Histoire de Jules César/Livre I/Chapitre 5

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Plon (Tome 1p. 141-200).

CHAPITRE CINQUIÈME.

GUERRES PUNIQUES, DE MACÉDOINE ET D’ASIE.

(De 488 à 621.)

Comparaison entre Rome et Carthage.

I. Rome, ayant étendu sa domination jusqu’à l’extrémité méridionale de l’Italie, se trouva en face d’une puissance qui, par la force des choses, allait devenir sa rivale.

Carthage, située sur la côte africaine la plus rapprochée de la Sicile, n’en était séparée que par le canal de Malte, qui partage en deux le grand bassin de la Méditerranée. Elle avait, depuis plus de deux siècles, conclu, à différentes reprises, des traités avec Rome, et, imprévoyante de l’avenir, félicité le sénat toutes les fois qu’il avait remporté de grands avantages sur les Étrusques ou les Samnites.

La supériorité de Carthage au commencement des guerres puniques était évidente ; la constitution des deux cités faisait néanmoins prévoir laquelle en définitive devait l’emporter. Une aristocratie puissante régnait chez l’une et chez l’autre, mais à Rome les nobles, sans cesse confondus avec le peuple, donnaient l’exemple du patriotisme et de toutes les vertus civiques, tandis qu’à Carthage les premières familles, enrichies par le commerce, amollies par un luxe effréné, formaient une caste égoïste et avide, distincte du reste des citoyens. À Rome, l’unique mobile était la gloire, la principale occupation la guerre, le premier devoir le service militaire ; à Carthage, on sacrifiait tout à l’intérêt, au commerce, et la défense de la patrie était, comme un fardeau insupportable, abandonnée à des mercenaires. Aussi, après une défaite, l’armée, à Carthage, se recomposait avec peine ; à Rome, elle se reformait aussitôt, puisque le peuple était soumis au recrutement. Si la pénurie du trésor obligeait de retarder la paye, les soldats carthaginois se révoltaient et mettaient l’État en péril ; les Romains supportaient les privations et la misère sans murmures, par le seul amour de la patrie.

La religion carthaginoise faisait de la divinité une puissance jalouse et malfaisante, qu’il fallait apaiser par d’horribles sacrifices ou honorer par des pratiques honteuses : de là des mœurs dépravées et cruelles ; à Rome, le bon sens ou l’intérêt du gouvernement tempérait la brutalité du paganisme, et maintenait dans la religion des idées de morale[1].

Quelle différence encore dans la politique ! Rome avait dompté par la force des armes, il est vrai, les peuples qui l’environnaient ; mais elle s’était pour ainsi dire fait pardonner ses victoires en offrant aux vaincus une patrie plus grande et une part dans les droits de la métropole. D’ailleurs, comme les habitants de la Péninsule étaient en général d’une même race, elle avait pu facilement se les assimiler. Carthage, au contraire, était demeurée étrangère au milieu des indigènes d’Afrique, dont la séparaient l’origine, la langue et les mœurs. Elle avait rendu sa domination odieuse à ses sujets et à ses tributaires par l’esprit mercantile et les habitudes de rapacité de tous ses agents : de là des insurrections fréquentes et des répressions d’une cruauté inouïe. La défiance envers ses sujets l’avait engagée à laisser ouvertes toutes les villes de son territoire, afin qu’aucune d’elles ne devînt le point d’appui d’une révolte. Aussi deux cents villes se livrèrent-elles sans résistance à Agathocle, dès qu’il parut en Afrique. Rome, au contraire, entourait de remparts ses colonies, et les murailles de Plaisance, de Spolète, de Casilinum, de Nola, contribuèrent à arrêter Annibal.

La ville de Romulus était alors dans toute la vigueur de la jeunesse, tandis que Carthage était arrivée à ce degré de corruption où les États ne sont capables de supporter ni les abus qui les énervent, ni le remède qui les régénérerait.

À Nome donc appartenait l’avenir. D’un côté, un peuple de soldats, contenu par la discipline, la religion, la pureté des mœurs, animé de l’amour de la patrie, entouré d’alliés dévoués ; de l’autre, un peuple de marchands avec des mœurs dissolues, des mercenaires indociles et des sujets mécontents.


Première guerre punique (490-513).

II. Ces deux puissances, d’une ambition égale, mais d’un esprit si opposé, ne pouvaient rester longtemps en présence sans se disputer la domination du riche bassin de la Méditerranée. La Sicile surtout devait exciter leur convoitise. La possession de cette île était alors partagée entre Hiéron, tyran de Syracuse, les Carthaginois et les Mamertins. Ces derniers, issus d’aventuriers anciens mercenaires d’Agathocle, venus d’Italie en 490, et établis à Messine, se mirent à guerroyer contre les Syracusains. Ils sollicitèrent d’abord l’assistance des Carthaginois et leur livrèrent l’acropole de Messine pour prix de la protection qu’ils en obtinrent ; bientôt, dégoûtés d’alliés trop exigeants, ils envoyèrent demander des secours à Rome au nom d’une commune nationalité, car la plupart se disaient Italiotes, par conséquent alliés de la République ; quelques-uns même étaient ou se prétendaient Romains[2].

Le sénat hésitait : l’opinion publique l’emporta, et, malgré le peu d’intérêt qu’inspiraient les Mamertins, la guerre fut décidée. Un corps de troupes, envoyé sans retard à Messine, en chassa les Carthaginois. Peu après, une armée consulaire passait le détroit, battait les Syracusains d’abord, puis les Carthaginois, et s’établissait militairement dans l’île. Tel fut le commencement de la première guerre punique.

Diverses circonstances favorisèrent les Romains. Les Carthaginois s’étaient rendus odieux aux Grecs siciliens. Les villes encore indépendantes, comparant la discipline des légions aux excès de tous genres qui avaient signalé le passage des mercenaires d’Agathocle, de Pyrrhus et des généraux carthaginois, accueillirent les consuls comme des libérateurs. Hiéron, maître de Syracuse, première ville de la Sicile, n’eut pas plutôt éprouvé la puissance des armes romaines qu’il prévit l’issue de la lutte et se déclara pour le plus fort. Son alliance, maintenue fidèlement pendant cinquante ans, fut d’une grande utilité à la République[3]. Avec son appui, les Romains, au bout de la troisième année de guerre, s’étaient emparés d’Agrigente et de la plupart des villes de l’intérieur ; mais les flottes des Carthaginois restaient maîtresses, de la mer et des places du littoral.

Les Romains manquaient de marine militaire[4]. Ils pouvaient, sans doute, se procurer des bâtiments de transport, ou, par leurs alliés (socii navales), quelques trirèmes[5] ; mais ils n’avaient pas de ces navires à cinq rangs de rames, plus propres, par leur poids et leur vitesse, à enfoncer les bâtiments ennemis. Une incomparable énergie suppléa en peu de temps à l’insuffisance de la flotte : cent vingt galères furent construites d’après le modèle d’une quinquérème carthaginoise échouée sur la côte d’Italie ; et on exerça à terre des soldats au maniement des rames[6]. Au bout de deux mois, les équipages s’embarquaient et les Carthaginois étaient battus à Myles (494), et trois ans après à Tyndaris (497). Ces deux batailles navales enlevèrent à Carthage le prestige de sa supériorité maritime.

Cependant la lutte se prolongeait sur terre sans résultat décisif, lorsque les deux rivales résolurent chacune, par un effort suprême, de demeurer maîtresse de la mer. Carthage équipa trois cent cinquante vaisseaux pontés, Rome trois cent trente d’égale force. En 498, les deux flottes se rencontrèrent entre Héraclée Minoa et le cap d’Ecnome, et, dans un combat mémorable, où 300 000 hommes[7] s’entrechoquèrent, la victoire resta aux Romains. Le chemin de l’Afrique était ouvert, et M. Atilius Regulus, inspiré sans doute par l’exemple d’Agathocle, imagina d’y porter la guerre. Ses premiers succès furent tels que Carthage, dans son effroi et pour éviter le siège dont elle était menacée, s’apprêtait à renoncer à ses possessions en Sicile. Trop confiant dans la faiblesse des résistances qu’il avait rencontrées, Regulus crut pouvoir imposer à Carthage les conditions les plus dures ; le désespoir rendit aux Africains toute leur énergie, et Xanthippe, aventurier grec, bon général, mis à la tête des troupes, défit le consul, dont il anéantit presque entièrement l’armée.

Jamais les Romains ne se laissaient abattre par les revers ; ils reportèrent la guerre en Sicile et reprirent Panorme, siège des forces carthaginoises. Pendant plusieurs années, les flottes des deux pays ravagèrent, les unes les côtes d’Afrique, les autres le littoral italien ; dans l’intérieur de la Sicile, les Romains avaient l’avantage ; sur les rivages de la mer, les Carthaginois. Deux fois les flottes de la République furent détruites par les tempêtes ou par l’ennemi, et ces désastres engagèrent à deux reprises le sénat à suspendre toute expédition maritime. La lutte se trouva concentrée pendant six ans dans un coin de la Sicile ; les Romains occupaient Panorme, les Carthaginois Lilybée et Drepanum. Elle aurait pu se prolonger indéfiniment si le sénat, malgré la pénurie du trésor, ne fût parvenu, au moyen de dons volontaires, à équiper encore une flotte de deux cents quinquérèmes. Lutatius, qui la commandait, dispersa les vaisseaux de l’ennemi, près des îles Ægates, et, maître de la mer, menaça d’affamer les Carthaginois. Ceux-ci demandèrent la paix au moment même où un grand homme de guerre, Amilcar, venait de rendre le prestige à leurs armes. C’est que, pendant ces vingt-quatre années, l’énormité des dépenses et des sacrifices avait découragé Carthage, tandis qu’à Rome le patriotisme, insensible aux pertes matérielles, maintenait l’énergie comme aux premiers jours. Les Carthaginois, contraints de céder tous leurs établissements en Sicile, payèrent une indemnité de 2 200 talents[8]. Dès lors toute l’île, excepté le royaume de Hiéron, devint tributaire, et, pour la première fois, Rome eut une province sujette.

Si, malgré ce succès définitif, il y eut des échecs momentanés, on doit les attribuer en grande partie à l’instabilité des plans de campagne variant annuellement avec les généraux. Plusieurs consuls, cependant, ne manquèrent ni d’habileté ni de persévérance, et le sénat, toujours reconnaissant, récompensa dignement leurs services. Quelques-uns obtinrent les honneurs du triomphe, entre autres, Duilius, qui gagna la première bataille navale, et Lutatius, dont la victoire décida de la paix. À Carthage, au contraire, les meilleurs généraux étaient victimes de l’envie et de l’ingratitude. Xanthippe, vainqueur de Regulus, fut promptement éloigné par la jalousie de la noblesse, qu’il avait sauvée[9], et Amilcar, calomnié par une faction rivale, ne reçut pas de son gouvernement l’appui nécessaire à l’exécution de ses grands desseins.

Pendant cette lutte de vingt-trois ans, la guerre manqua souvent d’une direction habile et suivie, mais les légions ne perdirent rien de leur ancienne valeur, et on les vit même un jour en venir aux mains avec les auxiliaires, qui leur disputaient le poste le plus périlleux ; on peut citer aussi l’intrépidité du tribun Calpurnius Flamma, qui sauva les légions enfermées par Amilcar dans un défilé. Il couvrit la retraite avec trois cents hommes, et, retrouvé vivant sous un monceau de cadavres, reçut du consul une couronne de feuillage, modeste récompense, mais suffisante alors pour inspirer l’héroïsme. Tous les sentiments nobles étaient exaltés au point de rendre justice à un ennemi. Le consul L. Cornelius fit de magnifiques obsèques à Hannon, général carthaginois, mort vaillamment en combattant contre lui[10].

Pendant la première guerre punique les Carthaginois menacèrent souvent les côtes de l’Italie, sans jamais tenter un débarquement sérieux. Ils ne purent trouver d’alliés parmi les peuples récemment soumis : ni les Samnites, ni les Lucaniens, qui s’étaient déclarés pour Pyrrhus, ni les villes grecques du sud de la Péninsule, ne montrèrent de dispositions à la révolte. Les Gaulois cisalpins, naguère si remuants, et que nous verrons bientôt reprendre les armes, demeurèrent immobiles. Les mouvements qui éclatèrent sur la fin de la guerre punique parmi les Salentins et les Falisques furent sans importance et ne paraissent pas se rattacher à la grande lutte entre Rome et Carthage[11].

Cette résistance à toute tentative d’insurrection prouve que le gouvernement de la République était équitable, et qu’il avait donné satisfaction aux vaincus. Nulle plainte ne se fit entendre, même après de grands désastres ; et cependant les calamités de la guerre pesaient cruellement sur les laboureurs, sans cesse obligés de quitter leurs champs pour combler les vides faits dans les légions. À l’intérieur le sénat avait pour lui un grand prestige, et à l’extérieur il jouissait alors d’une réputation de bonne foi qui lui assurait des alliances sincères.

La première guerre punique exerça sur les mœurs une influence remarquable. Jusqu’alors les Romains n’avaient pas entretenu de rapports suivis avec les Grecs. La conquête de la Sicile rendit les relations nombreuses et actives, et bientôt se fit sentir ce que la civilisation hellénique renfermait à la fois d’utile et de pernicieux.

Les idées religieuses des deux peuples étaient différentes, bien que le paganisme romain eût de grands rapports avec le paganisme de la Grèce. Celle-ci avait des philosophes, des sophistes, des libres penseurs. À Rome, rien de semblable ; les croyances y étaient profondes, naïves et sincères ; d’ailleurs, dès une époque très-reculée, le gouvernement avait subordonné la religion à la politique, et s’était appliqué à lui donner une direction avantageuse à l’État.

Les Grecs de Sicile introduisirent à Rome deux sectes de philosophie dont les germes se développèrent plus tard, et qui avaient peut-être plus de rapport avec les instincts des initiés qu’avec ceux des initiateurs. Le stoïcisme fortifia la pratique des vertus civiques, mais sans modifier leur antique rudesse ; l’épicurisme, bien plus répandu, ne tarda pas à précipiter la nation à la recherche des jouissances matérielles. L’une et l’autre secte, en inspirant le mépris de la mort, donnèrent une puissance terrible au peuple qui les adopta.

La guerre avait épuisé les finances de Carthage. Les mercenaires, qu’elle ne pouvait payer, se révoltèrent à la fois en Afrique et en Sardaigne. Ils ne furent vaincus que par le génie d’Amilcar. Dans cette île, les excès des révoltés avaient soulevé les habitants, qui parvinrent à les chasser du pays. Les Romains ne laissèrent pas échapper cette occasion d’intervenir, et, comme précédemment pour les Mamertins, le sénat, selon toute apparence, prétexta qu’il y avait des Italiotes parmi les mercenaires de Sardaigne. L’île fut prise, et les vainqueurs imposèrent une nouvelle contribution à Carthage, qui avait capturé quelques vaisseaux marchands naviguant dans ces parages, abus scandaleux de la force, que Polybe a hautement flétri[12]. Réduits à l’impuissance par la perte de leur marine, par la révolte de leur armée, les Carthaginois subirent les conditions du plus fort. Ils étaient sortis de Sicile sans y laisser de regrets ; il n’en fut pas de même en Sardaigne ; leur gouvernement et leur domination y étaient populaires, probablement à cause de la communauté de religion et de l’origine phénicienne de plusieurs villes[13]. Pendant longtemps encore, des rébellions périodiques témoignèrent de l’affection des Sardes pour leurs anciens maîtres. Vers la même époque, les Romains s’emparèrent de la Corse, et, de 516 à 518, repoussèrent les Ligures et les tribus gauloises avec lesquelles ils étaient en paix depuis quarante-cinq ans.


Guerre d’Illyrie (525).

III. Tandis que la République protégeait ses frontières du nord contre les Gaulois et les Ligures, et qu’elle combattait en Sardaigne et en Corse l’influence de Carthage, elle entreprenait contre un petit peuple barbare une autre expédition, moins difficile, il est vrai, mais qui devait avoir d’immenses conséquences. La guerre d’Illyrie, en effet, allait ouvrir aux Romains le chemin de la Grèce et celui de l’Asie, soumise aux successeurs d’Alexandre, et où dominait la civilisation grecque. Devenue une grande puissance maritime, Rome avait désormais dans ses attributions la police des mers. Les habitants des côtes orientales de l’Adriatique, adonnés à la piraterie, désolaient le commerce. Plusieurs fois ils avaient poussé leurs déprédations jusqu’en Messénie, et battu des escadres grecques envoyées pour réprimer leurs ravages[14]. Ces pirates appartenaient à la nation illyrienne. Les Grecs les considéraient comme barbares, c’est-à-dire étrangers à la race hellénique ; il est probable pourtant qu’ils avaient avec elle une certaine affinité. Alliés incommodes des rois de Macédoine, souvent ils prenaient les armes pour ou contre eux ; peuplades intrépides, féroces, elles étaient prêtes à vendre leurs services et leur sang à qui voulait les payer, fort semblables, en un mot, aux Albanais d’aujourd’hui, qu’on prétend être leurs descendants, refoulés dans les montagnes par les invasions des Slaves[15].

Le roi des Illyriens était un enfant, et sa mère, Teuta, exerçait la régence. Ce fait seul révèle des mœurs absolument étrangères à la civilisation hellénique et romaine. Un chef de Pharos (Lésina), nommé Demetrius, à la solde de Teuta, occupait en fief l’île de Corcyre la Noire (aujourd’hui Curzola) et remplissait les fonctions de premier ministre. Les Romains n’eurent pas de peine à le gagner ; d’ailleurs les Illyriens fournirent une cause légitime de guerre en assassinant un ambassadeur de la République[16]. Aussitôt le sénat envoya une armée et une flotte pour les réduire (525). Demetrius livra son île, qui servit de base d’opérations pour s’emparer d’Apollonie, de Dyrrachium, de Nutria et d’une grande partie de la côte. Après quelques mois de résistance, les Illyriens se soumirent, s’engagèrent à renoncer à la piraterie, cédèrent quelques ports, et consentirent à donner Demetrius, l’allié des Romains, pour tuteur à leur roi[17].

Cette expédition valut à la République une grande popularité dans toute la Grèce ; les Athéniens, et la ligue Achéenne surtout, furent prodigues de remercîments, et commencèrent dès lors à considérer les Romains comme des protecteurs contre leurs dangereux voisins, les rois de Macédoine. Quant aux Illyriens, la leçon qu’ils avaient reçue ne suffit pas pour les corriger de leurs habitudes de piraterie. Dix ans plus tard, une autre expédition dut aller châtier les Istriens au fond de l’Adriatique[18], et, bientôt après, la désobéissance de Demetrius aux ordres du sénat ramena la guerre en Illyrie. Il fut forcé de se réfugier auprès de Philippe de Macédoine, tandis que le jeune roi devenait l’allié ou le sujet de la République[19]. Pendant ce temps une nouvelle guerre attirait l’attention des Romains.


Invasion des Cisalpins (528).

IV. La pensée du sénat était évidemment d’étendre sa domination vers le nord de l’Italie, et de la préserver ainsi des invasions des Gaulois. En 522, sur la proposition du tribun Flaminius, les Sénons avaient été expulsés du Picenum, et leurs terres, déclarées domaine public, partagées entre les plébéiens. Cette mesure, présage, pour les tribus gauloises voisines, du sort qui leur était réservé, excita parmi elles une vive inquiétude et elles se mirent à préparer une formidable invasion. En 528, elles appelèrent d’au delà des Alpes une masse de barbares de la race belliqueuse des Gésates[20]. L’effroi fut immense à Rome. Le même intérêt anima les peuples de l’Italie, et la crainte d’un danger également menaçant pour tous commença à leur inspirer le même esprit[21]. Ils coururent aux armes ; on mit sur pied une armée de 150 000 hommes d’infanterie, de 6 000 chevaux, et le recensement des hommes en état de porter les armes s’éleva à près de 800 000. L’énumération des contingents de chaque pays fournit des renseignements précieux sur la population générale de l’Italie, qui paraît, à cette époque, avoir été, sans compter les esclaves, à peu près la même qu’aujourd’hui[22], avec cette différence, cependant, que les hommes valides étaient alors dans une proportion beaucoup plus grande[23]. Ces documents donnent aussi lieu de remarquer que les Samnites, remis depuis quarante ans seulement des désastres de leurs luttes sanglantes, pouvaient encore fournir 77 000 hommes.

Les Gaulois pénétrèrent jusqu’au centre de la Toscane, et défirent à Fiesole une armée romaine ; mais, intimidés par l’arrivée imprévue du consul L. Æmilius venant de Rimini, ils se retiraient, lorsque, rencontrant l’autre consul, Caius Atilius, qui, de retour de Sardaigne, avait débarqué à Pise, ils se trouvèrent pris entre deux armées et furent anéantis. Dans les années suivantes, les tribus gauloises, successivement refoulées au delà du Pô, essuyèrent une nouvelle défaite aux bords de l’Adda ; la coalition des peuples cisalpins fut dissoute, sans amener la soumission complète du pays. Les colonies de Crémone et de Plaisance contribuèrent néanmoins à le contenir.

Pendant que le nord de l’Italie semblait devoir absorber l’attention des Romains, de graves événements se passaient en Espagne.


Deuxième guerre punique (536-552).

V. Carthage, humiliée, avait perdu l’empire de la mer, la Sicile et la Sardaigne. Rome, au contraire, s’était affermie par ses conquêtes dans la Méditerranée, en Illyrie et dans la Cisalpine. Tout à coup la scène change : les dangers qui menaçaient la ville africaine disparaissent. Carthage se relève de son abaissement, et Rome, qui a pu compter naguère 800 000 hommes en état de porter les armes, tremblera bientôt pour sa propre existence. Un changement si imprévu s’opère par la simple apparition dans les rangs de l’armée carthaginoise d’un homme de génie, Annibal.

Son père, Amilcar, chef de la puissante faction des Barca, avait sauvé Carthage en domptant l’insurrection des mercenaires. Chargé ensuite de la guerre d’Espagne, il avait vaincu les peuples les plus belliqueux de cette contrée et formé en silence une armée redoutable. Ayant reconnu de bonne heure le mérite d’un jeune homme nommé Asdrubal, il se l’était attaché avec l’intention d’en faire son successeur. En le prenant pour gendre, il lui avait confié l’éducation d’Annibal, sur lequel reposaient ses plus chères espérances. Amilcar ayant été tué en 526, Asdrubal l’avait remplacé à la tête de l’armée.

Les progrès des Carthaginois en Espagne et l’état de leurs forces dans ce pays avaient alarmé le sénat, qui, dès 526, obligea le gouvernement de Carthage de souscrire à un nouveau traité, interdisant à l’armée punique de passer l’Èbre et d’attaquer les peuples alliés de la République[24]. Ce dernier article se rapportait aux Sagontins, qui avaient eu déjà quelques démêlés avec les Carthaginois. Les Romains affectaient de ne pas les considérer comme aborigènes, et s’autorisaient d’une légende qui faisait de ce peuple une colonie d’Ardée, contemporaine de la guerre de Troie[25]. Par une semblable conduite, Rome se ménageait des alliés en Espagne pour observer ses anciens adversaires, et cette fois, comme à l’égard des Mamertins, elle montrait une sympathie intéressée en faveur d’une faible nation exposée à de fréquentes collisions avec les Carthaginois. Asdrubal avait reçu l’ordre d’exécuter le nouveau traité ; mais il fut assassiné par un Gaulois en 534, et l’armée, sans attendre les ordres de Carthage, acclama pour son chef Annibal, alors âgé de vingt-neuf ans. En dépit des factions rivales, ce choix fut maintenu, et peut-être quelque hésitation de la part du conseil de Carthage eût-elle amené la révolte des troupes. Le parti des Barca l’emporta dans le gouvernement, et confirma le pouvoir du jeune général. Adoré des soldats, qui voyaient en lui leur élève, il exerçait sur eux une autorité absolue et croyait avec ces vieilles bandes pouvoir tout oser.

Les Sagontins étaient en guerre avec les Torbolètes[26], alliés ou sujets de Carthage. Au mépris du traité de 526, Annibal vint assiéger Sagonte et s’en empara après un siège de plusieurs mois. Il prétendait qu’en attaquant ses propres alliés, les Sagontins avaient été les agresseurs. Ceux-ci s’étaient hâtés d’implorer le secours de Rome. Le sénat se borna à expédier des commissaires, les uns auprès d’Annibal, qui ne les écouta pas, les autres à Carthage, où ils n’arrivèrent que lorsque déjà Sagonte avait cessé d’exister. Un butin immense, envoyé par le vainqueur, avait fait taire la faction hostile aux Barca, et le peuple, comme les soldats, exalté par le succès, ne respirait que la guerre. Les ambassadeurs romains, envoyés pour exiger des indemnités et même demander la tête d’Annibal, furent mal reçus et revinrent en déclarant les hostilités inévitables.

Rome s’y prépara avec sa fermeté et son énergie ordinaires. L’un des consuls eut ordre de passer en Sicile et de là en Afrique, l’autre de diriger une armée par mer sur l’Espagne et d’en chasser les Carthaginois. Mais, sans attendre l’issue des négociations, Annibal était en pleine marche pour transporter la guerre en Italie. Tantôt traitant avec les peuplades celtibériennes ou gauloises afin d’obtenir un passage sur leur territoire, tantôt les intimidant par ses armes, il avait atteint les bords du Rhône, lorsque le consul chargé de conquérir l’Espagne, P. Cornelius Scipion, débarqué près de l’embouchure orientale de ce fleuve, apprit qu’Annibal était déjà engagé dans les Alpes. Il laisse alors son armée à son frère Cnæus, retourne promptement à Pise, se met à la tête des troupes destinées à combattre les Boïens, traverse le Pô avec elles, espérant par ce mouvement rapide surprendre le général carthaginois au moment où, fatigué et affaibli, il déboucherait dans les plaines de l’Italie.

Les deux armées se rencontrèrent au bord du Tessin (536). Scipion, battu et blessé, se replia sur la colonie de Plaisance. Rejoint aux environs de cette ville par son collègue Tib. Sempronius Longus, il offrit de nouveau, sur la Trebia, la bataille aux Carthaginois. Une victoire éclatante mit Annibal en possession d’une grande partie de la Ligurie et de la Gaule cisalpine, dont les peuplades belliqueuses l’accueillirent avec enthousiasme et renforcèrent son armée, réduite, après le passage des monts, à moins de 30 000 hommes. Flatté de l’accueil des Gaulois, le général carthaginois voulut gagner aussi les Italiotes, et, s’annonçant comme le libérateur des peuples opprimés, il eut soin, après la victoire, de renvoyer libres tous les prisonniers faits sur les alliés. Il espérait que ces captifs délivrés deviendraient pour lui d’utiles émissaires. Au printemps de 537, il entra en Étrurie, traversa les marais du Val di Chiana, et, attirant l’armée romaine près du lac de Trasimène, dans des lieux défavorables, la détruisit presque tout entière.

La terreur fut grande à Rome ; cependant le vainqueur, après avoir dévasté l’Étrurie, attaqué en vain Spolète, traversa l’Apennin, se jeta dans l’Ombrie, le Picenum, et de là se dirigea, par le Samnium, vers les côtes de l’Apulie. En effet, arrivé jusqu’au centre de l’Italie, privé de toute communication avec la mère patrie, sans les machines nécessaires pour un siège, sans ligne de retraite assurée, ayant sur ses derrières l’armée de Sempronius, que devait faire Annibal ? Mettre les Apennins entre lui et Rome, se rapprocher des populations mieux disposées en sa faveur, enfin, par la conquête des provinces méridionales, établir une base d’opérations solide, en rapport direct avec Carthage. Malgré la victoire de Trasimène, sa position était critique, car, excepté les Gaulois cisalpins, tous les peuples italiotes demeuraient fidèles à Rome, et aucun, jusqu’alors, n’était venu grossir son armée[27]. Aussi Annibal resta-t-il plusieurs mois entre Casilinum et Arpi, où Fabius, par ses habiles manœuvres, serait parvenu à affamer l’armée carthaginoise, si son commandement n’eût pas expiré ; d’ailleurs le parti populaire, irrité d’un système de temporisation qu’il accusait de lâcheté, éleva au consulat, comme collègue d’Æmilius Paulus, Varron, homme incapable. Forcé de se tenir en Apulie, pour faire vivre ses troupes, Annibal, imprudemment attaqué, défit entièrement, près de Cannes, deux armées consulaires composées de huit légions et d’un nombre égal d’alliés, s’élevant à 87 000 hommes (538)[28]. Un des consuls périt, l’autre s’échappa, suivi seulement de quelques cavaliers. 40 000 Romains avaient été tués ou pris, et Annibal envoya à Carthage un boisseau d’anneaux d’or enlevés aux chevaliers restés sur le champ de bataille[29]. Dès lors une partie du Samnium, de l’Apulie, de la Lucanie et du Bruttium, se déclara pour les Carthaginois, tandis que les villes grecques du midi de la Péninsule restèrent favorables aux Romains[30]. Vers le même temps, pour surcroît de malheur, L. Postumius, envoyé contre les Gaulois, fut battu, et son armée taillée en pièces.

Les Romains se faisaient surtout admirer dans l’adversité ; ainsi le sénat, par une politique habile, alla au-devant du consul Varron et le remercia de ne pas avoir désespéré de la République ; mais il ne voulut plus employer les troupes qui s’étaient retirées du combat, et les envoya en Sicile avec défense de rentrer en Italie tant que l’ennemi n’en aurait pas été chassé. On refusa de racheter les prisonniers au pouvoir d’Annibal. La patrie, disait-on, n’avait pas besoin de ceux qui s’étaient laissé prendre les armes à la main[31], ce qui faisait répéter à Rome qu’on traitait bien différemment l’homme puissant et l’humble citoyen[32].

L’idée de demander la paix ne se présenta à personne. Chacun rivalisa de sacrifices et de dévouement. On leva de nouvelles légions, on enrôla 8 000 esclaves, qui furent affranchis après les premiers combats[33]. Le trésor étant vide, toutes les fortunes particulières vinrent à son secours. Les propriétaires des esclaves pris pour l’armée, les publicains chargés des approvisionnements, consentirent à n’être remboursés qu’à la fin de la guerre. Chacun, suivant ses moyens, entretint à ses frais des affranchis pour servir sur les galères. À l’exemple du sénat, les veuves et les mineurs portèrent leur or et leur argent au trésor public. Il fut défendu de garder chez soi au delà d’une valeur déterminée en bijoux, vaisselle, numéraire d’argent ou de cuivre, et, par la loi Oppia, on alla jusqu’à régler la toilette des femmes[34]. Enfin on limita à trente jours la durée du deuil porté dans les familles pour les parents morts devant l’ennemi[35].

Après la victoire de Cannes, il aurait été plus facile à Annibal qu’après Trasimène de marcher droit sur Rome ; cependant, puisqu’un si grand capitaine ne crut pas possible de le tenter, il n’est pas sans intérêt d’en rechercher les motifs : d’abord sa force principale était dans la cavalerie numide, qui eût été inutile dans un siège[36] ; ensuite il avait généralement l’infériorité dans l’attaque des places. Ainsi, après la Trebia, il ne put se rendre maître de Plaisance[37] ; après Trasimène, il échoua devant Spolète ; trois fois il se dirigea vers Naples sans oser l’attaquer ; plus tard il fut obligé d’abandonner les sièges de Nola, de Cumes et de Casilinum[38]. Quoi donc de plus naturel que son hésitation à attaquer Rome, défendue par une population nombreuse, habituée au métier des armes ?

La preuve la plus frappante du génie d’Annibal, c’est d’être resté seize ans en Italie, livré presque à ses seules forces, réduit à ne recruter son armée que parmi ses nouveaux alliés et à subsister à leurs dépens, mal secondé par le sénat de son pays, ayant toujours en face deux armées consulaires, enfin enfermé dans la Péninsule par les flottes romaines, qui en gardaient les côtes pour intercepter les renforts envoyés de Carthage. Sa constante préoccupation fut donc de se rendre maître de quelques points importants du littoral pour communiquer avec l’Afrique. Après Cannes, il occupe Capoue, cherche à gagner la mer par Naples[39], Cumes, Pouzzoles ; ne pouvant y parvenir, il s’empare d’Arpi et de Salapia, sur la côte orientale, où il espère rencontrer les ambassadeurs du roi de Macédoine. Il fait ensuite du Bruttium sa base d’opération, et ses tentatives sont dirigées contre les places maritimes, tantôt contre Brindes et Tarente, tantôt contre Locres et Rhegium.

Toutes les défaites essuyées par les généraux de la République avaient eu pour cause d’abord la supériorité de la cavalerie numide et l’infériorité des soldats latins, levés à la hâte[40], opposés à de vieilles troupes aguerries ; ensuite l’excès d’audace devant un capitaine habile, qui attirait ses adversaires sur le terrain qu’il avait choisi. Cependant Annibal, considérablement affaibli par ses victoires, s’écriait après Cannes, comme Pyrrhus après Héraclée, qu’un autre succès semblable amènerait sa ruine[41]. Q. Fabius Maximus, rappelé au pouvoir (539), continua un système de guerre méthodique, tandis que Marcellus, son collègue, plus hardi[42], prit l’offensive et arrêta les progrès de l’ennemi en l’obligeant de se renfermer dans un trapèze, formé au nord par Capoue et Arpi, au sud par Rhegium et Tarente. En 543, toute la guerre s’était concentrée autour de deux places : la citadelle de Tarente, bloquée par les Carthaginois, et Capoue, assiégée par les deux consuls. Ils s’étaient entourés de lignes de contrevallation contre la place et de lignes de circonvallation contre les attaques du dehors. Annibal, ayant échoué dans sa tentative de forcer ces dernières, marcha sur Rome, dans l’espoir de faire lever le siège de Capoue et de diviser les deux armées consulaires, pour les battre séparément en rase campagne. Arrivé sous les murs de la capitale et prévoyant trop de difficultés pour se rendre maître d’une si grande ville, il abandonna ses projets d’offensive, et recula jusqu’aux environs de Rhegium. Son séjour se prolongea plusieurs années, avec des alternatives de revers et de succès, dans le midi de l’Italie, dont la population lui était favorable ; évitant les engagements, s’éloignant peu de la mer, et ne dépassant pas l’extrémité méridionale du Samnium.

En 547, une grande armée, partie d’Espagne et conduite par un de ses frères, Asdrubal, avait traversé les Alpes et s’avançait, pour le rejoindre, en longeant la côte de l’Adriatique. Deux armées consulaires étaient chargées de combattre les Carthaginois : l’une, sous les ordres du consul M. Livius Salinator, dans l’Ombrie ; l’autre, ayant à sa tête le consul C. Claudius Néron, tenait en échec Annibal en Lucanie, et avait même obtenu sur lui un avantage à Grumentum. Annibal s’était avancé jusqu’à Canusium, lorsque le consul Claudius Néron, instruit de la supériorité numérique de l’armée de secours, laisse son camp sous la garde de Q. Cassius, son lieutenant, dissimule son départ, vient opérer sa jonction avec son collègue, et défait, près du Métaure, Asdrubal, qui y périt avec toute son armée[43]. Dès lors, Annibal prévoit le sort de Carthage ; il abandonne l’Apulie, la Lucanie même, et se retire dans le seul pays demeuré fidèle, le Bruttium ; il y reste enfermé encore cinq années, attendant toujours des renforts[44], et ne quitte l’Italie que lorsque sa patrie, menacée par les légions romaines, déjà sur le sol africain, le rappelle pour la défendre.

La marine des deux nations joua dans cette guerre un rôle important. Les Romains mirent tout en œuvre pour rester maîtres de la mer ; leurs flottes, placées à Ostie, à Brindes et à Lilybée, exerçaient sans cesse la surveillance la plus active sur les côtes de l’Italie ; elles firent même des excursions dans le voisinage de Carthage et jusqu’en Grèce[45]. La difficulté des communications directes engagea les Carthaginois à faire passer leurs troupes par l’Espagne et les Alpes, où leurs armées se recrutaient en route, plutôt que de les diriger sur les côtes méridionales de l’Italie. Annibal ne reçut que de faibles renforts[46] ; Tite-Live mentionne deux envois seulement, le premier de 4 000 Numides et 40 éléphants, et le second, amené par Bomilcar, sur la côte du golfe ionien, près de Locres[47]. Tous les autres convois paraissent avoir été interceptés, et l’un des plus considérables, chargé d’approvisionnements et de troupes, fut détruit sur les côtes de Sicile[48].

Il faut admirer la constance des Romains contre des ennemis qui les menaçaient à la fois de tous côtés. En même temps ils contenaient les Gaulois cisalpins et les Étrusques, combattaient le roi de Macédoine, allié d’Annibal, soutenaient en Espagne une guerre acharnée et réprimaient en Sicile les attaques des Syracusains, qui, après la mort de Hiéron, s’étaient déclarés contre la République. Il fallut trois ans pour réduire Syracuse, défendue par Archimède. Rome maintint sur pied, tant que dura la seconde guerre punique, de seize à vingt-trois légions[49], recrutées seulement dans la ville et le Latium[50] ; or ces vingt-trois légions représentaient un effectif d’environ 100 000 hommes, chiffre qui ne paraîtra pas exagéré si on le compare au recensement de 534, s’élevant à 270 213 hommes et ne comprenant que les personnes en état de porter les armes. (Voyez p. 230.)

La treizième année de la guerre, les chances tournèrent en faveur de la République. P. Cornelius Scipion, fils du consul battu à la Trebia, venait de chasser les Carthaginois de l’Espagne. Le peuple, devinant son génie, lui avait conféré, six ans auparavant, les pouvoirs de proconsul, malgré ses vingt-quatre ans. De retour à Rome, Scipion, nommé consul (549), passa en Sicile, de là en Afrique, où, après une campagne de deux ans, il défit Annibal dans les plaines de Zama, et contraignit la rivale de Rome à demander la paix (552). Le sénat accorda au vainqueur le plus grand honneur qu’une république puisse conférer à un de ses citoyens : elle s’en remit à lui pour dicter les conditions aux vaincus. Carthage fut réduite à livrer ses vaisseaux, ses éléphants, à payer 10 000 talents (58 millions de francs) ; enfin, à prendre l’engagement honteux de ne plus faire la guerre sans l’autorisation de Rome.


Résultats de la deuxième guerre punique.

VI. La seconde guerre punique avait amené la soumission de Carthage et de l’Espagne, mais c’était au prix de pénibles sacrifices. Pendant cette lutte de seize années, un grand nombre de citoyens des plus distingués avaient péri ; à Cannes seulement deux mille sept cents chevaliers, deux questeurs, vingt et un tribuns des soldats et beaucoup d’anciens consuls, préteurs et édiles, furent tués ; et tant de sénateurs avaient succombé, qu’on fut obligé d’en nommer cent soixante et dix-sept nouveaux, pris parmi ceux qui avaient occupé des magistratures[51]. Mais de si dures épreuves avaient retrempé le caractère national[52]. La République sentait ses forces et sa prospérité se développer ; elle jouissait de ses victoires avec un juste orgueil, sans éprouver encore l’enivrement d’une trop grande fortune, et de nouveaux liens s’étaient formés entre les différents peuples de l’Italie. La guerre contre une invasion étrangère, en effet, a toujours cet immense avantage de faire cesser les divisions intérieures en réunissant les citoyens contre l’ennemi commun. La plupart des alliés donnèrent des preuves non équivoques de leur dévouement. La République dut son salut, après la défaite de Cannes[53], au concours de dix-huit colonies, qui fournirent des hommes et de l’argent. La crainte d’Annibal avait heureusement affermi la concorde à Rome comme en Italie : plus de querelles entre les deux ordres[54], plus de scission entre les gouvernants et les gouvernés. Tantôt le sénat renvoie au peuple les plus graves questions, tantôt celui-ci, plein de confiance dans le sénat, se soumet d’avance à sa décision[55].

C’est surtout pendant la lutte contre Annibal qu’apparurent les inconvénients de la dualité et du renouvellement annuel des pouvoirs consulaires[56] ; mais cette cause incessante de faiblesse, comme on l’a vu plus haut, était compensée par le patriotisme. En voici un exemple frappant : Fabius étant prodictateur, Minucius, chef de la cavalerie, fut, chose insolite, investi des mêmes pouvoirs. Ce dernier, entraîné par son ardeur, compromit l’armée, qui fut sauvée par Fabius. Il reconnut alors ses torts, se rangea de bonne grâce sous les ordres de son collègue, rétablissant ainsi par sa seule volonté l’unité de commandement[57]. Quant au changement incessant des chefs militaires, la force des choses obligea de déroger à cette coutume. Les deux Scipion restèrent sept années à la tête de l’armée d’Espagne ; Scipion l’Africain leur succéda pendant un laps de temps presque aussi long. Le sénat et le peuple avaient décidé que, durant la guerre d’Italie, on pourrait proroger les pouvoirs des proconsuls ou des préteurs, et renommer les mêmes consuls autant de fois qu’on le jugerait à propos[58]. Et plus tard, dans la campagne contre Philippe, les tribuns signalaient en ces termes le désavantage de mutations si fréquentes : « Depuis quatre années déjà que durait la guerre de Macédoine, Sulpicius avait passé la plus grande partie de son consulat à chercher Philippe et son armée ; Villius avait joint l’ennemi, mais avait été rappelé avant d’avoir livré bataille ; Quinctius, retenu la plus grande partie de l’année à Rome par des soins religieux, avait poussé la guerre avec assez de vigueur pour la terminer entièrement s’il eût pu arriver à sa destination avant que la saison fut si avancée. À peine dans ses quartiers d’hiver, il se disposait à recommencer la campagne au printemps, de manière à la finir heureusement, pourvu qu’un successeur ne vînt pas lui arracher la victoire[59]. » Ces raisons prévalurent, et le consul fut prorogé dans son commandement.

Ainsi les guerres continuelles tendaient à introduire la stabilité des pouvoirs militaires et la permanence des armées. Les mêmes légions avaient passé dix ans en Espagne, d’autres presque aussi longtemps en Sicile ; et quoique, à l’expiration de leur service, on renvoyât les anciens soldats, les légions restaient toujours sous les armes. De là vint la nécessité de donner des terres aux soldats qui avaient fini leur temps ; et, en 552, on assigna aux vétérans de Scipion, pour chaque année de service en Afrique et en Espagne, deux arpents des terres confisquées sur les Samnites et les Apuliens[60].

Ce fut la première fois que Rome prit des troupes étrangères à sa solde, tantôt des Celtibères, tantôt des Crétois envoyés par Hiéron de Syracuse[61], enfin des mercenaires, et un corps de Gaulois mécontents qui avaient abandonné l’armée carthaginoise[62].

Beaucoup d’habitants des villes alliées étaient attirés à Rome[63], où, malgré les sacrifices imposés par la guerre, le commerce et le luxe prenaient plus d’extension. Les dépouilles que Marcellus rapporta de la Sicile, et surtout de Syracuse, avaient développé le goût des arts, et ce consul se vantait d’avoir, le premier, fait apprécier et admirer à ses compatriotes les chefs-d’œuvre de la Grèce[64]. Les jeux du cirque, dès le milieu du vie siècle, commençaient à être davantage en faveur. Junius et Decius Brutus avaient, en 490, fait combattre pour la première fois des gladiateurs, dont le nombre fut porté bientôt jusqu’à vingt-deux paires[65]. Vers cette époque aussi (559), eurent lieu des représentations théâtrales données par les édiles[66]. L’esprit de spéculation avait gagné les hautes classes, comme l’indique la défense faite aux sénateurs (loi Claudia, 536) d’entretenir sur mer des bâtiments d’un tonnage de plus de trois cents amphores ; les chevaliers, composant la classe qui payait le plus d’impôts, s’étaient accrus en nombre avec la richesse publique, et tendaient à se diviser en deux catégories, les uns servant dans la cavalerie et possédant le cheval de l’État (equus publicus)[67], les autres se livrant au commerce et aux opérations financières. Depuis longtemps les chevaliers étaient employés à des missions civiles[68] et souvent appelés à de hautes magistratures ; aussi Persée les appelait-il avec raison « la pépinière du sénat et la jeune noblesse d’où sortaient les consuls et les généraux (imperatores)[69]. » Pendant les guerres puniques, ils avaient rendu de grands services en faisant des avances considérables pour approvisionner les armées[70], et si quelques-uns, comme entrepreneurs de transports, s’étaient enrichis aux dépens de l’État, le sénat hésitait à punir les malversations, dans la crainte d’indisposer cette classe déjà puissante[71]. La richesse territoriale était en partie dans la main des grands propriétaires ; cela ressort de plusieurs faits et, entre autres, de l’hospitalité donnée par une dame de l’Apulie à 10 000 soldats romains, débris de la bataille de Cannes, qu’elle entretint à ses frais sur ses terres[72].

Le respect pour les hautes classes avait reçu quelques atteintes, comme on peut s’en convaincre par l’adoption d’une mesure peu importante en apparence. Depuis la chute de la royauté, on n’avait établi, dans les jeux publics, aucune distinction entre les spectateurs. La déférence pour l’autorité rendait toute classification superflue, et « jamais un plébéien, dit Valère Maxime[73], n’aurait osé se placer devant un sénateur. » Mais, vers 560, une loi intervint pour assigner aux membres du sénat des places réservées. Il est nécessaire, pour le bon ordre d’une société, de rendre les lois plus sévères à mesure que le sentiment de la hiérarchie sociale s’affaiblit.

Les circonstances avaient amené d’autres changements. Le tribunat, sans être aboli, était devenu un auxiliaire de l’aristocratie. Les tribuns ne représentaient plus exclusivement l’ordre des plébéiens ; ils avaient leur entrée au sénat, faisaient partie du gouvernement et employaient leur autorité dans l’intérêt de la justice et de la patrie[74]. Les trois espèces de comices existaient toujours[75], mais quelques modifications y avaient été introduites. L’assemblée des curies ne consistait plus que dans de vaines formalités[76]. Leurs attributions, restreintes de jour en jour, se réduisaient à conférer l’imperium, et à décider les questions concernant les auspices et la religion. Les comices par centuries, qui dès l’origine étaient la réunion du peuple armé votant au Champ de Mars et nommant ses chefs militaires, gardaient les mêmes privilèges ; seulement la centurie était devenue une subdivision de la tribu. Tous les citoyens inscrits dans chacune des trente-cinq tribus étaient répartis en cinq classes, toujours suivant leur fortune ; chaque classe se divisait en deux centuries, l’une de jeunes gens (juniores), l’autre d’hommes plus âgés (seniores).

Quant aux comices par tribus, où chacun votait sans distinction de rang ni de fortune, leur compétence législative n’avait cessé de s’accroître à mesure que celle des comices par centuries diminuait.

Ainsi les institutions romaines, tout en paraissant rester les mêmes, se transformaient insensiblement. Les assemblées politiques, les lois des Douze Tables, les classes établies par Servius Tullius, l’annualité des fonctions, le service militaire, le tribunat, l’édilité, tout semblait subsister comme par le passé, et, en réalité, tout avait changé par la force des choses ; néanmoins, c’était un avantage des mœurs romaines que cette apparence d’immobilité au milieu d’une société en progrès. Observateurs religieux de la tradition et des anciennes coutumes, les Romains ne paraissaient pas détruire ce qu’ils remplaçaient ; ils appliquaient les anciennes formes aux nouveaux principes, et introduisaient ainsi des innovations sans secousse et sans affaiblir le prestige des institutions consacrées par le temps.


Guerre de Macédoine (554).

VII. Pendant la seconde guerre punique, Philippe III, roi de Macédoine, avait attaqué les établissements romains en Illyrie, envahi plusieurs provinces de la Grèce et fait alliance avec Annibal. Obligé de contenir ces dangereuses agressions, le sénat, de 540 à 548, entretint sur les côtes de l’Épire et de la Macédoine des forces imposantes ; uni à la ligue Étolienne et à Attale Ier, roi de Pergame, il avait contraint Philippe à la paix. Mais, en 553, après la victoire de Zama, ce prince ayant attaqué de nouveau les villes libres de Grèce et d’Asie alliées de Rome, la guerre lui fut déclarée. Le sénat ne pouvait oublier qu’à cette dernière bataille se trouvait un contingent macédonien dans les troupes carthaginoises, et qu’il restait encore en Grèce un grand nombre de citoyens romains vendus comme esclaves après la bataille de Cannes[77]. Ainsi, de chaque guerre naissait une guerre nouvelle, et tout succès entraînait fatalement la République à en poursuivre d’autres. Maintenant la mer Adriatique allait être franchie, d’abord pour abaisser la puissance macédonienne, ensuite pour appeler à la liberté ces villes célèbres, berceau de la civilisation. Les destinées de la Grèce ne pouvaient être indifférentes aux Romains, qui lui avaient emprunté ses lois, ses sciences, sa littérature et ses arts.

Sulpicius, chargé de combattre Philippe, débarqua sur les côtes d’Épire et pénétra en Macédoine, où il remporta une suite de succès, tandis qu’un de ses lieutenants, envoyé en Grèce avec la flotte, fit lever le siège d’Athènes. Pendant deux ans la guerre languit, mais la flotte romaine, réunie à celle d’Attale et des Rhodiens, resta maîtresse de la mer (555). T. Quinctius Flamininus, élevé jeune encore au consulat, justifia par son intelligence et son énergie la confiance de ses concitoyens. Il détacha de l’alliance du roi de Macédoine les Achéens et les Béotiens, et, avec l’aide des Étoliens, gagna en Thessalie la bataille de Cynoscéphales (557), où la légion l’emporta sur la célèbre phalange de Philippe II et d’Alexandre le Grand. Philippe III, forcé à la paix, subit des conditions onéreuses, dont les premières étaient l’obligation de retirer ses garnisons des villes de la Grèce et de l’Asie, et la défense de faire la guerre sans la permission du sénat.

Le récit de Tite-Live où se trouve rappelé le décret qui proclame la liberté de la Grèce mérite d’être rapporté. On y verra quel prix le sénat attachait alors à l’influence morale et à cette vraie popularité que donne la gloire d’avoir affranchi un peuple.

« L’époque de la célébration des jeux Isthmiques attirait ordinairement une grande foule de spectateurs, soit à cause du goût naturel aux Grecs pour toute sorte de jeux, soit à cause de la situation de Corinthe, assise sur deux mers qui offrent aux curieux un accès facile. Mais, en cette circonstance, un concours immense s’y était porté de toutes parts, dans l’attente du sort futur de la Grèce en général et de chaque peuple en particulier ; c’était l’unique objet des réflexions et des entretiens. Les Romains prennent place, et le héraut, suivant l’usage, s’avance au milieu de l’arène, d’où l’on annonce les jeux par une formule solennelle. La trompette sonne, le silence se fait, et le héraut prononce ces paroles : Le sénat romain, et T. Quinctius, imperator, vainqueurs de Philippe et des Macédoniens, rétablissent dans la jouissance de la liberté, de leurs lois et de leurs immunités, les Corinthiens, les Phocéens, les Locriens, l’île d’Eubée, les Magnètes, les Thessaliens, les Perrhèbes et les Achéens de la Phthiotide. C’était le nom de toutes les nations qui avaient été sous la domination de Philippe. À cette proclamation, l’assemblée pensa succomber sous l’excès de sa joie. Personne ne croyait avoir bien entendu. Les Grecs se regardent les uns les autres, comme s’ils étaient encore dans les illusions d’un songe agréable que le réveil va dissiper ; et, se défiant du témoignage de leurs oreilles, ils demandaient à leurs voisins s’ils ne s’abusaient point. Le héraut est rappelé, chacun brûlant, non-seulement d’entendre, mais de voir le messager d’une si heureuse nouvelle ; il fait une seconde lecture du décret. Alors, ne pouvant plus douter de leur bonheur, ils poussent des cris de joie et donnent à leur libérateur des applaudissements si vifs et tellement répétés, qu’il était aisé de voir que, de tous les biens, la liberté est celui qui a le plus de charme pour la multitude. Les jeux furent ensuite célébrés, mais à la hâte, sans attirer ni les regards, ni l’attention des spectateurs. Un seul intérêt absorbait leur âme entière et leur ôtait le sentiment de tous les autres plaisirs.

Les jeux finis, on se précipite vers le général romain : chacun s’empresse de l’aborder, de lui prendre la main, de lui jeter des couronnes de fleurs et de rubans, et la foule fut si grande qu’il pensa être étouffé. Mais il n’avait encore que trente-trois ans, et la vigueur de l’âge, jointe à l’ivresse d’une gloire si éclatante, lui donna la force de résister à une pareille épreuve. La joie des peuples ne se borna pas à l’enthousiasme du moment : l’impression s’en prolongea longtemps encore dans la pensée et dans la conversation. Il était donc, disait-on, une nation sur la terre qui, a ses frais, au prix des fatigues et des périls, faisait la guerre pour la liberté de peuples même éloignés de ses frontières et de son continent ; elle traversait les mers afin que dans le monde entier il n’existât pas une seule domination injuste, et que le droit, l’équité, la loi, fussent partout les plus puissants. Il avait suffi de la voix d’un héraut pour affranchir toutes les villes de la Grèce et de l’Asie. La seule idée d’un pareil dessein supposait une grandeur d’âme peu commune ; mais, pour l’exécuter, il avait fallu autant de courage que de bonheur[78]. »

Il y avait cependant une ombre au tableau. Tout le Péloponnèse n’était pas affranchi, et Flamininus, après avoir enlevé à Nabis, roi de Sparte, plusieurs de ses possessions, avait conclu la paix avec lui sans continuer le siège de Lacédémone, dont il redoutait la longueur. Il craignait aussi l’arrivée d’un ennemi plus dangereux, Antiochus III, déjà parvenu en Thrace, et qui menaçait de passer en Grèce avec des forces considérables. Par cela même, les Grecs alliés, uniquement préoccupés de leurs intérêts, reprochaient au consul romain d’avoir trop tôt conclu la paix avec Philippe, que, selon eux, il aurait pu anéantir[79]. Mais Flamininus répondait qu’il n’avait pas mission de détrôner Philippe, et que l’existence du royaume de Macédoine était nécessaire comme barrière contre les barbares de la Thrace, de l’Illyrie et de la Gaule[80]. Cependant, accompagnées jusqu’à leurs vaisseaux par les acclamations du peuple, les troupes romaines évacuèrent les villes rendues à la liberté (560), et Flamininus vint triompher à Rome, apportant avec lui ce glorieux protectorat de la Grèce, si longtemps un objet d’envie pour les successeurs d’Alexandre.


Guerre contre Antiochus (563).

VIII. La politique du sénat avait consisté à faire de la Macédoine un rempart contre les Thraces, et de la Grèce elle-même un rempart contre la Macédoine. Mais si les Romains avaient affranchi la ligue Achéenne, ils n’entendaient pas créer une puissance ou une confédération redoutable. Alors, comme autrefois, les Athéniens, les Spartiates, les Béotiens, les Étoliens, puis les Achéens, s’efforçaient chacun de constituer une ligue hellénique à son avantage ; et chacun, aspirant à dominer les autres, se tournait alternativement vers ceux dont il espérait dans le moment l’appui le plus efficace. Dans la presqu’île hellénique proprement dite, les Étoliens, au territoire desquels le sénat avait promis de joindre la Phocide et la Locride, convoitaient les villes de Thessalie que les Romains leur refusaient opiniâtrement.

Ainsi, quoique remis en possession de leur indépendance, ni les Étoliens, ni les Achéens, ni les Spartiates n’étaient satisfaits ; ils rêvaient tous des agrandissements. Les Étoliens, plus impatients, formèrent, en 562, trois tentatives à la fois contre la Thessalie, l’île d’Eubée et le Péloponnèse. N’ayant réussi qu’à se saisir de Démétriade, ils appelèrent Antiochus III en Grèce afin de le placer à la tête de l’hégémonie qu’ils cherchaient vainement à obtenir des Romains.

La meilleure partie de l’immense héritage laissé par Alexandre le Grand était échue à ce prince. Déjà, depuis plusieurs années, Flamininus lui avait fait déclarer qu’il était de l’honneur de la République de ne point abandonner la Grèce, dont le peuple romain s’était hautement proclamé le libérateur, et qu’après l’avoir soustraite au joug de Philippe le sénat voulait maintenant affranchir de la domination d’Antiochus toutes les villes d’Asie d’origine hellénique[81]. Annibal, réfugié auprès du roi de Syrie, l’encourageait à la résistance en l’engageant à porter, comme il l’avait fait lui-même, la lutte en Italie. La guerre fut donc déclarée par les Romains. Soutenir l’indépendance de la Grèce contre un prince asiatique, c’était à la fois exécuter les traités et prendre la défense de la civilisation contre la barbarie. Ainsi, en proclamant les idées les plus généreuses, la République justifiait son ambition.

Les services rendus par Rome étaient déjà oubliés[82]. Aussi Antiochus trouva-t-il en Grèce de nombreux alliés, secrets ou déclarés. Il organisa une confédération redoutable, dans laquelle entrèrent les Étoliens, les Athamanes, les Éléens, les Béotiens, débarqua à Chalcis, conquit l’Eubée et la Thessalie. Les Romains lui opposèrent le roi de Macédoine et les Achéens. Battu aux Thermopyles, en 563, par le consul Acilius Glabrion, aidé de Philippe, le roi de Syrie se retira en Asie, et les Étoliens, livrés à eux-mêmes, demandèrent la paix, qui leur fut accordée en 563.

Ce n’était pas assez d’avoir contraint Antiochus d’abandonner la Grèce, L. Scipion, ayant pour lieutenant son frère, vainqueur de Carthage, alla, en 564, le chercher jusque dans ses États. Philippe favorisa le passage de l’armée romaine, qui traversa la Macédoine, la Thrace, l’Hellespont, sans difficulté. Les victoires remportées sur mer à Myonnèse, sur terre à Magnésie, terminèrent la campagne et suffirent pour obliger Antiochus à céder toutes ses provinces en deçà du mont Taurus, et à payer 15 000 talents, un tiers de plus que la contribution imposée à Carthage après la seconde guerre punique. Le sénat, loin de réduire alors l’Asie en province, n’exigea que des conditions justes et modérées[83]. Toutes les villes grecques de cette contrée furent déclarées libres, seulement les Romains occupèrent quelques points importants et enrichirent les alliés aux dépens de la Syrie. Le roi de Pergame et la flotte des Rhodiens avaient secondé les armées romaines. Eumène II, successeur d’Attale Ier, vit agrandir ses États ; Rhodes obtint la Lycie et la Carie. Ariarathe, roi de Cappadoce, qui avait aidé Antiochus, paya 200 talents[84].


Guerre dans la Cisalpine (558-579).

IX. La prompte soumission de l’Orient était un fait heureux pour la République, car près d’elle des ennemis, toujours frémissants, pouvaient, d’un moment à l’autre, soutenus ou poussés par leurs frères de l’autre côté des Alpes, l’attaquer au centre même de son empire.

En effet, depuis Annibal, la guerre s’était perpétuée dans la Cisalpine, dont les tribus belliqueuses, quoique souvent battues, recommençaient sans cesse des insurrections. La conclusion des affaires de Macédoine permit au sénat d’agir avec plus de vigueur, et, en 558, les défaites des Ligures, des Boïens, des Insubres et des Cénomans vinrent arrêter l’ardeur de ces peuples barbares. Les Ligures et les Boïens cependant continuèrent encore la lutte ; mais la sanglante bataille de 561, livrée près de Modène, et, en dernier lieu, les ravages exercés par L. Flamininus, frère du vainqueur de Cynoscéphales, et Scipion Nasica, durant les années suivantes, contraignirent les Boïens à traiter. Forcés de céder la moitié de leur territoire, en 564, ils se retirèrent du côté du Danube, et, trois années après, la Gaule cisalpine était réduite en province romaine.

Quant aux Ligures, ils soutinrent jusqu’à la fin du siècle une guerre acharnée. Leur résistance fut telle, que Rome dut en venir à des mesures d’une excessive rigueur, et, en 574, plus de 47 000 Ligures furent transportés dans une partie du Samnium presque sans habitants depuis la lutte contre Annibal. En 581 on distribuait à d’autres Ligures des terres au delà du Pô[85]. Tous les ans les frontières reculaient vers le nord, et des routes militaires[86], la fondation de colonies importantes, assuraient la marche des armées[87] ; système interrompu pendant la seconde guerre punique, mais repris ensuite et appliqué surtout dans le midi de l’Italie et dans la Cisalpine.

Tout en achevant la soumission de cette dernière province, Rome avait mis fin à d’autres guerres moins importantes. En 577 elle réduisait les Istriens, en 579 les Sardes et les Corses, enfin, de 569 à 573, elle étendait ses conquêtes en Espagne, où elle rencontrait les mêmes ennemis qu’avait eus Carthage.


Guerre contre Persée (583).

X. Il y avait vingt-six ans que la paix se maintenait avec Philippe, roi de Macédoine, que les Étoliens avaient été vaincus, les peuples de l’Asie domptés et la plus grande partie de ceux de la Grèce rendus à la liberté. Profitant du concours donné aux Romains contre Antiochus, la ligue Achéenne s’était agrandie, et Philopœmen y avait fait entrer Sparte, la Messénie et l’île de Zacynthe ; mais ces contrées, impatientes de la domination achéenne, avaient bientôt cherché à s’en affranchir. Ainsi se réalisait la prédiction de Philippe, qui, après la bataille de Cynoscéphales, déclarait aux envoyés thessaliens que les Romains se repentiraient bientôt d’avoir donné la liberté à des peuples incapables d’en jouir, et dont les dissensions et les jalousies entretiendraient sans cesse une agitation dangereuse[88]. En effet, Sparte et Messène s’étaient insurgées et avaient réclamé l’appui de Rome. Philopœmen, après avoir cruellement puni la première de ces villes, succomba dans sa lutte avec la seconde. L’anarchie et la guerre civile déchiraient la Thessalie et l’Étolie.

Pendant que la République était occupée à rétablir le calme dans ces contrées, un nouvel adversaire vint imprudemment s’attirer son courroux. On dirait qu’en suscitant à Rome un si grand nombre d’ennemis, la fortune se plaisait à les lui livrer l’un après l’autre. La vieille légende d’Horace tuant successivement les trois Curiaces était un enseignement que le sénat semblait n’avoir jamais oublié.

Persée, héritier de la couronne et des rancunes de son père, avait profité de la paix pour augmenter son armée et ses ressources, se créer des alliés et soulever contre Rome les rois et les peuples de l’Orient. Outre la population belliqueuse de son pays, il disposait de peuples barbares tels que les Illyriens, les Thraces et les Bastarnes, habitant non loin du Danube. Malgré le traité qui interdisait à la Macédoine de faire la guerre sans l’aveu du sénat, Persée s’était agrandi silencieusement du côté de la Thrace, il avait placé des garnisons dans les villes maritimes d’Ænos et de Maronée, excité à la guerre les Dardaniens[89], soumis les Dolopes, et s’était avancé jusqu’à Delphes[90]. Il faisait des efforts pour entraîner les Achéens dans son alliance, et s’était habilement attiré la bienveillance des Grecs. Eumène II, roi de Pergame, qui redoutait comme son père, Attale Ier, les empiètements de la Macédoine, dénonça à Rome l’infraction aux anciens traités. La crainte que lui inspirait un prince puissant, et la reconnaissance qu’il devait à la République pour l’agrandissement de ses États après la guerre d’Asie, l’obligeaient à cultiver l’amitié du peuple romain. En 582, il vint à Rome, et, reçu avec honneur par le sénat, il n’oublia rien pour l’animer contre Persée, qu’il accusa de projets ambitieux et hostiles à la République. Cette dénonciation attira à Eumène de violentes inimitiés. En retournant dans ses États, il fut assailli par des assassins et grièvement blessé. Des soupçons se portèrent, non sans vraisemblance, sur le monarque macédonien ; ils suffirent à la République pour déclarer la guerre à un prince dont la puissance commençait à lui faire ombrage.

Audacieux dans ses projets, Persée se montrait pusillanime lorsqu’il fallait agir. Après avoir d’abord rejeté avec hauteur les réclamations des Romains, il attendit en Thessalie leur armée, qui, mal commandée, mal organisée, fut battue par ses lieutenants et rejetée dans des gorges où elle aurait pu être facilement détruite. Il offrit alors la paix à P. Licinius Crassus ; mais, malgré son échec, le consul répondit, avec toute la fermeté du caractère romain, que la paix n’était possible que si Persée abandonnait sa personne et son royaume à la discrétion du sénat[91]. Frappé de tant d’assurance, le roi rappela ses troupes et laissa l’ennemi opérer tranquillement sa retraite. Cependant l’incapacité des généraux romains, leurs violences et l’indiscipline des soldats avaient aliéné les Grecs, qui devaient naturellement préférer un prince de leur race à un capitaine étranger ; ils ne voyaient pas d’ailleurs sans une certaine satisfaction les Macédoniens l’emporter sur les Romains. À leurs yeux, c’était la civilisation hellénique qui abattait la présomption des barbares de l’Occident.

Les campagnes de 584 et 585 ne furent pas plus heureuses pour les armes de la République. Un consul eut l’idée téméraire d’envahir la Macédoine par les gorges de Callipeucé, où son armée eût été exterminée si le roi avait eu le courage de s’y défendre. À l’approche des légions il prit la fuite, et les Romains se tirèrent sans perte d’une position périlleuse[92]. Enfin le peuple, sentant la nécessité d’avoir à la tête de l’armée un homme éminent, nomma consul Paul-Émile, qui dans la Cisalpine avait donné des preuves de ses talents militaires. Déjà la plupart des Gallo-Grecs traitaient avec Persée. Les Illyriens, les peuples du Danube offraient de le seconder. Les Rhodiens et le roi de Pergame lui-même, persuadés que la fortune allait se déclarer pour le roi de Macédoine, lui faisaient des propositions d’alliance ; il les marchanda avec la plus inexplicable légèreté. Cependant l’armée romaine, habilement conduite, s’avançait à grandes journées. Une seule rencontre termina la guerre, et la bataille de Pydna, en 586, prouva une fois de plus la supériorité de la légion romaine sur la phalange. Celle-ci pourtant ne succomba pas sans gloire, et, bien qu’abandonnés par leur roi, qui prit la fuite, les hoplites macédoniens se firent tuer à leur poste.

Instruits de la défaite, Eumène et les Rhodiens s’empressèrent, par la promptitude de leur repentir, de faire oublier qu’ils avaient douté de la fortune de Rome[93]. Dans le même temps, L. Anicius soumit l’Illyrie et s’empara de la personne de Gentius. La Macédoine fut partagée en quatre États déclarés libres, c’est-à-dire administrés par des magistrats de leur choix, mais sous le protectorat de la République. Par la loi imposée à ces nouvelles provinces, tout mariage, tout échange de propriétés immobilières furent interdits entre les citoyens de différents États[94] et les impôts réduits de moitié. La République appliquait, comme on le voit, le système mis en pratique pour dissoudre, en 416, la confédération latine, et, plus tard, en 449, celle des Herniques. On divisa aussi l’Illyrie en trois parties. Les villes qui s’étaient rendues les premières furent exemptées de tout tribut et les contributions des autres réduites de moitié[95].

Il n’est pas sans intérêt de rappeler comment Tite-Live apprécie les institutions que reçurent la Macédoine et l’Illyrie à cette époque : « Il fut arrêté, dit-il, que la liberté serait donnée aux Macédoniens et aux Illyriens, afin de prouver à tout l’univers qu’en portant au loin leurs armes, le but des Romains était de délivrer les peuples asservis, non d’asservir les peuples libres ; de garantir à ces derniers leur indépendance, aux nations soumises à des rois, un gouvernement plus doux et plus juste, et de les convaincre que dans les guerres qui s’élèveraient entre la République et leurs souverains, le résultat serait la liberté pour les peuples, Rome se réservant seulement l’honneur de la victoire[96]. »

La Grèce et surtout l’Épire, saccagées par Paul-Émile, subirent la peine de leur défection. Quant à la ligue Achéenne, dont la fidélité avait paru chancelante, près de mille des principaux citoyens, coupables ou suspects d’avoir favorisé les Macédoniens, furent envoyés à Rome comme otages[97].


Modification de la politique romaine.

XI. En portant ses armes victorieuses sur presque tout le littoral de la Méditerranée, la République avait jusqu’alors obéi à des nécessités légitimes et à de généreuses inspirations. Le soin de sa grandeur future, de son existence même, lui faisait une loi de disputer l’empire de la mer à Carthage : de là les guerres dont la Sicile, la Sardaigne, l’Espagne, l’Italie et l’Afrique devinrent tour à tour le théâtre. Ce fut aussi un devoir pour elle de combattre les peuples belliqueux de la Cisalpine, puisqu’il s’agissait de la sûreté de ses frontières. Quant aux expéditions de Macédoine et d’Asie, Rome y avait été entraînée par la conduite des rois étrangers violant les traités, tramant de coupables complots et attaquant ses alliés.

Vaincre était donc pour elle une obligation, sous peine de voir s’écrouler l’édifice élevé au prix de tant de sacrifices ; et, ce qui est remarquable, elle s’était montrée, après la victoire, magnifique envers ses alliés, clémente à l’égard des vaincus, modérée dans ses prétentions. Laissant aux rois tout l’éclat du trône, aux nations leurs lois et leurs libertés, elle n’avait encore réduit en provinces romaines qu’une partie de l’Espagne, la Sicile, la Sardaigne et la Gaule cisalpine. En Sicile, elle conserva pendant cinquante ans l’alliance la plus intime avec Hiéron, tyran de Syracuse. Le constant appui de ce prince avait dû prouver au sénat combien les alliances sûres étaient préférables à une domination directe. En Espagne, elle agrandit le territoire de tous les chefs qui consentirent à devenir ses alliés. Après la bataille de Cynoscéphales, comme après celle de Magnésie, elle maintint sur leurs trônes Philippe et Antiochus, et n’imposa à ce dernier que les conditions offertes avant la victoire. Si, après la bataille de Pydna, elle renversa Persée, c’est qu’il avait ouvertement violé ses engagements ; mais elle donna à la Macédoine des lois équitables. La justice réglait alors sa conduite, même à l’égard de sa rivale la plus ancienne ; car, lorsque Masinissa, dans ses démêlés avec Carthage, demanda l’appui du sénat, on se borna à lui répondre que, même en sa faveur, l’équité ne serait pas sacrifiée[98].

En Égypte, sa protection affermit la couronne sur la tête de Ptolémée Philométor et de sa sœur Cléopâtre[99]. Enfin, quand tous les rois vinrent, après la victoire de Pydna, offrir leurs félicitations au peuple romain et implorer sa protection, le sénat régla toutes leurs demandes avec une extrême justice. Eumène, devenu suspect, envoya à Rome son frère Attale, qui, voulant profiter des sentiments favorables qu’il avait inspirés, eut la pensée de solliciter pour lui une partie du royaume de Pergame. On l’engagea à y renoncer. Le sénat rendit à Cotys, roi de Thrace, son fils sans exiger de rançon, en lui faisant dire que le peuple romain ne trafiquait pas de ses bienfaits[100]. Enfin, dans les contestations élevées entre Prusias, roi de Bithynie, et les Gallo-Grecs, il déclara que la justice seule dicterait sa décision[101].

Comment donc tant de grandeur dans les vues, tant de magnanimité dans le succès, tant de prudence dans la conduite, semblent-elles se démentir à dater de la période de vingt-deux ans qui sépare la guerre contre Persée de la troisième guerre punique ? C’est qu’une fortune excessive éblouit les nations comme les rois. Lorsque les Romains en vinrent à penser que rien ne leur résisterait plus, parce que rien jusque-là ne leur avait résisté, ils se crurent tout permis. Ils ne firent plus la guerre pour protéger leurs alliés, défendre leurs frontières ou briser les coalitions, mais pour écraser les faibles et exploiter les nations à leur profit. Il faut reconnaître aussi que la mobilité des peuples, fidèles en apparence, mais tramant toujours quelque défection, les dispositions haineuses des rois, cachant leurs ressentiments sous les dehors de la bassesse, concouraient à rendre la République plus soupçonneuse, plus exigeante, et la portaient à compter désormais plutôt sur des sujets que sur des alliés. Vainement le sénat cherchait à suivre les grandes traditions du passé, il n’était plus assez fort pour contenir les ambitions individuelles ; et les mêmes institutions qui faisaient jadis éclore les vertus ne protégeaient désormais que les vices de Rome agrandie. Les généraux osaient ne plus obéir : ainsi le consul Cn. Manlius attaque les Gallo-Grecs en Asie sans l’ordre du sénat[102] ; A. Manlius prend sur lui de faire une expédition en Istrie[103] ; le consul C. Cassius abandonne la Cisalpine, sa province, et tente, de son chef, de pénétrer en Macédoine par l’Illyrie[104] ; le préteur Furius, de sa propre autorité, désarme une population de la Gaule cisalpine, les Cénomans, en paix avec Rome[105] ; Popilius Lænas attaque les Statyellates sans motifs et vend dix mille d’entre eux ; d’autres enfin oppriment les peuples d’Espagne[106]. Tous ces faits, sans doute, encourent le blâme du sénat ; les consuls et les préteurs sont désavoués, accusés même ; les désobéissances n’en restent pas moins impunies et les accusations sans résultats. En 599, il est vrai, L. Lentulus, consul de l’année précédente, subit une condamnation comme concussionnaire ; mais cela ne l’empêcha pas d’être appelé de nouveau aux premiers honneurs[107].

Tant qu’il ne s’était agi que de former des hommes destinés à un rôle modeste sur un théâtre restreint, rien de plus favorable que l’élection annuelle des consuls et des préteurs, système qui, au bout d’un certain laps de temps, faisait participer aux premières fonctions un grand nombre des principaux citoyens de la noblesse patricienne et plébéienne. Des pouvoirs ainsi exercés sous les yeux de leurs concitoyens, plutôt par honneur que par intérêt, leur imposaient le devoir de s’en rendre dignes ; mais lorsque, conduisant leurs légions dans les contrées les plus reculées, les généraux, loin de tout contrôle, et investis d’un pouvoir absolu, s’enrichirent des dépouilles des vaincus, on ne rechercha les dignités que pour faire fortune pendant leur courte durée. La réélection fréquente des magistrats, en multipliant les candidatures, multiplia les ambitieux, qui ne reculèrent devant aucun moyen de parvenir. Aussi Montesquieu observe-t-il avec raison que « de bonnes lois, qui ont fait qu’une petite république devient grande, lui deviennent à charge lorsqu’elle s’est agrandie, parce qu’elles étaient telles que leur effet naturel était de faire un grand peuple, et non de le gouverner[108]. »

Le remède à ce débordement de passions déréglées eût été, d’une part, de modérer l’ardeur des conquêtes ; de l’autre, de diminuer le nombre des aspirants au pouvoir en lui donnant plus de durée. Mais alors le peuple seul, guidé par son instinct, sentait le besoin de remédier au vice de l’institution, en conservant l’autorité à ceux qui avaient sa confiance. C’est ainsi qu’il voulait nommer Scipion l’Africain dictateur perpétuel[109], tandis que les prétendus réformateurs, comme Porcius Caton, asservis aux vieilles coutumes, et dans un esprit de rigorisme outré, faisaient rendre des lois pour interdire au même homme d’aspirer deux fois au consulat, et pour reculer l’âge auquel il était permis de prétendre à cette haute magistrature.

Toutes ces mesures allaient contre le but qu’on se proposait. En maintenant les élections annuelles, on laissait la carrière libre aux convoitises vulgaires ; en excluant la jeunesse des hautes fonctions, on comprimait l’essor de ces natures d’élite qui se révèlent de bonne heure, et dont l’élévation exceptionnelle avait si souvent sauvé Rome des plus grands désastres. N’avait-on pas vu, par exemple, en 406, Marcus Valerius Corvus, porté au consulat à l’âge de vingt-trois ans, gagner sur les Samnites la bataille du mont Gaurus ; Scipion l’Africain, nommé proconsul à vingt-quatre ans, conquérir l’Espagne et abaisser Carthage ; le consul Quinctius Flamininus remporter à trente ans, sur Philippe, la victoire de Cynoscéphales ? Enfin, bientôt Scipion Émilien, qui doit détruire Carthage, sera nommé consul avant l’âge fixé par la loi même de Caton.

Sans doute Caton le censeur, probe et incorruptible, avait la louable intention d’arrêter la décadence des mœurs ; mais, au lieu de s’en prendre à la cause, il s’en prenait à l’effet ; au lieu de fortifier le pouvoir, il tendait à l’affaiblir ; au lieu de laisser aux nations une certaine indépendance, il poussait le sénat à les réduire toutes sous sa domination ; au lieu d’adopter avec un discernement éclairé ce qui venait de la Grèce, il condamnait indistinctement tout ce qui était d’origine étrangère[110]. Il y avait dans l’austérité de Caton plus d’ostentation que de vertu réelle. Ainsi, pendant sa censure, il chassa Manilius du sénat pour avoir, en plein jour, donné un baiser à sa propre femme devant sa fille ; il se plaisait à régler la toilette et le luxe des dames romaines ; et, par un désintéressement exagéré, il vendait son cheval en quittant l’Espagne, afin d’épargner à la République les frais de transport[111].

Mais le sénat comptait des hommes moins absolus, plus sages appréciateurs des besoins de l’époque : ils désiraient réprimer les abus, faire prévaloir une politique de modération, mettre un frein à l’esprit de conquête et accepter de la Grèce ce qu’elle avait de bon : Scipion Nasica et Scipion Émilien figuraient parmi les plus importants[112]. L’un ne repoussait pas tout ce qui devait adoucir les mœurs et augmenter les connaissances humaines ; l’autre cultivait les muses nouvelles et passait même pour avoir aidé Térence.

On ne pouvait arrêter le penchant irrésistible du peuple vers tout ce qui élève l’âme et ennoblit l’existence. La Grèce avait apporté en Italie sa littérature, ses arts, sa science, son éloquence ; et lorsqu’en 597 vinrent à Rome trois philosophes célèbres, l’académicien Carnéade, le stoïcien Diogène et le péripatéticien Critolaüs, ambassadeurs d’Athènes, ils produisirent une immense sensation. La jeunesse accourut en foule pour les voir et les entendre ; le sénat lui-même approuvait cet hommage rendu à des hommes dont le talent devait polir, par la culture des lettres, des esprits encore grossiers[113]. Caton seul, inexorable, prétendait que ces arts ne tarderaient pas à corrompre la jeunesse romaine et à lui faire perdre le goût des armes ; et il fit congédier ces philosophes.

Envoyé en Afrique comme arbitre pour apaiser la lutte entre Masinissa et Carthage, il ne fit que l’envenimer. Jaloux de voir encore cette ancienne rivale grande et prospère, il ne cessa de prononcer contre elle l’arrêt de mort devenu célèbre : Delenda est Carthago. Scipion Nasica, au contraire, s’opposait à la destruction de Carthage, qu’il jugeait trop faible pour nuire, mais encore assez forte pour entretenir une crainte salutaire, propre à empêcher le peuple de se jeter dans tous les excès, suite inévitable de l’agrandissement démesuré des empires[114]. Malheureusement l’opinion de Caton triompha.

Il faut, comme le dit un de nos premiers écrivains, « que la vérité soit chose bien divine, puisque l’erreur des honnêtes gens est aussi fatale à l’humanité que le vice, qui est l’erreur des méchants. »

Caton, en poursuivant de ses accusations les principaux citoyens, et entre autres Scipion l’Africain, apprenait aux Romains à douter de la vertu[115]. En exagérant ses attaques et en passionnant ses jugements, il faisait soupçonner sa justice[116]. En incriminant des vices dont lui-même n’était pas exempt, il ôtait toute force morale à ses remontrances[117]. Quand il flagellait le peuple comme accusateur et comme juge, sans chercher à le relever par l’éducation et par les lois, il ressemblait, dit un érudit allemand, à ce roi de Perse qui faisait battre la mer de verges pour conjurer les tempêtes[118]. Son influence, impuissante à arrêter le mouvement d’une civilisation se substituant à une autre, ne laissa pas de produire un effet funeste sur la politique de cette époque[119]. Le sénat, renonçant à la modération et à la justice, dont tous ses actes avaient été empreints jusque-là, les remplaça par une conduite astucieuse, arrogante, et par un système d’extermination.

Vers le commencement du viie siècle tout disparaît devant la puissance romaine. L’indépendance des peuples, les royaumes et les républiques cessent d’exister. Carthage est détruite, la Grèce rend ses armes, la Macédoine perd sa liberté, celle de l’Espagne périt dans Numance, et peu de temps après Pergame subit le même sort.


Troisième guerre punique (605 à 608).

XII. Malgré son abaissement, Carthage, objet éternel de haine et de défiance, subsistait encore. On lui reprochait sa connivence avec les Macédoniens, toujours impatients du joug, et on lui imputait la résistance des peuplades celtibériennes. En 603, la lutte s’était engagée de nouveau entre Masinissa et les Carthaginois. Comme, d’après les traités, ces derniers ne pouvaient pas faire la guerre sans autorisation, le sénat délibéra sur le parti à prendre. Caton la voulait immédiatement. Scipion Nasica, au contraire, obtint l’envoi d’une nouvelle ambassade, qui parvint à persuader à Masinissa d’évacuer le territoire en litige ; le sénat carthaginois consentait, de son côté, à s’en remettre à la sagesse des ambassadeurs, lorsque la populace de Carthage, excitée par ces hommes qui, dans les temps de trouble, spéculent sur les passions de la foule, s’insurge, insulte les envoyés romains et expulse les principaux citoyens[120]. Insurrection fatale, car dans les moments de crise extérieure tout mouvement populaire perd les États[121], comme en présence de l’étranger foulant le sol de la patrie tout changement politique est funeste. Cependant le sénat romain crut devoir temporiser, à cause de la guerre d’Espagne, où Scipion Émilien servait alors en qualité de tribun. Chargé d’aller en Afrique (603) demander à Masinissa des éléphants destinés à la guerre contre les Celtibères, il fut témoin d’une défaite sanglante de l’armée carthaginoise. Cet événement décida l’intervention romaine ; le sénat n’était pas, en effet, dans l’intention de laisser seul maître de l’Afrique le roi numide, dont les possessions s’étendaient déjà de l’Océan à Cyrène[122].

En vain Carthage fit expliquer sa conduite à Rome par des ambassadeurs, ils n’obtinrent aucune satisfaction. Utique se donna aux Romains (604), et les deux consuls, L. Martius Censorinus et Manilius Nepos, y arrivèrent à la tête de 80 000 hommes, en 605. Carthage demande la paix ; on lui impose la condition de rendre toutes ses armes ; elle les livre avec 2 000 machines de guerre. Mais bientôt les exigences augmentent, on ordonne aux habitants d’abandonner leur ville et de se retirer à dix milles dans les terres. Exaspérés de tant de rigueurs, les Carthaginois retrouvent leur énergie ; ils fabriquent de nouvelles armes, soulèvent les populations, lancent dans la campagne Asdrubal, qui a bientôt réuni 70 000 hommes dans son camp de Néphéris, et fait douter les consuls du succès de leur entreprise[123].

L’armée romaine rencontra une résistance à laquelle elle était loin de s’attendre. Compromise par Manilius, elle est sauvée par le tribun Scipion Émilien, sur lequel alors se portent tous les regards. De retour à Rome, il fut, en 607, élu consul à trente-six ans et chargé de la direction de la guerre, qui prit désormais une nouvelle face. Bientôt Carthage est enfermée dans des ouvrages d’un travail prodigieux ; sur la terre ferme, des retranchements entourent la place et protègent les assiégeants ; dans la mer, une digue colossale intercepte toutes les communications, et livre la ville à la famine ; mais les Carthaginois construisent dans leur port intérieur une seconde flotte et creusent une nouvelle communication avec la mer. Scipion va pendant l’hiver forcer le camp de Néphéris, et au retour du printemps s’empare de la première enceinte ; enfin, après un siège qui durait depuis trois années et des efforts héroïques de part et d’autre, la ville et sa citadelle Byrsa sont emportées et détruites de fond en comble. Asdrubal se rendit avec cinquante mille habitants, reste d’une immense population ; mais sur un pan de mur, débris de l’incendie, on vit la femme du dernier chef carthaginois, parée de ses plus beaux vêtements, maudire son mari, qui n’avait pas su mourir ; puis, après avoir égorgé ses deux enfants, se précipiter dans les flammes. Triste image d’une nation qui achève elle-même sa ruine, mais qui ne succombe pas sans gloire.

Lorsque le vaisseau chargé de dépouilles magnifiques et orné de lauriers entra dans le Tibre, porteur de la grande nouvelle, tous les citoyens se précipitèrent dans les rues en s’embrassant et se félicitant d’une si heureuse victoire. Alors seulement Rome se sentit libre de toute crainte et maîtresse du monde. Néanmoins la destruction de Carthage fut un crime que Caius Gracchus, Jules César et Auguste cherchèrent à réparer.


Réduction en provinces de la Grèce, de la Macédoine,
de Numance et de Pergame.

XIII. La même année vit disparaître l’autonomie grecque. Depuis la guerre de Persée, la prépondérance romaine avait maintenu l’ordre dans l’Achaïe ; mais le retour des otages en 603, coïncidant avec les troubles de Macédoine, les haines des partis s’étaient réveillées. Bientôt les dissensions éclatèrent entre la ligue Achéenne et les villes du Péloponnèse qu’elle convoitait et dont elle n’hésitait pas à punir les résistances par la destruction et le pillage.

Sparte ne tarda pas à s’insurger et le Péloponnèse à être en feu. Les Romains firent de vains efforts pour arrêter cette commotion générale. Les envoyés du sénat portèrent à Corinthe un décret qui détachait de la ligue Sparte, Argos et Orchomène d’Arcadie. À cette nouvelle, les Achéens massacrent les Lacédémoniens présents à Corinthe et accablent d’outrages les commissaires romains[124]. Avant de sévir, le sénat résolut de faire un appel à la conciliation : les paroles de nouveaux envoyés ne furent point écoutées.

La ligue Achéenne, unie à l’Eubée et à la Béotie, osa alors déclarer la guerre à Rome, qu’elle savait engagée en Espagne et en Afrique. Bientôt la ligue fut vaincue à Scarphée, en Locride, par Metellus, et à Leucopétra, près de Corinthe, par Mummius. Les villes de la ligne Achéenne furent traitées avec rigueur ; Corinthe fut saccagée, et la Grèce, sous le nom d’Achaïe, demeura soumise aux Romains (608)[125].

Mummius, cependant, montra après la victoire, de l’aveu même de Polybe[126], autant de modération que de désintéressement. Il maintint debout les statues de Philopœmen, ne garda rien pour lui des trophées pris en Grèce, et resta pauvre à ce point que le sénat dota sa fille aux dépens du trésor public.

Vers le même temps, la sévérité du sénat n’avait pas non plus épargné la Macédoine. Pendant la dernière guerre punique, un aventurier grec, Andriscus, se donnant pour fils de Persée, avait soulevé le pays avec une armée de Thraces. Chassé de Thessalie par Scipion Nasica, il y rentra, tua le préteur Juventius Thalna, et fit alliance avec les Carthaginois. Battu par Metellus, il fut envoyé à Rome chargé de chaînes. Quelques années plus tard, un second imposteur ayant aussi tenté de s’emparer de la succession de Persée, le sénat réduisit la Macédoine en province romaine (612). Il en fut de même de l’Illyrie après la soumission des Ardyens (618). Jamais on n’avait vu autant de triomphes. Scipion Émilien avait triomphé de l’Afrique, Metellus de la Macédoine, Mummius de l’Achaïe, Fulvius Flaccus de l’Illyrie.

Délivré désormais de ses embarras à l’est et au midi, le sénat porta son attention sur l’Espagne. Ce pays n’était jamais complètement soumis ; ses forces à peine réparées, il reprenait les armes. Après la pacification amenée successivement par Scipion l’Africain et Sempronius Gracchus, de nouvelles insurrections avaient éclaté ; les Lusitaniens, cédant aux instigations de Carthage, s’étaient révoltés en 601, et avaient remporté des avantages sur Mummius et sur son successeur Galba (603). Mais ce dernier, par une trahison indigne, massacra trente mille prisonniers. Accusé pour ce fait à Rome par Caton, il avait été acquitté. Plus tard un autre consul montra non moins de perfidie : Licinius Lucullus, étant entré dans la ville de Cauca, qui s’était rendue, tua vingt mille de ses habitants et vendit le reste[127].

Tant de cruauté excita l’indignation des peuples du midi de l’Espagne, et, comme toujours, le sentiment national fit surgir un héros. Viriathe, échappé au massacre des Lusitaniens, et de pâtre devenu général, commença une guerre de partisans, et, pendant cinq années, vainqueur des généraux romains, finit par soulever les Celtibères. Tandis que ceux-ci occupaient Metellus le Macédonique, Fabius, resté seul en présence de Viriathe, fut enfermé dans un défilé et contraint à la paix. Le meurtre de Viriathe ne laissa plus douteuse l’issue de la guerre. Cette mort était trop avantageuse aux Romains pour qu’on ne l’imputât pas à Cæpion, successeur de son frère Fabius. Mais, lorsque les meurtriers vinrent lui demander le salaire de leur crime, il leur répondit que jamais les Romains n’avaient approuvé le massacre d’un général par ses soldats[128]. Cependant les Lusitaniens se soumirent, et les légions pénétrèrent jusqu’à l’Océan.

La guerre, terminée à l’ouest, se concentra autour de Numance[129], où, pendant cinq années, plusieurs consuls furent défaits. Lorsqu’en 616 Mancinus, cerné de tous côtés par l’ennemi, fut réduit, pour sauver son armée, à une capitulation honteuse, semblable à celle des Fourches Caudines, le sénat refusa de ratifier le traité et livra le consul chargé de fers. Le même sort était réservé à Tiberius Gracchus, son questeur, qui s’était rendu garant du traité ; mais il dut à la faveur du peuple de rester à Rome. Les Numantins résistèrent encore fort longtemps avec une rare énergie. Il fallut que le vainqueur de Carthage vînt lui-même diriger le siège, qui exigea d’immenses travaux, et cependant la ville ne fut prise que par famine (621). L’Espagne était abattue, mais son esprit d’indépendance survécut encore pendant un grand nombre d’années.

Quoique la chute du royaume de Pergame soit postérieure aux événements que nous venons de rappeler, nous en parlerons ici, parce qu’elle est la suite du système d’asservissement de tous les peuples. Attale III, monstre de cruauté et de folie, avait légué en mourant son royaume au peuple romain, qui envoya des troupes en prendre possession ; mais un fils naturel d’Eumène, Aristonicus, souleva les habitants et défit le consul Licinius Crassus, bientôt vengé par un de ses successeurs. Aristonicus fut pris, et le royaume, pacifié, passa, avec le nom d’Asie, sous la domination romaine (625).


Résumé.

XIV. Plus la République étendait son empire, plus le nombre des hautes fonctions augmentait et plus les fonctions elles-mêmes prenaient d’importance. Les consuls, les proconsuls et les préteurs gouvernaient non-seulement les pays étrangers, mais même l’Italie. En effet, Appien nous apprend que dans certaines contrées de la Péninsule les proconsuls exerçaient leur autorité[130].

Les provinces romaines étaient au nombre de neuf : 1° la Gaule cisalpine ; 2° l’Espagne ultérieure ; 3° l’Espagne citérieure ; 4° la Sardaigne et la Corse ; 5° la Sicile ; 6° l’Afrique septentrionale ; 7° l’Illyrie ; 8° la Macédoine et l’Achaïe ; 9° l’Asie. Le peuple nommait donc, tous les ans, deux consuls et sept préteurs pour aller gouverner ces lointaines contrées ; mais généralement il n’était permis de prétendre à ces hautes magistratures qu’après avoir été questeur ou édile. Or l’édilité exigeait une grande fortune, car, pour plaire au peuple, les édiles étaient obligés à d’immenses dépenses en fêtes et en travaux publics. Les riches seuls pouvaient aspirer à cette première dignité ; par conséquent il n’y avait guère que les membres de l’aristocratie qui eussent la chance d’arriver à la position élevée où, pendant une ou deux années, ils décidaient en maîtres absolus de la destinée des plus vastes royaumes. Aussi la noblesse s’efforçait-elle de fermer l’accès de ces fonctions à des hommes nouveaux. De 535 à 621, en quatre-vingt-six ans, neuf familles seulement obtinrent quatre-vingt-trois consulats. Plus tard douze membres de la famille Metellus parvinrent, en moins de douze ans, à différentes dignités (630-642)[131]. Nabis, tyran de Sparte, avait donc raison lorsque, s’adressant au consul Quinctius Flamininus, il lui disait : « Chez vous, c’est l’estimation du revenu qui détermine les enrôlements de la cavalerie et de l’infanterie. La puissance est pour un petit nombre ; la dépendance est le partage de la multitude. Notre législateur (Lycurgue), au contraire, n’a pas voulu mettre tout le pouvoir dans les mains de quelques citoyens, dont la réunion forme ce que vous appelez le Sénat, ni donner à un ou deux ordres une prééminence légale[132]. »

Il est curieux de voir un tyran de la Grèce donner à un Romain des leçons de démocratie. C’est qu’en effet, malgré les changements introduits dans les comices, et dont il est souvent difficile d’expliquer le sens, la noblesse conservait sa prépondérance, et l’on persistait à ne s’adresser au peuple qu’après avoir pris l’avis du sénat[133]. Le gouvernement romain, toujours aristocratique, devenait plus oppresseur à mesure que l’État s’agrandissait, et il perdait en influence ce que le peuple d’Italie gagnait en intelligence et en légitimes aspirations vers un meilleur avenir.

D’ailleurs, depuis le commencement de la République, il y avait eu dans son sein deux partis opposés cherchant, l’un à étendre les droits du peuple, l’autre à les restreindre. Quand le premier arrivait au pouvoir, on rappelait toutes les lois libérales du passé ; quand c’était le second, ces lois étaient éludées. Ainsi nous voyons tantôt la loi Valeria, qui consacre l’appel au peuple, trois fois remise en vigueur ; tantôt la loi interdisant la réélection des consuls avant un intervalle de dix ans, promulguée par Genucius en 412[134], et aussitôt abandonnée, renouvelée en 603, et plus tard reprise par Sylla ; tantôt les lois qui rejetaient les affranchis dans les tribus urbaines, pour annuler leur vote, être rappelées à trois époques différentes[135] ; tantôt les mesures contre la brigue, contre les concussions, contre l’usure, remises sans cesse en vigueur ; tantôt enfin le droit d’élection aux fonctions sacerdotales tour à tour refusé ou attribué au peuple[136]. Par les lois Porcia, de 557 et de 559, il était défendu de frapper de verges ou de mettre à mort un citoyen romain avant que le peuple eût prononcé sur son sort. Et cependant Scipion Émilien, afin d’éluder la loi, faisait battre les auxiliaires avec des bâtons et ses soldats avec des ceps de vigne[137]. Au commencement du viie siècle, on admit le principe du suffrage secret dans toutes les élections : en 615, pour les élections des magistrats ; en 617, pour les décisions du peuple dans les condamnations judiciaires ; en 623, pour les votes sur les propositions de lois. Enfin, par l’institution des tribunaux permanents (quæstiones perpetuæ) établis à dater de 605, on avait cherché à porter un remède aux dilapidations des provinces ; mais ces institutions, successivement adoptées et délaissées, ne pouvaient guérir les maux de la société. Les mâles vertus d’une aristocratie intelligente avaient jusqu’alors maintenu la République dans un état de concorde et de grandeur ; ses vices allaient bientôt l’ébranler jusque dans ses fondements.

Nous venons de signaler les principaux événements d’une période de cent trente-trois ans, pendant laquelle Rome déploya une énergie qu’aucune nation n’a jamais égalée. De tous les côtés, et presque en même temps, elle a franchi ses limites naturelles. Au nord, elle a dompté les Gaulois cisalpins et dépassé les Alpes ; à l’ouest et au midi, elle a conquis les grandes îles de la Méditerranée et la majeure partie de l’Espagne. Carthage, sa puissante rivale, a cessé d’exister. À l’est, les côtes de l’Adriatique sont colonisées ; les Illyriens, les Istriens, les Dalmates sont soumis ; le royaume de Macédoine est devenu une province tributaire ; les légions ont pénétré jusqu’au Danube[138]. Au delà, il n’existe plus que des terres inconnues, patrie de barbares, encore trop faibles pour donner de l’inquiétude. La Grèce continentale, ses îles, l’Asie Mineure, jusqu’au mont Taurus, tout ce pays, berceau de la civilisation, est entré dans l’empire romain. Le reste de l’Asie reçoit ses lois ou obéit à son influence. Le plus puissant des royaumes qui ont fait partie de l’héritage d’Alexandre, l’Égypte, est sous sa tutelle. Les Juifs implorent son alliance. La Méditerranée est devenue un lac romain. La République cherche en vain autour d’elle un adversaire digne de ses armes. Mais si au dehors aucun danger sérieux ne semble plus la menacer, au dedans il existe de grands intérêts non satisfaits et des peuples mécontents.

  1. Ainsi le Jupiter du Capitole, la Junon italique, dans leur culte officiel du moins, étaient les protecteurs des mortels vertueux et punissaient les méchants, tandis que le Moloch et l’Hercule phéniciens, adorés à Carthage, n’accordaient leurs faveurs qu’à ceux qui faisaient couler un sang innocent sur leurs autels. (Diodore de Sicile, XX, xiv.) — Remarquer les figurines de Moloch tenant un gril destiné à des sacrifices humains. (Alb. della Marmora, Antiquités sardes, pl. 23, 51, t. II, p. 254.)
  2. Polybe, I, vii, xi.
  3. Polybe, I, xvi. — Zonare, VIII, 16 et suiv.
  4. Nous avons vu, page 70, que Rome, après la prise d’Antium (Porto d’Anzo), avait déjà une marine, mais elle n’avait pas de galères à trois rangs ou à cinq rangs de rames. Rien de plus vraisemblable alors que le récit de Tite-Live, qui avance que les Romains prirent pour modèle une quinquérème carthaginoise naufragée sur leurs côtes. Malgré l’état avancé de la science, nous n’avons pu retrouver qu’imparfaitement la construction des anciennes galères, et, encore aujourd’hui, le problème ne serait complètement résolu que si le hasard nous offrait un modèle.
  5. Les Romains employèrent les trirèmes de Tarente, de Locres, d’Élée et de Naples pour traverser le détroit de Messine. « L’usage des quinquérèmes était tout à fait inconnu en Italie. » (Polybe, I, xx.)
  6. Polybe, I, xx, xxi.
  7. Chaque vaisseau portait 300 rameurs et 120 soldats, soit 420 hommes par bâtiment, ce qui fait, pour la flotte carthaginoise, 147 000 hommes, et, pour la flotte romaine, 138 600. (Polybe, I, xxv et xxvi.)
  8. Près de treize millions de francs. (Polybe, I, lxii.)
  9. Polybe, I, xxxvi.
  10. Valère Maxime, V, i, 2.
  11. Tite-Live, Epitome, XIX.
  12. Polybe, III, x, xxvii, xxviii.
  13. Les Sardes devaient leur civilisation aux Phéniciens ; les Siciliens avaient reçu la leur des Grecs. Cette différence explique l’attachement des premiers pour Carthage et la répulsion des autres pour la domination punique.
  14. Polybe, II, iv, v, x.
  15. Hahn, Albanesische Studien.
  16. Florus, II, v. — Appien, Guerres d’Illyrie, vii.
  17. Polybe, II, xi et suiv.
  18. Tite-Live, Epitome, XX, an de Rome 533. — Orose, IV, xiii.
  19. Polybe, III, xvi et suiv.
  20. Peuple situé entre le Rhône et les Alpes. (Polybe, II, xxii, xxxiv.)
  21. « Ce n’était pas Rome seule que les Italiens, effrayés de l’invasion gauloise, croyaient alors défendre ; ils comprenaient qu’il s’agissait de leur propre salut. » (Polybe, II, xxiii.)
  22. Voici, d’après Polybe (II, xxiv), l’état des forces d’Italie :
    Fantassins Chevaux
    Deux armées consulaires, chacune de deux légions, de 5 200 fantassins et de 300 cavaliers 20 800 1 200
    Troupes alliées 30 000 2 000
    Sabins et Étrusques 50 000 et plus de 4 000
    Les Ombriens et Sarsinates, habitants de l'Apenin 20 000
    Cénomans et Vénètes 20 000
    À Rome 20 000 1 500
    Alliés (de la réserve) 30 000 2 000
    Latins 80 000 5 000
    Samnites 70 000 7 000
    Iapygiens et Messapiens 50 000 16 000
    Lucaniens 30 000 3 000
    Marses, Marrucins, Frentaniens et Vestins 20 000 4 000
    En Sicile et à Tarente, deux légions de 4 200 fantassins et 200 cavaliers 8 400 400
    Citoyens romains et campaniens 250 000 23 000
    ———— ————
    699 200 69 100
  23. Voyez le mémoire de Zumpt, Stand der Bevölkerung im Alterthum. Berlin, 1841.
  24. Polybe, III, xxx.
  25. Tite-Live, XXI, vii.
  26. Appien, Guerres d’Espagne, x.
  27. Polybe, III, xc. — « Les alliés étaient jusqu’alors restés fermes dans leur attachement. » (Tite-Live, XXII, lxi.) — « Cette fidélité qu’ils nous ont gardée au milieu de nos revers. » (Discours de Fabius, Tite-Live, XXII, xxxix.)
  28. Il y avait dans les troupes romaines de la cavalerie samnite. (Tite-Live, XXVII, xliii.)
  29. Tite-Live, XXII, xlix ; XXIII, xii. — « Dans la deuxième guerre punique l’usage des anneaux était déjà devenu vulgaire ; sans cela il eût été impossible à Annibal d’envoyer trois modius d’anneaux à Carthage. » (Pline, XXXIIII, vi, 4.) — On lit dans Appien : « Les tribuns des soldats portent l’anneau d’or, ceux qui sont au-dessous l’ont de fer. » (Guerres puniques, VIII, cv.)
  30. « Les villes grecques, portées à maintenir l’alliance avec Rome. » (Tite-Live, XXIV, i.) — Même dans le Bruttium, la petite ville de Pétélie se défendit contre Annibal avec la plus grande énergie ; les femmes se battirent comme les hommes. (Appien, VII, xxix.)
  31. Eutrope, III, vi.
  32. Tite-Live, XXVI, i.
  33. Tite-Live, XXIV, xiv.
  34. La loi Oppia, proposée par le tribun C. Oppius, sous le consulat de Q. Fabius et de Tiberius Sempronius (539), au fort de la seconde guerre punique, défendait aux femmes d’avoir pour leur usage plus d’une demi-once d’or, de porter des habits de diverses couleurs, de se faire voiturer dans Rome, dans un rayon de mille pas, sur un char attelé de chevaux, excepté pour se rendre aux sacrifices publics. Cette loi, n’étant que temporaire, fut révoquée, malgré l’opposition de P. Caton, en 559. (Tite-Live, XXXIV, i, vi.)
  35. Valère Maxime, I, i, 15.
  36. C’était dans la cavalerie qu’Annibal mettait toutes ses espérances. (Polybe, III, ci.) — « La cavalerie seule d’Annibal causait les victoires de Carthage et les défaites de Rome. » (Polybe, IX, iii.) — « La perte de 500 Numides fut plus sensible à Annibal que tout autre échec, et depuis ce temps il n’eut plus en cavalerie la supériorité qui jusque-là lui avait donné tant d’avantage. » (543) (Tite-Live, XXVI, xxxviii.)
  37. Annibal se souvenait d’avoir échoué devant Plaisance. (Tite-Live, XXVII, xxxix.)
  38. Tite-Live, XXIII, xv et xviii. — Annibal prit par famine les places de Casilinum et de Nucérie ; quant à la citadelle de Tarente, elle résista cinq ans et ne put être forcée. (Tite-Live XXVII, xxv.)
  39. « Annibal descend vers Naples, ayant à cœur de s’assurer une place maritime pour recevoir des secours d’Afrique. » (Tite-Live, XXIII, xv.)
  40. Polybe, III, cvi.
  41. Appien, Guerres d’Annibal, xxvi.
  42. Plutarque, Marcellus, xi et xxxiii.
  43. Tite-Live, XXVII, xlix.
  44. Appien, Guerres d’Annibal, liv.
  45. En 536, Rome avait sur mer 220 quinquérèmes et 20 petits vaisseaux (Tite-Live, XXI, xvii), avec lesquels elle protégeait d’une manière efficace les côtes de la Sicile et de l’Italie. (Tite-Live, XXI, xlix, li.) En 537, Scipion, avec 35 vaisseaux, détruit une flotte carthaginoise aux embouchures de l’Èbre (Tite-Live, XXII, xix), et le consul Servilius Geminus débarque en Afrique avec 120 bâtiments, afin d’empêcher Carthage d’envoyer des renforts à Annibal. (Tite-Live, XXII, xxxi.) En 538, la flotte de Sicile est renforcée de 25 navires. (Tite-Live, XXII, xxxvii.) En 539, Valerius Lævinus avait 25 vaisseaux pour protéger la côte de l’Adriatique, et Fulvius, un même nombre pour surveiller la côte d’Ostie (Tite-Live, XXIII, xxxii) ; puis la flotte de l’Adriatique, portée à 55 voiles, reçoit la mission de contenir la Macédoine. (Tite-Live, XXIII, xxxviii.) La même année, la flotte de Sicile, sous Titus Otacilius, défait les Carthaginois. (Tite-Live, XXIII, xli.) En 540, Rome a 150 vaisseaux (Tite-Live, XXIV, xi) ; cette année et la suivante, la flotte romaine défend Apollonie, attaquée par le roi de Macédoine, et débarque des troupes qui ravagent le territoire d’Utique. L’effectif de l’armée navale paraît n’avoir pas varié jusqu’en 543, époque à laquelle la Grèce nécessitait encore la présence de 50 bâtiments romains, et la Sicile, de 100. (Tite-Live, XXVI, i.) En 544, 20 vaisseaux stationnaient dans les eaux de Rhegium pour assurer les arrivages de vivres entre la Sicile et la garnison de Tarente. (Tite-Live, XXVI, xxxix.) En 545, 30 voiles sont détachées de la flotte de Sicile pour croiser devant cette ville. (Tite-Live, XXVII, vii.) En 546, Carthage préparait un armement formidable de 200 voiles (Tite-Live, XXVII, xxii) ; Rome lui oppose 280 navires : 30 défendent la côte d’Espagne, 50 gardent la Sardaigne, 50 les bouches du Tibre, 50 la Macédoine, 100 stationnent en Sicile, prêts à opérer une descente en Afrique, et la flotte carthaginoise est battue devant Clupée. (Tite-Live, XXVII, xxix.) Enfin, en 547, une seconde victoire de Valerius Lævinus rend la mer complètement libre. (Tite-Live, XXVIII, iv.)
  46. « Les Carthaginois, uniquement préoccupés de se maintenir en Espagne, n’envoyaient à Annibal aucun secours, comme s’il n’avait eu que des succès en Italie. » (Tite-Live, XXVIII, xii.)
  47. Tite-Live, XXIII, xiii et xli.
  48. Appien, Guerres d’Annibal, liv.
  49. En 540, Rome eut sur pied dix-huit légions ; en 541, vingt légions ; en 542 et 543, vingt trois légions ; en 544 et 546, vingt et une ; en 547, vingt-trois ; en 551, vingt ; en 552, seize ; en 553, quatorze ; en 554, le nombre est réduit à six. (Tite-Live, XXIV, xi-xliv ; XXV, iii ; XXVI, i, xxviii ; XXVII, xxii, xxxvi ; XXX, ii, xxvii, xli ; XXXI, viii.)
  50. « Les Romains ne prenaient leur infanterie et leur cavalerie que dans Rome ou dans le Latium. » (Tite-Live, XXII, xxxvii.)
  51. Tite-Live, XXIII, xxiii.
  52. Q. Metellus disait « que l’invasion d’Annibal avait réveillé la vertu du peuple romain déjà plongé dans le sommeil. » (Valère Maxime, VII, ii, 3.)
  53. Le sénat demanda à trente colonies des hommes et de l’argent. Dix-huit donnèrent l’un et l’autre avec empressement, ce furent : Signia, Norba, Saticulum, Brindes, Frégelles, Lucérie, Venusia, Adria, Firmium, Rimini, Ponsa, Pæstum, Cosa, Bénévent, Isernia, Spolète, Plaisance et Crémone. — Les douze colonies qui refusèrent de donner des secours, prétendant qu’elles n’avaient plus ni hommes ni argent, furent : Népété, Sutrium, Ardée, Calès, Albe, Carséoles, Sora, Suessa, Setia, Circeium, Narni, Interamna. (Tite-Live, XXVII, ix.)
  54. « Les querelles et la lutte des deux partis eurent pour terme la seconde guerre punique. » (Salluste, Fragments, I, vii.)
  55. « Quatre tribus s’en remettent au sénat pour accorder le droit de suffrage à Formies, Fundi et Arpinum ; mais on leur répond qu’au peuple seul appartient le droit de suffrage. » (Tite-Live, XXXVIII, xxxvi.)
  56. « Le changement annuel des généraux fut désastreux pour les Romains. Ils rappelaient tous ceux qui avaient l’expérience de la guerre, comme si on ne les avait pas envoyés pour se battre, mais pour s’exercer. » (Zonare, Annales, VIII, 16.)
  57. Tite-Live, XXII, xxix.
  58. Tite-Live, XXVII, v, vii.
  59. Tite-Live, XXXII, xxviii.
  60. Tite-Live, XXXI, iv, xlix.
  61. Tite-Live, XXIV, xlix. — Polybe, III, lxxv.
  62. Zonare, Annales, VIII, 16.
  63. Tite-Live, XXXIX, iii.
  64. Plutarque, Marcellus, xxviii.
  65. Tite-Live, XXIII, xxx.
  66. Tite-Live, XXXIV, liv.
  67. « Et equites romanos, milites et negotiatores. » (Salluste, Jugurtha, lxv.)
  68. « En 342, un sénateur et deux chevaliers furent chargés, pendant une disette, de l’approvisionnement de Rome. » (Tite-Live, IV, iii.)
  69. Seminarium senatus. (Tite-Live, XLII, lxi.)
  70. Tite-Live, XXIII, xlix. — Valère Maxime, V, vi, 8.
  71. Tite-Live, XXI, lxiii ; XXV, iii.
  72. Valère Maxime, IV, viii, 2.
  73. Valère Maxime, IV, v, 1.
  74. Ils n’avaient pas de voix délibérative, parce que, d’après le droit public romain, aucun magistrat en fonctions ne pouvait voter. (Voyez Mommsen, I, 187.)
  75. « Maintenant vous avez encore les comices par centuries et les comices par tribus. Quant aux comices par curies, ils ne sont notés que pour les auspices. » (Cicéron, IIe discours sur la loi agraire, ix.)
  76. L’ancien mode de division par curies avait perdu toute signification et cessé d’être en usage. (Ovide, Fastes, II, vers 531.) Aussi Cicéron dit-il à leur sujet : « Des comices, que ne se tiennent que pour la forme, à cause des auspices, et qui, figurés par les trente licteurs, ne sont qu’une représentation de ce qui se faisait autrefois. Ad speciem atque usurpationem vetustatis. » (Discours sur la loi agraire, II, xii.) Dans les derniers temps de la République, les curies n’avaient plus, en fait d’élection des magistrats, que l’inauguration des flamines, du roi des sacrifices (rex sacrificulus), et vraisemblablement le choix du grand curion (curio maximus). (Tite-Live, XXVII, viii. — Denys d’Halicarnasse, V, i. — Aulu-Gelle, XV, xxvii. — Tite-Live, XXVII, vi, 36.
  77. « L’Achaïe seule en avait douze cents pour sa part. » (Tite-Live, XXXIV, l.)
  78. Tite-Live, XXXIII, xxxii.
  79. « Les alliés s’écriaient qu’il fallait continuer la guerre et exterminer le tyran, sans quoi la liberté de la Grèce serait toujours en danger. Ne pas prendre les armes eût été plus avantageux que de les poser sans avoir atteint le but. Le consul répondait : Si le siège de Lacédémone arrêtait longtemps l’armée, quelles autres troupes Rome pourrait-elle opposer à un monarque (Antiochus) si puissant et si redoutable ? » (Tite-Live, XXXIV, xxxiii.)
  80. Tite-Live, XXXIII, xii.
  81. Tite-Live, XXXIV, lviii.
  82. « D’autres peuples de la Grèce avaient, dans cette guerre, montré un oubli non moins coupable des bienfaits du peuple romain. » Tite-Live, XXXVI, xxii.)
  83. Tite-Live, XXXVII, xlv.
  84. Appien, Guerres d’Annibal, xlii.
  85. Tite-Live, XL, xxxviii ; XLII, xxii.
  86. Routes d’Arezzo à Bologne, de Plaisance à Rimini (Tite-Live, XXXIX, ii), et de Bologne à Aquilée.
  87. COLONIES ROMAINES — 488-608.

    Æsulum (507), ou Æsium selon Mommsen. Jesi, en Ombrie, sur la rivière Æsis.

    Alsium (507). Colonie maritime. Étrurie. (Via Aurelia.) Palo, près de Porto.

    Fregenæ (509). Colonie maritime. Étrurie. (Via Aurelia.) Torre Maccarese.

    Pyrgi (avant 536). Colonie maritime. Étrurie. (Via Aurelia.) Santa Severa.

    Castrum (555). Pagus près de Scylacium. Bruttium. Près de Squillace. Réunie en 631 à la colonie Minervia.

    Puteoli (560). Colonie maritime. Campanie. Pozzuoli. Préfecture,

    Vulturnum (560). Colonie maritime. Campanie. Castellamare ou Castel di Volturno. Préfecture.

    Liternum (560). Colonie maritime. Campanie. Tor di Patria, près du Lago di Patria. Préfecture.

    Salernum (560). Colonie maritime. Campanie. Salerno. Décrétée trois ans auparavant.

    Buxentum (560). Colonie maritime. Lucanie. Policastro.

    Sipontum (560). Colonie maritime. Apulie. Santa Maria di Siponto. Recolonisée.

    Tempsa (Temesa) (560). Colonie maritime. Bruttium. Peut-être près de Torre del Piano del Casale.

    Croton (560). Colonie maritime. Bruttium. Cotrone.

    Potentia (570). Colonie maritime. Picenum. Porto di Potenza ou di Ricanati.

    Pisaurum (570). Colonie maritime. Ombrie gauloise. (Via Flaminia.) Pesaro.

    Parma (571). Gaule cispadane. (Via Æmilia.) Parma. Préfecture.

    Mutina (571). Gaule cispadane. (Via Æmilia.) Modena. Préfecture.

    Saturnia (571). Étrurie (centre). Saturnia.

    Graviscæ (513). Colonie maritime. Étrurie (sud). (Via Aurelia.) San Clementino ou le Saline ?

    Luna (577). Étrurie (nord). (Via Aurelia.) Luni, près de Sarzana.

    Auxinum (597). Colonie maritime. Picenum. Osimo.

    COLONIES LATINES. — 488-608.

    Firmum (490). Picenum. (Via Valeria.) Fermo.

    Æsernia (491). Samnium. Isernia.

    Brundisium (510). Calabre iapygienne. (Via Egnatia.) Brindisi.

    Spoletium (513). Ombrie. (Via Flaminia.) Spoleto.

    Cremona (536). Gaule transpadane. Cremona. Renforcée en 560.

    Placentia (536). Gaule cispadane. (Via Æmilia.) Piacenza.

    Copia (territoire de Thurium) (561). Lucanie.

    Vibo ou Vibona Valentia, appelée aussi Hippo. Bruttium (565 ou peut-être 515). Bibona. Monte-Leone.

    Bononia (565). Gaule cispadane. (Via Æmilia.) Bologna.

    Aquileia (573). Gaule transpadane. Aquileia.

    Carteia (573). Espagne. Détroit de Gibraltar.

  88. Tite-Live, XXXIX, xxvi.
  89. Tite-Live, XLI, xix.
  90. Tite-Live, XLI, xxii.
  91. Tite-Live, XLII, lxii.
  92. Tite-Live, XLI, v.
  93. Tite-Live, XLV, xxi et suiv.
  94. Tite-Live, XLV, xxix.
  95. Tite-Live, XLV, xxvi.
  96. Tite-Live, XLV, xviii. — « Les lois données aux Macédoniens par Paul-Émile furent si sagement conçues qu’elles semblaient avoir été faites non pour des ennemis vaincus, mais pour des alliés dont il eût voulu récompenser les services, et que, dans une longue suite d’années, l’usage, seul réformateur des lois, n’y fit rien reconnaître de défectueux. » (Tite-Live, XLV, xxxii.)
  97. Polybe, XXX, x ; XXXV, vi.
  98. Tite-Live, XLII, xxiv. — On voit, par le passage suivant de Tite-Live, que Masinissa redoutait, dans ses intérêts, l’équité du sénat : « Si Persée avait l’avantage et si Carthage était privée de la protection romaine, rien n’empêcherait plus Masinissa de conquérir l’Afrique entière. » (Tite-Live, XLII, xxix.)
  99. Tite-Live, XLV, xiii.
  100. Tite-Live, XLV, xlii.
  101. Tite-Live, XLV, xliv.
  102. Tite-Live, XXXVIII, xlv.
  103. Tite-Live, XLI, vii.
  104. Tite-Live, XLIII, i.
  105. Tite-Live, XXXIX, iii.
  106. « On disait généralement que les patrons des provinces espagnoles eux-mêmes s’opposaient à ce que l’on poursuivît des personnages nobles et puissants. » (Tite-Live, XLIII, ii.)
  107. Valère Maxime, VI, ix, 10.
  108. Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, IX, 66.
  109. Scipion réprimande le peuple, qui voulait le nommer consul et dictateur perpétuel. (Tite-Live, XXXVIII, lvi.)
  110. Caton, sachant le grec, se servit d’interprètes pour parler aux Athéniens. — (Plutarque, Caton le censeur, xviii.) C’était en effet une vieille habitude des Romains de ne parler aux étrangers que latin. (Valère Maxime, II, ii, 2.)
  111. Plutarque, Caton le censeur, viii et xxv.
  112. Tite-Live, Epitome, XLVIII. — Valère Maxime, IV, i, 10.
  113. Plutarque, Caton le censeur, xxxiv. — Aulu-Gelle, VI, xiv.
  114. Tite-Live, Epitome, XLIX.
  115. « Caton aboyait sans cesse contre la grandeur de Scipion. » (Tite-Live, XXXVIII, liv.)
  116. « P. Caton avait un esprit aigre, la langue acerbe et sans mesure. » (Tite-Live, XXXIX, xl.)
  117. « Il déclamait contre les usuriers, et lui-même prêtait à un haut intérêt l’argent qu’il retirait de ses terres ; il blâmait le marché des jeunes esclaves, et lui-même se livrait à ce trafic sous un nom emprunté. » (Plutarque, Caton le censeur, xxxiii.)
  118. Drumann, Geschichte Roms, V, p. 148.
  119. « Le dernier acte de sa vie politique fut de faire décider la ruine de Carthage. » (Plutarque, Caton le censeur, xxxix.)
  120. Tite-Live, Epitome, XLVIII.
  121. À Carthage, la multitude gouvernait ; à Rome, la puissance du sénat était entière. (Polybe, VI, li.)
  122. Tite-Live, L, xvi.
  123. Appien, Guerres puniques, xciii et suiv.
  124. Justin, XXXIV, i. — Tite-Live, Epitome, LI. — Polybe, I, ii, iii.
  125. Pausanias, VII, xvi. — Justin, XXXIV, ii.
  126. Polybe, XL, xi.
  127. Appien, Guerres d’Espagne, lii.
  128. Eutrope, IV, vii.
  129. La ville de Garray, en Espagne, située à une lieue de Soria, sur le Duero, est bâtie sur l’emplacement même de l’ancienne Numantia (Miñano, Diccionario geográfico de España.)
  130. Appien, Guerres civiles, V, iv, 38.
  131. Velleius Paterculus, II, xi.
  132. Tite-Live, XXXIV, xxxi.
  133. Tite-Live, XLV, xxi.
  134. Tite-Live, VII, xlii.
  135. En 555, en 585, en 639. (Tite-Live, XLV, xv.) — Aurelius Victor, Hommes illustres, lxii.
  136. Le tribun Licinius Crassus proposa, en 609, de transférer au peuple l’élection des pontifes, nommés jusqu’alors par le collège sacerdotal. Cette proposition ne passa qu’en 650, par la loi Domitia, et elle fut de nouveau abolie par Sylla.
  137. Tite-Live, Epitome, LVII.
  138. Expédition contre les Scordisques, en 619.