Histoire de Jules César/Livre III/Chapitre 8

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Plon (Tome 2p. 182-223).

CHAPITRE HUITIÈME.

AN DE ROME 700.

(Livre V des Commentaires.)



marche contre les trévires. — seconde descente en bretagne.

Inspection de la flotte. Marche contre les Trévires.

I. César, après avoir apaisé les troubles d’Illyrie et passé quelque temps en Italie, rejoignit l’armée chez les Belges, au commencement de juin de l’an 700. Dès son arrivée, il visita tous les quartiers et l’arsenal maritime établi, selon Strabon, à l’embouchure de la Seine[1]. Il trouva sa flotte prête à prendre la mer. Malgré la rareté des matériaux nécessaires, les soldats l’avaient construite avec une habileté et un zèle extrêmes. Il leur donna des éloges, félicita ceux qui avaient dirigé les travaux, et indiqua, comme point de réunion générale, le port Itius (Boulogne).

La concentration de la flotte exigeait un temps assez long ; César le mit à profit pour prévenir les effets de l’agitation qui se manifestait chez les Trévires. Ces populations, rebelles à ses ordres et soupçonnées d’appeler les Germains en deçà du Rhin, ne se faisaient point représenter aux assemblées. César marcha contre elles avec quatre légions, sans bagages, et huit cents cavaliers, laissant des troupes en nombre suffisant pour protéger la flotte.

Les Trévires possédaient, indépendamment d’une infanterie considérable, une cavalerie plus nombreuse qu’aucun autre peuple de la Gaule. Ils étaient partagés en deux factions, dont les chefs, Indutiomare et son gendre Cingetorix, se disputaient le pouvoir. À peine instruit de l’approche des légions, ce dernier vint trouver César et lui déclara qu’il ne manquerait pas à ses devoirs envers le peuple romain. Indutiomare, au contraire, leva des troupes et fit mettre en sûreté, dans l’immense forêt des Ardennes, qui s’étendait, à travers le pays des Trévires, depuis le Rhin jusqu’au territoire des Rèmes, tous ceux que leur âge rendait incapables de porter les armes. Mais lorsqu’il vit plusieurs chefs (principes), entraînés par leurs liaisons avec Cingetorix ou intimidés à l’approche des Romains, traiter avec César, craignant d’être abandonné de tous, il fit sa soumission. Bien que César ne la crût pas sincère, comme il ne voulait pas passer la belle saison chez les Trévires, et qu’il avait hâte de se rendre à Boulogne, où tout était prêt pour l’expédition de Bretagne, il se contenta d’exiger deux cents otages, parmi lesquels se trouvaient le fils et tous les parents d’Indutiomare, et, après avoir assemblé les principaux chefs, il conféra l’autorité à Cingetorix. Cette préférence accordée à un rival fit d’Indutiomare un ennemi irréconciliable[2].


Départ pour l’île de Bretagne.

II. Espérant avoir pacifié le pays par ces mesures, César se rendit avec ses quatre légions au port Itius ; sa flotte, parfaitement équipée, était prête à mettre à la voile. En comptant les bâtiments de l’année précédente, elle se composait de six cents navires de transport et de vingt-huit galères ; il ne manquait que soixante navires construits chez les Meldes[3], et ramenés par la tempête à leur point de départ ; en y ajoutant un certain nombre de barques légères que beaucoup de chefs avaient fait construire pour leur usage personnel, le total s’élevait à huit cents voiles[4]. L’armée romaine concentrée à Boulogne était de huit légions et de quatre mille cavaliers levés dans toute la Gaule et en Espagne[5] ; mais le corps expéditionnaire ne fut composé que de cinq légions et de deux mille chevaux. Labienus reçut l’ordre de rester sur les côtes de la Manche avec trois légions et la moitié de la cavalerie pour garder les ports, pourvoir à l’approvisionnement des troupes, surveiller la Gaule et agir suivant les événements. César avait convoqué les principaux citoyens de chaque peuple (principes ex omnibus civitatibus) ; il comptait ne laisser sur le continent que le petit nombre de ceux dont la fidélité lui était assurée, et emmener les autres comme garants de la tranquillité pendant son absence. Dumnorix, commandant la cavalerie éduenne de l’expédition, était de tous les chefs celui dont il lui importait le plus de se faire suivre. Remuant, ambitieux, signalé par son courage et son crédit, cet homme avait vainement tout mis en œuvre pour obtenir de rester dans son pays. Irrité du refus, il conspirait, et disait hautement que César n’entraînait la noblesse en Bretagne que pour la sacrifier. Ces menées étaient connues et surveillées avec soin.

On était à la fin de juin. Le vent du nord-ouest, qui souffle habituellement à cette époque de l’année sur cette côte, retarda de vingt-cinq jours le départ de la flotte ; enfin se leva un vent favorable, et l’armée reçut l’ordre de s’embarquer. Au milieu des embarras et de la préoccupation du départ, Dumnorix sortit secrètement du camp avec la cavalerie éduenne, et prit le chemin de son pays. À cette nouvelle, l’embarquement est suspendu, et une grande partie de la cavalerie se met à la poursuite du fugitif, avec ordre de le ramener mort ou vif. Dumnorix, bientôt atteint, résiste, est entouré et mis à mort. Les cavaliers éduens revinrent tous au camp.

Le 20 juillet, croyons-nous, la flotte leva l’ancre au coucher du soleil, par une légère brise du sud-ouest. Ce vent ayant cessé vers le milieu de la nuit, elle fut entraînée assez loin hors de sa route par le courant de la marée montante. Au point du jour, César s’aperçut qu’il avait laissé la Bretagne sur sa gauche. (Voir planche 16.) Mais alors eut lieu le renversement des courants ; il en profita, et, aidé du jusant, il fit force de rames pour gagner la partie de l’île reconnue, l’été précédent, comme offrant un débarquement facile. Dans cette circonstance, les soldats, par une énergie soutenue, parvinrent, avec les avirons, à donner aux vaisseaux de transport, malgré leur pesanteur, la vitesse des galères. L’armée prit terre, vers midi, sur plusieurs points à la fois[6], sans que l’ennemi parût. Des prisonniers rapportèrent plus tard que les barbares, effrayés à l’aspect d’un si grand nombre de navires, s’étaient retirés sur les hauteurs[7].

Marche dans l’intérieur du pays.

III. Le débarquement opéré, César établit son camp dans une bonne position, à proximité de la mer[8]. La flotte restée à l’ancre près de la côte, sur une plage unie et sans écueils, sous le commandement d’Atrius, ne lui inspirait aucune inquiétude[9]. Dès qu’il sut où se trouvait l’ennemi il se mit en marche à la troisième veille (minuit), ayant laissé dix cohortes[10] et trois cents cavaliers pour garder la flotte. Après avoir parcouru pendant la nuit environ douze milles, les Romains aperçurent au point du jour les barbares, postés sur les hauteurs de Kingston, au delà d’un cours d’eau appelé aujourd’hui la Petite-Stour[11]. Ceux-ci firent avancer jusqu’au bord du ruisseau leur cavalerie et leurs chars, cherchant, de leur position dominante, à en disputer le passage ; mais, repoussés par les cavaliers, ils se retirèrent dans une forêt où se trouvait un lieu singulièrement fortifié par la nature et par l’art, refuge construit jadis pendant des guerres intestines[12]. De nombreux abatis d’arbres en fermaient toutes les avenues. Les Romains poursuivirent l’ennemi jusqu’à la lisière du bois et tentèrent d’enlever la position. Les Bretons sortaient par petits groupes pour défendre les approches de leur oppidum ; mais les soldats de la 7e légion, ayant formé la tortue et poussé une terrasse jusqu’à l’enceinte, s’emparèrent du réduit et les chassèrent du bois sans pertes sensibles. César empêcha de les poursuivre ; il ne connaissait pas le pays et voulait employer le reste du jour à fortifier son camp[13].

Destruction d’une partie de la flotte.

IV. Le lendemain matin, il partagea l’infanterie et la cavalerie en trois corps, et les envoya séparément à la poursuite de l’ennemi. Les troupes avaient fait un assez long trajet, et déjà les derniers fuyards étaient en vue, lorsque des cavaliers expédiés par Q. Atrius vinrent annoncer que, la nuit précédente, une violente tempête avait endommagé et jeté sur la côte presque tous les vaisseaux : ni ancres ni cordages n’avaient pu résister ; les efforts des pilotes et des matelots étaient demeurés impuissants, et le choc des vaisseaux entre eux avait causé de graves avaries. À cette nouvelle, César rappela ses troupes, leur ordonna de se borner à repousser l’ennemi tout en se retirant, et les devança pour revenir à sa flotte. Il constata l’exactitude des pertes annoncées : quarante navires environ étaient détruits, et la réparation des autres exigeait un long travail. Il prit les ouvriers attachés aux légions, en fit venir du continent, et écrivit à Labienus de construire, avec ses troupes, le plus grand nombre possible de vaisseaux ; enfin, voulant mettre sa flotte à l’abri de tout danger, il résolut, malgré la peine qui devait en résulter, de haler à terre tous les vaisseaux et de les enfermer dans le camp par un nouveau retranchement[14]. Les soldats employèrent dix jours entiers à ce travail, sans l’interrompre, même la nuit[15].

César reprend l’offensive.

V. Les vaisseaux une fois mis à sec, et entourés de solides défenses, César laissa dans le camp les mêmes troupes qu’auparavant, et retourna vers les lieux où il avait été obligé d’abandonner la poursuite des Bretons. Il les trouva rassemblés en grand nombre. La direction générale de la guerre avait été confiée à Cassivellaunus, dont les États étaient séparés des pays maritimes par la Tamise, fleuve éloigné de la côte d’environ quatre-vingts milles[16]. Ce chef avait eu à soutenir précédemment des guerres continuelles contre les autres peuples de l’île ; mais, devant le danger, tous, d’un accord unanime, venaient de lui décerner le commandement.

Les cavaliers ennemis, avec les chariots de guerre, attaquèrent vivement la cavalerie dans sa marche ; partout ils furent vaincus et rejetés dans les forêts ou sur les hauteurs. Peu de temps après, tandis que les Romains sans défiance travaillaient aux retranchements, les Bretons sortirent tout à coup des bois et se précipitèrent sur les avant-postes. La lutte devenant acharnée, César fit avancer deux cohortes d’élite, les premières de deux légions. Elles avaient à peine pris position, laissant entre elles un léger intervalle, lorsque les barbares manœuvrèrent avec les chariots selon leur coutume, et intimidèrent tellement les Romains par cette manière de combattre, qu’ils purent passer et repasser impunément à travers l’intervalle des cohortes. L’ennemi ne fut repoussé qu’à l’arrivée des renforts. Q. Laberius Durus, tribun militaire, périt dans cette journée.

La description de ce combat, telle que la donnent les Commentaires, a été diversement comprise. Suivant Dion-Cassius, les Bretons auraient d’abord mis le désordre dans les rangs des Romains au moyen de leurs chariots, mais César, afin de déjouer cette manœuvre, leur aurait ouvert un libre passage en plaçant ses cohortes à de plus grands intervalles ; il aurait ainsi renouvelé les dispositions prisés par Scipion, à la bataille de Zama, pour se garantir des éléphants carthaginois.

Cet engagement, livré devant le camp et sous les yeux de l’armée, montra combien la tactique romaine était peu appropriée à ce genre de guerre. Le légionnaire, pesamment armé et habitué à combattre en ligne, ne pouvait ni poursuivre l’ennemi dans sa retraite, ni trop s’éloigner de ses enseignes. Un désavantage plus grand encore existait pour les cavaliers. Les Bretons, par une fuite simulée, les attiraient loin des légions, et alors, sautant à bas de leurs chars, engageaient à pied une lutte inégale ; car, toujours soutenus par leur cavalerie, ils étaient aussi dangereux dans l’attaque que dans la défense[17].

Le jour suivant, les ennemis prirent position loin du camp, sur les hauteurs : ils ne se montrèrent que par petits groupes, isolés, harcelant la cavalerie avec moins d’ardeur que la veille. Mais, vers le milieu du jour, César ayant envoyé an fourrage trois légions et la cavalerie sous les ordres du lieutenant C. Trebonius, ils s’élancèrent de toutes parts sur les fourrageurs avec une telle impétuosité, qu’ils vinrent jusque près des aigles et des légions restées sous les armes. L’infanterie les repoussa avec vigueur, et, quoique ordinairement elle s’en remît à la cavalerie du soin de la poursuite, cette fois elle ne cessa de les chasser devant elle que quand la cavalerie, se sentant appuyée, vint elle-même précipiter la déroute. Celle-ci ne leur laissa le temps ni de se rallier, ni de s’arrêter, ni de descendre des chars, et en fit un grand carnage. Après cette défaite, les Bretons résolurent de ne plus combattre désormais avec leurs forces réunies, et de se borner à inquiéter l’armée romaine, de manière à traîner la guerre en longueur[18].


Marche vers la Tamise.

VI. César, pénétrant leur dessein, n’hésita plus, afin de terminer promptement la campagne, à se porter au centre même de leurs forces : il se dirigea vers le territoire de Cassivellaunus, en passant, paraît-il, par Maidstone et Westerham. (Voir planche 16.) Parvenu au bord de la Tamise, guéabl1e alors en un seul endroit, peut-être à Sunbury, il aperçut une multitude d’ennemis rangés sur la rive opposée[19]. Elle était défendue par une palissade de pieux aigus, devant laquelle d’autres pieux enfoncés dans le lit du fleuve restaient cachés sous l’eau. Des prisonniers et des transfuges en instruisirent César, qui envoya la cavalerie en avant (probablement à une certaine distance en amont ou en aval), afin de tourner la position et d’occuper l’ennemi, pendant que l’infanterie détruirait les obstacles et traverserait le fleuve à gué. Les soldats entrèrent résolument dans la Tamise, et, bien qu’ils eussent de l’eau jusqu’aux épaules, tel fut leur élan que les Bretons ne purent soutenir le choc, abandonnèrent la rive et s’enfuirent. Polyen raconte à cette occasion que César se servit d’un éléphant pour faciliter le passage ; mais, les Commentaires ne mentionnant pas le fait, il est difficile d’y ajouter foi[20].


Soumission d’une partie de la Bretagne.

VII. Cet échec enleva à Cassivellaunus tout espoir de résistance ; il renvoya la plus grande partie de ses troupes, ne garda que quatre mille hommes environ, montés sur des chars. (En supposant six essedarii par char, cela ferait encore le nombre considérable de six cent soixante voitures.) Tantôt se bornant à observer la marche de l’armée, tantôt se cachant dans des lieux de difficile accès, ou faisant le vide devant le passage des colonnes romaines ; souvent aussi, profitant de la connaissance des lieux, il tombait à l’improviste avec ses chariots sur la cavalerie quand elle s’aventurait à marauder et à saccager au loin ; ce qui obligea celle-ci à ne plus s’écarter des légions. Ainsi le dommage causé à l’ennemi ne put s’étendre au delà de la marche de l’infanterie.

Cependant les Trinobantes, un des peuples les plus puissants de la Bretagne, envoyèrent des députés offrir leur soumission et demander pour roi Mandubratius. Ce jeune homme, fuyant la colère de Cassivellaunus, qui avait fait mourir son père, était venu sur le continent implorer la protection de César et l’avait accompagné en Bretagne. Le général romain accueillit favorablement la prière des Trinobantes, et exigea d’eux quarante otages et du blé pour l’armée.

La protection obtenue par les Trinobantes engagea les Cénimagnes, les Ségontiaques, les Ancalites, les Bibroques et les Casses (Voir page 150), à imiter leur conduite. Les députés de ces différents peuples apprirent à César que l’oppidum de Cassivellaunus (Saint-Albans) était à peu de distance, défendu par des marais et par des bois, et renfermait beaucoup d’hommes et de bestiaux[21]. Quoique cette position formidable eût été encore fortifiée, César y amena ses légions et n’hésita pas à l’attaquer sur deux points. Après une faible résistance, les barbares, en cherchant à s’échapper, furent tués ou pris en grand nombre.

Cependant César opérait trop loin de son point de départ pour que Cassivellaunus ne fût pas tenté de rendre impossible son retour sur le continent, en s’emparant de sa flotte. Effectivement, Cassivellaunus avait ordonné aux quatre rois des différentes parties du Cantium (Kent), Cingetorix, Carvilius, Taximagulus, Segovax, de rassembler toutes leurs troupes et d’assaillir à l’improviste le camp où étaient renfermés les vaisseaux romains. Ils s’y portèrent aussitôt ; mais les cohortes ne leur laissèrent pas le temps d’attaquer ; elles firent une sortie, tuèrent beaucoup de barbares, prirent un de leurs principaux chefs, Lugotorix, et rentrèrent sans perte. À la nouvelle de cette défaite, Cassivellaunus, découragé par tant de revers et par la défection de plusieurs peuples, chargea Commius d’offrir sa soumission[22].


Rembarquement de l’armée.

VIII. L’été touchait à sa fin (derniers jours d’août). César, comprenant que le peu de temps qui lui restait ne pouvait être employé avec avantage, se prépara au départ ; il voulait, d’ailleurs, passer l’hiver sur le continent, craignant des révoltes soudaines de la part des Gaulois. Il exigea des otages, fixa le tribut à payer chaque année par la Bretagne au peuple romain, et interdit expressément à Cassivellaunus tout acte d’hostilité contre Mandubratius et les Trinobantes.

Après avoir reçu les otages, César se hâta de revenir de sa personne sur la côte, et se fit suivre plus tard par son armée ; il trouva les vaisseaux réparés, et les fit mettre à la mer. Le grand nombre de prisonniers et la perte de plusieurs navires l’obligèrent à faire passer son armée en deux convois. Chose remarquable, de tant de bâtiments employés plusieurs fois à la traversée, cette année ou l’année précédente, aucun de ceux qui portaient des troupes ne fut perdu ; mais, au contraire, la plupart des navires qui revinrent à vide, après avoir déposé à terre les soldats du premier transport, et ceux construits par Labienus, au nombre de soixante, n’atteignirent pas leur destination ; presque tous furent rejetés sur la côte du continent. César, qui n’avait voulu quitter la Bretagne qu’avec le dernier convoi, les attendit en vain quelque temps. L’approche de l’équinoxe lui faisant craindre que l’époque favorable à la navigation ne s’écoulât, il se décida à surcharger de soldats ses navires, leva l’ancre par un temps calme, au commencement de la seconde veille (neuf heures), et, après une facile traversée, prit terre au point du jour[23].

Cette seconde expédition, quoique plus heureuse que la première, n’amena pas la soumission complète de l’île de Bretagne. D’après Cicéron, on n’aurait même pas fait de butin ; cependant Strabon et Florus parlent d’un butin considérable[24], et un autre auteur rapporte que César aurait prélevé sur les dépouilles ennemies une cuirasse ornée de perles qu’il consacra à Vénus[25].


Observations.

IX. Plusieurs indications nous permettent encore de préciser l’époque de la seconde expédition en Bretagne. Une lettre de Cicéron à son frère Quintus nous fait connaître que César était à la fin de mai à Lodi (nous admettons le 22 mai)[26]. Il a donc pu être rendu vers le 2 juin sur les rivages de l’Océan, où il inspecta sa flotte. En attendant qu’elle se rassemblât au port Itius, il alla dans le pays des Trévires, et n’y fit qu’un court séjour ; car, vers le milieu de l’été (ne æstatem in Treveris consumere cogeretur), il partit pour Boulogne, où il arriva à la fin de juin. Les vents de nord-ouest l’y retinrent vingt-cinq jours, c’est-à-dire jusque vers la fin de juillet. D’un autre côté, Cicéron écrivait à Atticus, le 26 juillet : « Je vois, d’après les lettres de mon frère, qu’il doit être déjà en Bretagne[27]. » — Répondant à une autre lettre de Quintus, datée du 4 des ides d’août (8 août), il se réjouit d’avoir reçu, le jour des ides de septembre (9 septembre), la nouvelle de son arrivée dans cette île[28]. Ces données fixent le départ de l’expédition à la fin de juillet, car les lettres mettaient de vingt à trente jours à faire le trajet de la Bretagne à Rome[29]. Lorsque l’armée s’éloigna des côtes, les nouvelles furent naturellement beaucoup plus longtemps en route, et, au mois d’octobre, Cicéron écrivait à son frère : « Voilà cinquante jours passés sans que de vous, ni de César, ni même de vos parages, il soit venu lettre ou signe de vie[30]. » Le mois de juillet reconnu pour celui du départ, il s’agit de trouver le jour où ce départ eut lieu.

César mit à la voile au coucher du soleil, c’est-à-dire à huit heures (solis occasu naves solvit, leni Africo provectus). Le vent ayant cessé à minuit, il fut porté par les courants vers le nord ; et lorsque le jour parut, à quatre heures dut matin, il vit à sa gauche les falaises de South-Foreland ; mais alors le courant changeant avec la marée, à force de rames il aborda vers midi, comme l’été précédent, près de Deal.

Pour déterminer le jour du débarquement de César, il est nécessaire, avant tout, de savoir vers quels parages la flotte romaine fut entraînée pendant la nuit. Il est évident d’abord qu’elle fut poussée vers le nord-est par le courant de la marée montante ou le flot, car autrement on ne comprendrait pas que César, au lever du soleil, eût aperçu la Bretagne sur sa gauche. Nous ajoutons qu’elle dévia jusque vers les parages de la mer du Nord, qui sont situés à l’est même de Deal et à dix milles marins environ de la côte. (Voir planche 16.) En effet, d’après le texte, la flotte profita, pour atteindre la côte, du courant contraire à celui qui l’avait entraînée, par conséquent du jusant ou courant de la marée descendante. Or ce fait oblige à conclure qu’elle avait été poussée vers le nord jusqu’à la hauteur de Deal au moins ; car, si elle n’était parvenue qu’au sud de ces parages, le jusant l’eut nécessairement rejetée dans le détroit. Enfin, pour qu’à force de rames et aidée du jusant la flotte ait mis huit heures à effectuer la dernière partie de son trajet jusqu’à Deal, il faut, d’après les meilleurs renseignements fournis par les marins, qu’elle se soit trouvée, au lever du soleil, à dix milles environ de la côte.

Cela posé, il suffit évidemment, pour déterminer le jour du débarquement, de résoudre cette question : Quel jour du mois de juillet de l’an 700 le courant de la marée descendante commença-t-il à se faire sentir au lever du soleil, c’est-à-dire vers quatre heures du matin, dans les parages situés à dix milles à l’est de Deal ? Ou bien, si l’on considère que le jusant commence dans ces parages environ quatre heures et demie après l’heure de la pleine mer à Douvres[31], quel jour du mois de juillet de l’an 700 y eut-il pleine mer à Douvres vers onze heures et demie du soir ?

En faisant un raisonnement semblable à celui que nous avons produit pour déterminer le jour du premier débarquement de César, et en remarquant que les marées des jours précédant la pleine lune du mois de juillet 700, qui tomba le 21, correspondent à celles des jours qui précédèrent la pleine lune du 26 juillet 1858, on trouve que c’est ou quinze jours ou un jour avant le 21 juillet de l’an 700, c’est-à-dire le 6 ou le 20 juillet, qu’il y eut pleine mer à Douvres vers onze heures et demie du soir. César a donc débarqué le 7 ou le 21 juillet. Nous adoptons la seconde date, puisque, d’après la lettre de Cicéron citée plus haut, il reçut avant le 26 juillet, à Rome, des nouvelles de son frère, qui devaient être au plus tard du 6 du même mois, les courriers mettant vingt jours en route. Dans cette lettre, Quintus annonçait son prochain départ pour la Bretagne.

Cette date, d’après laquelle l’armée romaine aurait débarqué la veille du jour de la pleine lune, convient d’autant plus que César, dès son arrivée en Bretagne, fit une marche de nuit qui eût été impossible dans une complète obscurité. La traversée avait duré seize heures. Au retour, elle ne dura que neuf heures, puisque César partit à neuf heures du soir (secunda inita cum solvisset vigilia) et arriva à Boulogne au point du jour (prima luce), qui, au milieu de septembre, est à six heures du matin[32].

La date de son retour est à peu près fixée par une lettre de Cicéron, qui s’exprime ainsi : « Le 11 des calendes de novembre (17 octobre), j’ai reçu des lettres de Quintus, mon frère, et de César ; l’expédition était finie, les otages étaient donnés. On n’avait pas fait de butin. On avait seulement imposé des contributions. Les lettres écrites des rivages bretons sont datées du 6 des calendes d’octobre (21 septembre), au moment d’embarquer l’armée qu’on ramène[33]. » Ces renseignements s’accordent avec la date de l’équinoxe, qui eut lieu le 26 septembre et qui, d’après les Commentaires, était imminent (quod æquinoctium suberat). César était donc resté en Bretagne environ soixante jours.


Dates présumées de la seconde campagne de Bretagne.

X.

Départ de César de Lodi[34] 22 mai.
Arrivée à l’armée, chez les Belges (en 12 jours) 2 juin.
Inspection de la flotte et des quartiers d’hiver ; réunion des quatre légions chez les Rèmes, sur la Meuse, vers Sedan du 2 au 7 juin.
Trajet de Sedan au pays des Trévires (80 kil. 3 jours) du 8 au 10 juin.
Événements chez les Trévires du 10 au 15 juin.
Trajet du pays des Trévires à Boulogne (330 kil. 12 jours) du 15 au 26 juin.
Attente de 25 jours à Boulogne du 26 juin au 20 juillet.
Embarquement 20 juillet.
Débarquement 21 juillet.
Combat 22 juillet.
César retourne à sa flotte 23 juillet.
Dix jours de réparations du 24 juillet au 2 août.
Nouvelle marche contre les Bretons 3 août.
Combat 4 août.
Marche vers la Tamise (de la Petite-Stour à Sunbury, 140 kil.) du 5 au 11 août.
Marche de la Tamise jusqu’à l’oppidum de Cassivellaunus) du 12 au 15 août.
Temps employé à négocier et à recevoir les otages (8 jours) du 16 au 23 août.
Retour de César (de sa personne) vers les bords de la mer. Le 28 août, dès son arrivée à la flotte, il écrit à Cicéron. — (Lettre à Quintus, III, i.) 28 août.
Trajet de son armée jusqu’à la mer du 24 août au 10 septembre.
Embarquement du dernier convoi 21 septembre.

Répartition des légions dans leurs quartiers d’hiver.

XI. À peine arrivé sur le continent, César fit mettre les navires à sec et tint ensuite à Samarobriva (Amiens) l’assemblée de la Gaule. La récolte peu abondante, à cause de la sécheresse, l’obligea de distribuer ses quartiers d’hiver autrement que les années précédentes, en les disséminant sur une plus grande étendue[35]. Ses légions étaient au nombre de huit et demie, parce que, indépendamment des huit légions réunies à Boulogne avant le départ pour la Bretagne, il avait, doit-on croire, formé cinq cohortes des soldats et matelots employés sur sa flotte. Les troupes furent réparties de la manière suivante : il envoya une légion chez les Morins (à Saint-Pol), sous les ordres de C. Fabius ; une autre chez les Nerviens (à Charleroy) avec Quintus Cicéron[36] ; une troisième chez les Ésuviens (à Séez, en Normandie), sous le commandement de L. Roscius ; une quatrième, sous T. Labienus, chez les Rèmes, près de la frontière des Trévires (à Lavacherie sur l’Ourthe)[37] ; il en plaça trois dans le Belgium[38], l’une à Samarobriva même, aux ordres de Trebonius ; l’autre chez les Bellovaques, sous la conduite de M. Crassus, son questeur, à vingt-cinq milles d’Amiens (Montdidier) ; la troisième, sous L. Munatius Plancus, près du confluent de l’Oise et de l’Aisne (à Champlieu). La légion levée en dernier lieu[39] chez les Transpadans se rendit avec cinq cohortes, sous les ordres de Titurius Sabinus et de Aurunculeius Cotta, chez les Éburons, dont le pays, situé en grande partie entre la Meuse et le Rhin, était gouverné par Ambiorix et Catuvolcus. Elle occupa un fort nommé Aduatuca (Tongres)[40]. La dislocation de l’armée parut à César un moyen plus facile de la faire vivre. D’ailleurs, ces différents quartiers d’hiver, excepté celui de L. Roscius, qui occupait la partie la plus paisible de la Gaule, étaient tous renfermés dans un cercle d’un rayon de cent milles (148 kil.). César avait l’intention de ne pas s’éloigner avant de savoir les légions solidement établies et leurs quartiers fortifiés. (Voir planche 14, l’emplacement des quartiers d’hiver.)

Il existait chez les Carnutes (pays chartrain) un homme de haute naissance, Tasgetius, dont les ancêtres avaient régné sur cette nation. En considération de sa valeur et de ses importants services militaires, César l’avait replacé, depuis trois ans, dans le rang de ses aïeux, lorsque ses ennemis le massacrèrent publiquement. Les coupables étaient si nombreux qu’on devait craindre de voir la révolte s’étendre dans tout le pays. Pour la prévenir, César fit partir, au plus vite, L. Plancus à la tête de sa légion, avec ordre de prendre ses quartiers chez les Carnutes, et de lui envoyer les complices du meurtre de Tasgetius[41].


Défaite de Sabinus à Aduatuca.

XII. Il reçut, à la même époque (fin d’octobre), des lieutenants et du questeur, la nouvelle que les légions étaient arrivées et retranchées dans leurs quartiers. Elles s’y trouvaient en effet depuis quinze jours environ, lorsque tout à coup éclata une révolte, à l’instigation d’Ambiorix et de Catuvolcus. Ces deux chefs s’étaient rendus d’abord, jusqu’aux limites de leur territoire, au-devant de Sabinus et de Cotta, et leur avaient même fourni des vivres ; mais bientôt, excités par le Trévire Indutiomare, ils soulèvent tout le pays, tombent à l’improviste sur les soldats occupés à chercher du bois, et attaquent avec des forces considérables le camp de Sabinus. Aussitôt les Romains courent aux armes et montent sur le vallum. La cavalerie espagnole fait une sortie avec succès, et les ennemis se retirent déçus dans leur espoir d’emporter de vive force les retranchements. Ayant alors recours à la ruse, ils jettent, selon leur coutume, de grands cris, demandent à entrer en pourparler et à délibérer des intérêts communs. On envoya près d’eux C. Arpineius, chevalier romain, ami de Sabinus, et l’Espagnol Q. Junius, qui avait rempli plusieurs missions auprès d’Ambiorix. Celui-ci déclara n’avoir pas oublié les nombreux bienfaits de César, mais être forcé de suivre le mouvement de la Gaule, conjurée dans un effort commun pour recouvrer sa liberté. Ce jour même, d’après lui, on devait attaquer à la fois les différents quartiers, et les empêcher ainsi de se secourir mutuellement ; les Germains avaient passé le Rhin et allaient arriver dans deux jours ; Sabinus n’avait d’autre chance de salut que d’abandonner son camp et de rejoindre Cicéron ou Labienus, qui étaient à la distance de cinquante milles. Enfin Ambiorix promit avec serment de livrer un libre passage. Les envoyés rapportèrent à Sabinus et à Cotta ce qu’ils venaient d’apprendre. Troublés par ces nouvelles, d’autant plus disposés à y ajouter foi qu’il était à peine croyable qu’un aussi petit peuple que les Éburons eût osé à lui seul braver la puissance romaine, les deux lieutenants soumirent l’affaire au conseil de guerre : elle y souleva de vives contestations. Cotta, et avec lui plusieurs tribuns et centurions de première classe, furent d’avis de ne rien précipiter et d’attendre l’ordre de César : leur camp pouvait résister à toutes les forces des Germains ; ils n’étaient pas pressés par le manque de vivres ; les secours allaient arriver, et, dans une circonstance si grave, il serait honteux de prendre conseil de l’ennemi.

Sabinus répondit avec force qu’il fallait se décider avant que les Germains vinssent augmenter le nombre des assaillants, et que les quartiers voisins eussent éprouvé quelque désastre. « Le moment exige une prompte décision. César est sans doute parti pour l’Italie : autrement les Carnutes auraient-ils osé tuer Tasgetius, et les Éburons attaquer le camp avec tant d’audace ? Il faut considérer l’avis en lui-même, et non celui qui le donne : le Rhin est peu éloigné ; les Germains sont irrités de la mort d’Arioviste et de leurs précédentes défaites ; la Gaule est en feu ; elle supporte impatiemment le joug romain et la perte de son ancienne gloire militaire. Ambiorix se serait-il engagé sans de puissants motifs dans une telle entreprise ? Le plus sûr est donc de suivre son conseil et de gagner en toute hâte les quartiers les plus rapprochés. »

Cotta et les centurions de première classe soutinrent vivement l’opinion contraire. « Qu’il soit donc fait comme vous le voulez ! » leur dit alors Sabinus ; puis, élevant la voix pour être entendu des soldats, il s’écria : « La mort ne m’effraye pas, mais voici, Cotta, ceux qui te demanderont compte des malheurs que tu leur prépares. Après-demain, si tu le voulais, ils pourraient avoir rejoint la légion voisine et, réunis à elle, courir ensemble les chances de la guerre ; ils sauront que tu as préféré les laisser, loin de leurs compagnons, exposés à périr par le fer ou par la faim. »

Le conseil levé, on entoure les deux lieutenants, on les supplie de ne pas compromettre le salut de l’armée par leur mésintelligence ; qu’on parte ou qu’on reste, pourvu qu’on soit d’accord, tout deviendra facile. Le débat se prolonge jusqu’au milieu de la nuit : enfin Cotta, ébranlé, se rend à l’opinion de Sabinus, et consent à rejoindre Cicéron, campé chez les Nerviens ; le départ est fixé au point du jour. Le reste de la nuit se passe au milieu des préparatifs ; le soldat choisit ce qu’il emportera de son équipement d’hiver. Et, comme si le danger n’était pas assez grand, il semble qu’on veuille l’accroître encore par les fatigues et les veilles. Au point du jour, les troupes, pleines de sécurité, se mettent en marche sur une longue colonne, encombrée de nombreux bagages.

À trois kilomètres (a millibus passuum circiter duobus) de la ville de Tongres se trouve le vallon de Lowaige, encaissé entre deux collines, et formant un grand défilé d’environ 2 500 mètres de longueur (magnam convallem). Il est traversé par un ruisseau, le Geer. Les collines, aujourd’hui dénudées, étaient, il y a un siècle encore, couvertes de bois[42] ; c’est là que les Éburons attendaient l’armée romaine.

Avertis des projets de retraite par le bruit et le tumulte, ils s’étaient partagés en deux corps, à droite et à gauche du vallon, et postés en embuscade au milieu des bois. Quand ils virent la plus grande partie des troupes romaines engagées dans le défilé, ils les attaquèrent en queue et en tête, profitant de tous les avantages des lieux.

Alors Sabinus, en homme qui n’avait rien prévu, se trouble, court çà et là, hésite dans toutes ses mesures, comme il arrive à celui qui, surpris par l’événement, est forcé, au milieu du péril, de prendre un parti ; Cotta, au contraire, qui avait calculé les chances funestes du départ et s’y était opposé, ne néglige rien pour le salut commun. Il anime les troupes, combat dans les rangs, général et soldat à la fois. Comme la longueur de la colonne empêchait les lieutenants de tout voir et de tout régler par eux-mêmes, ils firent passer de bouche en bouche aux soldats l’ordre d’abandonner les bagages et de former le cercle. Cette résolution, quoique justifiée par la circonstance, eut cependant un effet fâcheux : elle diminua la confiance des Romains et accrut l’ardeur des Éburons, qui attribuèrent un parti si désespéré à la crainte et au découragement. Il en résulta d’ailleurs un inconvénient inévitable : les soldats quittaient en foule les enseignes pour courir aux bagages et en tirer ce qu’ils avaient de plus précieux ; ce n’était partout que cris et confusion.

Les barbares se conduisirent avec intelligence. Leurs chefs, craignant qu’ils ne se débandassent pour piller les bagages des Romains, firent savoir sur tous les points que chacun eût à garder son rang, déclarant que l’important était d’assurer d’abord le succès, et qu’ensuite le butin tomberait entre leurs mains.

Les Éburons étaient de rudes adversaires ; mais les Romains par leur nombre et leur courage auraient pu soutenir la lutte. Quoique abandonnés de leur chef et de la fortune, ils attendaient tout d’eux-mêmes, et chaque fois qu’une cohorte tombait sur l’ennemi, elle en faisait un grand carnage. Ambiorix s’en aperçoit : il commande à haute voix de lancer les traits de loin, de ne point s’approcher, de céder toutes les fois que les Romains se précipiteront en avant, de ne les attaquer que dans la retraite, lorsqu’ils retourneront à leurs enseignes, manœuvre facile aux Éburons, rompus aux exercices et agiles à cause de la légèreté de leur équipement.

L’ordre fut fidèlement exécuté. Lorsqu’une cohorte sortait du cercle pour charger l’ennemi, il s’enfuyait avec vitesse ; mais la cohorte, en s’avançant, laissait son flanc droit exposé aux traits, car il n’était pas protégé par les boucliers, quand elle reprenait son ancienne position, elle était enveloppée de tous côtés, et par ceux qui avaient cédé et par ceux qui étaient restés sur les flancs. Si, au lieu de faire avancer successivement les cohortes, les Romains se maintenaient de pied ferme en cercle, ils perdaient l’avantage de l’attaque, et leur ordre serré les exposait d’autant plus à la multitude des traits. Cependant le nombre des blessés augmentait à chaque instant ; il était deux heures ; le combat durait depuis le lever du soleil, et pourtant les soldats romains n’avaient cessé de se montrer dignes d’eux-mêmes. À ce moment la lutte devient plus acharnée. T. Balventius, homme brave et respecté, qui l’année précédente avait commandé comme primipile, a les deux cuisses traversées d’un javelot ; Q. Lucanius, officier du même grade, est tué en combattant vaillamment pour secourir son fils, entouré d’ennemis. Cotta lui-même, tandis qu’il court de rang en rang animer les soldats, est blessé au visage d’un coup de fronde.

À ce spectacle, Sabinus, découragé, ne voit plus d’autre ressource que de traiter avec Ambiorix. L’apercevant de loin qui excitait ses troupes, il lui envoie son interprète Cn. Pompeius, pour le prier de l’épargner lui et les siens. Ambiorix répond qu’il est tout disposé à entrer en pourparler avec Sabinus, dont il s’engage par serment à faire respecter la personne ; que d’ailleurs il espère obtenir des Éburons, pour les soldats romains, la vie sauve. Sabinus fait part de cette réponse à Cotta, déjà blessé, et lui propose d’aller tous les deux conférer avec Ambiorix ; cette démarche peut assurer leur salut et celui de l’armée. Cotta refuse obstinément, et déclare qu’il ne traitera jamais avec un ennemi en armes.

Sabinus enjoint aux tribuns des soldats qui l’environnent et aux centurions de première classe de le suivre. Arrivé près d’Ambiorix, il est sommé de déposer son épée : il obéit, et ordonne aux siens d’imiter son exemple. Tandis que l’on discute les conditions, dans un entretien que le chef des Éburons traîne exprès en longueur, Sabinus est peu à peu entouré et massacré. Alors les barbares, poussant, selon leur coutume, des cris sauvages, se précipitent sur les Romains, dont ils rompent les rangs. Cotta et la plus grande partie de ses soldats périssent les armes à la main ; les autres se réfugient au camp d’Aduatuca, d’où ils étaient partis. Le porte-enseigne L. Petrosidius, pressé par une foule d’ennemis, jette l’aigle dans les retranchements et meurt en se défendant avec bravoure au pied du rempart. Les malheureux soldats s’efforcent de soutenir le combat jusqu’à la nuit, et cette nuit même s’entre-tuent de désespoir. Quelques-uns cependant, échappés du champ de bataille, traversent les forêts, et gagnent au hasard les quartiers de T. Labienus, qu’ils instruisent de ce désastre[43].


Attaque du camp de Cicéron.

XIII. Exalté par cette victoire, Ambiorix se rend aussitôt avec sa cavalerie dans le pays des Aduatuques, peuple voisin de ses États, et marche sans interruption toute la nuit et le jour suivant ; l’infanterie a l’ordre de le suivre. Il annonce ses succès aux Aduatuques, et les excite à prendre les armes. Le lendemain, il se rend chez les Nerviens, les presse de saisir cette occasion de venger leurs injures et de s’affranchir à jamais du joug des Romains ; il leur apprend la mort de deux lieutenants et la destruction d’une grande partie de l’armée romaine ; il ajoute que la légion en quartiers d’hiver chez eux, sous le commandement de Cicéron, sera facilement surprise et anéantie ; il offre son concours aux Nerviens et les persuade aisément. Ceux-ci avertissent sur-le-champ les Ceutrons, les Grudiens, les Lévaques, les Pleumoxiens, les Geidunnes, peuplades sous leur dépendance ; ils ramassent le plus de troupes qu’ils peuvent et se portent à l’improviste aux quartiers d’hiver de Cicéron, avant qu’il ait appris le désastre et la mort de Sabinus. Là, comme il était arrivé récemment à Aduatuca, quelques soldats, occupés à couper le bois dans la forêt, sont surpris par la cavalerie. Bientôt un nombre considérable d’Éburons, d’Aduatuques, de Nerviens, avec leurs alliés et leurs clients, viennent attaquer le camp. Les Romains courent aux armes et montent sur le vallum ; mais ce jour-là ils tiennent tête difficilement à un ennemi qui, plaçant tout son espoir dans la promptitude d’une attaque imprévue, est convaincu qu’après cette victoire rien ne pourra plus lui résister[44].


César marche au secours de Cicéron.

XIV. César se trouvait encore à Amiens, ignorant les évènements qui venaient de se passer. Cicéron lui écrivit aussitôt, et promit de grandes récompenses à ceux qui parviendraient à lui remettre ses lettres ; mais tous les chemins étaient gardés, et personne ne put arriver. La nuit on éleva, avec une célérité incroyable, cent vingt tours au moyen du bois déjà apporté pour fortifier le camp[45], et on compléta les ouvrages. Le lendemain, les ennemis, dont les forces s’étaient accrues, revinrent à l’attaque et se mirent à combler le fossé. La résistance fut aussi vive que la veille et continua les jours suivants ; chez ces héroïques soldats la constance et l’énergie semblaient grandir avec le péril. Chaque nuit on prépare tout ce qui est nécessaire pour la défense du lendemain. On façonne en grand nombre des pieux durcis au feu et des pilums employés dans les sièges ; on établit avec des planches les étages des tours, et, au moyen de claies, des parapets et des créneaux. On travaille sans relâche ; les blessés, les malades ne prennent aucun repos. Cicéron lui-même, d’une faible santé, est jour et nuit à l’œuvre, malgré les instances de ses soldats, qui le supplient de se ménager.

Cependant les chefs et les principes des Nerviens proposèrent une entrevue à Cicéron. Ils lui répétèrent ce qu’Ambiorix avait dit à Sabinus : « Toute la Gaule est insurgée ; les Germains ont passé le Rhin ; les quartiers de César et de ses lieutenants sont attaqués. » Ils ajoutèrent : « Sabinus et ses cohortes ont péri ; la présence d’Ambiorix est une preuve de leur véracité ; Cicéron se tromperait en comptant sur le secours des autres légions. Quant à eux, ils n’ont aucune intention hostile, pourvu que les Romains ne se fassent pas une habitude d’occuper leur pays. La légion est libre de se retirer sans crainte où elle voudra. Cicéron répondit qu’il n’était pas dans la coutume du peuple romain d’accepter des conditions d’un ennemi en armes, mais que, s’ils consentaient à les déposer, il leur servirait d’intermédiaire auprès de César, qui déciderait. »

Déçus dans leur espoir d’intimider Cicéron, les Nerviens entourèrent le camp d’un rempart de neuf pieds de haut et d’un fossé large de quinze. Ils avaient observé les ouvrages romains dans les campagnes précédentes, et appris de quelques prisonniers à les imiter. Mais, comme ils manquaient des instruments de fer nécessaires, ils furent obligés de couper le gazon avec leurs épées, de prendre la terre avec leurs mains et de la porter dans leurs saies. On peut juger de leur grand nombre par ce fait, qu’en moins de trois heures ils achevèrent un retranchement de quinze mille pieds de circuit[46]. Les jours suivants, ils élevèrent des tours à la hauteur du vallum, préparèrent des gaffes (falces) et des galeries couvertes (testudines), ce que les prisonniers leur avaient également enseigné[47].

Le septième jour du siège, un grand vent s’étant levé, les ennemis lancèrent dans le camp des dards enflammés, et avec la fronde des balles d’argile brûlante (ferventes fusili ex argilla glandes)[48]. Les baraques couvertes en paille, à la manière gauloise, eurent bientôt pris feu, et le vent répandit en un instant la flamme sur tout le camp. Alors, poussant de grands cris, comme s’ils eussent déjà remporté la victoire, ils firent avancer leurs tours et leurs galeries couvertes et tentèrent, à l’aide d’échelles, d’escalader le vallum ; mais tels furent le courage et la fermeté des soldats romains, qu’environnés de flammes, accablés d’une grêle de traits, sachant bien que l’incendie dévorait leurs bagages et leur avoir, aucun d’eux ne quitta son poste et ne songea même à tourner la tête, tant cette lutte acharnée absorbait leurs esprits. Ce fut leur plus rude journée. Cependant beaucoup d’ennemis furent tués ou blessés, parce que, s’entassant au pied du rempart, les derniers rangs fermaient la retraite aux premiers. Le feu s’étant apaisé, les Nerviens poussèrent une tour contre le vallum[49]. Les centurions de la troisième cohorte, qui se trouvaient là, ramenèrent leurs hommes en arrière, et, par bravade, invitèrent du geste et de la voix les barbares à entrer. Nul ne s’y hasarda. Alors on les chassa par une grêle de pierres, et la tour fut incendiée. Il y avait dans cette légion deux centurions, T. Pulion et L. Vorenus, qui rivalisèrent de bravoure en se précipitant au milieu des assaillants ; renversés tour à tour, enveloppés d’ennemis, ils se dégagèrent mutuellement plusieurs fois, et rentrèrent au camp sans blessures. Les armes défensives permettaient alors au courage individuel de réaliser des prodiges.

Cependant le siège se prolongeait, et le nombre des défenseurs diminuait chaque jour ; les vivres commençaient à manquer ainsi que les choses nécessaires pour soigner les blessés[50]. Les fréquents messagers que Cicéron envoyait à César étaient arrêtés en route et quelques-uns cruellement mis à mort à la vue du camp. Enfin Verticon, chef nervien qui avait embrassé la cause des romains, décida un de ses esclaves à se charger d’une lettre. Sa qualité de Gaulois lui permit de passer inaperçu et d’avertir le général du danger que courait Cicéron.

César reçut cet avis à Amiens, vers la onzième heure du jour (quatre heures du soir) ; il n’avait à sa portée que trois légions : celle de Trebonius, à Amiens ; celle de M. Crassus, dont les quartiers étaient à Montdidier, chez les Bellovaques, à vingt-cinq milles de distance ; enfin celle qui, sous C. Fabius, hivernait chez les Morins, à Saint-Pol[51]. (Voir planche 14.) Il expédia à Crassus un courrier chargé de lui porter l’ordre de partir avec sa légion au milieu de la nuit, et de le rejoindre en toute hâte à Amiens pour y relever la légion de Trebonius. Un autre courrier fut envoyé au lieutenant C. Fabius pour l’inviter à mener sa légion sur le territoire des Atrébates, que César devait traverser, et où leur jonction s’opérerait. Il écrivit de même à Labienus de marcher avec sa légion vers le pays des Nerviens, s’il le pouvait sans péril. Quant à la légion de Roscius et à celle de Plancus, qui étaient plus éloignées, elles restèrent dans leurs cantonnements.

Aussitôt les ordres reçus, Crassus se mit en route ; le lendemain, vers la troisième heure (dix heures), ses coureurs annoncèrent son approche. César le laissa à Amiens, avec une légion pour garder les bagages de l’armée, les otages, les archives et les approvisionnements de l’hiver. Il partit aussitôt lui-même, sans attendre le reste de l’armée, avec la légion de Trebonius et quatre cents cavaliers des quartiers voisins. Il suivit sans doute la direction d’Amiens à Cambrai, et fit ce jour-là vingt milles (30 kilom.). Il fut ensuite rejoint probablement vers Bourcies, entre Bapaume et Cambrai, par Fabius, qui n’avait pas perdu un instant pour exécuter ses ordres. Sur ces entrefaites arriva la réponse de Labienus. Il faisait connaître à César les événements survenus chez les Éburons et leur effet chez les Trévires. Ces derniers venaient de se soulever. Toutes leurs troupes s’étaient avancées vers lui et l’entouraient à trois milles de distance. Dans cette position, craignant de ne pouvoir résister à des ennemis fiers d’une récente victoire, qui prendraient son départ pour une fuite, il pensait qu’il y aurait péril à quitter ses quartiers d’hiver.

César approuva la résolution de Labienus, quoiqu’elle réduisît à deux les trois légions sur lesquelles il comptait, et, bien que, réunies, leur effectif ne s’élevât pas à plus de 7 000 hommes, comme le salut de l’armée dépendait de la célérité des mouvements, il se rendit à marches forcées chez les Nerviens ; là il apprit des prisonniers dans quelle situation périlleuse se trouvait Cicéron. Aussitôt il engagea, par la promesse de larges récompenses, un cavalier gaulois à lui porter une lettre : elle était écrite en grec[52], afin que l’ennemi, s’il l’interceptait, ne pût en connaître le sens. De plus, dans le cas où le Gaulois ne pourrait pas parvenir jusqu’à Cicéron, il lui avait été recommandé d’attacher cette lettre à l’amentum (Voir page 34, note 2) de son javelot et de le lancer par-dessus les retranchements. César écrivait qu’il arrivait en toute hâte avec ses légions, et il exhortait Cicéron à persévérer dans son énergique défense. D’après Polyen, la dépêche contenait ces mots : θαῤῥεῖν, βοήθειαν προσδέχου (Courage ! attends du secours)[53]. Une fois près du camp, le Gaulois, n’osant y pénétrer, exécuta ce qu’on lui avait prescrit. Le hasard voulut que son javelot restât deux jours fiché dans une tour. Le troisième seulement il fut aperçu et porté à Cicéron. La lettre, lue en présence des soldats assemblés, excita des transports de joie. Bientôt on découvrit au loin la fumée des habitations incendiées qui annonçait l’approche de l’armée de secours. Elle arrivait en ce moment, après cinq jours de marche, à vingt kilomètres de Charleroy près de Binche, où elle campa. Les Gaulois, en étant informés par les éclaireurs, levèrent le siège, et, au nombre de 60 000 environ, marchèrent à la rencontre des légions.

Cicéron, ainsi dégagé, envoya un autre Gaulois annoncer à César que l’ennemi tournait toutes ses forces contre lui. À cette nouvelle, reçue vers le milieu de la nuit, César prévint ses soldats et les affermit dans leur désir de vengeance. Le lendemain, au point du jour, il leva son camp. Après avoir parcouru quatre milles, il aperçut une foule d’ennemis au delà d’une grande vallée traversée par le ruisseau de la Haine[54]. César ne crut pas prudent de descendre vallée pour y combattre des troupes si nombreuses ; d’ailleurs, une fois Cicéron délivré, il n’avait plus besoin de presser sa marche ; il s’arrêta donc, et choisit une bonne position pour s’y retrancher : le mont Sainte-Aldegonde. Quoique son camp, contenant 7 000 hommes à peine, sans bagages, eût nécessairement peu d’étendue, il le resserra le plus possible, en donnant moins de largeur aux rues, afin de tromper l’ennemi sur ses forces réelles. En même temps il envoya des éclaireurs reconnaître quel était le meilleur endroit pour traverser la vallée.

Cette journée se passa en escarmouches de cavalerie sur les bords du ruisseau, mais chacun garda ses positions : les Gaulois, parce qu’ils attendaient des renforts ; César, parce qu’il comptait sur sa crainte simulée pour attirer les ennemis hors de leur position, et les forcer de combattre en deçà de la Haine, en avant de son camp. S’il ne pouvait pas y réussir, il se donnait le temps de faire reconnaître assez les chemins pour traverser le ruisseau et la vallée avec moins de danger. Le lendemain, dès le point du jour, la cavalerie ennemie s’approcha des retranchements et vint attaquer celle des Romains. César ordonna aux siens de céder et de rentrer dans le camp ; en même temps il fit augmenter la hauteur du rempart, boucher les portes avec de simples mottes de gazon, et recommanda d’exécuter ses instructions en se précipitant en tumulte avec tous les signes de l’effroi.

Les Gaulois, attirés par cette feinte, passèrent le ruisseau et se rangèrent en bataille dans un lieu désavantageux. Voyant que les Romains avaient abandonné le vallum, ils s’en approchèrent de plus près, y lancèrent des traits de toutes parts, et firent proclamer par des hérauts, autour des retranchements, que, jusqu’à la troisième heure (dix heures), tout Gaulois ou Romain qui passerait de leur côté aurait la vie sauve. Enfin, n’espérant pas pouvoir forcer les portes, qu’ils croyaient solidement fortifiées, ils poussèrent l’audace au point de combler le fossé et d’arracher les palissades avec leurs mains. Mais César tenait ses troupes prêtes à profiter de l’excès de confiance des Gaulois : à un signal donné, elles s’élancent par toutes les portes à la fois ; l’ennemi ne résiste pas, il fuit, abandonnant ses armes, et jonche le terrain de ses morts.

César ne le poursuivit pas au loin, à cause des bois et des marais ; il n’eût d’ailleurs pu lui faire éprouver de nouvelles pertes ; il se dirigea avec ses troupes intactes vers le camp de Cicéron, où il arriva le même jour[55]. Les tours, les galeries couvertes, les retranchements des barbares, excitèrent son étonnement. Ayant réuni les soldats de la légion de Cicéron, dont les neuf dixièmes étaient blessés, il put juger combien ils avaient couru de périls et déployé de courage. Il combla d’éloges le général et les soldats, s’adressant individuellement aux centurions, aux tribuns, qui s’étaient signalés. Les prisonniers lui donnèrent de plus amples détails sur la mort de Sabinus et de Cotta, dont la catastrophe avait produit dans l’armée une impression profonde. Le lendemain, il rappelle, devant les troupes convoquées, l’événement passé, console, encourage, rejette l’échec sur l’imprudence du lieutenant, et exhorte d’autant plus à la résignation, que, grâce à la valeur des soldats et à la protection des dieux, l’expiation avait été prompte et ne laissait plus de raison aux ennemis de se réjouir, aux Romains de s’affliger[56].

On voit, par ce qui précède, qu’un petit nombre de troupes disséminées sur un vaste territoire surmonta, par la discipline et le courage, une formidable insurrection. Quintus Cicéron, en suivant le principe invoqué par Cotta de ne point entrer en pourparler avec un ennemi en armes, sauva et l’armée, et l’honneur. Quant à César, il montra dans cette circonstance une énergie et une force d’âme que Quintus Cicéron ne manqua pas de faire remarquer à son frère lorsqu’il lui écrivit[57]. Si l’on en croit Suétone et Polyen, César éprouva un si profond chagrin de l’échec subi par Sabinus, qu’en signe de deuil il laissa croître sa barbe et ses cheveux jusqu’à ce qu’il eût vengé ses lieutenants[58], ce qui n’arriva que l’année suivante, par la destruction des Éburons et des Nerviens.


César met ses troupes en quartiers d’hiver. Labienus défait Indutiomare.

XV. Cependant la nouvelle de la victoire de César parvint à Labienus, à travers le pays des Rèmes, avec une incroyable vitesse : ses quartiers d’hiver étaient à soixante milles environ du camp de Cicéron, où César n’était arrivé qu’après la neuvième heure du jour (trois heures de l’après-midi), et pourtant avant minuit des cris de joie s’élevèrent aux portes du camp, acclamations des Rèmes félicitant Labienus. Le bruit s’en répandit dans l’armée des Trévires, et Indutiomare, qui avait résolu d’attaquer le lendemain le camp de Labienus, se retira pendant la nuit et emmena toutes ses troupes.

Ces événements accomplis, César distribua de la manière suivante les sept légions qui lui restaient : il renvoya Fabius dans ses quartiers d’hiver avec sa légion chez les Morins, s’établit lui-même aux environs d’Amiens avec trois légions, qu’il répartit en trois quartiers : c’étaient la légion de Crassus, qui n’avait pas bougé, celle de Cicéron et celle de Trebonius. On voit encore, le long de la Somme, aux environs d’Amiens, trois camps peu distants entre eux, qui paraissent avoir été ceux de cette époque[59]. Labienus, Plancus et Roscius continuèrent à occuper les mêmes positions. La gravité des circonstances détermina César à rester tout l’hiver à l’armée. En effet, sur le bruit de la catastrophe de Sabinus, presque tous les peuples de la Gaule se disposaient à prendre les armes, s’envoyaient des députations et des messages, se communiquaient leurs projets, délibéraient entre eux pour savoir de quel point partirait le signal de la guerre. Ils tenaient des assemblées nocturnes dans les lieux écartés, et de tout l’hiver il ne se passa pas un jour sans qu’une réunion ou un mouvement des Gaulois ne donnât de l’inquiétude à César. Ainsi il apprit de L. Roscius, lieutenant placé à la tête de la 13e légion, que des troupes considérables de l’Armorique s’étaient assemblées pour l’attaquer : elles n’étaient plus qu’à huit milles de ses quartiers, lorsque la nouvelle de la victoire de César les avait obligées à se retirer précipitamment et en désordre.

Le général romain appela près de lui les principes de chaque État, effraya les uns en leur signifiant qu’il était instruit de leurs menées, exhorta les autres au devoir, et par là maintint la tranquillité d’une grande partie de la Gaule. Cependant un événement fâcheux se produisit chez les Sénonais, nation puissante et considérée, parmi les Gaulois. Ils avaient résolu, dans une assemblée, la mort de Cavarinus, que César leur avait donné pour roi. Cavarinus s’était enfui ; ils prononcèrent sa déchéance, le bannirent et le poursuivirent jusqu’aux limites de leur territoire. Ils avaient cherché à se justifier auprès de César, qui leur intima l’ordre de lui envoyer tous leurs sénateurs. Ils refusèrent. Cette hardiesse des Sénonais, en montrant aux barbares quelques individus capables de tenir tête aux Romains, produisit un tel changement dans les esprits, qu’à l’exception des Éduens et des Rèmes, il n’y eut pas un peuple qui ne devint suspect de défection, chacun désirant s’affranchir de la domination étrangère.

Durant tout l’hiver, les Trévires et Indutiomare ne cessèrent d’exciter les peuples au delà du Rhin à prendre les armes, assurant que la plus grande partie de l’armée romaine avait été détruite. Mais aucune des nations germaines ne se laissa persuader de passer le Rhin. Le souvenir de la double défaite d’Arioviste et des Tenctères les avertissait de ne plus tenter la fortune. Déçu dans son espoir, Indutiomare ne laissa pas de rassembler des troupes, de les exercer, d’acheter des chevaux dans les pays voisins, d’attirer à lui, de toutes les parties de la Gaule, les bannis et les condamnés. Bientôt son ascendant fut tel, que de toute part on s’empressa de solliciter son amitié et sa protection.

Lorsqu’il vit les uns se rallier à lui spontanément, les autres, tels que les Sénonais et les Carnutes, s’engager dans sa cause par la conscience de leur faute, les Nerviens et les Aduatuques se préparer à la guerre, et une foule de volontaires disposés à le rejoindre dès qu’il aurait quitté son pays, Indutiomare, selon l’usage des Gaulois au commencement d’une campagne, convoqua une assemblée en armes. Il déclara ennemi de la patrie Cingetorix, son gendre, resté fidèle à César, et annonça que, pour répondre à l’appel des Sénonais et des Carnutes, il se rendrait chez eux par le pays des Rèmes, dont il ravagerait les terres, mais qu’avant tout il attaquerait le camp de Labienus.

Celui-ci, établi sur l’Ourthe, maître d’une position naturellement redoutable, qu’il avait encore fortifiée, ne craignait aucune attaque, et songeait au contraire à saisir la première occasion de combattre avec avantage. Instruit par Cingetorix des intentions d’Indutiomare, il demanda de la cavalerie aux États voisins, simula la crainte, et, laissant les cavaliers ennemis s’approcher impunément, se tint enfermé dans son camp.

Tandis que, trompé par ces apparences, Indutiomare devenait de jour en jour plus présomptueux, Labienus fit, pendant une nuit, entrer secrètement dans son camp la cavalerie auxiliaire, et, par une surveillance active, empêcha que les Trévires en fussent informés. L’ennemi, ignorant l’arrivée de ce renfort, s’avançait de plus en plus près des retranchements et redoublait ses provocations. On n’y répondit pas, et vers le soir il se débanda en se retirant. Tout à coup Labienus fait sortir par deux portes sa cavalerie, soutenue par ses cohortes. Prévoyant la déroute des barbares, il recommande de s’attacher à Indutiomare seul, et promet de grandes récompenses à ceux qui apporteront sa tête. La fortune seconda ses projets : Indutiomare fut atteint au gué même de l’Ourthe, mis à mort, et on apporta sa tête au camp. Les cavaliers, à leur retour, tuèrent tous les ennemis qu’ils trouvèrent sur leur passage. Les Éburons et les Nerviens se dispersèrent. Le résultat de ces événements fut de donner à la Gaule un peu plus de tranquillité[60].


Observations.

XVI. L’empereur Napoléon, dans son Précis des guerres de César, explique de la manière suivante l’avantage que les Romains retiraient de leurs camps.

« Les Romains doivent la constance de leurs succès à la méthode dont ils ne se sont jamais départis, de se camper tous les soirs dans un camp fortifié, de ne jamais donner bataille sans avoir derrière eux un camp retranché pour leur servir de retraite et renfermer leurs magasins, leurs bagages et leurs blessés. La nature des armes dans ces siècles était telle, que dans ces camps ils étaient non-seulement à l’abri des insultes d’une armée égale, mais même d’une armée supérieure ; ils étaient les maîtres de combattre ou d’attendre une occasion favorable. Marius est assailli par une nuée de Cimbres ou de Teutons ; il s’enferme dans son camp, y demeure jusqu’au jour où l’occasion se présente favorable ; il sort alors précédé par la victoire. César arrive près du camp de Cicéron ; les Gaulois abandonnent celui-ci et marchent à la rencontre du premier ; ils sont quatre fois plus nombreux. César prend position en peu d’heures, retranche son camp, y essuie patiemment les insultes et les provocations d’un ennemi qu’il ne veut pas combattre encore ; mais l’occasion ne tarde pas à se présenter belle ; il sort alors par toutes les portes ; les Gaulois sont vaincus.

Pourquoi donc une règle si sage, si féconde en grands résultats, a-t-elle été abandonnée par les généraux modernes ? Parce que les armes offensives ont changé de nature ; les armes de main étaient les armes principales des anciens ; c’est avec sa courte épée que le légionnaire a vaincu le monde ; c’est avec la pique macédonienne qu’Alexandre a conquis l’Asie. L’arme principale des années modernes est l’arme de jet ; le fusil est supérieur à tout ce que les hommes ont jamais inventé ; aucune arme défensive ne peut en parer l’effet.

De ce que l’arme principale des anciens était l’épée ou la pique, leur formation habituelle a été l’ordre profond. La légion et la phalange, dans quelque situation qu’elles fussent attaquées, soit de front, soit par le flanc droit ou par le flanc gauche, faisaient face partout sans aucun désavantage ; elles ont pu camper sur des surfaces de peu d’étendue, afin d’avoir moins de peine à en fortifier les pourtours et pouvoir se garder avec le plus petit détachement. L’arme principale des modernes est l’arme de jet ; leur ordre habituel a dû être l’ordre mince, qui seul leur permet de mettre en jeu toutes leurs machines de jet.

Une armée consulaire renfermée dans son camp, attaquée par une armée moderne d’égale force, en serait chassée sans assaut et sans en venir à l’arme blanche ; il ne serait pas nécessaire de combler ses fossés, d’escalader ses remparts : environné de tous côtés par l’armée assaillante, prolongé, enveloppé, enfilé par les feux, le camp serait l’égout de tous les coups, de toutes les balles, de tous les boulets : l’incendie, la dévastation et la mort ouvriraient les portes et feraient tomber les retranchements. Une armée moderne placée dans un camp romain pourrait d’abord, sans doute, faire jouer toute son artillerie ; mais, quoique égale à l’artillerie de l’assiégeant, elle serait prise en rouage et promptement réduite au silence ; une partie seule de l’infanterie pourrait se servir de ses fusils, mais elle tirerait sur une ligne moins étendue et serait bien loin de produire un effet équivalent au mal qu’elle recevrait. Le feu du centre à la circonférence est nul ; celui de la circonférence au centre est irrésistible. Toutes ces considérations ont décidé les généraux modernes à renoncer au système des camps retranchés, pour y suppléer par celui des positions naturelles bien choisies.

Un camp romain était placé indépendamment des localités : toutes étaient bonnes pour des armées dont toute la force consistait dans les armes blanches ; il ne fallait ni coup d’œil ni génie militaire pour bien camper ; au lieu que le choix des positions, la manière de les occuper et de placer les différentes armes, en profitant des circonstances du terrain, est un art qui fait une partie du génie du capitaine moderne.

Si l’on disait aujourd’hui à un général : Vous aurez, comme Cicéron, sous vos ordres, 5 000 hommes, 16 pièces de canon, 5 000 outils de pionniers, 5 000 sacs à terre ; vous serez à portée d’une forêt, dans un terrain ordinaire ; dans quinze jours vous serez attaqué par une armée de 60 000 hommes ayant 120 pièces de canon ; vous ne serez secouru que quatre-vingts ou quatre-vingt-seize heures après avoir été attaqué. Quels sont les ouvrages, quels sont les tracés, quels sont les profils que l’art lui prescrit ! L’art de l’ingénieur a-t-il des secrets qui puissent satisfaire à ce problème ? »[61].

  1. « Ce fut là (l’embouchure de la Seine) que César établit son arsenal de marine, lorsqu’il passa dans cette île (la Bretagne). » (Strabon, II, 160.)
  2. Guerre des Gaules, V, iii, iv.
  3. Les Meldes habitaient sur la Marne, dans les environs de Meaux ; et comme nous avons vu, d’après Strabon, que César avait établi son arsenal maritime à l’embouchure de la Seine, il n’y a rien d’extraordinaire à ce que plusieurs navires aient été construits près de Meaux. Mais il n’est pas raisonnable de supposer, avec quelques écrivains, les Meldes à l’embouchure de l’Escaut, et de croire que César ait laissé des chantiers importants dans un pays ennemi et loin de toute protection.
  4. Les cinq légions que César emmena en Bretagne faisaient, à cinq mille hommes environ chacune, vingt-cinq mille hommes. Il y avait, de plus, deux mille chevaux. Si nous supposons, comme dans la première expédition, vingt-cinq chevaux par navire, il en fallait quatre-vingts pour contenir la cavalerie. L’année précédente, quatre-vingts transports avaient suffi pour deux légions sans bagages, deux cents auraient dû suffire pour cinq légions ; mais, comme les Commentaires laissent entendre que ces bâtiments étaient plus étroits, et comme les troupes avaient leurs bagages, il est à croire qu’il avait fallu le double de bâtiments, c’est-à-dire quatre cents, pour le transport des cinq légions, ce qui ferait environ soixante-deux hommes par navire. Il serait resté cent soixante transports pour les chefs gaulois et romains, les valets et les approvisionnements. Les vingt-huit galères étaient sans doute les véritables bâtiments de combat destinés à protéger la flotte et le débarquement.
  5. D’après un passage des Commentaires (V, xxvi), il y avait dans l’armée romaine un corps de cavalerie espagnole.
  6. Dion-Cassius, XL, i.
  7. Guerre des Gaules, V, viii.
  8. Cela nous paraît évident, puisque nous verrons plus tard César enfermer sa flotte dans les retranchements contigus à son camp.
  9. Comme dans la première expédition le désastre arrivé à la flotte avait dû prouver à César le danger auquel les vaisseaux étaient exposés sur la côte, la réflexion ci-dessus indique que, lors de sa seconde expédition, il choisit un meilleur mouillage, à quelques kilomètres plus au nord.
  10. Dix cohortes formaient une légion ; mais César n’emploie pas cette dernière expression, parce qu’il tira sans doute de chacune de ses cinq légions deux cohortes, qu’il laissa à la garde du camp. De cette manière, il conservait le nombre tactique de cinq légions, ce qui était plus avantageux, et faisait participer chaque légion à l’honneur de combattre.
  11. Si des bords de la mer, près de Deal, où nous supposons que les Romains établirent leur camp, on décrit, avec un rayon de douze milles, un arc de cercle, on coupe vers l’ouest, aux villages de Kingston et de Barham (Voir planche 16), et, plus au nord, au village de Littlebourn, un ruisseau, nommé la Petite-Stour, qui prend sa source près de Lyminge, coule du sud au nord à travers un pays assez accidenté, et se jette dans la Grande-Stour. Ce ruisseau est incontestablement le flumen des Commentaires. L’erreur est d’autant moins permise qu’on ne trouve aucun autre cours d’eau dans la partie du comté de Kent comprise entre la côte de Deal et la Grande-Stour, et que cette dernière coule trop loin de Deal pour répondre au texte. Bien que la Petite-Stour n’ait pas, entre Barham et Kingston, plus de trois à quatre mètres de largeur, on ne doit pas s’étonner de la dénomination de flumen que lui donne César, car il emploie la même expression pour désigner de simples ruisseaux, tels que l’Ose et l’Oserain (Guerre des Gaules, VII, lxix, Alesia).

    Mais César arriva-t-il sur la Petite-Stour vers Barham et Kingston ou vers Littlebourn ? Le doute est permis. Nous croyons cependant que le pays de Barham et Kingston répond mieux à l’idée que donne la lecture des Commentaires. Les hauteurs de la rive gauche de la Petite-Stour ne sont pas tellement accidentées que les chars et la cavalerie n’aient pu y manœuvrer, et les Bretons auraient occupé, comme l’exige le texte, une position dominante, locus superior, sur les versants qui se terminent au ruisseau en pentes douces.

    Ce ruisseau, vu son peu de profondeur, ne constitue pas un véritable obstacle ; or, il semble effectivement résulter du récit des Commentaires que l’engagement n’y fut pas sérieux et que la cavalerie de César le passa sans peine. Ce dernier fait constitue une objection contre la Grande-Stour, que plusieurs auteurs, entre autres le général de Gœler, prennent pour le flumen du texte : elle est assez large et assez encaissée vers Sturry, où l’on place le théâtre de l’action, pour que la cavalerie n’ait pu la traverser que difficilement. D’ailleurs Sturry est à quinze et non pas à douze milles de la côte de Deal.

  12. Il est évident que ce lieu ne doit pas être cherché à plus de quelques kilomètres de la Petite-Stour, car il faut se rappeler que les Romains étaient débarqués la veille, qu’ils avaient fait une marche de nuit de douze milles et qu’ils venaient de livrer un combat. Malheureusement le pays situé à l’ouest de Kingston est tellement accidenté et boisé qu’il est impossible de choisir un site plutôt qu’un autre pour en faire l’oppidum breton. Peut-être pourrait-on le placer vers Bursted ou Upper-Hardres.
  13. Guerre des Gaules, V, ix.
  14. Il nous a paru intéressant de chercher à nous expliquer comment César put réunir la flotte au camp.

    Le camp romain devait être sur un terrain plat, pour qu’il fût possible de tirer les navires de la flotte. En supposant que chaque navire eût en moyenne vingt-cinq mètres de longueur sur six mètres de largeur, et que les huit cents navires composant la flotte eussent été placés à deux mètres les uns des autres sur cinq lignes distantes entre elles de trois mètres, la flotte aurait couvert un rectangle de 1.280 mètres sur 140, relié au camp par d’autres tranchées. Il est bien entendu que les bateaux les plus légers auraient formé la ligne la plus éloignée de la mer.

  15. Guerre des Gaules, V, xi.
  16. C’est ainsi que s’exprime César, mais il est certain que ce chiffre n’indique pas la plus courte distance de la Tamise au détroit. César a sans doute voulu faire connaître la longueur du trajet qu’il fit de la mer à la Tamise.
  17. Sur les chars des Bretons, voyez Strabon (IV, p. 166), Dion-Cassius (LXXVI, xii). César parlait de plusieurs milliers de cavaliers et de chars de guerre, dans le troisième livre d’un mémoire adressé à Cicéron et qui s’est perdu (Junius Philargyrus, Comm. des Géorgiques de Virgile, III, p. 204).
  18. Guerre des Gaules, V, xvii.
  19. Il n’existe pas dans le comté de Kent les moindres vestiges pouvant aider à retrouver la marche de l’armée romaine. Le camp de Holwood, près de Keston, que les cartes anglaises qualifient de camp de César, ne se rapporte pas à l’époque dont nous nous occupons. Sur la colline de Saint-Georges (Saint-George Hill), près de Walton sur la Tamise, il n’a jamais existé de camp.

    Malheureusement il n’est pas possible non plus de préciser l’endroit où César passa à gué la Tamise. C’est ce dont nous ont convaincu les recherches de toutes sortes auxquelles MM. les officiers Stoffel et Hamelin se sont livrés. Les bateliers de la Tamise leur ont tous affirmé qu’entre Shepperton et Londres on compte actuellement huit ou neuf endroits guéables ; le plus favorable est à Sunbury. À Kingston, où le général de Gœler place le point de passage, rien ne fait supposer qu’un gué ait jamais existé. On doit dire la même chose de Coway-Stakes. À Halliford, malgré la terminaison du mot, les habitants n’ont conservé aucune tradition relative à un ancien gué. La seule chose qui nous paraisse évidente, c’est que l’armée romaine n’a point passé en aval de Teddington. On sait que ce village, dont le nom vient de Tide-end-town, marque en effet le dernier point de la Tamise où se fait sentir la marée. On ne comprendrait pas que César se fût exposé à être surpris pendant son passage par une augmentation de volume d’eau.

  20. Guerre des Gaules, V, xviii. — Polyen s’exprime ainsi : « César, étant dans l’île de Bretagne, voulait passer un grand fleuve. Cassivellaunus, roi des Bretons, s’opposait au passage avec une cavalerie nombreuse et beaucoup de chariots. César avait un très-grand éléphant, animal que les Bretons n’avaient jamais vu ; il l’arma d’écailles de fer, lui mit sur le dos une grande tour garnie de gens de trait et de frondeurs, tous adroits, et le fit avancer dans le fleuve. Les Bretons furent frappés d’étonnement à l’aspect d’une bête si énorme qui leur était inconnue. Et qu’est-il besoin de dire que leurs chevaux en furent effrayés, puisqu’on sait que, même parmi les Grecs, la présence d’un éléphant fait fuir les chevaux ? À plus forte raison, ceux des barbares ne purent supporter la vue d’un éléphant armé et chargé d’une tour d’où volaient des pierres et des traits. Bretons, chevaux et chariots, tout cela prit la fuite ; et les Romains, par le moyen de la terreur que donna un seul animal, passèrent le fleuve sans danger. » (Stratagèmes, VIII, xxiii, § 5).
  21. Après avoir franchi la Tamise, César envahit le territoire de Cassivellaunus, et se dirigea sur l’oppidum de ce chef. Certains commentateurs placent cet oppidum à l’ouest de Vendover (Voir planche 16), d’autres près de Saint-Albans, où se trouve l’ancien Verulamium. Tout ce qu’il nous est possible de dire, c’est que les courtes indications des Commentaires semblent mieux convenir à cette dernière localité.
  22. Guerre des Gaules, V, xxii.
  23. Guerre des Gaules, V, xxiii.
  24. Strabon, IV, p. 167.
  25. Pline, Histoire naturelle, ix, 116. — Solin, liii, 28.
  26. « J’ai reçu, le 4 des nones de juin (1er juin, d’après la concordance adoptée, Voir Appendice A), votre lettre datée de Plaisance ; celle du lendemain, datée de Lodi, m’est parvenue le jour même des nones (4 juin). » Elle était accompagnée d’une lettre de César qui exprimait sa satisfaction de l’arrivée de Quintus (Cicéron, Lettre à Quintus, II, xv).
  27. Cicéron, Lettres à Atticus, IV, xv. Cette lettre fut close le 5 des calendes d’août, répondant au 26 juillet.
  28. « J’ai reçu, le jour des ides de septembre (9 septembre), votre quatrième lettre, datée de Bretagne le 4 des ides d’août (8 août). » (Lettre à Quintus, III, i.)
  29. « Le 11 des calendes d’octobre (16 septembre), arriva votre courrier : il a mis vingt jours en route ; mon inquiétude était mortelle. » (Lettre à Quintus, III, i). — « César m’a écrit de Bretagne une lettre datée des calendes de septembre (28 août), que j’ai reçue le 4 des calendes d’octobre. Il paraît que les affaires n’y vont pas mal. César ajoute, pour que je ne sois pas surpris de ne rien recevoir de vous, que vous n’étiez pas avec lui lorsqu’il s’est rapproché de la mer (23 septembre). » (Lettre à Quintus, III, i, 25.)
  30. Cicéron, Lettre à Quintus, III, iii.
  31. À dix milles à l’est de Deal, il y a pleine mer une demi-heure plus tard qu’à Douvres, et le jusant y commence quatre heures après l’heure de la pleine mer.
  32. Ceux qui refusent d’admettre Boulogne et Deal comme points d’embarquement et de débarquement de César prétendent qu’un si long temps n’était pas nécessaire pour exécuter un si court trajet. Mais une flotte met d’autant plus de temps à naviguer qu’elle est plus nombreuse ; semblable en cela à un corps d’armée, qui marche beaucoup moins vite qu’un seul homme.
  33. Cicéron, Lettres à Atticus, IV, xvii.
  34. Pour trouver le temps voulu, nous devons supposer que, par un retard quelconque ou par l’absence de courriers réguliers, la lettre de César à Cicéron a mis 13 jours de Lodi à Rome.
  35. Il existe beaucoup d’incertitudes sur la dislocation des légions ; cependant l’emplacement de deux quartiers d’hiver nous paraît certain, Samarobriva (Amiens) et Aduatuca (Tongres). Si maintenant d’un point situé près de la Sambre, de Bavay comme centre, on décrit un cercle, on verra que les quartiers d’hiver de César, excepté ceux de la Normandie, étaient tous compris dans un rayon de cent milles romains ou cent quarante-huit kilomètres. Les recherches que le major Cohausen a bien voulu faire, et celles de MM. Stoffel et de Locqueyssie, m’ont permis de déterminer approximativement les quartiers d’hiver.
  36. Le frère de l’orateur. César lui avait permis de choisir lui-même ses quartiers d’hiver (Lettres à Atticus, IV, xviii.)
  37. Le commandant du génie de Locqueyssie a trouvé sur l’Ourthe, près du village de Lavacherie (duché de Luxembourg), des restes d’un camp romain avec fossés triangulaires, et dans une position qui paraît répondre aux données des Commentaires.
  38. Sous le nom de Belgium, il ne faut comprendre qu’une partie des peuples de la Belgique, tels que les Atrébates, les Ambiens et les Bellovaques (Guerre des Gaules, V, xxiv, xxv, xlvi ; VIII, xlvi.)
  39. Unam legionem, quam proxime trans Padum conscripserat. — D’après les auteurs de bonne latinité, proxime ne veut pas dire récemment, mais en dernier lieu. Faute d’avoir bien interprété cette phrase, le général de Gœler a supposé que César avait, à cette époque, fait venir d’Italie la 15e légion ; cette légion, comme on le verra, ne fut levée que plus tard.
  40. On a placé Aduatuca dans plus de quatorze localités différentes. Si des écrivains ont cru donner de bonnes raisons pour chercher cette place sur la droite de la Meuse, d’autres ont pensé en produire de tout aussi valables pour la mettre sur la gauche de ce fleuve ; mais la plupart ont adopté tel ou tel emplacement sur de futiles motifs. Personne n’a songé à résoudre la question par un moyen simple : il consiste à s’enquérir si, parmi les diverses localités proposées, il en existe une qui, par la configuration du terrain, réponde aux exigences de la narration des Commentaires. Or Tongres seul est dans ce cas : il y satisfait si complètement qu’on ne peut songer à placer ailleurs Aduatuca. En effet, Tongres est situé dans la région occupée autrefois par les Éburons, et, comme l’écrit César, in mediis finibus Eburonum, ce qui signifie en plein pays des Éburons et non au centre du pays ; il est en outre renfermé dans un cercle de cent milles de rayon comprenant tous les quartiers d’hiver de l’armée romaine, excepté ceux de Roscius. Enfin il remplit toutes les conditions voulues pour l’établissement d’un camp : il est près d’une rivière, sur une hauteur d’où l’on domine les environs, dans un pays qui produit du blé, et du fourrage. À deux milles, vers l’ouest, se trouve un grand défilé, magna convallis, le vallon de Lowaige, où s’explique parfaitement le récit du massacre des cohortes de Sabinus. Tongres s’adapte également aux événements de l’année 701, car à trois milles de ses cours s’étend une plaine séparée de la ville par une seule colline ; du même côté que cette colline s’élève une éminence arrondie, celle de Berg, à laquelle la dénomination de tumulus convient très-bien. Enfin le Geer, dont les bords étaient marécageux autrefois, défendait sur une grande étendue la hauteur de Tongres. (Voir planche 18.)
  41. Guerre des Gaules, V, xxv.
  42. Voyez la notice de M. M. F. Driesen sur la position d Aduatuca, dans les Bulletins de l’Académie royale de Belgique, 2e série, t. XV. n° 3.
  43. Guerre des Gaules, V, xxxvii.
  44. Guerre des Gaules, V, xxxix.
  45. Les tours des Romains étaient construites avec des bois de faible échantillon, reliés entre eux par des traverses. (Voir planche 27, fig. 8.) C’est encore ainsi qu’à Rome aujourd’hui on élève les échafaudages.
  46. Quoique le texte porte passuum, nous n’avons pas hésité à mettre pedum, parce qu’il est peu croyable que les Gaulois eussent fait, en trois heures de temps, une contrevallation de plus de 22 kilomètres.
  47. La machine de siège nommée testudo « tortue » était ordinairement une galerie montée sur roues, faite en bois de fort équarrissage et couverte d’un solide blindage. On la poussait contre le mur de la place assiégée. Elle protégeait les travailleurs chargés soit de combler le fossé, soit de miner la muraille, soit de faire mouvoir le bélier. Les travaux de siège des Gaulois doivent faire présumer que le camp de Cicéron était dans un fort entouré d’une muraille. (Voyez, pour le mot falces, la note de la page 128.)
  48. Dans le bassin houiller au centre duquel est situé Charleroy, les bancs de houille affleurent le sol sur divers points. Encore aujourd’hui on y pétrit de l’argile avec de la houille menue. Mais ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’on a trouvé à Breteuil (Oise), comme dans les ruines de Carthage, une foule de balles ovoïdes en terre cuite.
  49. On a vu que nous nous servons indifféremment des noms de vallum et de rempart.
  50. Dion Cassius, XL, viii.
  51. Il nous a semblé que le mouvement de concentration de César et de Fabius ne permettait pas de placer les quartiers d’hiver de ce dernier à Thérouanne ou à Montreuil-sur-Mer, avec la plupart des auteurs. Ces localités sont trop éloignées de la route d’Amiens à Charleroy pour que Fabius eut pu rejoindre César sur le territoire des Atrébates, comme l’exige le texte des Commentaires. Nous plaçons, par cette raison, Fabius à Saint-Pol.
  52. Il y a dans les Commentaires græcis conscriptam litteris ; mais Polyen et Dion-Cassius affirment que la lettre était écrite en langue grecque.
  53. Polyen, Stratagèmes, VIII, xxiii, 6.
  54. Nous admettons que Cicéron campait à Charleroy : tout concourt à justifier cette opinion. Charleroy est situé sur la Sambre, près de la voie romaine d’Amiens à Tongres (Aduatuca), et, comme l’exige le texte latin, à cinquante milles de cette dernière ville. De la partie haute de Charleroy, où le camp fut sans doute établi, on commande la vallée de la Sambre et on découvre au loin, vers l’ouest, le pays par lequel César arrivait. Enfin la vallée de la Haine et le mont Sainte-Aldegonde, au-dessus du village de Carnières, répondent parfaitement au récit du combat où furent défaits les Gaulois.
  55. D’Amiens à Charleroy il y a 170 kilomètres. César a dû déboucher sur le territoire des Nerviens, vers Cambrai, le matin du troisième jour, compté depuis le départ d’Amiens, après avoir parcouru 90 kilomètres. Il envoie à l’instant même le cavalier gaulois à Cicéron. Ce cavalier a 80 kilomètres à faire. Il peut n’y employer que huit à neuf heures et arriver dans l’après-midi du troisième jour. Il lance son javelot, qui reste fiché le troisième et le quatrième jour. Le cinquième jour, on le découvre, et on aperçoit alors la fumée des incendies. César arrivait donc le cinquième jour (à raison de 30 kilomètres par étape) à Binche, à 20 kilomètres de Charleroy. Cette ville est sur un mamelon assez élevé, d’où la fumée pouvait s’apercevoir. Le siège dura environ quinze jours.
  56. Guerre des Gaules, V, lii.
  57. « J’ai lu avec une vive joie ce que tu me dis du courage et de la force d’âme de César dans cette cruelle épreuve. » (Cicéron, Lettres à Quintus, III, viii, 166).
  58. Suétone, César, lxvii. — Polyen, Stratagèmes, VIII, xxiii, 23.
  59. L’un est sur l’emplacement de la citadelle d’Amiens ; le second est près de Tirancourt ; le troisième est le camp de l’Étoile. (Voir Dissertation sur les camps romains de la Somme, par le comte L. d’Allonville.)
  60. Guerre des Gaules, V, lviii.
  61. Précis des guerres de César, par Napoléon, chap. v, 5.