obstination impie : « C’était un homme de rien, indigne de l’épiscopat, et de pauvre figure, avec ses habits misérables et ses cheveux en désordre. »… Mais, en l’absence du lecteur, un des assistants, prenant le psautier, s’arrête au premier verset qu’il rencontre, c’était le psaume : Ex ore infantium et lactentium perfecisti laudem, ut destruas inimicum et defensorem. Le principal adversaire de Martin s’appelait précisément Defensor. Aussitôt un cri s’élève parmi le peuple, et les ennemis du saint sont confondus.

« Non loin de la ville était un lieu consacré par une fausse opinion comme une sépulture de martyr. Les évêques précédents y avaient même élevé un autel… Martin, debout près du tombeau, pria Dieu de lui révéler quel était le martyr, et ses mérites. Alors il vit à sa gauche une ombre affreuse et terrible. Il lui ordonne de parler : elle s’avoue pour l’ombre d’un voleur mis à mort pour ses crimes, et qui n’a rien de commun avec un martyr. Martin fit détruire l’autel.

« Un jour il rencontra le corps d’un gentil qu’on portait au tombeau avec tout l’appareil de funérailles superstitieuses ; il en était éloigné de près de cinq cents pas, et ne pouvait guère distinguer ce qu’il apercevait. Cependant, comme il voyait une troupe de paysans, et que les linges jetés sur le corps voltigeaient agités par le vent, il crut qu’on allait accomplir les profanes cérémonies des sacrifices ; parce que c’était la coutume des paysans gaulois de promener à travers les campagnes, par une déplorable folie, les images des démons couvertes de voiles blancs[60]. Il élève donc le signe de la croix, et commande à la troupe de s’arrêter et de déposer son fardeau. Ô prodige ! vous eussiez vu les misérables demeurer d’abord roides comme la pierre. Puis, comme ils s’efforçaient pour avancer, ne pouvant faire un pas, ils tournaient ridiculement sur eux-mêmes ; enfin, accablés par le poids du cadavre, ils déposent leur fardeau, et se regardent les uns les autres, consternés et se demandant à eux-mêmes ce qui leur arrivait. Mais le saint homme, s’étant aperçu que ce cortège s’était réuni pour des funérailles et non pour un sacrifice, éleva de nouveau la main et leur permit de s’en aller et d’enlever le corps.

« Comme il avait détruit dans un village un temple très-antique, et qu’il voulait couper un pin qui en était voisin, les prêtres du lieu et le reste des païens s’y opposèrent… « Si tu as, dirent-ils, quelque confiance en ton Dieu, nous couperons nous-même cet arbre, reçois-le dans sa chute, et si ton Seigneur est comme tu le dis avec toi, tu en réchapperas… » Comme donc le pin penchait tellement d’un côté qu’on ne pouvait douter à quel endroit il tomberait, on y amena le saint, garrotté… Déjà le pin commençait à chanceler et à menacer ruine ; les moines regardaient de loin et pâlissaient. Mais Martin, intrépide, lorsque l’arbre avait déjà craqué, au moment où il tombait et se précipitait sur lui, lui oppose le signe de salut. L’arbre se releva comme si un vent impétueux le repoussait, et alla tomber de l’autre côté, si bien qu’il faillit écraser la foule qui s’était crue à l’abri de tout péril.

« Comme il voulait renverser un temple rempli de toutes les superstitions païennes, dans le village de Leprosum (le Loroux), une multitude de gentils s’y opposa, et le repoussa avec outrage. Il se retira donc dans le voisinage, et là, pendant trois jours, sous le cilice et la cendre, toujours jeûnant et priant, il supplia le Seigneur que, puisque la main d’un homme ne pouvait renverser ce temple, la vertu divine vînt le détruire. Alors deux anges s’offrirent à lui, avec la lance et le bouclier, comme des soldats de la milice céleste ; ils se disent envoyés de Dieu pour dissiper les paysans ameutés, défendre Martin, et empêcher personne de s’opposer à la destruction du temple. Il revient, et, à la vue des paysans immobiles, il réduit en poussière les autels et les idoles… Presque tous crurent en Jésus-Christ.

« Plusieurs évêques s’étaient réunis de divers endroits auprès de l’empereur Maxime, homme d’un caractère violent. Martin, souvent invité à sa table, s’abstint d’y aller, disant qu’il ne pouvait être le convive de celui qui avait dépouillé deux empereurs, l’un de son trône, l’autre de sa vie. Cédant enfin aux raisons que donna Maxime ou à ses instances réitérées, il se rendit à son invitation. Au milieu du festin, selon la coutume, un esclave présenta la coupe à l’empereur. Celui-ci la fit offrir au saint évêque, afin de se procurer le bonheur de la recevoir de sa main. Mais Martin, lorsqu’il eut bu, passa la coupe à son prêtre, persuadé sans doute que personne ne méritait davantage de boire après lui. Cette préférence excita tellement l’admiration de l’empereur et des convives, qu’ils virent avec plaisir cette action même, par laquelle le saint paraissait les dédaigner. Martin prédit longtemps avant à Maxime que, s’il allait en Italie, selon son désir, pour y faire la guerre à Valentinien, il serait vainqueur dans la première rencontre, mais que bientôt il périrait. C’est en effet ce que nous avons vu.

« On sait aussi qu’il reçut très-souvent la visite des anges, qui venaient converser devant lui. Il avait le diable si fréquemment sous les yeux, qu’il le voyait sous toutes les formes. Comme celui-ci était convaincu qu’il ne pouvait lui échapper, il l’accablait souvent d’injures, ne pouvant réussir à l’embarrasser dans ses pièges. Un jour, tenant à la main une corne de bœuf ensanglantée, il se précipita avec fracas vers sa cellule, et lui montrant son bras dégouttant de sang et se glorifiant d’un crime qu’il venait de commettre : « Martin, dit-il, où est donc ta vertu ? Je viens de tuer un des tiens. » Le saint homme réunit ses frères, leur raconte ce que le diable lui a appris, leur ordonne de chercher dans toutes les cellules afin de découvrir la victime. On vint lui dire qu’il ne manquait personne parmi les moines, mais qu’un malheureux mercenaire, qu’on avait chargé de voiturer du bois, était gisant auprès de la forêt. Il envoie à sa rencontre. On trouve non loin du monastère ce paysan à demi-mort. Bientôt après il avait cessé de vivre. Un bœuf l’avait percé d’un coup de corne dans l’aine.

« Le diable lui apparaissait souvent sous les formes les plus diverses. Tantôt il prenait les traits de Jupiter, tantôt ceux de Mercure, d’autres fois aussi ceux de Vénus et de Minerve. Martin, toujours ferme, s’armait du signe de la croix et du secours de la prière. Un jour, le démon parut précédé et environné lui-même d’une lumière éclatante, afin de le tromper plus aisément par cette splendeur empruntée : il était revêtu d’un manteau royal, le front ceint d’un diadème d’or et de pierreries, sa chaussure brodée d’or, le visage serein et plein de gaieté. Dans cette parure, qui n’indiquait rien moins que le diable, il vint se placer dans la cellule du saint pendant qu’il était en prière. Au premier aspect, Martin fut consterné, et ils gardèrent tous les deux un long silence. Le diable le rompit le premier : « Martin, dit-il, reconnais celui qui est devant toi. Je suis le Christ. Avant de descendre sur la terre, j’ai d’abord voulu me manifester à toi. » Martin se tut et ne fit aucune réponse. Le diable reprit audacieusement : « Martin, pourquoi hésites-tu à croire lorsque tu vois ? Je suis le Christ. — Jamais, reprit Martin, notre Seigneur Jésus-Christ n’a prédit qu’il viendrait avec la pourpre et le diadème. Pour moi, je ne croirai pas à la venue du Christ si je ne le vois tel qu’il fut dans sa Passion, portant sur son corps les stigmates de la croix. » À ces mots, le diable se dissipe tout à coup comme de la fumée, laissant la cellule remplie d’une affreuse puanteur. Je tiens ce récit de la bouche même de Martin ; ainsi que personne ne le prenne pour une fable.

« Car sur le bruit de sa religion, brûlant du désir de le voir, et aussi d’écrire son histoire, nous avons entrepris, pour l’aller trouver, un voyage qui nous a été agréable. Il ne nous a entretenus que de l’abandon qu’il fallait faire des séductions de ce monde, et du fardeau du siècle pour suivre d’un pas libre et léger notre Seigneur Jésus-Christ. Oh ! quelle gravité, quelle dignité il y avait dans ses paroles et dans sa conversation ! Quelle force, quelle facilité merveilleuse pour résoudre les questions qui touchent les divines Écritures ! Jamais le langage ne peindra cette persévérance et cette rigueur dans le jeûne et dans l’abstinence, cette puissance de veille et de prière, ces nuits passées comme les jours, cette constance à ne rien accorder au repos ni aux affaires, à ne laisser dans sa vie aucun instant qui ne fût employé à l’œuvre de Dieu ; à peine même consacrait-il aux repas et au sommeil ]e temps que la nature exigeait. Ô homme vraiment bienheureux, si simple de cœur, ne jugeant personne, ne condamnant personne, ne rendant a personne le mal pour le mal ! Et, en effet, il s’était armé contre toutes les injures d’une telle patience, que, bien qu’il occupât le plus haut rang dans la hiérarchie, il se laissait outrager impunément par les moindres clercs, sans pour cela leur ôter leurs places ou les exclure de sa charité. Personne ne le vit jamais irrité, personne ne le vit troublé, personne ne le vit s’affliger, personne ne le vit rire ; toujours le même, et portant sur son visage une joie céleste, en quelque sorte, il semblait supérieur à la nature humaine. Il n’avait à la bouche que le nom du Christ, il n’avait dans le cœur que la piété, la paix, la miséricorde. Le plus souvent même il avait coutume de pleurer pour les péchés de ceux qui le calomniaient, et qui, dans la solitude de sa retraite, le blessaient de leur venin et de leur langue de vipère.

« Pour moi, j’ai la conscience d’avoir été guidé dans ce récit par ma conviction et par l’amour de Jésus-Christ. Je puis me rendre ce témoignage que j’ai rapporté des faits notoires et que j’ai dit la vérité. »

Ex Sulpicii Severi Historiâ sacrâ, lib. II :

« Un certain Marcus de Memphis apporta d’Égypte en Espagne la pernicieuse hérésie des gnostiques. Il eut pour disciples une femme de haut rang, Agape, et le rhéteur Helpidus. Priscillien reçut leurs leçons… Peu à peu le venin de cette erreur gagna la plus grande partie de l’Espagne. Plusieurs évêques en furent même atteints, entre autres Instantius et Salvianus… L’évêque de Cordoue les dénonça à Idace, évêque de la ville de Merida… Un synode fut assemblé à Saragosse, et on y condamna, quoique absents les évêques Instantius et Salvianus, avec les laïques Helpidus et Priscillien. Ithacius fut chargé de la promulgation de la sentence… Après de longs et tristes débats, Idace obtint de l’empereur Gratien un rescrit qui bannit de toute terre les hérétiques.. Lorsque Maxime eut pris la pourpre et fut entré vainqueur à Trêves, il le pressa de prières et de dénonciations contre Priscillien et ses complices : l’empereur ordonna d’amener au synode de Bordeaux tous ceux qu’avait infectés l’hérésie. Ainsi furent amenés Instantius et Priscillien (Salvianus était mort). Les accusateurs Idace et Ithacius les suivirent. J’avoue que les accusateurs me sont plus odieux pour leurs violences que les coupables eux-mêmes. Cet Ithacius était plein d’audace et de vaines paroles, effronté, fastueux, livré aux plaisirs de la table… Le misérable osa accuser du crime d’hérésie l’évêque Martin, un nouvel apôtre ! Car Martin, se trouvant alors à Trêves, ne cessait de poursuivre Ithacius pour qu’il abandonnât l’accusation, de supplier Maxime qu’il ne répandit point le sang de ces infortunés : c’était assez que la sentence épiscopale chassât de leurs sièges les hérétiques ; et ce serait un crime étrange et inouï qu’un juge séculier jugeât la cause de l’Église. Enfin, tant que Martin fut à Trêves, on ajourna le procès ; et, lorsqu’il fut sur le point de partir, il arracha à Maxime la promesse qu’on ne prendrait contre les accusés aucune mesure sanglante. »

Ex Sulpicii Severi Dialogo III:

« Sur l’avis des évêques assemblés à Trêves, l’empereur Maxime avait décrété que des tribuns seraient envoyés en armes dans l’Espagne, avec de pleins pouvoirs pour rechercher les hérétiques, et leur ôter la vie et leurs biens. Nul doute que cette tempête n’eût enveloppé aussi une multitude d’hommes pieux ; la distinction n’étant pas facile à faire, car on s’en rapportait aux yeux, et on jugeait d’un hérétique sur sa pâleur ou son habit, plutôt que sur sa foi. Les évêques sentaient que cette mesure ne plairait pas à Martin ; ayant appris qu’il arrivait, ils obtinrent de l’empereur l’ordre de lui interdire l’approche de la ville s’il ne promettait de s’y tenir en paix avec les évêques. Il éluda adroitement cette demande, et promit de venir en paix avec Jésus-Christ. Il entra de nuit, et se rendit à l’église pour prier; le lendemain il vient au palais… Les évêques se jettent aux genoux de l’empereur, le suppliant avec larmes de ne pas se laisser entraîner à l’influence d’un seul homme… L’empereur chassa Martin de sa présence. Et bientôt il envoya des assassins tuer ceux pour qui le saint homme avait intercédé. Dès que Martin l’apprit, c’était la nuit, il court au palais. Il promet que, si on fait grâce, il communiera avec les évêques, pourvu qu’on rappelle les tribuns déjà expédiés pour la destruction des églises d’Espagne. Aussitôt Maxime accorda tout. Le lendemain… Martin se présenta à la communion, aimant mieux céder à l’heure qu’il était que d’exposer ceux dont la tête était sous le glaive. Cependant les évêques eurent beau faire tous leurs efforts pour qu’il signât cette communion, ils ne purent l’obtenir. Le jour suivant, il sortit de la ville, et il s’en allait au milieu de la route, triste et gémissant de ce qu’il s’était mêlé un instant à une communion coupable ; non loin du bourg qu’on appelle Andethanna, où la vaste solitude des forêts offre des retraites ignorées, il laissa ses compagnons marcher quelques pas en avant, et s’assit, roulant dans son esprit, justifiant et blâmant tour à tour le motif de sa douleur et de sa conduite. Tout à coup lui apparut un ange. « Tu as raison, Martin, lui dit-il, de t’affliger et de te frapper la poitrine ; mais tu ne pouvais t’en tirer autrement. Reprends courage ; raffermis-toi le cœur, ne va pas risquer maintenant non plus seulement ta gloire, mais ton salut. » Depuis ce jour, il se garda bien de se mêler à la communion des partisans d’Ithacius. Du reste, comme il guérissait les possédés plus rarement qu’autrefois, et avec moins de puissance, il se plaignait à nous avec larmes que, par la souillure de cette communion à laquelle il s’était mêlé un seul instant, par nécessité et non de son propre mouvement, il sentait languir sa vertu. Il vécut encore seize ans, n’alla plus à aucun synode, et s’interdit d’assister à aucune assemblée d’évêques. »

Ex Sulpicii Severi Dialogo II :

« Comme nous lui faisions quelques questions sur la fin du monde, il nous dit : Néron et l’Antichrist viendront après ; Néron régnera en Occident sur dix rois vaincus, et exercera la persécution jusqu’à faire adorer les idoles des gentils. Mais l’Antichrist s’emparera de l’empire d’Orient ; il aura pour siège de son royaume et pour capitale Jérusalem ; par lui la ville et le temple seront réparés. La persécution qu’il exercera, ce sera de faire renier Jésus-Christ notre Seigneur, en se donnant lui-même pour le Christ, et de forcer tous les hommes de se faire circoncire selon la loi. Moi-même enfin, je serai tué par l’Antichrist, et il réduira sous sa puissance tout l’univers et toutes les nations : jusqu’à ce que l’arrivée du Christ écrase l’impie. On ne saurait douter, ajouta-t-il, que l’Antichrist, conçu de l’esprit malin, ne fût maintenant enfant, et qu’une fois sorti de l’adolescence il ne prît l’Empire. »

  1. Si l’on veut qu’Alexandre n’ait pas péri par le poison, on ne peut nier du moins qu’il fut peu regretté des Macédoniens. Sa famille fut exterminée en peu d’années.
  2. Les Romains, dit saint Augustin, n’ont nui aux vaincus que par le sang qu’ils ont versé. Ils vivaient sous les lois qu’ils imposaient aux autres. Tous les sujets de l’Empire sont devenus citoyens.
  3. C’est lui qui conseilla à César de rester assis quand le sénat, en corps, se présenta devant lui. Voy. mon Histoire romaine.
  4. Il établit, au détroit de la Manche, des douanes sur l’ivoire, l’ambre et le verre. Strabon.
  5. César établit les vétérans de la 10e légion à Narbonne, qui prit alors les surnoms de Julia, Julia Paterna, colonia Decumanorum. Inscript, ap. Pr. de l’Hist. du Languedoc. — Arles, Julia Paterna Arelate. — Biterræ, Julia Biterra. Scr. fr. I, 135. — Bibracte, Julia Bibracte, etc. — Sous Auguste, Némausus joignit à son nom celui d’Augusta, et prit le titre de colonie romaine. Il en fut de même d’Alba Angusta chez les Helves ; d’Augusta, chez les Tricastins. — Augusto nemetum devint la capitale des Arvernes. — Noviodunum prit le nom d’Augusta ; Bibracte, d’Augustodunum, etc. Am. Thierry. III 281.
  6. Tacite, traduction de Burnouf.
  7. Un Gaulois le contemplait en silence. « Que vois-tu donc en moi ? lui dit Caligula. — Un magnifique radotage. » L’empereur ne le fit pas punir ; ce n’était qu’un cordonnier. (Dion Cassius.)
  8. Il fit construire le phare qui éclairait le passage entre la Gaule et la Bretagne. On a cru, dans les temps modernes, en démêler quelques restes.
  9. Tacit. Hist., l. IV, c. 51. Fatali nunc igne signum cœlestis iræ datum, et possessionem rerum humanarum transalpinis gentibus portendi, superstitione vanâ Druidæ canebant.
  10. Strab., l. IV : « Rome soumit les Gaulois bien plus aisément que les Espagnols. » — Discours de Claude, ap. Tacit., Annal. II, c. xiv : « Si cuncta bella recenseas, nullum breviore spatio quam adversus Galles confectum : continua inde ac firma pax. — Hirtius ad Cæs., l. VIII, c. xlix : « César… defessam tot adversis præliis Galliam, conditione parendi meliore, facile in pace continuit. » — Dio. C., l. LII, ap. Scr. R. Fr. I, p. 520 : « Auguste défendit aux sénateurs de sortir de l’Italie sans son autorisation ; ce qui s’observe encore aujourd’hui ; aucun sénateur ne peut voyager, si ce n’est en Sicile ou en Narbonnaise. »
  11. Strab., l. IV, ap. Scr. Fr. I, 9. « Cette ville avait rendu les Gaulois tellement philhellènes, qu’ils écrivaient en grec jusqu’aux formules des contrats, et aujourd’hui elle a persuadé aux Romains les plus distingués de faire le voyage de Massalie, au lieu du voyage d’Athènes. » — Les villes payaient sur les revenus publics des sophistes et des médecins. Juvénal : « De conducendo loquitur jam rhetore Thule. » — Martial (l. VII, 87) se félicite de ce qu’à Vienne les femmes même et les enfants lisent ses poésies. — Les écoles les plus célèbres étaient celles de Marseille, d’Autun, de Toulouse, de Lyon, de Bordeaux. Ce fut dans cette dernière que persista le plus longtemps l’enseignement du grec.
  12. Strab., ibid. « Chez les Marseillais, on ne voit point de dot au-dessus de cent pièces d’or ; on n’en peut mettre plus de cinq à un
  13. habit, et autant pour l’ornement d’or. » Tacit. Vit. Agricol., c. iv : « Arcebat eum (Agricolam) ab inlecebris peccantium, præter ipsius bonam integramque naturam, quod statim parvulus sedem ac magistram studiorum Massiliam habuerit, locum græca comitate et provinciali parcimonia mixtum ac bene compositum. » — On trouve dans Athénée, l. XII, c. v, un proverbe qui semble contredire ces autorités (πλεύσαις είς Μασσαλίαν).
  14. Pline en cite trois, qui eurent une vogue prodigieuse au premier siècle ; l’un deux donna un million pour réparer les fortifications de sa ville natale.
  15. Né près de Marseille.
  16. Ou Becco. Suétone : Id valet gallinacei rostrum. — Beh (Armor.), Big (Kymr.), Gob (Gaël.).
  17. Leurs familles, du moins, étaient originaires d’Espagne.
  18. Né à Lyon.
  19. Zozim., l. I. — P. Oros., l. VII : « Invasit tyrannidem, multo quidem reipublicæ commodo. » — Trebell. Pollio, ad ann. 260 : « Posthumius… Gallias ab omnibus circumfluentibus barbaris validissime vindicavit. — Nimius amor erga Posthumius omnium erat in gallica gente populorum, quod submotis omnibus germanicis gentibus, romanum in pristinara securitatem revocasset imperium. Ab omni exercitu et ab omnibus Gallis Posthumius gratanter acceptus talem se præbuit per annos septem, ut Gallias instauraverit. » On lit sur une médaille de Posthumius : bestitutori galliæ. Script. Fr. I, 538.}}
  20. Voyez mon article Zénobie. (Biog. univ.)
  21. Tibère. Dans l’affaire de Sérénus, Tibère se déclara pour les accusateurs, contra morem suum. Tacite, Annal., l. IV, c. xxx. — « Accusatores, si facultas incideret, pœnis afficiebantur. » L. VI, c. xxx. — Les biens d’un grand nombre d’usuriers ayant été vendus au profit du fisc : « Tulit opem Cæsar, disposito per mensas millies sestertio, factaque mutuandi copia sine usuris per triennium, si debitor populo in duplum prædiis cavisset. Sic refecta fides. » Annal., liv. VI, c. xvii. — « Præsidibus onerandas tributo provincias suadentibus rescripsit : Boni pastoris esse tondere pecus, non deglubere. » Sueton., in Tiber., c. xxxii. — « Principem præstitit, etsi varium, commodiorem tamen sæpius, et ad utilitates publicas proniorem. Ac primo eatenus interveniebat, ne quid perperam fieret… Et si quem reorum elabi gratia rumor esset, subitus aderat, judicesque… religionis et noxæ de qua cognescerent, admonebat : atque etiam si qua in publicis moribus desidia aut mala consuetudine labarent, corrigenda suscepit. » C. xxxiii. — « Ludorum ac munerum impensas corripuit, mercedibus scenicorum rescissis, paribusque gladiatorum ad certum numerum redactis… ; adhibendum supellectili modum censuit. Annomamque macelli, senatus arbitratu, quotannis temperandam, etc. — Et parcimoniam publicam exemplo quoque juvit. » C. xxxiv. — « Neque spectacula omnimo edidit. » C. xlvii. — « In primis tuendæ pacis a grassaturis, ac latrociniis sediotionumque licentia, curam habuit, etc. » — « Abolevit et jus moremque asylorum, quæ usquam erant. » C. xxxvii.

    Néron. « Non defuerunt qui per longum tempus vernis æstivisque floribus tumulum ejus ornarent, ac modò imagines prætextatas in Rostris præferrent, modo edicta, quasi viventis, et brevi magno inimicorum malo reversuri. Quid etiam Vologesus, Parthorum rex, missis ad senatum legatis de instauranda societate, hoc etiam magnopere oravit, ut Neronis memoria coleretur. Denique cum post viginti annos exstitisset conditionis incertæ, qui se Neronem esse jactaret, tam favorabile nomen ejus apud Parthos fuit, ut vehementer adjutus, et vix redditus sit. » Suet., in Nerone, c. lvii.

  22. Tibère. « Petitum est a principe cognitionem exciperet : quod ne reus quidem abnuebat, studia populi et patrum metuens : contra, Tiberium spernendis rumoribus validum… veraque… judice ab uno facilius discerni : odium et invidiam apud multos valere… Paucis familiarium adhibitis, minas accusantium, et hinc preces audit, integramque causam ad senatum remittit. » Tacit., Annal., l. III, c. x.

    « Messalinus… a primoribus civitatis revincebatur : iisquæ instantibus ad imperatorem provocavit. » Tacit., Annal., l. VI, c. v. — « Vulcatius Tullinus, ac Marcellus, senatores, et Calpurnias, eques romanus, appellato principe instantem damnationem frustrati. » Ibid., l. XII, c. xxviii. — Deux délateurs puissants, Domitius Afer et P. Dolabella, s’étant associés pour perdre Quintilius Varus, « restitit tamen senatus et opperiendum imperatorem censuit, quod unum urgentium malorum suffugium in tempus erat. » Ibid., liv. IV, c. lxvi.

    Claude. « Alium interpellatum ab adversariis de propria lite negantemque cognitionis rem, sed ordinarii juris esse, agere causam confestim apud se coegit, proprio negotio docuinentum daturum, quam æquus judex in alieno negotio futurus esset. » Sueton., in Claudio, c. v.}}

    Domitien. « Jus diligenter et industrie dixit, plerumque et in foro pro tribunaii extra ordinem ambitiosas centumvirorum sententias recidit. » Suet., in Dom., c. viii.

  23. On a trouvé à Antibes l’inscription suivante :
    D. M.
    PVERI SEPTENTRI
    ONIS ANNOR XII QUI
    ANTIPOLI IN THEATRO
    BIDVO SALTAVIT ET PLA
    CVIT.

    « Aux mânes de l’enfant Septentrion, âgé de douze ans, qui parut deux jours au théâtre d’Antibes, dansa et plut. » Ce pauvre enfant est évidemment un de ces esclaves qu’on élevait pour les louer à grand prix aux entrepreneurs de spectacles, et qui périssaient victimes d’une éducation barbare. Je ne connais rien de plus tragique que cette inscription dans sa brièveté, rien qui fasse mieux sentir la dureté du monde romain… « Parut deux jours au théâtre d’Antibes, dansa et plut. » Pas un regret. N’est-ce pas là en effet une destinée bien remplie ! Nulle mention de parents ; l’esclave était sans famille. C’est encore une singularité qu’on lui ait élevé un tombeau. Mais les Romains en élevaient souvent à leurs joujoux brisés. Néron bâtit un monument « aux mânes d’un vase de cristal. »

  24. Voy. M. Moreau de Jonnès, Tableau du prix moyen des denrées d’après l’édit de Dioclétien retrouvé à Stratonicé : Une paire de caligæ (la plus grossière chaussure) coûtait 22 fr. 50 c. ; la livre de viande de bœuf ou de mouton, 2 fr. 50 c. ; de porc, 3 fr. 60 c. ; le vin de dernière qualité, 1 fr. 80 c. le litre ; une oie grasse, 45 fr. ; un lièvre, 33 fr. ; un poulet, 13 fr. ; un cent d’huitres, 22 fr., etc.
  25. Tacite. — L’empereur finit par être obligé d’habiller et nourrir le soldat. Lampride.
  26. Lactant. de M. persecut, c. vii, 23. « Adeò major esse cœperat numerus accipientium quam dantium… Filii adversus parentes suspendebantur… » — Une sorte de guerre s’établit entre le fisc et la population, entre la torture et l’obstination du silence. « Erubescit apud eos, si quis non inficiando tributa in corpore vibices Ostendat. » Ammian. Marc., in Comment. Cod. Theod., lib. XI, tit. 7, leg 3a.
  27. Prosper Aquit., in Chronic : « Omnia pene Galliarum servitia in Bagaudam conspiravere. » Ducange, v°, Bagaudæ, Bacaudæ, ex Paul. Oros., l. VII, c. xv ; Eutrop., lib. IX ; Hieronymus in Chronico Euseb. : « Diocletianus consortem regni Herculium Maximianum assumit, qui, rusticorum multitudine oppressa, quæ factioni suæ Bacaudarum nomen inciderat, pacem Gallis reddit. » Victor Scotti : « Per Galliam excita manu agrestium ac latronum, quos Bagaudas incolæ vocant, etc. » Pæanius Eutropii interpres Gr. : Στασιάξοντος δὲ ἐν Γάλλοις τοῦ ἀγροικικοῦ, καὶ Βακαύδας καλοῦντας τοὺς συνκροτηθέντας, ὄνομα δέ ἓστι τοῦτο τυράννους δηλοῦν ἐπιχωρίους… Βαγεύειν est vagari apud Suidam. At cum Gallicam vocem esse indicet Aurelius Victor, quid si a Bagal, vel Bagad, quæ vox Armoricis et Wallis, proinde veteribus Gallis, turmam sonat, et hominum collectionem ? — Catholicum Armoricum : « Bagat, Gall., assemblée, multitude de gens, troupeau. — Cæterum Baogandas, seu Baogaudas, habet prima Salviani editio, ann. 1530. — Baugaredos vocat liber de castro Ambasiæ, num. 8. Baccharidas, Idacius in Chronico, in Dieclotiano. — Non desunt, qui Parisienses vulgò Badauts per Judibrium appellant, tanquam a primis Bagaudis ortum duxerint. — Turner, Hist. of A. I. Bagach, in Irish. in warlike. Bagach, in Erse is fighting. — Bagad, in Welsh, is multitude. — Saint-Maur-des-Fossés, près Paris, s’appelait le château des bagaudes. Voy. Vit. S. Baboleni.}}
  28. Millin.
  29. Sous les rois Rechila et Théodoric.
  30. Schæpflin adopte cependant une autre opinion. V. sa dissertation : Constantinus magnus non fuit Britannus. Bâle, 1741, in-4°.
  31. Euméne. Une grande partie du territoire d’Autun était sans culture.
  32. « Cessent jam nunc rapaces officialium manus… » Lex Constantin, in Cod. Theod., lib. I, tit. vii, leg. 1a. — Si quis est cujuscumque loci, ordinis, dignitatis, qui se in quemcumque judicum, comitum, amicorum, vel palatinorum meorum, aliquid… manifeste probare posse confidit, quod non integre, atque juste gessisse videatur, intrepidus et securus accedat ; interpellet me, ipse audiam omnia… si probaverit, ut dixi, ipse me vindicabo de eo, qui me usque ad hoc tempus simulata integritate deceperit. Illum autem, qui hoc prodiderit, et comprobaverit, in dignitatibus et rebus augebo. » Ex lege Constantini, in Cod, Theod., lib. IX, tit. I, leg. 4a. — « Si pupilli, vel viduæ, aliique fortunæ injuria miserabiles, judicium nostræ serenitatis oraverint, præsertim cum alicujus potentiam perhorrescant, cogantur eorum adversarii examini nostri sui copiani facere. » (Ex lege Constantini, lib. I, tit., leg. 2a. — « A secta indictione… ad undecimam nuper transactam, tàm euriis, quam posiessori… reliqua indulgemus : ita ut quæ in istis vjginti annis… sive in speciebus, sive pecunia… debentur, nomine reliquorum omnibus concedantur : nihil de his viginti annis speret publicorum cumulus horreorum, nihil area amplissimæ præfecturæ, nihil utrumque nostrum ærarium. » Constantin., in Cod. Theod., lib. XI, tit. xxviii, leg. 16a-. — Quinque annorum reliqua nobis remisisti, » dit Eumène à Constantin. V. Ammian. Marc, in Commod. Cod. Theod., lib. XI, tit. xxvii, leg. 1a.
  33. « Quisquis colonus plus a domino exigitur, quam ante consueverat et quam in anterioribus temporibus exactum est, adeat judicem… et facinus comprobet : ut ille qui convincitur amplius postulare, quam accipere consueverat, hoc facere in posterum prohibeatur, prius reddito quod superexactione perpetrata noscitur extorsisse. » Constant., in Cod. Justinian., lib. XI, tit. xlix.

    « Apud quemcumque coloris juris alieni fuerit inventus, is non solum eundem origini suæ restituat… ipsos etiam colònos, qui fugam meditantur, in servilem conditionem ferro ligari conveniet, ut officia quæ liberis congruunt, merito servilis condemnationis compellantur implere. » Ex lege Constantin., in Cod. Theod., lib. V, leg. 9a, l. I. — « {{lang|la| Si quis colonus originalis, vel inquilinus, ante trigenta annos de possessione discessit, neque ad solum genitale… repetitus est, omnis ab ipso, vel a quo forte possidetur, calumnia penitus excludatur… » Ex lege Hon. et Theod., in Cod. Theod., lib. V, tit. x, leg. 1a. — « In caubis civilibus hujusmodi hominum generi adversus dominos, vel patronos aditum intercludimus, et vocem negamus (exceptis superexactionibus in quibus retro principes facultatem eis super hoc interpellandi præbuerunt). » Arc. et Hon., in Cod. Justin., lib. XI, tit. xlix. — « Si quis alienum colonum suscipiendum, retinendumve crediderit, duas auri libras ei cogatur exsolvere, cujus agros transfuga cultore vacuaverit : ita ut eundem cum omni peculio suo et agnitione restituat. » Theod. et Valent., in Cod. Just., lib. XI, tit. li, leg. 1a.

    La loi finit par identifier le colon à l’esclave : « Le colon change de maître avec la terre vendue. » Valent. Théod. et Arc. in Cod. Justin., lib. XI, tit. xlix, leg. 2a. — Cod. Just., li. « Que les colons soient liés par le droit de leur origine, et bien que, par leur condition, ils paraissent des ingénus, qu’ils soient tenus pour serfs de la terre sur laquelle ils sont nés. » — Cod. Justin., tit. xxxvii. « Si un colon se cache ou s’efforce de se séparer de la terre où il habite, qu’ïl soit considéré comme ayant voulu se dérober frauduleusement à son patron, ainsi que l’esclave fugitif. » Voyez le Cours de Guizot, t. IV. — M. de Savigny pense que leur condition était, en un sens, pire que celle des esclaves ; car il n’y avait, à son avis, aucun affranchissement pour les colons.

  34. Par la loi Julia, le cœlebs ne peut rien recevoir d’un étranger, ni de la plupart de ses affines, excepté celui, qui prend « concubinam, liberorum quærendorum causa. »
  35. Hérodien.
  36. Probi Epist. ad senatum, in Vopisc. « Arantur Gallicana rura barbaris bobus, et juga germanica captiva præbent nostris colla cultoribus. »

    Voyez AureL Vict., in Cæsar. — Vopisc. ad ann. 281. — Eutrop., lib. IX. — Euseb. Chronic. — Sueton., in Dom., c. vii.

    Eumen., Panegyr. Constant. : « Sicut tuo, Maximiane Auguste, nutu Nerviorum et Treverorum arva jacentia letus postliminio restitutus, et receptus in leges Francus excoluit : ita nunc per victorias tuas, Constanti Cæsar invicte, quidquid infrequens Ambiano et Bellovaco et Tricassino solo Lingonicoque restabat, barbaro cultore revirescit…  » etc.

  37. Au moins vingt-sept jugera.
  38. Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils ne peuvent vendre sans autorisation. (Code Théodosien.) Le curiale qui n’a pas d’enfants ne peut disposer par testament que du quart de ses biens. Les trois autres quarts appartiennent à la curie.
  39. Toutefois la loi est bonne et généreuse ; elle ne ferme la curie ni aux juifs ni aux bâtards. « Ce n’est point une tache pour l’ordre, parce qu’il lui importe d’être toujours au complet. » Cod. Théod.
  40. Cod. Theod., l. X, t. xxxi. « Non ante discedat quam, insinuato judici desiderio, protiscendi licentiam consequatur. »

    Ibid., l. XII, t. xviii. « Curiales omnes jubemus interminatione moneri, ne civitates fugiant aut deserant, rus habitanti causa ; fundum quem civitati prætulerint scientes fisco esse sociandum, eoque rure esse carituros, cujus causa impios se, vitando patriam, demonstrarint. »

    L. si cohorialis 30. Cod. Théod., l. VIII, t. iv. « Si quis ex his ausus fuerit affectare militiam… ad conditionem propriam retrabatur. » — Cette disposition désarmait tous les propriétaires.

    « Quidam ignaviæ sectatores, desertis civitatum muneribus, captant solitudines ac secreta… L. quidam » 63, Cod. Theod., l. XXII, t. I. — « Nec enim eos aliter, nisi contemptis patrimoniis liberamus. Quippe animos divina observatione devinctos non decet patrimoniorum desideriis occupari. L. curiales 104, ibid.

  41. Constantin., in Cod. Justin., l. XI, t. Lviii, lex 1. {{lang|la|Prædia deserta decurionibus loci sui subsunt assignari debent, cum immunitate triennii.

    « Honorii indulgentia Campaniæ tributa, aliquot jugerum velut desertorum et squalidorum… Quingena viginti octo millia quadraginta duo ingera, quæ Campania provincia, juxta inspectorum relationem et veterum monumenta chartarum, in desertis et squalidis locis habere dignoscitur, iisdem provincialibus concessimus, et chartas superfluæ descriptionis cremari censemus. » Arc. et Hon., in Cod. Theod., lib. XI, tit. xxviii, l. II.

  42. En 382, une loi porta : « Soit que toutes les provinces réunies délibèrent en commun, soit que chaque province veuille s’assembler en particulier, que l’autorité d’aucun magistrat ne mette ni obstacle ni retard à des discussions qu’exige l’intérêt public. » L. sive integra, 9, Cod. Theod., l. XII, t. xii. Voyez Raynouard, Histoire du Droit municipal en France, I, 192.

    Voici les principales dispositions de la loi de 418 : — I. L’assemblée est annuelle. — II Elle se tient aux ides d’août. — III. Elle est composée des honorés, des possesseurs et des magistrats de chaque province. — IV. Si les magistrats de la Novempopulanie et de l’Aquitaine, qui sont éloignées, se trouvent retenus par leurs fonctions, ces provinces, selon la coutume, enverront des députés. — V. La peine contre les absents sera de cinq livres d’or pour les magistrats, et de trois pour les honorés et les curiales. — VI. Le devoir de l’assemblée est de délibérer sagement sur les intérêts publics. Ibid., p. 199.

  43. Mamertin., in Panegyr. Juliani : « Aliæ, quas a vastitate barbarica terrarum intervalla distulerant, judicum nomine a nefariis latronibus obtinebantur ingenua indignis cruciatibus corpora (lacerabantur) ; nemo ab injuria liber… ut jam barbari desiderarentur, ut præoptaretur a miseris fortuna captorum. » — P. Oros… « Ut inveniantur quidam Romani, qui malint inter barbaris pauperem
  44. Au commencement du cinquième siècle, Innocent Ier avance quelques timides prétentions, invoquant la coutume et les décisions d’un synode. (Epist. 2 : « Si majores causæ in medium fuerint devolutæ, ad sedem apostolicam, sicut synodus statuit et beata consuetudo exigit, post judicium episcopale referantur. — Epist. 29 : Patres non humana sed divina decrevere sententia, ut quidquid, quamvis de disjunctis remotisque provinciis ageretur, non prius ducerent finiendum, nisi ad hujus sedis notitiam pervenirent. » ) — On disputait beaucoup sur le sens du célèbre passage : Petrus es, etc., et saint Augustin et saint Jérôme ne l’interprétaient pas en faveur de l’évêché de Rome. (Augustin, de divers. Serm., 108. Id., in Evang. Joan., tract. 124. — Hieronym., in Amos 6, 12. Id., adv. Jovin., l. I.) Mais saint Hilaire, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise, saint Chrysostome, etc., se prononcent pour la prétention contraire. À mesure qu’on avance dans le cinquième siècle, on voit peu à peu tomber l’opposition ; les papes et leurs partisans élèvent plus haut la voix. (Concil., Ephes. ann. 431, actio III). — Leonis I, Epist. 10 : Divinæ cultum religionis ita Dominus instituit, ut veritas per apostolicam tubam in salutem universitatis exiret… ut (id officium) in B. Pétri principaliter collocaret. — Epist. 12 : Curam quam universis ecclesiis principaîiter ex divina institutione debemus, etc., etc. » Enfin Léon le Grand prit le titre de chef de l’Église universelle (Leonis I, Epist. 103, 97).
  45. Regula S. Bened., c. 48 : Otiositas inimica est animæ… « L’oisiveté est ennemie de l’âme : aussi les frères doivent être occupés, à certaines heures, au travail des mains ; dans d’autres, à de saintes lectures. » — Après avoir réglé les heures du travail, il ajoute : « Et si la pauvreté du lieu, la nécessité ou la récolte des fruits tient les frères constamment occupés, qu’ils ne s’en affligent point, car ils sont vraiment moines s’ils vivent du travail de leurs mains, ainsi qu’ont fait nos pères et les apôtres. »

    Ainsi, aux Ascètes de l’Orient, priant solitairement au fond de la Thébaïde, aux Stylites, seuls sur leur colonne, aux Ευχίται errants, qui rejetaient la loi et s’abandonnaient à tous les écarts d’un mysticisme effréné, succédèrent en Occident des communautés attachées au sol par le travail. L’indépendance des cénobites asiatiques fut remplacée par une organisation régulière, invariable ; la règle ne fut plus un recueil de conseils, mais un code.

  46. Né, selon les uns, dans notre Bretagne ; selon d’autres, dans les îles Britanniques, ce qui du reste ne change rien à la question. Il suffit qu’il ait appartenu à la race celtique.
  47. Ælianus Spartianus, in Pescenn. Nigro. Vopisc. in Numeriano : « Cum apud Tungros in Gallia, quadam in caupona moraretur, et cum druide quadam muliere rationem convictus sui quotidiani faceret, at illa diceret ; Diocletiane, nimium avarus, nimium parcus es ; joco, non serio, Diocletianum respondisse fertur : Tunc ero largus, cum imperator fuero. Post quod verbum druias dixisse fertur : Diocletiane, jocari noli : nan imperator eris, cum Aprum occideris. — Id. in Diocletiano, Dicebat (Diocletianus) quodam tempore Aurelianum Gallicanas consuluisse druidas, seiscitantem utrum apud ejus posteros imperium permaneret : tum illas respondisse dixit : Nullius clarius in republica nomen quam Claudii posterorum futurum. »

    Æl. Lamprid. in Alex. Sever. « Mulier druias eunti exclamavit gallico sermone : Vadas, nec victoriam speres, nec militi tuo credas. »

  48. C’est à cette époque, vers 177, sous le règne de Marc-Aurèle, que l’on place les premières conversions et les premiers martyrs de la Gaule. Sulpic. Sever., Hist sacra, ap. Scr. fr. I, 573 : Sub Aurelio… persecutio quinta agitata ac tum primum intra Gallias martyria vita. — Avec saint Pothin moururent quarante-six martyrs. Gregor. Turonens, de Glor. Martyr., l. I, c. xlix. — En 202, sous Sévère, saint Irénée, d’abord évêque de Vienne, puis successeur de saint Pothin, souffrit le martyre avec neuf mille (selon d’autres, dix-huit mille) personnes de tout sexe et de tout âge. — Un demi-siècle après lui, saint Saturnin et ses compagnons auraient fondé sept autres évêchés. Passio S. Saturn., ap. Greg. Tur., l. I, c. xxviii : « Decii tempore, viri episcopi ad prædicandum in Gallias missi sunt ;… Turocinis Gatianus, Arelatensibus Trophimus, Narbonæ Paulus. Tolosæ Saturninus, Parisiacis Dionysius, Arvernis Stremonius, Lemovicinis Martialis, destinatus episcopus. — Le pape Zozime réclame la primatie pour Arles. Epist. I, ad Episc. Gall.
  49. Quels temples ? Je serais porté à croire qu’il s’agit ici de temples nationaux, de religions locales. Les Romains qui pénétrèrent dans le Nord ne peuvent, en si peu de temps, avoir inspiré aux indigènes un tel attachement pour leurs dieux. (Sulp. Sev., Vita S. Martini.) Voyez les Éclaircissements à la fin de ce chapitre.
  50. Id., Ibid., ap. Scr. Fr. I, 573. V. aussi Grég. de Tours, l. X, c. xxxi. — Saint Ambroise, qui se trouvait en même temps à Trêves, se joignit à lui (Ambros., Epist. 24, 26). Saint Martin avait fondé un couvent à Milan, dont saint Ambroise occupa bientôt le siège (Greg. Tur., l. X, c. xxxi). On sait quelle résistance Ambroise opposa aux Milanais qui l’appelaient pour évêque. Il fallut aussi employer la ruse, et presque la violence, pour faire accepter à saint Martin l’évêché de Tours. (Sulp. Sev., loco citato.)
  51. Euseb., Hist. eccl., V. 37, ap. Gieseler’s Kirchengeschichte, I, 139, Πολυθρύλητον παρὰ τοῖς αἱρεσιώταις ζήτημα τὸ πόθεν ἡ κακία ; — Tertullian., de Præscr. hæret., c. vii, ibid. : « Eædem materiæ apud hæreticos et philosophos volutantur, iidem retractus implicantur, unde malum et quare ? et unde homo et quomodo ?  »
  52. S. Hieronym. ad Pammach. : « In libro Περι ὰρχῶν loquitur :… quod in hoc corpore quasi in carcere sunt animæ relegatæ, et antequam homo fieret in Paradiso, inter rationales creaturas in cœlestibus commoratæ sunt. » — Saint Jérôme lui reproche ensuite d’allégoriser tellement le Paradis, qu’il lui ôte tout caractère historique (quod sic Paradisum allegoriset, ut historiæ auferat veritatem, pro arboribus angelos, pro fluminibus virtutes cœlestes intelligens, totamque Paradisi continentiam tropologica interpretatione subvertat). Ainsi, Origène rend inutile, en donnant une autre explication de l’origine du mal, le dogme du péché originel, et en même temps il en détruit l’histoire. Il en nie la nécessité, puis la réalité. — Il disait aussi que les démons, anges tombés comme les hommes, viendraient à résipiscence, et seraient heureux avec les saints (et cum sanctis ultimo tempore regnaturos). Ainsi cette doctrine, toute stoïcienne, s’efforçait d’établir une exacte proportion entre la faute et la peine ; elle rendait l’homme seul responsable ; mais la terrible question revenait tout entière : il restait toujours à expliquer comment le mal avait commencé dans une vie antérieure.
  53. On l’appelait aussi Morgan [môr, mer, dans les langues celtiques). — Il avait eu pour maître l’origéniste Rufin, qui traduisit Origène en latin et publia pour sa défense une véhémente invective contre saint Jérôme. Ainsi Pélage recueille l’héritage d’Origéne.
  54. Saint Augustin.
  55. Il ne peut y avoir de péché héréditaire, disait Pélage, car c’est la volonté seule qui constitue le péché.

    « Quærendum est, peccadum voluntatis an necessitatis est ? Si necessitatis est peccatum, non est ; si voluntatis, vitari potest. » Donc, ajoutait-t-il, l’homme peut être sans péché ; c’est le mot de Théodore de Mopsueste : « Quærendum utrum debeat homo sine peccato esse ? Procul dubio debet. Si debet, potest. Si præceptum est, potest. » Origène aussi ne demandait pour la perfection que « la liberté aidée de la loi et de la doctrine. »

  56. Origène, qui avait nié le péché originel, avait pensé que l’incarnation était une pure allégorie. Du moins on le lui reprochait. Saint Augustin sentit bien la nécessité de cette conséquence. V. la traité : De Naturâ et Gratiâ.
  57. Le premier qui tenta cette conciliation difficile, ce fut le moine Jean Cassien, disciple de saint Jean-Chrysostome, et qui plaida près du pape pour le tirer d’exil. Il avança que le premier mouvement vers le bien partait du libre arbitre, et que la grâce venait ensuite l’éclairer et le soutenir ; il ne la crut pas, comme saint Augustin, gratuite et prévenante, mais seulement efficace. Il dédia un de ses livres à saint Honorat, qui avait, comme lui, visité la Grèce, et qui fonda Lérins, d’où devaient sortir les plus illustres défenseurs du semi-pélagianisme. La lutte s’engagea bientôt. Saint Prosper d’Aquitaine avait dénoncé à saint Augustin les écrits de Cassien, et tous deux s’étaient associés pour le combattre. Lérins leur opposa Vincent, et ce Faustus qui soutint contre Mamert Claudien la matérialité de l’âme, et qui écrivit, comme Cassien, contre Nestorius, etc. Arles et Marseille inclinaient au semi-pélagianisme. Le peuple d’Arles chassa son évéque, saint Héros, qui poursuivait Pélage, et choisit après lui saint Honorat ; à saint Honorat succède saint Hilaire, son parent, qui soutint comme lui les opinions de Cassien, et fut comme lui enterré à Lérins, etc. Gennadius écrivit au ixe siècle l’histoire du semi-pélagianisme.
  58. En 447, saint Hilaire d’Arles l’oblige de s’asseoir, quoique simple prêtre, entre deux saints évêques, ceux de Fréjus et de Riez.
  59. Lérins fut fondé par saint Honorat, dans le diocèse d’Antibes, à la fin du ive siècle. Saint Hilaire d’Arles, et saint Césaire, Sidonius de Clermont, Ennodius du Tésin, Honorat de Marseille, Faustus de Riez, appellent Lérins l’île bienheureuse, la terre des miracles, l’île des Saints (on donna aussi ce nom à l’Irlande), la demeure de ceux qui vivent en Christ, etc. — Lérins avait de grands rapports avec Saint-Victor de Marseille, fondé par Cassien vers 410. — Les deux couvents furent une pépinière de libres penseurs.
  60. Dans Grégoire de Tours (ap. Scr. fr. II, 467), saint Simplicius voit de loin promener par la campagne, sur un char traîné par des bœufs, une statue de Cybèle. La Cybèle germanique, Ertha, était traînée de même. Tacit. German.