Histoire de Jules César/Livre III/Chapitre 5

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Plon (Tome 2p. 96-120).

CHAPITRE CINQUIÈME.

GUERRE CONTRE LES BELGES.

AN DE ROME 697.

(Livre II des Commentaires.)

Ligue des Belges. César s’avance de Besançon vers l’Aisne.

I. Les éclatants succès remportés par César sur les Helvètes et les Germains avaient délivré la République d’un immense danger, mais en même temps ils avaient éveillé la méfiance et la jalousie de la plupart des nations de la Gaule. Elles conçurent pour leur indépendance des craintes qu’augmenta encore la présence de l’armée romaine en Séquanie. L’irritation fut des plus vives parmi les Belges. Ils redoutaient d’être attaqués à leur tour, une fois la Gaule celtique pacifiée. Ils étaient en outre excités par des hommes considérables, qui comprenaient que, sous la domination romaine, il leur serait moins facile de s’emparer du pouvoir. Une ligue menaçante se forma entre les diverses peuplades de la Belgique ; elles se donnèrent réciproquement des otages.

César apprit ces événements dans la Cisalpine, par le bruit public et par des lettres de Labienus. Inquiet de ces nouvelles, il leva deux légions en Italie, et, au commencement du printemps[1], les envoya dans la Gaule, sous la conduite du lieutenant Q. Pedius[2]. Il est probable que ces troupes, pour se rendre plus promptement en Séquanie, franchirent le grand Saint-Bernard, car Strabon raconte qu’une des trois routes qui conduisaient de l’Italie en Gaule passait par le mont Pœninus (grand Saint-Bernard), après avoir traversé le pays des Salasses (vallée d’Aoste), et que ce dernier peuple offrit d’abord aux troupes de César de leur faciliter le passage des montagnes en aplanissant les routes et en jetant des ponts sur les torrents ; mais que changeant tout à coup d’attitude, il avait roulé sur elles des rochers et pillé leurs bagages. C’est sans doute à la suite de cette défection que, vers la fin de l’année 697, César envoya, comme on le verra plus tard, Galba dans le Valais, pour se venger de la perfidie des montagnards et pour ouvrir une communication sûre avec l’Italie[3].

Dès que les fourrages furent assez abondants, il rejoignit ses légions, probablement à Besançon, puisque, on s’en souvient, elles avaient été mises en quartiers d’hiver dans la Séquanie. Il chargea les Sénonais et les autres Celtes voisins de la Belgique d’observer ce qui s’y passait et de l’en informer. Leurs rapports furent unanimes : on levait des troupes, une armée se rassemblait. César se décida alors à entrer immédiatement en campagne.

Son armée comptait huit légions, dont six anciennes et deux récemment levées dans la Cisalpine ; elles portaient les nos 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13 et 14. Comme leur effectif, par suite des marches et des combats antérieurs, ne devait pas être au complet, on peut admettre en moyenne 5 000 hommes par légion, ce qui fait 40 000 hommes d’infanterie. En y ajoutant un tiers d’auxiliaires, archers crétois, frondeurs, Numides, le total de l’infanterie aurait été de 53 000 hommes. Il y avait de plus 5 000 hommes de cavalerie et un corps éduen sous les ordres de Divitiacus. Ainsi l’armée de César s’élevait au moins à 60 000 soldats, sans compter les servants pour les machines, les conducteurs et les valets, qui, d’après l’exemple cité par Orose, montaient à un chiffre très-considérable[4].

Après avoir assuré les vivres, César partit de Besançon, dans la seconde quinzaine de mai, passa la Saône à Seveux (Voir planche 4), traversa le pays des Lingons dans la direction de Langres, à Bar-sur-Aube, et entra, vers Vitry-le-François, sur le territoire des Rèmes, ayant mis environ quinze jours à parcourir 230 kilomètres, distance de Besançon à Vitry-le-François[5].

Les Rèmes furent le premier peuple belge qu’il rencontra sur sa route (qui proximi Galliæ ex Belgis sunt). Frappés de sa soudaine apparition, ils envoyèrent deux députés, Iccius et Andecumborius, les premiers personnages du pays, pour faire leur soumission, offrir des vivres et toute espèce de secours. Ceux-ci lui apprirent que tous les Belges étaient en armes, que les Germains d’en deçà du Rhin s’étaient joints à la coalition ; quant aux Rèmes, ils s’étaient refusés d’y prendre part, mais l’exaltation était si grande qu’ils n’avaient pas pu détourner de leurs projets belliqueux les Suessions eux-mêmes, qui cependant leur étaient unis par une communauté d’origine, de lois et d’intérêts. « Les Belges, ajoutaient-ils, fiers d’avoir été autrefois les seuls de la Gaule à préserver leur territoire de l’invasion des Cimbres et des Teutons, avaient la plus haute idée de leur propre valeur. Dans leur assemblée générale, les divers peuples s’étaient engagés à fournir les contingents suivants : les Bellovaques, les plus guerriers, pouvant mettre sur pied 100 000 hommes, en ont promis 60 000 d’élite ; ils prétendent à la direction suprême de la guerre. Les Suessions, leurs voisins, maîtres d’une contrée vaste et fertile, où l’on compte douze villes, donnent 50 000 hommes : ils ont pour roi Galba, qui a reçu, du consentement des alliés, le commandement en chef. Les Nerviens, les plus éloignés de tous et les plus barbares d’entre ces peuples, fournissent le même nombre ; les Atrébates, 15 000 ; les Ambiens, 10 000 ; les Morins, 25 000 ; les Ménapiens, 7 000 ; les Calètes, 10 000 ; les Véliocasses et les Véromanduens, 10 000 ; les Aduatuques, 19 000, enfin les Condruses, les Éburons, les Cérèses et les Pæmanes, compris sous la dénomination générale de Germains, doivent en envoyer 40 000 ; en tout, 296 000 hommes[6]. »


César à campe à Berry-au-Bac.

II. César put juger, d’après ces renseignements, combien était formidable la ligue qu’il allait combattre. Son premier soin fut d’essayer de diviser les forces ennemies ; à cet effet, il détermina Divitiacus, malgré les relations d’amitié qui, depuis longtemps, unissaient les Éduens aux Bellovaques, à envahir, avec les troupes éduennes, le territoire de ces derniers et à le ravager. Il exigea ensuite que le sénat des Rèmes se rendit auprès de lui et que les enfants des principes lui fussent amenés en otage ; enfin, sur l’avis que Galba marchait à sa rencontre, il résolut de se porter au delà de l’Aisne, qui traversait la partie extrême du territoire des Rèmes (quod est in extremis Remorum finibus)[7], et de camper dans une forte position pour y attendre l’ennemi. La route qu’il avait suivie jusqu’alors menait droit à l’Aisne et la franchissait sur un pont, à l’endroit où se trouve aujourd’hui le village de Berry-au-Bac. (Voir planche 7.) Il se dirigea en toute hâte vers ce pont, le fit passer à son armée et assit son camp à droite de la route, sur la colline située entre l’Aisne et la Miette, petit ruisseau aux bords marécageux, qui se déverse dans cette rivière, entre Berry-au-Bac et Pontavert. (Voir planche 8.) La colline, dite de Mauchamp, s’élève très-peu (de 25 mètres environ) au-dessus de la vallée de l’Aisne, et dans sa longueur, de l’est à l’ouest, elle présente un espace suffisant pour que l’armée romaine pût s’y déployer. Latéralement elle se raccorde par de faibles ondulations au terrain environnant, et le versant qui regarde la Miette descend en pente douce vers les bords du ruisseau. Cette position offrait plusieurs avantages : l’Aisne défendait un des côtés du camp ; les derrières de l’armée étaient protégés, et les transports de vivres pouvaient arriver en toute sûreté du pays rémois et d’autres pays amis. César fit construire sur la rive droite de l’Aisne, à l’extrémité du pont, un ouvrage où il établit un poste[8] (Voir planches 8 et 9), et il laissa de l’autre côté de la rivière le lieutenant Q. Titurius Sabinus avec six cohortes. Le camp fut entouré d’un retranchement de douze pieds de haut, et d’un fossé de dix-huit pieds de large[9].

Cependant les Belges, après s’être concentrés dans le pays des Suessions, au nord de l’Aisne, avaient envahi le territoire des Rèmes. Sur leur route et à huit milles du camp romain (Voir planche 7) était une ville rémoise, appelée Bibrax (Vieux-Laon)[10]. Les Belges la pressèrent vivement ; elle se défendit avec peine tout le jour. Ces peuples, comme les Celtes, pour attaquer les places, les entouraient d’une foule de combattants, et, lançant partout une grande quantité de pierres, ils écartaient les défenseurs des murs ; puis, formant la tortue, ils s’avançaient contre les portes et sapaient la muraille. Lorsque la nuit eut suspendu l’attaque, Iccius, qui commandait dans la ville, fit dire à César qu’il ne pouvait tenir plus longtemps, à moins d’un prompt secours. Vers le milieu de la nuit, celui-ci fit partir pour Bibrax des Numides, des archers crétois et des frondeurs baléares, guidés par les messagers d’Iccius. Ce renfort releva le courage des assiégés et ôta l’espoir de s’emparer de la ville aux ennemis, qui, après avoir passé quelque temps autour de Bibrax, dévasté les terres des Rèmes, brûlé les bourgs et les maisons, se dirigèrent vers les lieux où était César et s’arrêtèrent, à moins de deux milles de son camp. Leurs feux, allumés sur la rive droite de la Miette, indiquaient un front de plus de 8 000 pas (12 kilom.).

Le grand nombre des ennemis et leur haute réputation de bravoure décidèrent le proconsul à différer la bataille. Si ses légions avaient à ses yeux une supériorité incontestable, il tenait à savoir ce qu’il pouvait attendre de sa cavalerie, composée de Gaulois. À cet effet, et pour éprouver en même temps le courage des Belges, il engagea contre eux, tous les jours, des combats de cavalerie dans la plaine ondulée, au nord du camp. Une fois certain que les siens ne le cédaient pas en valeur à l’ennemi, il résolut d’en venir à une rencontre générale. En avant de ses retranchements s’étendait un terrain avantageux pour ranger l’armée en bataille. Cette position dominante était couverte sur son front et sur sa gauche par le marais de la Miette ; la droite seule demeurait sans appui, et les Belges auraient pu prendre les Romains en flanc dans l’espace compris entre le camp et le ruisseau, ou les tourner en passant entre le camp et l’Aisne. Afin de parer à ce danger, César fit creuser sur chacun des deux versants de la colline un fossé perpendiculaire à la ligne de bataille, d’environ 400 pas (600 mètres) de longueur, le premier qui allait du camp à la Miette, le second qui le joignait à l’Aisne. Aux extrémités de ces fossés il établit des redoutes où furent placées des machines[11].


Combat sur l’Aisne.

III. Ces dispositions prises, laissant dans le camp les deux légions nouvellement levées, pour y servir de réserve au besoin, César mit les six autres en bataille, la droite appuyée aux retranchements. Les Belges firent également sortir leurs troupes et les déployèrent en face des Romains. Les deux armées s’observaient, chacune attendait pour attaquer avec avantage que l’autre passât les marais de la Miette. Cependant, tandis qu’elles demeuraient immobiles, la cavalerie se battait des deux côtés. Après une charge heureuse, César, voyant que l’ennemi persistait à ne pas s’engager dans les marécages, et ne voulant pas les traverser lui-même, fit rentrer ses légions. Aussitôt les Belges quittèrent leur position pour se porter vers l’Aisne, au-dessous du point où la Miette s’y déverse. Leur dessein était de franchir la rivière, entre Gernicourt et Pontavert, aux endroits guéables, avec une partie de leurs troupes, d’enlever, s’ils le pouvaient, la redoute commandée par le lieutenant Sabinus, et de couper le pont, ou au moins d’intercepter les convois de vivres et de ravager le pays des Rèmes, au sud de l’Aisne, d’où les Romains tiraient leurs approvisionnements.

Déjà les barbares s’approchaient de la rivière, lorsque Sabinus les aperçut des hauteurs de Berry-au-Bac[12] ; il fit aussitôt avertir César, qui, avec toute sa cavalerie, les Numides armés à la légère, les frondeurs, les archers, passa le pont, et, en descendant la rive gauche, marcha à la rencontre des ennemis vers l’endroit menacé. Lorsqu’il y arriva, quelques-uns avaient déjà traversé l’Aisne. Une lutte opiniâtre s’engage. Surpris au passage, les Belges éprouvent des pertes sensibles ; cependant ils s’avancent intrépidement sur les cadavres pour franchir la rivière, mais sont repoussés par une grêle de traits ; ceux qui étaient parvenus sur la rive gauche, enveloppés par la cavalerie, sont massacrés.


Retraite des Belges.

IV. Les Belges n’ayant pu ni emporter l’oppidum de Bibrax, ni attirer les Romains sur un terrain désavantageux, ni traverser l’Aisne, pressés d’ailleurs par le manque de vivres, prirent le parti de retourner chez eux, après être convenus de se rassembler de nouveau pour secourir le pays qui serait envahi le premier par l’armée romaine. La principale cause de cette résolution fut la nouvelle de l’imminente invasion de Divitiacus et des Éduens dans le pays des Bellovaques ; ces derniers ne voulurent pas perdre un instant pour voler à la défense de leurs foyers. Vers dix heures du soir, les Belges se retirèrent dans un tel désordre, que leur départ ressemblait à une fuite. César en fut informé aussitôt par ses espions ; mais, craignant que cette retraite ne cachât un piège, il retint ses légions et même sa cavalerie dans le camp. Au point du jour, mieux instruit par ses éclaireurs, il fit partir toute sa cavalerie sous les ordres des lieutenants Q. Pedius et L. Aurunculeius Cotta[13], et les fit suivre par Labienus avec trois légions. Ces troupes tombèrent sur les fuyards et en tuèrent autant que le permit la durée du jour. Au coucher du soleil, elles cessèrent la poursuite, et, suivant l’ordre reçu, revinrent au camp[14].

La coalition de ces Belges, si renommés par leur valeur, se trouvait ainsi dissoute. Cependant il importait au général romain, pour assurer la pacification du pays, d’aller soumettre jusque chez eux les peuples qui avaient osé se liguer contre lui. Les plus rapprochés étaient les Suessions, dont le territoire confinait à celui des Rèmes.


Prises de Noviodunum et Bratuspantium.

V. Le lendemain de la fuite de l’ennemi, avant qu’il fût remis de son effroi, César leva son camp, traversa l’Aisne, descendit la rive gauche, envahit le pays des Suessions, arriva après une longue journée de marche (45 kil.) devant Noviodunum (Soissons) (Voir planche 7), et, apprenant que cette ville avait une faible garnison, il essaya, le même jour, de l’enlever d’assaut ; il échoua, à cause de la largeur des fossés et de la hauteur des murs. Alors il retrancha son camp, fit pousser en avant des galeries couvertes (vineas agere)[15] et rassembler tout ce qui était nécessaire pour un siège. Cependant la foule des fuyards suessions se jeta la nuit suivante dans la ville. Les galeries ayant été approchées rapidement des murs, on établit les fondements d’une terrasse[16] pour passer le fossé (aggere jacto), et l’on construisit des tours. Les Gaulois, étonnés de la grandeur d’ouvrages inconnus, si promptement exécutés, demandèrent à se rendre. Ils obtinrent la vie sauve, à la prière des Rèmes.

César reçut pour otages les principaux chefs du pays, les deux fils mêmes du roi Galba, et se fit livrer toutes les armes ; il conduisit ensuite son armée dans le pays des Bellovaques, qui s’étaient enfermés, avec tout ce qu’ils possédaient, dans l’oppidum de Bratuspantium (Breteuil)[17]. L’armée n’en était qu’à cinq milles environ, lorsque tous les vieillards, sortant de la ville, vinrent, en tendant les mains, implorer la générosité du général romain ; arrivé sous les murs de la place, et pendant qu’il établissait son camp, il vit les femmes et les enfants demander aussi, du haut des murs, la paix en suppliants.

Divitiacus, au nom des Éduens, intercéda en leur faveur. Après la retraite des Belges et le licenciement de ses troupes, il était retourné près de César. Celui-ci, qui, à la prière des Rèmes, venait de se montrer clément envers les Suessions, usa, à la sollicitation des Éduens, d’indulgence envers les Bellovaques. Obéissant ainsi à la même pensée politique d’accroître aux yeux des Belges l’influence des peuples alliés de Rome, il leur pardonna ; mais, comme leur nation était la plus puissante de la Belgique, il exigea d’eux toutes leurs armes et six cents otages. Les Bellovaques déclarèrent que les promoteurs de la guerre, à la vue du malheur qu’ils avaient attiré sur leur pays, s’étaient enfuis dans l’île de Bretagne.

Il est curieux de remarquer les relations qui existaient à cette époque entre une partie de la Gaule et l’Angleterre. Nous savons, en effet, par les Commentaires, qu’un certain Divitiacus, chef suession, le plus puissant de toute la Gaule, avait étendu autrefois son pouvoir jusque dans l’île de Bretagne, et l’on vient de voir que les chefs de la dernière lutte contre les Romains trouvaient un refuge dans ce pays.

César marcha ensuite de Bratuspantium contre les Ambiens, qui se soumirent sans résistance[18].


Marche contre les Nerviens.

VI. L’armée romaine allait rencontrer des adversaires plus redoutables. Les Nerviens occupaient un vaste territoire, qui, par une de ses extrémités, touchait à celui des Ambiens. Ce peuple sauvage et intrépide reprochait amèrement aux autres Belges de s’être donnés aux étrangers et d’avoir abjuré les vertus de leurs pères. Il avait résolu de ne pas envoyer de députés, et de n’accepter la paix à aucune condition. Prévoyant l’invasion prochaine de l’armée romaine, les Nerviens avaient attiré dans leur alliance deux peuples voisins, les Atrébates et les Véromanduens, afin de tenter avec eux la fortune de la guerre ; les Aduatuques, en outre, étaient déjà en route pour se joindre aux coalisés. Les femmes et tous ceux que leur âge rendait impropres au combat avaient été mis en sûreté dans un lieu défendu par un marais et inaccessible à une armée, sans doute à Mons[19].

Les Ambiens soumis, César partit d’Amiens pour le pays des Nerviens, et, après trois jours de marche sur leur territoire, il arriva probablement à Bavay (Bagacum), qu’on regarde comme ayant été leur principale ville. Là il apprit par les prisonniers qu’il n’était plus qu’à dix milles (15 kil.) de la Sambre, et que l’ennemi l’attendait posté de l’autre côté de la rivière[20]. Il se trouvait ainsi sur la rive gauche, et les Nerviens étaient réunis sur la rive droite[21]. (Voir planche 7.)

D’après les avis reçus, César envoya en reconnaissance des éclaireurs et des centurions chargés de choisir un endroit favorable pour l’assiette du camp. Un certain nombre de Belges récemment soumis et d’autres Gaulois le suivaient et faisaient route avec lui. Quelques-uns d’entre eux, comme on le sut plus tard par les prisonniers, ayant observé les jours précédents l’ordre de marche habituel de l’armée, passèrent, de nuit, chez les Nerviens, et leur rapportèrent qu’après chacune des légions il y avait une longue colonne de bagages ; que la légion arrivée la première au camp se trouvant séparée des autres par un grand espace, il serait aisé d’assaillir les soldats encore chargés de leurs fardeaux (sarcinæ) ; que, cette légion une fois culbutée et ses bagages enlevés, les autres n’oseraient pas opposer de résistance. Ce plan d’attaque fut d’autant mieux accueilli par les Belges, que la nature des lieux pouvait en favoriser l’exécution. Les Nerviens, en effet, de tout temps faibles en cavalerie (l’infanterie faisait toute leur force), avaient l’habitude, pour arrêter plus facilement la cavalerie des peuples voisins, d’entailler et de courber horizontalement de jeunes arbres dont les branches nombreuses, entrelacées, mêlées de ronces et de broussailles, formaient des haies épaisses, véritable muraille que rien ne pouvait traverser, impénétrable même à la vue[22]. Comme ce genre d’obstacles gênait beaucoup la marche de l’armée romaine, les Nerviens résolurent de se cacher dans les bois qui couvraient alors les hauteurs d’Haumont, d’y épier le moment où elle déboucherait sur les hauteurs opposées de la Sambre, d’attendre qu’ils aperçussent la file des bagages, et de s’élancer aussitôt sur les troupes qui les précéderaient[23]. (Voir planche 10.)


Bataille sur la Sambre.

VII. Les centurions envoyés en reconnaissance avaient choisi pour l’établissement du camp les hauteurs de Neuf-Mesnil. Elles s’abaissent en pente uniforme jusqu’aux bords mêmes de la rivière. Celles de Boussières, auxquelles elles se relient, s’arrêtent au contraire à la Sambre par des escarpements assez prononcés, dont l’élévation varie entre cinq et quinze mètres, et qui, infranchissables près de Boussières, peuvent être escaladés un peu plus bas, en face du bois du Quesnoy. La Sambre, dans toute cette étendue, n’avait que trois pieds environ de profondeur. Sur la rive droite, les hauteurs d’Haumont, qui font face à celles de Neuf-Mesnil, descendent de toutes parts en pentes douces et régulières jusqu’au niveau de la rivière. Elles étaient découvertes dans leur partie inférieure, sur une largeur d’environ deux cents pas romains (300 mètres), comptés à partir de la Sambre ; puis commençaient les bois, qui en couvraient les parties supérieures. C’est dans ces bois, profonds et touffus, que les Belges se tenaient cachés. Ils s’y étaient rangés en ordre de combat : à droite, les Atrébates ; au centre, les Véromanduens ; à gauche, les Nerviens, ces derniers faisant face aux escarpements de la Sambre. Sur la partie découverte, le long de la rivière, ils avaient placé quelques postes de cavalerie. (Voir planche 10.)

César, ignorant au juste où campaient les Belges, se dirigea vers les hauteurs de Neuf-Mesnil. Sa cavalerie le précédait, mais l’ordre de marche différait de celui que les transfuges avaient indiqué aux Nerviens ; en approchant de l’ennemi, il avait, selon sa coutume, réuni six légions et placé les bagages à la queue de la colonne, sous la garde des deux légions récemment levées.

La cavalerie, les frondeurs, les archers, passèrent la Sambre et en vinrent aux mains avec les cavaliers ennemis, qui tantôt se réfugiaient dans les bois, tantôt reprenaient l’offensive, sans être jamais poursuivis au delà du terrain découvert. Cependant les six légions débouchèrent. Arrivées sur l’emplacement choisi pour le camp, elles commencèrent à se retrancher et se partagèrent le travail. Les uns se mirent à creuser les fossés, les autres se répandirent dans la campagne pour y couper du bois et du gazon. À peine étaient-ils à l’œuvre, que les Belges, apercevant les premiers bagages (c’était le moment fixé pour l’attaque), sortent soudain de la forêt avec toutes leurs forces, dans l’ordre de combat adopté, se précipitent sur la cavalerie, la mettent en déroute, et courent vers la Sambre avec une si incroyable rapidité, qu’ils semblent être partout à la fois, au bord du bois, dans la rivière et au milieu des troupes romaine ; puis, avec la même promptitude, gravissant la colline, ils s’élancent vers le camp, où les soldats sont occupés aux retranchements. L’armée romaine est prise en flagrant délit.

César devait pourvoir à tout en même temps. Il fallait élever l’étendard de pourpre pour donner le signal de courir aux armes[24], faire sonner les trompettes pour rappeler les hommes employés aux travaux, rassembler ceux qui s’étaient éloignés, former les lignes, haranguer les troupes, donner le mot d’ordre[25]. Dans cette situation grave, l’expérience des soldats, acquise par tant de combats, et la présence des lieutenants auprès de chaque légion, vinrent suppléer au général et permettre à chacun de prendre de soi-même les dispositions qu’il croyait les meilleures. L’impétuosité des ennemis est telle qu’on n’a le temps ni de revêtir les insignes[26], ni d’ôter l’enveloppe des boucliers, ni même de mettre les casques. Chacun, abandonnant ses travaux, court se ranger en toute hâte sous la première enseigne venue.

L’armée, contrainte par la nécessité, était disposée sur la pente de la colline, bien plus d’après la nature du terrain et les exigences du moment que d’après les règles militaires. Les légions, séparées les unes des autres par des haies épaisses qui interceptaient la vue, ne pouvaient se prêter un mutuel appui ; elles formaient une ligne irrégulière et interrompue : la 9e et la 10e légion étaient placées sur la gauche du camp, la 8e et la 11e au centre, la 7e et la 12e sur la droite. Dans cette confusion générale, où il devenait aussi difficile de porter secours aux points menacés que d’obéir à un seul commandement, l’imprévu domina.

César, après avoir pris les dispositions les plus urgentes, s’élance vers les troupes que le hasard lui présente, s’adresse à elles à mesure qu’il les rencontre sur son passage, les harangue, et, arrivé à la 10e légion, il lui rappelle en quelques mots son ancienne valeur. Comme les ennemis n’étaient plus qu’à portée du trait, il ordonne l’attaque ; puis, se dirigeant vers un autre point pour encourager ses troupes, il les trouve déjà engagées.

Les soldats de la 9e et de la 10e légion lancent le pilum et fondent, l’épée à la main, sur les Atrébates, qui, exténués de leur course, hors d’haleine, percés de coups, sont bientôt rejetés de la colline qu’ils viennent de gravir. Ces deux légions, conduites sans doute par Labienus, les culbutent dans la Sambre, en tuent un grand nombre, traversent la rivière sur leurs pas, et les poursuivent en remontant les pentes de la rive droite. L’ennemi, voulant alors profiter de la position dominante, se reforme, recommence le combat ; mais les Romains le repoussent de nouveau, et, continuant leur marche victorieuse, s’emparent du camp gaulois. Au centre, les 8e et 11e légions, attaquées par les Véromanduens, les avaient refoulés sur les rives mêmes de la Sambre, jusqu’au pied des hauteurs, où le combat durait toujours.

Tandis qu’à la gauche et au centre la victoire se déclarait pour les Romains, à l’aile droite, les 7e et 12e légions étaient près de succomber sous les efforts de toute l’armée des Nerviens, composée de soixante mille hommes. Ces guerriers intrépides, conduits par leur chef, Boduognatus, s’étaient élancés dans la Sambre en face des escarpements de la rive gauche : ils les avaient audacieusement escaladés et s’étaient jetés, en ordre serré, sur les deux légions de l’aile droite. Ces légions se trouvèrent dans une position d’autant plus critique que les mouvements victorieux de la gauche et du centre, en dégarnissant presque entièrement cette partie du champ de bataille, les avaient laissées sans appui. Les Nerviens profitent de ces circonstances : les uns se portent vers le point culminant des hauteurs pour s’emparer du camp, les autres débordent les deux légions par leur aile droite (aperto latere).

Le hasard voulut qu’au même instant les cavaliers et les fantassins armés à la légère, qui avaient été repoussés à la première attaque, regagnassent le camp pêle-mêle ; se retrouvant, sans s’y attendre, en face de l’ennemi, ils se troublent et se mettent de nouveau à fuir dans une autre direction. Les valets de l’armée, qui, de la porte Décumane et du sommet de la colline, avaient vu les Romains traverser la rivière en vainqueurs et étaient sortis dans l’espoir de piller, regardent en arrière ; apercevant les Nerviens dans le camp, ils se sauvent précipitamment. Le tumulte est encore augmenté par les cris d’effroi des conducteurs de bagages courant çà et là épouvantés. Il y avait dans l’armée romaine, parmi les auxiliaires, un corps de ces cavaliers trévires réputés chez les Gaulois pour leur valeur. Lorsqu’ils virent le camp envahi, les légions pressées et presque enveloppées, les valets, les cavaliers, les frondeurs, les Numides, séparés, dispersés, fuyant de tous côtés, ils crurent les affaires désespérées, prirent la route de leur pays, et publièrent partout la destruction de l’armée romaine.

De l’aile gauche, César s’était porté sur les autres points de la ligne. Arrivé à l’aile droite, il avait trouvé les 7e et 12e légions vivement engagées, les enseignes des cohortes de la 12e légion groupées sur le même point, les soldats serrés les uns contre les autres et s’embarrassant mutuellement, tous les centurions de la quatrième cohorte et le porte-drapeau tués ; le drapeau était perdu ; dans les autres cohortes, la plupart des centurions qui n’avaient pas péri étaient blessés, et parmi eux le primipile Sextius Baculus, homme d’une rare valeur, qui bientôt sauvera la légion de Galba dans le Valais. Les soldats qui résistaient encore étaient épuisés, et ceux des derniers rangs se débandaient pour se dérober aux traits ; de nouvelles troupes ennemies ne cessaient de gravir la colline, les unes s’avançant de front contre les Romains, les autres les débordant par les deux ailes. Dans cet extrême péril, César juge qu’il ne peut attendre de secours que de lui-même ; arrivé sans bouclier, il saisit celui d’un légionnaire des derniers rangs et s’élance à la première ligne ; puis, appelant les centurions par leurs noms, excitant les soldats, il entraîne la 12e légion en avant et fait mettre plus d’intervalle entre les files des manipules, afin de faciliter le maniement de l’épée. Son exemple, ses paroles rendent l’espoir aux combattants et raniment leur courage. Chacun, sous les yeux de son général, redouble d’énergie, et cet héroïque dévouement commence à ralentir l’impétuosité de l’ennemi. Non loin de là, la 7e légion était pressée par une multitude d’assaillants. César ordonne aux tribuns d’adosser peu à peu les deux légions l’une à l’autre, de manière que chacune d’elles fit face à l’ennemi d’un côté opposé. Ne craignant plus d’être prises à revers, elles résistent avec fermeté et combattent avec une nouvelle ardeur. Sur ces entrefaites, les deux légions d’arrière-garde qui escortaient les bagages (la 13e et la 14e), informées des événements, arrivent précipitamment et paraissent en vue des ennemis au sommet de la colline. De son côté, Labienus, qui, à la tête des 9e et 10e légions, s’était emparé du camp ennemi sur les hauteurs d’Haumont, découvre ce qui se passe dans le camp romain. Il juge, par la fuite des cavaliers et des valets, de la grandeur du péril qui menace César, et envoie à son secours la 10e légion, qui, traversant de nouveau la Sambre et gravissant les pentes de Neuf-Mesnil, accourt en toute hâte pour tomber sur les derrières des Nerviens.

À l’arrivée de ces renforts, tout change d’aspect : les blessés se relèvent et se soutiennent sur leurs boucliers afin de prendre part à l’action ; les valets, voyant les ennemis terrifiés, se jettent sans armes sur les hommes armés, et les cavaliers[27], pour effacer la honte de leur fuite, cherchent dans le combat à devancer les légionnaires. Cependant les Nerviens, au désespoir, tentent un suprême effort. Ceux des premiers rangs viennent-ils à tomber, les plus proches les remplacent et montent sur leurs corps ; ils sont tués à leur tour ; les morts s’amoncellent ; les survivants lancent, du haut de cette montagne de cadavres, des traits sur les Romains, et leur renvoient leurs propres pilums. « Comment donc s’étonner, dit César, que de tels hommes eussent osé franchir une large rivière, gravir ses rives escarpées et surmonter les difficultés du terrain, puisque rien ne semblait au-dessus de leur courage ? » Ils se firent tuer jusqu’au dernier, et soixante mille cadavres couvrirent ce champ de bataille si disputé, où avait failli s’engloutir la fortune de César.

Après cette lutte, dans laquelle, suivant les Commentaires, la race et le nom des Nerviens furent presque anéantis, les vieillards, les femmes et les enfants, réfugiés au milieu des marais, ne trouvant plus de sûreté nulle part, se rendirent[28]. En rappelant le malheur de leur patrie, ils dirent que, de six cents sénateurs, il en restait trois, et que, de soixante mille combattants, cinq cents à peine avaient survécu. César, pour montrer sa clémence envers les malheureux qui l’imploraient, traita ces débris des Nerviens avec bienveillance ; il leur laissa leurs terres et leurs villes, et enjoignit aux peuples voisins non-seulement de ne pas les molester, niais encore de les préserver de tout outrage et de toute violence[29].


Siège de l’oppidum des Aduatuques.

VIII. Cette victoire fut remportée, croyons-nous, vers la fin de juillet. César détacha la 7e légion, aux ordres du jeune P. Crassus, avec mission de soumettre les peuples maritimes des côtes de l’Océan : les Vénètes, les Unelles, les Osismes, les Curiosolites, les Ésuviens, les Aulerques et les Rédons. De sa personne, il se porta, avec les sept autres légions, en suivant le cours de la Sambre, à la rencontre des Aduatuques, qui, comme on l’a vu plus haut, étaient en marche pour se joindre aux Nerviens. C’étaient les descendants de ces Cimbres et de ces Teutons qui, avant de se jeter sur la Province romaine et sur l’Italie, en l’an 652, avaient laissé en deçà du Rhin six mille d’entre eux à la garde des bagages trop difficiles à emporter. Après la défaite de leurs compagnons par Marius, et bien des vicissitudes, ces Germains s’étaient établis vers le confluent de la Sambre et de la Meuse, et y avaient formé un État.

Dès que les Aduatuques apprirent le désastre des Nerviens, ils retournèrent dans leur pays, abandonnèrent leurs villes et leurs forts, et se transportèrent avec tout ce qu’ils possédaient dans un seul oppidum, remarquablement fortifié par la nature ; environné de toutes parts de rochers à pic d’une grande hauteur, il n’était accessible que d’un seul côté par une pente douce, large de deux cents pieds au plus, défendue par un fossé et par un double mur très élevé, sur lequel ils placèrent d’énormes quartiers de roches et des poutres pointues. La montagne où est située la citadelle de Namur[30] répond suffisamment à cette description. (Voir planche 11.)

Quand l’armée arriva, ils firent d’abord de fréquentes sorties et livrèrent de petits combats. Plus tard, lorsque la place fut entourée d’une ligne de contrevallation de 12 pieds de hauteur sur un développement de 15 000 pieds[31], avec de nombreuses redoutes, ils se tinrent renfermés dans l’oppidum. Les Romains avancèrent les galeries couvertes, élevèrent une terrasse à l’abri de ces galeries, et construisirent une tour de bois destinée à être poussée contre la muraille. À la vue de ces préparatifs, les Aduatuques, qui, comme la plupart des Gaulois, méprisaient les Romains pour leur petite taille, apostrophèrent ironiquement les assiégeants du haut des murs, ne comprenant pas qu’une grande machine, placée très-loin, pût être mise en mouvement par des hommes d’une si médiocre stature. Mais dès qu’ils virent cette tour se mouvoir et s’approcher des murs, frappés de ce spectacle si étrange et si nouveau pour eux, ils envoyèrent implorer la paix, et demandèrent pour toute faveur qu’on leur laissât leurs armes : César s’y refusa, déclarant toutefois que, s’ils se rendaient avant que le bélier eût frappé la muraille, ils seraient placés, comme les Nerviens, sous la protection du peuple romain et préservés de tout outrage. Les assiégés jetèrent alors une telle quantité d’armes dans les fossés qu’elles atteignaient presque à la hauteur du mur et de la terrasse ; cependant, comme on le découvrit depuis, ils en avaient retenu un tiers environ. Ils ouvrirent leurs portes, et ce jour-là demeurèrent tranquilles.

Les Romains avaient occupé la ville ; vers le soir, César les en fit sortir, craignant les violences que pendant la nuit les soldats pourraient exercer contre les habitants. Mais ceux-ci, persuadés qu’après la reddition de la place les postes de la contrevallation seraient gardés avec moins de soin, reprennent les armes qu’ils avaient cachées, se munissent de boucliers d’écorce d’arbre ou d’osier revêtus de peaux à la hâte, et, à minuit, s’élancent vers la partie des travaux qui leur paraît d’un accès plus facile. Des feux, préparés par ordre de César, signalent bientôt l’attaque. On accourt des redoutes les plus voisines ; et, quoique les ennemis s’acharnent à la lutte avec l’opiniâtreté d’hommes désespérés, les traits lancés du retranchement et des tours les dispersent, et ils sont rejetés dans la ville après avoir perdu quatre mille hommes. Le lendemain les portes furent brisées sans résistance, et, la ville une fois prise, les habitants vendus à l’encan au nombre de cinquante-trois mille[32].


Soumission de l’Armorique par P. Crassus.

IX. Vers l’époque où finissait ce siège (premiers jours de septembre), César reçut des lettres de P. Crassus. Ce lieutenant lui annonçait que les peuples maritimes des côtes de l’Océan, depuis la Loire jusqu’à la Seine, s’étaient tous soumis. À l’arrivée de ces nouvelles à Rome, le sénat décréta quinze jours d’actions de grâces[33].

Ces heureux faits d’armes et la pacification de la Gaule entière donnèrent aux peuples barbares une si haute opinion de la puissance romaine, que des nations d’au delà du Rhin, les Ubiens particulièrement, députèrent vers César, offrant de livrer des otages et d’obéir à ses ordres. Pressé de se rendre en Italie et en Illyrie, il enjoignit aux députés de revenir au commencement du printemps suivant, et mit ses légions, la 12e exceptée, en quartiers d’hiver chez les Carnutes, les Andes et les Turons, voisins des lieux où Crassus venait de faire la guerre[34]. Elles furent probablement échelonnées dans la vallée de la Loire entre Orléans et Angers.


Expédition de Galba dans le Valais.

X. Avant de partir pour l’Italie, César envoya Servius Galba, avec une partie de la cavalerie et la 12e légion, chez les Nantuates, les Véragres et les Sédunes (peuples du Chablais et du bas et du haut Valais), dont le territoire s’étendait depuis le pays des Allobroges, le lac Léman et le Rhône, jusqu’au sommet des Alpes. Son but était d’ouvrir une communication facile avec l’Italie par ces montagnes, c’est-à-dire par le Simplon et le Saint-Bernard, où les voyageurs étaient sans cesse rançonnés et inquiétés. Galba, après quelques combats heureux qui domptèrent tous ces peuples, se fit livrer des otages, plaça deux cohortes chez les Nantuates, et le reste de sa légion dans un bourg des Véragres, nommé Octodurus (Martigny). Ce bourg, situé dans une petite plaine, au fond d’un vallon entouré de hautes montagnes, était divisé en deux parties par une rivière (la Drance). Galba abandonna une rive aux Gaulois et établit ses troupes sur l’autre, qu’il fortifia d’un fossé et d’un rempart.

Plusieurs jours s’étaient écoulés dans la plus parfaite tranquillité, lorsque Galba apprit tout à coup que les Gaulois avaient évacué de nuit la partie du bourg qu’ils occupaient, et que les Véragres et les Sédunes se montraient en grand nombre sur les montagnes environnantes. La situation était des plus graves ; car non-seulement Galba ne pouvait compter sur aucun secours, mais il n’avait pas même achevé de se retrancher, ni rassemblé des vivres en quantité suffisante. Il réunit un conseil, où l’on décida qu’on défendrait le camp, malgré l’avis de quelques chefs qui proposaient d’abandonner les bagages et de se faire jour de vive force. Mais à peine les ennemis laissèrent-ils aux Romains le temps de prendre les dispositions nécessaires. Soudain ils se précipitent de toutes parts vers les retranchements et lancent une grêle de traits et de javelots (gæsa). Les légionnaires garnissent le rempart et ripostent. Ayant à se défendre contre des forces qui se renouvellent à chaque instant, ils sont obligés de combattre tous à la fois et de se porter sans cesse aux points les plus menacés. Les hommes fatigués, les blessés eux-mêmes ne peuvent quitter la place. Il y avait six heures que le combat durait ; les Romains étaient épuisés de lassitude. Déjà les traits commençaient à leur manquer ; déjà les Gaulois, avec une audace croissante, comblaient le fossé et arrachaient les palissades. On en était réduit à la dernière extrémité, quand le primipile P. Sextius Baculus, le même qui avait montré tant d’énergie à la bataille de la Sambre, et C. Volusenus, tribun des soldats, démontrent à Galba qu’il n’y a plus de salut que dans une sortie. L’avis est adopté. Sur l’ordre des centurions, les soldats se bornent à parer les traits et reprennent haleine, puis, au signal donné, s’élançant par toutes les portes, ils fondent sur l’ennemi, le mettent en déroute et en font un immense carnage ; sur trente mille Gaulois dix mille environ furent tués. Malgré cette victoire, Galba, ne se croyant pas en sûreté dans un pays si difficile, au milieu de populations hostiles, ramena la 12e légion chez les Allobroges, où elle hiverna[35].

  1. « Inita æstate » (Guerre des Gaules, II, ii). — Æstas, d’après Forcellini, signifie l’époque comprise entre les deux équinoxes du printemps et de l’automne.
  2. Voir sa biographie, Appendice D.
  3. Strabon, IV, 171 ; V, 174.
  4. « En l’an 642, le consul C. Manlius et le proconsul Q. Cæpion furent battus par les Cimbres et les Teutons, et il périt 80 000 Romains ou alliés et 40 000 valets (calones et lixæ). De toute l’armée il ne s’échappa que dix hommes. » (Orose, V, xvi). Ces données sont sans doute exagérées, puisque Orose paraît avoir puisé ses renseignements dans Valerius d’Antium, et que celui-ci, selon Tite-Live (XXXIII, x ; XXXVI, xxxviii), avait l’habitude de grossir ses chiffres.
  5. Ce trajet, le plus direct pour aller de Besançon chez les Rèmes, est indiqué encore aujourd’hui par de nombreux vestiges de la voie romaine qui joignit plus tard Vesontio à Durocortorum (Besançon à Reims).
  6. Guerre des Gaules, II, iv.
  7. Le mot fines, dans César, signifie toujours territoire. On doit donc entendre par extremi fines les parties du territoire les plus éloignées du centre, et non une ligne indiquant la frontière, comme l’ont pensé certains traducteurs. L’Aisne traversait la partie septentrionale du pays des Rèmes et n’en formait pas la limite. (Voir planche 2.)
  8. Les retranchements de cette tête de pont, particulièrement le côté parallèle à l’Aisne, se distinguent encore aujourd’hui à Berry-au-Bac. Les jardins de plusieurs habitants sont établis sur le rempart même, et le fossé apparaît à l’extérieur du village sous la forme d’une large cuvette. Les fouilles ont fait retrouver nettement le profil du fossé.
  9. Les fouilles exécutées en 1862, en faisant découvrir tous les fossés du camp, ont montré qu’ils avaient 18 pieds de largeur sur 9 ou 10 de profondeur. (Voir planches 8 et 9.) Si donc on admet 10 pieds de largeur pour le terre-plein du parapet, il aurait mesuré 8 pieds de hauteur, ce qui, avec la palissade de 4 pieds, donnerait à la crête du parapet 21 ou 22 pieds de commandement sur le fond du fossé.
  10. On a cherché l’emplacement de Bibrax à Bièvre, Bruyères, Neufchâtel, Beaurieux et sur la montagne dite le Vieux-Laon. Aujourd’hui que le camp de César est retrouvé sur la colline de Mauchamp, il n’est plus permis d’hésiter qu’entre Beaurieux et le Vieux-Laon, car, de toutes ces localités, ce sont les seules qui, comme l’exige le texte, soient distantes de huit milles du camp romain. Mais Beaurieux ne saurait convenir, par la raison que, quand même l’Aisne eût passé, lors de la guerre des Gaules, au pied des hauteurs où la ville est située, on ne comprendrait pas comment les renforts envoyés par César auraient pu traverser la rivière et pénétrer dans la place, que l’armée belge eût certainement investie de tous les côtés. Ce fait se conçoit facilement, au contraire, si l’on place Bibrax sur la montagne de Vieux-Laon, qui présente vers le sud des escarpements inexpugnables. Les Belges l’auront entourée de toutes parts excepté au midi, et c’est par là sans doute que, pendant la nuit, les renforts de César seront entrés dans la ville.
  11. Guerre des Gaules, II, viii. – (La planche 9 donne le plan du camp, qui a été retrouvé en entier, et celui des redoutes avec les fossés, tels que les fouilles les ont fait connaître ; mais il nous a été impossible d’expliquer le tracé des redoutes.)
  12. Guerre des Gaules, II, xii. — Sabinus commandait évidemment des deux côtés de la rivière.
  13. Voir les biographies des lieutenants de César, Appendice D.
  14. Guerre des Gaules, II, xi.
  15. Les vineæ étaient de petites baraques construites en charpentes légères et revêtues de claies ou de peaux d’animaux (Végète, l. IV, ch. xv). Voyez aussi les dessins de la colonne Trajane.

    Dans un siège régulier, les vineæ étaient construites hors de la portée des traits, puis on les poussait en file les unes derrière les autres vers le mur de la place attaquée, c’est ce que l’on appelait agere vineas ; elles formaient ainsi de longues galeries couvertes qui, tantôt placées perpendiculairement au mur et tantôt parallèlement, remplissaient le même office que les boyaux de communication et les parallèles dans les sièges modernes.

  16. La terrasse (agger) était un remblai fait avec des matériaux quelconques dans le but d’établir soit des plates-formes pour dominer les remparts d’une ville assiégée, soit des viaducs pour amener les tours et les machines contre les murs, lorsque les abords de la place offraient des pentes trop difficiles à franchir. Ces terrasses servaient aussi parfois à combler le fossé. Le plus souvent les agger étaient faits de troncs d’arbres entrecroisés et empilés comme le sont les bois d’un bûcher (Thucydide, Siège de Platée, II, lxxvi. — Lucain, Pharsale, III, vers 395. — Vitruve, X, xxii, Colonne Trajane.)
  17. On hésite entre Beauvais, Montdidier ou Breteuil. Nous adoptons Breteuil comme plus probable, d’après la Dissertation sur Bratuspantium par M. l’abbé Devic, curé de Mouchy-le-Châtel. Il faut remarquer cependant que M. l’abbé Devic ne place pas Bratuspantium à Breteuil même, mais tout près de cette ville, dans l’espace compris aujourd’hui entre les communes de Vaudeuil, Caply, Beauvoir et ses dépendances. — Paris, 1843, et Arras, 1865.
  18. Guerre des Gaules, II, xv.
  19. Guerre des Gaules, II, xiv, xv, xvi. — Mons est, en effet, situé sur une colline complètement entourée de prairies basses traversées par les courts sinueux de la Haine et de la Trouille.
  20. Selon les érudits, la frontière entre les Nerviens et les Ambiens était vers Fins et Bapaume. En supposant que les trois jours de marche de l’armée romaine soient comptés à partir de ce dernier point, elle serait parvenue, en trois étapes de 25 kilomètres chacune, à Bavay.
  21. Si César était arrivé sur la rive droite de la Sambre, comme plusieurs auteurs l’ont prétendu, il aurait déjà rencontré cette rivière à Landrecies, et n’aurait pas eu besoin d’apprendre, au troisième jour de marche, qu’il n’en était qu’à 15 kilomètres.
  22. Il n’est pas inutile de remarquer qu’aujourd’hui encore les champs qui avoisinent la Sambre sont entourés de haies à peu près semblables. Strabon (II, p. 161) fait aussi mention de ces haies.
  23. Guerre des Gaules, II, xvii.
  24. « Le signal de la bataille est un manteau de pourpre qu’on déploie devant la tente du général. » (Plutarque, Fabius Maximus, xxiv.)
  25. Signum dare signifie « donner le mot d’ordre. » En effet, on lit dans Suétone : « Primo etiam imperii die signum excubanti tribano dedit : Optimam matrem. » (Néron, ix, Caligula, lvi. — Tacite, Histoires, III, xxii.)
  26. Les soldats portaient soit des peaux de bêtes sauvages, soit des plumets ou ornements désignant les grades. « Excussit cristas galeis » (Lucain, Pharsale, VII, vers 158).
  27. Excepté les cavaliers trévires, qui s’étaient retirés.
  28. D’après Tite-Live (Epitome, CIV), mille hommes armés auraient réussi à se sauver.
  29. Guerre des Gaules, II, xxviii.
  30. D’après les recherches auxquelles s’est livré le commandant de Locqueyssie dans le pays qu’on suppose avoir été occupé autrefois par les Aduatuques, deux localités, le mont Falhize et la partie de la montagne de Namur sur laquelle est bâtie la citadelle, paraissent seules convenir pour l’emplacement de l’oppidum des Aduatuques. Mais le mont Falhize n’est pas entouré de rochers sur tous les points, comme le veut le texte latin ; la contrevallation aurait eu plus de 15 000 pieds de développement, et elle aurait coupé deux fois la Meuse, ce qui est difficile à admettre. Nous adoptons donc pour l’oppidum des Aduatuques la citadelle de Namur.

    Une autre localité, Sautour, près de Philippeville, répondrait complètement à la description de César ; mais l’enceinte de Sautour, qui renferme trois hectares seulement, est trop petite pour avoir pu contenir soixante mille individus ; l’emplacement de la citadelle de Namur est déjà à nos yeux bien resserré.

  31. Nous traduisons quindecim millium par « quinze mille pieds » ; le mot pedum, employé dans le membre de phrase précédent, est sous-entendu dans le texte ; d’ailleurs, lorsque César veut parler de pas, il emploie presque toujours le mot passus.
  32. Guerre des Gaules, II, xxxiii.
  33. Guerre des Gaules, II, xxxv — Plutarque, César, xx. — Cicéron, Lettres familières, ix, xvii, xviii.
  34. Ce passage a été généralement mal interprété. Il a dans le texte : Quæ civitates propinquæ his locis erant ubi (Crassus) bellum gesserat. (Guerre des Gaules, II, xxxv). Il faut ajouter le nom de Crassus, oublié par les copistes, car si l’Anjou et la Touraine sont près de la Bretagne et de la Normandie, où Crassus avait combattu, ils sont bien éloignés de la Sambre et de la Meuse, où César avait porté la guerre.
  35. Guerre des Gaules, III, vi.