Histoire de Jules César/Livre III/Chapitre 10

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Plon (Tome 2p. 240-323).

CHAPITRE DIXIÈME.

AN DE ROME 702.

(Livre VII des Commentaires.)



révolte de la gaule.
prises de vellonaudunum, genabum et noviodunum.
sièges d’avaricum et de gergovia.
campagne de labienus contre les parisiens.
investissement d’alesia.

Révolte de la Gaule.

I. Les armes romaines avaient depuis six années soumis tour à tour les principaux États de la Gaule. La Belgique, l’Aquitaine, les pays maritimes, avaient été le théâtre de luttes acharnées. Les habitants de l’île de Bretagne, comme les Germains, étaient devenus prudents après les échecs subis. César venait de tirer une éclatante vengeance des Éburons révoltés, il crut pouvoir sans crainte quitter son armée et se rendre en Italie pour y tenir les assemblées. Pendant son séjour dans cette partie de son commandement, eut lieu le meurtre de P. Clodius (le 13 des calendes de février, 30 décembre 701), qui excita une grande agitation et donna lieu au sénatus-consulte ordonnant à toute la jeunesse d’Italie de prêter le serment militaire ; César en profita pour lever aussi des troupes dans la Province. Bientôt le bruit de ce qui se passait à Rome, parvenu au delà des Alpes, ranima les ressentiments et les espérances des Gaulois ; ils pensèrent que les troubles intérieurs retiendraient César en Italie et feraient naître l’occasion favorable pour une insurrection nouvelle.

Les principaux chefs s’assemblent dans des lieux écartés, s’excitent mutuellement par le récit de leurs griefs, par le souvenir de la mort d’Accon, promettent de grandes récompenses à ceux qui, au péril de leur vie, commenceront la guerre, mais décident qu’avant tout il faut rendre impossible le retour de César à son armée, projet d’une exécution d’autant plus facile que les légions n’oseraient pas quitter leurs quartiers d’hiver en l’absence de leur général, et que le général lui-même ne pourrait les rejoindre sans une escorte suffisante.

Les Carnutes s’offrent les premiers à prendre les armes ; la nécessité d’agir en secret ne leur permettant pas d’échanger des otages, ils exigent comme garantie un serment d’alliance. Ce serment est prêté par tous sur les enseignes réunies, et l’époque du soulèvement fixée.

Le jour venu, les Carnutes, sous les ordres de deux hommes déterminés, Cotuatus et Conetodunnus, courent à Genabum (Gien), pillent et massacrent les commerçants romains, entre autres le chevalier C. Fusius Cita, chargé par César des approvisionnements. Cette nouvelle parvint à chaque État de la Gaule avec une extrême célérité, suivant la coutume des Gaulois de se communiquer les événements remarquables par des cris transmis de proche en proche à travers les campagnes[1]. Ainsi ce qui s’était passé à Genabum au lever du soleil fut connu des Arvernes avant la fin de la première veille (vers huit heures du soir), à une distance de cent soixante milles.

Vercingetorix, jeune Arverne jouissant d’une grande influence dans son pays[2], et dont le père, Celtillus, un moment chef de toute la Gaule, avait été mis à mort par ses compatriotes pour avoir aspiré à la royauté, réunit ses clients et excite leur ardeur. Chassé de Gergovia par ceux qui ne voulaient pas tenter la fortune avec lui, il soulève les campagnes, et, à l’aide d’une troupe nombreuse, il reprend la ville, et se fait proclamer roi. Bientôt il entraîne dans son parti les Sénonais, les Parisiens, les Pictons, les Cadurques, les Turons, les Aulerques, les Lémovices armoricains, les Andes et les autres peuples qui bordent l’Océan. Le commandement lui est déféré d’un consentement unanime. Il exige de ces peuples des otages, ordonne une prompte levée de soldats, fixe la quantité d’hommes et d’armes que chaque pays doit fournir dans un temps donné ; il s’occupe surtout de la cavalerie. Actif, entreprenant, sévère et inflexible jusqu’à la cruauté, il livre aux tortures les plus atroces ceux qui hésitent, et par ces moyens de terreur forme rapidement une armée.

Il en envoya une partie chez les Rutènes, sous les ordres du Cadurque Lucterius, homme plein d’audace, et, pour entraîner les Bituriges dans le mouvement, il envahit leur territoire. En agissant ainsi, il menaçait la Province et garantissait ses derrières pendant qu’il se portait vers le nord, où était concentrée l’occupation romaine. À son approche, les Bituriges sollicitèrent le secours des Éduens, leurs alliés. Ces derniers, de l’avis des lieutenants de César restés à l’armée, leur envoyèrent un corps de cavalerie et d’infanterie pour les soutenir contre Vercingétorix ; mais, arrivées à la Loire, qui séparait les territoires des deux peuples, ces troupes auxiliaires s’arrêtèrent quelques jours, puis revinrent sans avoir osé passer le fleuve, se disant trahies par les Bituriges. Aussitôt après leur départ, ceux-ci se réunirent aux Arvernes[3].


César entre en campagne.

II. César apprit ces événements en Italie, et, rassuré sur les troubles de Rome, apaisés par la fermeté de Pompée, il partit pour la Gaule transalpine. Arrivé de l’autre côté des Alpes (peut-être sur les bords du Rhône), il fut frappé des difficultés qu’il y avait pour lui à rejoindre l’armée. S’il faisait venir les légions dans la Province romaine, elles seraient, pendant le trajet, forcées de combattre sans lui ; si, au contraire, il voulait aller les retrouver, il était obligé de traverser des populations auxquelles, malgré leur tranquillité apparente, il aurait été imprudent de confier sa personne.

Tandis que César se trouvait en présence de si grandes difficultés, Lucterius[4], envoyé par Vercingetorix chez les Rutènes, les engage dans l’alliance des Arvernes, s’avance vers les Nitiobriges et les Gabales, dont il reçoit des otages, et, à la tête d’une armée nombreuse, menace la Province du côté de Narbonne. Ces faits décidèrent alors César à partir pour cette ville. Son arrivée calma les craintes. Il plaça des garnisons chez les peuples voisins de l’ennemi, les Rutènes de la rive gauche du Tarn (Ruteni provinciales), les Volces-Arécomices, les Tolosates, et près de Narbonne. Il ordonna en même temps à une partie des troupes de la Province, et aux renforts qu’il avait amenés d’Italie, de se réunir sur le territoire des Helviens, limitrophe de celui des Arvernes[5]. Intimidé par ces dispositions, Lucterius n’osa pas s’engager au milieu de ces garnisons et s’éloigna.

Ce premier danger écarté, il importait d’empêcher Vercingetorix de soulever d’autres peuples, enclins peut-être à suivre l’exemple des Bituriges. En envahissant le pays des Arvernes, César pouvait espérer attirer le chef gaulois dans son propre pays et l’éloigner ainsi des contrées où hivernaient les légions. Il se rendit donc chez les Helviens, où il rejoignit les troupes qui venaient de s’y concentrer. Les montagnes des Cévennes, qui séparaient ce peuple des Arvernes, étaient couvertes de six pieds de neige ; les soldats, à force de travail, ouvrirent un passage. En s’avançant par Aps et Saint-Cirgues, entre les sources de la Loire et de l’Allier (Voir planche 19), César déboucha sur le Puy et Brioude. Les Arvernes dans cette saison, la plus rigoureuse de l’année, se croyaient défendus par les Cévennes comme par un mur infranchissable : il tomba sur eux à l’improviste, et, pour répandre davantage la terreur, il fit battre au loin le pays par la cavalerie.

Promptement informé de cette marche, Vercingetorix, à la prière des Arvernes, qui imploraient son secours, abandonna le pays des Bituriges. César l’avait prévu ; aussi ne reste-t-il que deux jours chez les Arvernes, et, s’éloignant sous le prétexte d’augmenter ses forces, il laisse le commandement au jeune Brutus, auquel il enjoint de pousser des reconnaissances le plus loin possible, et annonce son retour au bout de trois jours. Ayant, par cette diversion, attiré Vercingetorix vers le sud, il se rend en toute hâte à Vienne, y arrive à l’improviste, prend la cavalerie nouvellement levée qu’il y avait envoyée, marche jour et nuit, traverse le pays des Éduens, et se dirige vers les Lingons, où deux légions étaient en quartiers d’hiver. Par cette célérité extrême il veut prévenir tout mauvais dessein de la part des Éduens. À peine parvenu chez les Lingons, il envoie ses ordres aux autres légions, dont deux se trouvaient sur les frontières des Trévires et six chez les Sénonais, puis, concentre toute l’armée à Agedincum (Sens) avant que sa marche soit connue des Arvernes. Dès que Vercingetorix fut informé de ce mouvement, il retourna avec son armée chez les Bituriges, et de là il partit pour faire le siège de Gorgobina (Saint-Parize-le-Châtel), oppidum des Boïens, établis, après la défaite des Helvètes, près du confluent de l’Allier et de la Loire[6].


Prises de Vellaunodunum, de Genabum et de Noviodunum.

III. Quoique César eût réussi à réunir ses troupes et à se mettre à leur tête, il lui était encore difficile de s’arrêter à un parti. S’il entrait en campagne de trop bonne heure, l’armée pouvait manquer de vivres par la difficulté des transports. Si, au contraire, pendant le reste de l’hiver[7], son armée, immobile, laissait Vercingetorix s’emparer de Gorgobina, place tributaire des Éduens, cet exemple pouvait décourager ses alliés et entraîner la défection de toute la Gaule. Plutôt que de subir un pareil affront, il aima mieux braver tous les obstacles. Il engagea donc les Éduens à lui fournir des vivres, fit avertir les Boïens de sa prochaine arrivée, leur recommanda de rester fidèles et de résister énergiquement ; puis, laissant à Agedincum deux légions et les bagages de toute l’armée, il se dirigea avec les huit autres vers le territoire des Boïens. Le surlendemain[8] il arriva à Vellaunodunum (Triguères), ville des Sénonais, et se prépara à en faire le siège, pour assurer ses derrières et ses approvisionnements. (Voir planche 19.) La contrevallation fut achevée en deux jours. Le troisième, la place proposa de se rendre : sa capitulation ne fut admise qu’à condition de livrer les armes, les bêtes de somme et six cents otages. César laissa C. Trebonius, son lieutenant, pour faire exécuter la convention, et marcha en toute hâte sur Genabum (Gien), ville des Carnutes[9]. Il y arriva en deux jours et assez tôt pour surprendre les habitants, qui, dans la pensée que le siège de Vellaunodunum durerait plus longtemps, n’avaient pas encore rassemblé assez de troupes pour la défense de la place. L’armée romaine s’établit devant l’oppidum ; mais l’approche de la nuit la força de remettre l’attaque au lendemain. Cependant, comme Genabum avait sur la Loire un pont attenant à la ville, César fit veiller deux légions sous les armes, dans la crainte de voir les assiégés s’échapper pendant la nuit. En effet, vers minuit, ils sortirent en silence et commencèrent à passer le fleuve. Averti par ses éclaireurs, César mit le feu aux portes, introduisit les légions tenues en réserve et s’empara de la place. Les fuyards, pressés aux issues de la ville et à l’entrée du pont, trop étroites, tombèrent presque tous au pouvoir des Romains. Genabum fut pillé et brûlé, le butin abandonné aux soldats. Ensuite l’armée passa la Loire, arriva sur le territoire des Bituriges et continua sa marche.

La ville de Noviodunum (Sancerre), appartenant à ce dernier peuple, était sur la route de César ; il entreprit de l’assiéger. Déjà les habitants s’empressaient de faire leur soumission, et une partie des otages avait été livrée, lorsque parut au loin la cavalerie de Vercingetorix, qui, prévenu de l’approche des Romains, avait levé le siège de Gorgobina et marché à leur rencontre. À cette vue, les assiégés de Noviodunum reprennent courage, saisissent leurs armes, ferment les portes et bordent la muraille. La cavalerie romaine fut envoyée aussitôt au-devant de l’ennemi ; ébranlée au premier choc, elle commençait à céder ; mais bientôt, soutenue par environ quatre cents cavaliers germains, à la solde de César depuis le commencement de la campagne, elle mit les Gaulois en pleine déroute. Cette défaite ayant de nouveau jeté la terreur dans la ville, les habitants livrèrent les instigateurs du soulèvement, et se rendirent. De là César se dirigea, par le territoire fertile des Bituriges, vers Avaricum (Bourges), le plus grand et le plus fort oppidum de ce peuple. La prise de cette place devait, pensait-il, le rendre maître de tout le pays[10].


Siège d’Avaricum

IV. Vercingetorix, après tant de revers essuyés successivement à Vellaunodunum, à Genabum, à Noviodunum, convoque un conseil, où il démontre la nécessité d’adopter un nouveau genre de guerre. Avant tout il faut, selon lui, profiter de la saison et de la nombreuse cavalerie gauloise pour intercepter aux Romains les vivres et les fourrages, sacrifier les intérêts particuliers au salut commun, incendier les habitations, les bourgs et les oppidums qu’on ne pourrait pas défendre, enfin porter la dévastation depuis le territoire des Boïens jusqu’aux lieux où l’ennemi peut étendre ses incursions. Si c’est là un sacrifice extrême, il n’est rien en comparaison de la mort et de l’esclavage.

Cet avis unanimement approuvé, les Bituriges livrèrent aux flammes en un seul jour plus de vingt villes ; les pays voisins imitèrent leur exemple. L’espoir d’une victoire prochaine fit supporter avec résignation ce douloureux spectacle. On délibéra si Avaricum ne subirait pas le même sort, les Bituriges supplièrent d’épargner l’une des plus belles villes de la Gaule, ornement et boulevard de leur pays ; « la défense en serait facile, ajoutaient-ils, à cause de sa position presque inaccessible. » Vercingetorix, d’abord d’une opinion contraire, finit par céder à ce sentiment général de pitié, confia la place à des hommes capables de la défendre, et, suivant César à petites journées, alla établir son camp dans un lieu protégé par des bois et des marais, à seize milles d’Avaricum[11] (à 2 kilomètres au nord de Dun-le-Roi, au confluent de l’Auron et du Taisseau).

Avaricum était situé, comme l’est aujourd’hui Bourges, à l’extrémité d’un terrain qu’entourent, au nord et à l’ouest, plusieurs cours d’eau marécageux : l’Yèvre, l’Yévrette et l’Auron. (Voir planche 20.) La ville gauloise, ornée de places publiques et renfermant quarante mille âmes, surpassait sans doute en étendue l’enceinte gallo-romaine. L’aspect des lieux n’est certainement plus le même : les marais ont été desséchés, les cours d’eau régularisés ; les ruines accumulées depuis tant de siècles ont élevé le sol sur plusieurs points. Au sud de Bourges, et à une distance de 700 mètres, le terrain forme un col qui, à l’époque de la guerre des Gaules, était moins large que de nos jours ; il s’inclinait davantage vers la place et présentait, à 80 mètres de l’enceinte, une brusque dépression ressemblant à un vaste fossé. (Voir coupe suivant CD) Les pentes, alors abruptes vers l’Yèvrette et l’Auron, dessinaient plus nettement la seule et très-étroite avenue (unum et perangustum aditum) donnant accès à la ville[12].

César établit son camp en arrière de cette langue de terre, au sud et à 700 mètres d’Avaricum, entre l’Auron et l’Yévrette. Comme la nature des lieux empêchait toute contrevallation, il prit ses dispositions pour un siège régulier. La place n’était attaquable que vers cette partie de l’enceinte qui faisait face à l’avenue, sur une largeur de 3 à 400 pieds romains (100 mètres environ). En cet endroit, le sommet des murs dominait de 80 pieds (24 mètres) le terrain situé en avant[13]. César fit commencer une terrasse, pousser des galeries couvertes vers l’oppidum et construire deux tours.

Pendant l’exécution de ces travaux, des messagers dévoués instruisaient à chaque instant Vercingetorix de ce qui se passait dans Avaricum, et y reportaient ses ordres. Les assiégeants étaient épiés quand ils allaient au fourrage, et, malgré leur précaution de choisir chaque jour des heures et des chemins différents, ils ne pouvaient s’écarter à quelque distance du camp sans être attaqués. Les Romains ne cessaient de demander des vivres aux Éduens et aux Boïens ; mais les premiers montraient peu d’empressement à en envoyer, et les seconds, pauvres et faibles, avaient épuisé leurs ressources ; les incendies, d’ailleurs, venaient de dévaster le pays. Quoique, pendant plusieurs jours, les troupes, privées de blé, ne vécussent que de bétail amené de loin, elles ne laissèrent échapper aucune plainte indigne du nom romain et des précédentes victoires. Lorsque, visitant les travaux, César s’adressait tour à tour à chacune des légions et proposait aux soldats de lever le siège si les privations leur semblaient trop rigoureuses, ils lui demandaient unanimement de persévérer ; ils avaient appris, disaient-ils, depuis tant d’années qu’ils servaient sous ses ordres, à n’essuyer rien d’humiliant et à ne laisser rien d’inachevé. Cette protestation, ils la renouvelèrent aux centurions et aux tribuns.

Les tours s’approchaient des murailles, lorsque des prisonniers informèrent César que Vercingetorix, faute de fourrages, avait quitté son camp, y laissant le gros de son armée, et s’était avancé plus près d’Avaricum avec sa cavalerie et son infanterie légère, dans l’intention de dresser une embuscade à l’endroit où il pensait que les Romains iraient le lendemain au fourrage[14]. Sur cet avis, César, voulant profiter de l’absence de Vercingetorix, partit en silence au milieu de la nuit, et arriva le matin près du camp des ennemis. Dès qu’ils eurent connaissance de sa marche, ils cachèrent leurs bagages et leurs chariots dans les forêts, et rangèrent leurs troupes sur une hauteur découverte. César ordonna aussitôt à ses soldats de déposer leurs fardeaux sur un même point, et de tenir leurs armes prêtes pour le combat.

La colline occupée par les Gaulois s’élevait en pente douce au-dessus d’un marais qui, l’entourant presque de tous côtés, en rendait l’accès difficile, bien qu’il n’eût que cinquante pieds de large. Ils avaient rompu les ponts, et, pleins de confiance dans leur position, rangés par peuplades, gardant tous les gués et tous les passages, ils étaient prêts à fondre sur les Romains, si ceux-ci tentaient de franchir cet obstacle. À voir les deux armées en présence, et si rapprochées l’une de l’autre, on les aurait crues, par leur attitude, animées du même courage et offrant le combat dans des conditions égales ; mais en considérant la force défensive de la position des Gaulois, il était facile de se convaincre que la contenance de ces derniers n’était qu’ostentation. Les Romains, indignés d’être bravés ainsi, demandaient à en venir aux mains ; César leur représenta que la victoire coûterait la vie à trop de braves, et que plus ils étaient résolus à tout oser pour sa gloire, plus il serait coupable de les sacrifier. Ces paroles calmèrent leur impatience, et le jour même il les ramena aux travaux du siège.

Vercingetorix, de retour à son armée, fut accusé de trahison, pour avoir rapproché son camp de celui des Romains, emmené toute la cavalerie, laissé son infanterie sans chef et facilité, par son départ, la venue soudaine et si bien calculée de l’ennemi. Tous ces incidents, disait-on, ne pouvaient être l’effet du hasard : évidemment Vercingetorix aimait mieux devoir l’empire de la Gaule à César qu’à ses concitoyens. Chef improvisé d’un mouvement populaire, Vercingetorix devait s’attendre à l’une de ces mobiles démonstrations de la multitude, que les succès rendent fanatique, et les revers injuste. Mais, fort de son patriotisme et de sa conduite, il expliqua facilement aux siens les dispositions qu’il avait prises. « La disette de fourrage seule l’a décidé, sur leurs propres instances, à déplacer son camp ; il a choisi, une nouvelle position inexpugnable ; il a employé avantageusement la cavalerie, inutile dans un lieu marécageux. Il n’a remis le commandement à personne, de peur qu’un nouveau chef, pour complaire à des bandes indisciplinées, incapables de supporter les fatigues de la guerre, ne se laissât entraîner à livrer bataille. Que ce soit le hasard ou la trahison qui ait amené devant eux les Romains, il faut en remercier la fortune, puisqu’ils se sont honteusement retirés. Il n’a nulle envie d’obtenir de César, par une coupable défection, le pouvoir suprême ; la victoire le lui donnera bientôt. Elle n’est plus douteuse aujourd’hui. Quant à lui, il est prêt à se démettre d’une autorité qui ne serait qu’un vain honneur et non un moyen de délivrance ; » et, pour prouver la sincérité de ses espérances, il fait avancer des esclaves prisonniers, qu’il présente comme légionnaires, et qui, sous sa pression, déclarent que, dans trois jours, les Romains, privés de vivres, seront obligés de lever le siège. Son discours est reçu aux acclamations de l’armée, et tous y applaudissent par le choc retentissant de leurs armes, à la manière gauloise. On souvient d’envoyer à Avaricum dix mille hommes, pris parmi les différents contingents, afin de ne pas laisser aux Bituriges seuls la gloire du salut d’une place d’où dépend en grande partie le sort de la guerre.

Les Gaulois, doués du génie de l’imitation, luttaient par tous les moyens possibles contre la rare persévérance des soldats romains. Ils détournaient les béliers à tête aiguë (falces)[15] avec des lacets, et, une fois accrochés, ils les tiraient à eux au moyen de machines[16]. Habitués au travail des mines de fer et à la construction des galeries souterraines, ils contre-minaient habilement la terrasse, et garnissaient aussi leurs murailles de tours à plusieurs étages recouvertes en cuir. Jour et nuit ils faisaient des sorties, et mettaient le feu aux ouvrages des assiégeants. À mesure que l’accroissement journalier de la terrasse exhaussait le niveau des tours, les assiégés élevaient les leurs à la même hauteur au moyen d’échafaudages ; ils arrêtaient le progrès des galeries souterraines, empêchaient de les pousser jusqu’aux murailles en tâchant de les effondrer avec des pieux pointus durcis au feu (apertos cuniculos præusta ac præacuta materia… morabantur)[17], et en jetant de la poix fondue et des blocs de pierre.

Voici comment les Gaulois construisaient leurs murailles : des poutres étaient posées horizontalement sur le sol dans une direction perpendiculaire au tracé de l’enceinte[18], à deux pieds d’intervalle l’une de l’autre ; elles étaient reliées, du côté de la ville, par des traverses ayant habituellement quarante pieds de long, fortement fixées au sol, le tout recouvert de beaucoup de terre, excepté sur la partie extérieure, où les intervalles étaient garnis de gros quartiers de rochers, qui formaient un revêtement. Cette première couche bien établie et bien compacte, on la surmontait d’une seconde absolument pareille, en ayant soin que les poutres ne fussent pas exactement au-dessus les unes des autres, mais correspondissent aux intervalles garnis de pierres, dans lesquelles elles étaient comme enchâssées. On continuait ainsi l’ouvrage jusqu’à ce que le mur eût atteint la hauteur voulue. Ces couches successives, où les poutres et les pierres alternaient régulièrement, offraient, par leur variété même, un aspect assez agréable à l’œil. Cette construction avait de grands avantages pour la défense des places : la pierre la préservait du feu, et le bois, du bélier ; maintenues par les traverses, les poutres ne pouvaient être ni arrachées ni enfoncées. (Voir planche 20.)

Malgré l’opiniâtreté de la défense, malgré le froid et les pluies continuelles, les soldats romains surmontèrent tous les obstacles, et élevèrent en vingt-cinq jours une terrasse de 330 pieds de large sur 80 de haut. Elle touchait déjà presque au mur de la ville, lorsque, vers la troisième veille (minuit), on en vit sortir des tourbillons de fumée. C’était au moment où César, selon sa coutume, inspectait les ouvrages, encourageait les soldats au travail ; les Gaulois avaient mis le feu à la terrasse par une galerie de mine. Au même instant des cris s’élevèrent de tout le rempart, et les assiégés, s’élançant par deux portes, firent une sortie sur les deux côtés où étaient les tours ; du haut des murailles les uns jetaient sur la terrasse du bois sec et des torches, les autres de la poix et diverses matières inflammables ; on ne savait où se porter ni où diriger les secours. Mais, comme deux légions veillaient ordinairement sous les armes en avant du camp, tandis que les autres se relevaient alternativement pour le travail, on put assez promptement faire face à l’ennemi ; pendant ce temps, les uns ramenèrent les tours en arrière, les autres coupèrent la terrasse pour intercepter le feu, enfin toute l’armée accourut pour éteindre l’incendie.

Le jour commençait et l’on combattait encore sur tous les points ; les assiégés avaient d’autant plus l’espoir de vaincre, que les mantelets protégeant les approches des tours étaient brûlés (deustos pluteos turrium)[19], et qu’ainsi les Romains, forcés de marcher à découvert, pouvaient difficilement arriver jusqu’aux ouvrages incendiés. Persuadés que le salut de la Gaule dépendait de cette heure suprême, les barbares remplaçaient sans cesse les troupes fatiguées. Alors se passa un fait digne de remarque : devant la porte de l’oppidum était un Gaulois qui jetait dans le feu, en face d’une tour romaine, des boules de suif et de poix ; un trait parti d’un scorpion[20] le frappa au côté droit et le tua. Le plus proche le remplace aussitôt, et périt de même ; un troisième lui succède, puis un quatrième, et le poste n’est abandonné qu’après l’extinction du feu et la retraite des assaillants.

Après tant d’efforts infructueux, les Gaulois résolurent le lendemain d’obéir à l’ordre de Vercingetorix et d’évacuer la place. Son camp n’étant pas éloigné, ils espéraient, à la faveur de la nuit, s’échapper sans grandes pertes, comptant sur un marais continu pour protéger leur retraite. Mais les femmes, désespérées, s’efforcent de les retenir, et, voyant leurs supplications impuissantes, tant la crainte étouffe la pitié, elles avertissent par des cris les Romains et obligent ainsi les Gaulois à renoncer à la fuite projetée.

Le lendemain César fit avancer une tour et poursuivre les travaux avec vigueur ; une pluie abondante et la négligence des ennemis à garder la muraille l’engagèrent à tenter un assaut. Il ordonna alors de ralentir le travail sans l’interrompre complètement, afin de ne pas éveiller les soupçons, rassembla ses légions en armes, à l’abri derrière les galeries couvertes (vineas), et leur annonça qu’elles allaient recueillir le fruit de tant de fatigues. Il promit des récompenses aux premiers qui escaladeraient l’enceinte, et donna le signal. Les Romains s’élancèrent aussitôt de toutes parts, et couronnèrent la muraille.

Les ennemis, épouvantés de cette attaque imprévue et précipités du haut des murs et des tours, se réfugièrent sur les places publiques, se formèrent en coins, afin de présenter une résistance de tous côtés ; mais, lorsqu’ils virent que les Romains se gardaient bien de descendre dans la ville, et en faisaient le tour sur les remparts, ils craignirent d’être enfermés, jetèrent leurs armes et s’enfuirent vers l’autre extrémité de l’oppidum (où sont aujourd’hui les faubourgs Taillegrain et Saint-Privé). (Voir planche 20.) La plupart furent tués près des portes, dont ils encombraient l’étroite issue, les autres hors de la ville par la cavalerie. Nul parmi les soldats romains ne songeait au pillage. Irrités par le souvenir du massacre de Genabum et par les fatigues du siège, ils n’épargnèrent ni vieillards, ni femmes, ni enfants. Sur environ quarante mille combattants, à peine huit cents fuyards purent rejoindre Vercingetorix. Celui-ci, dans la crainte que leur présence, s’ils arrivaient en masse, n’excitât une sédition, avait envoyé au loin, vers le milieu de la nuit, à leur rencontre, des hommes dévoués et les principaux chefs, pour les répartir par fractions dans le campement affecté à chaque peuplade.

Le jour suivant Vercingetorix chercha, dans une assemblée générale, à ranimer le courage de ses compatriotes en attribuant le succès des Romains à leur supériorité dans l’art des sièges, inconnu aux Gaulois. Il leur dit que ce revers ne devait pas les abattre ; que son avis, ils le savaient bien, n’avait jamais été de défendre Avaricum ; qu’une éclatante revanche les consolerait bientôt ; que, par ses soins, les pays séparés de la cause commune allaient entrer dans son alliance, animer la Gaule d’une même pensée, et cimenter une union capable de résister au monde entier. Puis cet intrépide défenseur de l’indépendance nationale montre son génie en profitant même d’une circonstance malheureuse pour assujettir ses troupes indisciplinées aux rudes travaux de la guerre, et parvient à les convaincre de la nécessité de retrancher leur camp à la manière des Romains, afin de se mettre à l’abri des surprises.

La constance de Vercingetorix, après un si grand revers, et la prévoyance dont il avait fait preuve en conseillant, dès le commencement de la guerre, de brûler, et plus tard d’abandonner Avaricum, accrurent encore son influence. Les Gaulois fortifièrent donc, pour la première fois, leur camp, et leur courage se raffermit tellement qu’ils furent prêts à supporter toutes les épreuves.

Fidèle à ses engagements, Vercingetorix mit tout en œuvre pour gagner à sa cause les autres États de la Gaule et pour séduire les chefs par des présents et des promesses ; à cet effet, il leur envoya des affidés zélés et intelligents. Il fit habiller et armer de nouveau les hommes qui s’étaient enfuis d’Avaricum, et, pour réparer ses pertes, il exigea des divers États un contingent à époque fixe et des archers, qui étaient en grand nombre dans la Gaule. En même temps Teutomatus, fils d’Ollovicon, roi des Nitiobriges, dont le père avait reçu du sénat le titre d’ami, vint le joindre avec une cavalerie nombreuse, levée dans son pays et dans l’Aquitaine. César séjourna quelque temps à Avaricum, où il trouva de grands approvisionnements et où l’armée se remit de ses fatigues[21].


Arrivée de César à Decetia et marche vers l’Auvergne.

V. L’hiver allait finir, et la saison invitait à continuer les opérations militaires. Comme César se disposait à marcher vers l’ennemi, soit pour l’attirer hors des marais et des bois, soit pour l’y enfermer, les principes des Éduens vinrent le prier de mettre un terme à des dissensions qui menaçaient de dégénérer chez eux en guerre civile. « La situation était des plus graves. En effet, d’après les anciens usages, l’autorité suprême n’était conférée qu’à un magistrat unique nommé pour un an. En ce moment, néanmoins, il s’en présentait deux, qui se disaient l’un et l’autre légalement élus. Le premier était Convictolitavis, jeune homme d’une naissance illustre ; le second, Cotus, issu d’une très-ancienne famille, puissant aussi par son crédit personnel, ses alliances, et dont le frère, Valetiacus, avait, l’année précédente, rempli la même charge. Le pays était en armes, le sénat divisé ainsi que le peuple, chacun des prétendants à la tête de ses clients. L’autorité de César pouvait seule empêcher la guerre civile. »

Le général romain crut essentiel de prévenir les troubles d’un État important, étroitement lié à la République, et où le parti le plus faible ne manquerait pas d’appeler Vercingetorix à son aide. Aussi, malgré l’inconvénient de suspendre les opérations militaires et de s’éloigner de l’ennemi, il résolut de se rendre chez les Éduens, dont le premier magistrat ne pouvait, d’après les lois, sortir du territoire. Ayant tenu ainsi à prouver le respect qu’il portait à leurs institutions, il arriva à Decetia (Decize, dans le Nivernais), où il fit comparaître le sénat et les deux prétendants[22]. Presque toute la nation s’y transporta. César acquit la conviction que l’élection de Cotus était le résultat d’une intrigue de la minorité, l’obligea à se démettre, et maintint Convictolitavis, élu par les prêtres selon les formes légales et les coutumes du pays.

Après cette décision, il engagea les Éduens à oublier leurs querelles, à se vouer tout entiers à la guerre ; la Gaule une fois soumise, il les récompenserait de leurs sacrifices. Il exigea d’eux toute leur cavalerie et dix mille fantassins, se proposant de les distribuer de manière à assurer le service des vivres. Il partagea ensuite son armée en deux corps. Labienus, détaché avec deux légions et une partie de la cavalerie, eut ordre de prendre à Sens les deux autres légions qui y avaient été laissées et de marcher, à la tête de ces quatre légions, contre les Parisiens, que Vercingetorix avait entraînés dans la révolte.

De son côté César résolut d’envahir, avec les six autres légions et le reste de la cavalerie, le pays même des Arvernes, foyer de l’insurrection. Il partit de Decetia et se dirigea sur Gergovia, principal oppidum de ce peuple.

Après la prise d’Avaricum, Vercingetorix, se doutant des projets ultérieurs de César, s’était rapproché de l’Allier, que les Romains étaient obligés de traverser pour parvenir à Gergovia, et, à la nouvelle de leur marche, il avait fait rompre tous les ponts.

César, arrivé sur l’Allier, vers Moulins (Voir planche 19), en descendit le cours par la rive droite. Vercingetorix s’achemina sur la rive opposée. Les deux armées étaient en vue, les camps presque en face l’un de l’autre, et les éclaireurs gaulois, surveillant la rive gauche, empêchaient les Romains d’établir un pont. La position de ces derniers était difficile, car l’Allier, guéable seulement en automne, pouvait retarder longtemps leur passage[23]. Pour surmonter cet obstacle, César eut recours à un stratagème : il alla camper dans un lieu couvert de bois, vis-à-vis les restes d’un des ponts que Vercingetorix avait fait détruire (probablement à Varennes). Il y demeura caché le lendemain avec deux légions, et fit partir le surplus des troupes, ainsi que les bagages, dans l’ordre accoutumé. Mais, pour présenter à l’ennemi l’apparence de six légions, il avait divisé en six corps les quarante cohortes ou quatre légions envoyées en avant[24]. Elles reçurent l’ordre de marcher aussi longtemps que possible, afin d’attirer Vercingetorix, et, à l’heure où César présuma qu’elles étaient arrivées à leur campement, il fit rétablir le pont sur les anciens pilots, dont la partie inférieure était encore intacte. L’ouvrage bientôt terminé, les deux légions restées avec lui passèrent la rivière, et, après avoir choisi une position favorable, il rappela le gros de son armée, qui le rejoignit pendant la nuit[25]. Informé de cette manœuvre, Vercingetorix, craignant d’être amené à combattre malgré lui, prit les devants en toute hâte pour occuper l’oppidum des Arvernes.

De l’endroit où il se trouvait, et que nous pensons être Varennes[26], César parvint à Gergovia en cinq étapes ; le jour même de son arrivée, après une légère escarmouche de cavalerie, il reconnut la position de la ville. Comme elle était bâtie sur une très-haute montagne d’un difficile accès, il crut impossible de l’enlever de vive force ; il résolut de la bloquer et de n’en commencer l’investissement qu’après avoir assuré les vivres. (Voir planche 21.)


Blocus de Gergovia.

VI. L’oppidum des Arvernes était situé à 6 kilomètres au sud de Clermont-Ferrand, sur la montagne qui a conservé le nom de Gergovia. Son sommet, élevé de 740 mètres environ au-dessus du niveau de la mer, de 380 au-dessus de la plaine, forme un plateau de 1 500 mètres de long sur plus de 500 mètres de large. Le versant septentrional et celui de l’est présentent des pentes tellement abruptes, qu’elles défient l’escalade. Le versant sud a un tout autre caractère : on peut le comparer à un immense escalier, dont les gradins seraient de vastes terrasses peu inclinées et d’une largeur qui, en certains endroits, s’étend jusqu’à 150 mètres.

La montagne de Gergovia se rattache à l’ouest, par un col étroit de 120 mètres de largeur appelé les Goules (Voir planche 21, C), aux hauteurs de Risolles, massif accidenté, dont le plateau se trouve à une quarantaine de mètres, en moyenne, au-dessous de celui de Gergovia. À l’ouest se détachent le Montrognon et le Puy Giroux. Cette dernière montagne est séparée de celle de Risolles par une gorge assez profonde, dans laquelle est bâti le village d’Opme. En face du versant méridional de Gergovia, au pied même de la montagne, s’élève une colline très-escarpée, appelée la Roche-Blanche. Son point culminant est à 180 mètres au-dessous du plateau. Deux ruisseaux, l’Auzon et l’Artières[27], affluents de l’Allier, coulent, l’un au sud, l’autre au nord de Gergovia. Enfin un terrain bas, situé à l’est, indique la place de l’ancien marais de Sarlièves, desséché depuis le xviie siècle.

César établit son camp près de l’Auzon, sur les ondulations de terrain qui s’étendent au nord du village d’Orcet et jusqu’à l’ancien marais de Sarlièves. Ces ondulations forment un glacis naturel vers la plaine, qu’elles dominent de 30 mètres environ ; du côté du ruisseau de l’Auzon elles se terminent en pentes presque insensibles. Le camp occupait une partie du plateau et du versant septentrional[28]. (Voir planche 21.)

Vercingetorix avait rangé les contingents de chaque pays séparément, à de faibles intervalles, sur les versants méridionaux de la montagne de Gergovia et du massif de Risolles qui regardent l’Auzon ; ils couvraient toutes les hauteurs qui se relient à la montagne principale, et présentaient, dans l’espace que l’œil pouvait embrasser, un aspect formidable[29]. Ses camps principaux étaient situés entre l’enceinte de l’oppidum et un mur de grosses pierres, haut de six pieds, qui s’étendait à mi-côte.

Chaque jour, au lever du soleil, les chefs composant le conseil de Vercingetorix se rendaient auprès de lui pour faire leur rapport ou recevoir ses ordres. Chaque jour aussi, dans de légers engagements[30], il éprouvait le courage de sa cavalerie, entremêlée d’archers. Les Gaulois occupaient, comme poste avancé, par une garnison assez faible, la Roche-Blanche, qui, escarpée de trois côtés, offrait une position extrêmement forte ; César jugea qu’en s’emparant de cette colline il priverait presque entièrement de fourrage et d’eau les Gaulois, qui ne pourraient plus alors descendre à l’Auzon, le seul ruisseau considérable des environs. Il sortit du camp dans le silence de la nuit, chassa ce poste avant qu’il pût être secouru de la ville, s’empara de la position et y plaça deux légions. La Roche-Blanche devint son petit camp[31] ; il fut relié au grand par un double fossé de 12 pieds qui permit de communiquer en sûreté, même isolément, sans crainte d’être surpris par l’ennemi. (Voir planche 22.)

Pendant ce temps, l’Éduen Convictolitavis, qui, on l’a vu, devait à César la suprême magistrature, ébranlé par l’argent des Arvernes, résolut d’abandonner le parti des Romains, et entra en relation avec plusieurs jeunes gens, à la tête desquels étaient Litavicus et ses frères, issus d’une illustre famille. Il partage avec eux le prix de sa trahison, les exhorte à se rappeler que, nés libres, ils sont faits pour commander dans leur pays, leur démontre que la tiédeur des Éduens retarde seule l’insurrection générale, qu’ils doivent préférer à tout l’indépendance de leur patrie. Séduits par de pareils discours et par l’appât de l’or, ces jeunes gens ne s’occupent plus que des moyens d’exécuter leur projet ; se défiant néanmoins des dispositions du peuple à se laisser entraîner à la guerre, ils décident que Litavicus prendra le commandement des dix mille hommes qui doivent rejoindre l’armée romaine, et les excitera à la révolte en route, tandis que ses frères se rendront d’avance auprès de César.

Litavicus se mit en marche. Arrivé à trente milles de Gergovia (probablement à Serbannes), il arrête ses troupes, les rassemble, et, semant le bruit que César a fait massacrer la noblesse ainsi que les chevaliers éduens qui étaient à sa solde, entre autres, Eporedorix et Viridomare, il leur persuade facilement d’aller se joindre aux Arvernes à Gergovia, au lieu de se rendre au camp des Romains. Mais avant de prendre cette détermination, il livre au pillage un convoi de vivres qui marchait sous sa protection, fait périr dans les supplices les Romains qui le conduisaient ; il envoie ensuite des messagers pour soulever, au moyen de la même imposture, tout le pays des Éduens. Eporedorix et Viridomare, dont il avait faussement annoncé la mort, étaient auprès de César, qui, par faveur spéciale, avait élevé ce dernier d’un rang infime à une haute dignité. Eporedorix, informé du dessein de Litavicus, vint au milieu de la nuit en instruire le proconsul, le suppliant de ne pas permettre que la folie de quelques jeunes gens détachât son pays de l’alliance romaine. Il serait trop tard lorsque tant de milliers d’hommes auraient embrassé le parti contraire.

D’autant plus affecté de cette nouvelle, qu’il avait toujours favorisé les Éduens, César prend sur-le-champ quatre légions sans bagages et toute la cavalerie ; il ne se donne pas le temps de rétrécir l’enceinte des deux camps, car tout dépend de la célérité. Son lieutenant, C. Fabius, est laissé pour les garder avec deux légions. Il donne ordre d’arrêter les frères de Litavicus et apprend qu’ils viennent de passer à l’ennemi. Ses soldats, encouragés à supporter les fatigues de la marche, le suivent avec ardeur, et à vingt-cinq milles environ de Gergovia (près de Randan, sur la route que Litavicus devait suivre pour rejoindre Vercingetorix) ils rencontrent les Éduens. La cavalerie, envoyée en avant, a l’ordre de leur barrer le chemin sans se servir de ses armes. Eporedorix et Viridomare, qu’on avait fait passer pour morts, sortent des rangs, parlent à leurs concitoyens et sont reconnus. Dès que l’imposture de Litavicus est découverte, les Éduens jettent leurs armes, implorent leur grâce et l’obtiennent. Litavicus s’enfuit à Gergovia avec ses clients, qui jamais en Gaule n’abandonnaient leurs patrons, même dans la plus mauvaise fortune.

César envoya chez les Éduens pour leur représenter combien il avait été généreux envers des hommes que le droit de la guerre l’autorisait à mettre à mort, et, après trois heures de repos données, la nuit, à son armée, il retourna à ses quartiers devant Gergovia. À moitié chemin, des cavaliers vinrent lui apprendre le danger que courait Fabius. Les camps avaient été attaqués par des troupes se renouvelant sans cesse. Les Romains étaient épuisés par un travail incessant, car la grande étendue de l’enceinte les forçait à rester continuellement sur le vallum. Les flèches et les traits de toutes sortes lancés par les barbares avaient blessé beaucoup de monde ; mais, en revanche, les machines avaient été d’un grand secours pour soutenir la défense. Après la retraite des ennemis, Fabius, s’attendant à être encore attaqué le lendemain, s’était empressé de faire obstruer les portes du grand camp, à l’exception de deux, et d’ajouter un clayonnage à la palissade. Sur ces informations, César hâta sa marche, et, secondé par l’ardeur des soldats, arriva au camp avant le lever du soleil, ayant parcouru 50 milles ou 74 kilomètres en vingt-quatre heures[32].

Pendant que ces événements se passaient à Gergovia, les Éduens, trompés à leur tour par la nouvelle qu’avait répandue Litavicus, se jettent sur les citoyens romains, pillent leurs biens, tuent les uns et traînent les autres en prison. Convictolitavis pousse encore à ces violences. Le tribun militaire M. Aristius, en route pour rejoindre sa légion, ainsi que les marchands étrangers qui résidaient dans le pays, sont contraints de sortir de Cabillonum (Chalon-sur-Saône). On leur promet une sauvegarde ; mais, à peine en chemin, ils sont assaillis et dépouillés. Ils se défendent, et leur résistance, qui dure pendant vingt-quatre heures, attire contre eux une plus grande multitude. Cependant, dès que les Éduens apprennent la soumission de leurs troupes, ils mettent tout en œuvre pour obtenir leur pardon ; ils ont recours à Aristius, rejettent sur un petit nombre la cause du désordre, font rechercher, pour les rendre, les biens pillés, confisquent ceux de Litavicus et de ses frères, et envoient des députés à César pour se justifier. Leur but, en agissant ainsi, était d’obtenir la libre disposition de leurs troupes, car la conscience de leur trahison, et la crainte du châtiment les faisaient au même moment conspirer en secret avec les États voisins.

Quoique informé de ces menées, César reçut leurs députés avec bienveillance, leur déclara qu’il ne rendait pas la nation responsable de la faute de quelques-uns, et que ses sentiments pour les Éduens n’étaient pas changés. Néanmoins, comme il prévoyait une insurrection générale de la Gaule, qui l’envelopperait de tous les côtés, il songea sérieusement à abandonner Gergovia, et à opérer de nouveau la concentration de toute son armée ; mais il lui importait que sa retraite, causée par la seule crainte d’une défection générale, ne ressemblât pas à une fuite.

Au milieu de ces préoccupations, les assiégés lui offrirent une chance favorable dont il voulut profiter. S’étant rendu au petit camp pour visiter les travaux, il s’aperçut qu’une colline (sans doute la colline A, faisant partie du massif de Risolles, voir planche 21), dont les masses ennemies dérobaient presque la vue les jours précédents, était dégarnie de troupes. Étonné de ce changement, il en demanda la cause aux transfuges qui chaque jour venaient en foule se rendre à lui. Tous s’accordèrent à dire, comme ses éclaireurs le lui avaient déjà rapporté, que le dos de la montagne à laquelle appartenait cette colline (croupe des hauteurs de Risolles) était presque plat, se reliait à la ville et y donnait accès par un col étroit et boisé. Ce point inquiétait particulièrement l’ennemi ; car si les Romains, déjà maîtres de la Roche-Blanche, s’emparaient du massif de Risolles, les Gaulois se trouveraient presque entièrement investis, et ne pourraient plus sortir pour aller au fourrage. Voilà pourquoi Vercingetorix s’était décidé à fortifier ces hauteurs et y avait appelé toutes ses troupes[33].

D’après ces renseignements, César envoie dans cette direction, vers le milieu de la nuit, plusieurs détachements de cavalerie, avec ordre de battre, à grand bruit, au pied des hauteurs de Risolles, le pays dans tous les sens. Dès le point du jour, il fait sortir du camp principal beaucoup de chevaux et de mulets déchargés de leurs bâts, et les fait monter par des muletiers, qui prennent des casques pour se donner l’apparence de cavaliers. Il leur recommande de contourner les collines, et quelques cavaliers qui leur sont adjoints ont l’ordre de se répandre au loin pour augmenter l’illusion. Enfin ils doivent tous, par un long circuit, tendre vers les lieux indiqués. Ces mouvements étaient aperçus de la ville, d’où la vue plongeait sur le camp, mais à une trop grande distance pour distinguer exactement les objets. César dirige vers le même massif une légion qui, après s’être un peu avancée, s’arrête dans un fond et affecte de se cacher dans les bois (du côté de Chanonat) pour simuler une surprise. Les soupçons des Gaulois redoublent ; ils portent toutes leurs forces sur l’endroit menacé. César, voyant les camps ennemis dégarnis, fait couvrir les insignes militaires (plumet, boucliers, etc.), baisser les étendards et passer ses troupes par petits détachements du grand camp au petit, derrière l’épaulement du double fossé de communication, de manière qu’elles ne puissent être aperçues de l’oppidum[34] ; il instruit de ses intentions les lieutenants placés à la tête des légions, leur recommande de veiller à ce que le soldat ne se laisse pas emporter par l’ardeur du combat ou l’espoir du butin, attire leur attention sur les difficultés du terrain : « la célérité, dit-il, peut seule permettre de les surmonter ; enfin il s’agit d’un coup de main et non d’un combat. » Ces dispositions prescrites, il donne le signal, et fait en même temps partir les Éduens du grand camp avec ordre de gravir les pentes orientales de la montagne de Gergovia pour opérer une diversion sur la droite. (Voir planche 21.)

La distance du mur de l’oppidum au pied de la montagne, où le terrain est presque plat, était de douze cents pas (1 780 mètres) suivant la ligne la plus directe ; mais le trajet devenait plus long à cause des détours qu’on était obligé de faire pour adoucir la montée[35]. Vers le milieu du versant méridional, et dans le sens de sa longueur, les Gaulois, profitant des accidents du terrain, avaient, ainsi que nous l’avons dit, élevé un mur en grosses pierres, haut de six pieds, obstacle sérieux en cas d’attaque. La partie inférieure des pentes était restée libre ; mais la partie supérieure, jusqu’au mur de l’oppidum, était occupée par des camps très-resserrés. Au signal donné, les Romains atteignent rapidement le mur, le franchissent, s’emparent de trois camps avec une telle promptitude, que Teutomatus, roi des Nitiobriges, surpris dans sa tente, où il reposait au milieu du jour, s’enfuit à moitié nu ; il eut son cheval blessé, et n’échappa qu’avec peine aux mains des assaillants.

César, satisfait de ce succès, ordonna de sonner la retraite, et fit faire halte à la 10e légion, qui l’accompagnait (d’après l’examen du terrain, l’endroit où se trouvait César est le mamelon qui s’élève à l’ouest du village de Merdogne). (Voir planche 21, 1re position de la 10e légion.) Mais les soldats des autres légions, séparés de lui par un assez grand ravin, n’entendirent pas la trompette. Quoique les tribuns et les lieutenants s’efforçassent de les retenir, entraînés par l’espoir d’une facile victoire et par le souvenir de leurs succès passés, ils ne crurent rien d’insurmontable à leur courage et s’opiniâtrèrent à la poursuite de l’ennemi jusqu’aux murs et aux portes de l’oppidum.

Alors une immense clameur s’élève dans la ville. Les habitants des quartiers les plus reculés la croient envahie et se précipitent hors de l’enceinte. Les mères de famille jettent aux Romains, du haut du rempart, leurs objets précieux, et, le sein nu, les mains tendues et suppliantes, les conjurent de ne pas massacrer les femmes et les enfants, comme à Avaricum. Plusieurs même, se laissant glisser le long du mur, se rendent aux soldats. L. Fabius, centurion de la 8e légion, excité par les récompenses d’Avaricum, avait juré de monter le premier à l’assaut ; il se fait soulever par trois soldats de son manipule, atteint le haut de la muraille, et, à son tour, les aide à y parvenir l’un après l’autre.

Cependant les Gaulois qui, on l’a vu, s’étaient portés à l’ouest de Gergovia pour élever des retranchements, entendent les cris partis de la ville ; des messages répétés leur annoncent la prise de l’oppidum. Aussitôt ils accourent en se faisant précéder de leur cavalerie. À mesure qu’il arrive, chacun se range sous la muraille et se joint aux combattants, dont le nombre grossit à chaque instant, et les mêmes femmes qui tout à l’heure imploraient la pitié des assiégeants, excitent contre eux les défenseurs de Gergovia en étalant leurs cheveux épars à la façon gauloise et en montrant leurs enfants. Le lieu, le nombre, tout rendait la lutte inégale ; les Romains, fatigués de leur course et de la durée du combat, résistaient avec peine à des troupes encore intactes.

Cette situation critique inspira des craintes à César ; il ordonna à T. Sextius, laissé à la garde du petit camp, de faire sortir promptement les cohortes et de prendre position au pied de la montagne de Gergovia, sur la droite des Gaulois, afin de soutenir les Romains s’ils étaient repoussés, et d’arrêter la poursuite de l’ennemi. Lui-même, portant la 10e légion un peu en arrière[36] de l’endroit où il l’avait établie, attendit l’issue de l’affaire. (Voir planche 21, 2e position de la 10e légion.)

Lorsque la lutte était le plus acharnée, parurent tout à coup, sur le flanc droit des Romains, les Éduens qui avaient été envoyés pour opérer une diversion par un autre côté. La ressemblance de leurs armes avec celles des Gaulois causa une vive inquiétude ; et, quoiqu’ils eussent l’épaule droite nue (dextris humeris exsertis), signe ordinaire des troupes alliées, on crut à une ruse de guerre. Au même moment, le centurion L. Fabius et ceux qui l’avaient suivi sont enveloppés et précipités du haut de la muraille. M. Petronius, centurion de la même légion, s’efforce de briser les portes, mais, accablé par le nombre, il se dévoue au salut de ses soldats et se fait tuer pour leur donner le temps de rejoindre leurs enseignes. Pressés de toutes parts, les Romains sont rejetés des hauteurs après avoir perdu quarante-six centurions ; cependant la 10e légion, placée en réserve sur un terrain plus uni (Voir planche 21, 3e position), arrête les ennemis trop ardents à la poursuite. Elle est soutenue par les cohortes de la 13e, qui étaient venues occuper un poste dominant (le Puy de Marmant), sous les ordres de T. Sextius. Dès que les Romains eurent gagné la plaine, ils se rallièrent et firent face à l’ennemi. Quant à Vercingetorix, arrivé au pied de la montagne, il n’osa pas s’avancer plus loin et ramena ses troupes dans les retranchements. Cette journée coûta à César près de sept cents hommes[37].

Le lendemain César assembla ses troupes, réprimanda leur témérité et leur soif du pillage ; il leur reprocha « d’avoir voulu juger par elles-mêmes du but à atteindre comme des moyens d’attaque, et de n’avoir écouté ni le signal de la retraite, ni les exhortations des tribuns et des lieutenants ; il fit ressortir tout ce que les accidents de terrain avaient causé de difficultés, enfin il leur rappela sa conduite près d’Avaricum, où, en présence d’un ennemi sans chef et sans cavalerie, il avait renoncé à une victoire certaine plutôt que de s’exposer à une perte, même légère, dans une position désavantageuse. Autant il admirait leur bravoure, que n’avaient arrêtée ni les retranchements, ni l’escarpement des lieux, ni les murailles, autant il blâmait leur désobéissance et leur présomption de se croire plus habiles que leur général à peser les chances de succès et à pressentir l’issue de l’événement. Il demandait aux soldats la soumission et la discipline, non moins que la fermeté et la bravoure, et, pour relever leur moral, il ajoutait qu’il fallait imputer leur insuccès aux obstacles du terrain bien plus qu’à la valeur de l’ennemi[38]. »


Observations.

VII. Dans le récit qu’on vient de lire, et qui est la reproduction presque littérale des Commentaires. César déguise un échec avec habileté. Évidemment il se flattait de prendre d’assaut Gergovia par un coup de main, avant que les Gaulois, attirés par une fausse attaque à l’ouest de la ville, eussent eu le temps de revenir la défendre. Trompé dans son espoir, il fit sonner la retraite, mais trop tard pour qu’elle pût s’exécuter en bon ordre. César ne paraît pas sincère lorsqu’il déclare avoir atteint son but au moment de l’arrivée de ses soldats au pied de la muraille. Il n’a pas dû en être ainsi, car à quoi pouvait lui servir la prise des camps presque vides de troupes, si elle ne devait pas avoir pour conséquence la reddition de la ville elle-même ? La déroute, à ce qu’il paraît, fut complète ; selon les uns, César aurait été un instant prisonnier des Gaulois ; selon les autres, il aurait perdu seulement son épée. Servius rapporte en effet cette anecdote peu compréhensible : lorsque le général romain était emmené par les Gaulois, l’un d’eux se mit à crier César, ce qui signifiait en gaulois laisse-le aller, et ainsi il échappa[39]. Plutarque donne une autre version : « Les Arvernes, dit-il, montrent encore une épée suspendue dans un de leurs temples, qu’ils prétendent être une dépouille prise sur César. Il l’y vit lui-même dans la suite et ne fit qu’en rire. Ses amis l’engageaient à la reprendre, mais il ne le voulut pas, prétendant qu’elle était devenue une chose sacrée[40]. » Cette tradition prouve qu’il était assez grand pour supporter le souvenir d’une défaite, bien différent en cela de Cicéron, que nous avons vu enlevant furtivement du Capitole la plaque d’airain où était gravée la loi qui l’avait exilé.


César quitte Gergovia pour rejoindre Labienus.

VIII. César, après l’échec subi devant Gergovia, persista d’autant plus dans ses projets de départ ; mais, ne voulant pas avoir l’air de s’enfuir, il fit sortir ses légions et les rangea en bataille sur un terrain avantageux. Vercingetorix ne se laissa pas attirer dans la plaine ; la cavalerie seule engagea le combat : il fut favorable aux Romains, qui ensuite rentrèrent au camp. Le lendemain la même épreuve se renouvela avec le même succès. Pensant avoir assez fait pour abattre la jactance des Gaulois comme pour raffermir le courage des siens, César quitta Gergovia et se dirigea vers le pays des Éduens. Ce mouvement de retraite n’attira pas les ennemis à sa poursuite ; il arriva le troisième jour (c’est-à-dire le second jour de marche, à partir de l’assaut de Gergovia) sur les bords de l’Allier, reconstruisit un des ponts, sans doute à Vichy, et s’empressa de passer la rivière, afin de la mettre entre lui et Vercingetorix.

Là, Viridomare et Eporedorix lui exposèrent la nécessité de leur présence chez les Éduens afin de maintenir le pays dans l’obéissance et d’y devancer Litavicus, parti avec toute la cavalerie pour le soulever. Malgré les preuves nombreuses de leur perfidie, et la pensée que le départ de ces deux chefs hâterait la révolte, il ne crut pas devoir les retenir, voulant éviter jusqu’à l’apparence de la violence ou de la crainte. Il se borna à leur rappeler les services rendus par lui à leur pays, et l’état de dépendance et d’abaissement d’où il les avait tirés pour les élever à un haut degré de puissance et de prospérité, puis il les congédia et ils se rendirent à Noviodunum (Nevers). Cette ville des Éduens était située, sur les bords de la Loire, dans une position favorable. Elle renfermait les otages de la Gaule, les subsistances, le trésor public, presque tous les bagages du général et de l’armée, enfin un nombre considérable de chevaux achetés en Italie et en Espagne. Eporedorix et Viridomare y apprirent, à leur arrivée, le soulèvement du pays, la réception de Litavicus dans l’importante ville de Bibracte par Convictolitavis et une grande partie du sénat, ainsi que les démarches tentées pour entraîner leurs concitoyens dans la cause de Vercingetorix. L’occasion leur paraît propice, ils massacrent les gardiens du dépôt de Noviodunum et les marchands romains, se partagent les chevaux et l’argent, brûlent la ville, envoient les otages à Bibracte, chargent sur des bateaux tout le blé qu’ils peuvent emporter, et détruisent le reste par l’eau et le feu ; ensuite ils rassemblent des troupes dans les environs, placent des postes le long de la Loire, répandent partout leur cavalerie pour intimider les Romains, leur couper les vivres, les obliger, par la disette, à se retirer dans la Narbonnaise, espoir qui semble d’autant mieux fondé que la Loire, grossie par la fonte des neiges, ne paraissait guéable en aucun endroit.

César fut informé de ces événements pendant sa marche de l’Allier vers la Loire. Jamais sa situation n’avait été plus critique. Sous le coup d’un grave échec, séparé de Labienus par une distance de plus de quatre-vingts lieues et par des pays révoltés, il était entouré de tous côtés par l’insurrection : il avait sur ses derrières les Arvernes, exaltés par le récent succès de Gergovia ; sur sa gauche, les Bituriges, irrités du sac d’Avaricum ; devant lui, les Éduens prêts à lui disputer le passage de la Loire. Devait-il persévérer dans son projet ou rétrograder vers la Province ? Il ne pouvait se résoudre à ce dernier parti, car non-seulement cette retraite eût été honteuse et le passage des Cévennes plein de difficultés, mais il éprouvait surtout la plus vive anxiété pour Labienus et les légions qu’il lui avait confiées. Il persévéra donc dans ses premières résolutions ; et, afin de pouvoir au besoin construire un pont sur la Loire avant que les forces ennemies se fussent accrues, il se dirigea vers ce fleuve à marches forcées de jour et de nuit, et arriva à l’improviste à Bourbon-Lancy[41]. Bientôt des cavaliers découvrirent un gué que la nécessité fit regarder comme praticable, quoique le soldat n’eût hors de l’eau que les épaules et les bras pour porter ses armes. La cavalerie fut placée en amont afin de rompre le courant, et l’armée passa sans encombre avant que l’ennemi fût revenu de sa première surprise. César trouva le pays couvert de moissons et de troupeaux, qui approvisionnèrent largement l’armée, et se dirigea vers le pays des Sénonais[42].


Expédition de Labienus contre les Parisiens.

IX. Tandis que le centre de la Gaule était le théâtre de ces événements, Labienus s’était porté avec quatre légions vers Lutèce, ville située dans une île de la Seine, oppidum des Parisiens. Après avoir laissé les bagages à Agedincum (Sens)[43] sous la garde des troupes récemment arrivées d’Italie pour remplir les vides, il suivit, à partir de Sens, la rive gauche de l’Yonne et de la Seine, voulant éviter tout cours d’eau important et toute ville considérable[44]. À la nouvelle de son approche, l’ennemi accourut en grand nombre des pays voisins. Le commandement fut confié à l’Aulerque Camulogène, élevé à cet honneur, malgré son grand âge, à cause de sa rare habileté dans l’art de la guerre. Ce chef, ayant remarqué qu’un marais très-étendu se déversait dans la Seine et rendait impraticable toute la partie du pays arrosée par l’Essonne, disposa ses troupes le long de ce marais pour en défendre le passage. (Voir planche 23.)

Labienus, arrivé sur le bord opposé, fit avancer des galeries couvertes et essaya, au moyen de claies et de terre, d’établir un chemin à travers le marais : mais, rencontrant trop de difficultés, il forma le projet de surprendre le passage de la Seine à Melodunum (Melun), et, une fois sur la rive droite, de marcher vers Lutèce en gagnant de vitesse l’ennemi. Il sortit donc de son camp en silence, à la troisième veille (minuit), et, revenant sur ses pas, arriva à Melun, oppidum des Sénonais, situé, ainsi que Lutèce, dans une île de la Seine. Il s’empara d’une cinquantaine de bateaux, les joignit ensemble, les chargea de soldats, et sans coup férir entra dans la place. Effrayés de cette attaque soudaine, les habitants, dont une grande partie avait répondu à l’appel de Camulogène, n’opposèrent aucune résistance. Peu de jours auparavant, ils avaient coupé le pont qui unissait l’île à la rive droite ; Labienus le rétablit, le fit passer à ses troupes, et se dirigea vers Lutèce, où il arriva avant Camulogène. Il prit position vers l’endroit où est aujourd’hui Saint-Germain-l’Auxerrois. Camulogène, averti par ceux qui s’étaient enfuis de Melun, quitte sa position sur l’Essonne, retourne à Lutèce, ordonne de l’incendier et de couper les ponts, puis vient camper sur la rive gauche de la Seine, en face de l’oppidum, c’est-à-dire vers l’emplacement actuel de l’hôtel de Cluny.

Déjà le bruit courait que César avait levé le siège de Gergovia ; déjà se répandait la nouvelle de la défection des Éduens et des progrès de l’insurrection. Les Gaulois répétaient à l’envi que César, arrêté dans sa marche par la Loire, avait été contraint, faute de vivres, de se retirer vers la Province romaine. À peine les Bellovaques, dont la fidélité était douteuse, eurent-ils appris le soulèvement des Éduens qu’ils rassemblèrent des troupes et se préparèrent ouvertement à la guerre.

À la nouvelle de tant d’événements contraires, Labienus sentit toute la difficulté de sa situation. Placé sur la rive droite de la Seine, il était menacé, d’un côté, par les Bellovaques, qui n’avaient qu’à passer l’Oise pour tomber sur lui ; de l’autre, par Camulogène, à la tête d’une armée exercée et prête à combattre ; enfin un grand fleuve, qu’il avait traversé à Melun, le séparait de Sens, où se trouvaient ses dépôts et ses bagages. Pour sortir de cette position périlleuse, il crut devoir changer ses plans : il renonça à tout mouvement offensif et résolut de revenir à son point de départ par un coup d’audace. Craignant, s’il reprenait le chemin qu’il avait d’abord suivi, de ne pouvoir plus franchir la Seine à Melun, parce que ses bateaux n’auraient remonté ce fleuve qu’avec peine, il se décida à surprendre le passage de la Seine en aval de Paris et à retourner à Sens par la rive gauche, en marchant sur le corps de l’armée gauloise. Vers le soir il convoqua un conseil et recommanda à ses officiers l’exécution ponctuelle de ses instructions. Il confia les bateaux qu’il avait amenés de Melun aux chevaliers romains, avec ordre de descendre la rivière à la fin de la première veille (dix heures), de s’avancer en silence l’espace de 4 milles (6 kil.), ce qui conduisait à la hauteur du village du Point-du-Jour, et de l’attendre. Les cinq cohortes les moins aguerries furent laissées à la garde du camp, et les cinq autres de la même légion reçurent l’ordre de remonter le fleuve sur la rive droite au milieu de la nuit, avec tous les bagages, et d’attirer par le tumulte l’attention de l’ennemi. Des barques furent envoyées dans cette direction, ramant avec grand bruit. Lui-même, peu d’instants après, partit en silence avec les trois légions restantes, et se rendit en aval du fleuve, au lieu où l’attendaient les premiers bateaux.

Lorsqu’il y fut arrivé, un violent orage lui permit d’enlever à l’improviste les postes gaulois placés sur toute la rive. Les légions et la cavalerie eurent bientôt passé la Seine avec le concours des chevaliers. Le jour commençait lorsque l’ennemi apprit presque simultanément qu’une agitation inaccoutumée régnait dans le camp romain, qu’une colonne considérable remontait le fleuve, et que du même côté se faisait entendre un grand bruit de rames ; enfin, que plus loin, en aval, les troupes franchissaient la Seine dans des bateaux. Ces nouvelles firent penser aux Gaulois que les légions voulaient la traverser sur trois points, et que, troublées par la défection des Éduens, elles étaient décidées à se frayer de vive force un chemin par la rive gauche[45]. Camulogène partagea aussi ses troupes en trois corps : il laissa l’un en face du camp romain ; envoya le second, moins nombreux, dans la direction de Melodunum[46], avec ordre de régler sa marche sur celles des barques qui remontaient la Seine, et, à la tête du troisième, se porta à la rencontre de Labienus.

Au lever du soleil, les Romains avaient passé le fleuve, et l’armée ennemie parut en bataille. Labienus exhorte ses soldats à se rappeler leur ancienne valeur, tant de glorieux exploits, et à se croire, en allant au combat, sous les yeux de César, qui les a menés si souvent à la victoire ; puis il donne le signal. Dès le premier choc, la 7e légion, placée à l’aile droite, enfonce les ennemis ; mais à l’aile gauche, quoique la 12e légion eût transpercé de ses pilums les premiers rangs, les Gaulois se défendent avec acharnement, et pas un ne songe à fuir. Camulogène, au milieu d’eux, excite leur ardeur. La victoire était encore balancée, lorsque les tribuns de la 7e légion, informés de la position critique de l’aile gauche, portent leurs soldats sur les derrières de l’ennemi, et viennent le prendre en queue. Les barbares sont enveloppés, cependant aucun ne lâche pied ; tous se font tuer, et Camulogène périt avec eux. Les troupes gauloises laissées en face du camp de Labienus étaient accourues dès la première nouvelle du combat, et avaient occupé une colline (probablement celle de Vaugirard) ; mais elles ne soutinrent pas le choc des Romains victorieux, et furent entraînées dans la déroute générale ; tous ceux qui ne purent trouver un asile dans les bois ou sur les hauteurs furent taillés en pièces par la cavalerie.

Après cette bataille, Labienus retourna à Agedincum ; de là il se mit en route avec toutes ses troupes pour aller à la rencontre de César[47].


Les Gaulois prennent l’offensive.

X. La défection des Éduens donna à la guerre un plus grand développement. Des députés sont envoyés sur tous les points ; crédit, autorité, argent, tout est mis en œuvre pour soulever les autres États. Maîtres des otages que César leur avait confiés, les Éduens menacent de faire périr ceux qui appartiennent aux nations hésitantes. Une assemblée générale de la Gaule, convoquée à Bibracte, et où ne manquaient que les Rèmes, les Lingons et les Trévires, défère à Vercingetorix le commandement suprême, malgré l’opposition des Éduens, qui le réclament et qui, se voyant repoussés, commencent à regretter les bienfaits de César. Mais ils s’étaient prononcés pour la guerre, et n’osent plus se séparer de la cause commune. Eporedorix et Viridomare, jeunes gens de haute espérance, obéissent avec peine à Vercingetorix. Celui-ci exige d’abord des autres États qu’on lui livre des otages à jour fixe ; ordonne que la cavalerie, forte de 15 000 hommes, se réunisse auprès de lui ; déclare avoir à Bibracte assez d’infanterie, car son intention n’est pas de livrer une bataille rangée aux Romains, mais il se propose, avec une cavalerie nombreuse, d’intercepter leurs approvisionnements de grains et de fourrages. Il exhorte les Gaulois à incendier d’un commun accord leurs habitations et leurs récoltes, sacrifices bien faibles au prix de leur liberté. Ces mesures arrêtées, il demande aux Éduens et aux Ségusiaves, limitrophes de la Province romaine, de lever 10 000 fantassins, leur envoie 800 chevaux, et donne le commandement de ces troupes au frère d’Eporedorix, avec ordre de porter la guerre chez les Allobroges. D’un autre côté, il fait marcher contre les Helviens les Gabales et les habitants des cantons arvernes limitrophes ; il charge les Rutènes et les Cadurques de ravager le pays des Volces-Arécomices. En même temps il cherche à gagner secrètement les Allobroges, dans l’espérance que le souvenir de leurs anciennes luttes contre les Romains n’est pas encore effacé. Il promet à leurs chefs de l’argent, et à leur pays la souveraineté sur toute la Narbonnaise.

Pour parer à ces dangers, vingt-deux cohortes, levées dans la Province et commandées par le lieutenant Lucius César[48], devaient de tous côtés faire face à l’ennemi. Les Helviens, fidèles aux Romains, attaquèrent de leur propre mouvement leurs voisins en rase campagne ; mais, repoussés avec perte, et ayant eu à regretter la mort, de leurs chefs, entre autres celle de C. Valerius Donnotaurus, ils ne se hasardèrent plus hors de leurs murailles. Quant aux Allobroges, ils défendirent leur territoire avec ardeur en plaçant le long du Rhône un grand nombre de postes. La supériorité des Gaulois en cavalerie, l’interruption des communications, l’impossibilité de tirer des secours de l’Italie ou de la Province, engagèrent César à demander aux peuples germains au delà du Rhin, soumis les années précédentes, de la cavalerie et de l’infanterie légère accoutumées à combattre entremêlées. À leur arrivée, ne trouvant pas les cavaliers assez bien montés, il leur distribua les chevaux des tribuns, même ceux des chevaliers romains et des volontaires (evocati)[49].


Jonction de César et de Labienus. Bataille de la Vingeanne.

XI. La marche que suivit César après avoir franchi la Loire a été l’objet de nombreuses controverses. Cependant les Commentaires nous paraissent fournir de suffisantes données pour la déterminer avec précision. En abandonnant Gergovia, il avait pour but, comme il le dit lui-même, d’opérer sa jonction avec Labienus ; à cet effet, il se dirigea vers le pays des Sénonais après avoir passé la Loire à Bourbon-Lancy. De son côté, Labienus, revenu à Sens, s’étant porté à sa rencontre, leur jonction a dû nécessairement s’opérer sur un point de la ligne de Bourbon-Lancy à Sens ; ce point est, selon nous, Joigny. (Voir planche 19.) Campé non loin du confluent de l’Armançon et de l’Yonne, César pouvait facilement y recevoir le contingent qu’il attendait de Germanie.

L’armée romaine se composait de onze légions : la 1re, prêtée par Pompée, et les 6e, 7e, 8e, 9e, 10e, 11e, 12e, 13e, 14e, 15e[50]. L’effectif de chacune d’elles devait varier de 4 à 5 000 hommes ; car, si nous voyons (liv. V, xlix) qu’au retour de Bretagne deux légions ne comptaient ensemble que 7 000 hommes, leur effectif s’accrut bientôt par les renforts considérables arrivés à l’armée des Gaules en 702[51] ; la légion prêtée par Pompée était de 6 000 hommes[52], et la 13e, au moment de la guerre civile, avait dans ses rangs 5 000 soldats[53]. César disposait donc, pendant la campagne qui se termina par la prise d’Alesia, de 50 000 légionnaires, peut-être de 20 000 archers numides ou crétois, et de 5 ou 6 000 hommes de cavalerie, dont 2 000 Germains ; total, environ 75 000 hommes, sans compter les valets, qui étaient toujours très-nombreux.

La réunion de ses troupes effectuée, César chercha, avant tout, à se rapprocher de la Province romaine pour être à portée de la secourir plus facilement ; il ne pouvait songer à prendre la route la plus directe, qui l’aurait conduit dans le pays des Éduens, un des foyers de l’insurrection ; il était donc forcé de passer par le territoire des Lingons, qui lui étaient restés fidèles, et de se rendre en Séquanie, où Besançon lui offrait une place d’armes importante. (Voir planche 19.) Il partit de Joigny, suivant la voie parcourue en marchant à la rencontre d’Arioviste (696)[54], et l’hiver précédent, lorsqu’il s’était transporté de Vienne à Sens. Arrivé sur l’Aube à Dancevoir, il se dirigea vers la petite rivière de la Vingeanne, traversant, disent les Commentaires, la partie extrême du territoire des Lingons (per extremos Lingonum fines)[55]. Son intention était, sans doute, de franchir la Saône à Gray ou à Pontailler. Après huit jours de marche environ, il vint camper sur la Vingeanne, près de Longeau, à 12 kilomètres au sud de Langres.

Pendant que les Romains abandonnaient la Gaule soulevée pour se rapprocher de la Province, Vercingetorix avait rassemblé à Bibracte son armée, forte de plus de 80 000 hommes ; elle était venue en grande partie du pays des Arvernes et comptait dans ses rangs la cavalerie fournie par tous les États. Instruit de la marche de César, il partit, à la tête de ses troupes, pour lui barrer le chemin de la Séquanie. Passant, croyons-nous, par Arnay-le-Duc, Sombernon, Dijon, Thil-Châtel, il parvint sur les hauteurs d’Occey, de Sacquenay et de Montormentier, où il établit trois camps, à 10 000 pas (15 kil.) de l’armée romaine. (Voir planche 24.) Dans cette position, Vercingetorix interceptait les trois routes qui pouvaient conduire César vers la Saône, soit à Gray, soit à Pontailler, soit à Chalon[56]. Décidé à tenter la fortune, il convoque les chefs de la cavalerie. « Le moment de la victoire est venu, leur dit-il ; les Romains s’enfuient dans leur Province et abandonnent la Gaule. Si cette retraite nous délivre aujourd’hui, elle n’assure ni la paix, ni le repos de l’avenir ; ils reviendront avec de plus grandes forces, et la guerre sera interminable. Il faut donc les attaquer dans l’embarras de leur marche ; car ou les légions s’arrêtent pour défendre leur long convoi, et elles ne pourront pas continuer leur route, ou, ce qui est plus probable, elles abandonnent les bagages pour ne penser qu’à leur salut, et elles perdront ce qui leur est indispensable en même temps que leur prestige. Quant à leur cavalerie, elle n’osera certainement pas s’éloigner de la colonne ; celle des Gaulois doit montrer d’autant plus d’ardeur que l’infanterie, rangée devant les camps, sera là pour intimider l’ennemi. » Alors les cavaliers s’écrient : « Que chacun, par un solennel serment, jure de ne plus revoir le toit paternel, ni sa femme, ni ses enfants, s’il n’a traversé deux fois les rangs ennemis ! » La proposition fut adoptée avec transport, et tous prêtèrent ce serment.

Le jour où Vercingetorix arrivait sur les hauteurs de Sacquenay[57], César, comme on l’a vu, campait sur la Vingeanne, près de Longeau. Ignorant la présence des Gaulois, il partit le lendemain en colonne de route, les légions à une grande distance l’une de l’autre, séparées par leurs bagages. Son avant-garde, arrivée près de Dommarien, put alors apercevoir l’armée ennemie. Vercingetorix épiait, pour tomber sur les Romains, le moment où ils déboucheraient. Il avait partagé sa cavalerie en trois corps, et son infanterie était descendue des hauteurs de Sacquenay pour s’établir le long de la Vingeanne et du Badin. (Voir planche 24.) Dès que l’avant-garde ennemie paraît, Vercingetorix lui barre le passage avec un des corps de cavalerie, tandis que les deux autres se montrent en bataille sur les deux ailes des Romains. Pris à l’improviste, César divise aussi sa cavalerie en trois corps, et les oppose à l’ennemi. Le combat s’engage sur tous les points ; la colonne romaine s’arrête ; les légions sont amenées en ligne et les bagages placés dans les intervalles. Cette formation, où les légions étaient sans doute en colonne sur trois lignes, devait être facile à exécuter et présentait les avantages d’un carré. Partout où la cavalerie fléchit ou est trop vivement pressée, César la fait appuyer par des cohortes qu’il tire de la colonne pour les mettre en bataille[58]. Par cette manœuvre il ralentit les attaques et augmente la confiance des Romains, certains d’être soutenus. Enfin les Germains auxiliaires, ayant gagné, sur la droite de l’armée romaine, le sommet d’une hauteur (la butte de Montsaugeon), en chassent les ennemis et poursuivent les fuyards jusqu’à la rivière, où Vercingetorix se tenait avec son infanterie. À la vue de cette déroute, le reste de la cavalerie gauloise craint d’être enveloppé et s’enfuit. Ce n’est plus alors qu’un carnage. Trois Éduens de distinction sont pris et amenés à César : Cotus, chef de la cavalerie, qui, dans la dernière élection, avait disputé la souveraine magistrature à Convictolitavis ; Cavarillus, qui, depuis la défection de Litavicus, commandait l’infanterie ; et Eporedorix, que les Éduens avaient eu pour chef dans leur guerre contre les Séquanes, avant l’arrivée de César dans la Gaule[59].


Blocus d’Alesia.

XII. Vercingetorix, après la défaite de sa cavalerie, se décida à la retraite ; emmenant son infanterie, sans rentrer dans ses camps, il se dirigea aussitôt vers Alesia, oppidum des Mandubiens. Les bagages, retirés des camps, le suivirent sans retard[60]. César fit conduire les siens sur une colline voisine, sous la garde de deux légions, poursuivit l’ennemi tant que le jour le permit, lui tua environ trois mille hommes de l’arrière-garde, et campa le surlendemain devant Alesia[61]. Après avoir reconnu la position de la ville, et profitant de la démoralisation de l’ennemi, qui, ayant placé sa principale confiance dans la cavalerie, était consterné de sa défaite, il résolut d’investir Alesia et exhorta ses soldats à supporter avec constance les travaux et les fatigues.

Alise-Sainte-Reine, dans le département de la Côte-d’Or, est, sans aucun doute, l’Alesia des Commentaires. L’examen des raisons stratégiques qui ont déterminé la marche de César, la juste interprétation du texte, enfin les fouilles faites récemment, tout concourt à le prouver[62].

L’ancienne Alesia occupait le sommet de la montagne appelée aujourd’hui le mont Auxois ; sur le versant occidental est bâti le village d’Alise-Sainte-Reine. (Voir planches 25 et 26.)C’est une montagne complètement isolée, qui s’élève de 160 à 170 mètres au-dessus des vallées environnantes (erat oppidum Alesia in colle summo, admodum edito loco…). Deux rivières baignent, de deux côtés opposés, le pied de la montagne : ce sont l’Ose et l’Oserain (cujus collis radices duo duabus ex partibus flumina subluebant). À l’ouest du mont Auxois s’étend la plaine des Laumes, dont la plus grande dimension entre le village des Laumes et celui de Pouillenay est d’environ 3 000 pas ou 4 400 mètres (ante oppidum planities circiter millia passuum III in longitudinem patebat). De tous les autres côtés, à une distance variant de 1 100 à 1 600 mètres, s’élève une ceinture de collines dont les plateaux ont une même hauteur (reliquis ex omnibus partibus colles, mediocri interjecto spatio, pari altitudinis fastigio oppidum cingebant).

Le sommet du mont Auxois a la forme d’une ellipse longue de 2 100 mètres, et large de 800 mètres sur son plus grand diamètre. En comprenant les premiers contreforts qui entourent le massif principal, on trouve une superficie de 1 million 400 000 mètres carrés, dont 973 100 mètres pour le plateau supérieur et 400 000 mètres pour les terrasses et contre-forts. (Voir planche 25.) La ville paraît avoir couronné en entier le plateau[63], que des rochers escarpés protègent contre toute attaque de vive force.

Cet oppidum semblait ne pouvoir être réduit que par un investissement complet. Les troupes gauloises couvraient, au pied de la muraille, tous les versants de la partie orientale de la montagne ; elles y étaient protégées par un fossé et par un mur en pierre sèche de six pieds d’élévation. César établit ses camps dans des positions favorables, l’infanterie sur les hauteurs, la cavalerie près des cours d’eau. Ces camps et vingt-trois redoutes ou blockhaus[64] formaient une ligne d’investissement de 11 000 pas (16 kil.)[65]. Les redoutes étaient occupées le jour par de petits postes pour empêcher toute surprise ; la nuit de forts détachements y bivouaquaient.

Les travaux étaient à peine commencés qu’il se livra un combat de cavalerie dans la plaine des Laumes. L’engagement fut très-vif de part et d’autre. Les Romains fléchissaient, quand César envoya les Germains à leur aide et mit les légions en bataille devant les camps, afin que l’infanterie de l’ennemi, tenue en respect, ne pût aller au secours de sa cavalerie. Celle des Romains reprit confiance en se voyant appuyée par les légions. Les Gaulois, forcés de fuir, s’embarrassèrent par leur propre nombre et se pressèrent aux ouvertures, trop étroites, laissées à la muraille de pierre sèche. Poursuivis avec acharnement par les Germains jusqu’aux fortifications, les uns furent tués, les autres, abandonnant leurs chevaux, essayèrent de traverser le fossé et de franchir le mur. César alors fit avancer un peu les légions établies devant ses retranchements. Ce mouvement porta le trouble jusque dans le camp gaulois. Les troupes qu’il renfermait craignirent une attaque sérieuse, et de toute part on cria aux armes. Quelques-uns, frappés d’effroi, se précipitèrent dans l’oppidum ; Vercingetorix se vit obligé d’en faire fermer les portes, de peur que le camp ne fût abandonné. Les Germains se retirèrent après avoir tué beaucoup de cavaliers et pris un grand nombre de chevaux.

Vercingetorix résolut de renvoyer de nuit toute sa cavalerie avant que les Romains eussent achevé l’investissement de la place. Il recommande aux cavaliers, à leur départ, d’aller chacun dans son pays et d’y recruter les hommes en état de porter les armes ; il leur rappelle ses services, les conjure de songer à sa sûreté et de ne pas le livrer en proie aux ennemis, lui qui a si bien mérité de la liberté commune ; leur indifférence entraînerait avec sa perte celle de 80 000 hommes d’élite. Tout bien calculé, il n’a que pour un mois de vivres ; il pourra, en les ménageant, tenir quelque temps de plus. Après ces recommandations, il fait partir sa cavalerie en silence, à la seconde veille (neuf heures). Il est probable qu’elle s’échappa en remontant les vallées de l’Ose et de l’Oserain. Ensuite il ordonne, sous peine de mort, de lui apporter la totalité des approvisionnements de blé. Il répartit par tête le nombreux bétail rassemblé par les Mandubiens ; mais, quant au grain, il se réserve de le distribuer peu à peu et par petites quantités. Toutes les troupes campées en dehors rentrent dans l’oppidum. C’est par ces dispositions qu’il se prépare à attendre les secours de la Gaule et à soutenir la guerre.

Dès que César fut instruit de ces mesures par les prisonniers et les transfuges, il prit le parti de construire des lignes de contrevallation et de circonvallation, et adopta le genre de fortifications suivant : il fit d’abord creuser, dans la plaine des Laumes, un fossé large de 20 pieds, à parois verticales, c’est-à-dire aussi large dans le fond qu’au niveau du sol (Voir planches 25 et 28), pour empêcher que des lignes si étendues, et si difficiles à garnir de soldats sur tout leur développement, ne fussent attaquées de nuit, à l’improviste, et afin de protéger pendant le jour les travailleurs contre les traits de l’ennemi. À quatre cents pieds en arrière de ce fossé il établit la contrevallation. Il fit ouvrir ensuite deux fossés de 15 pieds de large, aussi profonds l’un que l’autre[66], et remplir le fossé intérieur, c’est-à-dire le plus rapproché de la ville, d’eau dérivée de la rivière l’Oserain. Derrière ces fossés il éleva un rempart et une palissade (aggerem ac vallum) ayant ensemble 12 pieds de haut. Contre celle-ci on appliqua un clayonnage avec créneaux (loricam pinnasque) ; de fortes branches fourchues placées horizontalement à la jonction du clayonnage et du rempart, devaient rendre l’escalade plus difficile. (Voir planche 27.) Il établit enfin, sur toute cette partie de la contrevallation, des tours espacées entre elles de 80 pieds.

Il fallait à la fois travailler à des fortifications étendues, et aller chercher du bois et des vivres, de sorte que ces corvées lointaines diminuaient sans cesse l’effectif des combattants ; aussi les Gaulois essayaient-ils souvent d’inquiéter les travailleurs et faisaient de vigoureuses sorties par plusieurs portes à la fois. César jugea nécessaire d’augmenter la force des ouvrages, afin de pouvoir les défendre avec moins de monde. Il fit prendre des arbres où de grosses branches dont les extrémités furent amincies et taillées en pointe[67] ; on les plaça dans un fossé de 5 pieds de profondeur ; pour qu’on ne pût les arracher, on les lia ensemble à la partie inférieure ; l’autre partie, garnie de branches, dépassait le sol. Il y en avait cinq rangs, contigus et entrelacés ; quiconque s’y engageait se blessait à leurs pointes aiguës ; on les appelait cippi. En avant de ces sortes d’abatis on creusa des trous de loup (scrobes), fossés tronconiques, de 3 pieds de profondeur, disposés en quinconce. Au centre de chaque trou était planté un pieu rond, de la grosseur de la cuisse, durci au feu et pointu par le haut ; il ne dépassait le sol que de quatre doigts. Pour consolider ces pieux on les entourait à la base d’un pied de terre fortement foulée ; le reste de l’excavation était recouvert de ronces et de broussailles, qui cachaient le piège. Il y avait huit rangs de trous, à trois pieds de distance l’un de l’autre ; on les appelait lis (lilia), à cause de leur ressemblance avec la fleur de ce nom. Enfin en avant de ces défenses furent plantés, jusqu’à ras de terre, des piquets d’un pied de long, sur lesquels on enfonça des fers en forme d’hameçons. On plaça partout, et très-près l’une de l’autre, ces sortes de chausse-trapes qu’on nommait stimuli[68].

Ce travail achevé, César fit creuser des retranchements à peu près semblables, mais du côté opposé, pour résister aux attaques du dehors. Cette ligne de circonvallation de quatorze milles de circuit (21 kil.) avait été tracée sur le terrain le plus favorable en se conformant à la nature des lieux. Si la cavalerie gauloise ramenait une armée de secours, il voulait par là empêcher celle-ci, quelque nombreuse qu’elle fût, d’envelopper les postes établis le long de la contrevallation. Afin d’épargner aux soldats les dangers qu’ils auraient courus en sortant des camps, il ordonna que chacun se pourvût de vivres et de fourrages pour trente jours. Malgré cette précaution, l’armée romaine souffrit de la disette[69].

Pendant que César prenait ces dispositions, les Gaulois, ayant convoqué, probablement à Bibracte, une assemblée de leurs principaux chefs, décidèrent, non de réunir tous les hommes en état de porter les armes, comme le voulait Vercingetorix, mais d’exiger de chaque peuple un certain contingent, car ils redoutaient la difficulté de nourrir une multitude aussi grande et aussi confuse, et d’y maintenir l’ordre et la discipline. Les différents États furent requis d’envoyer des contingents dont le total devait s’élever à 283 000 hommes ; en réalité, il ne dépassa pas 240 000. La cavalerie se composait de 8 000 chevaux[70].

Les Bellovaques refusèrent leur contingent, déclarant vouloir faire la guerre en leur nom, à leur gré, sans se soumettre aux ordres de personne. Cependant, à la prière de Commius, leur hôte, ils envoyèrent 2 000 hommes.

Ce même Commius, on l’a vu, avait, les années précédentes, rendu à César, en Bretagne, de signalés services. En récompense, son pays, celui des Atrébates, affranchi de tout tribut, avait recouvré ses privilèges, et obtenu la suprématie sur les Morins. Mais tel était alors l’entraînement des Gaulois pour reconquérir leur liberté et leur ancienne gloire, que les sentiments de reconnaissance et d’amitié s’effacèrent de leur souvenir, et tous se vouèrent corps et âme à la guerre.

Le recensement et la revue des troupes eurent lieu sur le territoire des Éduens. On nomma les chefs : le commandement général fut donné à l’Atrébate Commius, aux Éduens Viridomare et Eporedorix, et à l’Arverne Vercassivellaunus, cousin de Vercingetorix. On leur adjoignit des délégués de chaque pays, qui formaient un conseil de direction pour la guerre. Ils se mirent en marche vers Alesia pleins d’ardeur et de confiance : chacun était convaincu que les Romains reculeraient à la seule vue de forces si imposantes ; lorsque surtout ils se trouveraient menacés à la fois et par les sorties des assiégés, et par une armée extérieure puissante en infanterie et en cavalerie.

Cependant le jour où les assiégés attendaient du secours venait d’expirer, les vivres étaient consommés ; ignorant d’ailleurs ce qui se passait chez les Éduens, ils s’assemblèrent pour délibérer sur une résolution suprême. Les opinions se partagèrent : les uns conseillaient de se rendre, d’autres de faire une sortie, avant que la vigueur de tous fût épuisée. Mais Critognatus, Arverne distingué par sa naissance et son crédit, dans un discours d’une singulière et effrayante atrocité, proposa à ses concitoyens de suivre l’exemple de leurs ancêtres, qui, lors de la guerre des Cimbres, enfermés dans leurs forteresses et en proie à la disette, mangèrent les hommes hors d’état de porter les armes plutôt que de se rendre. Les avis recueillis, il fut décidé que celui de Critognatus ne serait adopté qu’à la dernière extrémité et qu’on se bornerait, pour le moment, à renvoyer de la place toutes les bouches inutiles. Les Mandubiens, qui avaient reçu dans leurs murs l’armée gauloise, furent forcés d’en sortir avec leurs femmes et leurs enfants. Ils s’approchèrent des lignes romaines, supplièrent qu’on les prît pour esclaves et qu’on leur donnât du pain. César mit des gardes le long du vallum, et défendit de les recevoir.

Enfin apparaissent devant Alesia Commius et les autres chefs, suivis de leurs troupes ; ils s’arrêtent sur une colline voisine, à mille pas à peine de la circonvallation (la colline de Mussy-la-Fosse). Le lendemain ils font sortir la cavalerie de leur camp ; elle couvrait toute la plaine des Laumes. Leur infanterie s’établit à quelque distance sur les hauteurs. Du plateau d’Alesia on dominait la plaine. À la vue de l’armée de secours, les assiégés se rassemblent, se félicitent, se livrent à la joie, puis ils se précipitent hors de la ville, comblent le premier fossé avec des fascines et de la terre, et tous se préparent à une sortie générale et décisive.

César, obligé de faire face à la fois de deux côtés, disposa son armée sur les deux lignes opposées des retranchements, et assigna à chacun son poste ; il ordonna ensuite à sa cavalerie de quitter ses campements et d’engager le combat. De tous les camps placés sur le sommet des collines environnantes, la vue s’étendait sur la plaine, et les soldats, l’esprit en suspens, attendaient l’issue de l’événement. Les Gaulois avaient mêlé à leur cavalerie un petit nombre d’archers et de soldats armés à la légère, pour la soutenir si elle pliait, et arrêter le choc des cavaliers ennemis. Bon nombre de ces derniers, blessés par ces fantassins jusque-là inaperçus, furent contraints de quitter la mêlée. Alors les Gaulois, confiants dans leur supériorité numérique, dans la valeur de leur cavalerie, se crurent certains du succès ; et de toutes parts, du côté des assiégés comme de celui de l’armée de secours, s’éleva une clameur immense pour encourager les combattants. L’action se passait en présence de tous, nul trait de courage ou de lâcheté ne demeurait inconnu ; chacun était excité par le désir de la gloire et la crainte du déshonneur. Depuis midi jusqu’au coucher du soleil, la victoire paraissait incertaine, lorsque les Germains à la solde de César, formés en escadrons serrés, chargèrent l’ennemi et le culbutèrent ; dans sa fuite, il abandonna les archers, qui furent enveloppés ; alors, de tous les points de la plaine, la cavalerie se mit à poursuivre les Gaulois jusqu’à leur camp, sans leur laisser le temps de se rallier. Les assiégés qui étaient sortis d’Alésia y rentrèrent consternés et désespérant presque de leur salut.

Après un jour employé à faire une grande quantité de fascines, d’échelles et de harpons, les Gaulois de l’armée de secours quittèrent leur camp en silence vers le milieu de la nuit, et s’approchèrent des ouvrages de la plaine. Puis tout à coup, poussant des cris pour avertir les assiégés, ils jettent leurs fascines afin de combler le fossé, attaquent les défenseurs du vallum à coups de frondes, de flèches et de pierres, enfin préparent tout pour un assaut. En même temps Vercingetorix, entendant les cris du dehors, donne le signal avec la trompette, et s’élance suivi des siens hors de la place. Les Romains prennent dans les retranchements les postes assignés précédemment, ils répandent le trouble parmi les Gaulois en leur lançant des balles de plomb, des pierres d’une livre, et en se servant des épieux disposés d’avance dans les ouvrages ; les machines font pleuvoir sur l’ennemi une foule de traits. Comme on se battait dans l’obscurité, les boucliers devenant inutiles, il y eut dans les deux armées beaucoup de blessés. Les lieutenants M. Antoine et C. Trebonius, auxquels était confiée la défense des points menacés, soutenaient les troupes trop vivement pressées, au moyen de réserves tirées des redoutes voisines. Tant que les Gaulois se tinrent loin de la circonvallation, la multitude de leurs projectiles leur donna l’avantage ; mais, en s’avançant, les uns s’embarrassèrent tout à coup dans les stimuli, les autres tombèrent meurtris dans les scrobes, d’autres enfin furent transpercés par les lourds pilums usités dans les sièges, et qui étaient lancés du haut du vallum et des tours. Ils eurent beaucoup de monde hors de combat, et ne réussirent nulle part à forcer les lignes romaines. Cependant, lorsque le jour commença à poindre, ils se retirèrent, craignant d’être pris en flanc (côté droit) par une sortie des camps établis sur la montagne de Flavigny. De leur côté les assiégés, après avoir perdu un temps précieux à transporter leur matériel d’attaque, et à faire des efforts pour combler le premier fossé (celui qui avait 20 pieds de large), apprirent la retraite de l’armée de secours avant d’être parvenus au véritable retranchement. Cette entreprise ayant avorté comme l’autre, ils rentrèrent dans la ville.

Ainsi repoussés deux fois avec grande perte, les Gaulois de l’armée de secours délibérèrent sur le parti à prendre. Ils interrogèrent les gens du pays, qui leur firent connaître la position et le genre de défense des camps romains placés sur les hauteurs. Au nord d’Alesia était une colline (le mont Réa) qui n’avait pas été renfermée dans les lignes, parce que celles-ci auraient eu un trop grand développement ; par suite, le camp, nécessaire de ce côté, avait dû être établi sur une pente, dans une position désavantageuse (Voir planche 25, camp D) ; les lieutenants C. Antistius Reginus et C. Caninius Rebilus l’occupaient avec deux légions. Les chefs ennemis résolurent de l’assaillir avec une partie de leurs troupes tandis que l’autre se porterait dans la plaine des Laumes contre la circonvallation. Ce plan arrêté, ils font reconnaître les lieux par leurs éclaireurs, règlent secrètement entre eux les moyens d’exécution, et décident qu’à midi l’attaque aura lieu. Ils choisissent soixante mille hommes parmi les nations les plus renommées pour leur valeur. Vercassivellaunus, l’un des quatre chefs, est mis à leur tête. Ils sortent à la première veille, vers la tombée de la nuit, et se dirigent, par les hauteurs de Grignon et par Fain, vers le mont Réa, y arrivent au point du jour, se cachent dans les plis de terrain, au nord de cette colline, et se reposent de la fatigue de la nuit. À l’heure convenue, Vercassivellaunus descend les pentes et se précipite sur le camp de Reginus et de Rebilus ; au même moment, la cavalerie de l’armée de secours s’approche des retranchements de la plaine, et les autres troupes se portent en avant.

Lorsque, du haut de la citadelle d’Alesia, Vercingetorix aperçut ces mouvements, il quitta la ville emportant les perches, les petites galeries couvertes (musculos), les gaffes (falces)[71], tout ce qui avait été préparé pour une sortie, et se dirigea vers la plaine. Une lutte acharnée s’engage ; partout on tente les plus grands efforts, et les Gaulois se précipitent partout où la défense paraît plus faible. Disséminés sur des lignes étendues, les Romains ne défendent qu’avec peine plusieurs points en même temps, et sont obligés de faire face à deux attaques opposées. Combattant pour ainsi dire dos à dos, chacun est troublé par les cris qui s’élèvent et par la pensée que son salut dépend de ceux qui sont derrière lui ; « il est dans la nature humaine, dit César, d’être frappé plus vivement du danger qu’on ne voit pas[72]. »

Sur les versants nord de la montagne de Flavigny (au point marqué J. C. planche 25), César avait choisi le lieu le plus convenable pour observer chaque incident de l’action, et envoyer des secours aux endroits les plus menacés. Des deux côtés on était convaincu que le moment des efforts suprêmes était arrivé. Si les Gaulois ne forcent pas les lignes, ils n’ont plus d’espoir de salut ; si les Romains l’emportent, ils atteignent le terme de leurs travaux. C’est surtout aux retranchements situés sur les pentes du mont Réa que les Romains courent le plus grand danger, car la position dominante de l’ennemi lui donne un immense avantage (iniquum loci ad declivitatem fastigium, magnum habet momentum). Une partie des assaillants lance des traits ; une autre s’avance formant la tortue ; des troupes fraîches relèvent sans cesse les soldats fatigués. Tous s’empressent à l’envi de combler les fossés, de rendre inutiles, en les couvrant de terre, les défenses accessoires, et d’escalader le rempart. Déjà les armes et les forces manquent aux Romains. Informé de cette situation, César envoie Labienus à leur secours, avec six cohortes, et lui ordonne, si les troupes ne peuvent se maintenir derrière les retranchements, de les en retirer et de faire une sortie, mais seulement à la dernière extrémité. Labienus, campé sur la montagne de Bussy, descend des hauteurs pour se porter vers le lieu du combat. César, passant entre les deux lignes, se rend dans la plaine, où il encourage les soldats à tenir ferme, car ce jour, cette heure, décideront s’ils doivent recueillir le fruit de leurs précédentes victoires.

Pendant ce temps les assiégés, ayant renoncé à forcer les redoutables retranchements de la plaine, se dirigent contre les ouvrages situés au bas des hauteurs escarpées de la montagne de Flavigny, et y transportent tout leur matériel d’attaque ; ils chassent par une grêle de traits les soldats romains qui combattent du haut des tours ; ils comblent les fossés de terre et de fascines, s’ouvrent un passage, et, au moyen de gaffes, arrachent le clayonnage du parapet et la palissade. Le jeune Brutus y est d’abord envoyé avec plusieurs cohortes, puis le lieutenant C. Fabius avec sept autres ; enfin, l’action devenant plus vive, César accourt lui-même avec de nouvelles réserves.

Le combat rétabli et les ennemis repoussés, il se dirige vers l’endroit où il avait envoyé Labienus, tire quatre cohortes de la redoute la plus rapprochée, ordonne à une partie de la cavalerie de le suivre, à l’autre de faire un détour en dehors des lignes et de prendre l’ennemi à revers, en sortant du camp de Grésigny. De son côté, Labienus, voyant que ni les fossés ni les remparts ne peuvent arrêter l’effort des Gaulois, rallie trente-neuf cohortes venues des redoutes voisines, que le hasard lui présente, et avertit César que, d’après ce qui était convenu, il va faire une sortie[73]. César hâte sa marche pour prendre part au combat. Aussitôt que, des hauteurs où ils se trouvent, les légionnaires reconnaissent leur général à la couleur du vêtement qu’il avait coutume de porter dans les batailles (le paludamentum couleur de pourpre)[74], et l’aperçoivent suivi de cohortes et de détachements de cavalerie, ils sortent des retranchements et commencent l’attaque. Des cris s’élèvent de part et d’autre et sont répétés du vallum aux autres ouvrages. Lorsque César arrive, il voit les lignes abandonnées, et le combat se livrant dans la plaine de Grésigny, sur les bords de l’Ose. Les soldats romains rejettent le pilum et mettent l’épée à la main. En même temps la cavalerie du camp de Grésigny paraît sur les derrières de l’ennemi ; d’autres cohortes approchent. Les Gaulois sont mis en déroute, et, en fuyant, rencontrent la cavalerie, qui fait d’eux un grand carnage. Sedulius, chef et prince des Lémovices, est tué ; l’Arverne Vercassivellaunus est fait prisonnier. Soixante et quatorze enseignes sont apportées à César. De toute cette armée si nombreuse peu de combattants rentrèrent au camp sains et saufs.

Témoins, du haut des murs, de cette sanglante défaite, les assiégés désespérèrent de leur salut et firent rentrer les troupes qui attaquaient la contrevallation[75]. À la suite de ces échecs, les Gaulois de l’armée de secours s’enfuirent de leur camp, et, si les Romains, forcés de défendre tant de points à la fois et de s’aider mutuellement, n’eussent été accablés par les travaux de toute une journée, la masse entière des ennemis pouvait être anéantie. Vers le milieu de la nuit la cavalerie envoyée à leur poursuite atteignit l’arrière-garde ; une grande partie fut prise ou tuée, les autres se dispersèrent pour regagner leurs pays.

Le lendemain Vercingetorix convoque un conseil. Il déclare qu’il n’a pas entrepris cette guerre par intérêt personnel, mais pour la cause de la liberté de tous. « Puisqu’il faut céder au sort, il se met à la discrétion de ses concitoyens, et leur offre d’être livré mort ou vivant aux Romains pour les apaiser. » Aussitôt on députe vers César, qui exige que les armes et les chefs lui soient remis. Il prend place devant son camp, à l’intérieur des retranchements ; les chefs sont amenés, les armes sont déposées, et Vercingetorix se rend au vainqueur. Ce vaillant défenseur de la Gaule arrive à cheval, revêtu de ses plus belles armes, fait le tour du tribunal de César, met pied à terre, et, déposant son épée et ses insignes militaires, il s’écrie : « Tu as vaincu un brave, toi, le plus brave de tous[76] ! » Les prisonniers furent distribués par tête à chaque soldat, à titre de butin, excepté les vingt mille qui appartenaient aux Éduens et aux Arvernes, et que César leur rendit, dans l’espoir de ramener ces peuples à sa cause.

Voici comment Dion-Cassius raconte la reddition du chef gaulois : « Après cette défaite, Vercingetorix, qui n’avait été ni pris ni blessé, pouvait fuir ; mais, espérant que l’amitié qui l’avait uni autrefois à César lui ferait obtenir grâce, il se rendit auprès du proconsul, sans avoir fait demander la paix par un héraut, et parut soudainement en sa présence, au moment où il siégeait sur son tribunal. Son apparition inspira quelque effroi, car il était d’une haute stature, et il avait un aspect fort imposant sous les armes. Il se fit un profond silence ; le chef gaulois tomba aux genoux de César, et le supplia, en lui pressant les mains, sans proférer une parole. Cette scène excita la pitié des assistants, par le souvenir de l’ancienne fortune de Vercingetorix, comparée à son malheur présent. César, au contraire, lui fit un crime des souvenirs sur lesquels il avait compté pour son salut. Il mit sa lutte récente en opposition avec l’amitié qu’il rappelait, et par là fit ressortir plus vivement l’odieux de sa conduite. Aussi, loin d’être touché de son infortune en ce moment, il le jeta sur-le-champ dans les fers, et le fit mettre plus tard à mort, après en avoir orné son triomphe. » En agissant ainsi, César crut obéir à la raison d’État et aux coutumes cruelles de l’époque. Il est à regretter pour sa gloire qu’il n’ait pas usé, à l’égard de l’illustre chef gaulois, de la même clémence qu’il montra pendant la guerre civile envers les vaincus, ses concitoyens.

Ces événements accomplis, César se dirigea vers le pays des Éduens et reçut leur soumission. Là il rencontra des envoyés des Arvernes, qui promirent de déférer à ses ordres ; il exigea d’eux un grand nombre d’otages. Ensuite il mit ses légions en quartiers d’hiver : T. Labienus, avec deux légions et de la cavalerie, chez les Séquanes, Sempronius Rutilus lui fut adjoint ; C. Fabius et L. Minucius Basilus, avec deux légions, chez les Rèmes pour les protéger contre les Bellovaques, leurs voisins ; C. Antistius Reginus chez les Ambluarètes ; T. Sextius chez les Bituriges ; C. Caninius Rebilus chez les Rutènes, chacun avec une légion. Q. Tullius Cicéron et P. Sulpicius furent établis à Cabillonum (Chalon) et à Matisco (Mâcon), dans le pays des Éduens, sur la Saône, pour assurer les vivres. César résolut de passer l’hiver à Bibracte[77]. Il annonça ces événements à Rome, où l’on décréta vingt jours de publiques actions de grâces.


Détails sur les fouilles opérées à Alise.

XIII. Les fouilles exécutées autour du mont Auxois, de 1862 à 1865, ont fait retrouver, sur presque tous les points, les fossés des retranchements romains. En voici le résultat :

Camps. César déboucha sur Alesia par la montagne de Bussy (Voir planche 25), et il répartit son armée autour du mont Auxois : les légions campèrent sur les hauteurs, la cavalerie fut établie dans les parties basses, près des cours d’eau.

Il y avait quatre camps d’infanterie, dont deux, A et B, sur la montagne de Flavigny. Leur forme dépend de la configuration du sol : ils étaient tracés de façon que les retranchements dominassent, autant que possible, le terrain situé en avant. Du côté où il aurait pu être attaqué, c’est-à-dire au midi, le camp A présentait des défenses formidables, à en juger par la triple ligne de fossés qui entoure cette partie. (Voir planches 25 et 28.) Peut-être doit-on supposer, d’après cela, qu’il fut occupé par César en personne. Le camp B est plus vaste. Les vestiges des remblais en sont encore visibles aujourd’hui sur la plus grande partie de l’enceinte, parce que la charrue n’a jamais passé sur ce terrain. C’est le seul exemple connu de traces apparentes d’un camp de César. Aucun des camps de la montagne de Flavigny n’ayant été attaqué, les fouilles n’ont fait retrouver dans les fossés qu’un petit nombre d’objets. Les entrées des camps sont aux endroits marqués par des flèches sur la planche 25. Un troisième camp était situé sur la montagne de Bussy, en C.

Le quatrième camp d’infanterie fut établi sur les pentes inférieures du mont Réa, en D. C’est celui qu’occupèrent les deux légions de Reginus et de Rebilus, et qu’attaqua Vercassivellaunus avec 60 000 hommes. On remarquera, en effet, que le contrefort situé au nord du mont Auxois, entre le Rabutin et la Brenne, est beaucoup plus éloigné d’Alesia que les autres montagnes qui l’entourent, et le mont Réa, qui en est la partie la plus rapprochée, en est encore à plus de 2 000 mètres. Il suit de là que César n’aurait pu comprendre le mont Réa dans ses lignes sans leur donner un développement excessif. Aussi se vit-il contraint d’établir un de ses camps sur le versant méridional de cette colline. Ce camp fut au moment d’être forcé, et il s’y livra une bataille acharnée. Les fouilles ont fait découvrir dans les fossés une foule d’objets intéressants, entre autres plus de six cents monnaies romaines et gauloises. (Voir la nomenclature de l’Appendice C.)[78] L’extrémité du fossé supérieur, représentée par des points sur les planches 25 et 28, n’a pas été retrouvée, parce qu’il s’est produit dans cette partie des pentes du mont Réa des éboulements, qui auraient obligé à des déblais considérables pour arriver au fond du fossé. La force des retranchements des camps d’infanterie était très-variable, comme on peut s’en assurer à l’inspection des divers profils des fossés. (Voir planche 28.) Pour chaque camp, ils ont des dimensions plus grandes dans la partie non protégée par les escarpements, ce qui se conçoit facilement.

Il y avait quatre camps de cavalerie, G, H, I, K, placés près des différents cours d’eau : trois dans la plaine des Laumes, un dans la vallée du Rabutin. Les fossés de ces camps affectaient des formes très-diverses. (Voir planche 28.) En général leurs dimensions étaient sensiblement moindres que celles des fossés des camps d’infanterie. Le camp G avait cependant des fossés assez profonds, sans doute parce qu’il était le plus éloigné des lignes. Le fossé qui fermait le camp I du côté de la Brenne a disparu à la suite des débordements de la rivière.

Redoutes ou castella. Sur les vingt-trois redoutes ou blockhaus (castella), cinq seulement ont pu être retrouvées ; c’étaient les plus considérables. Les autres, construites en bois et formant des blockhaus, n’ont dû laisser aucune trace ; on les a marquées par des cercles aux endroits les plus convenables.

Distribution de l’armée. Développement de la ligne d’investissement. Nous savons, par les Commentaires, que le camp D, sur les pentes du mont Réa, contenait deux légions. En comparant sa superficie à celle des autres camps, on peut admettre que ceux-ci étaient occupés de la manière suivante : dans le camp A, une légion ; dans le camp B, deux légions ; dans le camp C, trois légions ; total, huit légions. Les trois légions restantes auraient été distribuées dans les vingt-trois redoutes. Ainsi que nous l’avons dit, le chiffre de 11 000 pas ne peut évidemment s’appliquer qu’à la ligne d’investissement formée par les huit camps et les vingt-trois redoutes établis autour d’Alésia dès l’arrivée de l’armée, et non, comme on l’a cru, à la contrevallation proprement dite, qui ne fut construite que plus tard (VII, lxxii). Ce chiffre est rigoureusement exact, car l’enceinte du terrain qu’enveloppent les camps est d’un peu plus de 16 kilomètres, ce qui représente 11 000 pas romains.

Fossé de vingt pieds. Ce fossé a été retrouvé dans toute son étendue ; il barrait la plaine des Laumes suivant une direction perpendiculaire aux cours de l’Ose et de l’Oseraie, et ne faisait pas le tour du mont Auxois. La planche 28 représente deux des profils les plus remarquables. Il n’avait pas tout à fait les 20 pieds de largeur indiqués dans les Commentaires. Il n’était pas non plus partout distant de la contrevallation de 400 pas. Cette mesure n’est exacte que vers les extrémités du fossé, près des deux rivières.

Contrevallation. Vercingetorix, retiré sur le plateau d’Alesia, n’aurait pu s’échapper que par la plaine des Laumes, et, à la rigueur, par la vallée du Rabutin ; car les contreforts situés au sud, à l’est et au nord du mont Auxois sont surmontés d’une ceinture de rochers à pic qui forment des barrières infranchissables, et les vallées de l’Oserain et de l’Ose, qui les séparent, constituent de véritables défilés. Il importait donc de barrer la plaine des Laumes par des ouvrages inexpugnables. Aussi César y accumula-t-il les moyens de défense ; mais il les simplifia partout ailleurs, comme les fouilles l’ont démontré.

Ce sont ces travaux, particuliers à la plaine des Laumes, que César décrit aux chapitres lxxii et lxxiii. Les traces des deux fossés existent dans toute l’étendue de la plaine, d’une rivière à l’autre. Ils n’avaient pas la même forme : le plus rapproché du mont Auxois est à fond de cuve, l’autre est en cul-de-lampe. (Voir planches 27 et 28.) La largeur du premier est de 15 pieds, comme le veut le texte ; celle du fossé triangulaire, de 15 pieds sur certains points, est le plus souvent un peu moindre. Les deux fossés ont la même profondeur ; mais elle n’atteint pas 15 pieds, comme les traducteurs l’ont compris à tort. Creuser un fossé profond de 15 pieds est un travail si considérable, vu les deux étages de travailleurs qu’il exige, que jamais peut-être il n’a été exécuté comme fortification passagère. D’ailleurs, le résultat des fouilles ne permet plus aucun doute à ce sujet : les deux fossés de la contrevallation n’ont l’un et l’autre que 8 à 9 pieds de profondeur.

Le fossé qui est le plus rapproché du mont Auxois fut rempli d’eau. Les Romains avaient naturellement introduit l’eau dans celui des deux fossés qui, par sa forme à fond de cuve, pouvait en contenir le volume le plus considérable. Un nivellement fait avec soin dans la plaine des Laumes a prouvé que cette eau fut dérivée de l’Oserain. Pendant les fouilles, on a retrouvé, jusque vers le milieu de la longueur du fossé, le gravier qu’avaient entraîné les eaux de cette rivière, à l’époque de l’investissement d’Alesia.

À gauche de l’Oserain, la contrevallation coupait, sur une longueur de 800 mètres, les premières pentes de la montagne de Flavigny ; puis elle continuait, n’ayant plus qu’un seul fossé, dont les profils divers sont indiqués planche 28. Elle longeait d’abord la rive gauche du ruisseau, à une distance moyenne de 50 mètres jusqu’au moulin Chantrier, coupait ensuite l’extrémité occidentale du mont Pennevelle entre l’Oserain et l’Ose, suivait la rive droite de cette dernière rivière le long des pentes de la montagne de Bussy, et, après avoir traversé la petite plaine de Grésigny, venait rejoindre le camp établi sous le mont Réa. Presque partout les Romains avaient, pour défendre la contrevallation, l’avantage de la position dominante. Les fouilles ont montré que, dans la plaine de Grésigny, le fossé de la contrevallation avait été rempli avec l’eau du Rabutin. Elles ont fait découvrir dans l’ancien lit de ce ruisseau (Voir planche 25), au point même où le fossé le coupait, un mur, qui en barrait les eaux pour les conduire dans ce fossé[79].

Circonvallation. Dans l’étendue de la plaine des Laumes et sur les pentes de la montagne de Flavigny, la circonvallation était parallèle à la contrevallation, à une distance moyenne de 200 mètres. Elle n’avait qu’un seul fossé, qui, dans la plaine, était à fond de cuve, pour donner un remblai plus considérable ; presque partout ailleurs il affectait la forme triangulaire. (Voir planche 28.) La circonvallation cessait vers les escarpements de la montagne de Flavigny, où les défenses devenaient inutiles ; puis elle se continuait sur le plateau, où elle reliait les camps entre eux. Elle descendait ensuite vers l’Oserain, coupait la pointe du mont Pennevelle, remontait les pentes de la montagne de Bussy, dont elle reliait également les camps, descendait dans la plaine de Grésigny, qu’elle traversait parallèlement à la contrevallation, et aboutissait au camp D. Sur les hauteurs on lui avait fait suivre les ondulations du terrain, pour que ses défenseurs occupassent, autant que possible, une position dominante par rapport à celle des assaillants. D’ailleurs, les travaux de la circonvallation ne furent point les mêmes partout. Ainsi, près des escarpements et des ravins qui coupaient cette ligne, les Romains n’avaient pas fait de fossé avec épaulement, mais seulement des défenses accessoires, telles qu’abatis et trous de loup, qui même alternaient entre eux sur divers points.

Au-dessus du castellum 21, entre Grésigny et le mont Réa, les fouilles ont mis à découvert un fossé de grandes dimensions, dont le fond était rempli d’ossements d’animaux de diverses espèces. Sa position près d’un petit ravin où coule un ruisseau peut faire supposer que là se trouvait l’abattoir de l’armée romaine. En regardant ce fossé et ceux qui, sur la calotte et sur les pentes du mont Réa, faisaient partie de la circonvallation, on trouve pour le développement de cette ligne 20 kilomètres environ, qui représentent assez exactement les 14 milles du texte des Commentaires[80].

Trous de loup. Dans la plaine des Laumes, au sommet de la circonvallation et tout près du bord extérieur du fossé, on a compté plus de cinquante trous de loup, sur cinq rangées. D’autres ont été déblayés sur les hauteurs, neuf entre le camp A et les escarpements, vingt-sept sur la montagne de Bussy, près du castellum 15 : ils sont creusés dans le roc, et leur état de conservation est tel qu’ils semblent faits d’hier. Au fond de quelques-uns de ces derniers on a recueilli quinze pointes de flèche. Tous ces trous de loup ont 3 pieds de profondeur, 2 pieds de diamètre en haut et un peu moins de 1 pied dans le fond.

Camp gaulois. Dans les premiers jours de l’investissement, les assiégés campèrent sur les versants du mont Auxois, vers la partie orientale de la colline. Ils étaient protégés par un fossé et un mur en pierres sèches de 6 pieds de haut. Nous avons tracé en PQRS, sur la planche 25, l’emplacement de ce camp. Les fouilles ont fait reconnaître dans la direction QR, sur les pentes qui descendent à l’Oserain, des traces de fossés et des vestiges de murs. Sur le plateau du mont Auxois il pouvait être intéressant de retrouver l’ancien mur gaulois. Il a été mis à nu par tronçons sur toute l’enceinte des escarpements : on doit en conclure que la ville occupait tout le plateau.

Un spécimen remarquable de ce mur est visible à la pointe du mont Auxois, près de l’endroit où a été récemment placée la statue de Vercingetorix.

Quant aux camps de l’armée de secours, il est probable que les Gaulois n’exécutèrent pas de retranchements sur les hauteurs où ils s’établirent.

  1. Un ancien manuscrit de la haute Auvergne, le manuscrit de Drugeac, nous apprend que cet usage se pratiqua longtemps et qu’il existait au moyen âge. Des tours grossières étaient construites sur les éminences, à 4 ou 500 mètres l’une de l’autre ; on y postait des veilleurs, qui se transmettaient les nouvelles par des monosyllabes sonores. Un certain nombre de ces tours existent encore dans le Cantal. Lorsque le vent s’opposait à ce mode de transmission, on avait recours à des feux.

    Il est évident que des crieurs avaient été postés à l’avance de Genabum à Gergovia, puisqu’il était convenu que les Carnutes donneraient le signal de la guerre. Il y a par les vallées de la Loire et de l’Allier, exactement cent soixante milles (240 kil. environ) de Gien à Gergovia, principal oppidum des Arvernes.

  2. « Hic corpore, armis spirituque terribilis, nomine etiam quasi ad terrorem composito. » (Florus, II, x, 21.) Vercingetorix était né à Gergovia. (Strabon, IV, p. 158.)
  3. Guerre des Gaules, VII, v.
  4. On a trouvé des monnaies de Lucterius comme de beaucoup de chefs gaulois mentionnés dans les Commentaires. La première a été décrite par MM. Mionnet et Chaudruc de Crazannes (Revue numismatique, t. V, pl. 16, p. 333.)
  5. Ils avaient pour capitale Alba, aujourd’hui Aps (Ardèche). Des recherches récentes ont fait retrouver les vestiges d’une voie antique passant par les lieux indiqués ici et qui conduisait du pays des Helviens chez les Vellaves et les Arvernes.
  6. Guerre des Gaules, VII, ix.
  7. Comme César n’était parti qu’après le meurtre de Clodius, qui avait eu lieu le 13 des calendes de février (30 décembre 701), qu’il avait levé des troupes en Italie, parcouru la Province romaine, pénétré par les Cévennes dans l’Auvergne, que de là il était retourné à Vienne, probablement il n’arriva à Sens que vers le commencement de mars.
  8. Le texte latin porte : Altero die, quum ad oppidum Senonum Vellaunodunum venisset, etc. Tous les auteurs, sans exception, regardant à tort l’expression altero die comme identique à postero die, proximo die, insequenti die, pridie ejus diei, l’ont traduite par le lendemain. Nous pensons que altero die, employé par rapport à un événement quelconque, signifie le second jour qui suit celui de l’événement cité. En effet, Cicéron lui prête ce sens dans la Première Philippique, § 13, où il rappelle la conduite d’Antoine après la mort de César. Antoine avait commencé par traiter avec les conjurés réfugiés au Capitole, et, dans une séance du sénat, qu’il réunit ad hoc, le jour des Liberalia, c’est-à-dire le 16 des calendes d’avril, une amnistie fut prononcée en faveur des meurtriers de César. Cicéron, parlant de cette séance du sénat, dit : proximo, altero, tertio, denique reliquis consecutis diebus, etc. N’est-il pas évident qu’ici altero die signifie le second jour qui suivit la séance du sénat, ou le surlendemain de cette séance ?

    Voici d’autres exemples qui montrent que le mot alter doit se prendre dans le sens de secundus. Virgile a dit (Églogue viii, vers 39), Alter ab undecimo tum jam me ceperat annus, ce qui doit se traduire par ces mots : j’avais treize ans. Servius, qui a fait un commentaire sur Virgile à une époque où les traditions se conservaient, commente ainsi ce vers : Id est tertius decimus. Alter enim de duobus dicimus ut unus ab undecimo sit duodecimus, alter tertius decimus, et vult significare jam se vicinum fuisse pubertati, quod de duodecimo anno procedere non potest. (Virgile, éd. Burmann, t. I, p. 130).

    Forcellini établit péremptoirement que vicesimo altero signifie le vingt-deuxième ; legio altera vicesima veut dire la vingt-deuxième légion.

    Les Commentaires rapportent (Guerre civile, III, ix) qu’Octave, assiégeant Salone, avait établi cinq camps autour de la ville et que les assiégés emportèrent ces cinq camps l’un après l’autre. Le texte s’exprime ainsi : Ipsi in proxima Octavii castra irruperunt. His expugnatis, eodem impetu, altera sunt adorti ; inde tertia et quarta et deinceps reliqua. (Voir aussi Guerre Civile, III, lxxxiii).

    On trouve dans les Commentaires soixante-trois fois l’expression postero die, trente-six fois proximo die, dix fois insequenti die, onze fois postridie ejus diei ou pridie ejus diei. L’expression altero die n’y est employée que deux fois dans les huit livres de la Guerre des Gaules, savoir, livre VII, ch. xi et lxviii, et trois fois dans la Guerre civile, livre III, ch. xix, xxvi et xxx. Ce seul rapprochement ne doit-il pas faire supposer que altero die ne saurait être confondu avec les expressions précédentes, et ne paraît-il pas certain que, si César était arrivé à Vellaunodunum le lendemain de son départ d’Agedincum, il aurait écrit : Postero die (ou proximo die) quum ad oppidum Senonum Vellaunodunum venisset, etc. ?

    Nous nous croyons donc autorisé à conclure que César arriva à Vellaunodunum le surlendemain du jour où l’armée s’était mise en mouvement.

    On trouvera plus loin, page 299, note 1, une nouvelle confirmation du sens que nous donnons à altero die. Elle résulte de l’appréciation de la distance qui sépare Alesia du champ de bataille où César défit la cavalerie de Vercingetorix. (Voir les opinions des commentateurs sur altero die dans le sixième volume de Cicéron, éd. Lemaire, Classiques latins, Excursus ad Philippicam primam.)

  9. Guerre des Gaules, VII, xi. Contrairement à l’opinion généralement admise, nous adoptons Gien et non Orléans pour l’ancien Genabum, Triguères pour Vellaunodunum, Sancerre pour Noviodunum, et enfin Saint-Parize-le-Châtel pour la Gorgobina des Boïens.

    Comme le but de César, en partant de Sens, était de se diriger le plus vite possible vers l’oppidum des Boïens, pour en faire lever le siège, comme il part sans bagage, pour être moins gêné dans sa marche, nous examinerons d’abord la position probable de cette dernière ville, avant de discuter les questions relatives aux points intermédiaires.

    Gorgobina Boiorum. Après la défaite des Helvètes, César permit aux Éduens de recevoir les Boïens sur leur territoire, et il est probable qu’ils furent établis à la frontière occidentale, comme dans un poste avancé contre les Arvernes et les Bituriges. Plusieurs données confirment cette opinion. Tacite (Histoires, II, lxi) rapporte que : Mariccus quidam, e plebe Boiorum… concitis octo millibus hominum, proximos Æduorum pagos trahebat. Les possessions des Boïens étaient donc contiguës au territoire éduen. Pline l’Ancien (Histoire nat., IV, xviii) met les Boïens au nombre des peuples qui habitaient le centre de la Lyonnaise. Intus autem Ædui fœderati, Carnuti fœderati, Boii, Senones… La place qu’occupe ici le mot Boii nous indique encore que ce peuple n’était pas loin des Éduens, des Sénonais et des Carnutes. Enfin le texte des Commentaires nous montre Vercingetorix obligé de traverser le pays des Bituriges pour se rendre à Gorgobina. L’opinion la plus acceptable est celle qui place les Boïens entre la Loire et l’Allier, vers le confluent de ces deux rivières. C’était déjà une tradition ancienne adoptée, au xve siècle, par Raimondus Marlianus, un des premiers éditeurs de César. Cet espace de terrain, couvert, dans sa partie orientale, de bois et de marais, convenait admirablement, par son étendue, à la population limitée des Boïens, qui ne comptait pas plus de vingt mille âmes. Ni Saint-Pierre-le-Moutier, marqué sur la carte des Gaules comme Gorgobina, ni la Guerche, proposée par le général de Gœler, ne répondent complètement, par leur position topographique, à l’emplacement d’un oppidum gaulois. En effet Saint-Pierre-le-Moutier est loin d’être avantageusement situé : ce village se trouve au pied des collines qui bordent la rive droite de l’Allier. La Guerche-sur-Aubois ne remplit pas mieux les conditions de défense qu’on doit exiger de la ville principale des Boïens : elle est presque en plaine, au bord de la vallée marécageuse de l’Aubois. Elle présente quelques restes de fortifications du moyen âge, mais on n’y découvre aucun vestige d’une antiquité plus reculée. Chercher Gorgobina plus bas et sur la rive gauche de la Loire est impossible, puisque, d’après César, les Boïens avaient été établis sur le territoire des Éduens et que la Loire formait la limite entre les Éduens et les Bituriges. Si l’on est réduit à faire des conjectures, il faut au moins admettre comme incontestable ce que César avance.

    Le village de Saint-Parize-le-Châtel convient mieux. Il est à 8 kilomètres environ au nord de Saint-Pierre-le-Moutier, à peu près vers le milieu de l’espace compris entre la Loire et l’Allier ; il occupe le centre d’une ancienne agglomération d’habitants, que Guy Coquille, à la fin du xvie siècle, désigne sous le nom de bourg de Gentily, et que les chroniques appelèrent, jusqu’aux xiiie et xive siècles, Pagus gentilicus ou bourg des gentils. L’histoire de ce peuple a cela d’extraordinaire que, tandis que toutes les nations voisines, de l’autre côté de l’Allier et de la Loire, avaient, dès le ive siècle, accepté l’Évangile, lui seul demeura dans l’idolâtrie jusqu’au vie siècle. Ce fait ne peut-il pas s’appliquer à une tribu dépaysée, comme l’étaient les Boïens, et qui devait conserver plus longtemps intactes ses mœurs et sa religion ? Une tradition ancienne constate, dans les environs de Saint-Parize, l’existence, à une époque très-ancienne, d’une ville considérable détruite par un incendie. Quelques rares substructions découvertes dans les bois de Bord, au sud-ouest de Saint-Parize, paraissent indiquer, la place de l’oppidum des Boïens. Les noms du château, du domaine, et du lieu dit les Bruyères de Buy, rappellent celui des Boïens.

    Il y avait probablement à Saincaise-Meauce (13 kilomètres nord de Saint-Pierre-le-Moutier) sur la rive droite de l’Allier, une station romaine. On y a fait, en 1861, la découverte de nombreux objets de l’époque gallo-romaine, et de deux bustes en marbre blanc, de grandeur naturelle, représentant des empereurs romains. À Chantenay, 8 kilomètres sud de Saint-Pierre, on a trouvé quelques substructions romaines et un nombre considérable de médailles gauloises, dont l’une, entre autres, est au nom de l’Éduen Litavicus.

    Genabum. La position de Gorgobina une fois établie au confluent de la Loire et de l’Allier, il faut admettre Gien comme l’ancien Genabum, et non Orléans ; voici par quelles raisons :

    1° Nous ne pouvons croire que César, partant de Sens malgré la rigueur de la saison et pressé de faire lever le siège de Gorgobina, ait fait inutilement un détour de 90 kilomètres, représentant trois ou quatre journées de marche, pour passer par Orléans. En effet, la distance de Sens au confluent de l’allier et de la Loire est, par Orléans, de 270 kilomètres, et seulement de 180 kilomètres par Gien.

    2° De Sens à Gien la route était courte et facile ; de Sens à Orléans, au contraire, il fallait traverser le grand marais de Sceaux et la forêt d’Orléans, probablement impraticable. Or la voie indiquée par la table de Peutinger pour aller d’Orléans à Sens devait avoir une courbure prononcée vers le sud, et passait tout près de Gien, après avoir traversé Aquæ-Segeste (Craon et Chenevière), car la distance entre Sens et Orléans est marquée à 59 lieues gauloises, ou 134 kilomètres. La voie romaine qui conduit directement de Sens à Orléans par Sceaux, et dont les itinéraires ne parlent pas, n’a que 110 kilomètres de longueur : elle est certainement moins ancienne que la précédente, et n’a jamais pu être un chemin gaulois.

    3° Les Commentaires nous apprennent que la nouvelle de l’insurrection de Genabum parvint en peu de temps aux Arvernes (dont Gergovia, près de Clermont, était le centre principal), à une distance de 160 milles (237 kilomètres) de Genabum. Or il y a de Gien à Gergovia, par les vallées de la Loire et de l’Allier, 240 kilomètres, distance conforme au texte, tandis que d’Orléans au même endroit il y a 300 kilomètres.

    4° Après avoir traversé la Loire à Genabum, César se trouve sur le territoire des Bituriges. Cela est vrai s’il a passé par Gien, et faux s’il a passé par Orléans, puisque, en face d’Orléans, la rive gauche appartenait au territoire des Carnutes. On prétend, il est vrai, que Gien appartenait à l’ancien diocèse d’Auxerre, et que, par conséquent, il se trouvait chez les Sénonais, et non chez les Carnutes. Les limites des anciens diocèses ne sauraient indiquer d’une manière absolue les frontières des peuples de la Gaule, et on ne peut admettre que le territoire des Sénonais formât un angle aigu sur le territoire des Carnutes, au sommet duquel se serait trouvé Gien. De plus, quelques changements qu’il ait éprouvés dans les temps féodaux, sous le rapport de l’attribution diocésaine, Gien n’a pas cessé de faire partie de l’Orléanais, dans ses relations civiles et politiques. En 561 Gien est compris dans le royaume d’Orléans et de Bourgogne.

    Nous croyons donc que Genabum était non pas le vieux Gien, qui, malgré son épithète, peut être postérieur à César, mais le Gien actuel. Cette petite ville, par sa position au bord de la Loire, renfermant une colline très-appropriée à l’emplacement d’un ancien oppidum, possède des ruines assez intéressantes, et convient beaucoup mieux que le vieux Gien à l’oppidum des Carnutes. Sans ajouter une trop grande foi aux traditions et aux étymologies, il faut pourtant signaler, à Gien, une porte qui s’appelle, depuis un temps immémorial, la porte de César ; une rue, appelée à la Genabye, qui conduit non vers Orléans, mais à la partie haute de la ville ; une pièce de terre, située au nord de Gien, à l’angle formé par la route de Montargis et la voie romaine, à un kilomètre environ, qui conserve encore le nom de Pièce du camp. C’est peut-être là que César s’est établi, en face de la partie la plus attaquable de la ville.

    La principale raison qui a fait adopter Orléans pour Genabum, c’est que l’Itinéraire d’Antonin indique cette ville sous le nom de Cenabum ou Cenabo, et que ce nom se retrouve dans des inscriptions récemment découvertes. Il est à croire que les habitants de Gien, après avoir échappé à la destruction de leur ville, ont descendu le fleuve et formé, à l’endroit où s’élève actuellement Orléans, un nouvel établissement rappelant le nom de la première cité ; c’est ainsi que les habitants de Bibracte se transportèrent à Autun et ceux de Gergovia à Clermont.

    Indépendamment des considérations ci-dessus, Orléans, par sa position sur une pente uniformément inclinée vers la Loire, ne satisfait guère aux conditions d’un oppidum gaulois. En admettant Orléans pour Genabum, il devient très-difficile d’assigner un emplacement convenable aux oppidums de Vellaunodunum et de Noviodunum.

    Vellaunodunum. L’emplacement du territoire des Boïens déterminé, ainsi que celui de Genabum, il s’agit de trouver, sur la route que suivit César de Sens à Gorgobina, les points intermédiaires de Vellaunodunum et de Noviodunum.

    Sur la ligne directe de Sens à Gien, à 40 kilomètres de Sens, se rencontre la petite ville de Triguères. La colline qui la domine au nord convient à la position d’un ancien oppidum : on y a trouvé des restes de murailles, de fossés et de parapets. On a de plus découvert, en 1856, à 500 mètres au nord-ouest de Triguères, les ruines d’un grand théâtre semi-elliptique, pouvant contenir de 5 000 à 6 000 spectateurs. Dans une autre direction on a signalé les ruines d’un monument druidique ; enfin tout porte à croire qu’il existait a Triguères, à l’époque gallo-romaine, un centre important qu’avait précédé un établissement gaulois antérieur à la conquête. Un chemin pierré, reconnu par quelques-uns comme une voie gauloise ou celtique, accepté par tous les archéologues pour une voie romaine, va directement de Sens à Triguères par Courtenay, et longe le côté oriental de l’oppidum. Une autre voie antique mène également de Triguères à Gien. Nous n’hésitons pas, d’après ce qui précède, à placer Vellaunodunum à Triguères.

    On objectera que la distance de Sens à cette petite ville (40 kil.) est trop faible pour que l’armée romaine, sans bagages, ait mis trois jours à la franchir ; mais César ne dit pas qu’il employa trois jours à se rendre d’Agedincum à Vellaunodunum : il nous apprend simplement que, laissant tous ses bagages à Agedincum, il s’achemina vers le pays des Boïens, et que le surlendemain il arriva à Vellaunodunum. Rien n’oblige donc à supposer qu’avant de se mettre en mouvement l’armée romaine fût concentrée ou campée à Agedincum même. Les personnes étrangères à l’art militaire sont disposées à croire qu’une armée vit et marche toujours agglomérée sur un point.

    César, tout en opérant la concentration de ses troupes avant d’entrer en campagne, ne les tint pas massées aux portes de Sens, mais il les échelonna probablement dans les environs de cette ville, le long de l’Yonne. Lorsque ensuite il se décida à marcher au secours des Boïens, on doit supposer que le premier jour fût employé à concentrer toute l’armée à Sens même, à y laisser les bagages, peut-être aussi à passer l’Yonne, opération longue pour plus de 60 000 hommes. Ce premier jour écoulé, l’armée continua sa route le lendemain, et arriva à Triguères le surlendemain, ayant fait deux étapes de 20 kilomètres chacune. On voit donc que la distance qui sépare Sens de Triguères ne peut pas empêcher d’identifier cette dernière localité à Vellaunodunum. Triguères est à 44 kilomètres de Gien, distance qui séparait Vellaunodunum de Genabum, et qui pouvait être parcourue en deux jours.

    Noviodunum. Pour trouver l’emplacement de Noviodunum, il faut chercher la position qui s’accorde le plus avec les Commentaires dans le triangle formé par les trois points connus. Gien, le Bec-d’Allier et Bourges. Puisque, d’après le texte, Vercingetorix ne leva le siège de la ville des Boïens que lorsqu’il eut appris l’arrivée de César sur la rive gauche de la Loire, et que les deux armées ennemies, marchant l’une contre l’autre, se rencontrèrent à Noviodunum, il s’ensuit que cette dernière ville doit être à peu près à moitié chemin entre le lieu du passage de la Loire et la ville des Boïens ; d’un autre côté, César ayant mis plusieurs jours à se rendre de Noviodunum à Bourges, il a dû y avoir entre ces deux dernières villes une distance assez considérable. De plus, pour que les habitants de Noviodunum aient pu apercevoir de loin, du haut de leurs murailles, la cavalerie de Vercingetorix, il faut nécessairement que leur ville ait été située sur une hauteur. Enfin, le combat de cavalerie livré à une petite distance de la ville prouve que le terrain était assez plat pour permettre cet engagement.

    C’est donc parce que certains points indiqués jusqu’à présent ne répondent pas aux conditions exigées par le texte, que nous n’avons pas admis comme étant Noviodunum les villes de Nouan-le-Fuselier, Pierrefitte-sur-Saudre, Nohant-en-Goût, Neuvy-en-Sullias et Neuvy-sur-Barangeon. En effet, les unes sont trop loin du Bec-d’Allier, les autres trop prés de Bourges, et la plupart en plaine.

    Sancerre, au contraire, répond à toutes les indications du texte. Elle est située sur une colline élevée de 115 mètres au-dessus de la vallée qu’arrose la Loire. Entourée de tous les côtés par des ravins profonds, elle n’est abordable que par un seul point, situé à l’est, où venait aboutir l’ancienne voie romaine de Bourges, appelée encore aujourd’hui le Gros-Chemin. L’abbé Lebœuf, dès 1727, l’avait déjà désignée comme l’ancien Noviodunum. C’est près de Saint-Satur, au pied même de la montagne de Sancerre, qu’existait une ville gallo-romaine dont on a retrouvé, depuis quelques années, de nombreuses substructions. Il est probable que cette ville gallo-romaine aura succédé à un grand centre de population gauloise, car les Bituriges ont dû nécessairement occuper sur leur territoire un point si admirablement fortifié par la nature et qui commandait le cours de la Loire, ligne de démarcation entre eux et les Éduens. La ville actuelle semble s’être renfermée dans les limites mêmes de l’oppidum ancien : elle a la forme d’une ellipse de 7 à 800 mètres de longueur sur une largeur de 500 mètres environ, pouvant contenir une population de 4 à 5 000 habitants. À Sancerre, il y avait aussi, à l’extrémité d’une des rues, vers le nord, une porte nommée porte de César, démolie au commencement du xixe siècle. En adoptant Sancerre, tous les mouvements du commencement de la campagne de 702 s’expliquent avec facilité. Cette ville est à 46 kilomètres de Gien, 48 kilomètres du Bec-d’Allier, distances à peu près égales, de sorte que Vercingetorix et César, partant presque en même temps de deux points opposés, ont pu se rencontrer sous ses murs. Sa position élevée permettait au regard de s’étendre au loin vers le sud, dans la vallée de la Loire, par laquelle les habitants auraient vu arriver la cavalerie de Vercingetorix. César pouvait occuper avec son armée les hauteurs de Verdigny ou de Saint-Satur, au nord de Sancerre. Un engagement de cavalerie a pu avoir lieu dans la vallée de Saint-Satur ou dans la plaine entre Ménétréol et Saint-Thibaud. Le capitaine d’état-major Rouby a visité avec le plus grand soin les lieux dont nous venons de parler.

    César, après la reddition de Noviodunum, se dirige vers Bourges. Vercingetorix le suit à petites journées (minoribus itineribus). Le général romain ayant Bourges devant lui et une armée ennemie sur sa gauche, marche lentement et avec précaution. Il a peut-être mis trois ou quatre jours à faire les 45 kilomètres qui séparent Sancerre de Bourges. Enfin, après avoir reconnu l’emplacement d’Avaricum, il a dû traverser les marais de l’Yèvre, à 3 ou 4 kilomètres de cette ville, pour venir prendre position au sud-est de l’oppidum, dans cette partie qui n’était pas entourée par la rivière et les marais, et n’offrait qu’un étroit passage. Quant à Vercingétorix, il suit, ou plutôt côtoie, l’armée romaine, en se plaçant sur sa gauche et en conservant toujours ses communications avec Avaricum, hésitant s’il la livrerait aux flammes.

  10. Guerre des Gaules, VII, xiii.
  11. Les archéologues ont prétendu trouver des traces encore existantes du camp de Vercingetorix dans les environs de Bourges, sans réfléchir que, d’après César, le chef gaulois ne songea pour la première fois à retrancher son camp à la manière romaine qu’après le siège de cette ville. Nous croyons que Vercingetorix, bien qu’il vînt de l’est, s’établit au sud de Bourges. Il était naturel, en effet, qu’il se plaçât entre l’armée romaine et le pays des Arvernes, d’où probablement il tirait ses approvisionnements. D’ailleurs, s’il eût campé à l’est de Bourges, il aurait intercepté les vivres que César attendait du pays des Éduens, ce que le texte des Commentaires ne dit pas.
  12. Le ravin qui descend à l’Auron se reconnaît encore aujourd’hui, entre les portes Saint-Michel et Saint-Paul, à l’inclinaison brusque du terrain. D’anciens plans de Bourges le désignent sous le nom de vallée Saint-Paul. Le ravin opposé, qui se dirigeait vers la porte Bourbonnoux, a disparu sous les remblais successifs dont se compose le sol d’un jardin de l’archevêché. L’arête de terrain formant avenue ne devait pas avoir, au temps de César, plus de 100 mètres de largeur. Elle a perdu sa physionomie primitive, surtout par l’établissement de la place Séraucourt, en 1700, sur un emplacement dont le niveau ne dépassait pas alors celui du champ de foire actuel. La dépression de terrain qui existait devant la muraille n’est plus visible : elle a été comblée pendant les divers sièges de Bourges.
  13. Cela est évident, puisque les Romains, afin de pouvoir donner l’assaut, furent obligés de construire une terrasse de 80 pieds de haut. Le général de Gœler a cru cette dimension exagérée. Cependant, comme la terrasse était construite dans un ravin, il fallait qu’elle rachetât une différence de niveau de 80 mètres, dont 30, peut-être, représentent la hauteur de la muraille.
  14. Vercingetorix, campé d’abord vers Dun-le-Roi, s’était rapproché de Bourges : il avait établi son nouveau camp à l’est de celui de César, peut-être à Chenevière, au confluent de l’Yèvre et du ruisseau de Villabon, à 14 kilomètres de Bourges.
  15. Voir la citation de Végèce, ci-dessus, p. 128, note 1.
  16. On lit dans Vitruve à propos du siège de Marseille : « Lorsque la tortue s’approcha pour battre la muraille, ils descendirent une corde armée d’un nœud coulant dans lequel ils prirent le bélier, et en levèrent la tête si haut, à l’aide d’une roue à tympan, qu’ils l’empêchèrent de frapper la muraille. » (Vitruve, X, xvi).
  17. Tite-Live s’exprime ainsi en parlant des assiégés d’Ambracie qui creusaient une mine à l’encontre de celle des ennemis : « Aperiunt viam rectam in cuniculum » (XXXVII, vii.)
  18. Plusieurs auteurs ont pensé que ces poutres, au lieu d’être disposées perpendiculairement à la direction de la muraille, étaient placées parallèlement à cette direction. Cette interprétation nous paraît inadmissible : les poutres ainsi placées n’auraient eu aucune solidité, et auraient pu être facilement arrachées. On voit sur la colonne Trajane des murs construits ainsi que nous l’indiquons ; d’ailleurs l’expression latine trabes directæ ne peut laisser aucun doute, car le mot directus signifie toujours perpendiculaire à une direction. (Voir Guerre des Gaules, IV, xvii, directa materia injecta, et la dissertation du Philologus, 19ten Jahrganges, 3tes Heft.)
  19. On donnait en général le nom de pluteus à toute espèce de blindage en claie ou en peau (Festus, au mot Pluteus, p. 231. — Vitruve, X, xx.) — Végèce (IV, xv) applique le nom de pluteus à une sorte de mantelet en clayonnage ou en peau, monté sur trois roues et protégeant les hommes postés derrière, afin de pouvoir tirer sur les défenseurs.
  20. On appelait ainsi une petite machine, dans le genre des balistes, qui lançait des traits. Ces scorpions composaient pour ainsi dire l’artillerie de campagne des anciens.
  21. Guerres des Gaules, VII, xxxii.
  22. Il est très-probable que César se rendit d’abord à Noviodunum (Nevers), puisqu’il nous apprend (VII, lv) qu’il avait établi dans cette ville un grand dépôt et des approvisionnements de toute sorte.
  23. Aujourd’hui l’Allier est guéable presque partout en été ; mais depuis dix-neuf siècles le lit de la rivière a dû sensiblement s’exhausser.
  24. Les commentateurs ne sont pas d’accord sur ce passage. J’ai adopté la version qui m’a paru la meilleure, et qu’ont suivie dans leur traduction allemande MM. Köchly et Rustow. Stuttgart, 1862.
  25. Dion-Cassius, XL, xxxv.
  26. César, en partant de Decize, suivit sans doute la route gauloise qui conduisait à l’Allier, et dont on peut supposer l’existence par la construction postérieure de la voie romaine allant de Decize à Bourbon-l’Archambault (Aquæ Borvonis), et qui traversait l’Allier un peu au-dessous de Moulins. À partir de là il côtoya la rivière pendant quelques jours, sans cesse à hauteur de l’ennemi. Pour la passer à l’aide d’un stratagème, il profita des restes d’un pont, et, comme ce pont indique le tracé d’une route, il s’agit de trouver parmi les voies anciennes qui traversaient l’Allier celle que suivit César. Or nous ne connaissons que deux voies romaines aboutissant à l’Allier au-dessus de Moulins, l’une à Varennes, l’autre à Vichy. Vous nous prononçons pour Varennes. Cette localité est à 77 kilomètres de Gergovia, comptés le long de l’Allier, et César mit cinq jours à les parcourir ; mais comme les quatre légions envoyées en avant afin de tromper l’ennemi revinrent, pendant la nuit, pour le rejoindre, elles durent éprouver de grandes fatigues ; dès lors il est à présumer que le lendemain la première étape fut très-courte. La cinquième également ne fut pas longue, puisque, selon les Commentaires, César eut le temps, le jour de l’arrivée, de fortifier son camp, de reconnaître la place et d’engager un combat de cavalerie. Le pays, d’ailleurs, parsemé de bois et de marais, lui était inconnu, et nous croyons ne pas nous écarter de la vérité en admettant que la première et la dernière étape n’ont été que de 10 kilomètres et les trois autres de 19, ce qui forme le chiffre total de 77 kilomètres, distance de Varennes à Gergovia. Quand César quitta Gergovia, il repassa l’Allier, mais sur un point plus rapproché de Gergovia, ayant hâte de mettre la rivière entre lui et l’ennemi. En effet, le second jour après son échec, il livra un combat heureux de cavalerie, leva son camp, et le lendemain (tertio die) repassa l’Allier, selon nous, à Vichy, qui n’est qu’à 55 kilomètres de Gergovia.
  27. L’Artières reçoit au nord de Gergovia le petit ruisseau de Clémensat, marqué sur la planche 21).
  28. C’est en cherchant à quelles conditions essentielles devait satisfaire l’emplacement des troupes, que le commandant baron Stoffel est parvenu à découvrir les camps. César avait à établir 30 ou 40 000 hommes à proximité de l’eau, à distance convenable de Gergovia, et de manière à conserver sa ligne d’opération sur Nevers, où étaient ses dépôts. Ces nécessités indiquaient que le camp principal devait se trouver près de l’Auzon, et à l’est. De plus, il fallait qu’il fût assez rapproché de l’oppidum pour que, du haut de la montagne de Gergovia, on vît ce qui s’y passait, mais cependant assez éloigné pour qu’on ne pût distinguer nettement les objets. Le camp devait être dans la plaine ; Dion-Cassius (XL, xxxvi) dit formellement : « César se tenait dans la plaine, n’ayant pu prendre (pour asseoir son camp) un lieu fort (par son élévation), » et ensuite les Commentaires font connaître que les Romains n’occupaient qu’une seule colline, c’est-à-dire celle dont ils s’emparèrent par surprise (la Roche-Blanche). Enfin il était indispensable qu’il y eût en avant du camp un espace assez étendu pour permettre des combats de cavalerie.
  29. Vercingetorix, placé au centre d’une espèce de demi-cercle, pouvait bien être considéré, par César, comme entouré de ses nombreuses troupes (collocaverat copias circum se).
  30. Les combats de cavalerie ont eu lieu dans la plaine qui s’étend depuis la petite éminence appelée le Puy de Marmant jusqu’au marais de Sarlièves.
  31. Cette colline est certainement la Roche-Blanche, car elle est située vis-à-vis de l’oppidum (e regione oppidi) ; elle commence au pied même des pentes de la montagne de Gergovia (sub ipsis radicibus montis), est singulièrement fortifiée par la nature, et comme découpée de presque tous les côtés (egregie munitus atque ex omni parte circumcisus). Tant que les Gaulois l’occupèrent, ils purent se rendre à l’Auzon par le ravin de Merdogne pour s’y procurer l’eau et les fourrages ; mais dès qu’elle fut au pourvoir des Romains, les Gaulois se virent contraints de tirer leur eau des sources de la montagne de Gergovia et du petit ruisseau de l’Artières.

    Les fouilles exécutées en 1862 ont fait retrouver les deux camps. Les fossés du petit camp sont nettement dessinés dans un terrain calcaire. Ils affectent un tracé irrégulier reproduit sur la planche 22. La Roche-Blanche, qui présente à sa partie sud un escarpement presque à pic comme un mur, a perdu sur les côtés sa forme abrupte par des éboulements successifs, dont les derniers sont encore dans la mémoire des habitants. La communication entre le grand et le petit camp se composait d’un parapet formé du déblai de deux fossés contigus ayant chacun 4 pieds de profondeur et 6 de largeur, de sorte que la largeur des deux ensemble n’est que de 12 pieds. Si l’on s’étonnait que les Romains eussent creusé deux petits fossés de 6 pieds de largeur chacun et de 4 pieds de profondeur, au lieu d’en faire un seul de 8 de largeur sur 6 de profondeur, ce qui aurait donné le même déblai, on répondrait que les deux petits fossés étaient bien plus vite faits qu’un seul grand fossé.

  32. César part à quatre heures du matin, arrive à Randan à une heure après-midi 9 heures.
    Emploie en négociation de une heure à sept heures 6
    Repos pendant la nuit, de sept heures à dix heures du soir 3
    Retour précipité de Randan à Gergovia, de dix heures à quatre heures du matin 6
    ——
    Durée de l’absence de César
    24
  33. La planche 22 montre les lieux que le regard de César pouvait embrasser du sommet de la Roche-Blanche. Il ne pouvait voir ni les plateaux ni le pays situés sur les versants nord des montagnes de Gergovia et de Risolles. Aussi fallut-il que des transfuges lui fissent connaître la configuration du terrain qui s’étend au delà. Il apprit ainsi que le dos de cette dernière montagne (dorsum ejus jugi) était peu accidenté, et donnait accès à la partie occidentale de la ville (ad alteram partem oppidi) par un passage étroit et boisé (le col des Goules, qui relie Risolles à Gergovia. Voir planche 21 en C). Ce col conduisait à la porte P de l’oppidum. Les fondations en maçonnerie et les abords de cette porte ont été mis à découvert au mois de juillet 1861. On voit distinctement le large chemin qui menait de cette porte au col C. On conçoit les craintes de Vercingetorix ; il redoutait que les Romains n’interdissent aux Gaulois cette sortie de l’oppidum. Ces derniers auraient été ainsi presque bloqués (pæne circumvallati), sans issue et dans l’impossibilité de se procurer les fourrages de la vallée de l’Artières, la partie nord de la ville étant d’un difficile accès. D’après cela, les mots si alterum collem amisissent ne peuvent s’appliquer qu’au massif de Risolles, et non pas, comme plusieurs auteurs l’ont prétendu, à Montrognon ou au Puy Giroux, car la possession de ces deux pitons, détachés et assez éloignés du massif de Gergovia, n’offrait aucun intérêt ni pour l’attaque ni pour la défense.

    Le lieu qu’il importait aux Gaulois de fortifier était la partie DE des hauteurs de Risolles qui font face au village d’Opme, parce que des troupes ne peuvent escalader le massif que par le versant occidental. Comment a-t-on pu supposer que, craignant pour le col des Goules, les Gaulois aient abandonné leur camp devant la place et soient allés se fortifier au Montrognon, à 3 kilomètres de Gergovia ? Comment admettre que César, pour menacer le col, ait envoyé des troupes faire le tour de la montagne de Gergovia en passant par le nord ? Comment la légion qui appuya le mouvement, sans beaucoup s’avancer, et qui se cacha dans les bois, aurait-elle pu concourir au stratagème, si la fausse attaque se fût faite à l’est et au nord de Gergovia, à deux lieues du camp ? En passant par le sud, c’est-à-dire par le défilé d’Opme, la légion était toujours en communication avec les camps, sur lesquels elle pouvait se replier, et le terrain coupé et boisé empêchait les Gaulois de connaître exactement l’importance de l’attaque. D’ailleurs, deux faits qui ressortent des Commentaires prouvent que les Gaulois n’étaient pas très-éloignés de l’oppidum. César voit le front du sud abandonné, et il établit ses légions à 1 200 pas de la place. Les soldats gravissent les hauteurs au pas de course ; mais à peine sont-ils arrivés à l’enceinte principale, que les Gaulois, qui entendent les cris des femmes et du petit nombre de défenseurs restés dans la place (primo exaudito clamore), ont le temps d’accourir et de repousser les Romains. Les Gaulois étaient donc à une distance d’où les cris pouvaient être entendus, et cette distance peut se mesurer par le temps que les colonnes d’assaut ont dû employer pour franchir en montant l’espace de 1 200 pas, puisqu’ils arrivèrent presque simultanément. Nous croyons qu’ils étaient à moins de 2 kilomètres de la porte O de la ville, occupés à fortifier le plateau des hauteurs de Risolles.

  34. D’après Polyen (VIII, xxiii, 9), les soldats marchent tête baissée pour ne pas être vus.
  35. Il y a en effet 1 780 mètres depuis le pied de la montagne où César dut rassembler ses troupes, entre la Roche-Blanche et le Puy de Marmant, jusqu’à la porte O de l’oppidum. C’est la ligne qui passe par le ravin où se trouve le village de Merdogne ; à gauche et à droite le terrain est trop accidenté pour pouvoir être escaladé par des troupes.
  36. Le général de Gœler croit avec raison qu’il faut lire regressus au lieu de progressus. La 10e légion, servant de réserve, devait, en présence d’un combat dont l’issue était incertaine, prendre position en arrière plutôt qu’en avant.
  37. La partie du versant méridional de Gergovia qui fut le théâtre de la dernière bataille est nettement indiquée par le terrain même. Cette bataille eut lieu sur tout l’espace qui s’étend en avant de la porte O de l’oppidum, but principal de l’attaque. Le ravin qui, d’après les Commentaires, empêcha les légions d’entendre le signal de retraite est celui qui descend à l’ouest de Merdogne. On peut en conclure qu’à ce moment César et la 10e légion étaient à droite de ce ravin. Enfin on se rend compte sur les lieux du mouvement des Éduens. À l’est de Merdogne est un contrefort H soudé à la montagne de Gergovia, à 40 mètres au-dessous du plateau, et présentant plusieurs terrasses successives. Tant que les Éduens qui venaient de l’est ne furent pas arrivés sur la crête de ce contrefort, ils ne purent être aperçus des Romains qui se battaient vers Merdogne ; mais, on le comprend, lorsqu’ils parurent subitement sur cette crête, et à 600 mètres sur le flanc droit des légions, leur aspect dut singulièrement surprendre des troupes qui n’attendaient pas de renforts de ce côté.

    Le général de Gœler, sans avoir vu les lieux, a indiqué à peu près la place du camp romain, mais il ne le porte pas assez à l’ouest. Il fait camper les troupes gauloises sur les quatre versants de la montagne de Gergovia. C’est sans doute l’expression circum se (VII, xxxvi) qui est la cause de cette erreur. On ne saurait admettre, en effet, que les Gaulois aient campé sur les pentes abruptes du versant nord. Le général de Gœler se trompe aussi en dirigeant la fausse attaque sur Montrognon. Enfin il place le théâtre de la bataille trop à l’ouest.

  38. Guerre des Gaules, VII, lii.
  39. « Dans la guerre des Gaules, Caius Julius César fut surpris par un ennemi, qui l’enleva tout armé et l’emportait sur son cheval, lorsqu’un autre Gaulois, reconnaissant César, cria, comme pour l’insulter, Cæcos Cæsar ! ce qui en langue gauloise veut dire laisse-le aller, lâche-le, et il échappa ainsi. C’est ce que César dit lui-même dans son Éphéméride, au passage où il parle de sa fortune. » (Servius Maurus Honoratus, grammairien du ve siècle, commentaire du livre XI de l’Énéide, vers 743, II, p. 48, éd. Albert Lion).

    Les manuscrits de Servius ne portent pas tous les mêmes mots. En voici les principales variantes : Cecos, Cæsar ; Cæcos ac Cœsar, et Cæsar, Cesar.

  40. Plutarque, César, xxix.
  41. De tout temps il a existé un gué à Bourbon-Lancy.
  42. Guerre des Gaules, VII, lvi.
  43. On a trouvé à Sens une balle de fronde en plomb sur laquelle sont imprimés en relief ces mots : T. Labienus. Cette balle fait partie de la collection du musée de Saint-Germain.
  44. MM. De Saulcy et J. Quicherat ont déjà démontré d’une manière évidente que Labienus avait dû suivre la rive gauche de l’Yonne en quittant Sens et qu’il passa sur la rive droite de la Seine à Melun. En effet, Labienus sur la rive droite se trouvait, comme le dit César, menacé d’un côté par les Bellovaques, de l’autre par l’armée de Camulogène (VII, lix). Sur la rive opposée, au contraire, Labienus n’eût pas été placé entre les deux, puisqu’il aurait eu Camulogène en face de lui et, plus loin, les Bellovaques venant du nord.

    « Un très-grand fleuve tenait les légions séparées de leur réserve et de leurs bagages. » Ce très-grand fleuve ne peut pas être la Marne, dont César ne parle même pas dans tout le cours de cette campagne : c’est évidemment la Seine, que Labienus a traversée une seule fois à Melodunum (Melun) ; en passant sur la rive droite, il se trouvait coupé de sa base d’opérations, qui était à Sens. — Dans l’hypothèse contraire, aucun fleuve n’aurait séparé Labienus de sa ligne de retraite ; à moins d’admettre, avec Dulaure et plusieurs autres, l’identité d’Agedincum avec Provins, ce qui n’est plus possible.

    Le capitaine d’état-major Rouby a fait, sur les lieux, des reconnaissances qui prouvent qu’en partant de Sens les plus anciennes voies conduisant à Paris passaient sur la rive gauche de l’Yonne et de la Seine. D’ailleurs, les découvertes de M. Carré ont indiqué exactement la direction que prenait la voie romaine en quittant Sens pour conduire à Paris : elle était tout entière sur la rive gauche de l’Yonne. Si le lieutenant de César avait suivi la rive droite de l’Yonne, il eût été, dès le lendemain de son départ, arrêté par le cours de la Seine, et serait venu se heurter contre la ville gauloise de Condate, établie dans l’angle même des deux cours d’eau, au milieu de marais peut-être infranchissables. Si quelques milliers de Gaulois avaient occupé ces hauteurs qui ont joué un rôle si important dans la campagne de 1814, Labienus, forcé de chercher plus haut, en amont, un point de passage, aurait été considérablement détourné de son but.

    On a cru à tort que la Bièvre était le marais où Labienus, dans sa marche sur la rive gauche de la Seine, avait été arrêté par l’armée Gauloise. Sans compter que la Bièvre, qui coule dans un terrain calcaire, n’a dû former à aucune époque un marais capable d’arrêter une armée, comment supposer que Labienus, parvenu sur ce cours d’eau, c’est-à-dire tout près de Lutèce, eût rétrogradé jusqu’à Melun, pour marcher de là vers l’oppidum des Parisiens par la rive droite de la Seine, ce qui l’attrait obligé à faire un trajet de vingt-quatre lieues ? La manœuvre de Labienus ne s’explique que par son désir de tourner la forte position de Camulogène et d’arriver plus tôt que lui à Paris. Le texte des Commentaires dit clairement que Labienus, arrêté par le marais qui se déverse dans la Seine, se déroba nuitamment, surprit le passage de la Seine à Melun et marcha sur Lutèce, où il arriva avant Camulogène. Pour que cette manœuvre ait réussi, le marais dont il s’agit devait nécessairement ne pas être éloigné de Melun. L’Essonne est seule dans cette condition. Le terrain qui borde cette petite rivière présente encore aujourd’hui, par sa nature, un obstacle très-sérieux pour une armée. Il est coupé d’innombrables tourbières, et c’est derrière la ligne de l’Essonne qu’en 1814 l’empereur Napoléon Ier établit l’armée pendant que l’ennemi occupait Paris.

  45. Vous n’avons pas reproduit ces mots, fugam parare, parce que ce passage nous a toujours paru inintelligible. Comment, en effet, les Gaulois, en voyant les Romains prêts à passer la Seine de vive force, pouvaient-ils croire à une fuite de leur part ?
  46. Quelques manuscrits portent Metiosedum, version tout à fait incorrecte, suivant nous.
  47. Guerre des Gaules, VII, lxii.
  48. Voir l’Appendice D.
  49. Guerre des Gaules, VII, lxv. — On appelait evocati les anciens soldats qui, après avoir servi, revenaient volontairement dans les rangs de l’armée.
  50. Récapitulons ici les numéros des légions employées pendant la guerre de la Gaule. L’armée de César, ainsi qu’on l’a vu, se composait en 696 de six légions, les 7e, 8e, 9e, 10e, 11e et 12e. En 697, deux nouvelles légions furent levées en Italie, la 13e et la 14e. Probablement dans l’hiver de 699 à 700, César fit venir plusieurs cohortes composées de soldats et de matelots, qui devaient servir sur la flotte, car, au retour de sa seconde expédition en Angleterre, malgré les pertes subies, il se trouvait à la tête de huit légions, plus cinq cohortes (liv. V, xxiv). Il perdit à Aduatuca une légion et demie, c’est-à-dire la 14e légion, plus cinq cohortes ; mais en 701 trois nouvelles légions remplacèrent les cohortes perdues, dont elles doublaient même le nombre. Ces légions étaient la 1re, qui fut prêtée par Pompée (Guerre des Gaules, VIII, liv, et Lucain, Pharsale, VII, vers 218), la 14e, qui vint prendre le numéro de la légion détruite à Aduatuca (Guerre des Gaules, VI, xxxii ; VIII, iv), et la 15e ; cette dernière légion fut donnée plus tard à Pompée avec la 1re, pour la guerre des Parthes ; elle figura dans la guerre civile et prit dans l’armée de Pompée le numéro 3 (César, Guerre civile, III, lxxxviii).

    La 6e légion, à cause de son numéro, devait être une des plus anciennes, puisque Dion-Cassius (XXXVIII, xlviii) nous apprend que les légions étaient désignées suivant leur rang d’inscription sur les rôles de l’armée ; mais, comme elle ne paraît pour la première fois qu’en 702, il est probable qu’elle était restée en garnison chez les Allobroges ou en Italie. Ce qui prouve que cette légion assistait au siège d’Alesia, c’est que, après la reddition de la place, elle fut envoyée en quartiers d’hiver sur la Saône, où César la retrouva quelques mois après (Guerre des Gaules, VIII, iv.) La distribution des troupes dans leurs quartiers d’hiver, après la prise d’Alesia, confirme le nombre des légions indiqué ci-dessus. La répartition, après le siège d’Uxellodunum, présente le même résultat, car, au livre VIII, ch. xlvi, les Commentaires donnent l’emplacement de dix légions sans compter la 15e, qui, d’après le livre VIII, ch. xxiv, avait été envoyée dans la Cisalpine. Ces faits sont encore répétés, liv. VIII, ch. liv.

  51. Il est clair qu’une armée ne pouvait pas rester huit années à faire la guerre sans recevoir de fréquents renforts pour relever son effectif. Aussi, après le meurtre de Clodius, toute la jeunesse d’Italie ayant été appelée sous les armes, César fit de nouvelles levées qui vinrent probablement grossir les rangs de ses légions, car on ne voit pas paraître de nouveaux numéros (Guerre des Gaules, VII, i.) — De même, quand il arriva, en 702, dans le midi de la Gaule et traversa les Cévennes, il se mit à la tête des troupes recrutées dans la Province romaine et des renforts amenés d’Italie (partem copiarum ex Provincia supplementumque quod ex Italia adduxerat in Helvios qui fines Arvernorum contingunt, convenire jubet. (Guerre des Gaules, VII, vii). — Labienus, de son côté, laissa, lors de son expédition sur Lutèce, ses recrues en dépôt à Sens (Labienus eo supplemento quod nuper ex Italia venerat relicto). (Guerre des Gaules, VII, lvii).
  52. Plutarque, Caton, liii.
  53. Plutarque, César, xxxvi. — D’après Sextus Rufus (Festus), dans son Breviarium du ive siècle, chaque légion de César était de 4 000 hommes.
  54. Voir ci-dessus, page 80.
  55. Voir ci-dessus, page 99, note 2.
  56. Le texte fait connaître qu’il établit trois camps. Cette disposition lui était commandée par les circonstances et la configuration des lieux. Les hauteurs de Sacquenay forment, en effet, trois promontoires, V, V, V (Voir planche 24), qui s’avancent vers le nord ; la route de Dijon gravit celui de gauche, la route de Pontailler celui du centre. En établissant trois camps sur ces trois promontoires, Vercingetorix occupait chacune de ces routes avec un tiers de son armée, et il appuyait sa droite à la Vingeanne.

    L’armée gauloise avait là une position très-forte par elle-même, car, pour l’emporter, il fallait aborder des versants élevés, faciles à défendre ; elle était, en outre, protégée par deux cours d’eau : l’un, la Vingeanne, qui couvrait sa droite ; l’autre, le Badin, petit affluent de la Vingeanne, qui garantissait son front. Dans l’espace compris entre ces deux cours d’eau et la route de Dijon à Langres s’étend un terrain, mesurant 5 kilomètres en tous sens, peu accidenté dans quelques parties, presque plat partout ailleurs, principalement entre la Vingeanne et la butte de Montsaugeon. Près de la route, et à l’ouest, s’élèvent des collines qui la dominent, ainsi que tout le pays, jusqu’au Badin et à la Vingeanne.

  57. Le champ de bataille de la Vingeanne, que M. H. Defay, de Langres, a proposé le premier, répond parfaitement à toutes les exigences de la narration latine, et, de plus, il existe des preuves matérielles, témoignages irrécusables de la lutte. Nous voulons parler des tumulus qui s’élèvent, les uns à Prauthoy, les autres sur les bords de la Vingeanne, à Dardenay et Cusey, et de ceux qui, à Pressant, Rivières-les-Fosses, Chamberceau et Vesvres, jalonnent, pour ainsi dire, la ligne de retraite de l’armée gauloise, sur une longueur de 12 kilomètres.

    Deux de ces tumulus se voient l’un près de l’autre, entre Prauthoy et Montsaugeon. (Voir planche 24, où tous les tumulus sont indiqués.) Il y en a un près de Dardenay, trois à l’ouest de Cusey, un à Rivières-les-Fosses, un autre à Chamberceau. Nous ne parlons pas de ceux que la culture a détruits, et dont les habitants se souviennent encore.

    Les fouilles pratiquées récemment dans ces tumulus ont fait découvrir des squelettes, dont plusieurs avaient des bracelets en bronze aux bras et aux jambes, des ossements calcinés d’hommes et de chevaux, trente-six bracelets, plusieurs cercles en fer, qui se portaient au cou, des anneaux en fer, des fibules, des fragments de plaque, des débris de poterie celtique, une épée en fer, etc.

    Fait digne de remarque : les objets trouvés dans les tumulus de Rivières-les-Fosses et de Chamberceau ont une telle ressemblance avec ceux des tumulus des bords de la Vingeanne, qu’on les croirait sortis de la main du même ouvrier. Cela ne permet pas de douter que tous ces tumulus ne se rapportent à un même fait de guerre. (Plusieurs de ces objets sont déposés au musée de Saint-Germain.)

    Il faut ajouter que les cultivateurs de Montsaugeon, d’Isomes et de Cusey trouvent depuis plusieurs années, en faisant des fossés de drainage, des fers à cheval enfouis à un ou deux pieds dans le sol. En 1860, lors du curage de la Vingeanne, on a extrait du gravier de la rivière, à deux ou trois pieds de profondeur, par centaines, disent les habitants, des fers à cheval d’un métal excellent. Ils sont généralement petits et portent dans tout le pourtour une rainure, où se loge la tête du clou. Un grand nombre de ces fers ont conservé leurs clous, qui sont plats, ont la tête en forme de T et sont encore garnis de leurs rivets, c’est-à-dire de la pointe qu’on replie sur la corne du pied, ce qui indique que ce ne sont pas des fers perdus, mais bien des fers d’animaux morts, dont le pied a pourri dans la terre ou dans le gravier. On a recueilli trente-deux de ces fers à cheval. L’un d’eux est frappé au milieu du cintre d’une marque qu’on rencontre quelquefois sur des objets celtiques, et qui a une certaine analogie avec l’estampage d’une plaque de cuivre trouvée dans un des tumulus de Montsaugeon.

    Si l’on songe que la rencontre des deux armées romaine et gauloise ne fut qu’une bataille de cavalerie, où s’entrechoquèrent vingt à vingt-cinq mille chevaux ; on trouvera sans doute intéressants les faits qui viennent d’être signalés, quoiqu’ils puissent cependant se rapporter à un combat postérieur.

  58. Nous avons adopté la version aciemque constitui jubebat, qui seule donne une interprétation raisonnable.
  59. Ce n’était pas le même dont il est parlé pages 272, 283 et 290. (Guerre des Gaules, VII, lxvii.)
  60. Les trois camps gaulois ayant été établis sur les hauteurs de Sacquenay, à 4 ou 5 kilomètres en arrière de la position occupée par l’infanterie pendant la bataille, et la ligne de retraite sur Alesia se trouvant sur la gauche, vers Pressant et Vesvres, si Vercingetorix était remonté avec ses quatre-vingt mille hommes sur les hauteurs, pour en retirer les bagages, cette opération eût exigé deux ou trois heures, pendant lesquelles César aurait pu lui couper la retraite ou lui faire essuyer un désastre. En se hâtant, au contraire, de marcher immédiatement sur Pressant, afin de prendre le chemin qui, à partir de là, venait, par Rivières-les-Fosses et Vesvres, rejoindre près d’Aujeur la grande voie de Langres à Alise, il devançait l’armée romaine, incapable, dans le désordre où elle était à ce moment, de le poursuivre sur-le-champ. C’est ce qu’il fit.

    Le texte dit que Vercingetorix donna l’ordre d’enlever les bagages hors des camps en toute hâte et de les faire suivre. Si les bagages d’une armée de cent mille hommes avaient accompagné Vercingetorix sur la route parcourue par l’infanterie, on ne comprendrait pas que l’armée romaine, qui poursuivit les Gaulois tant que dura le jour, ne s’en fût pas emparée. Mais des recherches exécutées dans le pays situé entre le champ de bataille et Alise, en arrière des hauteurs de Sacquenay, ont fait retrouver les vestiges d’une voie romaine qui, partant de Thil-Châtel, à 13 kilomètres en arrière de Sacquenay, se dirigeait, par Avelanges, sur le hameau de Palus, où elle s’embranchait avec la route de Langres à Alise. On peut donc admettre que Vercingetorix fit filer ses bagages, sur ses derrières jusqu’à Thil-Châtel, où ils prirent la route de Palus.

    La voie romaine de Langres à Alise, qui indique sans aucun doute la direction suivie par les deux armées, a été reconnue, presque dans toute son étendue, par le commandant Stoffel. Aujourd’hui encore, sur les territoires de Fraignot, Salives, Échalot, Poiseul-la-Grange, les habitants l’appellent Chemin des Romains ou Voie de César.

  61. On lit (Guerre des Gaules, VII, lxviii) : Altero die ad Alesiam castra fecit. Nous avons déjà cherché à établir que les mots altero die doivent se traduire par le surlendemain et non pas par le lendemain (voir ci-dessus, page 246, note 1). César a donc marché deux jours pour se rendre du champ de bataille à Alesia.

    L’étude du pays confirme pleinement l’interprétation que nous donnons de l’expression altero die. En effet, au nord et à l’est d’Alise-Sainte-Reine (Alesia), à moins de deux journées de marche, le pays est tellement coupé et accidenté, qu’aucune bataille de cavalerie n’y est possible. Il conserve ce caractère jusqu’à 55 ou 60 kilomètres d’Alise, à l’est de la route de Prauthoy à Dijon, où il devient plus facile et plus ouvert. Le champ de bataille de la Vingeanne, que nous regardons comme le véritable, est à 65 kilomètres d’Alise : en supposant que, le jour de sa victoire, l’armée romaine ait poursuivi les Gaulois sur un espace de 15 kilomètres, elle aurait eu à parcourir, les deux jours suivants, avant d’arriver à Alesia, une distance de 50 kilomètres, c’est-à-dire 25 kilomètres par jour.

  62. Nous appelons surtout l’attention du lecteur sur les nombreuses monnaies romaines et gauloises trouvées dans les fossés du camp D, et dont la nomenclature est renvoyée à l’Appendice C, à la fin de ce volume.
  63. Près du sommet ouest de la montagne jaillissent deux fontaines abondantes ; il en existe une autre sur le côté est. Il était facile avec ces sources de créer, comme à Gergovia, de vastes abreuvoirs pour les bestiaux. On voit d’ailleurs sur le plateau des traces manifestes d’un grand nombre de puits, de sorte qu’il est évident que l’eau n’a jamais manqué aux assiégés, sans compter qu’ils ont toujours pu descendre jusqu’aux deux rivières.
  64. Nous croyons que ces castella étaient des redoutes palissadées ayant un réduit semblable aux blockhaus en bois représentés sur la colonne Trajane ; souvent même ces réduits composaient à eux seuls le castellum.
  65. Ce n’était pas, comme on le remarquera, la contrevallation qui avait 11 000 pas d’étendue, mais la ligne d’investissement.
  66. Eadem altitudine. — Voir paragraphe XIII, Détails sur les fouilles d’Alise, page 319.
  67. Dolabratis, amincies, et non delibratis, écorcées.
  68. On a retrouvé dans les fouilles d’Alise cinq stimuli, dont le dessin est figuré planche 27). Les noms nouveaux que donnèrent les soldats de César à ces défenses accessoires prouvent qu’elles étaient employées pour la première fois.
  69. Cela ressort d’un passage de la Guerre civile, III, xlvii.
  70. Les Éduens et leurs clients, les Ségusiaves, les Ambluarètes, les Aulerques-Brannovices, les Blannoviens 35 000 hommes.
    Les Arvernes, avec les peuples de leur dépendance, comme les Cadurques Éleuthères, les Gabales, les Vellaves 35 000
    Les Sénonais, les Séquanes, les Bituriges, les Santons, les Rutènes, les Carnutes, chacun 12 000 72 000
    Les Bellovaques 10 000
    Les Lémovices 10 000
    Les Pictons, les Turons, les Parisiens, les Helviens, chacun 8 000 32 000
    Les Suessions, les Ambiens, les Médiomatrices, les Pétrocoriens, les Nerviens, les Morins, les Nitiobriges, 5 000 chacun 35 000
    Les Aulerques-Cénomans 5 000
    Les Atrébates 4 000
    Les Véliocasses, les Lexoviens, les Aulerqucs-Éburovices, chacun 3 000 9 000
    Les Rauraques et les Boïens, chacun 3 000 6 000
    Enfin, les peuples qui habitaient les pays situés le long de l’Ocdan, et que les Gaulois appelaient Armoricains, parmi lesquels étaient les Curiosolites, les Rédons, les Ambibariens, les Calètes, les Osismes , les Lémovices armoricains, les Vénètes et les Unelles, devaient en fournir ensemble 30 000
    ——————
    Total
    283 000
  71. Voir ci-dessus, page 128, note.
  72. Ce passage prouve clairement que l’armée de secours attaqua aussi la circonvallation de la plaine. En effet, comment admettre que sur 240 000 hommes il n’y en ait eu que 60 000 d’employés ? Il résulte du récit des Commentaires que, parmi cette multitude de peuplades différentes, les chefs choisirent les hommes les plus courageux pour en former le corps de 60 000 hommes qui opéra le mouvement tournant ; les autres, peu aguerris et peu redoutables, lancés contre les retranchements de la plaine, furent facilement repoussés.
  73. D’après Polyen (VIII, xxiii, 11), César, pendant la nuit, détacha trois mille légionnaires et toute la cavalerie pour prendre l’ennemi à revers.
  74. « César (à Alexandrie) se trouva fort embarrassé, étant chargé de ses vêtements de pourpre, qui l’empêchaient de nager. » (Xiphilin, Jules César, p. 26.) — « Crassus, au lieu de paraître devant ses troupes avec un paludamentum couleur de pourpre, comme c’est l’usage des généraux romains… » (Plutarque, Crassus, xxviii.)
  75. « Les habitants d’Alesia désespérèrent de leur salut lorsqu’ils virent les soldats romains rapporter de tous côtés dans leur camp une immense quantité de boucliers garnis d’or et d’argent, des cuirasses souillées de sang, de la vaisselle et des tentes gauloises. » (Plutarque, César, xxx.)
  76. Florus, III, x, 26. — D’après Plutarque (César, xxx), Vercingetorix, après avoir déposé ses armes, serait allé s’asseoir en silence au pied du tribunal de César.
  77. Guerre des Gaules, VII, xc. — En confrontant les donnée, du VIIe livre avec celles du VIIIe, on obtient les résultats suivants :
    En Franche-Conté, Labienus avec la 7e et la 15e 2 légions.
    Dans le pays de Reims, Fabius et Basilus avec la 8e et la 9e 2
    Entre Loire et Allier, Reginus avec la 11e 1
    Dans le Berry, Sextius avec la 13e 1
    Dans le Rouergue, Rebilus avec la 1re 1
    À Mâcon, Tullius Cicéron avec la 6e 1
    À Chalon, Sulpicius avec la 14e 1
    À Bibracte, Marc-Antoine avec la 10e et la 12e 2
    ———
    Total
    11
  78. On a trouvé, sur une longueur de 200 mètres, dans le fond du fossé supérieur, 11 médailles gauloises, 20 pointes de flèche, des débris de boucliers, 4 boulets en pierre de différents diamètres, 2 meules de granit, des crânes et des ossements, de la poterie et des morceaux d’amphore en telle quantité, qu’on est amené à croire que les Romains lancèrent sur les assaillants tout ce qui était à leur portée. Dans le fossé inférieur, près duquel la lutte fut plus vive après la sortie de Labienus, le résultat a dépassé toutes les espérances. Ce fossé a été rouvert sur 500 mètres de longueur, de X à X (Voir planche 25) ; il renfermait, outre 600 monnaies (Voir Appendice C), des débris de poterie et de nombreux ossements, les objets suivants : 10 épées gauloises et 9 fourreaux en fer, 39 pièces provenant d’armes du genre du pilum romain, 30 fers de javelots, qui, par suite de leur légèreté, sont regardés comme ayant armé la hasta amentata. 17 fers plus pesants ont pu servir également à des javelots projetés à l’amentum ou directement à la main, ou enfin à des lances ; 62 fers de forme variée présentent un fini de fabrication qui les fait ranger parmi les armes de haste. En fait d’armures défensives, on a découvert 1 casque en fer et 7 geniastères, semblables à celles que nous voyons représentées sur les sculptures romaines ; des umbo de boucliers romains et gaulois ; 1 ceinture en fer de légionnaire ; enfin de nombreux colliers, anneaux et fibules.
  79. On a trouvé dans les fossés de la plaine des Laumes une belle épée, plusieurs clous et quelques ossements, sur la rive gauche de l’Oserain, deux médailles, trois pointes de flèche et d’autres débris d’armes ; dans le fossé qui descend vers l’Ose, sur les pentes septentrionales du mont Pennevelle, une grande quantité d’ossements d’animaux. (Un terrain planté de vignes situé tout à côté, sur le versant sud du mont Pennevelle, s’appelle encore aujourd’hui, sur le cadastre, la Cuisine de César.)
  80. Les fossés de la circonvallation ont fourni, dans la plaine des Laumes, des boulets en pierre, quelques débris d’armes, de la poterie et un magnifique vase d’argent d’une belle époque grecque. Ce dernier a été trouvé en Z (Voir planche 25), près de la route impériale de Paris à Dijon, dans le fond même du fossé, à 1m,40 de profondeur. Des armes de bronze, composées de dix lances, deux haches, deux épées, avaient été trouvées antérieurement en Y près de l’Ose.