Histoire de Jacques Bonhomme/Histoire/La Convention

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Armand Le Chevalier (p. 67-78).


LA CONVENTION — LE PEUPLE A VÉCU


Pendant que la Convention envoyait sur les champs de bataille ses représentants surveiller les généraux, qu’elle décrétait la victoire et la terreur contre les ennemis de la République, et qu’enflammés de cette fureur patriotique dont ils embrasaient toutes les âmes, ses enfants les plus illustres se livraient mutuellement en holocauste à la patrie, sais-tu ce qu’elle faisait, Jacques Bonhomme, pour conserver ou agrandir notre empire ?

Vois-tu cette salle des Tuileries, longue, triste, mal éclairée, lieu de séances de la Convention. — Sur les bancs de la Montagne des hommes aux vêtements modestes, souvent pauvres, qui, pendant la grande disette, n’ont pas quelquefois un assignat pour payer leur dîner ; quelques-uns ont proposé de porter des sabots, car les armées de la République manquant de souliers, vont les pieds nus entortillés de paille. Quelque motion terrible vient d’ébranler la tribune. Custine a perdu Mayence, laissé tomber Valenciennes, méprisé les décrets, Lyon est en pleine révolte, Toulon s’est livré aux Anglais, et la Convention a rendu un décret farouche qui livre Custine à sa justice, ordonne que Lyon et Toulon seront rasés du territoire. — La tempête gronde encore quand un membre de quelque commission monte à la tribune. Il vient lire un rapport sur les écoles de la République ou bien il s’agit de la discussion de quelque article du Code civil. — Aux premiers mots l’ouragan s’apaise, le silence se fait. Et ces mêmes hommes, dominés il y a une heure à peine par toutes les fureurs de la vengeance patriotique, écoutent réfléchis, discutent, jugent, décident, émettent les avis les plus lumineux, les plus profonds sur les questions les plus diverses que jamais assemblée ait entendus. Ah ! Jacques Bonhomme, les aristocrates qu’elle a écrasés ne te montrent la Révolution qu’à travers les proscriptions et les échafauds. Mais que dois-tu donc à leur royauté qui, pendant des siècles, a suspendu ton corps aux gibets et proscrivait en un jour par une seule ordonnance six cent mille protestants ? Rien que des douleurs perpétuelles. Eh bien ! les nuages ont disparu, le soleil a dissipé les vapeurs qui obscurcissaient la face de la Révolution, regarde et réponds :

Qui t’a rendu l’égal de tous devant la loi ?

Qui a aboli les priviléges et mis le travail et la vertu au-dessus de la naissance ?

Qui a aboli les maîtrises et les jurandes ?

Qui t’a donné le droit de nommer tes mandataires ? Qui a proclamé que nulle autorité légitime ne peut émaner d’autre que de toi ?

Qui a restitué à la nation les biens du clergé, ceux des émigrés ? Qui a partagé les biens communaux ?

Qui t’a rendu le droit d’exprimer librement ta pensée ? Qui t’a rendu la liberté de conscience ?

Qui a transformé les fonctions publiques en devoir ?

Qui a proportionné les peines aux délits ? Qui a décrété l’uniformité de la justice ? Qui a voulu que les juges fussent nommés par le peuple ? Qui a rassemblé et refondu les lois dans un code unique ?

Qui a aboli les douanes intérieures ?

Qui a liquidé les dettes de dix siècles de despotisme ? Qui a créé le grand-livre de la dette publique ?

Qui a décrété la création d’écoles nationales, où tous les enfants seraient logés, nourris et instruits gratuitement ?

Qui a décrété les écoles primaires sur toute la surface de la République, les écoles spéciales pour l’étude des sciences, des arts, de l’industrie, de l’agriculture, l’École normale a Paris, pour apprendre l’art d’enseigner ?

Qui, pénétrant dans les moindres détails de l’éducation du peuple, a demandé aux savants des livres élémentaires pour les enfants ?

Qui a adopté les enfants trouvés, ceux des condamnés à mort, les relevant de l’indignité paternelle et les appelant enfants de la patrie ?

Qui a voté des soulagements aux familles chargées d’enfants ?

Qui a voté des secours aux réfugiés, aux infirmes, des indemnités aux victimes d’une accusation reconnue injuste ?

Qui a réellement fondé les hôpitaux, ordonnant que dans chaque lit il n’y aura qu’un malade, alors que huit Jacques gisaient autrefois, moribonds, morts, pêle-mêle sur la même couche ?

Qui a créé les écoles de santé ?

Qui a créé le système décimal, l’uniformité des poids et mesures ?

Qui a créé le calendrier, le seul rationnel, puisqu’il nomme les mois d’après les saisons, les jours d’après les produits de la terre, — le bureau des longitudes pour la navigation, — le Muséum d’histoire naturelle, — le Musée du Louvre, afin d’élever et d’épurer par la comparaison des œuvres de l’art le goût de la nation, — le Télégraphe, — le Conservatoire de musique, — le Conseil des mines, l’Institut, l’École polytechnique, — le Conservatoire des arts et métiers, où l’industrie s’inspire des meilleurs modèles, — l’Institut des aveugles, l’Institut des sourds-muets ?

Qui, sinon cette Révolution, qu’on t’apprend à injurier, et ces hommes qu’on te pousse à maudire ?

Apprends, Jacques Bonhomme, que, malgré ses orages, cette Révolution parut si grande et si désirable, que tous les peuples furent attirés vers la France comme par un tourbillon. Elle avait dit : « Tout peuple qui voudra être libre, trouvera en moi appui, fraternité, » et on entendit en Europe des milliers de voix répéter : « Plutôt mourir que de n’être pas Français ! » Et par delà les mers, les Américains, déjà cependant affranchis, n’entrèrent à pleines voiles dans le républicanisme que sous l’impulsion du souffle jacobin. Crois-moi, Jacques, aux insulteurs de notre Révolution, montre tes bras libres, ton cou affranchi ; récite la longue nomenclature de tes conquêtes, et réponds à ceux qui versent des larmes hypocrites sur les excès de cette époque, : « Oui, je le sais, dans cette tempête effroyable où il fallut jeter plus d’un mât à la mer pour sauver le vaisseau, beaucoup de coupables sont tombés sans toutes les formes de procès, et avec eux quelques innocents. Ces derniers, je les pleure autant que personne, mais je les pleure comme les soldats qui tombent à nos côtés sur les champs de bataille. La postérité a anobli et embaumé leur mémoire. » Et tu honoreras ces victimes innocentes comme elles méritent d’être honorées.

N’oublie jamais surtout que toutes ces grandes conquêtes, enregistrées par les assemblées républicaines, furent faites en réalité par le peuple. Si j’avais raconté plus au long cette histoire, j’aurais dû te montrer les défaillances nombreuses des représentants. Le peuple vint à leur secours. Grâce aux Jacobins, il s’était, je te l’ai dit, organisé dans toute la France et d’un bout à l’autre de la République, dans les grandes villes comme dans les humbles villages, il étudiait, vérifiait, contrôlait la marche des affaires publiques.

Les fils sauvaient la frontière. Les pères surveillaient, stimulaient les représentants, au besoin les faisaient marcher droit. Dans cette forte terre populaire plongea la Révolution. Dès qu’on déplaça ses racines, elle périt. La Commune commandant aux sections, bras toujours armé de Paris, fait le 20 juin, le 10 août, le 31 mai, sauve la patrie déclarée en danger. Mais Robespierre, victime de défiances exagérées, décime la Commune, et les grandes voix populaires se taisent ; — aussitôt la réaction relève la tête, emporte Robespierre, entraîne les Jacobins. — La Convention reste livrée à elle seule ; — dès lors tout change, le cœur, l’esprit, la langue, et l’on vit combien le génie de quelques hommes est peu de chose en comparaison du souffle de tout un peuple.

Qui déchaîna la Révolution ? L’aristocratie bourgeoise. Que voulait-elie ? Son admission aux. affaires et la sécurité pour ses intérêts. Ce double résultat obtenu, l’auxiliaire tout-puissant de la veille, Jacques Bonhomme, lui apparut comme le danger du lendemain. Mais Jacques était debout, armé, défendu par la Montagne. Les égoïstes durent ronger leur frein jusqu’au jour où la coalition de leurs vices et de leurs efforts, les malentendus funestes qui divisèrent les Montagnards, leur permirent de renverser l’idée que formulait Robespierre. Sa chute (9 thermidor, 27 juillet 1794) arrêta définitivement le mouvement ascensionnel du peuple. Dès lors, Jacques Bonhomme, notre Révolution cessa. Contre tout ce qui fut peuple, l’horrible réaction se déchaîna. Des compagnies thermidoriennes d’assassins parcoururent la France, massacrant tous les suspects de jacobinisme, égorgeant en masse les patriotes dans les prisons de Lyon, de Beaucaire, de Marseille. La Terreur blanche qui suivit le 9 thermidor, fit bien autrement de victimes que la Terreur rouge.

Vaisseau fatigué, la Convention se disloque en 95, et la Révolution s’éteint. Désormais, le vrai peuple est refoulé. On a fermé ses clubs, supprimé ses assemblées, exilé des affaires publiques Jacques Bonhomme, ce législateur, ce soldat en sabots, qui a fait et sauvé la nouvelle patrie. La République existe encore, mais ta vie rouge, ô peuple, ne court plus dans ses veines ; c’est un sang corrompu, appauvri, demi-blanc, car les menées royalistes, n’étant plus contenues par la terreur du peuple, s’étalent au grand jour et bravent en face un pouvoir discrédité. Ah ! lève-toi encore, Jacques Bonhomme, et ta fortune est rétablie, rayonnante, et la coalition des hiboux et des vautours rentre dans la nuit.

Mais non, le lion est épuisé, mourant. Tout sabot peut le frapper. Un homme vient, qui a conduit en Italie les armées républicaines à de rapides victoires. Ami de Robespierre jeune, il se dit fils du peuple, continuateur de sa Révolution. Corse, rusé, souple, audacieux, il soude habilement a sa fortune, les repus, les habiles, les ambitieux, tous les employés du gouvernement, tous ceux qui aspirent à l’être, tous les hommes timides qui préfèrent le calme de la servitude aux orages de la Liberté. Aidé de cette tourbe, soutenu par la riche bourgeoisie que représente Sieyès, commandant la force armée de Paris, il chasse par la force des baïonnettes la représentation nationale (18 brumaire, 2 novembre 1799). Puis, il se présente au peuple comme son sauveur : c’était Napoléon Bonaparte.

Ce coup frappa, étonna la nation. Malgré l’affaiblissement des caractères, un principe était encore gravé au fond des âmes : le respect de la loi. Les plus fiers, les plus illustres généraux à la tète de leurs armées, tremblaient devant les commissaires de la Convention. Les quarante mille hommes de l’armée de Custine, réclamant avec des menaces atroces leur chef mandé à la barre de l’Assemblée, il suffit au conventionnel Levasseur, pour faire tout rentrer dans le silence, de parcourir le front des troupes, la pointe du sabre basse, et de dire : « Qu’on sache bien qu’il n’y a qu’un chef ici, c’est moi ! » Et un soldat osait maintenant donner du pied à l’Assemblée de la nation elle-même ! À cette stupeur de la conscience publique, Bonaparte comprit que la tempête seule pouvait couvrir le bruit de son crime, et il lança la nation dans une guerre sans fin.

Le vertige des batailles enveloppa ses attentats. Lui seul put parler, lui seul put écrire, lui seul put décider de la paix et de la guerre, lui seul présenta des projets de loi que les prétendus représentants de la nation n’eurent même pas le droit d’amender, lui seul institua le pouvoir chargé de contrôler ses actes, lui seul nomma le personnel administratif, judiciaire, diplomatique et lui seul le jugea. Tout fut dans sa main, magistrature lâche et rampante, assemblées locales dépouillées de leurs attributions souveraines, fonctionnaires serviles, et tout ce monde l’acclama, quand il le voulut, empereur. Il rétablit les droits réunis abolis par la Révolution, l’aristocratie féodale, la noblesse, le clergé, releva les bastilles, les peuplant de tous ceux qui lui portaient ombrage.

Ici, Jacques Bonhomme, recommence la nuit de ton histoire. Pendant quinze années, te voilà devenu l’instrument, le complice d’un homme qui décore ses rapines du nom de conquêtes, et ses assassinats du nom de raison d’État. Oh ! toi, Jacques Bonhomme, le noble volontaire de 92, uniquement armé, jadis, pour la défense de la frontière et des peuples opprimés, force te fut, comme l’a dit un de tes représentants, « de revenir à la guerre pour conquérir de riches principautés que cet homme distribuait à ses officiers de bouche et à ses valets de pieds »

Bastilles renversées, puissances européennes vaincues, nobles écrasés, tout ce que tu as osé et supporté, c’était donc pour conquérir le mépris de cet homme !

Je serai bref sur cette histoire. — Le cœur saigne à la raconter, la honte monte au front à la pensée que nous l’avons subie. Je t’en dirai le commencement et la fin, et tu jugeras.