Histoire de Rome Livre XV

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Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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Chapitre I[modifier]

I. A peine avait-on arraché à Gallus le vêtement royal en Norique, qu’Apodème, le plus ardent des promoteurs de la discorde tant que ce prince avait vécu, s’empare de sa chaussure, et, avec une précipitation qui lui fit crever plusieurs chevaux, malgré la fréquence des relais disposés sur sa route, pousse droit à Milan, jaloux de l’honneur d’annoncer le premier la nouvelle. A peine arrivé, il court au palais, et jette cette dépouille aux pieds de Constance, du même air qu’il eût fait un trophée conquis sur le roi des Parthes. L’annonce eut bientôt circulé. En apprenant avec quelle promptitude s’est accompli, comme à souhait, ce coup d’État si hasardeux, les courtisans d’épuiser à l’envi toutes les formules adulatrices, et de porter jusqu’aux nues le courage et le bonheur d’un prince qui par deux fois, à des époques différentes, avait d’un signe abaissé deux puissances telles que Vétéranion et Gallus, aussi aisément qu’on licencierait deux recrues.

Enivré du parfum de ces flatteries, Constance en vint à se croire de bonne foi au-dessus de la condition humaine. On le vit s’oublier jusqu’à se conférer à lui-même l’éternité dans les lettres qu’il dictait, et jusqu’à s’intituler le maître de la terre, dans celles qu’il écrivait de sa main. Et cependant n’eût-il pas dû s’offenser plutôt d’être ainsi qualifié par d’autres, lui qui mettait tant d’affectation à se modeler sur ceux de ses prédécesseurs qui avaient conservé dans leur personne les habitudes républicaines ? Son pouvoir en effet eût-il embrassé ces mondes sans nombre imaginés par Démocrite, et dont la pensée mortifiante, suscitée chez Alexandre par les sarcasmes d’Anaxagore, poursuivait le conquérant jusque dans ses rêves ; encore lui eût-il fallu ne vouloir rien lire et se boucher les oreilles, ou reconnaître avec tout le monde (car c’est un axiome vulgaire en physique) que cette terre, qui nous paraît sans bornes, n’est qu’un point dans l’immensité.

Chapitre II[modifier]

II. La catastrophe déplorable de Gallus fut le signal de nouvelles persécutions judiciaires. L’envie, ce fléau de tout ce qui est bon, de plus en plus acharnée sur Ursicin, parvint à susciter contre lui une accusation de lèse-majesté. Le grand danger de sa position était dans le caractère de l’empereur, obstinément prévenu contre toute justification franche et loyale, et toujours prêt à accueillir les secrètes insinuations de la calomnie.

Le nom de Constance, disait-on, n’était plus même prononcé en Orient. Pour gouverner comme pour combattre, tous les vœux appelaient Ursicin ; lui seul était capable de tenir les Perses en respect. Impassible et résignée, cette grande âme, au milieu de ces périls, ne songeait qu’à maintenir sa dignité intacte. Mais ce n’était pas sans gémir intérieurement de la faible protection que trouve un homme de bien dans son innocence. Sa grande affliction était de voir ses amis, naguère si empressés autour de lui, se ranger du côté de la faveur, comme des licteurs passent, suivant le cérémonial, du fonctionnaire sortant au nouveau titulaire.

Son collègue Arbétion lui portait les plus rudes coups, tout en affichant pour lui la plus vive sympathie, par les louanges qu’il donnait publiquement à son caractère. Arbétion était singulièrement habile à ourdir des trames contre les gens de bien, et son crédit était immense. Sa manœuvre était celle du serpent, qui, de son ténébreux repaire, guette le passant pour s’élancer sur lui à l’improviste.

Ce simple soldat, parvenu aux premières diguités militaires, qui n’avait point de provocations à repousser, point d’injures à venger, n’en était pas moins dévoré d’une insatiable envie de nuire. Il fit si bien que, dans un conseil secret présidé par l’empereur, et où les plus intimes confidents furent seuls admis, on décida qu’Ursicin serait enlevé de nuit, et, sans autre forme de jugement, mis à mort loin des yeux de l’armée. C’est ainsi, dit-on, qu’un autre défenseur de l’empire, également habile et irréprochable, Domitius Corbulon, disparut au milieu de l’orgie sanglante du règne de Néron. On n’attendait pour exécuter ce plan qu’un moment favorable ; mais dans l’intervalle il y eut un retour aux idées de modération, et l’on jugea devoir remettre l’affaire en délibéré avant de passer outre.

Tous les efforts de la calomnie se tournèrent alors contre Julien, qui, dans la suite, rendit son nom si célèbre. On crut avoir découvert deux chefs d’accusation contre lui. En premier lieu, il avait quitté sa retraite forcée de Macellum en Cappadoce. Entraîné par ses goûts scientifiques, il avait fait effectivement une excursion en Asie. Second grief. il s’était trouvé à Constantinople sur le passage de son frère. Sa justification fut péremptoire : il prouva que dans ces deux cas ses démarches avaient été autorisées. Mais il n’en eût pas moins succombé sous les efforts combinés des courtisans si la reine Eusébie, mue sans doute par une inspiration surnaturelle, n’eût elle-même intercédé pour lui. On se borna donc à le reléguer à Côme, près de Milan, où il ne fit qu’une résidence assez courte. Son ardente passion pour le culte de l’intelligence trouva bientôt à se satisfaire dans la permission qui lui fut donnée de se retirer en Grèce.

Quelques autres des procès intentés à cette époque eurent aussi ce qu’on pourrait appeler une heureuse issue : ou la persécution échoua, ou la justice n’atteignit que de vrais coupables. Néanmoins il arriva plus d’une fois que le riche obtint l’impunité par une obsession opiniâtre, et par la corruption pratiquée sur une grande échelle ; tandis que ceux qui avaient trop peu, ou qui n’avaient rien pour payer la rançon de leur vie, étaient impitoyablement jugés et condamnés. Ainsi vit-on plus d’une fois la vérité succomber sous le mensonge, et le mensonge érigé en vérité. On fit aussi le procès à Gorgonius, chambellan de César. Mais, bien qu’il fût convaincu par ses propres aveux d’avoir été le complice et quelquefois l’instigateur des excès de son maître, la cabale des eunuques sut si bien travestir les faits, que le coupable échappa au châtiment.

Chapitre III[modifier]

III. Pendant que de telles scènes affligeaient Milan, un grand nombre d’officiers et de gens de cour arrivaient prisonniers à Aquilée. Ces malheureux se traînaient languissamment sous le poids des chaînes, maudissant une vie qui leur imposait de semblables souffrances. On les accusait d’avoir été les ministres des fureurs de Gallus, d’avoir pris une part active aux atrocités exercées contre Domitien et Montius, et à toutes les exécutions précipitées dont tant d’autres avaient été victimes. Mission fut donnée d’entendre les accusés à Arboreus et à Eusèbe, grand chambellan de l’empereur ; deux esprits arrogants jusqu’à la forfanterie, deux hommes d’injustice et de violence. Ceux-ci ne prirent même pas la peine d’examiner ; et, sans distinction d’innocents et de coupables, ils exilèrent les uns, après les avoir fait battre de verges ou passer par les tortures, en firent descendre un certain nombre au rang de simples soldats ; le reste paya de sa vie.

Après avoir ainsi chargé les bûchers de victimes, les deux commissaires revinrent triomphants rendre compte de leur mission à l’empereur, qui cette fois, comme en toute occasion, fit preuve d’endurcissement et de rancune persévérante. Dès ce moment, et par une sorte d’impatience d’avancer le terme assigné à chacun par les destinées, Constance ouvrit son âme tout entière aux délateurs. Aussi vit-on bientôt pulluler cette espèce de limiers de bruits publics. Leur fureur déchira d’abord à belles dents les hauts dignitaires, et finit par s’en prendre aux petits comme aux grands. II n’en était pas de cette engeance comme des frères Cibyrates de Verrès, qui léchaient le tribunal d’un seul préteur : leur rage à eux s’attaquait à toutes les parties de l’État, pour y faire sans cesse de nouvelles blessures. Les coryphées de cette industrie étaient Paul et Mercure, ce dernier Perse d’origine, l’autre Dace de naissance. Le premier était notaire ; le second, d’officier de la bouche était devenu maître des comptes. Paul, avons-nous dit, s’était acquis le surnom de Catena (chaîne). Et, en effet, une accusation dans ses mains devenait tout à fait inextricable, tant il déployait d’adresse et de ressources d’esprit à ourdir le réseau meurtrier de la calomnie ; semblable à ces lutteurs qui tiennent encore leur homme au talon, quand déjà il se croyait hors de leur étreinte. Mercure était surnommé le comte des songes, parce qu’il se faufilait en tapinois dans les cercles et dans les festins, à la façon d’un chien hargneux qui remue la queue pour cacher l’envie qu’il a de mordre ; et si dans les épanchements de l’intimité un convive venait à conter ce qu’il avait vu dans son sommeil, moment où, comme on sait, l’imagination se donne carrière, vite Mercure allait en glisser le récit, chargé des plus noires couleurs, dans l’oreille du prince, toujours avide de cette espèce de communication.

L’illusion du sommeil devenait dès lors crime impardonnable, et il n’en fallait pas plus pour avoir à répondre aux accusations les plus graves. Ce péril d’un genre nouveau fut bientôt connu, et la renommée ne manqua pas de le grossir. Aussi chacun devint si discret sur ce qu’il avait rêvé, qu’à peine, devant un étranger, voulait-on convenir qu’on eût dormi ; jusque là que ceux qui avaient quelque lecture gémissaient de n’être pas nés dans l’Atlantide, pays où l’on dort, dit-on, sans songer ; ce que nous laisserons expliquer à de plus savants que nous.

Au milieu de cette hideuse série d’informations et de supplices, quelques paroles inconsidérées allumèrent en Illyrie un nouveau foyer de persécutions. Dans un dîner donné à Sirmium par Africanus, gouverneur de la seconde division de la Pannonie, et où le vin avait circulé plus que de raison, la confiance de n’avoir point d’auditeurs suspects lâcha la bride aux doléances sur les excès du gouvernement. Quelques-uns affirmèrent que les présages annonçaient une révolution imminente autant que désirée ; d’autres, avec un inconcevable oubli de toute prudence, osaient se vanter de prédictions de famille. Parmi les convives se trouvait Gaudence, agent du fisc, le plus borné, le plus irréfléchi des hommes, qui vit un crime d’État dans ces propos de table, et s’empressa d’en rendre compte à Rufin, chef des appariteurs du préfet du prétoire, brouillon dangereux et pervers par essence. L’avis lui donna des ailes. Il se rend aussitôt à la cour, voit l’empereur, et opère si puissamment par ses discours sur cette âme pusillanime, et prête à recevoir toute impression de ce genre, que, sans délibération préalable, l’ordre formel est donné d’enlever subitement tout ce qui a pris part au fatal banquet. L’odieux délateur obtint, pour ce service, une prorogation de son emploi pour deux ans ; grâce sollicitée par lui avec cette passion dont se prend d’ordinaire l’esprit humain pour les choses hors de règle.

Teutomer, protecteur, eut mission, de concert avec un de ses collègues, de se saisir des personnes dénommées, et de les ramener chargées de chaînes. Mais, durant une station que fit l’escorte à Aquilée dans une auberge, Marin, ancien instructeur militaire, devenu tribun, celui-là même qui avait donné l’exemple des propos, homme d’ailleurs à résolutions extrêmes, voyant les gardiens occupés de quelque soin du voyage, saisit un couteau qui se trouve sous sa main, s’en ouvre le ventre, s’arrache les entrailles, et expire aussitôt. Les autres captifs, conduits à Milan, y firent au milieu des tortures l’aveu d’avoir, dans l’entraînement d’un festin, laissé échapper quelques paroles indiscrètes. On les jeta en prison, en leur laissant entrevoir l’espérance douteuse d’obtenir leur grâce. Les deux officiers, complices supposés du suicide de Marin, furent condamnés à l’exil ; mais Arbétion intercéda pour eux, et la peine leur fut remise.

Chapitre IV[modifier]

IV. Peu de temps après l’issue de cette affaire, la guerre fut déclarée aux Allemands Lentiens, qui ne cessaient de franchir leurs limites, et de pousser au loin leurs incursions sur le territoire de l’empire. Constance prit en personne le commandement de l’éxpédition, et vint camper dans les champs Canins en Rhétie. Là le plan de campagne fut longuement élaboré, et l’on décida qu’il y avait à la fois honneur et avantage à prendre l’initiative. Arbétion, général de la cavalerie, dut en conséquence marcher à l’ennemi avec la meilleure partie des forces de l’armée, en côtoyant le lac Brigance. Mais, pour l’intelligence de ce qu’on va lire, il est bon de donner une courte description des lieux.

Entre les anfractuosités de hautes montagnes, le Rhin fait soudain jaillir sa source avec une impétuosité terrible, et, jusqu’alors sans affluent, se précipite au travers de rochers escarpés, comme le Nil à ses cataractes. II serait dès lors navigable, si cette partie de son cours n’était plutôt un torrent qu’une rivière. Redevenu libre dans sa marche, il divise son onde en plusieurs courants qui baignent diverses îles, et débouche dans un lac de forme arrondie et d’une vaste étendue, que les peuplades riveraines de Rhétie ont nommé lac Brigance, et qui a 400 stades environ en long et en large. A l’entour de ce lac règne une sombre et sauvage forêt, qui jadis en rendait les abords inaccessibles. Alors la persévérante énergie de la vieille Rome a su s’ouvrir dans ces régions une large voie, en luttant contre le sol, contre les efforts des barbares, contre l’inclémence du ciel. Le Rhin, entraîné par la rapidité de la pente, fait en écumant irruption au milieu de cette eau dormante, formant entre ses deux parties une solution de continuité absolue.

Un divorce éternel sépare les deux ondes. Le fleuve passe sans augmenter ni diminuer de volume, et court se perdre au loin, conservant jusque-là son nom et l’intégrité de ses eaux dans les gouffres de l’Océan. Chose merveilleuse ! ni l’immobilité du lac n’est troublée par le fleuve impétueux qui le traverse, ni le cours du fleuve retardé par la masse inerte et limoneuse que son invasion déplace. Pas la moindre confusion, pas le moindre mélange ; c’est à peine si l’on en peut croire le témoignage de ses yeux. Ainsi l’Alphée, fleuve d’Arcadie, à en croire la tradition, perce les flots de la mer Ionienne, pour aller marier son onde à celle de sa bien-aimée Aréthuse.

Arbétion, qui ne manquait pas d’expérience, et qui savait ce qu’il faut de circonspection au début surtout d’une campagne, fit cependant la faute de se porter en avant sans attendre les rapports de ses éclaireurs, et vint donner dans une embuscade. Il en fût déconcerté au point d’arrêter court son mouvement, sans savoir à quelle manœuvre recourir. Les barbares, qui se voient découverts, démasquent soudain leurs forces, et font pleuvoir à toute portée une multitude de traits de toute espèce. Les nôtres, hors d’état de résister, ne voient de salut que dans une prompte fuite. Chacun ne songe qu’à soi ; les rangs ne sont plus gardés, et des masses confuses et dispersées offrent, en tournant le dos, un but plus sûr aux coups de l’ennemi. Cependant, à la faveur de la nuit, un certain nombre échappa en prenant des chemins de traverse, et, retrouvant enfin le courage avec le jour, rejoignit individuellement ses étendards. Cette fatale échauffourée nous coûta dix tribuns, et des soldats en grand nombre. Les Allemands, enflés de leur succès, se montrèrent plus entreprenants. Chaque jour, profitant de la brume du matin, ils venaient, l’épée au poing, jusque sous nos retranchements, hurler les menaces les plus furibondes. Une sortie tentée par les scutaires, dut s’arrêter devant les masses de cavalerie que lui opposèrent les barbares. Les nôtres tinrent ferme toutefois, et, à grands cris, invitaient tout lé camp à seconder leur coup de main. Mais on était découragé par l’échec éprouvé la veille, et Arbétion voyait peu de sûreté à engager le reste de son monde. Tout à coup trois tribuns, d’un mouvement spontané, vont se joindre aux braves qui étaient dehors. C’étaient Arinthée, remplissant les fonctions de directeur de l’armature ; Seniauchus, commandant de la cavalerie des gardes, et Bappo, chef des vétérans, suivi du corps que l’empereur lui avait confié. Le danger de leurs camarades enflamme cette poignée de braves, comme si c’eût été leur propre danger ; ils se roidissent contre une force supérieure avec l’énergie de nos ancêtres ; et les voilà qui fondent sur l’ennemi avec l’impétuosité d’un torrent. Chez eux point d’ordre de bataille ; ils se battent en partisans, et forcent enfin les barbares à la fuite la plus honteuse. Ceux-ci n’observent plus de rangs, et se dérobent avec tant de hâte qu’ils oublient de se couvrir en fuyant, et livrent leurs corps désarmés aux coups de nos lances et de nos épées. Plusieurs furent tués avec leurs chevaux, et tenaient encore à terre au dos de leurs montures. Alors ceux des nôtres que l’hésitation avait retenus au camp, revenus enfin de leurs craintes, se répandent à leur tour au dehors, et se précipitent sur les masses confuses des barbares. Tout ce qui ne put échapper par la fuite fut écrasé ; on marchait sur les cadavres, on se baignait dans le sang. Cette boucherie ayant mis fin à la campagne, l’empereur revint en triomphe passer l’hiver à Milan.

Chapitre V[modifier]

V. Du sein des malheurs de l’État on vit bientôt surgir une tourmente non moins fatale, et qui, cette fois, menaçait de tout engloutir dans un commun désastre, si la fortune, souveraine arbitre de toutes choses, n’eût elle-même étouffé le mal dans son germe. Depuis longtemps l’incurie du gouvernement laissait la Gaule ouverte aux incursions des barbares, et leur route était toujours marquée par le pillage, la dévastation et l’incendie.

Un ordre de l’empereur envoya dans ce pays Silvain, maître de l’infanterie, que l’on jugeait capable de remédier au mal. Arbétion, qui souffrait impatiemment la présence d’un mérite supérieur au sien, avait contribué de tout son pouvoir à l’éloigner par cette mission périlleuse. Un certain Dynamius, attaché à la direction des équipages de l’empereur, sollicita de Silvain quelques lettres de recommandation, dont il pût se prévaloir près des amis du général en qualité d’intime. Une fois en possession de ces lettres, que ce dernier, dans sa simple droiture, ne crut pouvoir lui refuser, le perfide les tint en réserve, dans l’intention de s’en servir plus tard pour quelque noir projet. En effet, tandis que Silvain, tout entier à ses devoirs, parcourt les Gaules, chassant devant lui les barbares, qui déjà, perdant toute confiance, ne tenaient nulle part contre ses armes, ce Dynamius, donnant carrière à son esprit d’intrigue, élaborait, avec l’art d’un fourbe consommé, la falsification la plus indigne. Des bruits, sans certitude il est vrai, ont signalé, comme fauteurs et complices de cette machination, Lampade, préfet du prétoire, Eusèbe, surnommé Mattiocopas, exintendant du domaine privé, et Édèse, ex-secrétaire des commandèments du prince ; ces deux derniers intimes amis du préfet, et, à ce titre, invités par lui à la cérémonie d’investiture de son consulat.

A l’aide d’un pinceau qu’il promena successivement sur l’écriture des lettres de Silvain, Dynamius en fit disparaître une partie, ne laissant d’intact que la signature, et y substitua une rédaction toute différente. Ce n’était rien moins qu’une circulaire adressée par Silvain à ses amis politiques et particuliers, notamment à Tuscus Albinus, où ceux-ci étaient invités en termes ambigus à seconder le signataire dans le dessein d’usurper le trône. Ce tissu de mensonges, habilement ourdi pour perdre un innocent, fut par Dynamius confié au préfet pour qu’il le fit passer sous les yeux du prince. Lampade, ainsi devenu la cheville ouvrière de cette menée ténébreuse, guette le moment d’un tête-à-tête avec Constance, et se présente dans son cabinet, certain de tenir dans ses filets l’un des plus vigilants défenseurs du trône. Lecture est faite des fausses lettres dans le conseil, qui prend des mesures pour s’assurer des personnes dénommées. Les tribuns sont arrêtés sur-le-champ, et l’ordre est envoyé dans les provinces de transférer a Milan les personnes privées.

L’absurdité palpable de l’accusation révolta Malarie, chef des gentils, qui dans une réunion de ses collègues, par lui provoquée, dit hautement qu’il était indigne de laisser circonvenir ainsi par les intrigues de factieux les hommes les plus dévoués au gouvernement de l’empereur. Il déclara Silvain tout à fait incapable de la trahison qui lui était imputée, et qui n’était que l’œuvre d’une cabale détestable. Il se faisait fort, disait-il, d’aller le trouver lui-même et de le ramener à Milan ; il proposait même sa propre famille pour otage, et, de plus, la caution de Mellobaudes, tribun de l’armature, pour garantie de son retour ; ou bien offrait comme alternative que Mellobaudes ferait le voyage, et se chargerait d’accomplir la mission. Silvain était prompt à s’effaroucher, même sans motif ; et lui députer tout autre qu’un compatriote, c’était risquer de faire un rebelle d’un homme jusque-là fidèle et dévoué.

Le conseil était bon, il n’y avait qu’à le suivre ; mais Malarie jetait ses paroles au vent. L’avis d’Arbétion prévalut ; et ce fut Apodème, l’ennemi juré de quiconque était honnête homme, qui fut dépêché à Silvain porteur d’une lettre de rappel. Apodème avait d’autres soins en tête que sa mission. Aussitôt arrivé en Gaule, il met ses instructions de côté ; et, sans voir Silvain, sans lui transmettre aucune invitation de retour ni lui communiquer la lettre, il mande l’agent du fisc ; et, déjà procédant envers le général comme envers un proscrit dont la tête serait dévolue au bourreau, le voilà qui prend contre ses clients et serviteurs les mesures les plus vexatoires, avec toute l’insolence d’un vainqueur en pays conquis.

Pendant qu’Apodème met le feu partout, et fait désirer impatiemment la présence de Silvain, Dynamius, pour assurer l’effet de sa manœuvre, adresse au tribun de la manufacture de Crémone, sous les noms de Silvain etde Malarie, des lettres analogues à celles qu’il avait fait remettre par le préfet à l’empereur. Il y était invité tout simplement, comme sachant d’avance ce dont il s’agissait, à tout disposer promptement pour l’exécution.

Le tribun lut et, relut, sans rien comprendre. Sa mémoire ne lui rappelant aucun rapport intime avec les personnes qui lui écrivaient, il prit le parti de retourner à Malarie sa mission supposée par le porteur, accompagné d’un soldat ayant charge de le prier de s’expliquer clairement, et sans réticences, avec un esprit grossier qui n’entendait pas les énigmes. Malarie, qui était fort découragé et fort triste, et qui gémissait amèrement sur son sort et sur celui de son compatriote Silvain, comprit d’abord tout le mystère. Il rassemble aussitôt tout ce qui se trouvait de Franks au palais (ils y étaient nombreux et influents), et, dans le langage le plus animé, leur fait part de sa découverte. Grande rumeur : un complot était pris sur le fait, c’était contre eux qu’il était dirigé. L’empereur, instruit de ce qui se passe, ordonne aussitôt une révision de l’affaire, et veut qu’elle ait lieu en présence de tous les membres du conseil, tant de l’ordre civil que de l’ordre militaire. Déjà les juges renonçaient à voir clair dans ce dédale, quand Florence, fils de Nigrinien, qui remplaçait alors le maître des offices, regardant de plus près l’écriture des pièces, y retrouva en dessous quelques traits des caractères primitifs ; et bientôt on acquit la certitude que les interpolations d’un faussaire avaient travesti à plaisir la pensée du général.

L’imposture parut alors au grand jour. L’empereur, s’étant fait rendre un compte détaillé de la procédure, cassa le préfet, et le fit mettre en jugement ; mais sa cabale s’évertua, et réussit à le faire acquitter. Eusèbe, ex-intendant du domaine, confessa sur le chevalet qu’il avait eu connaissance de cette machination. Édèse se tira d’affaire en se renfermant dans une dénégation absolue. Tout le reste des prévenus fut renvoyé absous. Quant à Dynamius, pour récompense de ses mérites, il fut nommé correcteur. On l’envoya régenter la Toscane.

Cependant Silvain, qui était à Agrippine, y recevait avis sur avis des menées d’Apodéme pour le perdre. Ne connaissant que trop le cœur pusillanime du prince, et le peu de fond qu’on pouvait faire sur ses bonnes intentions, il se voyait à la veille d’être, sans qu’on l’eût entendu ni condamné, traité en criminel. Un moment il songea, pour sortir d’une position si critique, à demander asile aux barbares ; mais il en fut dissuadé par Laniogaise, alors tribun, le même qui, n’étant encore que candidat, était resté seul, ainsi que nous l’avons dit, près de l’empereur Constant au moment de sa mort, et avait recueilli ses derniers soupirs. De la part des Franks, ses compatriotes, Silvain, disait-il, ne pouvait s’attendre qu’à être assassiné, ou vendu à ses ennemis. Une résolution extrême était donc inévitable. Silvain eut des pourparlers avec les chefs principaux, les échauffa par des promesses, et, s’affublant de lambeaux de pourpre arrachés aux étendards et aux dragons, lui-même il se proclame empereur.

Pendant que tout ceci se passait dans la Gaule, arrive à Milan, sur le soir, la nouvelle étrange de la séduction de l’armée, et de l’usurpation du rang impérial par le chef ambitieux de l’infanterie. Ce fut pour Constance un coup de foudre. Le conseil est aussitôt convoqué ; tous les grands dignitaires se rendent au palais vers la seconde veille. Mais quand il fallut ouvrir un avis, nul ne retrouva ses idées ni sa langue. Quelques mots seulement circulèrent à voix basse sur les talents d’Ursicin, ses ressources d’homme de guerre, et sur les torts graves qu’on s’était donnés si gratuitement envers lui. Ursicin est donc appelé au conseil, et introduit (marque d’honneur spéciale) par le maître des cérémonies, et on lui donne la pourpre à baiser, de l’air le plus gracieux qu’on eût encore pris avec lui. Ce fut Dioclétien qui le premier introduisit cette forme d’adoration barbare ; car nous lisons qu’avant lui on ne saluait pas les princes autrement qu’on ne fait aujourd’hui les magistrats. Dans le même homme que naguère la malveillance acharnée accusait d’absorber l’Orient à son profit, de convoiter pour ses enfants le pouvoir suprême, on ne voyait plus que le capitaine consommé, le compagnon d’armes de Constantin, le seul bras qui pût conjurer l’incendie ; éloge aussi vrai que peu sincère ; car, tout en songeant sérieusement à abattre un aussi dangereux rebelle que Silvain, on entrevoyait, en cas de non réussite, la chance de se défaire d’Ursicin, dont les rancunes, supposées implacables, causaient toujours une grande préoccupation. Aussi lorsque le général, pendant qu’on pressait les préparatifs du départ, voulut glisser quelques mots de justification, l’empereur lui ferma doucement la bouche, en disant qu’il n’était pas bon de s’expliquer quand on avait un intérêt mutuel et si grand à s’entendre. On délibéra longuement encore ; on chercha surtout comment on persuaderait à Silvain que l’empereur ignorait tout. Enfin un moyen parut propre à lui donner pleine confiance : ce fut de lui notifier, dans les termes les plus honorables, un rappel qui le maintenait en possession de son titre et de ses fonctions, en lui donnant Ursicin pour successeur dans les Gaules. Ce plan arrêté, Ursicin reçut l’ordre de partir sans délai avec dix tribuns ou officiers des gardes, qu’on lui adjoignit sur sa demande pour l’aider dans sa mission. Mon collègue Vérinianus et moi fûmes de ce nombre ; les autres étaient parents ou amis d’Ursicin. Le voyage fut de longue haleine ; chacun put à loisir méditer sur les dangers qu’il allait courir. Nous nous regardions comme mis aux prises avec des animaux féroces. Mais le mal présenta cela de bon, qu’on a du moins le bien en perspective ; et l’on se consolait avec cette pensée de Cicéron, expression de la vérité même : "Une suite non interrompue de bonheur et de succès est désirable sans doute ; mais on n’y trouve pas, et c’est l’effet même de la continuité, cette vivacité de sensation que l’âme éprouve à passer d’un état désespéré à une condition meilleure".

Nous voyagions à grandes journées, notre chef voulant, dans son zèle, atteindre la frontière suspecte avant que la nouvelle de la défection ne fût publique en Italie. Mais, si rapide que fût notre marche, la renommée nous devança ; et à notre arrivée à Agrippine la révolte avait pris un développement qui défiait les moyens de répression dont nous pouvions disposer. Partout un concours empressé de la population au nouvel ordre de choses ; partout des réunions de troupes considérables. Dans de telles conjonctures, il n’y avait pour Ursicin qu’un seul parti à prendre, et c’est une nécessité dont il faut le plaindre : faire violence à ses sentiments et à ses désirs par un simulacre d’adhésion à ce pouvoir d’un jour, et conduire la déception avec assez d’adresse pour flatter la vanité du rebelle, et endormir sa vigilance deus une complète sécurité. Le plus difficile était le dénoûment. Quelle attention sur nous-mêmes pour ne presser ni négliger le moment d’agir ! La moindre manifestation intempestive était à tous notre arrêt de mort. Ursicin fut bien accueilli. Contraint, pour rester dans l’esprit de son rôle, de s’incliner devant un manteau de pourpre, il se vit traité par l’usurpateur avec égards, avec faveur ; il eut un libre accès près de sa personne, la place d’honneur à sa table, et bientôt une part intime à ses confidences. Silvain récriminait avec amertume contre les indignes choix qu’on avait faits constamment pour le consulat et les hautes charges, de préférence à lui et à Ursicin ; « et cela, disait-il, au mépris des longs et importants services rendus par tous deux àl’État, à la sueur de leur front. A son égard, on avait été jusqu’à mettre à la question ses amis, et à diriger contre lui-même d’ignobles procédures ; le tout sous prétexte d’une frivole accusation de lèse-majesté. Ursicin, de son côté, n’avait-il pas été violemment arraché de son poste d’Orient, et livré comme une proie à la méchanceté de ses ennemis ? » Silvain donnait carrière à son humeur en public aussi librement que dans le tête-à-tête.

Outre ces propos assez peu faits pour nous rassurer, nous entendions frémir autour de nous l’impatience de la soldatesque, qui criait famine, et brûlait déjà de franchir les Alpes Cottiennes. Dans cette position si critique, nous nous creusions tous la tète pour arriver à un résultat. A la fin, après mille autres partis pris et abandonnés tour à tour, nous tombâmes d’accord que des émissaires choisis avec grand soin, et dont un serment nous assura la discrétion, tenteraient la fidélité douteuse des Braccates et des Cornutes ; milices toujours prêtes à se vendre au plus offrant. Nos entremetteurs, bien payés et pris dans les plus obscurs, comme plus propres à une transaction de ce genre, eurent bientôt conclu le marché. Au point du jour, un gros de gens armés se montre tout à coup devant le palais ; et leur audace, comme il arrive parfois, s’exaltant de ce qu’il y avait de hasardeux dans l’entreprise, ils égorgent la garde, pénètrent dans l’intérieur, et massacrent Silvain, après t’avoir arraché demi-mort d’une chapelle consacrée au culte chrétien, où il était allé chercher refuge. Ainsi périt un officier dont on ne peut contester le mérite, victime d’une aberration où l’entraîna la plus noire des calomnies. Absent, il se vit hors d’état de briser le fatal réseau tendu autour de son innocence, et, de désespoir, se jeta dans l’usurpation pour sauver sa tête. Silvain, au surplus, s’était toujours défié du caractère versatile du prince, nonobstant les droits qu’il s’était acquis à sa reconnaissance en passant si à propos de son côté avant la bataille, de Murse, avec l’armature dont il était le chef. Il n’était pas plus rassuré, quoiqu’il ne manquât jamais de se prévaloir de ce titre, par le souvenir des faits d’armes de son père Bonite, qui, dans la guerre civile, avait chaudement embrassé, tout Frank qu’il était, le parti de Constantin contre Licinius.

Un fait assez singulier, c’est qu’avant tout symptôme de commotion dans les Gaules, un jour, le peuple réuni à Rome dans le grand Cirque, soit par allusion, soit par pressentiment, tout à coup s’était écrié : "Silvain est vaincu". On ne peut se faire une idée de la joie de Constance quand la nouvelle de la mort de Silvain arriva d’Agrippine. Son orgueil s’enfla de ce succès, où il voulut voir un signe de prédestination. Ennemi du courage par instinct, toujours, comme Domitien, il l’attaquait par les moyens contraires. L’entreprise si bien conduite d’Ursicin n’obtint pas même un éloge de lui. Loin de là, il se plaignit, dans ses lettres, de détournements effectués au préjudice du trésor public des Gaules, auquel certes personne n’avait touché. Il alla même à ce sujet jusqu’à prescrire une enquête, et fit subir un interrogatoire à Rémige, trésorier de la caisse militaire, le même qui plus tard, sous Valentinien, termina ses jours par un nœud coulant, à la suite de l’affaire des ambassadeurs de Tripoli. De ce jour, l’emphase de l’adulation n’eut plus de bornes : « Constance touchait aux nues, commandait aux événements. » Lui-même il renchérissait sur ces extravagances, rebutant, maltraitant de paroles quiconque ne savait pas dire si bien. Tel Crésus, selon l’histoire, chassa de ses États Solon, qui n’entendait rien au langage de la flatterie ; tel Denys voulut mettre à mort Philoxène, pour avoir seul gardé le silence au milieu de l’applaudissement universel, pendant que le tyran débitait à sa cour de mauvais vers qu’il avait faits. Ce mal engendre tous les autres. Mais quel plaisir peut donc trouver le pouvoir à la louange, quand il n’est pas permis à la critique de se faire jour ?

Chapitre VI[modifier]

VI. La sécurité était rétablie : c’était le tour des persécutions. On emprisonna par milliers ; on chargea les prévenus de chaînes. Paul nageait dans la joie. Ce délateur vomi par l’Érèbe avait trouvé carrière à ses funestes talents. Civils ou militaires, tous les membres du conseil durent prendre part aux informations. Par leur ordre on appliqua à la question Procule, appariteur de Silvain, homme d’un corps faible et valétudinaire ; ce qui excita beaucoup d’alarmes. On craignait que les efforts des bourreaux, triomphant d’une constitution si frêle, ne parvinssent à tirer de lui les plus compromettantes révélations ; mais il arriva tout le contraire. Ainsi que le patient l’a raconté depuis, il avait eu un songe qui lui défendait de livrer aucun innocent. Aussi se laissa-t-il torturer presque jusqu’à la mort, sans qu’il sortit de sa bouche un nom, un mot dont on pût s’autoriser contre un autre. De plus, il affirma constamment, et prouva jusqu’à l’évidence, que l’aventureuse tentative de Silvain n’était pas un plan prémédité, mais le seul effet de la force des choses. II citait, à l’appui de son assertion, un fait constaté par des témoins nombreux.

C’est que, cinq jours avant de revêtir les insignes du pouvoir suprême, Silvain, faisant payer la solde aux troupes, avait, au nom de Constance, exhorté les soldats à se montrer courageux et fidèles. Nul doute que si dans ce moment la pensée de l’usurpation eût été dans son cœur, il n’eût distribué qu’en son propre nom une somme aussi considérable. Procule acquitté, Poeménius fut trainé au supplice. Nous avons déjà raconté comment ce dernier fut choisi pour chef par le peuple de Trèves, quand il ferma ses portes au César Décence. Vinrent ensuite successivement les exécutions des comtes Asclépiodote, Lutus, Maudion, et celles d’une foule d’autres ; tous actes caractéristiques de cette époque d’inflexible cruauté.

Chapitre VII[modifier]

VII. Dans le temps que sévissait cette tourmente d’assassinats juridiques, la ville éternelle avait pour préfet Léonce, que recommandaient comme magistrat plusieurs qualités estimables facilité d’accès, impartialité rigoureuse, caractère bienveillant. On lui reprochait toutefois un peu de roideur dans l’exercice du pouvoir, et trop de penchant à l’amour. Il s’éleva contre lui une sédition, dont la cause première était ce qu’il y a de plus frivole et de plus futile. II avait donné l’ordre d’arrêter le cocher Philocome : le peuple à l’instant s’ameute pour son favori, et se porte contre le préfet à des démonstrations de fureur. On comptait l’intimider ; mais il resta ferme et imposant, et fit saisir par ses appariteurs quelques-uns des mutins, qui furent battus de verges et déportés, sans que nul osât proférer un mot ou faire mine de résistance.

Quelques jours après cependant, le peuple, toujours en fermentation, s’étant, sous prétexte d’une disette de vin, attroupé au Septizone (Septemzodium), quartier des plus fréquentés, où l’empereur Marc-Aurèle a fait élever à si grands frais le magnifique édifice du Nymphée, le préfet s’y porta résolûment de sa personne. Tout son entourage, fonctionnaires et officiers, le suppliait de ne se point commettre avec une multitude égarée et menaçante, qui avait contre lui une cause récente d’irritation ; mais ils s’adressaient à un homme inacessible à la peur. Léonce marcha droit au rassemblement, sans tenir compte de l’affaiblissement de son escorte, dont une partie déserta ses côtés en le voyant, de gaieté de cœur, affronter un péril si manifeste. Assis tranquillement sur son char, il promène un regard assuré sur les masses tumultueuses qui l’environnent, et dont l’agitation convulsive semble celle d’un nid de serpents. D’injurieuses vociférations éclatent ; il les endure avec sang-froid. Tout à coup, apostrophant au milieu de la foule un individu remarquable par sa stature athlétique et ses cheveux roux, il lui demande s’il n’est pas Pierre Valvomère ? A quoi celui-ci répond, d’un ton insolent, que c’est bien lui. Alors le préfet, à qui de longue main cet homme était signalé comme drapeau de sédition, le fit garrotter, les mains derrière le dos, et fustiger en dépit des clameurs que l’ordre ne manqua pas d’exciter. Mais on n’eut pas plutôt vu Valvomère au poteau, que, malgré ses appels réitérés à la compassion de ses camarades, la foule, si compacte naguère, s’évanouit en un clin d’œil par les rues adjacentes ; et ce dangereux promoteur de troubles se vit labourer les flancs, sans plus d’opposition que si tout se fût passé dans le secret du cabinet d’un juge. Valvomère fut ensuite relégué dans le Picentin, où il fut depuis condamné à mort et exécuté par sentence du consulaire Patruin, pour attentat à la pudeur d’une fille de condition.

Ce fut pendant l’administration du même Léonce que Libère, pontife chrétien, se vit mandé devant Constance, comme réfractaire à la volonté impériale et aux décisions de ses collègues de l’épiscopat. Je vais dire un mot du point de dissidence. Un synode (c’est le nom que donnent les chrétiens aux assemblées tenues par les dignitaires du clergé) avait déposé Athanase, évêque d’Alexandrie, pour avoir prévariqué, et pour s’être livré à des poursuites incompatibles avec son caractère de prêtre : c’est du moins ce dont l’a constamment accusé le bruit public. On le disait effectivement assez versé dans l’art de la divination et dans la science des augures pour avoir quelquefois prédit l’avenir ; sans oublier certaines imputations non moins contraires à l’esprit de la religion dont il était l’interprète. II fut enjoint à Libère, de la part du prince, de souscrire au décret qui expulsait Athanase de son siége. Mais Libère, bien que d’accord sur les points de doctrine avec le synode, se défendit obstinément d’obtempérer, protestant avec énergie de l’indignité d’un jugement où l’accusé n’avait été entendu ni même appelé. C’était se mettre en opposition flagrante aux volontés de l’empereur. Celui-ci, qui avait toujours détesté Athanase, tenait singulièrement, tout en regardant la condamnation comme valide, à ce qu’elle fût confirmée par l’autorité prépondérante de l’évêque de la ville éternelle. Cette satisfaction lui étant refusée, il fit enlever Libère. Mais l’attachement du peuple pour son évêque apporta de grandes difficultés à son arrestation, qui ne put s’opérer que de nuit.

Chapitre VIII[modifier]

VIII : Nous venons d’exposer les événements dont Rome était alors le théâtre. Constance avait ailleurs des sujets de grave inquiétude. Les courriers se succédaient sans interruption, annonçant que c’en était fait des Gaules. Les barbares, ne trouvant de résistance nulle part, y mettaient tout à feu et à sang. Son cerveau travailla longtemps pour trouver à ce mal un remède qui ne l’obligeât pas à quitter sa résidence d’Italie ; car il voyait un grand danger à s’éloigner lui-même si fort du centre. Le parti auquel il s’arrêta fut très-sage : c’était d’associer à son pouvoir Julien, fils de son oncle maternel, qu’il venait depuis peu de rappeler de Grèce, et qui portait encore le costume des philosophes du pays.

Le jour où Constance s’ouvrit à ses confidents intimes sur la résolution où le poussait le malheur des circonstances, faisant ainsi l’aveu, tout nouveau dans sa bouche, de son impuissance à soutenir seul le fardeau toujours croissant des charges de l’État, tous ces maîtres en l’art de la flatterie s’évertuèrent à l’étourdir sur sa position ; répétant à satiété qu’il n’y avait exigences, si grandes fussent-elles, dont sa force d’âme et sa fortune surhumaine ne pussent triompher cette fois comme toujours. Plus d’un, que sa conscience avertissait de redouter le pouvoir nouveau, prétendait que le nom seul de César était gros de périls, et voyait déjà revenir les temps de Gallus. L’impératrice seule tenait tête à ces adversaires obstinés de l’adjonction au gouvernement ; soit qu’elle s’effrayât de la longueur du voyage qu’elle aurait eu à faire, soit qu’un instinct de prudence lui révélât où était le véritable intérêt de l’État ; et elle insistait sur le choix d’un parent, de préférence à tout autre. Après nombre de délibérations sans résultat, l’empereur prit son parti, et, coupant court à tout débat, signifia sa résolution d’admettre Julien au partage de l’empire. Au jour marqué, devant toutes les troupes présentes à Milan, Auguste, tenant Julien par la main, monta sur un tribunal élevé à dessein fort au-dessus du sol, et décoré sur toutes ses faces d’aigles et d’étendards ; puis, d’un visage serein, il prononça ce discours : « Généreux défenseurs de l’empire, je viens plaider auprès de vous une cause qui nous est commune à tous : il s’agit du salut de la patrie. A des juges ainsi disposés je n’aurai que peu de mots à dire. Plus d’une fois la rébellion a dirigé contre nous ses fureurs : les auteurs de ces tentatives insensées ne sont plus ; mais voilà qu’en offrande à leurs mânes impies les barbares font couler des flots de sang romain. Ils ont rompu tout traité, franchi toute limite, et foulent aux pieds les Gaules dévastées, comptant sur les impérieux devoirs qui nous retiennent et sur l’énorme distance qui les sépare de nous. Le mal est grand, mais une prompte décision peut y porter remède. Que vos volontés seulement concourent avec la mienne, et ces superbes nations seront humiliées ; et nul n’osera plus violer nos frontières. J’ai pris une résolution où se fondent les plus belles espérances ; c’est à vous d’en seconder l’effet. Voici Julien, fils du frère de mon père. Vous connaissez tous les droits que lui assure à mon affection sa conduite irréprochable. Déjà sa jeunesse a donné les gages les plus brillants ; je veux l’élever au rang de César ; et si le choix vous parait heureux, je vous demande de le ratifier. »

Un murmure de faveur l’interrompit à ces mots, chacun, par une sorte de divination, accueillant cette mesure comme une inspiration d’en haut plutôt que comme une pensée humaine. L’empereur attendit patiemment que le silence se rétablit, et, d’un ton désormais plus assuré : « Je prends, dit-il, comme un assentiment le frémissement de joie que je viens d’entendre. Qu’il soit donc élevé à cet honneur insigne, le jeune homme en qui la force s’allie à la prudence ! En imitant ici la sage réserve qui est le fond de son caractère, j’aurai fait mieux que le louer. Par le choix que j’ai fait de lui j’ai d’ailleurs rendu suffisamment hommage aux qualités qu’il tient de l’éducation et de la nature. Les choses étant ainsi, avec la permission du ciel, je le revêts des insignes de prince. » Il dit, couvre Julien de la pourpre de ses aïeux, et le proclame César aux acclamations de l’assemblée entière. Puis se tournant vers le nouveau prince, dont la physionomie semblait plus soucieuse que de coutume : « Frère bien-aimé, vous arrivez tout jeune encore à prendre part aux splendeurs de votre famille. Ma gloire, je le déclare, m’en paraît accrue ; et je me croirais moins grand par la possession du pouvoir sans partage, que par l’acte de justice qui élève à mon rang un homme qui me touche de si près. Allez donc, associé désormais à mes travaux, à mes périls, prendre. en main le gouvernement de la Gaule. Apportez à ses douleurs le baume de votre intervention tutélaire. S’il faut combattre, votre place est marquée à côté des enseignes. Osez dans l’occasion ; mais point de bravoure irréfléchie. Animez le soldat par votre exemple ; mais gardez-vous de tout entraînement vous-même. Soyez toujours là pour porter secours, si l’on plie. Gourmandez sans rudesse, quand c’est le courage qui vient à faiblir ; et sachez toujours par vous-même en quoi tel a bien mérité et tel autre a failli. Les circonstances nous pressent : allez, homme brave, commander à des braves ; et comptez de ma part sur la coopération la plus active, la plus sincère. Combattons de concert, afin que, s’il plaît à Dieu d’exaucer un jour mes vœux et de rendre la paix au monde, nous puissions, de concert, le gouverner avec modération, avec amour. Partout vous me serez présent ; et quoi qu’il arrive, moi, je ne vous ferai jamais défaut. Allez donc, allez ; tous nos vœux vous suivent ; et montrez-vous défenseur vigilant du poste où la confiance publique vous a élevé. »

Un transport universel accueillit ces dernières paroles. La troupe, à très peu d’exceptions, pour témoigner son enthousiasme du choix que venait de faire l’empereur, fit résonner avec fracas le bouclier sur le genou, ce qui exprime, chez le soldat, le comble de l’allégresse ; tandis que frapper de la pique sur le bouclier est signe qu’il s’irrite ou cherche à se courroucer. Une juste admiration éclatait à la vue de César revêtu de la pourpre impériale ; on ne se lassait pas de contempler ces yeux terribles à la fois et pleins de charme, et cette physionomie aussi gracieuse qu’animée. Le soldat en tirait l’horoscope du prince, comme s’il eût connu cet antique système qui fait dépendre les qualités morales de certains signes extérieurs. Et, ce qui donnait plus de poids à ses louanges, il savait y observer la juste mesure, et n’être en deçà ni au delà de la convenance et de la vérité. L’expression était telle qu’on eût pu l’attendre, non de soldats, mais de censeurs. Julien se plaça ensuite sur le char de l’empereur, et revint au palais, récitant tout bas ce vers d’Homère : « La mort au manteau de pourpre et l’inflexible destin ont mis la main sur lui. » Ceci se passait le 8 des ides de novembre (6 novembre), sous le consulat d’Arbétion et de Lollien.

Peu de jours après, Julien épousa Hélène, sœur de Constance ; et, après avoir avec célérité tout disposé pour son voyage, il partit, le jour des kalendes de décembre (1er décembre), avec une suite très modeste. L’empereur l’accompagna jusqu’aux deux colonnes que l’on voit à mi-chemin de Laumelle à Ticinum, d’où César prit en droite ligne la route de Turin. Une triste nouvelle l’y attendait. La cour la savait déjà ; mais, par mesure politique, on avait cru devoir la tenir secrète. Agrippine, colonie célèbre de la Germanie inférieure, venait, après un siège obstiné, d’être prise d’assaut et saccagée par les barbares. Ce malheur frappa l’esprit de Julien, comme un présage de ce que lui réservait l’avenir ; et plusieurs fois on l’entendit répéter avec amertume qu’il n’avait gagné à son avènement que de mourir moins tranquille.

A son entrée à Vienne, la population de tout âge et de tout rang, tant de la ville que des environs, se précipita au-devant du prince désiré que le ciel accordait à ses vœux. D’aussi loin qu’on l’aperçut, les mots d’Empereur clément, d’Empereur fortuné, retentirent de toutes parts avec un indicible enthousiasme. On jouissait avidement de voir enfin les attributs de la royauté sur un prince légitime : sa présence allait remédier à tout ; c’était un génie tutélaire se montrant à l’heure même où tout paraissait perdu. Une vieille femme aveugle avait demandé quelle entrée on célébrait ? quand on lui eut répondu : Celle de Julien, elle s’écria qu’il rétablirait les temples des dieux.

Chapitre IX[modifier]

IX. Maintenant je puis dire, après le chantre illustre de Mantoue, que mon sujet grandit, qu’une plus majestueuse série d’événements se déroule devant moi. Une description préalable de la contrée qui en fut le théâtre ne saurait donc être un hors-d’œuvre ; car des notions de ce genre jetées incidemment au milieu du récit, quand l’intérêt du lecteur est éveillé par l’attente d’une bataille ou par les alternatives du combat, font ressembler l’auteur à ces marins qui ont négligé aux heures de loisir la réparation de leurs voiles et de leurs cordages ; et se voient forcés de s’en occuper au moment où ils sont déjà aux prises avec la tempête et battus par les flots.

Les anciens auteurs, faute de données précises, ne nous ont transmis sur l’origine des Gaulois que des notions plus ou moins incomplètes. Mais plus récemment Timagène, Grec par l’activité d’esprit comme par le langage, parvint à rassembler un grand nombre de faits longtemps perdus au milieu des livres obscurs dont il les avait tirés. Je vais m’aider de ses recherches, en y ajoutant la méthode, et en tâchant de mettre chaque chose dans son ordre et dans son jour.

D’après le rapport des contemporains, les Aborigènes de cette contrée étaient un peuple appelé Celtes, du nom d’un roi de mémoire chérie ; ou Galates, du nom de la mère de ce même roi. De ce dernier nom les Grecs ont fait celui de Galles (Gaulois). Une colonie de Doriens, suivant d’autres, y était venue, à la suite du plus ancien des Hercule former un établissement sur le littoral. Selon les antiquités druidiques, la population de la Gaule n’est indigène qu’en partie, et s’est recrutée à diverses reprises par l’incorporation d’insulaires étrangers venus d’au delà les mers, et de peuplades transrhénanes chassées de leurs foyers, soit par les vicissitudes de la guerre, état permanent de ces contrées, soit par les invasions de l’élément fougueux qui gronde sur leurs côtes.

D’autres disent qu’une poignée de Troyens, échappés au sac de leur ville, et rencontrant partout les Grecs dans sa fuite, vint occuper ces régions, alors sans habitants. L’opinion soutenue par les naturels, et leurs monuments en font foi, est qu’Hercule, fils d’Amphitryon, destructeur rapide de Géryon et de Taurisque, l’un tyran de l’Espagne, l’autre de la Gaule, eut, de son commerce avec diverses femmes des plus nobles familles de ce dernier pays, un grand nombre d’enfants, dont chacun donna son nom au canton régi par ses lois. La même tradition veut qu’une émigration de Phocéens d’Asie, fuyant l’oppression d’Harpale, satrape de Cyrus, ait d’abord pris terre en Italie, et fondé la ville lucanienne de Vélia ; puis soit allée avec le reste de son monde élever Marseille dans la Gaule Viennoise, établissement qui, devenu prospère, aurait, à la suite des temps, couvert le pays de nombreuses colonies. Nous abrégeons cette revue, que trop de fidélité finirait par rendre fastidieuse. Insensiblement la civilisation s’introduisit chez ce peuple : il prit goût au culte de l’intelligence, sous l’inspiration de ses bardes, de ses eubages et de ses druides. Les bardes célébraient les grandes actions dans des chants héroïques, où se mariaient les doux accords de la lyre ; les eubages interrogeaient, commentaient les sublimes secrets de la nature. Quant aux druides, leurs spéculations étaient encore d’un ordre plus élevé : formés en communautés dont les statuts étaient l’œuvre de Pythagore, l’esprit toujours tendu vers les questions les plus abstraites et les plus ardues de la métaphysique comme le maître, ils tenaient en mépris les choses d’ici-bas, et déclaraient l’âme immortelle.

Chapitre X[modifier]

X. Cette région, qu’à la réserve de ses cantons maritimes séparent du reste du genre humain des monts gigantesques couronnés de neiges éternelles, tient de la nature un ensemble de défense aussi complet que si l’art s’en fût mêlé. Baignée au midi par les mers Tyrrhénienne et Gallique, vers le nord elle oppose aux barbares le cours du Rhin pour barrière. Elle a l’Océan et les Pyrénées pour rempart au couchant ; et, du côté où le soleil se lève, la masse imposante des Alpes Cottiennes. C’est là que le roi Cottis tint seul contre nous si longtemps, protégé par ses impraticables défilés et par ses rocs inaccessibles. Ce prince toutefois rabattit plus tard de sa fierté ; et ce fut lui qui, devenu l’ami de l’empereur Octavien, par un retour d’affection mémorable, et après des efforts inouïs, ouvrit plus loin, au travers des vieilles Alpes, ces routes si commodes qui en abrègent le trajet. Je donnerai une autre fois sur cette opération les renseignements que j’ai pu recueillir.

Dans la chaîne des Alpes Cottiennes qui s’appuie à la ville de Suse, se trouve une crête presque impossible à franchir. La montée, pour le voyageur qui vient de la Gaule, s’en opère facilement sur un plan peu incliné ; mais pour descendre par le versant opposé on trouve une pente et des précipices dont la vue seule fait frémir. C’est surtout au printemps, quand la température adoucie détermine le dégel et la fonte des neiges, que sur une chaussée étroite, bordée des deux côtés par des précipices, et coupée de fondrières masquées par une accumulation de frimas, il faut voir chanceler, trébucher piétons, bêtes de charge et voitures. On n’a encore trouvé qu’un expédient pour diminuer les chances de destruction : c’est d’assujettir les véhicules au moyen de gros câbles qu’on retient en arrière à force de bras, ou avec des attelages de bœufs ; et, une fois enrayés de la sorte, de les convoyer un peu plus sûrement jusqu’au pied de la côte. Voilà comme les choses se passent au printemps.

En hiver, la scène change : le sol, durci et comme poli par la gelée, n’offre partout qu’une surface glissante où l’on peut à peine tenir pied ; et de profonds abîmes, auxquels une croûte de glace donne l’apparence perfide de la plaine, engloutirent plus d’une fois les imprudents qui osèrent s’y risquer. Aussi, pour le salut des voyageurs, les habitants du pays, à qui les passes sont connues, ont-ils soin de leur jalonner la route la plus sûre par de longues perches fichées en terre. Mais que, renversés par les éboulements, ces pieux viennent à disparaitre sous la neige, la traversée devient bien dangereuse, même en prenant pour guides les paysans des environs. Ce pas franchi, on marche en plaine l’espace de sept milles jusqu’à la station de Mars. Là se dresse devant vous un pic plus élevé, plus difficile encore à gravir, et dont le point culminant a pris le nom de la Dame, depuis l’accident arrivé à une femme de qualité. De là on ne fait plus que descendre en pente douce jusqu’au fort de Virgance. Le tombeau du petit souverain constructeur des routes dont nous avons parlé se voit sous les murs de Suse. Un double motif de vénération s’attache à sa mémoire : il gouverna son peuple avec équité, et, par son alliance avec nous, lui assura la paix à toujours.

La route dont nous venons de parler est effectivement la plus courte, la plus directe et la plus fréquentée ; mais antérieurement il en avait été ouvert d’autres à diverses époques. La plus ancienne est l’œuvre de l’Hercule thébain ; et ce travail fut à peine un temps d’arrêt pour le héros, lorsqu’il courait donner la mort à Géryon et à Taurisque. Cette voie longe les Alpes maritimes, auxquelles Hercule donna le nom d’AIpes Grecques. La citadelle et le port de Monaco sont encore d’éternels monuments de son passage dans ces contrées. Cette chaîne, plusieurs siècles après, prit le nom d’Alpes Poenines : voici à quelle occasion. Publius Cornélius Scipion, père du premier Africain, chargé de porter secours à Sagonte, si célèbre par sa constance et par ses malheurs, et dont le siège était alors vivement poussé par les forces puniques, faisait voile vers l’Espagne avec une flotte montée par un corps de troupes considérable. Mais déjà les armes de Carthage avaient prévalu ; le désastre était consommé : Scipion ne pouvait se flatter d’atteindre par terre Annibal, qui avait déjà passé le Rhône, et qui était depuis trois jours en pleine marche vers l’Italie. La mer lui offrait un trajet plus court. Par une navigation rapide, il revint se placer en observation devant Gênés, ville de la Ligurie, se tenant prêt dans l’occasion à fondre sur l’ennemi au moment où il déboucherait en plaine, harassé par les difficultés de la route. La prévoyance de Scipion ne s’en tint pas là : il envoya son frère contenir en Espagne l’armée d’Asdrubal, qui menaçait Rome d’une double invasion. Mais Annibal fut averti de la présence de Scipion par des transfuges ; et comme il n’avait pas moins de décision dans l’esprit que de finesse, il prit à Turin des guides qui le conduisirent dans une autre direction, par le Tricassin et l’extrême frontière des Voconces, jusqu’aux défilés des Tricores. Là il s’ouvrit un passage où nul ne s’en était frayé avant lui, en perçant une énorme roche, amollie au moyen d’un grandfeu et de vinaigre qu’il y avait fait répandre ; puis, traversant le lit vagabond et dangereux de la Durance, il envahit soudain les campagnes d’Étrurie. Mais c’en est assez sur les Alpes ; parlons du reste de la Gaule.

Chapitre XI[modifier]

XI. Il parait qu’en remontant à une époque reculée, où la Gaule barbare était tout à fait inconnue, on trouve le pays divisé entre trois races bien distinctes, les Celtes ou Gaulois, les Aquitains et les Belges ; toutes trois différentes de langage, de coutumes et de gouvernement. Entre les Aquitains et les Celtes ou Gaulois, la limite naturelle est la Garonne, fleuve qui prend naissance dans les Pyrénées, et baigne des villes nombreuses avant de se perdre dans l’Océan. La Seine et la Marne, deux rivières d’importance égale, séparent ces dernières des Belges. Elles traversent la Gaule Lyonnaise, enferment par leur jonction la forteresse des Parisiens qu’on appelle Lutèce, puis vont, réunies dans un même lit, se jeter dans la mer, non loin de la ville à laquelle Constance Chlore a donné son nom.

De ces trois nations, celle des Belges passait pour la plus vaillante aux yeux de nos pères ; ce qui tient à leur position géographique, qui les mettait d’un côté en dehors du contact de la civilisation et des raffinements qu’elle procure, et, de l’autre, les tenait en collision permanente avec les peuples germaniques d’outre-Rhin. Les Aquitains au contraire, par le rapprochement des distances, et la facilité d’accès de leurs côtes, appelaient en quelque sorte les importations du commerce. Aussi furent-ils de bonne heure amollis, et n’opposèrent qu’une faible résistance à la domination romaine.

Quand la Gaulle eut, de guerre lasse, fait sa soumission au dictateur César, sa superficie entière fut divisée en quatre gouvernements, savoir, celui de la Gaule Narbonnaise, comprenant la Lyonnaise et laViennoise ; celui de l’Aquitaine, qui embrassait tous les peuples du nom d’Aquitains, et deux autres gouvernements par lesquels étaient respectivement régies les Germanies tant supérieure qu’inférieure, et le pays des Belges.

Son organisation, plus compliquée aujourd’hui, se compose, à partir du couchant, des provinces ci-après : la seconde Germanie, qui possède dans son sein les deux vastes et populeuses cités de Tongres et d’Agrippine ; la première Germanie, où l’on rencontre, entre autres villes municipales, Moguntiacum, Vangion, les Nemètes et Argentoratum ; célèbre depuis par la défaite des barbares. Vient ensuite la première Belgique, qui s’enorgueillit de Metz et de Trèves, illustres résidences de souverains ; la seconde Belgique, limitrophe de la première, où se trouvent Amiens, ville du premier ordre, Chàlons (sur Marne) et Reims. Au pays des Séquanais on compte Besançon et Rauraque, qui le cèdent à peu d’autres villes. Lyon, Châlons (sur Saône), Sens, Bourges et enfin Autun, par la splendeur séculaire de leurs murs, font l’ornement de la première Lyonnaise. La seconde étale avec orgueil Rouen ; Tours, Mediolanum et les Tricasses. Les Alpes Grecques et Paenines, sans parler de cités plus obscures, possèdent Avenche, déserte aujourd’hui, mais ville de renom jadis, ainsi que l’attestent encore de nos jours les ruines de ses édifices. Toutes ces provinces et cités sont la fleur de la Gaule. Dans l’Aquitaine, bordée par les Pyrénées et par la mer qui baigne l’Espagne, la première Aquitanique se fait remarquer par la grandeur de ses villes, parmi lesquelles il faut citer de préférence Bordeaux, les Arvernes, Saintes et Poitiers. Auch et Bazas sont l’honneur de la Novempopulanie. Euse, Narbonne et Toulouse priment entre les cités de la Narbonnaise. La Viennoise n’est pas moins fière de la beauté de ses villes, dont les plus remarquables sont Vienne elle-même, dont elle tire son nom ; puis Arles et Valence. II faut y joindre Marseille, puissante auxiliaire de Rome, suivant l’histoire, en plus d’une circonstance critique. Non loin de là sont Saluces, Nice, Antipolis et les Staochades. Puisque l’enchaînement de mon sujet m’oblige à parler de ces contrées, taire un fleuve aussi renommé que le Rhône serait une impardonnable omission. Le Rhône, au sortir des Alpes Poenines, précipite impétueusement vers les basses terres une masse d’eau considérable, et, vierge encore de tout tribut, roule déjà dans son lit à pleins bords. Il se jette ensuite dans un lac appelé Léman, qu’il traverse sans se mêler à ses ondes, et sillonnant à la sommité cette masse comparativement inerte ; s’y fraye de vive force un passage. De là, sans avoir rien perdu de ses eaux, il passe entre la Savoie et le pays des Séquanais, poursuit son cours, laissant à sa droite la Viennoise, à sa gauche la Lyonnaise, et forme brusquement le coude après s’être associé l’Arar, originaire de la première Germanie, qu’on appelle dans ce pays la Saône, et qui perd son nom dans cette rencontre.

C’est ici que commence la Gaule, et les distances se mesurent, à partir de ce point, non plus par milles, mais par lieues. Grossi de cet affluent, le Rhône peut alors recevoir les plus gros navires, ceux même qui ne naviguent ordinairement qu’à voiles. Arrivé enfin au terme marqué à sa course par la nature, il verse son onde écumante dans la mer des Gaules par une vaste embouchure, près de ce qu’on nomme les Échelles, à dix-huit milles d’Arles environ. Mais c’est assez de détails géographiques ; parlons de la conformation physique et du caractère des habitants.

Chapitre XII[modifier]

XII. Les Gaulois sont en général de haute taille ; ils ont le teint blanc, la chevelure blonde, le regard farouche et effroyable. Leur humeur est querelleuse et arrogante à l’excès. Le premier venu d’entre eux, dans une rixe, va tenir tète à plusieurs étrangers à la fois, sans autre auxiliaire que sa femme, champion bien autrement redoutable encore. Il faut voir ces viragos, les veines du col gonflées par la rage, balancer leurs robustes bras d’une blancheur de neige, et lancer, des pieds et des poings, des coups qui semblent partir de la détente d’une catapulte. Calmes ou courroucés, les Gaulois ont presque toujours dans la voix des tons menaçants et terribles. Ils sont universellement propres et soigneux de leur personne. On ne voit qui que ce soit, homme ou femme, en ce pays, en Aquitaine surtout, porter des vêtements sales et déchirés ; rencontre si commune partout ailleurs. Le Gaulois est soldat à tout âge. Jeunes, vieux courent au combat de même ardeur ; et il n’est rien que ne puissent braver ces corps endurcis par un climat rigoureux et par un constant exercice. L’habitude locale en Italie de s’amputer le pouce pour échapper au service militaire, et l’épithète de "murcus" (poltron) qui en dérive, sont choses inconnues chez eux. Ils aiment le vin de passion, et fabriquent pour y suppléer diverses boissons fermentées. L’ivresse, cette frénésie volontaire, comme l’a définie Platon, y est l’état habituel de bon nombre d’individus de la basse classe, qui ne font qu’errer çà et là dans un abrutissement complet ; ce qui justifie le mot de Cicéron dans son plaidoyer pour Fonteius : "Les Gaulois vont mettre de l’eau dans leur vin". Autant vaudrait, selon eux, y mettre du poison.

La partie de cette région qui avoisine l’Italie a passé sans de grands efforts sous le joug romain. Son indépendance menacée en premier lieu par Fulvius, puis ébranlée fortement dans une suite de petits combats soutenus contre Sextius, fut tout à fait abattue par Fabius Maximus ; avantage que ce dernier n’obtint cependant que par la réduction des Allobroges, nos plus opiniâtres adversaires dans cette lutte, et qui lui valut un surnom. Mais ce ne fut qu’après dix ans de campagnes, comme nous l’apprend Salluste, et diverses alternatives de succès et de revers, que l’universalité de la Gaule ; sauf les cantons rendus inaccessibles par des marais, fut enfin soumise à César, et annexée à l’empire par un lien désormais indissoluble. Mais cette digression nous éntratue trop loin du sujet ; hâtons-nous d’y rentrer.

Chapitre XIII[modifier]

XIII. L’Orient, depuis la mort tragique de Domitien, était gouverné par Musonien, qui lui avait succédé dans les fonctions de préfet du prétoire. Musonien s’était fait une réputation par son agréable facilité à s’exprimer dans les deux langues, mérite qui lui valut un avancement inespéré.

Constantin désirait s’instruire à fond des subtilités du dogme chez les manichéens et autres sectaires, et ne savait à qui s’adresser pour les lui expliquer. Musonien lui fut recommandé, et fut agréé par lui sur rassurante qu’on lui donna de son aptitude. Celui-ci sut retirer de cette tâche à la satisfaction du prince, qui la lui témoigna, d’abord en lui faisant changer son nom de Stratégius en celui de Musonien, puis en l’élevant de degré en degré jusqu’à la préfecture. Esprit sage, affable et conciliant, il eût rendu son administration assez douce aux provinces, sans l’avidité dont il fit preuve en toute circonstance, et là particulièrement où ce vice est le plus odieux, dans l’exercice des fonctions de juge. Cette disposition sordide éclata surtout dans les poursuites auxquelles donna lieu la mort de Théophile, consulaire de Syrie, signalé par un mot de Gallus aux fureurs de la populace, qui le mit en pièces. Tout prévenu pauvre fut condamné, eût-il prouvé l’alibi jusqu’à l’évidence ; tout prévenu riche fut acquitté, même après culpabilité démontrée ; mais seulement au prix de sa spoliation complète. Musonien avait un émule en fait de rapacité dans la personne de Prosper, qui avait alors l’autorité militaire dans la Gaule, où il remplaçait par intérim le général de la cavalerie. C’était le dernier des misérables ; de ces gens, comme dit la comédie, qui narguent les précautions et volent au grand jour.

Tandis que ces deux hommes, par une coupable connivence, se prêtaient dans leurs déprédations un appui réciproque, les lieutenants du roi de Perse, dont les corps étaient cantonnés le long des fleuves frontières, tandis que leur maître était retenu à l’extrémité opposée de son empire, ne cessaient d’envoyer des partis inquiéter notre territoire. C’était tantôt l’Arménie et tantôt la Mésopotamie elle-même que leur audace, accrue par l’impunité, choisissait pour théàtre de leurs incursions ; et tout cela sous les yeux des gouverneurs romains, qui ne songeaient, de leur côté, qu’à s’approprier la fortune de leurs concitoyens.


Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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