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Histoire de Jonvelle/Troisième époque/Chapitre V-3

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§ III. — Continuation de la guerre

RUINE DE JONVELLE

Le bailliage d’Amont ravagé par ses propres garnisons - Les Suédois y rentrent par Champlitte - Famine et dépopulation - Les partisans - Jonvelle est la terreur du Langrois et du Bassigny - Fauquier de Chauvirey est tué - Baucher du Magny, son successeur, livre Jonvelle dont la ruine ouvre tout le pays aux Français - Capitulation de Vesoul - Le baron de Scey reprend les places perdues - Il est battu devant Ray - Les courses continuent leurs dévastations réciproques - Exploits de Caucher - Ruine de la Mothe - La paix.

(1637-1659)

Les garnisons étrangères avaient été placées sur les lisières, en face du pays ennemi, autant pour lui demander des vivres l’épée à la main, que pour tenir ses armées en respect. Mais, comme on devait s’y attendre, les premières courses de pillage et les premières hostilités de nos prétendus défenseurs tombèrent sur les bourgs et les villages de la pauvre Comté, où les impitoyables maraudeurs n’avaient à craindre ni les Suédois ni les Français. Bientôt un long cri de nouvelle désolation s’éleva de toutes parts et vint navrer le cœur des parlementaires. Aboncourt, Luxeuil, Mailley, Veset et les pays voisins, ont laissé dans nos archives l’expression de leurs douloureux gémissements. Rien n’égala les violences et les cruautés du colonel impérial Nicolas, sur Veset, Greucourt, Pont-de-Planche et autres villages, dont les habitants furent contraints, par le meurtre, le pillage, le viol et l’incendie, à lui fournir une contribution de quinze cents francs. Après avoir forcé et pillé le château de Veset, il voulut en faire autant à celui de Rupt, dont les provisions ne tentaient pas moins la cupidité de ces insatiables Allemands. Heureusement la place tint ferme contre les assauts de Nicolas. Les environs de Vesoul ne furent pas exempts de ses ravages. Aussi insolent et impie que méchant et cruel, cet officier répondait brutalement à ceux qui le menaçaient de ses chefs et de la cour : « Je ne crains ni Dieu ni diable, et je ne reconnais ni parlement, ni Gallass, ni sergent de bataille, ni roi, ni empereur[1]. »

Écoutons maintenant le récit du baron de Voisey. Il écrit à la cour le 27 janvier : « Après l’arrangement des quartiers avec M. de Scey, je m’en vins chez moi, à Mailley, pour arrester les désordres et excès qu’y commettoit M. de Loyers, du comté de Namur, colonel de cavalerie en l’armée du roi. J’arrivay la bien à poinct pour y délivrer des prisonniers que l’on avoit liés et attachés, afin que par telle rigueur on les forçat à trouver de l’argent. Ma présence fit cesser les cruautés de ce régiment, qui avoient commencé devant Noël, après leur retour de Jonvelle. Depuis ce temps, ils ont tout faict ce que des ennemys peuvent inventer, hormis le bruslement ; car ils ont vendu, dissipé, donné et perdu tout ce qu’ils ont treuvé de meubles et de vin : les meubles ont été brisés avec tout ce qui estoit dans les maisons ; le vin a esté bu et plus encore lasché dans les caves par les tonneaux enfoncés ; enfin les habitants ont esté accablés de coups et plusieurs tués à force d’estre battus. Sans exagération, ce pauvre village, depuis mon retour de Saint-Jean-de-Losne, en est pour plus de vingt-cinq mille escus, dont il n’en est pas allé deux mille à la soldatesque. Je me suis plainct de ces désordres à M. le marquis de Toreguso ; mais, à mon advis, il est peu disposé à apporter du remède à choses semblables. Il est grand économe, et il ne treuve pas mauvais que ses subordonnés fassent tout pour avoir de l’argent[2]. »

Telle était partout la conduite des garnisons impériales et royales. Dans les communautés que le désespoir enhardit à la résistance, il en coûta l’incendie général, les derniers outrages aux femmes et l’égorgement des enfants. Et pourtant les plaintes les plus vives arrivaient de Vienne sur les mauvais traitements éprouvés par ces troupes, quelques efforts que fit don Gabriel de Tolédo, ambassadeur d’Espagne au Comté, pour instruire l’empereur de la vérité, en soutenant la province et en accusant les Allemands : son dévouement pour nous n’aboutit qu’à les irriter encore davantage contre la province, à les ameuter contre lui-même et à lui faire le plus mauvais parti en cour impériale[3]. Du reste, les Lorrains n’étaient pas moins débordés. La terre de Ray avait en quartiers trois de leurs compagnies de dragons, avec un régiment royal : leur première opération fut le saccagement du bourg, ensuite le siège du château, que cependant ils ne purent forcer[4]. Les mêmes dévastations furent continuées et les mêmes tentatives essayées, par ces braves défenseurs de la Comté, sur Vellexon, Seveux, Savoyeux, Dampierre, Montureux et Beaujeu. Les habitants d’Autet, de Mercey et de Quitteur s’étaient retirés avec leur bétail derrière une colline, dans une île de la Saône appelée la Vaivre d’Autet, comme dans un asile plus assuré que des murailles. Vain espoir ! Pendant une nuit obscure, cavaliers et fantassins, Allemands et lorrains, passent à la nage le bras de rivière, et se ruent, en poussant des cris furieux, sur cette multitude impuissante, qui leur tira bien au hasard quelques coups de mousquet dans l’eau, mais sans pouvoir empêcher l’abordage. Alors commence dans les ténèbres une scène d’horreur indescriptible. Aux féroces hurlements des brigands répond l’immense clameur d’hommes, de femmes et d’enfants réveillés en sursaut. Les braves résistent courageusement pour défendre les femmes contre les outrages des profanateurs, et ils sont tués avec elles, à coups de crosses, de sabres et de pistolets. Le reste fuit, emportant les enfants dans les bras : ils se jettent dans les flots, qui les entraînent pour la plupart, ou dans les barques et les nacelles, qui ne les sauvent pas mieux ; car la précipitation et la surcharge les font bientôt couler bas. Restés seuls sur le terrain, avec les bestiaux, nos glorieux vainqueurs repassent la Saône et se retirent du côté de Beaujeu, chassant devant eux leur copieux butin[5]. Hélas ! Faut-il ajouter, pour dernier trait à ce tableau de désolation, que le brigandage sans merci des alliés n’était que trop souvent imité par les troupes nationales[6] ? En un mot, l’effroi causé par les gens d’armes, quel que fût leur drapeau, fit abandonner les villages ; les champs ne furent point semés, et le pays marcha rapidement à une ruine complète. Il offrait ce lugubre spectacle, lorsque Girardot traversa le bailliage d’Amont à la mi-juin : « C’estoit chose bien triste, dit-il, de veoir les villages tellement déserts, que l’herbe avait crû par toutes les rues[7]. » Tel était donc pour notre malheureuse patrie le fruit de la politique de Richelieu. La maison d’Autriche n’était pas encore humiliée, comme il l’avait arrêté dans les inflexibles résolutions de sa pensée de fer, pour la gloire de son maître et pour les intérêts de son pays ; mais déjà les fiers héritiers de Charles-Quint voyaient la plus dévouée de leurs provinces expier cruellement son antique et inaltérable fidélité à César ; déjà le Comté de Bourgogne était, sinon conquis et tout à fait écrasé, du moins frappé au cœur et à peu près ruiné. Malheur, trois fois malheur aux contrées qui, se trouvant l’enjeu des ambitions princières et des jalousies de nations, deviennent ainsi le théâtre de la guerre, de ses fureurs dévastatrices et de ses débats sanglants !

L’armée franco-suédoise ne traitait pas mieux le pays langrois, d’où elle épiait l’occasion favorable d’entrer de nouveau dans notre province. Le départ de Gallass, la déroute et la ruine de sa belle armée, en délivrant Richelieu de la plus grande frayeur de sa vie, furent pour ce grand ministre le signal d’une revanche bien facile. Dès le 5 février, un avis anonyme adressé de Paris disait au parlement : « Gare à vous ! tout s’en va fondre par delà, pour faire une diversion contre la maison d’Autriche. Retirez-vous des lisières de Jonvelle, qui ne sont menacées que pour vous tromper, et concentrez-vous sur Dole, qui va porter encore tout l’effort de l’ennemi[8]. » L’auteur de cet avis n’était qu’à moitié bien informé. « Cette fois, dit Girardot, Richelieu, se gardant bien de prendre le lion par la tête, comme l’année précédente, l’assaillit par les flancs, de trois côtés à la fois, pour mieux diviser les forces de la province[9]. » Il n’entre pas dans notre sujet de raconter cette campagne : donnons seulement, sur les premières étapes de l’invasion de Weymar, quelques détails inédits, qui se rapportent à notre histoire et mettent en relief le gouverneur de Jonvelle.

Dès le mois de mars, le duc de Longueville envahissait, pour la seconde fois, le bailliage d’Aval par le sud-ouest. Quand il y a pris pied, Grancey, gouverneur de Montbéliard, force le pont de Voujeaucourt et prend Dampierre, l’Isle, Baume, Montby et Montmartin[10]. Malheureusement toutes les troupes sont retirées d’Amont, pour être opposées à ces deux armées. C’est ce qu’attendaient celles du Bassigny. Le duc de Saxe et du Hallier s’ébranlent à la fois, non sur Jonvelle, qu’ils avaient feint de menacer, mais sur la route directe de Besançon, qu’ils savaient plus à découvert. Leur plan était de donner la main à Grancey, sous les murs de cette ville. Après avoir pris la Romagne[11], que les Comtois tenaient au Duché (18 juin), les Suédois paraissent devant Champlitte, où déjà les Français les ont précédés (19 juin). Les alliés avaient sept ou huit mille hommes de pied, quatre à cinq mille chevaux et dix-neuf pièces de canon. Cette place courageuse eut la noble fierté de repousser les sommations de Weymar et de subir son artillerie. Mais aussi elle ne se racheta des fureurs d’une prise d’assaut que par une capitulation de 90,000 livres (21 juin). Pendant qu’on la signait, le prince de Saxe s’installa aux Capucins, et du Hallier aux Augustins, dans le quartier de Gallass. Gatey ouvrit ses portes le même jour, sans résistance, et l’armée victorieuse poursuivit sa marche sur Membrey. Là, elle se divisa en deux corps, dont l’un, composé de Français, alla faire le siège de Ray ; cette place fut emportée, ainsi que le château de Lavoncourt, appartenant à Charles II de Lorraine-Lillebonne, et les deux maisons fortes qui en relevaient dans ce village, tenues l’une par les Montfort, l’autre par les Joyant. Celle-ci ne fut réduite qu’après une attaque et une résistance des plus opiniâtres ; car l’ennemi poursuivait là une vengeance royale d’autant plus acharnée, que la rancune était plus vieille. Antoine le Joyant, qui occupait ce petit castel, était un gentilhomme du Maine, autrefois ardent ligueur et capitaine d’une compagnie d’infanterie dans l’armée des princes. Réfugié en Franche-Comté vers 1590, après les journées d’Arques et d’Ivry, il avait obstinément refusé de se rallier à Henri IV, malgré les efforts de son compatriote, Martin Ourceau, sieur de la Roche d’Orthon, que le roi avait envoyé du Mans dans notre province pour lui ramener les gentilshommes récalcitrants. Non moins insensible aux sommations de la force armée, ce noble vieillard périt à la défense de son château, avec la plupart des siens ; il n’échappa guère de sa famille qu’un de ses petits-fils, qui se retira au village désert de Bougey[12].

Pendant ces opérations, le corps des Suédois, marchant droit en avant, tentait le passage de la Saône (22 juin). Le duc de Lorraine était accouru à la rencontre du flot envahisseur, et il avait posté sur la rivière, de Rupt à Seveux, le gros de sa cavalerie, sous les ordres de Mercy, son sergent de bataille. Ce corps de défense, chargé de barrer le passage de la rivière, était composé d’Allemands, de Lorrains et de Comtois ; et parmi ceux-ci figurait le baron de Chauvirey, gouverneur de Jonvelle, à la tête de son régiment. Forbuer, lieutenant de Weymar, n’ayant pu forcer le gué de Savoyeux, que les dragons de Mercy défendirent avec succès pendant deux heures, attendit les ténèbres de la nuit pour s’approcher de la Saône, derrière le bois de la Mange (territoire de Membrey), endroit isolé et couvert, éloigné de tous les quartiers comtois. Avec des barques, il jette une partie de son monde sous la côte de Seveux. Au point du jour (23 juin), cette avant-garde tombe sur le village, pendant que le reste des Suédois achève de passer. Mercy et Chauvirey accourent, chacun de son côté, avec quatre ou cinq régiments et repoussent l’ennemi jusqu’à la Saône. Malheureusement le canon de Forbuer les attendait sur la rive opposée ; sept volées solidement pointées vomissent la mitraille et la mort dans les rangs de leurs escadrons. Les Allemands se rompent et tournent le dos à toute bride ; Fauquier d’Aboncourt reste seul, avec son régiment et deux autres, pour tenir tête à l’ennemi et soutenir la retraite contre l’armée suédoise tout entière. La même matinée vit emporter les châteaux de Seveux, de Vellexon et de Veset. Sur le midi, pendant que Mercy cherchait vainement à rallier ses Allemands éperdus, les trois régiments de Chauvirey s’étant retournés de nouveau contre le vainqueur, dans un défilé près de Frasne-le-Château, furent écharpés à leur tour, après une héroïque résistance. La perte totale de cette journée fut de plus de mille hommes, tués ou blessés, sans compter un nombre considérable de prisonniers et la perte de tous les bagages. Fauquier arriva le soir même à Gray, et sur son récit, d’Andelot, gouverneur de cette ville, instruisit aussitôt le parlement de ce désastre[13].

Cependant les généraux ennemis étaient restés à Champlitte, avec leur gros canon destiné à battre la place de Gray, qui n’avait que de mauvaises murailles et quatre cents hommes de garnison. En effet, dès le 22 juin, le duc de Saxe envoyait un trompette à d’Andelot, pour le sommer de se rendre ; « en tout cas, ajoutait Weymar, préparez-moi à dîner, car j’irai bientôt vous voir. — Le festin est tout prêt, répondit fièrement le gouverneur ; et je vous ferai manger d’une viande si dure, qu’après en avoir tâté, vous perdrez le goût du pain. » Cette bonne contenance déconcerta le prince Bernard et son collègue, qui rejoignirent aussitôt leurs armées[14]. Celle de du Hallier resta pour fournir les garnisons laissées dans les places conquises, tandis que les Suédois prenaient Autrey, Choye, Gy[15], Citey, Saint-Loup, Chantonay, Moncley et Marnay. Ils échouèrent contre Besançon et quittèrent la province, en juillet, par le Montbéliard.

Les troupes étrangères du bailliage d’Amont avaient laissé toute liberté à cette marche victorieuse de nos ennemis, bornant leur vaillance à ravager le pays confié à leur garde, en dignes émules des Suédois. Cependant, une fois le Bassigny dégarni de ses armées, l’avidité et la fureur du pillage se tournèrent de ce côté ; et ce pays, non moins malheureux que le nôtre, fut ouvert en permanence, pendant cinq ans, aux courses dévastatrices des garnisons de notre frontière. Comtois, Lorrains, Cravates[16], tantôt en partis isolés, tantôt en bandes réunies, s’élançaient à chaque instant de Jonvelle, de Richecourt, de Demangevelle, de Conflans, de Bougey, de Chauvirey, de Suaucourt, d’Artaufontaine, de Raucourt, de Gray, de Vesoul même et de Dole, pillaient et incendiaient les villages, tuaient les paysans ou les ramenaient prisonniers, avec leur bétail et leurs menus troupeaux. Les plus acharnés aux expéditions de ce genre étaient le jeune Gaucher du Magny, le baron de Chauvirey et le colonel Bornival, commandant les garnisons étrangères de Jonvelle et des châteaux d’alentour. On avait réparé les fortifications de Jonvelle, et Bornival se vantait d’être prêt à bien recevoir Turenne[17]. C’est là qu’ils abritaient la plupart de leurs prisonniers, jusqu’à réception de bonnes rançons. Déjà précédemment ils étaient tombés sur le village d’Hortes (22 février), à la barbe des Suédois, et ils y avaient brûlé ce que les Espagnols en avaient laissé. Le curé, Nicolas Jolyot, demeura deux jours caché sous la voûte d’un ruisseau et mourut peu après, de ce séjour empesté. Le 26 juin, pendant que les armées du Bassigny manœuvraient sur la Saône, cinquante Croates de Jonvelle retournèrent faire le dégât dans le même village et dans les environs. Le 9 juillet suivant, Bornival surprend de nuit le Fayl-Billot et sonne lui-même le tocsin. La population éperdue se réfugie dans l’église, autour de son curé, Gaspard Carbollot. Ils sont cernés et pris, au nombre de cent vingt personnes ; puis les misérables restes du bourg sont mis au pillage et brûlés. De là les Allemands se jettent, en commettant les mêmes dégâts, sur Torcenay, Corgirnon, Chaudenay et Rosoy, où ils font de nouveaux prisonniers, entre autres le curé de Rosoy, Simon Parisel, et son neveu. Parisel demeura six semaines à Jonvelle, et il n’en sortit qu’après avoir payé soixante pistoles pour sa rançon, et huit pour sa nourriture. Trois semaines après (29 juillet), le sieur Chevillon et Fauquier d’Aboncourt, à la tête de six cents hommes détachés des garnisons de Dole, Gray, Jonvelle et Chauvirey, incendièrent un faubourg de Langres, et rentrèrent à Chauvirey avec plusieurs prisonniers et un grand butin[18]. On devine bien que les garnisons du Langrois rendaient à la Comté violences pour violences et couraient nos frontières avec les mêmes dévastations. Au nom de l’humanité, les parlements de Dole et de Dijon essayèrent de s’entendre pour la répression de ces ravages mutuels. Le marquis de Francières, gouverneur de Langres, s’étant présenté devant Gray avec cavalerie et infanterie, demanda que les courses fussent arrêtées, pour que l’on pût faire les semailles et les vendanges[19]. Mais toutes ces tentatives furent vaines et les hostilités continuèrent.

Ainsi finit cette malheureuse année 1637. Encore plus calamiteuse que la précédente, elle laissait nos pays ruinés et dépeuplés par la guerre et la peste. Faute de bras et de bétail, les champs ne furent point ensemencés, ni en automne ni au printemps suivant, ou du moins ceux qui voulurent semer quelque chose, furent obligés de s’atteler eux-mêmes à la charrue[20]. Que l’on juge de ces malheureuses années par le tableau navrant que la plume d’un témoin oculaire nous en a tracé : « On vivoit de l’herbe des jardins et des champs. Les charognes des bestes mortes estoient recherchées aux voiries ; mais cette table ne demeura pas longtemps mise. On tenoit les portes des villes fermées, pour ne se veoir accablé du nombre de gens affamez qui s’y venoient rendre ; et hors des portes, les chemins demie lieue loing estoient pavez de gens hâves et deffaicts, la plupart estendus de foiblesse et se mourant. Dans les villes, les chiens et les chats estoient morceaux délicats ; puis les rats estants en règne furent de requise. J’ay veu moy mesme des gens bien vestus relever par les rues des rats morts jettez par les fenestres, et les cacher pour les manger. Enfin on en vint à la chair humaine, premièrement dans l’armée, où les soldats occis servoient de pasture aux autres, qui coupoient les parties plus charnues des cadavres, pour bouillir ou rostir, et hors du camp faisoient picorée de chair humaine, pour vivre. On descouvrit, en certains villages, des meurtres d’enfants tuez par leurs mères, et de frères par leurs frères, pour se garder de mourir de faim. C’estoit partout la face de la mort[21]. » Aussi la dépopulation fut générale, les villages déserts, et les villes réduites au quart de leurs habitants[22]. Plusieurs de nos paroisses, comme Jussey, Montigny, Lure, Bougey, Laître, Ouge et Baulay, en conservent une preuve muette, mais bien éloquente, dans leurs registres de baptêmes de cette époque. Pendant huit ou dix ans, ils constatent à peine quelques naissances, dans des communautés qui les comptaient, les années précédentes, par trente, quarante, cinquante ou davantage[23]. Leurs habitants que la mort n’avait pas moissonnés, avaient émigré de toutes parts en pays étrangers, laissant à leur place les soldats et les brigands.

Cependant la guerre continuait entre les rares survivants de tant de fléaux conjurés. Les Comtois avaient ouvert la campagne au printemps (1638), par la reprise de Champlitte et le sac de Selongey. Quelques jours après, Bornival surprit Bourbonne, les deux Coiffy, Neuvelle, Varennes et les lieux circonvoisins, et s’en revint avec un riche butin et de nombreux prisonniers, qui furent entassés dans les prisons de Jonvelle. Bourbonne seul lui valut une rançon de huit cents pistoles (15 mai). Les courses ne se ralentirent point les années suivantes. Le 12 avril 1639, le marquis de Sallenoüe-Marmier et le lieutenant du marquis de Saint-Martin, à la tête de trois cents cavaliers, recrutés à Dole, à Gray et dans les garnisons voisines, poussèrent jusqu’à Saint-Geomes, enlevèrent cent cinquante chevaux, trois cents pièces de gros bétail et toutes les personnes qui leur tombèrent sous la main, entre autres Etienne Plusbel, curé de Baissey, Floriot, curé de Balesmes, et René Saladin d’Anglure, seigneur de Coublans. Le 16 avril, tout le bétail d’Hortes est saisi par un parti de cent vingt Croates, assistés de la garnison de Bougey. En juin et juillet, ceux de Jonvelle, Jussey, Vesoul et Gray pillent Marcilly, dont le curé est fait prisonnier, brûlent Champigny et ravagent Humes, Bannes, Heuilley-le-Grand, Piépape, Dommarien et {{noir|__PAGESEPARATOR__Grenant}}. Mais les Langrois se vengent sur Montureux-lez-Gray, qu’ils occupent onze jours, et qu’ils n’abandonnent qu’après l’avoir brûlé et démantelé (juin). L’année suivante, ils exterminent, près d’Hortes, un gros de Croates et de Comtois venus de Gray (25 août 1640). Furieux de leur défaite, les vaincus retournent en force et saccagent Pressigny, Villegusien et Dommarien, et sont assez audacieux pour se présenter à la foire de Langres (fin de 1640 et janvier 1641). En même temps, ceux de Jonvelle brûlaient Bonnecourt, surprenaient de nouveau Bourbonne, le fer et la flamme dans les mains, et poussaient jusqu’à Andilly, opérant la razzia de tous les chevaux rencontrés. Mais, repoussés dans une tentative sur la Ferté, ils tombèrent deux fois, près de Jonvelle, dans les embuscades du marquis de Bourbonne, et y laissèrent quarante-quatre prisonniers. De son côté, la garnison de Suaucourt dirigeait ses expéditions sur Savigny, Bise, Fayl-Billot, Torcenay, Hortes, Coiffy-le-Bas, Couson, Rougeux et Saint-Vallier, dont le curé, surpris au lit, eut à peine le temps de s’échapper en déshabillé. Pourtant le sieur d’Yves, commandant du château de Pressigny, les joignit près de Rougeux et les mit en complète déroute. Il eut encore sa part de gloire et de butin dans un autre fait d’armes de l’été suivant. La Suze, gouverneur de Belfort pour le roi Très Chrétien, avait eu vent qu’un convoi de vivres, composé de cinquante chariots, s’acheminait de Besançon à Luxeuil, escorté par le sieur de Gonsans à la tête d’une centaine d’arquebusiers. Il fait signe aux garnisons de Pressigny, de Voncourt, de Genevrières et de Bourbonne, qui lui donnent lestement la main pendant la nuit, de manière à former un corps de soixante chevaux et de cent quarante fantassins. Ils s’embusquent dans d’épaisses broussailles, sur la route de Luxeuil, et ils attendent. À Vellefaux, le convoi reçut avis du péril qui le menaçait : « Tant mieux, répondit Gonsans ! Ils sont morts s’ils osent nous attaquer. » Dédaignant de prendre du renfort et d’éclairer sa marche, le présomptueux officier paya cher sa bravade : il mordit la poussière avec quatre-vingt-dix des siens. Il n’échappa au massacre que Callot et Pierrey, de Luxeuil, avec le fils aîné du baron de Melisey-Grammont et le docteur Thiadot, que son jeune âge fit épargner, pour être emmené prisonnier. Les Français le firent monter sur la charrette qui portait leurs morts, au nombre d’une dizaine, et ils se retirèrent avec le butin, estimé 25,000 écus (25 juillet 1641)[24]. Cependant, malgré cet incident malheureux, on peut dire, avec Girardot de Beauchemin[25], que tout le bailliage d’Amont jouissait d’un repos relatif, sous le couvert de Jonvelle et grâce à la réputation de ses capitaines.

Le curé d’Hortes, à qui nous devons en grande partie les détails qui précèdent, raconte des choses inouïes sur les barbares traitements que les soldats de Jonvelle faisaient subir à leurs prisonniers, du nombre desquels furent ses paroissiens, ses confrères et son neveu. On les entassait pêle-mêle dans des cachots sans air ni lumière, où ils n’avaient souvent à manger que de l’herbe crue ; on leur bandait la tête avec effort ; on leur donnait l’estrapade, punition militaire qui consistait à élever le patient au sommet d’une haute pièce de bois, par les mains liées derrière le dos, pour le laisser ensuite retomber jusque près de terre. Le narrateur cite entre autres trois femmes qui subirent les derniers outrages ; l’une en mourut, entre les mains des infâmes scélérats ; les deux autres furent éventrées par des cartouches allumées dans leurs entrailles[26]. Assurément le gouverneur n’était pas complice de ces atrocités commises par les Allemands ; mais il n’en était pas moins un des plus hardis et des plus acharnés dans les entreprises à faire sur le territoire ennemi. Son intrépidité et sa haute stature l’avaient fait surnommer par les Français le Samson et le Goliath des Comtois. Le 23 juillet 1641, prenant avec lui ses gens de Chauvirey, il tomba sur Torcenay, à huit heures du matin, et s’en revint avec quarante-trois pièces de bétail. A peine rentré dans son château, il y amasse deux cent cinquante piétons et cent cavaliers, fournis par les garnisons de Gray, de Jonvelle, de Ray et de Suaucourt, et il les conduit jusqu’aux portes de Langres. Il se retirait chassant devant lui un grand butin de gros et menu bétail, lorsque les Langrois l’atteignirent à Rougeux et l’attaquèrent si vivement, que sa petite troupe fut taillée en pièces ; le chef resta parmi les morts. Le curé d’Hortes, témoin de ce fait d’armes, qu’il appelle emphatiquement la merveille des Lengrois, ajoute à la fin de son récit : « Faut sçavoir que la damoiselle, femme du dict sieur de Chauvirey, s’estant mise à genoux devant luy, la veille de sa sortie, il respondit que, passé ceste fois, il ne feroit plus jamais course en Bassigny. Il a tenu parole, puisqu’il y est demeuré[27]. »

Ainsi mourut Humbert-Claude-François Orillard Fauquier dAboncourt, seigneur de Chauvirey et gouverneur de Jonvelle depuis 1625. Sa charge fut confiée au jeune Gaucher, officier recommandable jusque-là par sa bonne conduite et ses nombreux services. Il avait hérité de l’esprit du colonel Jean Warrods, son oncle, pour les expéditions vagabondes, mais non pour la valeur militaire. Du moins, comme Fauquier, son prédécesseur, il avait visité et fait trembler Langres et le Bassigny, Nancy et toute la Lorraine. Bornival n’était plus à Jonvelle, et du Magny continua seul le terrible métier des partisans. Sa réputation tenait les voisins en respect et rassurait son pays, lorsque du Hallier, gouverneur de Lorraine, s’avisa de le tenter par une dame de Remiremont, dont il convoitait la main[28]. Du Hallier réussit à souhait, et s’il ne le gagna pas d’abord, cependant il l’endormit assez pour entreprendre sur tout le bailliage d’Amont, qui se reposait en Warrods, et qui n’avait rien de muni que Jonvelle, sur toute la frontière de Champagne et de Lorraine. Le général français n’avait d’autre gendarmerie sous la main que les garnisons de sa province, desquelles on ne craignait aucun mouvement en Comté. Il les amasse à la sourdine. Le maréchal de camp Médavi, comte de Grancey, le seconde et partage avec lui le commandement de l’entreprise, qui attire Charles de Livron, marquis de Bourbonne, gouverneur de Champagne, le marquis de Francières, gouverneur de Langres, le baron de Marey de Clémont, le chevalier de Tonnerre et quantité d’autres gentilshommes, tous accourus avec des renforts, tous intéressés dans le bailliage d’Amont, les uns par des alliances et des domaines, les autres par la passion de la vengeance. L’armée se forme à Bourbonne, au nombre de sept à huit mille hommes, tant cavalerie qu’infanterie, et Seguier, évêque d’Auxerre, préside le conseil de guerre. Nancy leur envoie cinq grosses pièces de siège et Langres deux. Prenant le chemin de Châtillon, les Français arrivent soudain, le dimanche 15 septembre, de grand matin, en vue de Jonvelle, par le même côté que Tremblecourt en 1595. Sommé de se rendre, du Magny répondit « Non ! » très gaillardement, quoiqu’il n’eût que deux cents hommes à leur opposer. La place est donc reconnue, serrée de près et investie ; le canon est mis en batterie devant la plus découverte des courtines du nord. Bientôt la brèche est au large, malgré l’artillerie des Comtois. Ceux-ci la réparèrent lestement dans la nuit, et la batterie française eut à jouer tout de nouveau pour la rouvrir. Quand les assaillants s’y présentèrent, le gouverneur soutint bravement l’assaut, l’épée à la main, encourageant son monde et se battant comme un soldat. L’ennemi fut rejeté dans le fossé avec des pertes considérables. Le chevalier de Tonnerre fut du nombre des morts. Mais décidément la ville était trop faible d’hommes et de murailles ; au deuxième assaut, Gaucher l’abandonna, pour s’enfermer dans le château. Des quatre tours qui le flanquaient jadis, il n’y en avait plus qu’une seule qui fût entière ; toutefois la forteresse était bonne et bien remparée, et ses murailles, surtout celles de la tour, avaient une épaisseur et une structure telles, que ni le canon ni la mine n’y pouvaient rien par le dehors. Du Hallier s’y prit avec d’autres armes. Il savait Gaucher possesseur de beaux écus, fruit du maraudage ; il le savait avare et aussi amoureux de l’argent que de Mme de Remiremont. Après les menaces d’un sévère traitement s’il résistait encore, il lui représenta les avantages d’une prompte capitulation ; et, pour se faire mieux écouter, il fit murmurer à son oreille le nom de sa fiancée. Du Magny fut gagné, et au lieu de soutenir le courage de ses soldats, comme la veille, il se mit à les solliciter avec instance de rendre la place et de ne pas se faire écharper. Ces braves gens repoussaient avec horreur cette lâche proposition, et ne se fiaient que tout juste à la bonne foi d’un ennemi furieux de ses pertes. Mais enfin l’avis du commandant prévalut ; vers les deux heures, la petite garnison ouvrit les portes de la forteresse, sous la condition verbale d’avoir la vie et les bagues sauves (17 septembre). Elle défila désarmée, son chef en tête, sur le front des lignes françaises. Le marquis de Livron, qui gardait naturellement une grosse rancune à Warrods, pour les dévastations de Bourbonne et des autres lieux de son gouvernement, ne crut pas manquer à l’honneur en insultant le lâche vaincu, lorsqu’il passa devant lui. Gaucher releva fièrement ses injures et ses menaces. À ce moment il fut arrêté avec tout son monde, malgré la parole du général français. Il portait sur lui son trésor, qu’il remit à du Hallier, en l’adjurant sur l’honneur de le lui conserver. La chose lui fut promise, et c’est tout ce que l’ennemi tint de ses engagements. Les derniers défenseurs de Jonvelle furent tous passés par les armes ou pendus aux créneaux. Pour le gouverneur, il fut emmené le lendemain, par le baron de Marey, d’abord à Langres, ensuite au château de Grancey.

Les ennemis demeurèrent à Jonvelle le reste de la semaine. La garnison avait payé de sa vie les longues angoisses des Lorrains et des Bassignots. La ville qui avait si longtemps abrité et lancé les dévastateurs n’était pas moins coupable aux yeux des Français : elle devait périr. Aussi firent-ils sauter portes et remparts. La démolition du château leur offrit plus de difficulté. Deux ou trois soldats, plutôt que de se livrer, s’étaient enfermés dans la tour ; et quand les mineurs s’approchèrent, ils en tuèrent trois à coups de mousquet. Pour en finir, un formidable fourneau souleva la moitié de la masse et tua les derniers défenseurs de Jonvelle (21 septembre). Les habitants avaient pareillement subi la rage du vainqueur, excepté le curé et sept ou huit autres personnes, qui s’étaient ensevelis tout vivants dans un charnier de l’église. Ils furent trouvés le samedi ; on leur laissa la vie, et ils obtinrent un sauf-conduit pour s’en aller où ils voudraient. Enfin, lorsque les habitations eurent été suffisamment fouillées et dévalisées par la soldatesque, toute la ville fut livrée aux flammes, le dimanche 22 septembre. Ainsi fut ruiné Jonvelle, pour ne plus se relever[29].

Nous devons à l’abbé Macheret la plupart de ces détails intéressants. Son récit n’est pas moins curieux par les solennelles réflexions que lui inspire le désastre de Jonvelle. Il commence ainsi : « Unusquisque mercedem accipiet secundùm suum laborem : Chacun sera payé selon ses œuvres, dit l’Apostre. C’est en toy, c’est à toy et pour toy que ce texte se peut fort bien entendre à présent, ô misérable Jonvelle !

ô cruel prodige de renommée, Fameuse seulement pour estre diffamée ! »

Après ce début lyrique, inspiré par le ressentiment des maux faits à son pays, le bon curé d’Hortes rappelle la gloire de cette ville sous la domination française des la Trémouille, et lui reproche son attachement à la maison d’Espagne, les excès commis par ses troupes, les tortures infligées aux prisonniers. Puis il en vient à son récit, qu’il termine comme il l’a commencé : « Enfin, ceste misérable, dit-il, qui a ruyné plus de dix mille maisons à la France et despeuplé quasy entièrement la province voisine, peut dire avec très juste raison ce que disoit le grand Apostre : Unusquisque mercedem accipiet secundùm suum laborem[30]. »

Le principal auteur de ces colères et de ces doléances, Gaucher du Magny, ne resta pas longtemps sous les verroux du château de Grancey. Il essaya de s’échapper, en se glissant par une fenêtre de la tour ; mais il se brisa les reins en tombant, et son geôlier le conduisit à Dijon. Là son procès fut instruit, et il se vit sur le point de périr par la potence. Ses malheurs lui valurent quelque pitié dans sa patrie : l’historien de la Guerre de dix ans dit de lui : «  C’estoit un homme diffamé de voleries et mauvaises actions, pour lesquelles nous le tenions en cause criminelle. Et si le rude traictement qui luy a esté faiet ne le justiffioit un peu, nous le condamnerions d’intelligence et trahison[31]. » Il est vrai qu’on le poursuivit pour la reddition de Jonvelle. Il possédait à Besançon le magnifique hôtel bâti par son oncle[32], et dans cet hôtel un riche ameublement, avec des valeurs considérables en monnaie, qu’il y entassait depuis longtemps ; c’était le fruit de ses rapines exercées en Comté comme ailleurs. La cour fit saisir argent et mobilier, prête à confisquer le tout pour l’employer aux vivres de l’armée, si le prévenu était condamné[33]. Mais on abandonna le procès, quand on sut que les Français se chargeaient eux-mêmes de faire justice à leur prisonnier. Cependant ils se décidèrent à lui laisser la vie et même à lui rendre la liberté, moyennant une forte rançon, qui fut payée en partie par l’argent remis jadis à du Hallier, en partie par les coffres de Gaucher[34].

Comme en 1595, la prise de Jonvelle ouvrit le bailliage d’Amont aux armées ennemies. « Tous les chasteaux de cette contrée, dit Girardot[35], estoient peu gardez, pour ce que Jonvelle les couvroit, et que les seigneurs auxquels ils appartiennent sont ruynez de biens, et leurs sujets morts ou vagabonds aux pays estrangers. La reddition non espérée de cette ville surprit les commandants desdites forteresses, et paralysa presque toute résistance, » surtout quand les généraux français, faisant appel aux compositions, eurent proclamé que leurs armes, sans pitié pour les récalcitrants, seraient pacifiques et bienveillantes pour la soumission. Désignée sous le nom de neutralité, elle portait dans ses conditions que les villes et les châteaux soumis ne serviraient point à retirer les ennemis de la France, et que, si les Comtois venaient à s’en emparer, les habitants et les maîtres les en délogeraient à leurs frais. À ce prix, les lieux neutralisés étaient garantis de toute hostilité, libres dans leur commerce, comme dans leur fidélité au roi d’Espagne, et quittes de recevoir garnison, quoique chargés du passage des troupes[36]. C’était le roi lui-même qui, sur l’intervention des Suisses en faveur de la Franche-Comté, avait dicté cette politique de ménagements, sinon de bienveillance, destinée à entamer l’obstination haineuse des Comtois contre la France, et à gagner, s’il était possible, la noblesse et les villes de la province. De plus, Grancey et du Hallier pouvaient ainsi les rançonner, sans trop employer la violence, que leurs faibles ressources ne leur permettaient guère. Du reste, en s’annonçant de la sorte, ils se montraient bons princes, en comparaison des farouches invasions du passé. Aussi, de leur quartier général de Jonvelle, n’eurent-ils qu’à sommer par trompette les châteaux voisins, qui s’empressèrent la plupart de traiter avec eux. Lévigny, commandant de Senoncourt, apporta lui-même sa rançon. La dame de Saint-Remy-Villersvaudey leur députa le chanoine Villard, de Saint-Remy, membre du chapitre de Vesoul. Tout ce qui osa faire sourde oreille fut emporté de vive force et subit les rigueurs de la guerre. Déjà, sur la fin de la semaine, un détachement, tirant à gauche de la Saône, avait assuré les places de Demangevelle, Richecourt, Magny, Senoncourt, Saint-Remy, Amance, Vauvillers et Saint-Loup, et saccagé le bourg de Faverney, sans épargner l’abbaye (2 septembre) [37]. Le gros de l’armée gagna Jussey, dont les habitants, au nombre d’une centaine, revenus de l’émigration depuis le printemps, venaient de fuir encore, les uns dans les bois, les autres au couvent des capucins. L’armée de Grancey avait pour chapelains deux religieux de Saint-François, qui obtinrent du général une sauvegarde pour la maison de leurs frères. Après la maigre curée des misérables restes de la bourgade, les Français prirent à composition Cemboing, Gevigney et Bougey, et, traversant au pas de course les ruines désertes de Noroy, de Cherlieu et de Montigny, ils parurent au point du jour devant les deux Chauvirey, le lundi 23 septembre. Chauvirey-le-Vieil et le Château-Dessus, qui appartenait à la maison du Châtelet[38], devenue française depuis longtemps, firent tous les deux leur soumission sans résistance. Quant au Château-Dessous, il se montra fidèle à la mémoire de son maître défunt, Fauquier d’Aboncourt. D’ailleurs, le commandant savait que, rendu ou forcé, il n’avait point de quartier à espérer. Il fallut quarante coups de canon pour ouvrir la brèche ; quand elle fut prête, le capitaine reçut une nouvelle sommation ; mais il persista dans la défense et repoussa l’assaut avec une vaillance héroïque. Enfin, sur le midi, voyant tout courage inutile, il se rendit à discrétion. Les soldats eurent la vie sauve et sortirent sans armes ni bagages, avec un bâton blanc à la main. Pour le chef, il se vit impitoyablement pendu à la porte du manoir, pour avoir continué la résistance après la brèche ouverte. Sa bravoure cependant aurait dû lui valoir l’estime du vainqueur et un meilleur sort. Mais les mœurs militaires de cette époque avaient encore un peu de la farouche barbarie des siècles précédents. D’ailleurs, Grancey et du Hallier voulaient ainsi donner l’épouvante aux commandants qui seraient encore tentés de se défendre[39]. Le curé de la paroisse, tout voisin du fort, s’y était réfugié avec les vases et les ornements sacrés, précipitamment enlevés de son église : surpris par l’arrivée matinale des Français, il n’avait pas eu le temps de courir à l’un des deux autres châteaux, peu menacés par l’ennemi. On ne lui fit aucun mal, et, comme le curé de Jonvelle, il reçut du général un sauf-conduit pour se retirer où bon lui semblerait, avec son précieux butin. Ensuite la sape et la mine, opérant sur la forteresse vaincue, continuèrent la vengeance des Champenois. Après la retraite des Français, quelques retrahants de la seigneurie et les partisans des alentours essayèrent de relever ces murailles abattues. Mais le prévôt de Langres s’y opposa et fit mettre le feu aux bâtiments. L’incendie n’épargna que la chapelle et la salle d’armes. Une grosse maison du village, qui pouvait se défendre, fut aussi livrée aux flammes.

De Chauvirey, les généraux portèrent leur quartier général à Morey. Incapable de monter à cheval à cause de son obésité, le comte de Grancey suivait l’armée dans son carrosse, qui le traînait péniblement par les mauvais chemins du pays. Le sieur de Trestondans, beau-père du capitaine de Mandre le Jeune, avait mieux aimé livrer son château de Suaucourt aux colères des ennemis, que de traiter avec eux. A leur approche, la garnison abandonna le poste, laissant dans la grande salle une table copieusement servie de pain, de viande et de vin. Mais avant d’y toucher, les Français, bien avisés, se souvinrent du conseil de Laocoon et redoutèrent prudemment les Comtois jusque dans leurs gentillesses. On commença par essayer les vivres sur des chiens, qui en périrent bientôt, car toute la table était empoisonnée. La forteresse fut rasée de fond en comble (27 septembre).

Les places de la seconde ligne de défense n’arrêtèrent pas davantage le vainqueur. Villersvaudey et Betoncourt lui firent leur humble soumission. Il trouva les châteaux d’Artaufontaine et de Ray abandonnés comme Suaucourt, d’après les ordres de leurs maîtres ; car ceux-ci repoussaient la neutralité, et les places étaient si mal pourvues, que la résistance n’eût été qu’une témérité sans profit. Artaufontaine perdit sa grosse tour avec le pavillon de sa porte ; le reste fut conservé pour y loger les gens du gouverneur de Langres[40]. On mit aussi à Ray quatre-vingts hommes de garnison, sous les ordres du sieur d’Yves, capitaine de Pressigny. De là, remontant la Saône, Grancey reçoit en passant la soumission empressée du commandant de Rupt, qui ne pouvait servir autrement les intentions de sa maîtresse, la dame de Saint-Georges, gouvernante des enfants de Louis XIII. Ensuite l’ennemi marche droit à Scey, qu’il lui tardait d’enlever à son brave seigneur, pour le narguer dans son plus beau domaine et jusque dans le château de ses pères. Général de la cavalerie et seul bailli de la province, Bauffremont se trouvait alors en service à Besançon auprès du gouverneur, avec le conseiller Girardot de Beauchemin, intendant des armées. Son château était moins un fort qu’une maison de plaisance. Néanmoins le commandant repoussa les premières sommations des Français, et attendit résolument que les volées de canon eussent fait honneur à son maître. Alors, obligé de céder à la force, il ouvrit ses portes, le samedi soir 28 septembre. Chemilley en fit autant. Aussitôt Grancey, du Hallier et l’évêque d’Auxerre en écrivirent au baron de Scey « Nous sommes chez vous, disaient-ils ; nous tenons votre château et votre bourg, disposés à vous les conserver intacts, si vous entrez sans conditions dans la neutralité, que tout le bailliage d’Amont accepte les mains jointes et les yeux fermés. » Baufremont communiqua cette sommation, moitié courtoise et moitié insolente, au marquis de Saint-Martin, gouverneur du Comté, en lui demandant ce qu’il en pensait. Celui-ci répondit avec humeur, croyant à une lâche hésitation de sa part. « Non, non, Monsieur, reprit vivement le baron, je ne vous demande pas si je dois accepter la proposition qui m’est faite ; oh ! je la repousse de toute l’énergie de mon patriotisme. Je perdrai mon château dans les flammes, je donnerai mon dernier écu, la derrière goutte de mon sang, plutôt que d’échapper jamais un seul mot contraire au service de Sa Majesté. Mais je demande en quelle forme je dois répondre à cette lettre, pour éviter, s’il se peut, l’incendie de la seule maison qui me reste, car les Français m’ont déjà brûlé toutes les autres. » Le marquis lui conseilla de répondre aux généraux ennemis, tout en les remerciant de leur courtoisie, qu’il ne pouvait rien traiter sans la permission de son roi, ni eux-mêmes lui assurer la conservation de Scey sans autorisation de leur souverain, et qu’il fallait prendre du temps pour se mettre ainsi en mesure de part et d’autre. Du Hallier et ses collègues trouvèrent que Bauffremont parlait en homme habile et en homme de bien[41].

L’ennemi était aux portes de Vesoul. Plus menacée que tout le reste du bailliage, cette ville était dans une angoisse inexprimable. Dès Jonvelle, Grancey avait dit au chanoine Villard : « Annoncez à vos compatriotes que j’arrive sur eux et qu’ils aient à me préparer cinq mille pistoles, ou bien la place y sautera dans les flammes. » Il donna la même commission à Lévigny, commandant de Senoncourt, accouru comme Villard pour demander merci au vainqueur. Du reste, on avait reçu des avis non moins sinistres de Vauvillers, de Rupt, même de France et de Lorraine : « Le torrent ne s’arrêtera point à Jonvelle, mandait-on de toutes parts : il va déborder jusqu’à vous ; il est temps de penser à votre salut. » Appelé à grands cris par les Vésuliens effrayés, le gouverneur de la province était venu les visiter la semaine précédente, mais sans pouvoir leur donner d’autres secours que de stériles encouragements et d’impuissantes consolations, vu qu’il était sans hommes et sans argent. Aussi les habitants, incapables de se défendre dans leurs mauvaises murailles, et déjà réduits à un bien petit nombre par les malheurs précédents, étaient résolus à vider la place, comme on avait fait ailleurs, pour se réfugier dans les bois ou à Besançon. A la prière du mayeur, Saint-Martin mit une escorte à la disposition de ceux qui voudraient prendre cette dernière direction ; car, lâcheté pour lâcheté, ce brave général préférait encore la couardise de la fuite à l’infamie d’une composition. En conséquence, il fit commandement au sieur de Mandre d’envoyer quelques cavaliers de sa garnison de Besançon jusqu’à Sorans, à la rencontre des émigrants. Mais une fois que le gouverneur eut tourné bride, on abandonna cette résolution pour tendre les mains à la neutralité, que les Français vendaient plus ou moins cher à qui la voulait subir.

Après la prise de Jonvelle, les capucins de Jussey avaient reçu ordre d’observer la marche de l’ennemi et d’ en apporter nouvelle à Vesoul. Le P. Simon, l’un d’entre eux, se glissa dans l’armée, à Chauvirey, sous prétexte d’y voir ses deux confrères, et il pénétra même jusqu’au comte de Grancey. La conversation étant tombée sur Vesoul : « Faites savoir à cette ville, dit le général, que si elle ne me trouve six mille pistoles d’ici à huit jours, lundi prochain elle servira de curée à mes soldats et j’y planterai garnison. » Le rusé capucin répondit hardiment : « Général, vous ne gagnerez là que des coups ; car vous n’y trouverez que des gens ruinés par 300,000 francs de contributions fournies à notre souverain. N’ayant plus rien à perdre, ils s’apprêtent à se battre comme des lions et à vendre chèrement leur vie, plutôt que de trahir Sa Majesté et de subir une garnison de ses ennemis - Eh bien ! répliqua Grancey, mettons la rançon à dix mille écus, et signifiez-leur de traiter avec moi avant que mon canon ne passe la Saône ; car alors l’honneur des armées du roi me défendra de les recevoir. » En même temps il écrivit de sa main ce menaçant ultimatum, que le P. Simon porta le même jour à Vesoul (24 septembre). La nouvelle fut donnée immédiatement, dans une assemblée solennelle convoquée sur la place. Une immense clameur de désespoir accueille cette lecture, et chacun se prépare à fuir. Pourtant le P. Simon, aidé du P. Chrysostôme, gardien des capucins de la ville, arrêta la panique générale et remit un peu d’espérance au cœur des Vésuliens. A la prière du magistrat, les deux religieux partirent le soir même, avec deux bourgeois chargés de prendre langue de l’ennemi et d’en obtenir la meilleure composition possible. Ils vont ensemble coucher à Rupt, où s’arrêtent les commissaires, tandis que les Pères se mettent en quête du quartier général. Ils le trouvent à Morey. Introduits auprès de Grancey, ils furent assez habiles pour le décider à se contenter d’une rançon, sans imposer de garnison. De plus, il promit que le traité de sauvegarde, comprenant la ville et ses alentours dans le rayon d’une lieue, serait muni de la sanction de Louis XIII. Simon s’en retourne à Jussey et Chrysostôme revient à Rupt, avec un trompette français que le comte lui avait donné pour escorter les commissaires chargés de traiter avec lui. Ceux-ci rencontrèrent le général sortant de Ray. Il leur fit signe de le suivre et leur donna audience sur le soir, au campement de Scey-sur-Saône. Fier du succès et se voyant recherché avec tant d’empressement, Grancey les accueillit avec sévérité, haussant le verbe et revenant aux prétentions les plus exagérées, c’est-à-dire voulant dix mille écus, la garnison et même le serment au roi de France. Les députés de se récrier contre de pareilles conditions : « Une somme aussi exorbitante, dirent-ils, dépasse de bien loin notre mandat. D’ailleurs, général, sachez que nos compatriotes périront jusqu’au dernier plutôt que de subir votre garnison et de trahir leur souverain. » Puis ils invoquent la parole militaire, deux fois donnée aux capucins. « Eh bien ! soit, répondit le comte, je vous quitte le second et le troisième article. Quant au chiffre de la rançon, je n’en rabattrai pas un denier ; c’est à prendre ou à refuser. Mais si dans vingt-quatre heures je n’ai point nouvelle de votre acceptation et douze otages pour garants, lundi matin je serai devant vos murailles, où j’entrerai par la brèche en moins d’une heure. »

Les députés rapportèrent ce dernier mot à dix heures du soir (samedi 28 septembre). Le lendemain matin, les citoyens s’étant assemblés pour apprendre ces terribles nouvelles et pour en délibérer, le mayeur fit appel à leur patriotisme, et chacun s’étant fouillé, on boursilla comme on put trois cents pistoles, en toute espèce de monnaie, qui furent envoyées en grande diligence au quartier français. Le général fut supplié d’adoucir sa rigueur, en vue de cet à-compte si péniblement amassé ; mais il resta inflexible et réclama impérieusement la somme totale, ou les douze otages, pour le lundi matin, sous peine de rompre toute négociation. A défaut d’argent, les Vésuliens trouvèrent parmi eux douze citoyens dévoués, douze Eustache de Saint-Pierre, qui, s’arrachant aux embrassements de leurs familles et de leurs amis éplorés, se constituèrent généreusement prisonniers de guerre (30 septembre). Ils furent envoyés à Langres, puis au château de Grancey, où peut-être ils trouvèrent encore et purent complimenter à leur façon le héros vaincu de Jonvelle. L’histoire nous a conservé les noms glorieux de ces hommes méritants, qui furent les sieurs Froment, Damédor, Pernelle, Flavigny, Ber, Terrier, Faviére, Jean-François Buretel, Odo Mercier, Antoine Aimonet, Antoine Clerc et Georges de Mongenet. Ils languirent en captivité, jusqu’à ce que leurs compatriotes eussent fourni la rançon convenue, par la vente à vil prix de leurs biens meubles ou immeubles. On livra néanmoins très chèrement, à compte de la dette, quelques muids de vin, que les fourgons de l’armée de Scey vinrent charger en deux convois. La conscience patriotique réclamait bien contre une pareille fourniture faite à l’ennemi ; mais il fallait y passer, ou bien les Français eussent vidé les caves sans rien payer[42].

Telle fut la conduite des Vésuliens, selon le rapport de leur magistrat, qui en écrivit très longuement à la cour et au gouverneur[43], pour se défendre contre leur blâme indigné ; car on les accusait avec amertume d’être allés jusqu’à Chauvirey, solliciter et marchander la pitié de l’ennemi, et de lui avoir ainsi fait un pont d’argent, qui l’avait attiré au cœur de la province. Jamais, disait-on, il n’aurait osé y pénétrer avec si peu de monde, si la scandaleuse intimidation de la capitale du bailliage d’Amont ne l’eût pas encouragé, en même temps qu’elle démoralisait toutes les places de résistance. Mais les accusés s’en prenaient hautement à Jonvelle, dont les gouverneurs et les garnisons avaient attiré les colères de l’ennemi par leurs dévastations acharnées. « Déjà depuis trois ans, disaient-ils, l’orage de la vengeance s’amassait contre cette place imprudemment insolente, à qui seule on en voulait. Si ce lâche et infâme Gaucher eût tenu bon pendant trois ou quatre semaines, comme il le pouvait très bien, c’est là que Grancey terminait ses conquêtes ; jamais il n’eût osé marcher en avant. Malheureusement la facilité de la prise, et par suite la soumission empressée des autres places, lui donnèrent appétit, et il se fit autoriser par son gouvernement à poursuivre sa pointe aussi loin qu’il pourrait. Tel est le témoignage des principaux officiers français[44]. » Mais nous venons de voir que le rapport du magistrat dément lui-même ces vains propos de soldats mal informés, quand il mentionne les avis multipliés qu’il avait reçus des projets menaçants de l’ennemi sur tout le bailliage d’Amont. D’ailleurs, Girardot est affirmatif sur ce point, dans ses lettres comme dans son histoire[45]. Cependant il est probable qu’une meilleure conduite du commandant de Jonvelle, appuyé sur une garnison plus forte et secondé par la diversion de quelques troupes au dehors, eût arrêté l’ennemi plus longtemps et l’eût découragé de prime abord. Du reste, le mayeur et le conseil de Vesoul étaient plus recevables dans leur défense, quand ils ajoutaient : « Nous avons arrêté les progrès de l’ennemi et conservé libre une ville assez considérable, avec les châteaux de Vaivre et de Charriez et deux ou trois lieues de riches campagnes, dont les denrées et le commerce seront bien utiles au pays, maintenant que tout le reste du ressort est couru, pillé, barré par les garnisons françaises. A quoi nous eût servi la résistance ? A perdre la vie et l’honneur de nos femmes et de nos filles, à stimuler chez l’ennemi l’amour du pillage, à le pousser à d’autres entreprises, par le sac de notre ville, et finalement à livrer cette place à une entière destruction, pour qu’elle demeurât à jamais inutile, comme Poligny, Lons-le-Saunier et Jonvelle. Au demeurant, nous ne sommes pas plus répréhensibles que tous ces châteaux et ces villes de nos alentours, qui ont mieux aimé subir ouvertement les accords de neutralité que de périr misérablement, et dont les résolutions cependant n’ont point été incriminées[46]. » Mais ils ne purent ni les uns ni les autres se laver aux yeux du gouverneur, qui jugeait leur conduite en homme de cœur et en vrai soldat, n’ayant qu’une seule devise à proposer à son pays : résistance héroïque, vaincre ou mourir. Aussi refusa-t-il de délibérer en son conseil sur leurs moyens de justification, qui furent envoyés à l’appréciation du cardinal infant[47].

Au nombre des villes entraînées dans la soumission par l’exemple de Vesoul, se trouvaient Luxeuil et Faucogney. Sommé le 1er octobre, Luxeuil composa les jours suivants, au camp de Scey, pour cinq cents pistoles. Faucogney l’imita bientôt, après en avoir naïvement demandé la permission, à la manière des Vésuliens[48]. « Tous contribuent lâchement, écrivait Girardot à la cour, et les traictés se sont faicts à Remiremont. Nous sommes livrés à la France par une femme, celle qui a commencé nostre perte par la trahison de Jonvelle. M. le baron de Scey m’apprend, le cœur navré, que tout son bailliage a fait le plongeon. » Pour gagner les esprits, on joignait les promesses aux menaces, les moyens de douceur à l’intimidation. Les seigneurs étaient prévenus qu’après le traité leurs châteaux n’éprouveraient aucun dommage et leur seraient fidèlement conservés. Les troupes avaient ordre de se comporter en amies et surtout de respecter les ecclésiastiques et les lieux saints. « C’est ce qui portera un grand fond pour nous couler, disait encore Girardot : la crainte ne vient pas de leurs armées, vu l’approche de l’hyver, mais bien de leurs cajoleries et artifices françois, et par suite de nostre fatale division[49]. »

Grancey et du Hallier demeurèrent dix jours à Scey-sur-Saône, où ils mirent garnison, sous les ordres de Saint-Clair-Debrez, pour commander le pont de pierre placé sous les murs du donjon, pour maintenir la soumission des châteaux, villes, bourgs et villages conquis, courir la rive gauche de la Saône et lever partout des contributions au nom du roi de France. En dehors de la rançon stipulée, Vesoul fut commandé pour soixante pistoles par mois[50]. En attendant, l’armée ennemie menaçait de s’ébranler tantôt contre Gy et Gray, tantôt contre Baume et Clerval, et causait ainsi plus de frayeur et d’alarmes, sans bouger de place, que si elle eût tourné tête quelque part, quoique cependant elle fût réduite par les garnisons à deux mille cinq cents fantassins et cinq cents chevaux. Elle tirait de France les munitions que les contrées envahies ne pouvaient lui fournir. Le 6 octobre, elle reçut un renfort de canons et de quatre vingt chevaux. Mais cela ne fut pas suffisant pour enhardir les généraux à se risquer plus longtemps et plus avant dans la Comté, surtout quand ils apprirent que le marquis de Saint-Martin assemblait des levées et qu’il attendait du secours par le Rhin. Aussi le gouverneur ayant fait insulter pendant la nuit leur quartier de Fretigney, avec une centaine de chevaux, ils eurent si peur, qu’ils repassèrent la Saône au plus vite, avec armes et bagages. Du Hallier reprit le chemin de Jonvelle et de Nancy[51], Quant à Grancey, il tourna sur Dampierre, avec l’évêque d’Auxerre (10 octobre). Ils furent accueillis en amis dans cette place, qui appartenait à un Français, le comte de Tavannes[52]. C’est de là qu’ils sommèrent de nouveau Bauffremont de songer à son château de Scey et de l’assurer contre la destruction, en le faisant entrer dans la neutralité commune[53], Le lendemain, Montot, qui l’avait aussi dédaignée, fut saccagé par les ennemis[54], Après une halte à Champlitte, ils rentrèrent en Bassigny par le Fayl-Billot (13 octobre), tout fiers d’une aussi belle campagne. En moins de trois semaines, ils avaient ruiné nos meilleures places frontières, rançonné les deux rives de la Saône, installé leurs garnisons dans quatre ou cinq châteaux, comme autant d’épines sanglantes implantées au du pays, sans compter les places tenues par eux dans le bailliage d’Aval.


Pour comble de malheurs, le marquis de la Baume-Saint-Martin, gouverneur du Comté, mourut à Gray, le 24 décembre suivant, six semaines après la mort de 1’infant. La cour, au milieu de sa détresse, se jeta résolument dans les bras du baron de Scey, dont la valeur militaire, l’expérience consommée et le patriotique dévouement, lui étaient suffisamment connus. Déjà l’année précédente il avait exercé par intérim les fonctions de gouverneur de la province, en l’absence de la Baume, et même elles lui avaient été continuées provisoirement par lettres testamentaires de Son Altesse des Pays-Bas. Le parlement obtint de Bruxelles sa nomination définitive et le conjura de sauver son pays[55].

A peine installé, il retrouve des milices et prend l’offensive. Pendant qu’il intimide les ennemis en Aval, Charles de Lorraine lui envoie de Neufchâteau les plus heureuses nouvelles : « Crancey, lui écrit-il, qui assiégeait la Mothe avec du Hallier, a quitté le camp, pour aller présider à Lyon l’exécution de Thou et de Cinq-Mars. Je suis tombé sur son collègue et je l’ai chassé de ses lignes. Heuillecourt, Liffon et Bourlemont ont été repris aux Français, et j’ai délogé Batilly de Neufchâteau (12 août au 3 septembre 1643). Venez au plus vite leur donner vous-même la chasse dans le bailliage d’Amont. » En effet, l’occasion était belle. Le gouverneur forme à la hâte un corps de cinq cents hommes, tant cavalerie qu’hommes de pied, et prend à Besançon deux canons et un mortier à grenades, qu’il s’engage, sur caution, à payer quinze mille francs, s’il leur arrivait malheur. Gouhelans commandait l’infanterie, qui était la principale bourgeoisie de Gray ; de Mandre était à la tête de la cavalerie, dans laquelle servait le baron de Grandmont-Melisey, avec ses deux fils. Bauffremont s’avance droit à Scey-sur-Saône, qu’il lui tardait surtout d’arracher à l’ennemi. Le capitaine Saint-Clair, absent, avait laissé le commandement de Scey à Romprey, son lieutenant, avec ordre de brûler le château s’il était assailli. Mais il n’en eut pas le temps, et il se rendit après la première canonnade (13 septembre). Saint-Remy fut emporté le même jour, et Artaufontaine le lendemain. De là on poussa une pointe à Pressigny, qui fut châtié sévèrement ; car cette place n’avait pas moins maltraité notre frontière que les autres garnisons françaises logées sur la Saône. Rupt avait été repris dès le 10 mai, grâce à la facilité du capitaine qui était Comtois. Mais il brûla le village en se retirant. Restaient au pouvoir des Français le bourg et le château de Ray. La place est investie, et sa courtine bientôt crevée d’une large brèche par cinquante volées de canon (17 et 18 septembre). Bauffremont fit alors sommer le sieur d’Yves. « Rendez-vous, il en est temps, lui dit-il par son trompette. Quelques bonnes que soient nos murailles que vous tenez, vos gens ne les défendront pas mieux qu’ils n’ont défendu votre Pressigny. » Le vieux capitaine répondit avec désespoir : « Je n’ai plus rien en France et il ne me reste que ce château pour vivre ; je suis décidé à m’ensevelir glorieusement dans ses ruines, plutôt que de traîner honteusement une vieillesse misérable. »

Mais un orage terrible allait fondre sur les assaillants. Grancey revenait de Lyon il apprend à Voisines, près de Langres, les succès du gouverneur de Franche-Comté. Aussitôt il appelle de Bourgogne la cavalerie de Tavannes, et du Bassigny celle de du Hallier. Il prend des munitions à Langres et réunit son monde au Fayl-Billot, au moment où les Comtois battaient le château de Ray. Entendant gronder le bruit sourd du canon : « Ils sont à nous, dit-il tout joyeux, et M. d’Yves est sauvé. » Il sonne le boute-selle à deux heures du matin et reprend le chemin déjà connu de Morey. Tavannes et la Roche marchaient en avant, avec cinq cents chevaux ; le général les suivait pesamment en carrosse, avec cinq cents hommes de pied et trois cents de cavalerie.

Cependant le baron de Scey avait eu vent de cette puissante diversion, par un avis de Champlitte, et il commençait à se retirer. Mais rien n’étant venu confirmer ce renseignement, il fit halte sur le chemin de Vannes et remit ses pièces en batterie contre le château de Ray. Soudain arrivent ses coureurs, ventre à terre « Les Français ! » s’écrient-ils. En même temps paraissent les escadrons de Tavannes. L’attaque est vigoureuse et la résistance ne l’est pas moins. Mais enfin, après trois heures de lutte, Bauffremont, trop faible de nombre, fut complètement battu, avec perte de sa petite artillerie, de ses bagages et de ses munitions. Blessé lui-même de deux coups de pistolet, il n’échappa aux mains de l’ennemi que par le courageux dévouement des siens. Girardot accuse dans cette journée huit ou dix occis, entre autres le jeune Melisey, et autant de prisonniers, parmi lesquels les sieurs de Grandmont, de Mandre et de Montot-Beaujeu[56]. Mais l’abbé Macheret exalte bien plus haut cet exploit des siens. « En ceste bataille, dit-il, où le seigneur comte de Grancey fut blessé à la jambe, nous perdismes le sieur de Saint-Clair, cinq cavaliers et sept ou huict piedtons. Les Comtois y ont perdu plus de vingt fois autant ; et tous les jours venoient à Lengres tambours ou trompettes de leur part, demandant leurs gens, qu’ils croyoient estre prisonniers, lesquels n’estoient pas encor treuvés parmi leurs autres mort. » Grancey ramena triomphalement à Langres les canons et mortiers de l’ennemi, avec le butin et les nombreux prisonniers, dont vingt-deux gentilshommes (22 septembre). L’artillerie de la ville salua le vainqueur, qui lui fit répondre par les salves des canons comtois, « pour tesmoigner, ajoute Macheret, que quictant la terre espagnole, ils embrassoient le parti françois. » Les prisonniers furent élargis en ville, sur leur parole d’honneur, et traités avec tous les égards possibles. Bien plus, après les avoir taxés à de modiques rançons, qu’ils promirent de payer, Grancey les fit mettre en liberté, sur l’ordre exprès du roi, sans autre garantie que leur foi de gentilshommes (2octobre). « Ainsi leur rendismes-nous le bien pour le mal, continue le même narrateur, afin de les dimouvoir de leurs cruautez et barbarie, en leur enseignant que les François se contentoient de la gloire, au lieu de practiquer la vengeance et la tyrannie. Dieu leur fasse la grâce de s’incliner à la paix avec nous, et nous veuille garder de tomber en esclavage parmi eux[57] ! » En écrivant ces lignes, le curé d’Hortes songeait avec rancune à Bornival, à Fauquier d’Aboncourt et à Gaucher du Magny, ces terribles pourvoyeurs des prisons de Jonvelle.

Grancey n’avait libéré si lestement ses prisonniers que pour se rendre à Paris, où Louis XIII et Richelieu le mandaient pour lui adresser de vive voix leurs félicitations ; car le rapport du général avait donné à l’affaire de Vannes les proportions d’une grande bataille et d’un succès considérable, soit en faisant valoir l’importance du vaincu, soit en exagérant ses forces et en lui supposant des projets qui n’allaient rien moins qu’à prendre tous les châteaux placés entre Dijon, Langres et Chaumont. A l’arrivée du comte, le roi daigna le visiter avec le cardinal-ministre, en son hôtel, où le retenait sa blessure, aggravée par la fatigue d’un voyage de dix ou douze journées. En un mot, le vainqueur du baron de Scey reçut à la cour une véritable ovation.

Ray ne fut arraché aux Français que l’année suivante (mai 1643). Les courses continuèrent de part et d’autre, avec le même acharnement, malgré les trêves conclues, à divers intervalles, entre les deux parlements, pour sauvegarder les bailliages d’Amont et d’Aval, le duché de Bourgogne, les villes de Langres et de Chaumont et le bas Bassigny, compris dans le ressort de Langres. Seulement, au lieu de sortir de Jonvelle, ou de Chauvirey-Dessous, ou de Suaucourt, qui dormaient alors dans les ruines, du sommeil de la mort, les partis comtois étaient recrutés dans les garnisons de Gray, de Ray, de Rupt, de Scey, de Saint-Remy, de Bougey, de Demangevelle et de Conflans. A Bougey, les ardents amis de la petite guerre avaient à leur tête le jeune le Joyant, retiré dans ce village depuis le massacre de sa famille à Lavoncourt. Après la journée de Ray, on les suit, avec ceux de Scey-sur-Saône et de Rupt, à Pressigny, à Pierrefaite, à Hortes, à Maizières et jusqu’à Celsoy, près de Langres. Repoussés de Rougeux et de Beaulieu, ils se font battre au passage de l’Amance, devant Maizières (2 octobre 1642). La mort de Louis XIII, la défaite des Espagnols à Rocroy et les premiers troubles de la régence d’Anne d’Autriche, furent le signal, au printemps suivant, d’une recrudescence d’hostilités. En mai, les mêmes coureurs tombèrent sur Anrosey, Neuvelle et Bourbonne. Une partie des habitants d’Anrosey s’était réfugiée dans l’église, où l’ennemi fit douze prisonniers. Mais quelques jours après, ceux de Demangevelle et de Saint-Remy se firent écharper dans une embuscade, que leur tendirent les volontaires combinés de Rougeux, de Maizières, d’Hortes et de Rosoy[58]. Le combat terminé, survint le capitaine Romprey, qui emmena les prisonniers et le butin à son château de Varennes, malgré les réclamations des paysans, furieux de se voir ainsi ravir le fruit de leur victoire. Les premiers jours de juin, cet échec des Comtois fut vengé sur Serqueux, Corgirnon, Brevoines et Saint-Geomes. L’expédition coûta la vie à dix-huit personnes ; des prisonniers nombreux et sept cents grosses bêtes en furent le prix.

De leur côté, les gendarmeries du Bassigny, du Langrois et du Duché n’étaient point lâches à la représaille. Un autre contemporain de ces brigandages réciproques, le curé de Bougey, nous a laissé dans ses registres de baptêmes le récit d’une attaque avortée, faite sur le château de ce village. Dans la nuit du 19 au 20 janvier 1643, une trentaine de partisans sortis de Pressigny, sous les ordres du sieur Boulangier, et guidés par un traître, Claude Moniot, d’Augicourt, à travers les bois de Preigney et de Cherlieu, arrivent à l’improviste, sur les deux heures du matin, devant la courtine du parterre. En rien de temps ils ont troué la muraille avec des leviers et des pioches ; et les voilà dans le fort en s’écriant : « France ! Victoire ! Rendez les armes ou vous êtes morts ! » Réveillée en sursaut, la troupe du château se défend bravement, sans se déconcerter. Le trompette et le tambour sonnent l’alarme ; on court à l’église, qui touchait la porte, et le tocsin appelle au secours la petite population du lieu, qui ne se composait encore que d’une vingtaine de ménages. « Dieu aidant, dit le narrateur, soldats et habitants se deffendirent si généreusement, qu’ils repoussarent les ennemys, et les contraignirent de reprendre la clef des champs, les uns par-dessus les murailles, les autres par le mesme troup qui les avoit amenés, mais non sans nous laisser quelques-uns des leurs, tués, blessés ou prisonniers. » Le Joyant fut un des vaillants de cette nuit mémorable. Peut-être commandait-il le château et dut-il à cet exploit les insignes générosités du seigneur, Albert de Ray-Mérode ; car il en reçut de riches domaines, qui s’ajoutèrent à ses premières acquisitions dans la terre à peu près déserte de Bougey ; et il fut déclaré, pour le tout, entièrement franc de dîmes, tailles et mainmorte, avec droit de conserver sa maison à tourelles et à colombier, signes de son rang seigneurial[59].

Le 6 août de la même année, le capitaine du Cerf, de Voncourt, qui entreprit à son tour une course en Comté, demeura prisonnier au premier engagement. Mais sur la fin du mois, le sieur de Monsot, capitaine de Relampont, à la tête de soixante hommes, réussit mieux aux environs de Ray. Le baron de Marmier-Longwy, ayant voulu lui tenir tête, fut battu et fait prisonnier. On l’échangea contre du Cerf. Un mois après, Romprey, commandant de Varennes, crut faire un aussi bon voyage du côté de Scey-sur-Saône, où il brûlait de laver son affront de l’année précédente ; mais il y perdit tous ses chevaux et une partie de son monde. Surtout rien n’égalait les dégâts commis sur le territoire français par la garnison lorraine, comtoise et croate, de la petite place de la Mothe. Devenue, après la ruine de Jonvelle, la forteresse avancée de Charles de Lorraine et des Comtois, elle fit trembler tout le pays pendant trois ou quatre ans, comme naguère les remparts de la cité sa voisine. Tandis que le duc se battait sur le Rhin avec Guébriant, Rantzau[60] et Turenne, il avait confié la Mothe à Cliquot, l’un de ses meilleurs officiers, dont l’épée n’avait pas cessé de guerroyer contre la France, soit en Comté, soit en Champagne. De plus, Gaucher du Magny était là, Gaucher, le capitaine par excellence dans le métier des courses aventureuses. Sorti des prisons de Dijon et décrié dans son pays, il avait apporté chez les voisins la passion de sa rancune et l’audace de sa longue expérience. Un de ses premiers exploits fut de surprendre endormis, près de Liffon, quarante cavaliers suédois, qui furent tous exterminés. A leur tour, les Champenois et les Bourguignons lui payèrent chèrement les douleurs de sa captivité et lui rendirent avec usure les déboursés de sa rançon. Affamé de vengeance et plus encore de butin, infatigable rapineur, qui ne se reposait d’une course que par une autre course, il visita tour à tour, avec les braves de la Mothe, les deux Orbigny, les deux Coiffy, Nogent, Montigny-le-Roi, Morimont, la Générousse, Thivel, Poissier, Bannes, Culmont, Chalindrey, Lannes, Buzon, Chambrey, Vitry-en-Montagne, Richebourg, Celsoy, Montlandon, Châtenay-Vaudin, Bielle, Brevoines, Corlée, Ormancey, Brices, Orges, Autoreille, Vesaignes, Voisines, Noidant-Châtenois, Saint-Broing-les-Bois, Selongey et Fontaine-Française. Langres et son voisinage eurent bien de la peine à faire leurs vendanges, sous la protection d’une compagnie bourgeoise organisée pour la circonstance. Tantôt les terribles maraudeurs s’abattent sur Coiffy-le-Bas, au nombre de deux cent cinquante, avec soixante charrettes, et y chargent cent vingt muids de vin (18 novembre 1643). Tantôt ils guettent le coche de Langres à Dijon, qu’ils enlèvent deux fois, avec chevaux, cherrote, voyageurs, argent et dépêches (12 juin et 15 novembre 1644). Mais, dans la seconde arrestation, opérée au val de Suzon, ils manquent le sieur Berchère, président du parlement de Bourgogne, qui leur échappe, avec ses 40,000 écus, montant de ses appointements. Une autre fois, Gaucher conduit son monde, par la Comté, jusqu’à Fontaine-Française, qu’il croyait surprendre (3 juin 1644). Ou bien, quand la Mothe lui fait défaut, il court à Vesoul, y amasse un gros parti et le ramène sur les environs de Langres, où il opère une razzia de trois cents porcs et de quatre cents pièces de gros bétail, avec prisonniers et autre butin (28 juillet 1644). Ici le curé narrateur s’écrie dans sa douleur indignée : « Hommes ingrats et dénaturés que ces pillards, qui nous estoient cependant si obligés pour les bons traictements que nous leur avions faicts, ou aux leurs, quand ils estoient nos prisonniers, surtout au Gauchier, à qui nous avions osté la corde du col. » Il est vrai que cette course des Vésuliens et de leurs voisins n’était qu’une revanche des affreux dégâts commis à la fin de mars, sur Vesoul, Charriez, Faverney et les alentours, par un corps de six mille Suédois, que le Bassigny nous avait généreusement envoyés, avec trois canons.

Deux épisodes de ces temps néfastes nous offrent un singulier mélange de mœurs violentes et de foi religieuse.

Peu de jours avant la surprise de Bougey, le sieur de la Roche, commandant de Mirebeau, vaillant comme un César, au dire de l’abbé Macheret, rencontra près d’Orain le capitaine la Pierre, de la garnison de Gray. Après un choc violent des Bourguignons et des Comtois, la Pierre resta sur le terrain, blessé à mort. « De grâce, vite un prêtre, s’écrie-t-il ! » Il n’y en avait point sous la main : le curé du lieu, comme ses paroissiens, avait fui dans les bois, à l’arrivée des partisans. Mais la Roche, descendant de cheval, s’approche en pleurant du pauvre moribond, lui rappelle Bayard se confessant, en pareille détresse, devant le pommeau de son épée, lui suggère l’acte de contrition et l’exhorte à faire à Dieu le sacrifice de sa vie en expiation de ses fautes.

En juillet 1651, vingt-cinq cavaliers de Châtel-sur-Moselle avaient couru et pillé le village de Pressigny et fait plusieurs prisonniers. Dix braves se mettent hardiment à la poursuite des brigands, les atteignent près d’Amance, leur tuent un cavalier, en blessent quelques-uns et ramènent tous les prisonniers, gens et bétail. Mais le lendemain, voici revenir les Lorrains furieux, avec un renfort tiré de Conflans[61], en tout dix-sept cavaliers et quelques piétons. Pressigny, qui se tenait sur le qui-vive, avait appelé aux armes les braves de Bussières, de Belmont, de Tornay, de Genevrières et de Savigny. Au nombre de soixante, ils s’embusquent au trou de la Quarte[62], et attendent l’ennemi, qui la même nuit donna tête baissée dans le piège et laissa dix morts avec cinq blessés sur le carreau. Chacun des vainqueurs eut 6 livres dix sous pour sa part du butin fait dans cette circonstance. Or, l’un des blessés avait reçu plusieurs coups mortels sans rendre l’âme. On lui demanda s’il avait eut en sa personne un caractère, c’est-à-dire une marque, un charme de sorcier, pour tenir ainsi contre la mort. « Non, dit-il ; mais vous ne pourrez me tuer qu’après m’avoir fait confesser. » On lui amène le sieur Mathey, curé de Pressigny ; il se confesse très dévotement, et il expire. Les assistants, étonnés, l’ayant déshabillé pour savoir la vérité, lui trouvèrent un scapulaire et un chapelet, et reconnurent qu’il avait mérité, par ces signes pieux, la protection de la très sainte Vierge, pour obtenir la grâce d’une bonne mort[63].

Cependant les années de la Mothe étaient comptées, et sa vie de gloire militaire allait finir, comme celle de Jonvelle avait fini. Les populations de Champagne et de Bourgogne appelaient à grands cris le secours de la force publique contre ce nid d’aigle, bicoque insolente qui les bravait depuis vingt-deux ans, sur le sommet aérien de sa montagne. Aussitôt que le gouvernement de Mazarin fut un peu remis de ses premières secousses, tournant enfin son attention de ce côté, il fit investir la Mothe en plein hiver (13 décembre 1644). C’était le quatrième siège de cette place depuis 1634. Langres fournit aux batteries son gros canon de cinquante livres de balle, et le mortier bisontin que Grancey avait capturé à la journée de Ray. Néanmoins la forteresse tint bon jusqu’au premier juillet ; et quand elle eut capitulé, on chanta le Te Deum dans toutes les églises du diocèse de Langres, avec autant d’allégresse que pour les victoires de Turenne et de Condé sur les Espagnols et les impériaux. La Mothe fut rasée de fond en comble : depuis longtemps son sol étroit, que laboure la charrue, n’offre pas même un débris[64].

Le traité de Westphalie (1er octobre 1648), en concentrant la lutte entre la France et l’Espagne, adjugea les duchés de Lorraine et de Bar au jeune Louis XIV, et par conséquent laissa les armes aux mains du souverain dépossédé. Toujours l’allié des Espagnols et d’ailleurs animé par le prince de Condé, devenu leur généralissime, Charles de Lorraine continua de harceler le territoire français, surtout le Bassigny. Notre lisière comtoise eut aussi fort à souffrir du passage de ses gendarmeries. En 1652, la Fauche, son lieutenant, arriva dans les environs de Luxeuil et de Saint-Loup, venant d’Alsace et marchant contre Langres, avec 6,500 hommes d’effectif, selon Macheret, chiffre sans doute exagéré par la frayeur. Ils traînaient derrière eux une suite nombreuse de vivandiers, de voleurs, de femmes et d’enfants, amenés par la faim et cherchant à rapiner pour vivre, sous la protection du soldat ; car la famine dévorait au loin toutes les provinces. Pendant que cette armée picore et pille au large, dans un pays ruiné, un détachement de quatre cents chevaux tombe sur les villages de Morey, Charmes et Bourguignon, dont les habitants éprouvèrent les dernières brutalités et se virent enlever pain, grains, salaisons, vins, habits, vaisselle, argent monnayé, argenterie, bestiaux ; enfin tout ce qu’ils possédaient. Les voleurs lâchèrent dans les caves les tonneaux qu’ils ne pouvaient emmener (19 avril).

Quatre jours après, la Fauche campait autour de Jonvelle, où il ne trouva que des remparts écroulés, l’église et le prieuré encore debout, avec quelques autres édifices, et une vingtaine de familles, y compris les officiers de la seigneurie, logés dans les ruines du château. Ses quartiers s’étendaient jusqu’à Châtillon, dont la désolation n’était pas moins navrante. Saccagée, brûlée et démantelée par les Suédois et les Français depuis 1635, cette ville n’offrait alors que des monceaux de pierres et quelques rares habitants mal abrités dans les ruines des édifices. L’herbe, les buissons, les arbres même, encombraient les rues ; l’église, dévalisée, à moitié découverte et sans clocher, menaçait de s’écrouler ; le pont de l’Appance était rompu, celui de la Saône croulant, les terres en friche, les prés en broussailles et les forêts dévastées ; à peine trois journaux de vigne se trouvaient cultivés dans un vignoble qui produisait jadis deux mille pièces de vin[65]. La Fauche quitta ce malheureux pays le 24 avril, et il entra dans le Bassigny par Bourbonne, qui fut saccagé. Jamais les Langrois n’eurent si peur. Exilée en Berry, absorbée par la guerre de la Fronde, la cour laissait les provinces sans secours ; les villes menacées furent donc obligées de se défendre seules. Leur premier recours fut à Dieu. A Langres, le saint Sacrement fut exposé deux jours durant, dans chacune des onze églises, pendant que le maïeur et les échevins faisaient célébrer neuf messes devant les reliques de saint Didier. En même temps bourgeois, domestiques, écoliers, garçons de boutique, tous les citoyens valides, prenaient les armes, et l’on eut bientôt mis sur pied un corps assez respectable de 2,960 hommes. Cette bonne contenance imposa suffisamment à la Fauche, qui descendit la Marne, en ravageant le pays, jusqu’à Saint-Dizier[66].

L’année suivante amena de nouvelles terreurs sur la même contrée. Le comte d’Harcourt, devenu à son tour complice des Frondeurs, comme le prince de Condé, tenait sous sa main Philisbourg, Brisach, Belfort et quinze autres places intermédiaires, qu’il projetait de livrer à l’empereur, dans l’espoir de se faire en Allemagne une principauté indépendante. Excitée par le duc de Lorraine, la garnison de Belfort traversa la Comté et porta ses courses jusqu’au Bassigny. Tous les villages de sa frontière furent impitoyablement rançonnés, par des traités, sans en excepter l’hôpital de Grossesaules, qui subit des violences inouïes (24 septembre 1653) [67].

Mais en même temps un autre ennemi, plus féroce même que la guerre, désolait nos contrées. Les années 1649 et 1650 avaient peu donné ; ensuite les pluies incessantes de 1654 avaient perdu toutes les récoltes, tellement que l’année suivante vit se renouveler toutes les horreurs de 1638. Le prix ordinaire des vivres ayant plus que décuplé, les pauvres étaient réduits à manger l’herbe des prés, comme les bêtes[68]. La comète qui se montra tout à coup le 17 décembre ajouta l’épouvante à la misère ; les peuples avaient encore tous les préjugés superstitieux des anciens sur les phénomènes du ciel. En effet, une éclipse de soleil ayant été annoncée par les astronomes pour le 12 août 1654, on s’en effraya si fort, que l’on se prépara de tous côtés à ce terrible moment par la confession ; car cette génération n’avait vu que des malheurs ; les années ne succédaient aux années que pour lui amener de nouveaux désastres, et voilà pourquoi tous les signes extraordinaires paraissaient les annoncer. Cependant l’abondance de 1653 et de 1654 avait tiré le pays de sa détresse et de son tombeau, en annonçant aux hommes que la divine Providence leur donnait enfin des jours meilleurs, pour qu’ils la bénissent dans la joie, comme ils l’avaient servie, résignés, dans l’affliction[69].

  1. Corr. du parlem., B, 795, Requête des habitants de Veset et du voisinage ; février 1637. En mai suivant, le colonel Nicolas était au bailliage d’Aval, contre Longueville. (Girardot, p. 167.)
  2. Corr. du parlem., B, 794 ; Cléron, 27 janvier 1687.
  3. Ibid., 798, Vienne, 16 mars, lettre de Castagneda à la cour ; 804, Besançon, 16 et 31 août, Buson à la cour.
  4. Launoy, son commandant, ajoute dans son rapport : « La terre de Ray a fourni l’an dernier 3,000 mesures de bled pour les trouppes ; elle a logé trois régiments pendant six semaines ; le duc de Lorraine y a passé trois fois, et la dernière fois avec presque toute son armée. Le baron de Clinchant y avoit son régiment, il y a quelques semaines : les sujets de la terre, ne pouvant le nourrir, se sont imposé des sacrifices énormes d’argent pour le faire sortir. Il n’y reste plus que le tiers des habitants. » (B, 794, Ray, 28 janvier.)
  5. Ibid., Gray, 8 et 17 juin ; les officiers du roi à la cour, au sujet de cette affaire.
  6. Ibid. Voir diverses dépêches dans les derniers mois de 1636. L’année suivante, le conseiller Buson écrivait à la Cour : « Les trouppes que l’on peut lever ne grossissent qu’en canailles, en garses et en bagages. Du train qu’ils mènent, les Allemands n’estoient que des agneaux, et ceuxci des loups. » (804, Besançon, 31 août.)
  7. Girardot, p. 170 et 212
  8. Corr. du parlem., B, 795.
  9. Girardot, P. 175.
  10. Corr. du parlem., 803, 22 juillet, dépêche de la cour.
  11. Son capitaine, le sieur de Cubry, y reçut 146 coups de canon, espérant être secouru. Fait prisonnier de guerre avec ses 120 hommes, il paya 200 pistoles pour sa rançon personnelle, et 200 pour ses officiers. (B, 802, diverses dépêches de Gray.)
  12. Voyez la notice sur la famille le Joyant.
  13. Corr. (lu parlem., B, 802, diverses dépêches. Girardot (p. 175) restreint la perte de Mercy à sept ou huit cents hommes tués, blessés ou prisonniers De plus, il lui fait à lui-même les honneurs de la retraite, sans parler du gouverneur de Jonvelle. Mais d’Andelot a dû être mieux renseigné.
  14. Ibid., Gray, 22 juin, d’Andelot à la cour.
  15. « Ceux de Gy ont composé à 4,000 pistoles, moyennant quoy point d’infanterie n’y est entrée. » (Gray, 26 juin, d’Andelot à la cour.)
  16. Croates. Les populations confondaient sous le nom de Cravata tous les soldats, étrangers d’outre-Rhin venus au secours de la Comté.
  17. « Je suis bien marry que le temps ne nous est pas plus favorable pour achever nos ouvrages et recevoir le vicomte de Tureine, s’il y vient, ce que je ne puis croyre. » (B, 794 Jonvelle, 23 janvier, Bornival à Furnimont.) Il lui demande des munitions de guerre surtout des grenades, pour la place et pour les châteaux voisins.
  18. Journal de Macheret.
  19. Corr. du parlem., B, 804. Dole, 28 août ; la cour au marquis de Saint-Martin.
  20. A Choiseul, un homme, avec ses trois fils, labourait un bichot par jour, a raison de 30 sous (Macheret, fol. 43, verso.)
  21. Girardot, p. 212 et 213
  22. A Langres et dans ses environs, dès le mois d’août, les cimetières était remplis et l’on enterrait partout. La peste diminua sur la fin de l’année, après avoir enlevé dans cette contrée, avec l’aide de la guerre, 5,500 personnes, dont 58 ecclésiastiques. (Macheret, fol. 24.)
  23. Jussey perdit tous ses habitants ; il en revint 95 en 1641, et l’administrateur de la paroisse, Etienne Clerc, commença de nouveaux registres par ces mots. « Noinina infantium in ecclesiâ Jussey baptizatorum post reditum populi. » Point de naissance cette année-là, une seule en 1642 ; six en 1643. La parenté a tellement disparu que le sieur Légier est parrain de cinq de ces enfants. La population demeure stationnaire jusqu’en 1652, qui offre treize naissances ; ce qui fait supposer quatre à cinq cents habitants. À Laître, le curé Pierre Aillet commence son registre, en 1641, par ces mots : « Ab anno Domini 1636, vix ulli baptizati fuerunt, quia ob continuos bellorum tumultus qui tunc temporis totam provinciam devastarunt, major pars populi proprios œdes deserens in exteras regiones aufugerat. » Bougey, qui avait compté 35 actes en 1635, dont 15 pour Oigney, n’eut aucune naissance en 1637, deux en 1638, cinq en 1639, deux en 1640, cinq en 1641, une en 1642, cinq en 1643, six en 1644, onze en 1645, huit en 1646. Le registre est sans visa de l’officialité diocésaine, du 19 juillet 1634 au 14 juin 1647, date du passage de Jean Millet, procureur général et fiscal de l’archevêque. À Ouge, il ne resta pas une maison debout, sauf le chœur de l’église. Le village ne sortit de son tombeau qu’en 1642. On compta quatre baptêmes en 1648, sept en 1649, huit en 1650, six baptêmes et une sépulture en 1651. Le village ne fut repeuplé qu’en 1688 À Baulay, de 1636 à 1644, pas une seule naissance. À Montigny-lez-Cherlieu, il ne resta que deux maisons. À Lure, on ne trouve que dix actes de baptêmes sur les registres, de 1638 à 1643. Chatillon-sur-Saône, ruiné en 1635, n’avait encore que huit habitants en 1648. (V. Notice sur Chatillon.)
  24. Corr. du parlem., B. 853 ; Vesoul, 26 juillet 1641. les officiers du roi. Chancel-Flavigny et de Mongenet, à la cour ; Girardot,
  25. P. 266.
  26. Journal de Macheret, fol. 47, verso.
  27. Ibidem, foi. 46. verso, et 47.
  28. Girardot, P. 266 Ni cet historien ni la correspondance du parlement ne disent le nom de cette dame de Remiremont. Nous croyons qu’elle était de la maison de Mailly-Clinchant
  29. Girardot, P. 266.
  30. Fol. 48 et 49.
  31. Guerre de dix ans, p. 266 267. Girardot dit ailleurs : « Son Altesse de Lorraine mande que l’affaire de Jonvelle est une menée de Mme de Remiremont et autres malintentionnés. » (Preuves, 9 octobre 1641.)
  32. Voyez page 227 note.
  33. Preuves, 8 et 9 octobre.
  34. Macheret, fol. 82, verso, et 84.
  35. Guerre de dix ans, p. 267.
  36. Preuves, 1er octobre.
  37. Preuves, 26 septembre et 23 octobre.
  38. Le seigneur du Château-Dessus était Antoine du Châtelet, frère de, Philippe, tué en 1636. Il avait épousé en secondes noces (1633) Gabrielle de Mailly, dame de Remiremont en partie, fille d’Africain de Mailly, baron de Clinchant, et d’Anne d’Anglure.
  39. Girardot, p. 267.
  40. Journal de Macheret, fol.49, verso. « Je n’ay retire de ma maison d’Artaufontaine aultres choses que trente mesures de froment. Tous mes meubles et mesnagerie de pourceaux, dindes, poules, canards, oyes, y sont demeurés. Les Français ont démoly, etc. » (Corr. du parlem., 854, Gray, 11 octobre 1641, le sieur de Beaujeu-Montot à la dame de Crécy-Balançon, sa cousine.) La dame de Raucourt, veuve en ce moment, était sœur du même Beaujeu.
  41. Girardot, Guerre de dix ans, p.267 et 268, et sa lettre à la cour, Preuves. 16 octobre 1641.
  42. Preuves, 26 et 30 septembre, 1 et 23 octobre.
  43. Aux Preuves, 23 octobre.
  44. Preuves, 30 septembre.
  45. Guerre de dix ans, p. 266.
  46. Preuves, 23 octobre.
  47. Preuves, 16 octobre. Le cardinal infant était don Ferdinand d’Autriche, frère du roi d’Espagne et gouverneur souverain des Pays-Bas, de la Flandre et de la Franche-Comté.
  48. Preuves, 21 octobre.
  49. Corr. du parlem., B, 854 ; Besançon, Il octobre 1641, Girardot à la cour. voir aussi Preuves, 5 octobre.
  50. Preuves, 5, 7 et 9 octobre,
  51. Preuves, 9 octobre ; Guerre de dix ans, p. 268 et 269.
  52. Seigneur de Lancques, Fresne, Coublans, Pailley, Prangey, Dampierre-sur-Salon, etc.
  53. Corr. du parlem., ibid. ; Besançon, 11 octobre, Girardot à la cour.
  54. « Ils ont dévalisé mes meubles de Montot, pillé mes denrées et vendangé mes vignes, où il y avoit pour faire plus de 50 muids de vin. Tout ce qui me console, c’est qu’ils sont sortis sans avoir rien démoly. J’atant de savoir si je pourrai retourner là, pour y semer quelque chose ; sinon il y auroit grant pitié à moy. Quant à l’armée françoise, elle est à présent logée à Champlite, et l’on ne sçay quel désain elle at, etc. » (Corr. du parlem., B, 854 ; Gray, 11 octobre, le sieur de Beaujeu-Montot à la dame de Crécy.)
  55. Girardot, p. 274 ; Corresp. du parlem. B, 855 ; Dole, 22 décembre, la cour au baron de Scey.
  56. Guerre de dix ans, p. 281.
  57. Girardot, p. 279 à 2,81 ; Macheret, fol. 60, 6l et 62.
  58. « Cest exploict merveilleux ne se fit pas sans quelque perte des nostres ; car on ne peut charpenter sans ételles. » Macheret.
  59. V. Notice sur la famille le Joyant
  60. Charles de Lorraine, qui secondait les opérations du feld-général de Mercy, battit à Brisach le comte de Rantzau, qui perdit là, dit Macheret, son canon, ses bagages, 7,000 hommes hors de combat, 600 prisonniers, entre autres le comte de Nassau, le marquis d’Andelot et le marquis de Vitry (décembre 1643).
  61. « Certains Cravates et gredins du Comté s’estoient retirés au chasteau de Conflans, sans être advoués d’aucuns souverains. » ( Macheret fol. 75).
  62. " L’an 1648 première sepmaine d’aprés Pasque le sieur prévost des marchands de ceste ville de Lengre eut ordre du roy pour faire couper le bois qui est un passage dit le trou de la Carte, entre le royaume de France et le Comté de Bourgongne " (Macheret, folio 107, verso).
  63. Macheret, fol. 66, verso, et 134.
  64. Macheret, fol. 51 à 92
  65. Archives de Châtillon N° 1,
  66. Macheret, fol. 441, verso, et 142.
  67. Ibid., 153.
  68. " Une pauvre femme portant et allaictant son petit enfant a esté trouvée morte en une prairie, ayant encor la bouche pleine d’herbe et en mangeant comme une beste, et son enfant encore vivant entre ses bras ".(Macheret, fol. 142, verso.)
  69. Macheret, fol. 147, 155, 157 et 159.