Histoire de Gil Blas de Santillane/V/2

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Garnier (tome 1p. 406-410).
Livre V


CHAPITRE II

Du conseil que don Raphaël et ses auditeurs tinrent ensemble, et de l’aventure qui leur arriva lorsqu’ils voulurent sortir du bois.


Quand don Raphaël eut achevé de conter son histoire, dont le récit me parut un peu long, don Alphonse, par politesse, lui témoigna qu’elle l’avait fort diverti. Après cela, le seigneur Ambroise prit la parole, et l’adressant au compagnon de ses exploits : Don Raphaël, lui dit-il, songez que le soleil se couche. Il serait à propos, ce me semble, de délibérer sur ce que nous avons à faire. Vous avez raison, lui répondit son camarade ; il faut déterminer l’endroit où nous voulons aller. Pour moi, reprit Lamela, je suis d’avis que nous nous remettions en chemin sans perdre de temps, que nous gagnions Requena cette nuit, et que demain nous entrions dans le royaume de Valence, où nous donnerons l’essor à notre industrie. Je pressens que nous y ferons de bons coups. Son frère, qui croyait là-dessus ses pressentiments infaillibles, se rangea de son opinion. Pour don Alphonse et moi, comme nous nous laissions conduire par ces deux honnêtes gens, nous attendîmes, sans rien dire, le résultat de la conférence.

Il fut donc résolu que nous prendrions la route de Requena, et nous commençâmes à nous y disposer. Nous y fîmes un repas semblable à celui du matin, puis nous chargeâmes le cheval de l’outre et du reste de nos provisions. Ensuite, la nuit qui survint nous prêtant l’obscurité dont nous avions besoin pour marcher sûrement, nous voulûmes sortir du bois ; mais nous n’eûmes pas fait cent pas, que nous découvrîmes entre les arbres une lumière qui nous donna beaucoup à penser. Que signifie cela ? dit don Raphaël : ne serait-ce point les furets de la justice de Cuença qu’on aurait mis sur nos traces, et qui, nous sentant dans cette forêt, nous y viendraient chercher ? Je ne le crois pas, dit Ambroise ; ce sont plutôt des voyageurs. La nuit les aura surpris et ils seront entrés dans ce bois pour y attendre le jour. Mais, ajouta-t-il, je puis me tromper : je vais reconnaître ce que c’est. Demeurez ici tous trois ; je serai de retour dans un moment. À ces mots, il s’avance vers la lumière qui n’était pas fort éloignée ; il s’en approche à pas de loup. Il écarte doucement les feuilles et les branches qui s’opposent à son passage, et regarde avec toute l’attention que la chose lui paraît mériter. Il vit sur l’herbe, autour d’une chandelle qui brûlait dans une motte de terre, quatre hommes assis, qui achevaient de manger un pâté et de vider une assez grosse outre qu’ils baisaient à la ronde. Il aperçut encore à quelques pas d’eux une femme et un cavalier attachés à des arbres, et un peu plus loin une chaise roulante, avec deux mules richement caparaçonnées. Il jugea d’abord que les hommes assis devaient être des voleurs ; les discours qu’il leur entendit tenir lui firent connaître qu’il ne se trompait pas dans sa conjecture. Les quatre brigands faisaient voir une égale envie de posséder la dame qui était tombée entre leurs mains, et ils parlaient de la tirer au sort. Lamela, instruit de ce que c’était, vint nous rejoindre, et nous fit un fidèle rapport de tout ce qu’il avait vu et entendu.

Messieurs, dit alors don Alphonse, cette dame et ce cavalier que les voleurs ont attachés à des arbres sont peut-être des personnes de la première qualité. Souffrirons-nous que des brigands les fassent servir de victimes à leur barbarie et à leur brutalité ? Croyez-moi, chargeons ces bandits ; qu’ils tombent sous nos coups. J’y consens, dit don Raphaël. Je ne suis pas moins prêt à faire une bonne action qu’une mauvaise. Ambroise, de son côté, témoigna qu’il ne demandait pas mieux que de prêter la main à une entreprise si louable, et dont il prévoyait, disait-il, que nous serions bien payés J’ose dire aussi qu’en cette occasion le péril ne m’épouvanta point, et que jamais aucun chevalier errant ne se montra plus prompt au service des demoiselles. Mais pour dire les choses sans trahir la vérité, le danger n’était pas grand ; car, Lamela nous ayant rapporté que les armes des voleurs étaient toutes en un monceau à dix ou douze pas d’eux, il ne nous fut pas fort difficile d’exécuter notre dessein. Nous liâmes notre cheval à un arbre, et nous nous approchâmes à petit bruit de l’endroit où étaient les brigands. Ils s’entretenaient avec beaucoup de chaleur, et faisaient un bruit qui nous aidait à les surprendre. Nous nous rendîmes maîtres de leurs armes avant qu’ils nous découvrissent ; puis, tirant sur eux à bout portant, nous les étendîmes tous sur la place.

Pendant cette expédition la chandelle s’éteignit, de sorte que nous demeurâmes dans l’obscurité. Nous ne laissâmes pas toutefois de délier l’homme et la femme, que la crainte tenait saisis à un point qu’ils n’avaient pas la force de nous remercier de ce que nous venions de faire pour eux. Il est vrai qu’ils ignoraient encore s’ils devaient nous regarder comme leurs libérateurs, ou comme de nouveaux bandits qui ne les enlevaient point aux autres pour les mieux traiter. Mais nous les rassurâmes en leur disant que nous allions les conduire jusqu’à une hôtellerie qu’Ambroise soutenait être à une demi-lieue de là, et qu’ils pourraient en cet endroit prendre toutes les précautions nécessaires pour se rendre sûrement où ils avaient affaire. Après cette assurance, dont ils parurent très satisfaits, nous les remîmes dans leur chaise, et les tirâmes hors du bois en tenant la bride de leurs mules. Nos anachorètes visitèrent ensuite les poches des vaincus. Puis nous allâmes reprendre le cheval de don Alphonse. Nous prîmes aussi ceux des voleurs que nous trouvâmes attachés à des arbres auprès du champ de bataille. Puis, emmenant avec nous tous ces chevaux, nous suivîmes le frère Antoine, qui monta sur une des mules pour mener la chaise à l’hôtellerie, où nous n’arrivâmes pourtant que deux heures après, quoiqu’il eût assuré qu’elle n’était pas fort éloignée du bois.

Nous frappâmes rudement à la porte. Tout le monde était déjà couché dans la maison. L’hôte et l’hôtesse se levèrent à la hâte, et ne furent nullement fâchés de voir troubler leur repos par l’arrivée d’un équipage qui paraissait devoir faire chez eux beaucoup plus de dépense qu’il n’en fit. Toute l’hôtellerie fut éclairée dans un moment. Don Alphonse et l’illustre fils de Lucinde donnèrent la main au cavalier et à la dame pour les aider à descendre de la chaise ; ils leur servirent même d’écuyers jusqu’à la chambre où l’hôte les conduisit. Il se fit là bien des compliments, et nous ne fûmes pas peu étonnés quand nous apprîmes que c’était le comte de Polan lui-même et sa fille Séraphine que nous venions de délivrer. On ne saurait dire quelle fut la surprise de cette dame, non plus que celle de don Alphonse, lorsqu’ils se reconnurent tous deux. Le comte n’y prit pas garde tant il était occupé d’autres choses. Il se mit à nous raconter de quelle manière les voleurs l’avaient attaqué, et comment ils s’étaient saisis de sa fille et de lui, après avoir tué son postillon, un page et un valet de chambre. Il finit en nous disant qu’il sentait vivement l’obligation qu’il nous avait, et que, si nous voulions l’aller trouver à Tolède, où il serait dans un mois, nous éprouverions s’il était ingrat ou reconnaissant.

La fille de ce seigneur n’oublia pas de nous remercier aussi de son heureuse délivrance ; et, comme nous jugeâmes, Raphaël et moi, que nous ferions plaisir à don Alphonse si nous lui donnions le moyen de parler un moment en particulier à cette jeune veuve, nous y réussîmes en amusant le comte de Polan. Belle Séraphine, dit tout bas don Alphonse à la dame, je cesse de me plaindre du sort qui m’oblige à vivre comme un homme banni de la société civile, puisque j’ai eu le bonheur de contribuer au service important qui vous a été rendu. Eh quoi ! lui répondit-elle en soupirant, c’est vous qui m’avez sauvé la vie et l’honneur ! C’est à vous que nous sommes, mon père et moi, si redevables ! Ah ! don Alphonse, pourquoi avez-vous tué mon frère ? Elle ne lui en dit pas davantage ; mais il comprit assez, par ces paroles et par le ton dont elles furent prononcées, que, s’il aimait éperdument Séraphine, il n’en était guère moins aimé.