Histoire de Jacques Bonhomme/Le Maître/Samson

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Armand Le Chevalier (p. 173-175).


SAMSON


Verse le grain, tourne la meule, d’autres recueilleront la fine farine, dédaigneux de toi qui les nourris. Du naufrage de tant de révolutions, tu as sauvé l’égalité, dit-on ; oui, l’égalité devant la misère. Va demander à ces fonctionnaires, à ces magistrats, à ces brillants états-majors, à ces industriels dont tu fais la fortune, s’il est leur égal, ce corvéable, ce justiciable, Jacques Bonhomme de la caserne ou de l’atelier ?

Non, certes, dans notre société nul ne vaut qu’en raison du peu de peine qu’il se donne pour vivre. Il est des professions dont le nom seul provoque le rire, il en est qu’on appelle libérales ; les autres sont donc viles ? Chose monstrueuse, ce n’est pas le travail qui honore l’homme, mais l’homme qui est tenu d’honorer le travail.

Jamais les classes ne furent aussi vivantes. Le comptoir, la boutique, — le salon, l’atelier, — l’homme du monde, l’homme du peuple, — les mains noircies, les mains blanches. Quel bourgeois tient en égale estime les travaux de l’ouvrier qui nettoie la rue et ceux de l’avocat ? Frère, dit ce beau parleur qui vient demander tes suffrages. — Dis-lui, Jacques Bonhomme, de t’admettre dans son intimité.

Et toujours il en sera de même tant que des créatures humaines seront dépourvues de toute instruction, tant que le crédit et l’outillage seront accaparés par quelques-uns, c’est-à-dire tant qu’il y aura des exploiteurs et des exploités.


Je t’ai raconté ton histoire et tes servitudes multiples, je t’ai promené dans les cavernes tortueuses du budget, je t’ai montré des centaines de millions engloutis par l’armée et le service de la dette, des millions et des millions dévorés par Napoléon III et ses grands seigneurs, l’instruction, la vraie dot du prolétaire, recevant à peine l’aumône, la justice impitoyable et dérisoire, le prêtre souverain, neuf années et demie données à la conscription, soustraites au travail. Tu as vu comme on t’oblige à payer ces dépenses ; après avoir suffi à tout le monde, je t’ai montré plus misérable que personne. Voyons, Jacques Bonhomme, crois-tu qu’il est temps d’en finir ? veux-tu du moins l’essayer ?

Sais-tu l’histoire de ce prodige de force qu’on appelait Samson ? Sa vigueur résidait dans ses cheveux ; pendant son sommeil, ses ennemis le tondirent, puis lui ayant crevé les yeux, ils l’envoyèrent à la meule. Un jour, au milieu d’une immense fête, on le fit venir pour insulter à son malheur. Mais, depuis sa captivité, sa crinière avait repoussé. Calme, en apparence, au milieu des outrages, il se fait conduire entre les colonnes qui soutiennent la salle, et là, rappelant son ancienne vigueur, invoquant la vengeance et sa juste cause, il étreint la pierre, la secoue, la déracine, et, sous les débris de l’édifice, le héros ensevelit ses ennemis.

Laisse-toi guider, Jacques Bonhomme, et plus heureux que Samson qui périt avec ses adversaires, tu resteras debout sur les ruines des tiens.