Histoire de Jacques Bonhomme/Le Joug/Les Mitrons électoraux

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Armand Le Chevalier (p. 127-136).
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LES MITRONS ELECTORAUX


Tu fais partie d’un groupe qui s’appelle la commune. Grande ou petite, il lui faut des rues, des écoles, des marchés, des halles, des fontaines, un service de voierie publique, d’éclairage, etc. Il est bien naturel que tu paies ces dépenses, mais il est aussi naturel que tu les détermines toi-même. Tu nommes à cet effet des conseillers municipaux chargés de voter les impôts de la commune. Sont-ils libres au moins dans leurs attributions ? Attends un peu.

Ta commune n’est qu’un des foyers de la famille française. Tu as aussi des rapports avec les communes voisines, dont l’ensemble constitue le département. Pour payer les dépenses d’intérêt commun, routes, bâtiments, hospices, enfants trouvés, etc., tu nommes des conseillers généraux, chargés de voter un surcroît d’impôts affecté aux départements. Ces mandataires ne relèvent-ils que de toi ? Attends encore.

Ces deux budgets pourvoient aux dépenses de ta commune et de ton département. Mais il est des besoins aussi impérieux, auxquels l’ensemble des communes et des départements, l’État en un mot, peut seul suffire. Je parle de la justice, de l’instruction publique, de l’organisation militaire, des postes, du télégraphe, de la dette publique, des chemins de fer, etc. Le budget qui pourvoit à de telles nécessités est de beaucoup le plus important. Tu nommes des députés chargés de le voter. Ces députés ont en outre le pouvoir de faire des lois, de modifier celles qui existent, pouvoir qui n’appartient ni à la commune ni au département, ils disposent donc en réalité de la fortune et de la vie du pays. Ces tout-puissants, au moins, sont-ils libres ? Tu vas voir.

Au-dessus de tous ces corps délibérants, de tous les Jacques Bonhomme qui travaillent et qui peinent, il y a un homme, un homme seul qui, par un seul acte de sa volonté, peut dissoudre, anéantir conseillers municipaux, conseillers communaux, députés, qui a le droit d’opposer son veto à toutes leurs délibérations, qui nomme, lui seul, les deux cent mille fonctionnaires de France, depuis le garde champêtre jusqu’au maréchal, depuis le rat-de-cave jusqu’au ministre, depuis le plus humble juge de paix jusqu’au conseiller de la cour suprême, qui peut d’un simple froncement de sourcil, destituer tout ce monde, et qui, outre ces deux cent mille intérêts liés à son sort comme le lierre au chêne, dispose de quatre cent mille soldats, obligés, sous peine de mort, de tirer indistinctement sur tous ses ennemis. Cet homme, c’est l’Empereur Napoléon III. Ces pouvoirs, il les tient de la Constitution de 1852, votée par la France en deuil des massacres, terrifiée par les transportations.

Cette constitution déclare Napoléon III maître de la paix et de la guerre. Par elle il nomme à tous les emplois, rend la justice, peut mettre toute la France en état de siége, reçoit pour sa part 25 millions par an, a la jouissance de tous les châteaux, meubles et diamants dits de la Couronne, c’est-à-dire de la Nation. Tout porte son nom : l’armée, la magistrature, la flotte, l’administration, sont impériales. La dette seule est nationale !

Un Sénat, composé d’individus nommés par Napoléon III, à trente mille francs pièce, est chargé de ruminer les lois votées par le Corps législatif et de lui renvoyer celles qui déplaisent à Napoléon III.

Le Corps législatif vote les lois et l’impôt. Il y a un député par trente-cinq mille électeurs ; ils reçoivent environ quinze mille francs par an. La durée de la session est réglementairement de trois mois. Napoléon III ajourne, proroge, dissout le Corps législatif quand et comme il lui plaît.

Enfin, un Conseil d’État, nommé par Napoléon III, reçoit les plaintes auxquelles peuvent donner lieu les fonctionnaires de Napoléon III, exécutant les ordres de Napoléon III. Tu devines Jacques, combien doit être terrible pour eux la sévérité de Napoléon III.

Mais enfin, diras-tu, les députés votent l’impôt ; qu’ils le refusent, et ils seront les maîtres. Napoléon III, pourra bien les dissoudre une fois, deux fois, mais si nous les renvoyons, les mêmes et sans relâche, Napoléon III sera bien forcé de les avaler.

Ah ! tu t’imagines, naïf, pouvoir nommer des députés qui refuseront l’impôt ! Dans les villes c’est possible, mais à la campagne, mon cher Jacques, il faut être un héros pour ne pas nommer l’ami de Napoléon III.

Écoute un peu comme on s’y prend.

Napoléon III n’a qu’un mot à dire à son ministre : Soignez-moi les élections. — Le ministre qui n’est pas fier répond, courbé en deux : Entendre c’est obéir. Il fait, à son tour, mander les préfets : (il y a quatre-vingt-neuf préfets payés de 40,000 à 15.000 francs, sans compter les frais de représentation, les tours de bâton et les petits bénéfices qu’ils peuvent ingénieusement ramasser dans les démolitions de certaines villes). « M. le préfet, le gouvernement entend que MM. tels et tels soient élus dans votre département. »

Le préfet s’incline. Il s’agit d’obéir ou d’être dégommé. Or, tu peux être certain, Jacques, que sur les quatre-vingt-neuf préfets de France, il n’en est pas dix auxquels un industriel confierait l’administration de ses intérêts.

De retour dans son département, le préfet dit à ses sous-préfets (il y a deux cent quatre-vingt-trois sous-préfets, payés 5,600 francs, en moyenne : « Messieurs, arrangez-vous de façon à faire nommer MM. tels et tels. »

Les sous-préfets s’inclinent, question de vie ou de mort. A quoi diable serviraient ces beaux fils de famille absolument incapables de gagner leur vie par un travail utile ?

Le préfet se rend chez l’évêque (il y a quatre-vingt-neuf évêques ou archevêques en France, payés de 15,000 à 20,000 francs, sans compter les 5,000 ou 10,000 francs alloués par les Conseils généraux) : « Monseigneur, le gouvernement espère que vous daignerez soutenir ses candidats. » Le papelard sourit, il y a telle place d’archevêque vacante ou tel chapeau de cardinal en vue. Vite il ordonne a ses curés de faire au prône l’éloge du candidat de Napoléon III et de confesser les ménagères en conséquence.

Puis c’est le tour des maires. Ici le préfet se passe de gants : « Obéissez ou je vous casse. » L’inspecteur d’académie reçoit l’ordre d’utiliser ses instituteurs. — Mais l’école en souffrira. Qu’importe ! — service de Napoléon III.

Le receveur général est avisé d’avoir a styler ses employés, le chef de la gendarmerie ses gendarmes, le procureur général ses substituts.

Un journaliste, tout frais sorti du ministère, est attaché pendant un mois au journal de la Préfecture, avec ordre d’appeler les candidats du peuple escrocs, assassins, partageux.

Et tous ces gens, retroussant leurs manches, se jettent à corps perdu dans le pétrin électoral. En avant les juges de paix, les instituteurs, les maires, les curés, les ignorantins, les percepteurs, les receveurs, les gendarmes, les commissaires de police, les pompiers, les gardes champêtres, à vous les électeurs. Taillez, coupez, rognez, prêchez, verbalisez, faites feu de toutes armes, les lois n’existent pas pour vous. L’action s’engage sur toute la ligne, l’électeur est assailli de bulletins menaçants. Dans les grandes villes on enverrait tout ce monde au diable, mais dans les campagnes on tremble avec raison. Le maire, le curé, l’instituteur, le garde champêtre, vous voient, vous connaissent, sont au courant de vos moindres affaires. Tout campagnard vit en état perpétuel de contravention. Voter contre les autorités c’est voter pour soi-même les procès-verbaux, les vexations, les taquineries, l’enfer pendant six ans. Pour qui dépend de l’administration, aubergiste, limonadier, débitant, marchand forain, c’est la ruine. Le jour du scrutin, le paysan est entouré. Pour qui votez-vous ? On prend, on déplie son bulletin. « C’est bien, » dit le garde champêtre, ou : « Ce n’est pas le bon, » et on le change. Il n’est pas rare que le président du bureau apostrophe violemment l’électeur.

Et les fausses clefs, et les urnes violées ! Dans certains endroits on attribue au candidat de Napoléon III plus de voix qu’il n’y a d’électeurs dans la commune. Et les menaces, souvent effroyables ! Dans un des départements les plus ravinés par le coup d’État, les Basses-Pyrénées, les gendarmes disent : « Les vapeurs chauffent à Port-Vendre. Si vous votez pour Arago, Cayenne et Lambessa vous attendent. » Ailleurs, l’administration fait courir le bruit que le candidat opposant est arrêté sous l’inculpation d’attentat à la pudeur. Ah ! j’ai vu de près, dans la campagne, ce qu’on appelle la lutte électorale. C’est un vrai massacre. D’un côté, des hommes, combattants loyaux, la poitrine découverte, de l’autre, la calomnie, l’intimidation, la violence pour balles et boulets, et la plus terrible de toutes les mitrailleuses, l’ignorance, au service du gouvernement.

Le ministre de l’intérieur a mis à la disposition des candidats de Napoléon III quelques millions, et les cadeaux pleuvent sur les communes. Après les cadeaux les promesses. Pas de candidat qui n’ait dans sa poche un clocher, une mairie, une halle, voire même un embranchement de chemin de fer. On a donné des millions, on promet des milliards. Autant en emporte le vent.

Et le tour est joué pour six ans. Voilà, Jacques Bonhomme, ta liberté électorale. Les villes vont de l’avant, mais les campagnes les prennent aux jambes. Or, sur huit millions d’électeurs six millions appartiennent aux campagnes. Et l’asservissement de la France est perpétué. Car tu penses bien que les candidats de Napoléon III ne vont pas ménager à Napoléon III les preuves de leur reconnaissance. Ils votent tout ce qu’il plait à Napoléon III, qui pour récompenser leur dévouement, les admet eux, leur famille et leurs amis, au râtelier bien garni par les contribuables.

Alors les gens de Napoléon III entonnent l’éloge des campagnes. « Braves paysans, disent- ils, vous avez foudroyé l’anarchie. Qui prétendait que la France avait assez du gouvernement d’un seul homme, trop d’armée, trop d’impôts, trop de misérables ? Voilà notre majorité : la véritable expression du pays, ni républicains, ni même libéraux, tous Cassagnacs. »

Et ce serait vrai, Jacques Bonhomme, si tu avais voté librement et en connaissance de cause. Mais savais-tu seulement lire ton bulletin ? Il y avait un nom, dis-tu ? Non, mon ami ; il y avait aussi deux lignes que tu n’as pas su déchiffrer : « J’autorise le candidat de Napoléon III à user de moi comme il lui plaira pendant six années. »

Et sais-tu ce qu’il fait de ton argent et de ta personne ? Je vais te le dire par le menu.