Histoire de Polybe/livre III/CHAPITRE X

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction de Thullier


CHAPITRE X

Hannibal sur sa route remet sur le trône un petit roi gaulois et en est récompensé. — Les Allobroges lui tendent des pièges à l’entrée des Alpes. — Il leur échappe, mais avec beaucoup de risque et de perte.


Trois jours après le décampement des Carthaginois, le consul romain arriva à l’endroit où les ennemis avaient traversé le fleuve. Sa surprise fut d’autant plus grande qu’il s’était persuadé que jamais ils n’auraient la hardiesse de prendre cette route pour aller en Italie, tant à cause de la multitude des Barbares dont ces régions sont peuplées, que du peu de fonds qu’on peut faire sur leurs promesses. Comme cependant ils l’avaient fait, il retourna au plus vite à ses vaisseaux, et embarqua son armée. Il envoya son frère en Espagne, et revint par mer en Italie pour arriver aux Alpes par la Tyrrhénie avant Hannibal. Celui-ci, après quatre jours de marche, vint près d’un endroit appelé l’Isle, lieu fertile en blés et très peuplé, et à qui l’on a donné ce nom, parce que le Rhône et l’Isère, coulant des deux côtés, l’entourent et la rétrécissent en pointe à leur confluent. Cette île ressemble assez, et pour la grandeur et pour la forme, au Delta d’Égypte, avec cette différence néanmoins, que la mer et les bouches des fleuves forment un des côtés de ce dernier, et qu’un des côtés du premier est fermé par des montagnes d’une approche et d’une entrée difficiles. Nous pourrions dire même qu’elles sont presque inaccessibles.

Hannibal trouva dans cette île deux frères qui, armés l’un contre l’autre, se disputaient le royaume. L’aîné mit Hannibal dans ses intérêts, et le pria de lui aider à se maintenir dans la possession où il était. Le Carthaginois n’hésita point ; il voyait trop combien cela lui serait avantageux. Il forma donc une alliance avec lui, et l’aida à chasser son frère. Il fut bien récompensé du secours qu’il avait donné au vainqueur. On fournit à son armée des vivres et des munitions en abondance. On renouvela ses armes, qui étaient vieilles et usées. La plupart de ses soldats furent vêtus, chaussés, et mis en état de franchir plus aisément les Alpes. Mais le plus grand service qu’il en tira, fut que ce roi forma avec ses troupes l’arrière-garde des Carthaginois, qui n’entraient qu’en tremblant sur les terres des Gaulois nommés Allobroges, et les protégea jusqu’à l’endroit d’où ils devaient pénétrer dans les Alpes. Hannibal, ayant marché pendant dix jours le long du fleuve, et ayant parcouru une distance de huit cents stades, commença la montée des Alpes. C’est alors qu’il fut exposé à de très grands dangers. Tant qu’il fut dans le plat pays, les chefs des Allobroges ne l’inquiétèrent pas dans sa marche, soit qu’ils redoutassent la cavalerie carthaginoise ou que les Barbares, dont elle était accompagnée, les tinssent en respect. Mais quand ceux-ci se furent retirés, et qu’Hannibal commença à entrer dans les détroits des montagnes, alors les Allobroges coururent en grand nombre s’emparer des lieux qui commandaient ceux par où il fallait nécessairement que l’armée d’Hannibal passât. C’en était fait de son armée, si leurs piéges eussent été plus couverts, mais comme ils se cachaient mal ou point du tout s’ils firent grand tort à Hannibal, ils ne s’en firent pas moins à eux-mêmes. Ce général, averti du stratagème des Barbares, campa au pied des montagnes et envoya quelques-uns de ses guides gaulois pour reconnaître la disposition des ennemis. Ils revinrent dire à Hannibal que, pendant le jour, les ennemis gardaient exactement leurs postes, mais que pendant la nuit ils se retiraient dans une ville voisine. Aussitôt le Carthaginois dresse son plan sur ce rapport ; il fait en plein jour avancer son armée près des défilés, et campe assez proche des ennemis. La nuit venue, il donne ordre d’allumer des feux, laisse la plus grande partie de son armée dans le camp, et avec un grand corps d’élite il perce les détroits et occupe les postes que les ennemis avaient abandonnés. Au point du jour les Barbares, se voyant dépostés, quittèrent d’abord leur dessein, mais comme les bêtes de charge et la cavalerie, serrées dans ces détroits, ne suivaient que sur une longue file, ils saisirent cette occasion pour fondre de plusieurs côtés sur cette arrière-garde. Il périt là grand nombre de Carthaginois, beaucoup moins cependant sous les coups des Barbares que par la difficulté des chemins. Ils y perdirent surtout beaucoup de chevaux et des bêtes de charge, qui dans ces défilés et sur ces rochers escarpés se soutenaient à peine et culbutaient au premier choc. Le plus grand désastre vint des chevaux blessés, qui tombaient dans ces sentiers étroits, et qui en roulant poussaient et renversaient les bêtes de charge et tout ce qui marchait derrière.

Hannibal, pour remédier à ce désordre, qui, par la perte de ses munitions, allait l’exposer au risque de ne pas trouver de salut, même dans la fuite, courut au secours des siens à la tête de, ceux qui pendant la nuit s’étaient rendus maîtres des hauteurs, et, tombant d’en haut sur les ennemis, il en tua un grand nombre, mais dans le tumulte et la confusion qu’augmentaient encore le choc et les cris des combattants, il perdit aussi beaucoup de monde. Malgré cela, la plus grande partie des Allobroges fut enfin défaite, et le reste réduit à prendre la fuite. Il fit ensuite passer ces défilés, quoique avec beaucoup de peine, à ce qui lui était resté de chevaux et de bêtes de charge, puis, se faisant suivre de ceux qui lui parurent le moins fatigués du combat, il alla attaquer la ville d’où les ennemis étaient venus fondre sur lui. Elle ne lui coûta pas beaucoup à prendre. Tous les habitants, dans l’espérance du butin qu’ils croyaient faire, l’avaient abandonnée. Il la trouva presque déserte. Cette conquête lui fut d’un grand avantage. Il tira de cette ville quantité de chevaux, de bêtes de charge et de prisonniers, et outre cela, du blé et de la viande pour deux ou trois jours, sans compter que par là il se fit craindre de ces montagnards, et leur ôta l’envie d’interrompre une autre fois sa marche.

Il campa dans cet endroit, et s’y reposa un jour entier. Le lendemain on continua de marcher. Pendant quelques jours la marche fut assez tranquille. Au quatrième voici un nouveau péril qui se présente ! Les peuples qui habitaient sur cette route, inventent une ruse pour le surprendre. Ils viennent au devant de lui, portant à la main des rameaux d’olivier et des couronnes sur la tête. C’est le signal de paix et d’amitié chez ces Barbares, comme le caducée chez les Grecs. Cela parut suspect à Hannibal. Il s’informa exactement quel était leur dessein, quel motif les amenait. Ils répondirent qu’ayant su qu’il avait pris une ville sur leurs voisins, et qu’il avait terrassé tous ceux qui avaient osé, lui tenir tête, ils venaient le prier de ne leur faire point de mal, et lui promettre de ne pas chercher à lui nuire, et, s’il doutait de leur bonne foi, qu’ils étaient prêts à donner des otages.

Hannibal hésita longtemps sur le parti qu’il devait prendre : d’un côté, en acceptant les offres de ces peuples, il y avait lieu d’espérer que cette condescendance les rendrait plus réservés et plus traitables ; de l’autre, en les rejetant, il était immanquable qu’il s’attirerait ces Barbares sur les bras. D’après ces deux raisons, il fit du moins semblant de consentir à les mettre au nombre de ses alliés. Aussitôt on lui amena des otages, on le fournit de bestiaux, on s’abandonna entièrement à lui sans aucune précaution, sans aucune marque de défiance. Hannibal, de son côté, se fiant tellement à leur bonne foi apparente, qu’il les prit pour guides dans les défilés qui restaient à franchir. Ils marchèrent donc à la tête des troupes pendant deux jours. Quand on fut entré dans un vallon, qui de tous côtés était fermé par des rochers inaccessibles, ces perfides, s’étant réunis, vinrent fondre sur l’arrière-garde d’Hannibal. Ce vallon eût été sans doute le tombeau de toute l’armée, si le général carthaginois, à qui il était resté quelque défiance et qui s’était précautionné contre la trahison n’eût mis à la tête les bagages avec la cavalerie, et les hommes pesamment armés à l’arrière-garde. Cette infanterie soutint l’effort des ennemis, et sans elle la perte eût été beaucoup plus grande. Mais, malgré ce secours, il périt là un grand nombre d’hommes, de chevaux et de bêtes de charge, car ces Barbares, avançant sur les hauteurs à mesure que les Carthaginois avançaient dans la vallée, tantôt roulaient et tantôt jetaient de grosses pierres qui répandirent tant de terreur parmi les troupes, qu’Hannibal fut obligé, avec la moitié de ses forces, de passer la nuit dans le voisinage d’un certain rocher blanc, séparé de sa cavalerie et de ses bêtes de somme, les protégeant pendant qu’elles défilaient avec peine au travers du ravin, ce qui dura toute la nuit. Le lendemain, les ennemis s’étant retirés, il rejoignit sa cavalerie et ses bêtes de somme, et s’avança vers la cime des Alpes. Dans cette route, il ne se rencontra plus de Barbares qui l’attaquassent en corps. Quelques pelotons seulement voltigeaient çà et là, et, se présentant tantôt à la queue, tantôt à la tête, enlevaient quelques bagages. Les éléphants lui furent alors d’un grand secours. C’était assez qu’ils parussent pour effrayer les ennemis et les mettre en fuite. Après neuf jours de marche, il arriva enfin au sommet des montagnes. Il y demeura deux jours, tant pour faire reprendre haleine à ceux qui y étaient parvenus heureusement, que pour donner aux traîneurs le temps de rejoindre le gros de l’armée. Pendant ce séjour, on fut agréablement surpris de voir, contre toute espérance, paraître la plupart des chevaux et des bêtes de charge qui sur la route s’étaient débarrassés de leurs fardeaux, et qui, sur les traces de l’armée, étaient venus droit au camp.