Histoire de Jules César/Livre III/Chapitre 4

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Plon (Tome 2p. 74-95).

CHAPITRE QUATRIÈME.

CAMPAGNE CONTRE ARIOVISTE.

AN DE ROME 696.

(Livre I des Commentaires.)

Emplacement des Suèves et des autres peuplades germaines.

I. La guerre des Helvètes terminée, les chefs de presque toute la Gaule celtique vinrent féliciter et remercier César d’avoir à la fois vengé d’anciennes injures et délivré leur pays d’un immense danger ; ils exprimèrent le désir de lui soumettre certaines affaires, et, afin de pouvoir se concerter préalablement, sollicitèrent la permission de convoquer une assemblée générale. César y consentit.

Les délibérations closes, ils revinrent, en secret et en larmes, solliciter son appui contre les Germains et leur roi Arioviste. Ces peuples étaient séparés des Gaulois par le Rhin, depuis son embouchure jusqu’au lac de Constance. Parmi eux, les Suèves occupaient le premier rang. Ils étaient de beaucoup les plus puissants et les plus belliqueux. On les disait divisés en cent cantons, dont chacun fournissait, tous les ans, mille hommes pour la guerre et mille hommes pour l’agriculture, se remplaçant alternativement : les laboureurs nourrissaient les soldats. Aucune limite, chez les Suèves, ne séparait la propriété des champs, qui restait commune, et personne ne pouvait prolonger son séjour sur les mêmes terres au delà d’une année. Ils ne vivaient guère d’ailleurs des produits du sol : ils consommaient peu de blé, ne buvaient pas de vin ; le laitage et la viande étaient leur alimentation habituelle. Lorsqu’ils en manquaient, ils mangeaient même de l’herbe[1]. Maîtres d’eux-mêmes dès leur enfance, chasseurs intrépides, insensibles aux intempéries des saisons, se baignant dans les froides eaux des rivières, ils couvraient à peine de peaux exiguës une partie de leur corps ; ils étaient de mœurs sauvages, d’une force et d’une taille prodigieuses. Ils dédaignaient le commerce et les chevaux étrangers, que les Gaulois recherchaient avec tant de soin ; les leurs, quoique chétifs et difformes, devenaient infatigables par l’exercice, et se nourrissaient de broussailles. Méprisant l’usage de la selle, souvent, dans les engagements de cavalerie, ils sautaient à terre et combattaient à pied ; leurs chevaux étaient dressés à rester en place[2]. La croyance au dogme de l’immortalité de l’âme fortifiait chez eux le dédain de la vie[3]. Ils se vantaient d’être entourés de vastes solitudes ; ce fait, selon eux, prouvait qu’un grand nombre de leurs voisins n’avaient pu leur résister, et on rapportait qu’en effet, d’un côté (vers l’orient), leur territoire était borné, sur une étendue de 600 milles, par des campagnes désertes ; de l’autre, ils étaient limitrophes des Ubiens, leurs tributaires, peuple le plus civilisé des Germains, parce que sa situation aux bords du Rhin le mettait en relation avec les marchands étrangers, et que, voisin des Gaulois, il s’était façonné à leurs mœurs[4].

Deux immenses forêts commençaient non loin du Rhin et s’étendaient, de l’ouest à l’est, à travers la Germanie : c’étaient les forêts Hercynienne et Bacenis (Voir pl. 2.) La première, partant de la Forêt-Noire et de l’Odenwald, couvrait tout le pays situé entre le haut Danube et le Main, et comprenait les montagnes qui, plus loin, vers l’orient, forment la ceinture septentrionale du bassin du Danube, c’est-à-dire, le Bœhmerwald, les montagnes de Moravie et les petits Carpates. Elle avait une largeur que César représente par neuf fortes journées de marche[5]. L’autre, beaucoup plus étendue, prenait naissance à la forêt de Thuringe : elle embrassait toutes les montagnes du nord, de la Bohême et cette longue chaîne qui sépare les bassins de l’Oder et de la Vistule de celui du Danube.

Les Suèves habitaient, au sud de la forêt Bacenis, les contrées situées entre la forêt de Thuringe, le Bœhmerwald, l’Inn et la Forêt-Noire, qui composent, de nos jours, les duchés de Saxe-Meiningen et de Saxe-Cobourg, la Bavière et la plus grande partie du Wurtemberg[6]. À l’est des Suèves se trouvaient les Boïens (partie en Bohême, partie au nord-ouest de l’Autriche) ; au nord, les Chérusques, séparés des Suèves par la forêt Bacenis ; à l’ouest, les Marcomans (cours supérieur et moyen du Main), les Sédusiens (entre le Main et le Neckar) ; au midi, les Harudes (au nord du lac de Constance), les Tulinges et les Latobriges (partie méridionale du grand-duché de Bade).

Sur les deux rives du Rhin habitaient les Rauraques (territoire de Bâle et partie du Brisgau) et les Triboques (partie de l’Alsace et du grand-duché de Bade) ; sur la rive droite étaient les Némètes (en face de Spire), les Vangions (en face de Worms) et les Ubiens, ces derniers depuis l’Odenwald jusqu’à la ligne de partage des eaux de la Sieg et de la Ruhr[7]. Au nord des Ubiens se trouvaient les Sicambres, établis dans le Sauerland et jusque vers la Lippe. Enfin, les Usipètes et les Tenctères étaient encore plus reculés au nord, vers l’embouchure du Rhin. (Voir planche 2.)


Les Gaulois appellent César à leur secours.

II. Les chefs gaulois qui étaient venus solliciter le secours de César exposèrent contre Arioviste les griefs suivants : « Le roi germain, disaient-ils, avait profité des querelles qui divisaient les différents peuples de la Gaule ; appelé autrefois par les Arvernes et les Séquanes, il avait remporté, avec leur concours, plusieurs victoires sur les Éduens, soumis alors aux conditions les plus humiliantes. Peu de temps après, son joug s’appesantit sur les Séquanes eux-mêmes, au point que, vainqueurs avec lui, ils sont aujourd’hui plus malheureux que les Éduens vaincus. Arioviste s’est emparé du tiers de leur territoire[8] ; un autre tiers va être bientôt cédé, par ses ordres, à 24 000 Harudes, qui se sont joints à lui depuis quelques mois. Il se trouve 120 000 Germains dans la Gaule. Les contingents des Suèves sont déjà arrivés sur les bords du Rhin. Encore quelques années, et l’invasion des Gaules par les Germains sera générale. César seul peut l’arrêter par son prestige, par celui du nom romain, par la force de ses armes et l’éclat de sa victoire récente. »

La Gaule venait ainsi d’elle-même, par l’organe de ses chefs, se jeter dans les bras de César, le prendre pour arbitre de sa destinée et l’implorer comme son sauveur. Il leur adressa des paroles encourageantes, et leur promit son appui. Plusieurs considérations l’engageaient à donner suite à ces plaintes. Il ne pouvait souffrir que les Éduens, alliés de Rome, fussent asservis par les barbares. Il voyait un danger réel pour la République dans les immigrations nombreuses de peuples farouches, qui, une fois maîtres de la Gaule, ne manqueraient pas, à l’exemple des Cimbres et des Teutons, de se jeter sur la Province romaine et, de là, sur l’Italie. Résolu de conjurer ces périls, il proposa une entrevue à Arioviste, probablement occupé, depuis la défaite des Helvètes, à rassembler son armée chez les Triboques (vers Strasbourg)[9], tant pour s’opposer aux projets ultérieurs des Romains que pour protéger la partie du pays des Séquanes qu’il s’était appropriée. Arioviste, on s’en souvient, avait été déclaré, sous le consulat de César, allié et ami du peuple romain, et cette faveur devait faire croire que le chef des Germains se montrerait traitable ; mais il refusa avec dédain l’entrevue proposée. Alors César lui envoya de nouveau des messagers pour lui signifier ses dernières conditions : « Si Arioviste tient à conserver son amitié, qu’il répare tout le mal fait aux alliés de Rome, et qu’il n’attire plus les barbares en deçà du Rhin ; si, au contraire, il repousse ces propositions, tant de violences seront punies en vertu du décret rendu par le sénat, sous le consulat de M. Messala et de M. Pison, qui autorise le gouverneur de la Gaule à faire ce qu’il juge utile pour la République, et lui enjoint de défendre les Éduens et les autres alliés du peuple romain. »

Par ce langage, César tenait à établir qu’il ne violait pas la loi portée, un an auparavant, sous son consulat, laquelle avait interdit aux gouverneurs de sortir de leurs provinces sans un ordre du sénat. Il rappelait à dessein un décret ancien qui donnait des pouvoirs illimités au gouverneur de la Gaule, province dont l’importance avait toujours nécessité des lois exceptionnelles[10]. La réponse d’Arioviste fut empreinte d’une égale fierté.

« César doit connaître comme lui le droit du vainqueur ; il n’admet pas d’ingérence dans le traitement réservé aux vaincus ; il a lui-même des griefs contre le proconsul, dont la présence diminue ses revenus ; il ne rendra pas les otages aux Éduens ; le titre de frères et d’alliés du peuple romain ne leur servira guère ; les menaces le touchent peu ; personne n’a jamais impunément bravé Arioviste ; qu’on vienne l’attaquer, et on connaîtra la valeur d’un peuple qui, depuis quatorze ans, ne s’est jamais abrité sous un toit[11]. »


Marche de César sur Besançon.

III. Cette arrogante réponse et des nouvelles inquiétantes précipitèrent les décisions de César. En effet, d’un côté les Éduens se plaignaient à lui de la dévastation de leur pays par les Harudes, et, de l’autre, les Trévires annonçaient que les cent cantons des Suèves se préparaient à franchir le Rhin[12]. César, voulant prévenir la jonction de ces nouvelles bandes avec les vieilles troupes d’Arioviste, s’empressa de rassembler des vivres, et s’avança contre les Germains à grandes journées. Les négociations ayant probablement duré pendant tout le mois de juillet, on était au commencement d’août. Parti des environs de Tonnerre, où nous avons supposé qu’il était campé, César suivit la route, remplacée plus tard par une voie romaine dont on reconnaît encore les vestiges, et qui, passant par Tanlay, Gland, Laignes, Étrochey et Dancevoir, conduisait à Langres[13]. (Voir pl. 4.) Après trois fortes étapes, parvenu vers Arc-en-Barrois, il apprit qu’Arioviste était en mouvement avec toutes ses troupes pour s’emparer de Besançon, place la plus considérable de la Séquanie, et qu’il était déjà à trois jours de marche au delà de son territoire. César crut urgent de le prévenir, car cette place était abondamment pourvue de tout ce qui est nécessaire à une armée. Au lieu de continuer à se diriger vers le Rhin, par Vesoul, Lure et Belfort, il s’avança jour et nuit, à marches forcées, vers Besançon, s’en rendit maître, et y mit une garnison[14].

La description suivante des Commentaires s’applique encore à la position de la ville actuelle. « Elle était si bien fortifiée par la nature, qu’elle offrait toute facilité pour soutenir la guerre. Le Doubs, en traçant un cercle, l’environne presque en entier, et l’espace de seize cents pieds[15], que l’eau ne baigne pas, est occupé par une haute montagne, dont la base touche, de chaque côté, aux bords de la rivière. Le mur qui enferme cette montagne en fait une citadelle et la relie à l’oppidum[16].

Tandis que s’opérait le mouvement rapide de l’armée romaine sur Besançon, Arioviste ne s’était avancé que très-lentement. On doit même croire qu’il s’arrêta quand la nouvelle de cette marche lui fut connue ; car, une fois obligé de renoncer à prendre cette place, il devait ne pas s’éloigner davantage de ses renforts, ni surtout des Suèves, prêts à passer le Rhin vers Mayence, et attendre les Romains dans les plaines de la haute Alsace, où il pouvait se servir avantageusement de sa nombreuse cavalerie.


Panique de l’armée romaine.

IV. Pendant le peu de jours que César passa à Besançon (milieu d’août) afin d’assurer les subsistances, une panique générale s’empara de ses soldats. La rumeur publique représentait les Germains comme des hommes d’une taille gigantesque, d’une valeur indomptable, d’un aspect terrible. Or il y avait dans l’armée romaine beaucoup de jeunes gens sans expérience de la guerre, venus de Rome, les uns par amitié pour César, les autres dans l’espoir d’obtenir sans peine quelque célébrité. César n’avait pu s’empêcher de les accueillir. Il devait être difficile, en effet, à un général qui voulait conserver à Rome la bienveillance de ses amis, de se prémunir contre les sollicitations sans nombre des personnes influentes[17]. La panique avait commencé par ces volontaires ; elle gagna bientôt toute l’armée. Chacun faisait son testament : les moins timides alléguaient, comme excuse de leur crainte, la difficulté des chemins, la profondeur des forêts, le manque de vivres, l’impossibilité des transports et même l’illégalité de l’entreprise[18].

César, frappé de cet état des esprits, assembla un conseil où il admit les centurions de toutes les classes. Il reprocha vivement aux chefs réunis de vouloir pénétrer ses desseins et de s’informer du pays où il se proposait de les mener ; il leur rappela que leurs pères, sous Marius, avaient chassé les Cimbres et les Teutons ; que plus récemment encore ils avaient défait la race germaine dans la révolte des esclaves[19] ; que les Helvètes avaient souvent battu les Germains, et qu’eux, à leur tour, venaient de battre les Helvètes. À l’égard de ceux qui, pour déguiser leurs craintes, parlent de la difficulté des chemins et du manque de vivres, il les trouve bien insolents de supposer que leur général oubliera son devoir, ou de prétendre le lui prescrire. Les soins de la guerre lui appartiennent : les Séquanes, les Leuques, les Lingons fourniront le blé ; déjà même il est mûr dans les campagnes (jamque esse in agris frumenta matura). Quant aux chemins, ils en jugeront bientôt par eux-mêmes. Les soldats, dit-on, n’obéiront pas, ne lèveront pas les enseignes (signa laturi)[20] : ces propos ne sauraient l’émouvoir ; le soldat ne méconnaît la voix de son chef que lorsque celui-ci est, par sa faute, abandonné de la fortune ou convaincu de cupidité ou de malversation. Pour lui, sa vie entière prouve son intégrité ; la guerre des Helvètes, son heureuse fortune ; c’est pourquoi, sans différer, il lèvera le camp dès le lendemain matin, car il est impatient de savoir si, chez le soldat, la crainte l’emportera sur l’honneur et le devoir. L’armée ne dût-elle pas le suivre, il partira seul avec la 10e légion, dont il fera sa cohorte prétorienne. César avait toujours affectionné cette légion, et, à cause de sa valeur, il avait en elle la plus grande confiance.

Ce langage où, sans recourir aux rigueurs de la discipline, César faisait appel à l’honneur, exaltant à la fois l’émulation et de ceux qu’il comblait d’éloges et de ceux dont il feignait de dédaigner les services, cette fière revendication des droits du commandement produisit une merveilleuse révolution dans les esprits et inspira aux troupes une vive ardeur de combattre. La 10e légion d’abord chargea ses tribuns de le remercier de la bonne opinion qu’il avait d’elle, et se déclara prête à marcher. Les autres légions lui adressèrent ensuite des excuses par leurs tribuns et leurs centurions de première classe, nièrent leurs hésitations et leurs craintes, et prétendirent n’avoir jamais porté sur la guerre un jugement qui n’appartenait qu’au général[21].


Marche vers la vallée du Rhin.

V. Cette agitation calmée, César s’informa des routes à suivre auprès de Divitiacus, qui, de tous les Gaulois, lui inspirait le plus de confiance. Pour se porter de Besançon dans la vallée du Rhin, à la rencontre d’Arioviste, l’armée romaine avait à parcourir le nord de la chaîne du Jura. Ce pays se compose de deux parties bien distinctes. La première comprend la vallée du Doubs depuis Besançon jusqu’à Montbéliard, la vallée de l’Oignon et le pays intermédiaire, contrée montagneuse, accidentée, très-boisée, et sans doute, à l’époque de la guerre des Gaules, plus difficile qu’aujourd’hui. L’autre partie, celle qui commence au coude prononcé que le Doubs forme près de Montbéliard, se compose d’ondulations allongées qui diminuent graduellement jusqu’à s’effacer dans les plaines du Rhin. Elle est beaucoup moins boisée que la première et offre des communications plus faciles. (Voir planche 4.)

César, comme il l’avait annoncé, partit le lendemain du jour de son allocution, et, décidé à conduire son armée par un pays ouvert, il contourna la région montagneuse et tourmentée dont nous venons de parler, faisant ainsi un circuit de plus de cinquante milles[22] (75 kil.), qui est représenté par une demi-circonférence dont le diamètre serait 1a ligne menée de Besançon à Arcey ; elle suit la route actuelle de Besançon et Vesoul jusqu’à Pennesières, et se continue par Vallerois-le-Bois et Villersexel jusqu’à Arcey. Il put exécuter en quatre jours ce trajet ; puis il reprit, à partir d’Arcey, la voie directe de Besançon au Rhin, par Belfort et Cernay.

Le septième jour d’une marche non interrompue depuis Besançon, il apprit par ses éclaireurs que les troupes d’Arioviste n’étaient plus qu’à vingt-quatre milles (36 kil.) de distance.

En supposant 20 kilomètres par étape, l’armée romaine aurait parcouru en sept jours 140 kilomètres, et serait parvenue sur la Thur, près de Cernay. (Il y a de Besançon à la Thur, par la route indiquée, 140 kilomètres environ.) À ce moment, Arioviste aurait été campé à 36 kilomètres des Romains, au nord, près de Colmar.

Instruit de l’arrivée de César, Arioviste lui envoya dire qu’il consentait à une entrevue, maintenant que le général romain s’était rapproché, et que, pour lui-même, il n’y avait plus de danger à s’y rendre. César ne rejeta point cette ouverture, supposant Arioviste revenu à des idées plus raisonnables.

L’entrevue fut fixée au cinquième jour suivant[23]. Dans l’intervalle, pendant que de fréquents messages étaient échangés, Arioviste, qui redoutait quelque embûche, stipula, comme condition expresse, que César n’amènerait avec lui aucun fantassin, et que des deux côtés on se contenterait de cavalerie pour escorte. Celui-ci, ne voulant fournir aucun prétexte à une rupture, y consentit, mais, n’osant pas commettre la sûreté de sa personne aux cavaliers gaulois, il fit monter leurs chevaux par des hommes de la 10e légion, ce qui donna lieu à ce mot plaisant d’un soldat : « César va au delà de sa promesse : il devait nous faire prétoriens, il nous fait chevaliers[24]. »


Entrevue de César et d’Arioviste.

VI. Entre les deux armées s’étendait une vaste plaine, celle que traversent l’Ill et la Thur ; un tertre assez considérable s’y élevait à une distance presque égale de l’un et de l’autre camp[25]. Là eut lieu le rendez-vous des deux chefs. César plaça à deux cents pas du tertre sa légion montée. La cavalerie d’Arioviste se tint à la même distance. Celui-ci demanda que l’entretien eût lieu à cheval, et que chacun des deux chefs ne se fit suivre que de dix cavaliers. Lorsqu’on fut en présence, César rappela à Arioviste ses bienfaits, ceux du sénat, l’intérêt que la République portait aux Éduens, et cette politique constante du peuple romain qui, loin de souffrir l’abaissement de ses alliés, veillait sans cesse à leur élévation. Il renouvela ses premières conditions.

Arioviste, au lieu de les accepter, fit valoir ses prétentions : « Il n’avait traversé le Rhin qu’à la prière des Gaulois ; les terres dont on l’accusait de s’être emparé lui avaient été cédées ; on était venu ensuite l’attaquer, et il avait dispersé ses ennemis ; s’il a cherché l’amitié du peuple romain, c’est dans l’espoir d’y trouver avantage ; si elle lui devient préjudiciable, il y renonce ; s’il a fait passer tant de Germains dans la Gaule, c’est pour sa sûreté personnelle ; la partie qu’il occupe est à lui, comme celle qu’occupent les Romains est à eux : ses droits de conquête sont antérieurs à ceux de l’armée romaine, qui jamais n’avait franchi les limites de la Province. César n’est dans la Gaule que pour le perdre. S’il ne se retire pas, il le regardera comme un ennemi, et sa mort lui vaudra, il en est certain, la reconnaissance d’un grand nombre des premiers et des plus illustres personnages de Rome ; ils lui ont fait savoir par des envoyés qu’à ce prix il gagnerait leur bienveillance et leur amitié. Mais si on lui laisse la libre possession de la Gaule, il se charge de toutes les guerres que César voudrait entreprendre. »

Celui-ci insista sur les raisons qu’il avait fait valoir : « Il n’était pas dans les principes de la République d’abandonner ses alliés ; il ne croyait pas que la Gaule appartînt à Arioviste plutôt qu’au peuple romain. Lorsque jadis Q. Fabius Maximus vainquit les Arvernes et les Rutènes, Rome leur fit grâce, ne réduisit pas leur pays en province et ne leur imposa point de tribut. Si donc on invoque la priorité de conquête, les droits des Romains à l’empire de la Gaule sont les plus justes ; et si l’on préfère s’en rapporter au sénat, la Gaule doit être libre, puisque, après la victoire, le sénat a voulu qu’elle conservât ses lois. »

Pendant ce colloque, on avertit César que la cavalerie d’Arioviste s’approchait du tertre et lançait sur les Romains des pierres et des traits. César rompit aussitôt la conférence, se retira vers les siens et leur défendit de riposter, non par crainte d’un engagement avec sa légion d’élite, mais afin d’éviter, s’il venait à battre les ennemis, le soupçon d’avoir profité de leur bonne foi pour les surprendre dans une entrevue. Cependant l’arrogance d’Arioviste, la déloyale attaque de ses cavaliers, la rupture de la conférence, bientôt connues, excitèrent l’ardeur et l’impatience des troupes romaines.

Deux jours après, Arioviste fit proposer la reprise des pourparlers ou l’envoi d’un des lieutenants de César. Celui-ci refusa, d’autant plus que, la veille, les Germains étaient encore venus lancer des traits sur les Romains, et qu’ainsi son lieutenant n’aurait pas été à l’abri des injures des barbares. Il trouva plus prudent de députer Valerius Procillus, fils d’un Gaulois devenu citoyen romain, qui parlait la langue celtique, familière à Arioviste, et M. Mettius, lié avec le roi germain par les droits de l’hospitalité. À peine étaient-ils dans le camp d’Arioviste, que celui-ci les fit jeter dans les fers, en les traitant d’espions[26].


Manœuvres des deux armées.

VII. Le même jour, le roi germain leva son camp et vint l’établir au pied des Vosges (sub monte), à six mille pas de celui de César, entre Soultz et Feldkirch, non loin de la Lauch. (Voir planche 6.) Le lendemain il traversa la Thur, près de son confluent avec l’Ill, remonta la rive gauche de l’Ill et de la Doller, et, après avoir repoussé avec sa cavalerie les Romains qui s’opposaient à sa marche[27], il ne s’arrêta qu’à Reiningen, après avoir dépassé de deux milles (3 kil.) le camp romain. Arioviste, par cette manœuvre, coupait les communications de César avec la Séquanie et le pays éduen, mais il laissait libres les communications avec le pays des Leuques et celui des Lingons[28]. (Voir la carte de la Gaule, planche 2.) Les deux armées campèrent ainsi à une faible distance l’une de l’autre. Pendant les cinq jours qui suivirent, César fit sortir chaque jour ses troupes et les rangea en bataille à la tête du camp (pro castris suas copias produxit), sans pouvoir attirer les Germains au combat ; tout se bornait à des escarmouches de cavalerie, auxquelles ces derniers étaient fort exercés. À six mille cavaliers était adjoint un pareil nombre de fantassins d’élite, parmi lesquels chaque cavalier en avait choisi un chargé de veiller sur lui dans les combats. Selon les circonstances, les cavaliers se repliaient sur les hommes à pied ou ceux-ci se portaient à leur secours. Telle était leur agilité, qu’ils suivaient les chevaux à la course en s’attachant à la crinière[29].

César, voyant qu’Arioviste persistait à se renfermer dans son camp et à lui intercepter les communications, chercha à les rétablir, choisit une position avantageuse, à environ six cents pas (900 mètres) au delà de celle qu’occupaient les Germains, et y dirigea son armée rangée sur trois lignes. Il tint la première et la seconde sous les armes, et employa la troisième aux retranchements. L’emplacement sur lequel il s’arrêta est peut-être l’éminence située sur la petite Doller, au nord de Schweighausen. Arioviste y envoya seize mille hommes environ de troupes légères et toute sa cavalerie pour effrayer les Romains et empêcher les travaux. Néanmoins la troisième ligne les continua et les deux premières repoussèrent l’attaque. Le camp une fois fortifié, César y laissa deux légions avec une partie des auxiliaires, et ramena les quatre autres au camp principal. Les deux camps romains étaient éloignés l’un de l’autre de 3 600 mètres.

Jusque-là César s’était contenté de faire sortir ses troupes et de les adosser à ses retranchements ; le jour suivant, fidèle à sa tactique (instituto suo) d’attirer Arioviste au combat, il les disposa à une certaine distance en avant du grand camp et les mit en bataille (paulum a majoribus castris progressus, aciem instruxit). Malgré cette position avancée (ne tum quidem), celui-ci persista à ne pas se présenter. L’armée romaine rentra vers midi : aussitôt une partie des troupes germaines attaqua le petit camp. Des deux côtés on se battit vivement jusqu’au soir ; il y eut beaucoup de blessés de part et d’autre. Étonné de voir, malgré cet engagement, Arioviste éviter une bataille générale, César interrogea les prisonniers et apprit que les mères de famille, chargées de consulter le sort, avaient déclaré que les Germains ne pouvaient être vainqueurs s’ils combattaient avant la nouvelle lune[30].


Bataille contre les Germains.

VIII. Le lendemain, laissant dans les deux camps une garde suffisante, César plaça tous ses auxiliaires à la vue de l’ennemi, en avant du petit camp ; le nombre des légionnaires étant moindre que celui des Germains, il voulait dissimuler son infériorité en étalant d’autres troupes. Pendant que les barbares prenaient ces auxiliaires pour les deux légions qui occupaient le petit camp, celles-ci sortirent par la porte Décumane, et, sans être aperçues, allèrent rejoindre les quatre autres. Alors il rangea ses six légions sur trois lignes, et, marchant en avant, il les conduisit jusqu’au camp ennemi (usque ad castra hostium accessit). Ce mouvement offensif ne permettait plus aux Germains d’éviter la bataille : ils sortirent de leur camp, descendirent dans la plaine[31], se mirent en ligne, par ordre de nations, à des intervalles égaux, Harudes, Marcomans, Suèves, Triboques, Vangions, Némètes, Sédusiens ; et, pour s’enlever toute possibilité de fuir, s’enfermèrent latéralement et en arrière par une enceinte de voitures et de chariots, sur lesquels ils firent monter leurs femmes ; échevelées et tout en pleurs, elles conjuraient les guerriers marchant au combat de ne pas les livrer en esclavage aux Romains. Dans cette position, l’armée romaine faisait face à l’est, l’armée germaine face à l’ouest, et leurs lignes s’étendaient dans un espace couvert aujourd’hui, en partie, par la forêt de Nonnenbruch[32].

César, pour animer encore plus ses soldats, crut devoir leur donner des témoins dignes de leur courage, et mit à la tête de chaque légion, soit un de ses lieutenants, soit son questeur[33]. Lui-même, avec son aile droite, engagea le combat du côté où les Germains semblaient moins forts. Au signal donné, les légions s’élancent en avant ; l’ennemi, de son côté, se précipite à leur rencontre. De part et d’autre l’impétuosité est si grande que les Romains, n’ayant pas le temps de se servir du pilum, le jettent et combattent de près avec l’épée. Mais les Germains, suivant leur coutume, pour résister à une attaque de ce genre, se forment rapidement en phalanges de trois à quatre cents hommes[34] et couvrent leurs têtes nues de leurs boucliers. Ils sont si serrés que, même morts, ils restent encore debout[35]. Telle fut l’ardeur des légionnaires, que plusieurs s’élancèrent sur ces espèces de tortues, arrachant les boucliers et frappant d’en haut les ennemis[36]. L’épée courte et acérée des Romains avait l’avantage contre les longues épées des Germains[37]. Toutefois, d’après Appien, les légions durent surtout la victoire à la supériorité de leur tactique et à l’ordre qu’elles gardaient dans les rangs[38]. La gauche d’Arioviste ne résista pas longtemps ; mais, tandis qu’elle était repoussée et mise en fuite, la droite, formée de masses profondes, pressait vivement les Romains. Le jeune P. Crassus, chef de la cavalerie, éloigné de la mêlée et mieux placé pour juger des incidents de la bataille, s’en aperçut, envoya la troisième ligne au secours des légions ébranlées, et rétablit le combat. Bientôt la droite d’Arioviste dut céder à son tour : la déroute alors fut générale ; les Germains ne cessèrent de fuir qu’en arrivant au Rhin, à cinquante milles du champ de bataille[39]. Ils descendirent sans doute la vallée de l’Ill jusqu’à Rhinau, parcourant ainsi de nouveau une partie du chemin par lequel ils étaient venus. (Voir planche 4.) César lança contre eux sa cavalerie ; tous ceux qu’elle atteignit furent taillés en pièces ; les autres tentèrent de passer le fleuve à la nage, ou cherchèrent leur salut sur des barques. De ce nombre fut Arioviste, qui se jeta dans une nacelle[40] qu’il trouva attachée à la rive. Suivant Plutarque et Appien[41], quatre-vingt mille hommes périrent dans le combat et pendant la déroute. Les deux femmes du roi germain eurent le même sort : la première était Suève, la seconde Norique ; de ses deux filles, l’une fut tuée et l’autre prise. César dit qu’en poursuivant lui-même l’ennemi avec ses cavaliers, il éprouva un plaisir égal à celui de la victoire lorsqu’il retrouva d’abord Procillus, chargé d’une triple chaîne, et qui avait vu trois fois les barbares consulter le sort pour savoir s’ils le brûleraient vif, ensuite M. Mettius, tous deux, comme on sait, envoyés par lui auprès d’Arioviste.

Le bruit de ce glorieux fait d’armes s’étant répandu au delà du Rhin, les Suèves venus sur ses bords retournèrent chez eux. Les Ubiens, habitant près du fleuve, poursuivirent leurs bandes frappées de terreur, et tuèrent un nombre considérable de fuyards.

César, ayant terminé deux grandes guerres en une seule campagne, mit son armée en quartiers d’hiver chez les Séquanes, un peu plus tôt que la saison ne l’exigeait, vers le milieu de septembre, et la laissa sous les ordres de Labienus. Il partit ensuite et alla tenir les assemblées dans la Gaule cisalpine[42].


Observations.

IX. Plusieurs choses sont à remarquer dans cette dernière guerre :

1° La résolution prise par César de s’emparer de Besançon et d’y prévenir Arioviste. On voit l’importance qu’il attache à cette place d’armes comme point d’appui et comme centre de ravitaillement ;

2° La facilité avec laquelle une légion tout entière se transforme en cavalerie ;

3° L’emploi judicieux que César fait de ses troupes légères (alarii), les réunissant en masse, afin que l’ennemi croie à un plus grand nombre de légions ;

4° Enfin, cette circonstance singulière que la troisième ligne, qui sert de réserve et qui décide du sort de la journée, reçoit du jeune P. Crassus, et non du général en chef, l’ordre d’attaquer.

Les dates des principaux événements de cette année peuvent être indiquées de la manière suivante :

Rendez-vous des Helvètes sur les bords du Rhône (jour de l’équinoxe) 24 mars.
César leur refuse le passage à travers la Province 8 avril.
Arrivée au confluent du Rhône et de la Saône des légions venues d’Italie et d’Illyrie 7 juin.
Défaite des Tigurins sur la Saône 10 juin.
Passage de la Saône par César 12 juin.
15 jours de marche environ (Guerre des Gaules, I, xv) du 18 au 27 juin.
Manœuvre de Labienus pour surprendre les Helvètes 28 juin.
Bataille de Bibracte 29 juin.
César reste 3 jours à enterrer les morts, se met en marche le 4e, emploie 6 jours à se rendre du champ de bataille chez les Lingons, y atteint les Helvètes en retraite du 30 juin au 8 juillet.
Négociations avec Arioviste (un mois) du 8 juillet au 8 août.
Départ de César (de Tonnerre, à la rencontre d’Arioviste) 10 août.
Arrivée de César à Besançon 16 août.
Séjour à Besançon du 16 au 22 août.
Départ de Besançon (« la moisson est mûre, » Guerre des Gaules, I, xl) 22 août.
Marche de 7 jours, de Besançon au Rhin du 22 au 28 août.
Entrevue (5 jours après) 2 septembre.
Manœuvres (8 jours environ) du 3 au 10 septembre.
Bataille de la Thur (livrée avant la nouvelle lune, qui eut lieu le 18 septembre) 10 septembre.
  1. Appien, Guerre celtique, IV, i, 3.
  2. Tacite (Germanie, vi, 32) parle de cet usage des cavaliers germains de combattre à pied. Tite-Live (XLIV, xxvi) attribue cette habitude aux Bastarnes (Moldaves).
  3. Appien, Guerre celtique, IV, i, 3.
  4. Guerre des Gaules, IV, i, ii, iii. — Le général de Gœler, suivant nous, étend trop vers le midi le territoire des Ubiens.
  5. Guerre des Gaules, VI, xxv. Cette indication convient assez bien à la longueur de la Forêt-Noire et de l’Odenwald réunies, qui est de soixante lieues.
  6. Il est difficile de préciser les lieux qu’habitaient à cette époque les peuples germains, car ils étaient presque tous nomades, et se refoulaient les uns sur les autres. César (Guerre des Gaules, IV, i) affirme que les Suèves n’occupaient jamais plus d’une année le même territoire.
  7. Strabon (VII, p. 244) rapporte, d’après Posidonius, que les Boïens ont habité d’abord la forêt Hercynienne ; autre part il dit (V, 177) que les Boïens s’établirent chez les Taurisques, peuple habitant près du Norique. Le même auteur place (VII, 243) les solitudes habitées par les Boïens à l’orient de la Vindélicie (Bavière méridionale et Autriche occidentale). Enfin il dit (IV, 171) que les Rhétiens et les Vindéliciens sont limitrophes des Helvètes et des Boïens. Les Némètes et les Vangions se transportèrent plus tard sur la rive gauche du Rhin, vers Worms et Spire, et les Ubiens vers Cologne.
  8. Ce qui formait la haute Alsace d’aujourd’hui.
  9. Nous regardons comme certain, d’après le chapitre x du livre IV des Commentaires, que les Triboques, placés ordinairement par les géographes sur la rive droite du Rhin, occupaient aussi déjà la rive gauche. Il est donc naturel de placer chez ce peuple germain le lieu de rassemblement de l’armée d’Arioviste. D’ailleurs, pour l’intelligence de la campagne dont le récit va suivre, il ne faut pas chercher ce lieu, dans la vallée dû Rhin, plus haut que Strasbourg.
  10. Dans le discours que Dion-Cassius fait tenir à César avant d’entrer en campagne contre Arioviste, il s’étend sur le droit qu’a le gouverneur de la Province romaine d’agir suivant les circonstances et de ne prendre conseil que de lui-même. Ce discours est naturellement amplifié et arrangé par Dion-Cassius ; mais les principaux arguments doivent être vrais. (Dion-Cassius, XXXVIII, xli. — Guerre des Gaules, I, xxxiii, xxxiv, xxxv.)
  11. Guerre des Gaules, I, xxxvi.
  12. Puisque cette nouvelle fut donnée à César par les Trévires, il est certain que les Suèves se réunirent sur le Rhin, en face ou non loin du pays des Trévires, et, selon toute probabilité, vers Mayence, où la vallée du Main présente un magnifique et facile débouché sur le Rhin.
  13. Entre Tanlay et Gland la voie romaine est encore appelée route de César. (Voir la carte de l’État-major.)
  14. Pour expliquer ce mouvement sur Besançon, il faut supposer que César, au moment où il reçut la nouvelle de la marche d’Arioviste, le crut déjà aussi près de Besançon qu’il l’était lui-même. En effet, César pouvait craindre que, pendant le temps que la nouvelle avait mis à lui parvenir, le roi germain, qui avait déjà fait trois étapes hors de son territoire, ne fût arrivé dans les environs de Mulhouse ou de Cernay. Or César se trouvait à Arc-en-Barrois, à 130 kilomètres de Besançon, et la distance de cette dernière ville à Cernay est de 125 kilomètres.
  15. Les Commentaires donnent ici le chiffre erroné DC : la largeur de l’isthme que forme le Doubs à Besançon n’a pu varier sensiblement : elle est aujourd’hui de 480 mètres ou 1 620 pieds romains. Les copistes ont sans doute oublié un M avant DC.
  16. Guerre des Gaules, I, xxxviii.
  17. «…qui ex Urbe, amicitiæ causa, Cæsarem secuti, non magnum in re militari usum habebant. » (Guerre des Gaules, I, xxxix). — Nous voyons dans les guerres suivantes Appius se rendre auprès de César pour obtenir quelques nominations de tribuns militaires, Cicéron lui recommander pour le même grade plusieurs personnes, entre autres M. Curtius, Orfius et Trebatius. « Je lui ai demandé le tribunat pour M. Curtius. » (Lettres à Quintus, II, xv ; Lettres familières, VII, v, Lettre à César). Trebatius, quoique mauvais soldat, fut traité avec bienveillance et nommé d’emblée tribun militaire. « Je m’étonne que vous ayez fait fi des avantages du tribunat, surtout lorsque l’on vous dispensait des fatigues du service militaire. » (Cicéron, Lettres familières, VII, viii). — « Résignez-vous au service militaire, et demeurez. » (Cicéron, Lettres Familières, VII, xi). Trebatius se montra peu satisfait, se plaignant de la rigueur du service, et, lorsque César passa en Bretagne, il resta prudemment sur le continent.
  18. Dion-Cassius, XXXVIII, xxxvi.
  19. Ceci prouve qu’alors, en Italie, un grand nombre d’esclaves étaient Germains.
  20. Cette expression latine indiquait la mise en marche des troupes.
  21. Guerre des Gaules, I, xli.
  22. On a beaucoup discuté sur les mots : millium amplius quinquaginta circuitu. Les uns prétendent que le chiffre de cinquante milles indique la totalité du trajet, et qu’ainsi César aurait mis sept jours à parcourir cinquante milles, ce qui ferait environ sept kilomètres par jour : cette supposition est inadmissible. D’autres prétendent, au contraire, qu’il faut allonger de cinquante milles le trajet direct. Un passage des Commentaires réfute cette dernière interprétation (Guerre civile, I, lxiv) ; on y lit en effet : Ac tantum fuit in militibus studii, ut, millium VI ad iter addito circuitu, etc. Ce qui montre que, lorsque César entend parler d’un détour à ajouter à la longueur totale du trajet direct, il a soin de l’indiquer. Nous croyons donc plus simple d’admettre que les cinquante milles ne sont qu’une partie du trajet effectué pendant les sept jours de marche, c’est-à-dire que, après avoir fait un détour circulaire de cinquante milles, qui exigea trois ou quatre jours, César eut encore à marcher quelque temps avant de rencontrer l’ennemi, en suivant la route directe de Besançon au Rhin. L’étude du terrain justifie complètement cette manière de voir, car il suffisait à César de faire un détour de cinquante milles (75 kil.) pour contourner le pâté montagneux qui s’étend de Besançon à Montbéliard.
  23. On doit croire que pendant les pourparlers Arioviste se rapprocha du camp romain, afin de rendre les messages plus faciles, car s’il était resté à 36 kilomètres de César, il faudrait admettre que l’armée germaine, qui plus tard s’avança vers le camp romain, dans une seule journée, jusqu’à la distance de 9 kilomètres, aurait fait une marche de 25 kilomètres au moins, ce qui n’est pas probable, puisqu’elle traînait avec elle des chariots, des femmes et des enfants.
  24. Guerre des Gaules, I, xlii.
  25. Planities erat magna et in ea tumulus terrenus satis grandis… (Guerre des Gaules, I, xliii). Cette phrase suffirait à elle seule pour prouver que la rencontre des deux armées eut lieu dans les plaines de la haute Alsace. On se demande comment, malgré un texte si formel, divers écrivains ont pu placer le champ de bataille dans les montagnes du Jura, où l’on ne trouve nulle part une plaine de quelque étendue. Ce n’est qu’à la hauteur de Mulhouse, au nord de la Doller, que s’ouvre la vaste plaine de la vallée du Rhin.

    César emploie trois fois le mot tumulus pour désigner l’éminence sur laquelle eut lieu son entrevue avec Arioviste, et il ne l’appelle jamais collis. N’est-il pas évident, dès lors, qu’on doit se représenter ce tumulus comme un tertre arrondi, isolé dans la plaine ? Or il est à considérer que la plaine qui s’étend au nord de la Doller, entre Vosges et Rhin, renferme un assez grand nombre de petites éminences arrondies, auxquelles le mot collis ne conviendrait pas et que l’expression de tertre ou tumulus caractérise parfaitement. Les plus remarquables sont situées, l’une près de Feldkirch, l’autre, entre Wittenheim et Ensisheim. On peut croire que l’entrevue eut lieu sur un de ces tertres, côtés 231 sur la planche 6).

    Le général de Gœler a adopté pour le lieu de l’entrevue une éminence qui s’élève sur la rive gauche de la petite Doller, au nord du village d’Aspach-le-Bas. César eût appelé collis cette éminence, car elle est assez vaste, et, par sa forme allongée, mais nullement arrondie, elle ne représente aucunement à l’œil ce qu’on nomme d’ordinaire un tertre ou un tumulus ; de plus, cette hauteur n’est pas, à proprement parler, dans la plaine, contrairement au texte. Elle n’est séparée des collines situées au sud que par un ruisseau, et la plaine commence seulement à partir de la pente septentrionale.

  26. Guerre des Gaules, I, xlvii.
  27. Dion-Cassius (XXXVIII, xlviii) dit que la cavalerie germaine fit éprouver de grandes pertes aux Romains, et qu’alors seulement il fut possible à Arioviste de dépasser le camp de César.
  28. Il n’est pas sans intérêt de remarquer que les communications de César avec les Leuques et les Lingons restaient libres. On a vu dans son allocution de Besançon qu’il comptait demander à ces peuples une partie de ses approvisionnements.
  29. Tacite (Germanie, VI, xxxii) et Tite-Live (XLIV, xxvi) parlent de cette manière de combattre des Germains.
  30. Guerre des Gaules, I, l. — Les prédictions de leurs prêtresses, qui prétendaient connaître l’avenir par le bruit des eaux, par les tourbillons que les courants font dans les rivières, leur défendaient de livrer bataille avant la nouvelle lune. (Plutarque, César, xxi).
  31. « Ayant escarmouché contre leurs retranchements et les collines sur lesquelles ils étaient campés, il les exaspéra et excita à tel point leur colère qu’ils descendirent et combattirent à outrance. » (Plutarque, César, xxi).
  32. Le général de Gœler adopte ce même champ de bataille, mais il diffère avec nous en ce qu’il place les Romains le dos au Rhin. Il serait impossible de comprendre en ce cas comment, après leur défaite, les Germains auraient pu s’enfuir vers ce fleuve, César leur coupant toute retraite, et comment Arioviste, comptant sur l’arrivée des Suèves, aurait mis César entre lui et les renforts qu’il attendait.
  33. Comme les légions étaient au nombre de six, la phrase ci-dessus prouve que dans cette campagne César avait un questeur et cinq lieutenants. (Voir Appendice D.)
  34. Dion-Cassius, XXXVIII, xlix. Nous avons adopté la version de Dion-Cassius, ne pouvant admettre avec Orose qu’une armée de plus de cent mille hommes ne formât qu’une seule phalange.
  35. Dion-Cassius, XXXVIII, xlix.
  36. Orose s’exprime ainsi : « Réunis en une phalange et la tête protégée par leurs boucliers, ils tentèrent ainsi à couvert de rompre les lignes romaines ; mais quelques Romains, non moins agiles qu’audacieux, se précipitèrent sur cette espèce de tortue, prirent les soldats germains corps à corps, leur arrachèrent leurs boucliers, dont ils étaient recouverts comme avec des écailles, et leur transpercèrent les épaules. » (Orose, VI, vii).
  37. Dion-Cassius, XXXVIII, xlix.
  38. Appien, Guerre celtique, IV, i, 3.
  39. Les manuscrits suivis par les anciens éditeurs des Commentaires portaient, quelques-uns le chiffre de 50 milles, la plupart celui de 5 milles. Il nous semble que César a écrit 50 milles. Cela est prouvé par les termes mêmes qu’il emploie, neque prius fugere destiterunt… qui ne sauraient se rapporter à une fuite de quelques milles seulement. De plus, le témoignage des anciens auteurs confirme le chiffre de 50 milles : Paul Orose rapporte que le carnage s’étendit sur un espace de 40 milles, Plutarque, sur 300 ou 400 stades, c’est-à-dire 35 ou 50 milles, selon les éditions, et J. Celsus (Pétrarque) (De vita J. Cæsaris, I, p. 40, éd. Lemaire) dit usque ad ripam Rheni fuga perpetua fuit, phrase où l’expression perpetua est significative.

    Les écrivains modernes, comprenant à tort que César avait indiqué la distance, c’est-à-dire la ligne la plus courte du champ de bataille au Rhin, ont longuement discuté sur le chiffre à adopter. Ils n’ont pas vu que le texte latin fait connaître non pas précisément la distance du champ de bataille au Rhin, mais la longueur de la ligne de retraite depuis le champ de bataille jusqu’au fleuve. Cette ligne a pu être oblique par rapport au Rhin, car il est probable que les Germains se sont retirés en descendant la vallée de l’Ill, qu’ils avaient remontée précédemment. Il convient donc de chercher vers Rhinau le point où ils ont tenté de repasser le fleuve.

  40. D’après Dion-Cassius (XXXVIII, l), Arioviste, suivi de ses cavaliers, réussit à échapper. Sur la rive droite, il rassembla les fuyards ; mais il mourut peu de temps après (Guerre des Gaules, V, xxix), peut-être à la suite de ses blessures.
  41. Appien, Guerre celtique, IV, i, 3. — Plutarque, César, xxi.
  42. Guerre des Gaules, I, liii. — La guerre contre Arioviste devint le sujet d’un poëme de P. Terentius Varron Atacinus (De Bello Sequanico). (Priscien, X, p. 877, P.)