Histoire de France (Jules Michelet)/édition 1893/Moyen Âge/Livre 4/Chapitre 5

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Œuvres complètes de J. Michelet
(Histoire de France, édition 1893p. ch. 5-303).

CHAPITRE V

Le roi de France et le roi d’Angleterre, Louis-le-Jeune, Henri II (Plantagenet). — Seconde croisade ; humiliation de Louis. — Thomas Becket, humiliation d’Henri (seconde moitié du douzième siècle).

L’opposition de la France et de l’Angleterre, commencée avec Guillaume-le-Conquérant au milieu du onzième siècle, n’atteignit toute sa violence qu’au douzième, sous les règnes de Louis-le-Jeune et d’Henri II, de Richard Cœur-de-Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa catastrophe vers 1200, à l’époque de l’humiliation de Jean et de la confiscation de la Normandie. La France garda l’ascendant pour un siècle et demi (1209-1346).

Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois anglais n’eussent vaincu. Tous, de Guillaume-le-Bâtard à Richard Cœur-de-Lion, furent des héros, au moins selon le monde. Les héros furent battus ; les pacifiques vainquirent. Pour s’expliquer ceci, il faut pénétrer le vrai caractère du roi de France et du roi d’Angleterre, tels qu’ils apparaissent dans l’ensemble du moyen âge.

Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine majesté immobile[1]. Il est calme et insignifiant en comparaison de son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis-le-Gros et la triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de France semble enfoncé dans son hermine ; il régente le roi d’Angleterre, comme son vassal et son fils ; méchant fils qui bat son père. Le descendant de Guillaume-le-Conquérant[2], quel qu’il soit, c’est un homme rouge, cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et avide, sensuel et féroce, glouton et ricaneur, entouré de mauvaises gens, volant et violent, fort mal avec l’Église. Il faut dire aussi qu’il n’a pas si bon temps que le roi de France. Il a bien plus d’affaires ; il gouverne à coups de lance trois ou quatre peuples dont il n’entend pas la langue. Il faut qu’il contienne les Saxons par les Normands, les Normands par les Saxons, qu’il repousse aux montagnes Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là, le roi de France peut de son fauteuil lui jouer plus d’un tour. Il est son suzerain d’abord ; il est fils aîné de l’Église, fils légitime ; l’autre est le bâtard, le fils de la violence. C’est Ismaël et Isaac. Le roi de France a la loi pour lui, cette vieille mère avec son frein rouillé, qu’on appelle la loi[3]. L’autre s’en moque ; il est fort, il est chicaneur, en sa qualité de Normand. Dans ce grand mystère du douzième siècle, le roi de France joue le personnage du bon Dieu, l’autre celui du Diable. Sa légende généalogique le fait remonter d’un côté à Robert-le-Diable, de l’autre à la fée Mélusine. « C’est l’usage dans notre famille, disait Richard Cœur-de-Lion, que les fils haïssent le père ; du diable nous venons, et nous retournons au diable[4]. » Patience, le roi du bon Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans doute ; il est né endurant : le roi d’Angleterre peut lui voler sa femme et ses provinces[5] ; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui poussent sous son hermine. Le saint homme de roi sera tout à l’heure Philippe-Auguste ou Philippe-le-Bel.

Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit se développer. C’est le roi de l’Église et de la bourgeoisie, le roi du peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force n’éclate pas par l’héroïsme ; il grandit d’une végétation puissante, d’une progression continue, lente et fatale comme la nature. Expression générale d’une diversité immense, symbole d’une nation tout entière, plus il la représente, plus il semble insignifiant. La personnalité est faible en lui ; c’est moins un homme qu’une idée ; être impersonnel, il vit dans l’universalité, dans le peuple, dans l’Église, fille du peuple ; c’est un personnage profondément catholique dans le sens étymologique du mot.

Le bon roi Dagobert, Louis-le-Débonnaire, Robert-le-Pieux, Louis-le-Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous vrais saints quoique l’Église n’ait canonisé que le dernier[6], celui qui fut puissant. Le scrupuleux Louis-le-Jeune est déjà saint Louis, mais moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et conjugales. La femme tient grande place dans l’histoire de ces rois. Par ce côté, ils sont hommes ; la nature est forte chez eux : c’est presque l’unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal avec l’Église ; Louis-le-Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour Valdrade, Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade ; Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est celle d’une mère, de Blanche de Castille. On sait qu’il se cachait dans une armoire quand sa mère, l’altière Espagnole, le surprenait chez sa femme, la bonne Marguerite.

Louis-le-Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation d’honnêteté qu’il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain de la France, le comte de Poitiers et d’Aquitaine, qui se sentait aussi mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses vastes États qu’en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda bientôt à son père (1137). Sans doute aussi, il n’était pas fâché de faire de sa fille une reine. Le jeune roi avait été élevé bien dévotement dans le cloître de Notre-Dame[7] : c’était un enfant sans aucune méchanceté, et fort livré aux prêtres ; le vrai roi fut son précepteur, Suger, abbé de Saint-Denis[8]. Au commencement pourtant l’agrandissement de ses États, qui se trouvaient presque triplés par son mariage, semble lui avoir enflé le cœur. Il essaya de faire valoir les droits de sa femme sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs amis parmi les barons, le comte même de Champagne, refusèrent de le suivre à cette conquête du Midi. En même temps le pape Innocent II, croyant pouvoir tout oser sous ce pieux jeune roi, avait risqué de nommer son neveu à l’archevêché de Bourges, métropole des Aquitaines. Saint Bernard et Pierre-le-Vénérable réclamèrent en vain contre cette usurpation. Le neveu du pape se réfugia sur les terres du comte de Champagne, dont la sœur venait d’être répudiée par un cousin de Louis VII. Louis et son cousin, frappés d’anathème par le pape, se vengèrent sur le comte de Champagne, ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg de Vitry. Les flammes gagnèrent malheureusement la principale église, où la plupart des habitants s’étaient réfugiés. Ils y étaient au nombre de treize cents, hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt leurs cris ; le vainqueur lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y périrent.

Cet horrible événement brisa le cœur du roi. Il devint tout à coup docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais permettre au neveu d’Innocent d’occuper le siège de Bourges. Le pontife avait exigé qu’il renonçât à ce serment, et Louis se repentait et d’avoir fait un serment impie, et de ne l’avoir pas observé. L’absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se croyait responsable de tous les sacrilèges commis pendant les trois ans qu’avait duré l’interdit. Au milieu de ces agitations d’une âme timorée, il apprit l’effroyable massacre de tout le peuple d’Édesse, égorgé en une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours des Français d’outre-mer. Ils déclaraient que s’ils n’étaient secourus, ils n’avaient à attendre que la mort. Louis VII fut ému ; il se crut d’autant plus obligé d’aller au secours de la terre sainte, que son frère aîné, mort avant Louis-le-Gros, avait pris la croix, et qu’en lui laissant le trône il semblait lui avoir transmis l’obligation d’accomplir son vœu (1147).

Combien cette croisade différa de la première, c’est chose évidente, quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le dissimuler à eux-mêmes. L’idée de la religion, du salut éternel, n’était plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près Jérusalem et le Saint-Sépulcre. On s’était douté que la religion et la sainteté n’étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui s’étend entre le Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue matérialiste qui localisait la religion avait perdu son empire. Suger détourna en vain le roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la prêcha à Vézelay et en Allemagne, n’était pas convaincu qu’elle fût nécessaire au salut. Il refusa d’y aller lui-même, et de guider l’armée, comme on l’en priait[9]. Il n’y eut point cette fois l’immense entraînement de la première croisade. Saint Bernard exagère visiblement quand il nous dit que pour sept femmes il restait un homme. Dans la réalité, on peut évaluer à deux cent mille hommes les deux corps d’armée qui descendirent le Danube sous l’empereur Conrad et le roi Louis VII. Les Allemands étaient en grand nombre cette fois. Mais une foule de princes qui relevaient de l’Empire, les évêques de Toul et de Metz, les comtes de Savoie et de Montferrat, tous les seigneurs du royaume d’Arles, se réunirent de préférence à l’armée de France. Dans celle-ci marchaient sous le roi les comtes de Toulouse, de Flandre, de Blois, de Nevers, de Dreux, les seigneurs de Bourbon, de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et une foule d’autres. On y voyait aussi la reine Éléonore, dont la présence était peut-être nécessaire pour assurer l’obéissance de ses Poitevins et de ses Gascons. C’est la première fois qu’une femme a cette importance dans l’histoire.

Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le conseillait le roi de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré par le souvenir de la première croisade et la trace de tant de martyrs. C’était le seul que pût prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection de l’armée, voulait visiter les saints lieux. Le roi de France préféra cette route. Il s’était assuré du roi de Sicile, de l’empereur d’Allemagne, Conrad, du roi de Hongrie et de l’empereur de Constantinople, Manuel Comnène. La parenté des deux empereurs, Manuel et Conrad, semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi l’expédition ne fut point entreprise à l’aveugle. Louis s’efforça de conserver quelque discipline dans l’armée de France. Les Allemands, sous l’empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis ; rien n’égalait leur impatience et leur brutal emportement. L’empereur Manuel Comnène, dont les victoires avaient restauré l’empire grec, les servit à souhait ; il se hâta d’expédier ces barbares au delà du Bosphore, et les lança dans l’Asie par la route la plus courte, mais la plus montagneuse, celle de Phrygie et d’Iconium. Là ils eurent occasion d’user leur bouillante ardeur. Ces lourds soldats furent bientôt épuisés dans ces montagnes, sur ces pentes rapides où la cavalerie turque voltigeait, apparaissant tantôt à leur côté et tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, à la grande dérision des Grecs, des Français même. Pousse, pousse, Allemand, criaient ceux-ci. C’est un historien grec qui nous a conservé ces deux mots sans les traduire[10].

Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d’abord la longue et facile route des rivages de l’Asie Mineure. Mais à force d’en suivre les sinuosités, ils perdirent patience ; ils s’engagèrent, eux aussi, dans l’intérieur du pays et y éprouvèrent les mêmes désastres. D’abord la tête de l’armée, ayant pris les devants, faillit périr. Chaque jour le roi, bien confessé et administré, se lançait à travers la cavalerie turque[11]. Mais rien n’y faisait. L’armée aurait péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert, auquel le commandement fut remis comme au plus digne et sur lequel nous ne savons malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous leurs maux la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides et leur vendaient au poids de l’or les vivres, que Manuel s’était engagé à fournir. L’historien Nicétas avoue lui-même que l’empereur trahissait les croisés[12]. La chose fut visible lorsqu’ils arrivèrent à Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y reçurent les fuyards des Turcs. Cependant Louis s’était conduit loyalement avec Manuel. À l’exemple de Godefroi de Bouillon, il avait refusé d’écouter ceux qui lui conseillaient à son passage de s’emparer de Constantinople.

Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons étaient à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils déclarèrent qu’ils iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent des vaisseaux à tous ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné sous la garde du comte de Flandre, du sire de Bourbon et d’un corps de cavalerie grecque que le roi loua pour les protéger. Il donna ensuite tout ce qui lui restait à ces pauvres gens, et s’embarqua avec Éléonore. Mais les Grecs qui devaient les défendre les livrèrent eux-mêmes, ou les réduisirent en esclavage ; ceux qui échappèrent le durent au prosélytisme des Turcs, qui leur firent embrasser leur religion.

Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui s’étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l’armée. Ils pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d’Antioche ou de la terre sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des malheureux qu’ils avaient abandonnés en Cilicie, Louis VII ne voulut rien entreprendre pour le prince d’Antioche, Raymond de Poitiers, oncle de sa femme Éléonore. C’était le plus bel homme du temps, et sa nièce semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu’il ne voulût l’y retenir, partit brusquement d’Antioche, et se rendit à la terre sainte. Il n’y fit rien de grand. Conrad vint l’y retrouver. Leur rivalité leur fit manquer le siège de Damas, qu’ils avaient entrepris. Ils retournèrent honteusement en Europe, et le bruit courut que Louis, pris un instant par les vaisseaux des Grecs, n’avait été délivré que par la rencontre d’une flotte des Normands de Sicile.

C’était une triste chose qu’un pareil retour et une grande dérision. Qu’étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux infidèles ? Tant de légèreté et de dureté en même temps ! Tous les barons étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le péché à lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore avait montré le cas qu’elle faisait d’un tel époux. Elle avait déclaré dès Antioche qu’elle ne pouvait demeurer la femme d’un homme dont elle était parente, que d’ailleurs elle ne voulait pas d’un moine pour mari[13]. Elle aimait, dit-on, Raymond d’Antioche ; selon d’autres, un bel esclave sarrasin. On disait qu’elle avait reçu des présents du chef des infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de Beaugency. Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d’un coup les vastes provinces qu’Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de la France encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui elle voudra la prépondérance de l’Occident.

Il paraît que la dame s’était assurée d’avance d’un autre époux. Le divorce fut prononcé le 18 mars ; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet, duc d’Anjou, petit-fils de Guillaume-le-Conquérant, duc de Normandie, bientôt roi d’Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la France occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu’il fût roi d’Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux du roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir sur Étienne de Blois, dont le fils avait épousé une sœur de Louis VII. Ainsi tout tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival.

Il faut savoir un peu ce que c’était que cette royauté d’Angleterre, dont la rivalité avec la France va nous occuper.

La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque baron avait exercée en petit autour de son manoir, elle se reproduisit en grand de l’autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et le servage approcha en horreur de l’esclavage antique, ou de celui de nos colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs ; autre langue, autre race ; l’habitude de tout pouvoir, une exécrable férocité, nul respect humain, nul frein légal ; partout des seigneurs presque égaux du roi, comme compagnons de sa conquête ; le seul comte de Moreton avait plus de six cents fiefs[14]. Ces barons voulaient bien se dire hommes du roi ; mais réellement il n’était que le premier d’entre eux. Dans les grandes occasions, ils devenaient les juges de ce roi. Cependant ils auraient trop risqué à être indépendants. Peu nombreux au milieu d’un peuple immense, qu’ils foulaient si brutalement, ils avaient besoin d’un centre où recourir en cas de révolte, d’un chef qui pût les rallier, qui représentât la partie normande au milieu de la conquête. Voilà ce qui explique pourquoi l’ordre féodal fut si fort dans le pays même où les vassaux plus puissants devaient être plus tentés de le mépriser.

La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols, elle se maintenait par lui ; en lui elle avait son unité. C’est à lui que remontait ce sourd concert de malédictions, d’imprécations à voix basse. C’est pour lui que le banni saxon, dans la Forêt nouvelle[15], où le poursuivait le shériff, gardait sa meilleure flèche ; les forêts ne valaient rien pour les rois normands. C’est contre lui, tout autant que contre les Saxons, que le baron se faisait bâtir ces gigantesques châteaux, dont l’insolente beauté atteste encore combien peu on y a plaint la sueur de l’homme. Ce roi si détesté ne pouvait manquer d’être un tyran. Aux Saxons il lançait des lois terribles, sans mesure et sans pitié. Contre les Normands, il y fallait plus de précautions ; il appelait sans cesse des soldats du continent, des Flamands, des Bretons ; gens à lui, d’autant plus redoutables à l’aristocratie normande, qu’ils se rapprochaient par la langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des Gallois. Plusieurs fois il n’hésita pas à se servir des Saxons eux-mêmes[16]. Mais il y renonçait bientôt. Il n’eût pu devenir le roi des Saxons qu’en renversant tout l’ouvrage de la conquête.

Voilà la situation où se trouva déjà le fils du Conquérant, Guillaume-le-Roux : bouillant d’une tyrannie impatiente, qui rencontrait partout sa limite ; terrible aux Saxons, terrible aux barons ; passant et repassant la mer ; courant, avec la roideur d’un sanglier, d’un bout à l’autre de ses États ; furieux d’avidité, merveilleux marchand de soldats[17], dit le chroniqueur ; destructeur rapide de toute richesse ; ennemi de l’humanité, de la loi, de la nature, l’outrageant à plaisir ; sale dans les voluptés, meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère montait sur son visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il bredouillait des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face !

Les tonnes d’or passaient comme un schelling. Une pauvreté incurable le travaillait ; il était pauvre de toute sa violence, de toute sa passion. Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L’homme ingénieux et inventif qui savait trouver l’or, c’était un certain prêtre, qui s’était d’abord fait connaître comme délateur. Cet homme devint le bras droit de Guillaume, son pourvoyeur. Mais c’était un rude engagement que de remplir ce gouffre sans fond. Pour cela, il fit deux choses : il refit le Doomsday book, revit et corrigea le livre de la conquête, s’assura si rien n’avait échappé. Il reprit la spoliation en sous-œuvre, se mit à ronger les os déjà rongés, et sut encore en tirer quelque chose. Mais après lui rien n’y restait. On l’avait baptisé du nom de Flambard[18]. Des vaincus, il passa aux vainqueurs, d’abord aux prêtres ; il mit la main sur les biens d’Église. L’archevêque de Kenterbury serait mort de faim sans la charité de l’abbé de Saint-Alban. Les scrupules n’arrêtaient point Flambard. Grand justicier, grand trésorier, chapelain du roi encore (c’était le chapelain qu’il fallait à Guillaume), il suçait l’Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi jusqu’à ce que Guillaume eut rencontré sa fin dans cette belle forêt que le Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. « Tire donc, de par le diable ! » dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec lui. Le diable le prit au mot, et emporta cette âme qui lui était si bien due.

Le successeur, ce ne fut pas le frère ainé, Robert. La royauté du bâtard Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume volé appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant expirant donna la Normandie à Robert, l’Angleterre à Guillaume : « Et moi, dit Henri, le plus jeune, et moi donc, n’aurai-je rien ? — Patience, mon fils, dit le mourant, tout te reviendra tôt ou tard. » Le plus jeune était aussi le plus avisé. On l’appelait Beauclerc, comme on dirait l’habile, le suffisant, le scribe, le vrai Normand. Il commença par tout promettre aux Saxons, aux gens d’Église ; il donna par écrit des chartes, des libertés, tout autant qu’on voulut[19]. Il battit Robert avec des soldats mercenaires, l’attira, le garda, bien logé, bien nourri dans un château fort, où il vécut jusqu’à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n’aimait que la table, s’y serait consolé, n’eût été que son frère lui fit crever les yeux[20]. Au reste, le fratricide et le parricide étaient l’usage héréditaire de cette famille. Déjà les fils du Conquérant avaient combattu et blessé leur père[21]. Sous prétexte de justice féodale, Beauclerc, qui se piquait d’être bon et rude justicier, livra ses propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur arracha les yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, essaya de les venger en tirant elle-même une flèche contre la poitrine de son père. Les Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du côté maternel, n’en dégénérèrent pas.

Après Beauclerc (1135), la lutte fut entre son neveu, Étienne de Blois, et sa fille Mathilde, veuve de l’empereur Henri V et femme du comte d’Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des comtes de Blois et de Champagne qui, à la même époque, encourageait les communes commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et protégeait également saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et poètes, c’est d’eux que descendra le fameux Thibault, le trouvère, celui qui fit peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de Provins, au milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne pouvait se soutenir en Angleterre qu’avec des étrangers, Flamands, Brabançons, Gallois même. Il n’avait pour lui que le clergé et Londres. Les autres communes d’Angleterre étaient encore à naître. Quant au clergé, Étienne ne resta pas longtemps bien avec lui. Il défendit d’enseigner le droit canon, et osa emprisonner des évêques. Alors Mathilde reparut. Elle débarqua presque seule ; vraie fille du Conquérant, insolente, intrépide, elle choqua tout le monde, et brava tout le monde. Trois fois elle s’enfuit la nuit, à pied sur la neige et sans ressources. Étienne, qui la tint une fois assiégé, crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage à son ennemie, et la laisser rejoindre siens. Elle ne l’en traita pas mieux, quand elle le prit à son tour, abandonné de ses barons (1153). Il fut contraint de reconnaître pour son successeur cet heureux Henri Plantagenet, comte d’Anjou et fils de Mathilde, à qui nous avons vu tout à l’heure Éléonore de Guyenne remettre sa main et ses États.

Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces. Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses dons. Roi d’Angleterre, maître de tout le littoral de la France, depuis la Flandre jusqu’aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne cette suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en vain. Il prit l’Anjou, le Maine et la Touraine à son frère, et le laissa en dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit la Gascogne, il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en l’absence du comte. Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il aurait pris Toulouse elle-même, si le roi de France ne s’était jeté dans la ville pour la défendre (1159). Le Toulousain fut du moins obligé de lui faire hommage. Allié du roi d’Aragon, comte de Barcelone et de Provence, Henri voulait pour un de ses fils une princesse de Savoie, afin d’avoir un pied dans les Alpes, et de tourner la France par le midi. Au centre, il réduisit le Berri, le Limousin, l’Auvergne, il acheta la Marche[22]. Il eut même le secret de détacher les comtes de Champagne de l’alliance du roi. Enfin à sa mort il possédait les pays qui répondent à quarante-sept de nos départements, et le roi de France n’en avait pas vingt.

Dès sa naissance, Henri II s’était trouvé environné d’une popularité singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père, Henri Beauclerc, était Normand, sa grand’mère Saxonne, son père Angevin. Il réunissait on lui toutes les races occidentales. Il était le lion des vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les vaincus surtout avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir on lui l’accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection d’Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, qu’il obtint de gré ou de force l’hommage des princes d’Écosse, d’Irlande, de Galles et de Bretagne, c’est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit chercher et trouver le tombeau d’Arthur, ce mystérieux tombeau dont la découverte devait marquer la fin de l’indépendance celtique et la consommation des temps.

Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des vaincus. Il avait été élevé à Angers, l’une des villes d’Europe où la jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C’était l’époque de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait être celle du pouvoir monarchique et de l’égalité civile. L’égalité sous un maître, c’était le dernier mot que le monde antique nous avait légué. L’an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi de Bouillon, l’amie de Grégoire VII, avait autorisé l’école de Bologne, fondée par le Bolonais Irnerio. L’empereur Henri V avait confirmé cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir impérial tirerait des traditions de l’ancien Empire. Le jeune duc d’Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les traditions de l’école de Bologne. Dès 1124, l’évêque d’Angers était un savant juriste[23]. Le fameux Italien Lanfranc, l’homme de Guillaume-le-Conquérant, le primat de la conquête, avait d’abord enseigné à Bologne, et concouru à la restauration du droit. « Ce fut, dit un des continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de Pavie et son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les lois de Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius persévéra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux disciples, les arts libéraux et les lettres divines, vint au Bec et s’y fit moine[24].

Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément à l’époque de l’avènement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés par l’empereur Frédéric-Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158), lui dirent, par la bouche de l’archevêque de Milan, ces paroles remarquables : « Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a été accordé ; votre volonté est le droit, car il est dit : Ce qui a plu au prince a force de loi ; le peuple a remis tout son empire et son pouvoir à lui et en lui[25]. »

L’empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète : « Nous, qui sommes investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal pour la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout faire impunément. Se donner toute licence, et changer l’office du commandement en domination superbe et violente, c’est la royauté, la tyrannie[26]. » Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de Tite-Live, expliquait mal l’idéal de la nouvelle jurisprudence. Au fond, ce n’était pas la liberté qu’elle demandait, mais l’égalité sous un monarque, la suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur l’Europe.

Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit par leur doctrine, on l’apprend par l’histoire, qui partout, désormais, nous les montrera près d’eux et comme pendus à leur oreille, leur dictant tout bas ce qu’ils doivent répéter. Guillaume-le-Bâtard s’attacha Lanfranc, comme nous l’avons vu. Dans ses fréquentes absences, il lui confiait le gouvernement de l’Angleterre ; plus d’une fois il lui donna raison contre son propre frère. L’Angevin Henri, nouveau conquérant de l’Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de Bologne, qui avait aussi étudié le droit à Auxerre[27]. Thomas Becket, c’était son nom, était alors au service de l’archevêque de Kenterbury. Il avait, par son influence, retenu ce prélat dans le parti de Mathilde et de son fils. Ayant reçu seulement les premiers ordres, n’étant ainsi ni prêtre ni laïque, il se trouvait propre à tout et prêt à tout. Mais sa naissance était un grand obstacle ; il était, dit-on, fils d’une femme sarrasine, qui avait suivi un Saxon revenu de la terre sainte[28]. Sa mère semblait lui fermer les dignités de l’Église, et son père celles de l’État. Il ne pouvait rien attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de pareilles gens pour exécuter ses projets contre les barons. Dès son arrivée en Angleterre, Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux. Rien ne lui résistait, il mariait les enfants des grandes maisons à ceux des familles médiocres[29], abaissant ceux-là, élevant ceux-ci, nivelant tout. L’aristocratie normande s’était épuisée dans les guerres d’Étienne. Le nouveau roi disposait contre elle des hommes d’Anjou, de Poitou et d’Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa femme, il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne. C’est le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu l’homme nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et hardi, homme de science, homme d’expédients, et avec cela bon compagnon, partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s’était donné sans réserve à cet homme, et non seulement lui, mais son fils, son héritier. Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père. Comme tel, il soutenait âprement les droits du roi contre les barons, contre les évêques normands. Il força ceux-ci à payer l’escuage, malgré leurs réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi, pour être maître en Angleterre, avait besoin d’une guerre brillante, il l’emmena dans le midi de la France, à la conquête de Toulouse, sur laquelle Éléonore de Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait en son propre nom, et comme à ses dépens, douze cents chevaliers et plus de quatre mille soldats, sans compter les gens de sa maison, assez nombreux pour former plusieurs garnisons dans le Midi[30]. Il est évident qu’un armement si disproportionné avec la fortune du plus riche particulier était mis sous le nom d’un homme sans conséquence, pour moins alarmer les barons.

Une vaste ligue s’était formée contre le comte de Toulouse, objet de la jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent d’Aragon, les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de Carcassonne, étaient d’accord avec le roi d’Angleterre. Celui-ci semblait près de conquérir ce que Louis VIII et saint Louis recueillirent sans peine après la croisade des Albigeois. Il fallait donner l’assaut sur-le-champ à Toulouse, sans lui laisser le temps de se reconnaître. Le roi de France s’y était jeté, et défendait à Henri comme suzerain de rien entreprendre contre une ville qu’il protégeait. Ce scrupule n’arrêtait pas Becket ; il conseillait de brusquer l’attaque. Mais Henri craignit d’être abandonné de ses vassaux, s’il risquait une violation si éclatante de la loi féodale. Le belliqueux chancelier n’eut pour dédommagement que la gloire d’avoir combattu et désarmé un chevalier ennemi.

L’entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ses barons, exigeait des dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité normande eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer ; il avait été richement doté par la conquête. Henri voulut avoir l’Église dans sa main. Il fallait d’abord s’assurer de la tête, je veux dire de l’archevêché de Kenterbury. C’était presque un patriarcat, une papauté anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter l’autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un second lui-même, à son bon ami Becket ; réunissant alors les deux puissances, il eût élevé la royauté à ce point qu’elle atteignit au seizième siècle, entre les mains d’Henri VIII, de Marie et d’Élisabeth. Il lui était commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme naguère il y avait mis une armée. C’était, il est vrai, un Saxon ; mais le Saxon Breakspear[31] venait bien d’être élu pape précisément à l’époque de l’avènement d’Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y répugnait : « Prenez garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand ennemi[32]. » Le roi ne l’écouta pas, et le fit primat, au grand scandale du clergé normand.

Depuis les Italiens Lanfranc el Anselme, le siège de Kenterbury avait été occupé par des Normands. Les rois et les barons n’auraient pas osé confier à d’autres cette grande et dangereuse dignité. Les archevêques de Kenterbury n’étaient pas seulement primats d’Angleterre, ils se trouvaient avoir en quelque sorte un caractère politique. Nous les trouvons presque toujours à la tête des résistances nationales, depuis le fameux Dunstan[33], qui abaissa si impitoyablement la royauté anglo-saxonne, jusqu’à Étienne Langton, qui fit signer la Grande Charte au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient être particulièrement les gardiens des libertés de Kent, le pays le plus libre de l’Angleterre. Arrêtons-nous un instant sur l’histoire de cette curieuse contrée.

Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom, embrasse une grande partie de l’Angleterre méridionale. Il est placé en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme l’avant-garde ; et c’était en effet le privilège des hommes de Kent de former l’avant-garde de l’armée anglaise. Leur pays a dans tous les temps livré la première bataille aux envahisseurs ; c’est le premier à la descente. Là débarquèrent César, puis Hengist, puis Guillaume-le-Conquérant. Là aussi commença l’invasion chrétienne. Kent est une terre sacrée. L’apôtre de l’Angleterre, saint Augustin, y fonda son premier monastère. L’abbé de ce monastère et l’archevêque de Kenterbury étaient seigneurs de ce pays et les gardiens de ses privilèges. Ils conduisirent les hommes de Kent contre Guillaume-le-Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à Hastings, marchait de Douvres à Londres, il aperçut, selon la légende, une forêt mouvante. Cette forêt, c’étaient les hommes de Kent, portant devant eux un rempart mobile de branchages. Ils tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à Guillaume la garantie de leurs libertés. Quoi qu’il en soit de cette douteuse victoire, ils restèrent libres, au milieu de la servitude universelle, et ne connurent guère d’autre domination que celle de l’Église. C’est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon.

La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore aujourd’hui ce comté, c’est la loi de succession, le partage égal entre les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons gavel-kind, par les Irlandais gabhaïl cine (établissement de famille) est commune, avec certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à l’Irlande et à l’Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre Bretagne.

Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siège de Kenterbury, furent d’autant plus favorables aux coutumes de Kent qu’elles s’accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume-le-Conquérant, voulant traiter les hommes de Kent comme l’étaient les habitants des autres provinces, « Lanfranc lui résista en face, et prouva devant tout le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux Anglais qui étaient versés dans les usages de leur patrie : et il délivra ses hommes des mauvaises coutumes qu’Eudes voulait leur imposer[34]. » Dans une autre occasion, « le roi ordonna de convoquer sans délai tout le comté et de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout Anglais, versés dans la connaissance des anciennes lois et coutumes. Arrivés à Penendin, ils s’assirent tous, et tout le comté fut retenu là pendant trois jours ; et par tous ces hommes sages et honnêtes il fut décidé, accordé et jugé : que, tout aussi bien que le roi, l’archevêque de Kenterbury doit posséder ses terres avec pleine juridiction, en toute indépendance et sécurité[35]. »

Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg qui s’était dévoué pour défendre contre les Normands les libertés du pays : « Pour moi, dit Anselme, je crois que c’est un vrai martyr, celui qui aima mieux mourir que de faire du tort aux siens. Jean est mort pour la vérité ; de même Elfeg pour la justice ; tous deux pareillement pour Christ, qui est la justice et la vérité. » C’est Anselme qui contribua le plus au mariage d’Henri Beauclerc avec la nièce d’Edgar, dernier héritier de la royauté saxonne ; cette union de deux races dut préparer, quoi qu’on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même archevêque de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les serments de Beauclerc, lorsqu’il jura pour la seconde fois sa charte des privilèges féodaux et ecclésiastiques.

Ce fut une grande surprise pour le roi d’Angleterre d’apprendre que Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux sa nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se ressouvint qu’il était peuple. Le fils du Saxon redevint Saxon, et fit oublier sa mère sarrasine par sa sainteté. Il s’entoura des Saxons, des pauvres, des mendiants, revêtit leur habit grossier, mangea avec eux et comme eux. Désormais il s’éloigna du roi, et résigna le sceau. Il y eut alors comme deux rois, et le roi des pauvres qui siégeait à Kenterbury, ne fut pas le moins puissant[36].

Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait indépendant de l’archevêque l’abbé du monastère de saint Augustin. Il l’était effectivement sous les rois saxons. Thomas par représailles somma plusieurs barons de restituer au siège de Kenterbury une terre que leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu’il ne connaissait point de loi pour l’injustice, et que ce qui avait été pris sans bon titre devait être rendu. Il s’agissait dès lors de savoir si l’ouvrage de la conquête serait détruit, si l’archevêque saxon prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la bataille d’Hastings. L’épiscopat, que Guillaume-le-Bâtard avait rendu si fort dans l’intérêt de la conquête, tournait contre elle aujourd’hui. Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons qu’évêques ; l’intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement que celui de l’Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se tinrent prêts à jurer ce qui lui plairait. Ainsi l’alarme donnée par Becket à cette Église toute féodale mettait le roi à même de se faire accorder par elle une toute-puissance qu’autrement il n’eût jamais osé demander.

Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon (1164) : « La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au roi, et les revenus lui en seront payés. L’élection sera faite d’après l’ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l’Église, sur l’avis des prélats que le roi y fera assister. — Lorsque dans un procès l’une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou épiscopale. Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier civil. Et si le défendeur est convaincu d’action criminelle, il perdra son bénéfice de clergie. — Aucun tenancier du roi ne sera excommunié sans que l’on se soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand justicier. — Aucun ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la permission du roi. — Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent leurs terres par baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les laïques. »

Ce n’était pas moins que la confiscation de l’Église au profit d’Henri. Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être sûr que les sièges vaqueraient longtemps, comme sous Guillaume-le-Roux, qui avait affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les évêchés allaient être la récompense, non plus des barons peut-être, mais des agents du fisc, des scribes, des juges complaisants. L’Église, soumise au service militaire, devenait toute féodale. Les institutions d’aumônes et d’écoles, d’offices religieux, devaient nourrir les Brabançons et les Cotereaux, et les fondations pieuses payer le meurtre. L’Église anglicane, perdant avec l’excommunication l’arme unique qui lui restât, enfermée dans l’île sans relation avec Rome, avec la communauté du monde chrétien, allait perdre tout esprit d’universalité, de catholicité. Ce qu’il y avait de plus grave, c’était l’anéantissement des tribunaux ecclésiastiques et la suppression du bénéfice de clergie. Ces droits donnaient lieu à de grands abus sans doute ; bien des crimes étaient impunément commis par des prêtres ; mais quand on songe à l’épouvantable barbarie, à la fiscalité exécrable des tribunaux laïques au douzième siècle, on est obligé d’avouer que la juridiction ecclésiastique était alors une ancre de salut. L’Église était presque la seule voie par où les races méprisées pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par l’exemple des deux Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket.

Aussi toutes les races vaincues soutinrent l’évêque de Kent avec courage et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus de timidité et de modération en Aquitaine par l’évêque de Poitiers[37], et plus tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud-le-Cambrien, auquel nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description de l’Irlande[38]. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le suivit dans l’exil au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de Salisbury[39]. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté les messages de Becket ; car Henri II leur fit fermer les écoles, et défendre d’entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.

Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n’y voir autre chose que l’opposition des races, de ne chercher qu’un Saxon dans Thomas Becket. L’archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le saint de l’Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais tout autant celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne resta pas moins vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore la maison qui le reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu’il y bâtit dans son exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun pèlerinage plus en vogue au moyen âge que celui de saint Thomas de Kenterbury. On dit qu’en une seule année il y vint plus de cent mille pèlerins. Selon une tradition, on aurait, en un an, offert jusqu’à 950 livres sterling à la chapelle de saint Thomas, tandis que l’autel de la Vierge ne reçut que quatre livres ; Dieu lui-même n’eut pas une offrande.

Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce qu’il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu’il avait menée d’abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[40], ces goûts de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur plaisait encore. Il conserva, sous l’habit de prêtre, une âme de chevalier, loyale et courageuse, et il n’en réprimait qu’avec peine les élans. Dans une des plus périlleuses circonstances de sa vie, lorsque les barons et les évêques d’Henri semblaient prêts à le mettre en pièces, l’un d’eux osa l’appeler traître ; il se retourna vivement et répliqua : « Si le caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche se repentirait de son insolence. »

Ce qu’il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée de cet homme, c’est qu’il se trouva chargé, lui faible individu et sans secours, des intérêts de l’Église universelle, qui semblaient ceux du genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et que Grégoire VII avait soutenu, Alexandre III n’osa le reprendre ; il en avait bien assez de la lutte contre l’antipape, contre Frédéric-Barberousse, le conquérant de l’Italie. Ce pape était le chef de la ligue lombarde, un politique, un patriote italien ; il négociait, combattait, fuyait et revenait ; il animait les partis, provoquait des désertions, faisait des traites, fondait des villes. Il se serait bien gardé d’indisposer le plus grand roi de la chrétienté, je parle d’Henri II, lorsqu’il avait déjà contre lui l’empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de timides et honteux ménagements ; il ne cherchait qu’à gagner du temps par de misérables équivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant au jour le jour, ménageant l’Angleterre et la France, agissant en diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait le patronage de l’Église, tandis que Becket souffrait et mourait pour elle. Étrange politique, qui devait apprendre au peuple à chercher partout ailleurs qu’à Rome le représentant de la religion et l’idéal de la sainteté.

Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes les tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De là, une hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte. Il succomba d’abord dans rassemblée de Clarendon, soit qu’il eût cru qu’on en voulait à sa vie, soit qu’il fût retenu encore par ses obligations envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un homme qui pouvait être combattu entre deux devoirs. D’une part, il devait beaucoup à Henri, de l’autre, encore plus à son Église de Kent, à celle d’Angleterre, à l’Église universelle, dont il défendait seul les droits. Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l’État et la religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes âmes, de Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.

« Malheureux ! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l’Église anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais ! Cela devait arriver ; je suis sorti de la cour, et non de l’Église ; j’ai été chasseur de bêtes, avant d’être pasteur d’hommes. L’amateur des mimes et des chiens est devenu le conducteur des âmes… Me voilà donc abandonné de Dieu. »

Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence. Becket n’avait qu’à dire un mot ; il lui offrait tout, il mettait tout à ses pieds ; c’était la scène de Satan transportant Jésus sur la montagne, lui montrant le monde et disant : « Je te donnerai tout cela, si tu veux tomber à genoux et m’adorer. » Tous les contemporains reconnaissent ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image des tentations du Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les hommes du moyen âge aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier livre en ce genre, et le plus hardi, est celui des Conformités du Christ et de saint François.

L’extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond de la question, devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L’essentiel fut pour lui la ruine, la mort de Thomas ; il eut soif de son sang. Que toute cette puissance qui s’étendait sur tant de peuples, se brisât contre la volonté d’un homme : qu’après tant de succès faciles, il se présentât un obstacle, c’est aussi trop fort à supporter pour cet enfant gâté de la fortune. Il se désolait, il pleurait.

Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L’archevêque fut contraint, malade et faible encore, de se présenter devant la cour des barons et des évêques. Le matin, il célébra l’office de saint Étienne, premier martyr, qui commence par ces mots : « Les princes se sont assis en conseil pour délibérer contre moi. » Puis il marcha courageusement, et se présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande croix d’argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de lui arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils l’accusèrent d’avoir détourné les deniers publics, puis d’avoir célébré la messe sous l’invocation du diable, et ils voulaient le déposer. On l’aurait tué alors en sûreté de conscience. Le roi attendait impatiemment. Les voies de fait commençaient déjà ; quelques-uns rompaient des pailles et les lui jetaient. L’archevêque en appela au pape, se retira lentement, et les laissa interdits. Ce fut là la première tentation, la comparution devant Hérode et Caïphe. Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit dresser des tables, appela tout ce qu’on put trouver de pauvres dans la ville, et fit comme la Cène avec eux[41]. La nuit même il partit, et parvint avec peine sur le continent.

Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. Il mit au moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille ; il bannit tous ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous, vieillards, femmes enceintes et petits enfants. Encore exigeait-on d’eux au départ le serment d’aller se montrer dans leur exil à celui qui en était la cause. L’exilé les vit en effet, au nombre de quatre cents, arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le saluer de leur misère et de leurs haillons ; il fallut qu’il endurât cette procession d’exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient les lettres des évêques d’Angleterre, pleines d’amertume et d’ironie. Ils le félicitaient de la pauvreté apostolique où il était réduit ; ils espéraient que ses abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les consolations des amis de Job.

L’archevêque accepta son malheur, et l’embrassa comme pénitence. Réfugié à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l’ordre de Cîteaux, il s’essaya aux austérités de ces moines[42]. De là il écrivit au pape, s’accusant d’avoir été intrus dans son siège épiscopal, et déclarant qu’il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à Sens, avait peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi sur les bras. Il condamna plusieurs articles des constitutions de

Clarendon, mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui écrire qu’il le rétablissait dans sa dignité épiscopale. « Allez, écrivait-il froidement à l’exilé, allez apprendre dans la pauvreté à être le consolateur des pauvres. »

Le seul soutien de Thomas, c’était le roi de France. Louis VII était trop heureux de l’embarras où cette affaire mettait son rival. C’était d’ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement doux et pieux. L’évêque, persécuté pour la défense de l’Église, était pour lui un martyr. Aussi l’accueillit-il avec faveur, ajoutant que la protection des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France. Il accorda à Thomas et à ses compagnons d’infortune un secours journalier en pain et autres vivres, et quand le roi d’Angleterre lui envoya demander vengeance contre l’ancien archevêque : « Et qui donc l’a déposé ? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans ma terre le moindre des clercs. »

Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne recula point. Henri ayant passé en Normandie, l’archevêque se rendit à Vézelay, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait prêché la seconde croisade, et le jour de l’Ascension, au milieu du plus solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les détenteurs des biens de l’Église de Kenterbury, et ceux qui avaient communiqué avec l’antipape que soutenait l’empereur. Il désignait nominativement six des favoris du roi ; il ne le nommait pas lui-même, et tenait encore le glaive suspendu sur lui.

Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits, arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D’une part il envoyait à l’empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnaître l’antipape, et menaçait même de se faire musulman[43] ; puis il s’excusait auprès d’Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient parlé sans mission, puis il affirmait qu’il n’avait rien dit. En même temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l’argent aux Lombards, alliés d’Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de lui donner une réponse contre l’archevêque. Il allait jusqu’à offrir au pape de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de Clarendon. Tant il languissait de perdre son ennemi !

Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d’après lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu’à ce qu’il fût rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement ces lettres, se vanta d’avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le pape dans sa bourse[44]. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour les possessions qu’ils avaient dans ses États, firent entendre doucement à Becket qu’ils n’osaient plus le garder chez eux. Le roi de France, scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s’empêcher de s’écrier : « Ô religion, religion, où es-tu donc ? Voilà que ceux que nous avons crus morts au siècle, bannissent en vue des choses du siècle l’exilé pour la cause de Dieu[45] ? »

Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa passion contre Becket, s’était humilié devant le faible Louis, s’était reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils, et promis de partager ses États entre ses enfants[46]. Louis se porta donc pour médiateur ; il amena Becket à Montmirail en Perche, où se rendit le roi d’Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant l’honneur du royaume, et l’archevêque l’honneur de Dieu. « Qu’attendez-vous donc ? dit le roi de France ; voilà la paix entre vos mains. » L’archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants des deux nations l’accusaient d’obstination. Un des barons français s’écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d’asile. Les deux rois remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort abattu[47].

Ainsi furent complétés l’abandon et la misère de l’archevêque. Il n’eut plus ni pain ni gîte, et fut réduit à vivre des aumônes du peuple. C’est peut-être alors qu’il bâtit l’église dont on lui attribue la construction. L’architecture était un des arts dont la tradition se perpétuait parmi les chefs de l’ordre ecclésiastique. Nous voyons un peu après, dans la croisade des Albigeois, maître Théodise, archidiacre de Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket, les titres de légiste et d’architecte[48].

Cependant le roi d’Angleterre, pour porter le dernier coup au primat, essaya de transporter à l’archevêque d’York les droits de Kenterbury, et lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement, il voulut, dans l’ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne sachant plus ce qu’il faisait, il lui échappa de s’écrier que « depuis ce jour il n’était plus roi », parole fatale, qui ne tomba pas en vain dans l’oreille du jeune roi et des assistants.

Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles, des paroles de condamnation : « Pourquoi mettez-vous dans ma route la pierre du scandale ? pourquoi fermez-vous ma voie d’épines ?… Comment dissimulez-vous l’injure que le Christ endure en moi, en vous-même, qui devez tenir ici-bas la place du Christ ? Le roi d’Angleterre a envahi les biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l’Église, porté la main sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les mutilant, leur arrachant les yeux ; d’autres, il les a forcés de se justifier par le duel, ou par les épreuves de l’eau et du feu. Et l’on veut, au milieu de tels outrages, que nous nous taisions ?… Ils se taisent, ils se tairont les mercenaires ; mais quiconque est un vrai pasteur de l’Église, se joindra à nous…

« Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices, être craint et honoré de tous. Mais puisqu’enfin le Seigneur m’a appelé, moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j’ai choisi, par l’inspiration de la grâce, d’être abaissé dans sa maison, d’endurer jusqu’à la mort la proscription, l’exil, les plus extrêmes misères, plutôt que de faire bon marché de la liberté de l’Église. Qu’ils agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui trouvent dans leurs mérites l’espérance d’un temps meilleur. Moi, je sais que le mien sera court, et que si je tais à l’impie son iniquité, je rendrai compte de son sang. Alors, l’or et l’argent ne serviront de rien, ni les présents, qui aveuglent même les sages… Nous serons bientôt vous et moi, très saint père, devant le tribunal du Christ, C’est au nom de sa majesté, et de son jugement formidable, que je vous demande justice contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois. »

Il écrivait encore : « Nous sommes à peine soutenus de l’aumône étrangère. Ceux qui nous secouraient sont épuisés ; ceux qui avaient pitié de notre exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur pape… Écrasés par l’Église romaine, nous qui, seuls dans le monde occidental, combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la cause du Christ, si la grâce ne nous soutenait… Le Seigneur verra cela du haut de la montagne ; elle jugera les extrémités de la terre, cette Majesté terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour nous, morts ou vivants, nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout souffrir pour l’Église. Plaise à Dieu qu’il nous trouve dignes d’endurer la persécution pour sa justice !

« … Je ne sais comment il se fait que devant cette cour ce soit toujours le parti de Dieu qu’on immole, de sorte que Barabas se sauve, et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l’heure six ans révolus que, par l’autorité de la cour pontificale, se prolongent ma proscription et la calamité de l’Église. Chez vous, les malheureux exilés, les innocents sont condamnés pour cela seul qu’ils sont les faibles, les pauvres de Christ, et qu’ils n’ont pas voulu dévier de la justice de Dieu. Au contraire, sont absous les sacrilèges, les homicides, les ravisseurs impénitents, des hommes dont j’ose dire librement que, s’ils comparaissaient devant saint Pierre même, le monde aurait beau les défendre, Dieu ne pourrait les absoudre… Les envoyés du roi promettent nos dépouilles aux cardinaux, aux courtisans. Eh bien ! que Dieu voie et juge. Je suis prêt à mourir. Qu’ils arment pour ma perte le roi d’Angleterre, et s’ils veulent, tous les rois du monde : moi, Dieu aidant, je ne m’écarterai de ma fidélité à l’Église, ni en la vie, ni en la mort. Pour le reste, je remets à Dieu sa propre cause ; c’est pour lui que je suis proscrit ; qu’il remédie et pourvoie. J’ai désormais le ferme propos de ne plus importuner la cour de Rome. Qu’ils s’adressent à elle, ceux qui se prévalent de leur iniquité, et qui, dans leur triomphe sur la justice et l’innocence, reviennent glorieux, à la contrition de l’Église. Plût à Dieu que la voie de Rome n’eût déjà perdu tant de malheureux et d’innocents !… »

Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva plus de danger à abandonner Thomas qu’à le soutenir. Le roi de France avait écrit au pape : « Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches trompeuses et dilatoires », et il n’était, en cela, que l’organe de toute la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l’archevêque d’York pour usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s’il ne restituait les biens usurpés. Henri s’effraya ; une entrevue eut lieu à Chinon entre l’archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction, montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu’à vouloir lui tenir l’étrier au départ. Cependant l’archevêque et le roi, avant de se quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu’ils avaient fait l’un pour l’autre. Au moment de la séparation, Thomas fixa les yeux sur Henri d’une manière expressive, et lui dit avec une sorte de solennité : « Je crois bien que je ne vous reverrai plus. — Me prenez-vous donc pour un traître ? » répliqua vivement le roi. L’archevêque s’inclina et partit.

Ce dernier mot d’Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le baiser de paix, et pour messe de réconciliation il fit dire une messe des morts[49]. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée aux martyrs. Un clerc de l’archevêque en fît la remarque, et dit : « Je crois bien, en effet, que l’Église ne recouvrera la paix que par un martyre » ; à quoi Thomas répondit : « Plaise à Dieu qu’elle soit délivrée, même au prix de mon sang ! » — Le roi de France avait dit aussi : « Pour moi, je ne voudrais pas, pour mon pesant d’or, vous conseiller de retourner en Angleterre, s’il vous refuse le baiser de paix. » Et le comte Thibault de Champagne ajouta : « Ce n’est pas même assez du baiser. »

Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort, et s’y résignait. À son départ du couvent de Pontigny, dit l’historien contemporain, l’abbé lui vit pendant le souper verser des larmes. Il s’étonna, lui demanda s’il lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en son pouvoir. « Je n’ai besoin de rien, dit l’archevêque, tout est fini pour moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son serviteur la fin qui l’attend. — Quoi de commun, dit l’abbé en badinant, entre un bon vivant et un martyr, entre le calice du martyre et celui que vous venez de boire ? » L’archevêque répondit : « Il est vrai, j’accorde quelque chose aux plaisirs du corps[50], mais le Seigneur est bon, il justifie l’indigne et l’impie. »

Après avoir remercié le roi de France, Thomas et les siens s’acheminèrent vers Rouen. Ils n’y trouvèrent rien de ce qu’Henri avait promis, ni argent ni escorte. Loin de là, il apprenait que les détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s’il passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous les biens de l’archevêché, avait dit : « Qu’il débarque, il n’aura pas le temps de manger ici un pain entier. » L’archevêque inébranlable écrivit à Henri qu’il connaissait son danger, mais qu’il ne pouvait voir plus longtemps l’Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne chrétienne, périr pour la haine qu’on portait à son évêque. « La nécessité me ramène, infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J’y retourne, par votre permission : j’y périrai pour la sauver, si votre piété ne se hâte d’y pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je suis et serai toujours à vous dans le Seigneur. Quoi qu’il m’arrive à moi ou aux miens, Dieu vous bénisse, vous et vos enfants ! »

Cependant il s’était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était au mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer ; le primat et ses compagnons furent contraints d’attendre quelques jours au port de Wissant, près de Calais. Une fois qu’ils se promenaient sur le rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d’abord pour le patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au passage ; mais cet homme leur répondit qu’il était clerc et doyen de l’église de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l’envoyait les prévenir de ne point s’embarquer, parce que des troupes de gens armés se tenaient en observation sur la côte d’Angleterre, pour saisir ou tuer l’archevêque. « Mon fils, répondit Thomas, quand j’aurais la certitude d’être démembré et coupé en morceaux sur l’autre bord, je ne m’arrêterais point dans ma route. C’est assez de sept ans d’absence pour le pasteur et pour le troupeau. — Je vois l’Angleterre, dit-il encore, et j’irai, Dieu aidant. Je sais pourtant certainement que j’y trouverai ma Passion. » La fête de Noël approchait, et il voulait, à tout prix, célébrer dans son église la naissance du Sauveur.

Quand il approcha du rivage, et qu’on vit sur sa barque la croix de Kenterbury qu’on portait toujours devant le primat, la foule du peuple se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se prosternaient, et poussaient des cris. D’autres jetaient leurs vêtements sous ses pas, et criaient : Béni celui qui vient au nom du Seigneur ! Les prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs paroisses. Tous disaient que le Christ arrivait pour être crucifié encore une fois, qu’il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il avait souffert pour le monde[51]. Cette foule intimida les Normands qui étaient venus avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs épées. Pour lui, il parvint à Kenterbury au son des hymnes et des cloches, et montant en chaire, il prêcha sur ce texte : « Je suis venu pour mourir au milieu de vous. » Déjà il avait écrit au pape pour lui demander de dire à son intention les prières des agonisants[52].

Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien effrayé quand on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. On racontait qu’il marchait environné d’une foule de pauvres, de serfs, d’hommes armés : ce roi des pauvres s’était rétabli dans son trône de Kenterbury, et avait poussé jusqu’à Londres. Il apportait des bulles du pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en effet la duplicité d’Alexandre III. Il avait envoyé l’absolution à Henri, et à l’archevêque la permission d’excommunier. Le roi, ne se connaissant plus, s’écria : « Quoi ! un homme qui a mangé mon pain, un misérable qui est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux pieds la royauté ! le voilà qui triomphe, et qui s’assied sur mon trône ! et pas un des lâches que je nourris n’aura le cœur de me débarrasser de ce prêtre ! » C’était la seconde fois que ces paroles homicides sortaient de sa bouche, mais alors elles n’en tombèrent pas en vain. Quatre des chevaliers de Henri se crurent déshonorés s’ils laissaient impuni l’outrage fait à leur seigneur. Telle était la force du lien féodal, telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient l’un à l’autre le seigneur et le vassal. Les quatre n’attendirent pas la décision des juges que le roi avait commis pour faire le procès à Becket. Leur honneur était compromis, s’il mourait autrement que de leur main.

Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent tous en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand nombre de soldats. « Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme l’archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques clercs et moines y traitaient d’affaires avec lui, entrèrent les quatre satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte, ils leur rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu’à l’archevêque ; ils s’assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer ni en leur nom ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence ; le Christ du Seigneur se taisait aussi. »

Enfin Renaud-fils-d’Ours prit la parole : « Nous t’apportons d’outre-mer des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre en public ou en particulier. » Le saint fit sortir les siens ; mais celui qui gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on pût tout voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu’il vit bien qu’il n’avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer tout le monde, et leur dit : « Seigneurs, vous pouvez parler devant ceux-ci. »

Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l’ordre de faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d’être coupable de lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ses paroles, et à chaque instant ils s’embarrassaient dans les leurs. Ils l’accusaient encore de vouloir se faire roi d’Angleterre ; puis, saisissant à tout hasard un mot de l’archevêque, ils s’écrièrent : « Comment, vous accusez le roi de perfidie ? Vous nous menacez, vous voulez encore nous excommunier tous ? » Et l’un d’eux ajouta : « Dieu me garde ! il ne le fera jamais, voilà déjà trop de gens qu’il a jetés dans les liens de l’anathème. » Ils se levèrent alors en furieux, agitant leurs bras et tordant leurs gants. Puis s’adressant aux assistants, ils leur dirent : « Au nom du roi, vous nous répondez de cet homme, pour le représenter en temps et lieu. — Eh quoi, dit l’archevêque, croiriez-vous que je veux m’échapper ? je ne fuirais ni pour le roi, ni pour aucun homme vivant. — Tu as raison, dit l’un des Normands, Dieu aidant, tu n’échapperas pas. » L’archevêque rappela en vain Hugues de Morville, le plus noble d’entre eux, et celui qui semblait devoir être le plus raisonnable. Mais ils ne l’écoutèrent pas, et partirent en tumulte, avec de grandes menaces.

La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés ; Renaud s’arma devant l’avant-cour, et prenant une hache des mains d’un charpentier qui travaillait, il frappa contre la porte pour l’ouvrir ou la briser. Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le primat de se réfugier dans l’église, qui communiquait à son appartement par un cloître ou une galerie ; il ne voulut point, et on allait l’y entraîner de force, quand un des assistants fit remarquer que l’heure des vêpres avait sonné. « Puisque c’est l’heure de mon devoir, j’irai à l’église », dit l’archevêque ; et faisant porter sa croix devant lui, il traversa le cloître à pas lents, puis marcha vers le grand autel, séparé de la nef par une grille entr’ouverte.

Quand il entra dans l’église, il vit les clercs en rumeur qui fermaient les verroux des portes : « Au nom de votre vœu d’obéissance, s’écria-t-il, nous vous défendons de fermer la porte. Il ne convient pas de faire de l’église une bastille. » Puis il fit entrer ceux des siens qui étaient restés dehors.

À peine il avait le pied sur les marches de l’autel, que Renaud-fils-d’Ours parut à l’autre bout de l’église revêtu de sa cotte de mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant : « À moi, à moi, loyaux servants du roi ! » Les autres conjurés le suivirent de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant leurs épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors fermer la grille du chœur ; lui-même le leur défendit et quitta l’autel pour les en empêcher ; ils le conjurèrent avec de grandes instances de se mettre en sûreté dans l’église souterraine ou de monter l’escalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on arrivait au faîte de l’édifice. Ces deux conseils furent repoussés aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes armés s’avançaient. Une voix cria : « Où est le traître ? » Becket ne répondit rien. « Où est l’archevêque ? — Le voici, répondit Becket, mais il n’y a pas de traître ici ; que venez-vous faire dans la maison de Dieu avec un pareil vêtement ? Quel est votre dessein ? — Que tu meures. — Je m’y résigne ; vous ne me verrez point fuir devant vos épées ; mais au nom de Dieu tout-puissant je vous défends de toucher à aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit. » Dans ce moment il reçut par derrière un coup de plat d’épée entre les épaules, et celui qui le lui porta lui dit : « Fuis, ou tu es mort. » Il ne fit pas un mouvement ; les hommes d’armes entreprirent de le tirer hors de l’église, se faisant scrupule de l’y tuer. Il se débattit contre eux, et déclara fermement qu’il ne sortirait point, et les contraindrait à exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres[53]. — Et se tournant vers un autre qu’il voyait arriver l’épée nue, il lui dit : « Qu’est-ce donc, Renaud ? je t’ai comblé de bienfaits, et tu approches de moi tout armé, dans l’église ? » Le meurtrier répondit : « Tu es mort. » — Puis il leva son épée, et d’un même coup de revers trancha la main d’un moine saxon appelé Edward Gryn, et blessa Becket à la tête. Un second coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre terre, et fut asséné avec une telle violence que l’épée se brisa sur le pavé. Un homme d’armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied le cadavre immobile, en disant : « Qu’ainsi meure le traître qui a troublé le royaume et fait insurger les Anglais. »

Ils disaient en s’en allant : « Il a voulu être roi, et plus que roi ; eh bien ! qu’il soit roi maintenant[54] ! » Et au milieu de ces bravades, ils n’étaient pas rassurés. L’un d’eux rentra dans l’église, pour voir s’il était bien mort ; il lui plongea encore son épée dans la tête, et fit jaillir la cervelle[55]. Il ne pouvait le tuer à son gré.

C’est en effet une chose vivace que l’homme ; il n’est pas facile de le détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre, c’est le purifier, l’orner et l’achever. Aucune parure ne lui va mieux que la mort. Un moment avant que les meurtriers n’eussent frappé, les partisans de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome hésitait. Dès qu’il eut été touché du fer, inauguré de son sang, couronné de son martyre, il se trouva d’un coup grandi de Kenterbury jusqu’au ciel. « Il fut roi », comme avaient dit les meurtriers, répétant, sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le monde fut d’accord sur lui, le peuple, les rois, le pape. Rome qui l’avait délaissé, le proclama saint et martyr. Les Normands qui l’avaient tué, reçurent à Westminster les bulles de canonisation, pleins d’une componction hypocrite et pleurant à chaudes larmes.

Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison épiscopale, et qu’ils trouvèrent dans les habits de l’archevêque les rudes cilices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés ; ils se disaient tout bas, comme le centurion de l’Évangile : « Véritablement, cet homme était un juste. » Dans les récits de sa mort, tout le peuple s’accordait à dire que jamais martyr n’avait reproduit plus complètement la Passion du Sauveur. S’il y avait des différences, on les mettait à l’avantage de Thomas. « Le Christ, dit un contemporain, a été mis à mort hors de la ville, dans un lieu profane et dans un jour que les Juifs ne tenaient pas pour sacré ; Thomas a péri dans l’église même, et dans la semaine de Noël, le jour des Saints-Innocents. »

Le roi Henri se trouvait dans un grand danger ; tout le monde lui attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne, l’avaient solennellement accusé par-devant le pape. L’archevêque de Sens, primat des Gaules, avait lancé l’excommunication. Ceux mêmes qui lui devaient le plus, s’éloignaient de lui avec horreur. Il apaisa la clameur publique à force d’hypocrisie. Ses évêques normands écrivirent à Rome que pendant trois jours il n’avait voulu ni manger ni boire : « Nous qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru que nous aurions encore le roi à pleurer. » La cour de Rome, qui d’abord avait affecté une grande colère, finit pourtant par s’attendrir. Le roi jura qu’il n’avait nulle part à la mort de Thomas ; il offrit aux légats de se soumettre à la flagellation ; il mit aux pieds du pape la conquête de l’Irlande, qu’il venait de faire ; il imposa, dans cette île, le denier de saint Pierre sur chaque maison, il sacrifia les constitutions de Clarendon, s’engagea à payer pour la croisade, à y aller lui-même quand le pape l’exigerait, et déclara l’Angleterre fief du saint-siège[56].

Ce n’était pas assez d’avoir apaisé Rome ; il eût été quitte à trop bon marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri, réclame sa part du royaume, et déclare qu’il veut venger la mort de celui qui l’a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs qu’alléguait le jeune prince pour revendiquer la couronne, paraissaient alors fort graves, quelque faibles qu’ils puissent sembler aujourd’hui. D’abord, le roi lui-même, en le servant à table au jour de son couronnement, avait dit imprudemment qu’il abdiquait. Le moyen âge prenait toute parole au sérieux. Celle d’Henri II suffisait pour rendre la plupart des sujets incertains entre les deux rois. La lettre est toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors le principe de toute jurisprudence : Qui virgula cadit, causa cadit.

D’autre part, Henri n’avait fait pour la mort de saint Thomas qu’une satisfaction incomplète. Aux uns il paraissait encore souillé du sang d’un martyr. Les autres, se souvenant qu’il avait offert de se soumettre à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la croisade un tribut expiatoire, le croyaient encore en état de pénitence. Un tel état semblait inconciliable avec la royauté. Louis-le-Débonnaire en avait paru dégradé, avili pour toujours.

Les fils d’Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la nature. Nous avons vu qu’Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres enfants à son vassal. Les fils d’Henri II prétendaient devoir sacrifier leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri lui-même regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus puissant, puisqu’il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eut forcés de lui faire hommage.

Dans un voyage qu’il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses fils, sa femme Éléonore, s’échapper un à un, et disparaître. Le jeune Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand les envoyés d’Henri II vinrent le réclamer au nom du roi d’Angleterre, ils le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la pompe des habillements royaux. « De quel roi d’Angleterre me parlez-vous ? dit Louis : le voici, le roi d’Angleterre ; mais si c’est le père de celui-ci, le ci-devant roi d’Angleterre, à qui vous donnez ce titre, sachez qu’il est mort depuis le jour où son fils porte la couronne, et s’il se prétend encore roi, après avoir, à la face du monde, résigné le royaume entre les mains de son fils, c’est à quoi l’on portera remède avant qu’il soit peu. »

Deux autres des fils d’Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte de Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de France. Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu, avec une activité remarquable, à la défense de ses États continentaux. Mais il entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec une flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le comté de Kent. D’autre part, le roi d’Écosse devait envahir l’Angleterre. Il se hâta d’engager des mercenaires, des routiers brabançons et gallois. Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se déclara vassal du saint-siège pour l’Angleterre comme pour l’Irlande, ajoutant cette clause remarquable : « Nous et nos successeurs, nous ne nous croirons véritables rois d’Angleterre qu’autant que les seigneurs papes nous tiendront pour rois catholiques. » Dans une autre lettre, il prie Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de l’Église romaine

Il ne crut pas encore en avoir fait assez : il se rendit à Kenterbury. Du plus loin qu’il vit l’église, il descendit de cheval, et s’achemina en habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au tombeau, il s’y jeta à genoux, pleurant et sanglotant : « C’était un spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les assistants. » Puis il se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, évêques, abbés, simples moines, fut invité à donner successivement au roi quelques coups de discipline. « Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le chroniqueur ; la différence, toutefois, c’est que l’un fut fouetté pour nos péchés, l’autre pour les siens[57]. » « Tout le jour et toute la nuit il resta en oraison auprès du saint martyr, sans prendre d’aliment, sans sortir pour aucun besoin. Il resta tel qu’il était venu ; il ne permit pas même qu’on mît sous lui un tapis. Après matines, il fit le tour des autels et des corps saints ; puis, de l’église supérieure, il redescendit encore dans la crypte, au tombeau de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda à entendre la messe ; il but de l’eau bénite du martyr, en remplit un flacon, et s’éloigna joyeux de Kenterbury. »

Il avait raison, ce semble, d’être joyeux : pour le moment, la partie était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d’Écosse était devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n’osa tenter l’invasion. Tous les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les jeunes princes y étaient soutenus par le roi de France, et surtout par la haine du joug étranger. Au douzième siècle, comme au neuvième, les guerres des fils contre le père ne firent que couvrir celles des races diverses qui voulaient s’affranchir d’une union contraire à leurs intérêts et à leur génie. La Guyenne, le Poitou, faisaient effort pour se détacher de l’empire anglais, comme la France de Louis-le-Débonnaire et de Charles-le-Chauve avait brisé l’unité de l’empire carlovingien.

La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs découragements faciles, donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n’étaient point d’ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le centre d’une grande guerre dans l’Aquitaine. La prudence leur défendait de renouveler des tentatives d’affranchissement qui tournaient à leur ruine. Mais c’était moins le patriotisme que l’inquiétude d’esprit, le vain plaisir de briller dans les guerres qui armait les nobles du Midi. On peut en juger par ce qui nous reste du plus célèbre d’entre eux, le troubadour Bertrand de Born. Son unique jouissance était de jouer quelque bon tour à son seigneur le roi Henri II, d’armer contre lui quelqu’un de ses fils, Henri, Geoffroi ou Richard ; puis, quand tout était en feu, d’en faire un beau sirvente dans son château de Hautefort, comme ce Romain qui, du haut d’une tour, chantait l’incendie au milieu de Rome embrasée. S’il y avait chance d’un peu de repos, vite ce démon du trouble lançait aux rois une satire qui les faisait rougir du repos, et les rejetait dans la guerre.

Ce n’était dans cette famille que guerres acharnées et traités perfides. Une fois, le roi Henri venant à une conférence avec ses fils, leurs soldats tirèrent l’épée contre lui. C’était la tradition des deux familles d’Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume-le-Conquérant et d’Henri Ier avaient plus d’une fois dirigé l’épée contre la poitrine de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son fils vaincu. La jalouse Éléonore, passionnée et vindicative comme une femme du Midi, cultiva l’indocilité et l’impatience de ses fils, les dressa au parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant de races diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en eux, par-dessus l’orgueil et la violence des Foulques d’Anjou et des Guillaume d’Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et les discordes de ces races d’où ils sortaient. Ils ne surent jamais s’ils étaient du Midi ou du Nord. Ce qu’ils savaient, c’est qu’ils se haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le rapt, l’inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou, avait eu Éléonore d’une femme enlevée à son mari, et un saint homme leur avait dit : « De vous il ne naîtra rien de bon. » Éléonore elle-même eut pour amant le père même d’Henri II, et les fils qu’elle avait d’Henri risquaient fort d’être les frères de leur père. On citait sur celui-ci le mot de saint Bernard[58] : « Il vient du Diable, au Diable il retournera. » Richard, l’un d’eux, en disait autant que saint Bernard[59], Cette origine diabolique était pour eux un titre de famille, et ils la justifiaient par leurs œuvres. Lorsqu’un clerc vint, la croix en main, supplier l’autre fils, Geoffroi, de se réconcilier avec son père et de ne pas imiter Absalon : « Quoi ! tu voudrais, répondit le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit de naissance ? — À Dieu ne plaise, mon seigneur ! répliqua le prêtre, je ne veux rien à votre détriment. — Tu ne comprends pas mes paroles, dit alors le comte de Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille que nous ne nous aimions pas entre nous. C’est là notre héritage, et aucun de nous n’y renoncera jamais. »

Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d’Anjou, aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu’elle n’allait guère à la messe, et sortait toujours à la secrète. Il s’avisa de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur laissa son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants qu’elle avait à sa droite ; elle enleva les deux autres qu’elle tenait à gauche, sous un pli du manteau, s’envola par une fenêtre et ne reparut jamais[60]. C’est à peu près l’histoire de la Mélusine de Poitou et de Dauphiné. Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et moitié serpent, Mélusine avait bien soin de se tenir cachée ce jour-là. Son mari l’ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c’était Geoffroi à la Grand’Dent, dont on voyait encore l’image à Lusignan, sur la porte du fameux château. Toutes les fois qu’il devait mourir quelqu’un de la famille, Mélusine paraissait la nuit sur les tours, et poussait des cris.

La véritable Mélusine, mêlée de natures contradictoires, mère et fille d’une génération diabolique, c’est Éléonore de Guyenne. Son mari la punit des rébellions de ses fils en la tenant prisonnière dans un château fort, elle qui lui avait donné tant d’États. Cette dureté d’Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes du Midi. L’un d’eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime l’espérance qu’Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon l’usage de l’époque, il applique à toute cette famille la prophétie de Merlin[61] :

« Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l’Aquilon a frappé le vénérable Thomas de Kenterbury. C’est la reine Aliénor que Merlin désigne comme « l’Aigle du traité rompu… » Réjouis-toi donc, Aquitaine, réjouis-toi, terre de Poitou ! le sceptre du roi de l’Aquilon va s’éloigner. Malheur à lui ! Il a osé lever la lance contre son seigneur, le roi du Sud…

« Dis-moi, aigle double[62], dis-moi, où donc étais-tu quand tes aiglons, s’envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres contre le roi de l’Aquilon ?… Voilà pourquoi tu as été enlevée de ton pays et amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés en pleurs, la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté royale au temps de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu dansais au son de leur guitare… Aujourd’hui, je t’en conjure, reine double, modère du moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux, reviens à tes villes, pauvre prisonnière.

« Où est ta cour ? où sont tes jeunes compagnes ? où sont tes conseillers ? Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort ignominieuse ; d’autres ont été privés de la vue ; d’autres, bannis, errent en différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t’écoute ; car le roi du Nord te tient resserrée comme une ville qu’on assiège. Crie donc, ne te lasse point de crier ; élève ta voix comme la trompette, pour que tes fils l’entendent, car le jour approche où tes fils te délivreront, où tu reverras ton pays natal[63]. »

Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d’être le persécuteur de sa femme et l’exécration de ses fils. Il se plongeait dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu’il était, grisonnant, chargé d’un ventre énorme, il variait tous les jours l’adultère et le viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[64], héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et lorsqu’il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui n’était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[65].

Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait reposé son cœur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature. C’est comme amant et comme père qu’il fut frappé. Une tradition veut qu’Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher Rosamonde[66], et qu’elle l’ait tuée de sa main. Son indigne conduite à l’égard des princesses de Bretagne et de France souleva des haines qui ne s’éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ses fils, Henri et Geoffroi ; ils moururent. L’aîné avait souhaité du moins voir son père et lui demander pardon ; mais la trahison était si ordinaire chez ces princes, que le vieux roi hésita pour venir, et il apprit bientôt qu’il n’était plus temps[67].

Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et perfide Jean. Richard trouvait que son père vivait longtemps ; il voulait régner. Le vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même, abjura son hommage et se déclara vassal du nouveau roi de France, Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d’Angleterre, une intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils mangeaient au même plat et couchaient dans le même lit. La prédication de la croisade suspendit à peine les hostilités entre le père et le fils. Le vieux roi se trouva attaqué de toutes parts à la fois, au nord de l’Anjou par le roi de France, à l’ouest par les Bretons, au sud par les Poitevins. Malgré l’intercession de l’Église, il fut obligé d’accepter la paix que lui dictèrent Philippe et Richard ; il fallut qu’il s’avouât expressément vassal du roi de France, et se remît à sa miséricorde. Il aurait consenti à déclarer Jean son héritier pour toutes ses provinces du continent ; c’était le plus jeune de ses fils, et, à ce qui semblait, le plus dévoué. Quand les envoyés du roi de France vinrent le trouver, malade et alité qu’il était, il demanda les noms des partisans de Richard dont l’amnistie était une condition du traité. Le premier qu’on lui nomma fut Jean, son fils. « En entendant prononcer ce nom, saisi d’un mouvement presque convulsif, il se leva sur son séant, et promenant autour de lui des yeux pénétrants et hagards : « Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon cœur, mon fils de prédilection, celui que j’ai chéri plus que tous les autres, et pour l’amour duquel je me suis attiré tous mes malheurs, s’est aussi séparé de moi ? » — On lui répondit qu’il en était ainsi, qu’il n’y avait rien de plus vrai. — « Eh bien, dit-il, en retombant sur son lit et tournant son visage contre le mur, que tout aille dorénavant comme il pourra, je n’ai plus souci ni de moi ni du monde[68]. ».

La chute d’Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle ne se releva qu’imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber sous Jean. La cour de Rome profita de leurs revers pour faire reconnaître deux fois sa souveraineté sur l’Angleterre. Henri II et Jean s’avouèrent expressément vassaux et tributaires du pape.

La puissance temporelle du saint-siège s’accrut ; mais en peut-on dire autant de son autorité spirituelle ? Ne perdit-il pas quelque chose dans le respect des peuples ? Cette diplomatie rusée, patiente, qui savait si bien amuser, ajourner, saisir l’occasion, et paraître au moment pour escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une haute idée du savoir-faire des papes, mais en même temps quelques doutes sur leur sainteté. Alexandre III avait défendu l’Italie contre l’Allemagne. Il s’était fort habilement défendu lui-même contre l’empereur et l’antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu pour les libertés de l’Église ? Qui avait parlé, souffert pour la cause chrétienne ? Un prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le pape avait accepté l’hommage d’un roi en échange du sang d’un martyr. Et maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de l’Occident. Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le proclamer elle-même. Au temps de Grégoire VII, la sainteté s’était trouvée dans le pape, et le sentiment religieux avait été d’accord avec la hiérarchie. Puis l’humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes ne dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu’ils frappèrent dans Arnaldo de Brescia, avait été remuée par la voix d’Abailard dans ce qu’elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation religieuse, Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher ailleurs qu’à Rome l’héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de l’Église.

Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de saint Thomas et l’abaissement d’Henri ; mais bien plutôt au roi de France. C’est lui qui avait donné asile au saint persécuté ; il ne l’avait abandonné qu’un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait fait porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul protecteur. Le roi de France avait le premier dénoncé à Rome le meurtre de l’archevêque ; il avait immédiatement commencé la guerre, et quoiqu’il eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient gré. Le pape lui-même, lorsque l’empereur l’avait chassé de l’Italie, c’est en France qu’il était venu chercher un asile. Aussi, quoique plus d’une fois il protégeât l’Angleterre quand la France la menaçait, c’est avec celle-ci qu’étaient ses relations les plus intimes, les moins interrompues. Le seul prince sur qui l’Église pût compter, c’était le roi de France, ennemi de l’Anglais, ennemi de l’Allemand. « Ton royaume, écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni avec l’Église que l’un ne peut souffrir sans que l’autre souffre également. » Dans les temps mêmes où l’Église châtiait le roi de France, elle lui conservait une affection maternelle. Au temps de Philippe Ier, pendant que le roi et le royaume étaient frappés de l’interdit pour l’enlèvement de Bertrade, tous les évêques du Nord restèrent dans son parti, et le pape Pascal II lui-même ne se fit pas scrupule de le visiter.

En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs milices. Sur les terres mêmes du duc de Bourgogne, Louis VII se vit appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric-Barberousse, dont on craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l’approche de l’empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le clergé n’eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et recevant de lui une éducation toute cléricale ? Philippe Ier, couronné à sept ans, lut lui-même le serment qu’il devait prêter[69]. Louis VI fut élevé à l’abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le cloître de Notre-Dame. Trois de ses frères furent moines. Personne plus que lui ne regarda avec respect et terreur les privilèges de l’Église[70]. Il révérait les prêtres et faisait passer devant lui le moindre clerc. Il faisait trois carêmes, égalant ou surpassant les austérités des moines. Protecteur de Thomas de Kenterbury, il risqua un voyage périlleux en Angleterre pour visiter le tombeau du saint. Que dis-je ? le roi de France n’était-il pas saint lui-même ? Philippe Ier, Louis-le-Gros, Louis VII, touchaient les écrouelles, et ne pouvaient suffire à l’empressement du simple peuple. Le roi d’Angleterre ne se serait pas avisé de revendiquer ainsi le don des miracles[71].

Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu et selon le monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu’il avait acquis le Vexin, il plaçait le drapeau de l’abbaye, l’oriflamme, à son avant-garde. Il avait mis dans ses armes la mystique fleur de lis, où le moyen âge croyait voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il touchait la régale pendant les vacances, et s’essayait à imposer quelques sommes au clergé, sous prétexte de croisade.

Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son divorce, et de l’invasion d’Angleterre, aucun roi ne fut davantage selon le cœur des prêtres. C’était un prince cauteleux, plus pacifique que guerrier, quelles qu’aient été sous lui les acquisitions de la monarchie. La Philippide de Guillaume-le-Breton, imitation classique de l’Énéide par un chapelain du roi, nous a trompés sur le véritable caractère de Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en héros de chevalerie. Dans le fait, les grands succès de son règne, et la victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa politique et de la protection de l’Église.

Appelé Auguste pour être né dans le mois d’août, nous le voyons d’abord à quatorze ans malade de peur, pour s’être égaré la nuit dans une forêt[72]. Le premier acte de son règne est éminemment populaire et agréable à l’Église. D’après le conseil d’un ermite alors en grande réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille les Juifs. C’était dans l’opinion du temps une profession de piété, un soulagement pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient, enfermaient dans leurs prisons, ne manquaient pas d’applaudir.

Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à l’Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les rois anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux l’association populaire des capuchons[73]. Les seigneurs qui vexaient les églises eurent le roi pour ennemi. Il attaqua le duc de Bourgogne, son cousin, pour l’obliger à ménager les prélats de cette province. Il défendit l’Église de Reims contre une semblable oppression. Il écrivit au comte de Toulouse pour l’engager à respecter les saintes églises de Dieu. Enfin sa victoire de Bouvines passa pour le salut du clergé de France. On publiait que les barons d’Othon IV voulaient partager les biens ecclésiastiques et spolier l’Église, comme faisaient les alliés d’Othon, le roi Jean d’Angleterre et les mécréants du Languedoc.

  1. Cela est très frappant dans leurs sceaux. Le roi d’Angleterre est représenté sur une face assis, sur l’autre à cheval, et brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis. App. 85.
  2. App. 86.
  3. « The rusty curb of old father antic the law. » (Shakespeare.)
  4. « De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes. »
  5. Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la Guyenne, etc.
  6. App. 87.
  7. App. 88.
  8. Suger était né, probablement aux environs de Saint-Omer, en 1081, d’un homme du peuple nommé Hélinand. Lorsque Philippe Ier confia aux moines de Saint-Denis l’éducation de son fils Louis-le-Gros, ce fut Suger que l’abbé en chargea. — Sa conduite, comme celle de ses moines, excita d’abord les plaintes de saint Bernard (Ep. 78) ; mais plus tard il mena, de l’aveu de saint Bernard lui-même (Ep. 309), une vie exemplaire. — Il écrivit lui-même un livre sur les constructions qu’il fit faire à Saint-Denis, etc. « L’abbé de Cluny ayant admiré quelque temps les ouvrages et les bâtiments que Suger avait fait construire, et s’étant retourné vers la très petite cellule que cet homme, éminemment ami de la sagesse, avait arrangée pour sa demeure, il gémit profondément, dit-on, et s’écria : « Cet homme nous condamne tous, il bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais uniquement pour Dieu. » Tout temps, en effet, que dura son administration, il ne fit pour son propre que cette humble cellule, d’à peine dix pieds en largeur et quinze en longueur, et la fit dix ans avant sa mort, afin d’y recueillir sa vie, qu’il avouait avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du monde. C’était là que, dans les heures qu’il avait de libres, il s’adonnait à la lecture, aux larmes et à la contemplation ; là, il évitait le tumulte et fuyait la compagnie des hommes du siècle ; là, comme le dit un sage, il n’était jamais moins seul que quand il était seul ; là, en effet, il appliquait son esprit à la lecture des plus grands écrivains, à quelque siècle qu’ils appartinssent, s’entretenait avec eux, étudiait avec eux ; là, il n’avait pour se coucher, au lieu de plume, que de la paille sur laquelle était étendue, non pas une fine toile, mais une couverture assez grossière de simple laine, que recouvraient, pendant le jour, des tapis décents. » (Vie de Suger, par Guillaume, moine de Saint-Denis.)
  9. App. 89.
  10. Πούτζη, Αλαμάνε.
  11. Odon de Deuil : « … Et à son retour, il demandait toujours vêpres et complies, faisant toujours de Dieu l’Alpha et l’Oméga de toutes ses œuvres. »
  12. « L’empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes le sultan des Turcs à marcher contre les Allemands. »
  13. « Se monacho, non regi nupsisse. »
  14. Hallam. — Il est vrai que ces possessions étaient dispersées : 248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en Yorkhsire, 99 dans le comté de Northampton, etc.
  15. Nove forest. C’était un espace de trente milles que le Conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six paroisses et en chassant les habitants.
  16. Ainsi Guillaume-le-Roux et son successeur Henri Beauclerc appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de leur frère aîné, Robert Courte-Heuse.
  17. « Mirabilis militum mercator et solidator. » (Suger.)
  18. Orderic Vital.
  19. « Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos anciennes libertés ; j’en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de ma main, et je le confirmerai par serment. » — On dressa la charte, on en fit autant de copies qu’il y avait de comtés. Mais quand le roi se rétracta, il les reprit toutes ; il n’en échappa que trois. (Math. Paris.)
  20. Math. Paris. — Lingard en doute, parce qu’aucun contemporain n’en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux à ses petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans un fossé glacé, mérite-t-il ce doute ?
  21. C’était Robert, révolté contre son père, et qui le combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent encore, et Guillaume maudit son fils.
  22. Il eut la Marche pour quinze mille marcs d’argent. Le comte partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre. (Gaufred Vosiens.)
  23. Tout le clergé de cette ville était composé de légistes au treizième et au quatorzième siècle. Sous l’épiscopat de Guillaume Le Maire (1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient professeurs en droit (Bodin.) Sur dix-neuf évêques qui formèrent l’assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à l’Université d’Angers.
  24. Robert de Monte. — Orderic Vital : « La renommé de sa science se répandit dans toute l’Europe, et une foule de disciples accoururent pour l’entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de Flandre. »
  25. App. 90.
  26. Radevicus.
  27. Lingard.
  28. Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les habitants de l’Occident, c’étaient Londres, et Gilbert, le nom de son amant. À l’aide du premier, elle s’embarqua pour l’Angleterre ; arrivée à Londres, elle courait les rues en répétant : « Gilbert ! Gilbert ! » et elle retrouva celui qu’elle appelait.
  29. Radulph. Niger.
  30. App. 91.
  31. C’est le seul Anglais qui ait été pape.
  32. « Citissime a me auferes animum ; et gratia, quæ nunc inter nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur. »
  33. App. 92.
  34. Vie de saint Lanfranc.
  35. Spence.
  36. Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de se rendre indépendant. On rapporta qu’il avait dit à ses confidents que la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu’il savait combien il était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son assistance les rênes du gouvernement.
  37. App. 93.
  38. Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à sa place un Normand ; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de nouveau par Jean-sans-Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans sa lutte courageuse pour l’indépendance de l’Église galloise ; mais sa patrie lui en garda une profonde reconnaissance. « Tant que durera notre pays, dit un poète gallois, ceux qui écrivent et ceux qui chantent se souviendront de ta noble audace. »
  39. App. 95.
  40. Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut des jeunes gens dont l’un tenait un faucon, et ne put s’empêcher d’aller voir l’oiseau ; cela faillit le trahir.
  41. Dixit : « Sinite pauperes Christi… omnes intrare nobiscum, ut epulemur in Domino ad invicem. » Et impleta sunt domus et atria circumquaque discumbentium.
  42. « Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d’un frère qu’outre le repas délicat qu’on lui servait, il lui apportât secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s’en contenta à l’avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit bientôt assez grièvement malade. » (Vita quadrip.)
  43. Jean de Salisbury.
  44. Id.
  45. Louis envoya au-devant de l’archevêque une escorte de trois cents hommes.
  46. À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses terres, ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.
  47. App. 94.
  48. Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l’ordre de Guillaume-le-Conquérant, l’église de Saint-Étienne de Caen, dernier et magnifique produit de l’architecture romane.
  49. On avait choisi cette messe, parce qu’on ne s’y donnait pas de baiser de paix à l’évangile, comme aux autres offices.
  50. Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et mortifiée que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne prenait que du pain et de l’eau. Il priait la nuit, et le matin réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq coups de discipline, autant le jour, etc.
  51. Vita quadrip. ; Jean de Salisbury.
  52. Roger de Hoveden.
  53. Thierry.
  54. « Modo sit rex, modo sit rex. » Et in hoc similes illis qui Domino in crucu pendenti insultabant. » (Vit. quadrip.)
  55. Ibid.
  56. App. 96.
  57. Robert du Mont.
  58. J. Bromton.
  59. J. Bromton : « Richardus… asserens non esse mirandum, si de tali genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo revertentes et ad Diabolum transeuntes. »
  60. Id.
  61. La prophétie était : « Aquila rupli fœderis tertia nidificatione gaudebit. »
  62. « Aquila bispertita. Il désigne ainsi Éléonore. »
  63. Richard de Poitiers.
  64. Jean de Salisbury : « Impregnavit, ut proditor, ut adulter, ut incestus. »
  65. J. Bromton : « Quam post mortem Rosamundæ defloravit. »
  66. Id. : « Huic puellæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina facile deprehenderetur. »
  67. Peu de temps après la mort de son fils, il fit prisonnier Bertrand de Born. Avant de prononcer l’arrêt du vainqueur contre le vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance, en traitant avec dérision l’homme qui s’était fait craindre de lui, et s’était vanté de ne pas le craindre. « Bertrand, lui dit-il, vous qui prétendiez n’avoir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens, sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait pas faute. — Seigneur, répondit l’homme du Midi, avec l’assurance habituelle que lui donnait le sentiment de sa supériorité d’esprit, il est vrai que j’ai dit cela, et j’ai dit la vérité. — Et moi, je crois, dit le roi, que votre sens vous a failli. — Oui, seigneur, répliqua Bertrand d’un ton grave, il m’a failli le jour où le vaillant jeune roi, votre fils, est mort ; ce jour-là j’ai perdu le sens, l’esprit et la connaissance. » — Au nom de son fils, qu’il ne s’attendait nullement à entendre prononcer, le roi d’Angleterre fondit en larmes et s’évanouit. Quand il revint à lui, il était tout changé ; ses projets de vengeance avaient disparu, et il ne voyait plus dans l’homme qui était en son pouvoir que l’ancien ami du fils qu’il regrettait. Au lieu de reproches amers, et de l’arrêt de mort ou de dépossession auquel Bertrand eût pu s’attendre : « Sire Bertrand, sire Bertrand, lui dit-il, c’est à raison et de bon droit que vous avez perdu le sens pour mon fils ; car il vous voulait du bien plus qu’à homme qui fût au monde ; et moi, pour l’amour de lui, je vous donne la vie, votre avoir et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes grâces, et vous octroie cinq cents marcs d’argent pour les dommages que vous avez reçus. » (Thierry.).
  68. Thierry.
  69. App. 97.
  70. Comme il revenait d’un voyage (1154), la nuit le surprend à Créteil. Il s’y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs de l’église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le reprendre qu’après que le monarque aura restitué à leurs serfs de corps, dit Étienne de Paris, la dépense qu’il leur a occasionnée. Louis fit réparation, et l’acte en fut gravé sur une verge que l’église de Paris a longtemps conservée en mémoire de ses libertés.
  71. Les rois d’Angleterre ne s’attribuèrent ce pouvoir qu’après avoir pris le titre et les armes des rois de France.
  72. App. 98.
  73. Les membres de cette association n’étaient liés par aucun vœu ; ils se promettaient seulement de travailler en commun au maintien de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une petite image de la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183, ils enveloppèrent sept mille routiers ou cotereaux, parmi lesquels se trouvaient quinze cents femmes de mauvaise vie. « Les coteriau ardoient les mostiers et les églises, et trainoient après eux les prêtres et les gens de religion, et les appeloient cantadors par dérision ; quand ils les battoient et tormentoient, lors disoient-ils : cantadors, cantets. » (Chroniq. de Saint-Denis.) — Leurs concubines se faisaient des coiffes avec les nappes de la communion, et brisaient les calices à coups de pierres. (Guillaume de Nangis.)