Histoire de Gil Blas de Santillane/I/3

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Garnier (tome 1p. 11-14).
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Livre I


CHAPITRE III

De la tentation qu’eut le muletier sur la route ; quelle en fut la suite, et comment Gil Blas tomba dans Charybde en voulant éviter Scylla.


Je ne me trouvai pas seul avec le muletier : il y avait deux enfants de famille de Pegnaflor, un petit chantre de Mondognedo, qui courait le pays, et un jeune bourgeois d’Astorga, qui s’en retournait chez lui avec une jeune personne qu’il venait d’épouser à Verco. Nous fîmes tous connaissance en peu de temps ; et chacun eut bientôt dit d’où il venait et où il allait. La nouvelle mariée, quoique jeune, était si noire et si peu piquante, que je ne prenais pas grand plaisir à la regarder : cependant sa jeunesse et son embonpoint donnèrent dans la vue du muletier, qui résolut de faire une tentative pour obtenir ses bonnes grâce. Il passa la journée à méditer ce beau dessein, et il en remit l’exécution à la dernière couchée. Ce fut à Cacabelos. Il nous fit descendre à la première hôtellerie en entrant. Cette maison était plus dans la campagne que dans le bourg, et il en connaissait l’hôte pour un homme discret et complaisant. Il eut soin de nous faire conduire dans une chambre écartée, où il nous laissa souper tranquillement ; mais sur la fin du repas, nous le vîmes entrer d’un air furieux. Par la mort ! s’écria-t-il, on m’a volé. J’avais, dans un sac de cuir, cent pistoles. Il faut que je les retrouve. Je vais chez le juge du bourg, qui n’entend pas raillerie là-dessus, et vous allez tous avoir la question, jusqu’à ce que vous ayez confessé le crime et rendu l’argent. En disant cela d’un air fort naturel, il sortit, et nous demeurâmes dans un extrême étonnement.

Il ne nous vint pas dans l’esprit que ce pouvait être une feinte, parce que nous ne nous connaissions point assez pour répondre les uns des autres. Je dirai plus, je soupçonnai le petit chantre d’avoir fait le coup, comme il eut peut-être de moi la même pensée. D’ailleurs, nous étions tous de jeunes sots. Nous ne savions pas quelles formalités s’observent en pareil cas : nous crûmes de bonne foi qu’on commencerait par nous mettre à la gêne. Ainsi, cédant à notre frayeur, nous sortîmes de la chambre fort brusquement. Les uns gagnent la rue, les autres le jardin ; chacun cherche son salut dans la fuite : et le jeune bourgeois d’Astorga, aussi troublé que nous de l’idée de la question, se sauva comme un autre Énée, sans s’embarrasser de sa femme. Alors le muletier, à ce que j’appris dans la suite, plus incontinent que ses mulets, ravi de voir que son stratagème produisait l’effet qu’il en avait attendu, alla vanter cette ruse ingénieuse à la bourgeoise, et tâcher de profiter de l’occasion ; mais cette Lucrèce des Asturies, à qui la mauvaise mine de son tentateur prêtait de nouvelles forces, fit une rigoureuse résistance et poussa de grands cris. La patrouille, qui par hasard en ce moment se trouva près de l’hôtellerie, qu’elle connaissait pour un lieu digne de son attention, y entra et demanda la cause de ces cris. L’hôte, qui chantait dans sa cuisine, et feignait de ne rien entendre, fut obligé de conduire le commandant et ses archers à la chambre de la personne qui criait. Ils arrivèrent bien à propos : l’Asturienne n’en pouvait plus. Le commandant, homme grossier et brutal, ne vit pas plus tôt de quoi il s’agissait, qu’il donna cinq ou six coups du bois de sa hallebarde à l’amoureux muletier, en l’apostrophant dans des termes dont la pudeur n’était guère moins blessée que de l’action même qui les lui suggérait. Ce ne fut pas tout : il se saisit du coupable, et le mena devant le juge avec l’accusatrice, qui, malgré le désordre où elle était, voulut aller elle-même demander justice de cet attentat. Le juge l’écouta, et, l’ayant attentivement considérée, jugea que l’accusé était indigne de pardon. Il le fit dépouiller sur-le-champ et fustiger en sa présence ; puis il ordonna que le lendemain, si le mari de l’Asturienne ne paraissait point, deux archers, aux frais et dépens du délinquant, escorteraient la complaignante jusqu’à la ville d’Astorga.

Pour moi, plus épouvanté peut-être que tous les autres, je gagnai la campagne ; je traversai je ne sais combien de champs et de bruyères, et, sautant tous les fossés que je trouvais sur mon passage, j’arrivai enfin auprès d’une forêt. J’allais m’y jeter et me cacher dans le plus épais hallier, lorsque deux hommes à cheval s’offrirent tout à coup au-devant de mes pas. Ils crièrent : Qui va là ? et comme ma surprise ne me permit pas de répondre sur-le-champ, ils s’approchèrent de moi ; et, me mettant chacun un pistolet sur la gorge, ils me sommèrent de leur apprendre qui j’étais, d’où je venais, ce que je voulais aller faire en cette forêt, et surtout de ne leur rien déguiser. À cette manière d’interroger, qui me parut bien valoir la question dont le muletier nous avait fait fête, je leur répondis que j’étais un jeune homme d’Oviédo qui allait à Salamanque : je leur contai même l’alarme qu’on venait de nous donner, et j’avouai que la crainte d’être appliqué à la torture m’avait fait prendre la fuite. Ils firent un éclat de rire à ce discours, qui marquait ma simplicité ; et l’un des deux me dit : Rassure-toi, mon ami ; viens avec nous, et ne crains rien ; nous allons te mettre en sûreté. À ces mots, il me fit monter en croupe sur son cheval, et nous nous enfonçâmes dans la forêt.

Je ne savais ce que je devais penser de cette rencontre ; je n’en augurais pourtant rien de sinistre. Si ces gens-ci, disais-je en moi-même, étaient des voleurs, ils m’auraient volé et peut-être assassiné. Il faut que ce soient de bons gentilshommes de ce pays-ci, qui, me voyant effrayé, ont pitié de moi, et m’emmènent chez eux par charité. Je ne fus pas longtemps dans l’incertitude. Après quelques détours que nous fîmes dans un grand silence, nous nous trouvâmes au pied d’une colline, où nous descendîmes de cheval. C’est ici que nous demeurons, me dit un des cavaliers. J’avais beau regarder de tous côtés, je n’apercevais ni maison, ni cabane, pas la moindre apparence d’habitation. Cependant ces deux hommes levèrent une grande trappe de bois couverte de broussailles, qui cachait l’entrée d’une longue allée en pente et souterraine, où les chevaux se jetèrent d’eux-mêmes, comme des animaux qui y étaient accoutumés. Les cavaliers m’y firent entrer avec eux ; puis, baissant la trappe avec des cordes qui y étaient attachées pour cet effet, voilà le digne neveu de mon oncle Perez pris comme un rat dans une ratière.