Histoire de dix ans,tome 3/Chapitre 3

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(IIIp. 89-140).
CHAPITRE III.


Tableau de la société : vices du régime industriel. — Désordre moral, anarchie dans la constitution du pouvoir. — Tentatives d’innovation. — Origine du Saint Simonisme ; son caractère ; sa physionomie ; son influence ; son histoire jusqu’à la séparation de MM. Bazard et Enfantin.


C’est la véritable histoire de notre siècle que l’histoire de ses idées. Les menées de la diplomatie, les intrigues des cours, les bruyants débats, les luttes de la place publique tout cela n’est que l’agitation des sociétés. Leur vie est ailleurs. Elle est dans le développement mystérieux des tendances générales, elle est dans cette sourde élaboration de doctrines qui prépare les révolutions. Car il y a toujours une cause profonde à tant d’événements qui, lorsqu’ils éclatent, nous paraissent nés de l’occasion et du hasard.

L’insurrection de Lyon avait pris les ministres au dépourvu. Esclaves de la routine politique, incapables d’initiative, étrangers au mouvement intellectuel qui se faisait autour d’eux, accoutumés enfin à ne voir l’existence de la société que dans les frivoles querelles où se dépensait toute leur ardeur, les ministres cessèrent de comprendre la portée du soulèvement des tisseurs, le jour où l’on cessa d’en entendre le bruit. Mais, au-dessous de ce pouvoir si obstinément retranché dans son imprévoyance et son égoïsme, des hommes pleins d’intelligence et de hardiesse étudiaient les problèmes qu’il laissait sans solution, s’emparaient du rôle qu’il dédaignait dans son impuissance, et cherchaient à gouverner par la pensée une nation qu’il ne savait, lui, gouverner que par des soldats.

Or, jamais société n’avait été plus remplie de désordres que celle qu’abandonnaient ainsi au hasard les hommes chargés officiellement de la conduire.

Lutte des producteurs entre eux pour la conquête du marché, des travailleurs entre eux pour la conquête de l’emploi, du fabricant contre l’ouvrier pour la fixation du salaire ; lutte du pauvre contre la machine destinée à le faire mourir de faim en le remplaçant, tel était, sous le nom de concurrence, le fait caractéristique de la situation, envisagée au point de vue industriel. Aussi, que de désastres Les gros capitaux donnant la victoire dans les guerres industrielles, comme les gros bataillons dans les autres guerres, et le laissez-faire aboutissant de la sorte aux plus odieux monopoles ; les grandes exploitations ruinant les petites, le commerce en grand ruinant le petit commerce ; l’usure s’emparant peu à peu du sol, féodalité moderne pire que l’ancienne, et la propriété foncière grevée de plus d’un milliard ; les artisans, qui s’appartiennent, faisant place aux ouvriers, qui ne s’appartiennent pas ; les capitaux s’engouffrant, sous l’impulsion d’une avidité honteuse, dans les placements aventureux ; tous les intérêts armés les uns contre les autres les propriétaires de vignes contre les propriétaires de bois, les fabricants de sucre de betteraves contre les colonies, les ports de mer contre les fabriques de l’intérieur, les provinces du midi contre celles du nord, Bordeaux contre Paris ; ici, des marchés qui s’engorgent, désespoir du capitaliste ; là, des ateliers qui se ferment, désespoir de l’homme de main-d’œuvre ; le commerce devenu un trafic de ruses permises et de mensonges convenus ; la nation marchant à la reconstitution de la propriété féodale par l’usure, et à l’établissement d’une oligarchie financière par le crédit ; toutes les découvertes de la science transformées en moyens d’oppression, toutes les conquêtes du génie de l’homme sur la nature transformées en armes de combat, et la tyrannie multipliée en quelque sorte par le progrès même ; le prolétaire, valet d’une manivelle, ou, en cas de crise, cherchant son pain entre la révolte et l’aumône ; le père du pauvre allant à soixante ans mourir à l’hôpital, et la fille du pauvre forcée de se prostituer à seize ans pour vivre, et le fils du pauvre réduit à respirer à sept ans l’air empesté des filatures pour ajouter au salaire de la famille ; la couche du journalier, imprévoyant par misère, devenue horriblement féconde ; et le prolétariat menaçant le royaume d’une inondation de mendiants.Voilà quel tableau présentait alors la société.

D’un autre côté, plus de croyances communes, nul attachement aux traditions, l’esprit d’examen niant toute chose sans rien affirmer, et pour religion l’amour du gain. La nation étant ainsi tournée au mercantilisme, il était naturel qu’on y fit du mariage une spéculation, un objet de négoce, une manière d’entreprise industrielle, un moyen d’achalandage pour quelque boutique. Et comme le mariage, quoique contracté de cette façon hideuse, avait été déclaré indissoluble par la loi, la faculté du divorce était, à Paris et dans les grandes villes, suppléée presque toujours par l’adultère. Aux désordres nés, dans la famille, de la fragilité du lien conjugal, se joignaient les scandaleux débats qu’enfante la cupidité entretenue par le désir d’hériter ; et chaque jour les feuilles judiciaires étalaient aux yeux du public le triste spectacle de frères se disputant par lambeaux l’héritage paternel, ou même, de fils s’armant contre leur mère, devant des juges à qui l’habitude de ces odieuses luttes avait fini par en masquer l’horreur. Au sein des classes laborieuses, la dissolution de la famille avait une origine différente, mais un caractère encore plus déplorable. Dans le registre de la prostitution, la misère figurait comme l’aliment principal de la débauche. Le mariage étant, pour le prolétaire, un accroissement de charges et le libertinage un étourdissement de la douleur, la pauvreté ne faisait que s’accoupler avec la pauvreté ; de sorte qu’on était dans une voie où la misère engendrait le concubinage et le concubinage l’infanticide. Autre calamité : s’il arrivait au pauvre de se marier, il était bientôt forcé de ne chercher dans la paternité qu’un supplément de salaire, et d envoyer dans des manufactures où la santé du corps se perd par l’excès du travail, et la santé de l’âme par le contact des sexes, ses enfants à peine arrivés à l’âge où l’on a le plus besoin d’air, de mouvement et de liberté. Aussi voyait-on se presser chaque jour, dès cinq heures du matin, à l’entrée de toute filature, une foule de malheureux enfants, pâles, chétifs, rabougris, à l’œil terne, aux joues livides, et marchant le dos voûté comme des vieillards. Car le régime social, fondé sur la concurrence, se montrait à ce point cruel et insensé qu’il avait pour effet, non seulement d’étouffer l’intelligence des fils du pauvre et de dépraver leur cœur, mais encore de tarir ou d’empoisonner en eux les sources de la vie. Et le moment approchait où M. Charles Dupin viendrait faire à la tribune de la chambre des pairs cette déclaration solennelle : « sur 10, 000 jeunes gens appelés au service de la guerre, les dix départements les plus manufacturiers de France en présentent 8, 980 infirmes ou difformes, tandis que les départements agricoles n’en présentent que 4, 029. » Il est inutile d’ajouter que, dans une société où une oppression semblable était possible, la charité n’était qu’un mot et la religion qu’un souvenir.

Et le mal était dans le pouvoir aussi bien que dans la société. La royauté, autorité héréditaire que menaçait sans cesse une autorité élective, s’absorbait forcément et tout entière dans le soin de sa défense. La chambre des pairs, soumise à la nomination royale, ne comptait plus dans le mécanisme constitutionnel que comme superfétation ou comme embarras. La chambre des députés était condamnée à vivre sans initiative : d’abord, parce que représentant une seule classe, la classe dominante, elle ne pouvait avoir le désir de réformer les abus dont elle-même profitait ; ensuite, parce que composée en partie de fonctionnaires, elle se traînait sous la dépendance des ministres, auxquels une distribution corruptrice des emplois asservissait la majorité.

Ainsi, et pour résumer la situation sous ses trois aspect principaux : dans l’ordre social, la concurrence ; dans l’ordre moral, le scepticisme ; dans l’ordre politique, l’anarchie : tels étaient les traits caractéristiques du règne de la bourgeoisie en France.

D’aussi grands maux appelaient d’énergiques remèdes on n’avait su en trouver aucun qui ne fût une aggravation du mal.

On établissait des tours pour empêcher les mères de tuer l’enfant qu’elles ne pouvaient nourrir ; mais les tours devenaient un encouragement à la débauche, et le nombre des enfants trouvés qui, le 1er janvier 1784, n’avait été que de 40, 000, s’élevait en 1831 à 150, 000.

On construisait des pénitenciers pour y apprendre la vertu à ceux qui avaient reçu de la misère l’éducation du crime ; mais c’était un système bien imprévoyant que celui qui montrait au criminel une sollicitude sur laquelle le pauvre n’avait pas droit de compter, que celui qui attendait le meurtre avant de moraliser le meurtrier, que celui qui, à deux pas de l’atelier où il laissait les enfants se corrompre, élevait la prison <m devaient être catéchisés des scélérats en cheveux blancs.

On fondait des caisses d’épargne pour solliciter l’ouvrier à l’économie ; mais, dans un milieu où la première de toutes les maximes était celle-ci : « chacun pour soi, chacun chez soi », l’institution des caisses d’épargne n’était bonne qu’à rendre le pauvre égoïste, qu’à briser dans le peuple ce lien sacré que noue entre les êtres qui souffrent la communauté des souffrances. Il y avait, d’ailleurs, quelque chose de dérisoire à recommander au travailleur des économies que lui interdisait fatalement sa misère. Au 31 décembre 1830, sur 163, 196 livrets, 74, 835 appartenaient à des déposants non ouvriers, et, pour la plupart, domestiques.

On promettait à la banque de France le renouvellement de son privilège ; mais cette banque, qui prélevait sur la production des bénéfices exorbitants, n’acceptait pas le papier du pauvre ; elle forçait le petit commerçant à traverser, pour arriver jusqu’à elle, les hideux réduits de l’usure ; elle ne justifiait enfin que par l’appui qu’elle prêtait aux plus forts contre les plus faibles, l’avare jouissance du plus précieux des monopoles.

De ce triste état de choses devaient naturellement sortir des tentatives d’innovation. C’est ce qui arriva.

Nous exposerons plus tard, et au moment où elle fut manifestée avec éclat, la théorie qu’élaborait déjà depuis long-temps, dans l’ombre et la solitude, Charles Fourier, homme de génie qui devait mourir pauvre et ignoré. Mais à l’époque où nous sommes arrivé, les idées de ce penseur persévérant n’étaient connues que d’un fort petit nombre d’adeptes ; et la scène était occupée tout entière par l’école saint-simonienne.

Il fut donné à cette école de réhabiliter le principe d’autorité, au milieu des triomphes du libéralisme ; de proclamer la nécessité d’une religion sociale, alors que la loi elle-même était devenue athée ; de demander l’organisation de l’industrie et l’association des intérêts, au plus fort des succès mensongers de la concurrence. Avec une intrépidité sans égale, avec une vigueur soutenue par un talent élevé et de fortes études, cette école mit à nu toutes les plaies du siècle, elle ébranla mille préjugés, elle remua des idées profondes, elle ouvrit à l’intelligence une carrière vaste et nouvelle. L’influence qu’elle exerça fut grande et dure encore. Il importe donc de dire ce que furent les saint-simoniens, ce qu’ils accomplirent, ce qu’ils apportèrent à une société troublée, de vérités ou d’erreurs, et à quelle source furent puisées, de quelle manière se développèrent ces doctrines qui devaient être tour à tour un objet d’étonnement, de risée et de colère.

Le fondateur de l’école saint-simonienne était mort depuis cinq ans lorsque la révolution de juillet éclata. Il appartenait à une des plus nobles maisons de France, il était l’héritier du nom et des armes de ce fameux duc de Saint-Simon, l’historien du règne de Louis XIV, le dernier de nos véritables grands seigneurs ; et pourtant, il venait attaquer tous les privilèges de naissance et affirmer que la guerre est impie. Car c’était un homme puissant par l’indépendance de l’esprit et l’audace du cœur. Convaincu, du reste, qu’avant de composer un code pour l’humanité, il faut avoir attentivement analysé les hommes et les choses, il passa la première moitié de sa vie à étudier la société sous tous ses aspects, n’hésitant devant aucune expérience, pratiquant en observateur le vice aussi bien que la vertu, tirant une leçon de chacune de ses chutes, faisant de ses folies la matière de ses études, prompt à dissiper en prodigalités calculées une fortune acquise par des spéculations, pauvre à l’excès au sortir d’une studieuse opulence, vivant d’une misérable place de copiste dans le temps même où il gouvernait le monde en pensée, sage pour quelques-uns, pour la plupart insensé, ardent jusqu’à l’exaltation, puis découragé jusqu’à l’essai du suicide, réduit enfin à mendier, lui qui avait si souvent réuni à sa table, pour les juger, les artistes les plus brillants et les savants les plus célèbres. Telle fut la vie de Saint-Simon : voici quels en furent les résultats intellectuels.

Ainsi que tous les réformateurs Saint-Simon partit du principe de la perfectibilité humaine. Mais comme l’histoire lui montrait l’humanité dans une perpétuelle alternative de despotisme et d’anarchie, de repos et de secousses, il distingua dans la vie des peuples deux sortes d’époques : celles où règne un système, bon ou mauvais ; mais coordonné dans ses diverses parties et généralement accepté, et celles que caractérisent les efforts faits pour passer du régime existant à un régime nouveau. Les premières Saint-Simon les appelait époques organiques ; aux secondes il donnait le nom d’époques critiques. Il voyait, par exemple, une époque organique dans le paganisme jusqu’à Socrate, et une autre époque organique dans le christianisme jusqu’à Luther.

Après avoir divisé la société en travailleurs et en oisifs, avec cette conviction que l’avenir appartenait exclusivement aux premiers, Saint-Simon s’était demandé quelle était la classification la plus exacte à introduire parmi les travailleurs. L’homme sent, il pense, il agit : Saint-Simon en avait conclu que tout l’ensemble du travail humain peut être fait par ceux qui parlent aux sentiments de l’humanité, par ceux qui cultivent son intelligence, et par ceux qui mettent en œuvre son activité. De là, trois fonctions sociales qui consistent à émouvoir les hommes, à les éclairer, à les enrichir. De là aussi, trois classes de travailleurs : les artistes, les savants, les industriels.

Restait à trouver le lien de ces trois ordres de fonctions sociales : la loi du progrès.

La première révolution française avait vivement frappé Saint-Simon, et il avait bien vu qu’elle n’était que la révolte de Luther continuée et agrandie. La ruine de la papauté ou, ce qui revient au même, la déchéance du pouvoir spirituel européen lui était donc apparue comme l’expression la plus générale et la plus vive de l’œuvre révolutionnaire. Or, l’union que l’Église avait établie entre les peuples pouvait-elle demeurer brisée à jamais ? Était-il possible que le gouvernement de l’esprit restât vacant, sans que la marche de l’humanité fut suspendue ? Un vide immense venait de se faire dans le monde : ce vide, il le fallait remplir. Mais comment ? Par qui et sur quelles bases reconstituer le pouvoir spirituel ?

Dans un premier ouvrage, intitulé Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains, Saint-Simon s’adressa aux savants. Le projet qu’il proposa était d’une bizarrerie extrême ; il contenait des idées que l’auteur devait repousser plus tard, et notamment celle de l’élection : ce n’était pas encore une doctrine, c’était une ébauche. D’après ce projet, une sousciption aurait été ouverte devant le tombeau de Newton. Tous auraient été appelés à souscrire, riches et pauvres, hommes et femmes, chacun selon sa fortune et son vouloir ; et chaque souscripteur aurait nommé trois mathématiciens, trois physiciens, trois chimistes, trois physiologistes, trois littérateurs, trois peintres, trois musiciens. Le produit de la souscription aurait été partagé entre les savants et les artistes désignés par le plus grand nombre de suffrages. Les vint-un élus de l’humanité, réunis sous le nom de Conseil de Newton, et présidés par un mathématicien, auraient formé le gouvernement spirituel chargé de diriger vers un but commun les diverses nations du globe.

Ce projet, qui n’avait de remarquable que sa singularité, n’était de nature ni à être goûté, ni à être compris. Il était incomplet, d’ailleurs. Il ne créait aucune connexité permanente et nécessaire entre la science et l’industrie, entre les découvertes de l’esprit et leur application, entre la théorie et la pratique. D’un autre côté, Saint-Simon ne tarda pas à remarquer que le corps des savants n’était plus qu’un corps sans chaleur et presque sans vie, qu’en toute occasion il recevait l’impulsion au lieu de la donner tandis que l’industrie, au contraire, grandissait avec rapidité, animait la société de son souffle prenait en toute chose une initiative hardie, se montrait enfin assez forte pour tenir en échec la souveraineté brutale du glaive et contrebalancer le génie de Napoléon.

Il résolut donc de s’adresser aux industriels, et dans tous les écrits qui marquèrent cette seconde période de sa vie intellectuelle, l’industrie occupa la place que, dans ses précédents ouvrages, il avait assignée à la science. Prenant pour devise « tout par et pour l’industrie », il déclara que le temps était venu d’arracher à l’oisiveté sa couronne, que le temps était venu d’inaugurer le règne du travail. Le roi, il en faisait le chef des industriels ; il voulait que les ministres fussent tout simplement des industriels éclairés, choisis pour préparer le budget et le féconder ; il demandait que l’assiette des impôts, qui donnent le droit électoral, fut établie de manière à substituer l’influence du cultivateur à celle du propriétaire oisif, c’est-à-dire l’homme qui paie la rente à celui qui la reçoit ; il proposait, en un mot, plusieurs moyens qui, tous, tendaient à faire passer la puissance politique, des mains du militaire, du légiste, du rentier, aux mains de l’industriel.

Ce n’était là évidemment qu’une théorie de circonstance, d’une valeur contestable, et qui ne révélait, après tout, que le côté politique des vues du réformateur. Car comment l’industrie, abandonnée à elle-même, aurait-elle pourvu aux besoins moraux et intellectuels de l’humanité ?

Saint-Simon fit alors appel aux artistes. Mais, cette fois, reprenant toutes les idées que jusque-là il avait émises successivement et isolément, il les rassembla, les coordonna, et en fit, sous le nom de nouveau christianisme, la conception dont il devait léguer à quelques disciples aimés l’éclatant et laborieux héritage.

Jésus-Christ avait dit aux hommes : aimez vous les uns les autres comme des frères. Précepte admirable et touchant, mais formulé d’une manière vague, ainsi qu’il convenait à une époque où l’humanité se divisait en maîtres et en esclaves. L’esclavage détruit en partie, la pensée du Christ devait, suivant Saint-Simon, se traduire par cette belle et généreuse formule : l’amélioration physique et morale la plus rapide possible du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. C’était donc pour réaliser ce but qu’un pouvoir spirituel avait été institué, qu’il y avait eu dans le monde un vicaire du Christ, un Pape.

Mais pour faire prévaloir sa sublime doctrine, le Christ avait dû ménager César, qui possédait la force. Voilà pourquoi il avait dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde. Rendez à César ce qui appartient à César. » Ainsi était né du sein même de la régénération chrétienne ce grand dualisme qui caractérise l’histoire du moyen-âge : le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, l’Église et l’État, le Pape et l’Empereur. La direction des intérêts matériels de 1 humanité s’était trouvée de la sorte en dehors des attributions de l’Église. Aussi l’avait-on vue resserrer dans le cercle des disputés théologiques l’exercice du pouvoir spirituel qui lui était confié, consacrant toutes les ressources de sa science à l’analyse de dogmes sans application matérielle possible, négligeant tout le coté physique de l’amélioration des peuples, prêchant même le mépris de la chair, et ne contribuant au soulagement de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre que par ces mots : « La souffrance est sainte » mots qui versent dans l’existence la plus tourmentée toutes les joies de l’espérance, et qui consolent les damnés de là terre, en leur montrant le ciel.

C’était beaucoup, cependant, que cette influence du pouvoir spirituel, même restreinte à cette utilité indirecte ; ce fut assez tant que le pouvoir temporel ne se déploya que par la conquête et par la guerre. Mais le jour vint où l’activité du pouvoir temporel, au lieu de se développer exclusivement par là guerre, se développa par l’industrie. Et ce jour là, l’Église fut naturellement ébranlée jusque dans ses fondements. Car il fallait une science particulière à l’industrie. Et qu’arriva-t-il ? qu’un laïque, Képler, prépara Newton ; qu’un laïque, Gutenberg, inventa l’imprimerie ; que des laïques, les Médicis, frayèrent au commercé des voies nouvelles ; que les progrès des mathématiques, de la physique, de la physiologie, dé l’astronomie furent dus en partie à des laïques. Il y eut donc à côté de la science théologique ou sacrée une science pratiqué ou profane ; il s’éleva en face du pouvoir spirituel exercé par l’Église un autre pouvoir spirituel exercé par l’État. Un poids nouveau tombait dans un des plateaux de cette grande balance suspendue pendant tout le cours du moyen-âge entre le Pape et l’Empereur : ce fut du côté de l’empereur qu’elle pencha. Luther parut, l’ancien pouvoir spirituel fut à peu près dissous.

Le Pape, en effet, devenait hérétique, du moment que, dans la voie qui conduit à l’amélioration du sort de la classe la plus nombreuse, il se trouvait dépassé par le pouvoir temporel. Mais Luther était hérétique, de son côté, en faisant rétrograder la religion chrétienne jusqu’à son point de départ, en la rendant justiciable de César ; il était hérétique en bannissant du culte de l’Église réformée l’influence des arts, qui répondent à un des trois modes de la vie humaine, le sentiment.

Ainsi, pour Saint-Simon, le pouvoir religieux eût été celui qui, embrassant l’humanité en tout ce qui la constitue, l’aurait conduite vers le but chrétien, c’est-à-dire vers l’amélioration du sort de la classe la plus nombreuse : par le sentiment, en employant les artistes ; par la raison, en employant les savants ; par les actes, en employant les industriels. En ce sens, la papauté avait été un pouvoir spirituel, mais non pas un pouvoir religieux. Le Pape avait été jusqu’à Léon X, le chef des savants plutôt que le chef des prêtres. La religion était encore à fonder, et elle ne devait l’être que lorsqu’on aurait trouvé un système propre à faire concourir à un même but, sous l’impulsion d’un pouvoir doué tout à la fois d’un sentiment exquis, d’une science profonde, d’une activité infatigable, les artistes, les savants et les industriels. Telles étaient, selon Saints-Simon, les bases du Nouveau Christianisme.

On serait tenté de ne voir dans ces travaux qu’une ingénieuse terminologie, s’ils n’avaient donné naissance, comme nous l’expliquerons, à une doctrine féconde en conséquences pratiques, et dont l’exposition eut quelque chose de formidable.

Saint-Simon sentait bien l’importance de sa conception ; car il mourut plein de foi et d’espérance, laissant pour adieux aux rares disciples qui entouraient son lit de mort des paroles où perçait le légitime orgueil de cette âme prête à s’envoler : « le fruit est mûr vous le cueillerez. »

Saint-Simon avait eu M. Augustin Thierry pour secrétaire, et M. Auguste Comte pour disciple ; mais l’héritier de sa doctrine fut M. Olinde Rodrigues. Un journal intitulé le Producteur, qui parut peu de temps après la mort de Saint-Simon, en 1825, et dont la direction fut confiée à M. Cerclet, devint le centre autour duquel M. Olinde Rodrigues rassembla, pour les initier à la doctrine de son maître, les hommes qui pouvaient la prêcher avec le plus de talent et de succès. Le Producteur, cependant, ne fut pas un journal saint-simonien. Rédigé par MM. Olinde Rodrigues, Enfantin, Bazard, Buchez Auguste Comte, Armand Carrel, écrivains d’un grand mérite, mais qui n’obéissaient pas tous à une foi commune, il n’eut d’autre effet que d’étonner et de troubler le libéralisme par la nouveauté de certains aperçus et l’imprévu des solutions qu’il trouva aux problèmes que présentait alors l’industrie.

Quoi qu’il en soit, la doctrine s’élaborait entre MM. Olinde Rodrigues, Enfantin et Bazard. Ils attirèrent à eux des élèves de l’école polytechnique, des littérateurs distingués, des orateurs, des artistes ; et bientôt une école se forma. Au moment où la révolution de juillet éclata, l’école saint-simonienne était constituée elle reconnaissait pour chefs MM. Enfantin et Bazard, auxquels M. Olinde Rodrigues avait noblement cédé la suprématie. Voici quel fut le développement donné par les disciples aux idées du maître.

Acceptant la division de l’humanité en artistes, en savants et en industriels, les saint-simoniens s’attachèrent d’abord à vérifier par la méthode historique la loi du progrès, qui faisait l’objet de leurs croyances.

Pour ce qui est de l’ordre des sentiments, ils remarquèrent que l’humanité allait, dans l’histoire, de la haine à l’amour et de l’antagonisme à l’association. Le vaincu, en effet, n’avait-il pas commencé par être exterminé par le vainqueur ? Le vainqueur, plus tard, ne s’était-il pas contenté de réduire le vaincu en esclavage ? Le serf n’avait-il pas succédé à l’esclave, et l’homme libre au serf ? D’un autre côté, la famille avait grandi jusqu’à la cité, la cité jusqu’au royaume, le royaume jusqu’à la fédération, si bien que, de progrès en progrès, un grand nombre de peuples s’étaient unis sous la loi du catholicisme. L’humanité marchait donc vers le principe de l’association universelle, fondée sur l’amour.

Étudiée au point de vue des faits qui concernent la science, l’histoire n’offrait pas des enseignements moins précieux. La civilisation, en se développant, n’avait pas cessé d’accroitre l’importance de l’homme intelligent au détriment de l’homme fort. Et quelle magnifique leçon donnée au monde que le spectacle de l’Église organisée autrement que l’État ! Ici, un pouvoir spirituel se faisant accepter par le raisonnement et basé sur le mérite la, un pouvoir temporel s’imposant par la conquête et basé sur la naissance. Par qui avait été représenté dans le moyen-âge le principe de l’hérédité ? Par l’Empereur. Et le principe contraire ? Par le Pape. Or, jusqu’à Léon X qui s’entoura d’une cour comme un prince temporel, qui vendit les indulgences pour payer les frais de toilette de sa sœur, qui se transforma en César, laquelle de ces deux Puissances, l’Église et l’État, éclipsa et domina l’autre ? N’y avait il aucune conclusion profonde à tirer de l’exemple du moine élu, sortant de l’obscurité de son cloître pour monter sur le trône pontifical, et, le lendemain, donnant à baiser au plus fier d’entre les souverains héréditaires, la poussière de ses sandales ? L’humanité marchait donc vers une organisation dans laquelle on donnerait à chacun suivant sa capacité, et à chaque capacité suivant ses œuvres.

En ce qui touche à l’industrie, la loi du progrès était manifeste. Les habitudes industrielles n’avaient cessé de gagner du terrain, et les habitudes guerrières d’en perdre. Après s’être armé pour ravager des provinces, on s’était armé pour établir des comptoirs. Si la guerre n’était pas encore bannie de l’histoire, le but du moins n’en était plus le même. Les conquêtes de Rome avaient fait place aux conquêtes de l’Angleterre. Les soldats reculaient de jour en jour devant les marchands. Et Napoléon lui-même, l’homme des batailles, Napoléon avait donné le commerce et la paix pour but à l’ambition de ses armées. Donc l’humanité marchait vers l’organisation de l’industrie.

Comme conséquences de ces investigations historiques, on trouvait ces trois formules :

Association universelle fondée sur l’amour ; et, par conséquent, plus de concurrence.

A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres ; et, par conséquent, plus d’héritage.

Organisation de l’industrie ; et, par conséquent, plus de guerre.

De semblables doctrines tendaient à ébranler tout l’ordre social existant. On s’en émut. Elles manquaient pourtant de logique, de grandeur et d’audace.

En prêchant l’association universelle des hommes, fondée sur l’amour ; en demandant que l’industrie fût organisée régulièrement et qu’elle établît son empire sur les ruines d’un régime de désordre et de guerre, les saint-simoniens montraient une intelligence parfaite des lois qui, dans l’avenir, doivent régir l’humanité. Mais ils renversaient d’une main l’édifice qu’ils élevaient de l’autre, dans cette formule fameuse : A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres. Formule équitable et sage en apparence, mais en réalité subversive et inique[1] !

Que l’inégalité, mère de la tyrannie, se produise dans le monde, au nom des succès de l’esprit ou bien au nom des victoires de la force, qu’importe ? Dans l’un et l’autre cas, la charité disparaît, l’égoïsme triomphe, et le principe de la fraternité humaine est foulé aux pieds. Examinez la famille : le père, dans le partage des fruits qu’il distribue à ses enfants, prend-il en considération la différence des services qu’ils rendent ou celle des besoins qu’ils éprouvent ? Lui-même, lui qui porte tout le fardeau de l’association domestique, ne retranche-t-il pas volontiers de ses jouissances pour satisfaire les exigences d’un fils malade, pour accroître le bien-être d’un fils ignorant et débile ? Voilà la charité en action. Que l’État se modèle sur la famille. Hors de là il n’y a que violences et injustice. Rétribuer chacun selon sa capacité ? Eh, que faire alors des idiots ? Que faire des infirmes ? Que faire du vieillard frappé d’une incurable impuissance ? Les laisser mourir de faim ? Il le faut, si on affirme que la société ne doit à ceux qui la composent qu’en raison de ce qu’elle reçoit d’eux. La logique saint-simonienne était donc homicide ?… Non, elle était seulement inconséquente. Car elle admettait des hospices pour les incapables et Bicêtre pour les fous. Prétendre qu’il est convenable qu’un homme s’adjuge, en vertu de sa supériorité intellectuelle, une plus large part des biens terrestres, c’est s’interdire le droit de maudire l’homme fort qui, aux époques de barbarie, asservissait les hommes faibles en vertu de sa supériorité physique ; c’est tout simplement transformer la tyrannie. Les saint-simoniens, il est vrai, posaient en principe qu’il est bon de stimuler le talent par la récompense, et c’était dans l’utilité sociale qu’ils croyaient puiser la justification de leur formule. Mais est-il nécessaire que la récompense soit matérielle, qu’elle s’évalue en richesses ? Il est pour l’homme, grâce au ciel, d’autres et de plus énergiques mobiles. Avec un morceau de ruban qu’il promettait d’attacher à la boutonnière des plus braves, Napoléon a fait voler au-devant de la mort une armée d’un million d’hommes. Le mot gloire, bien ou mal compris, a fait à l’univers ses destinées. Par quelle fatalité désastreuse, ce qui a suffi lorsqu’il s’agissait de détruire, ne suffirait-il pas, quand c’est de produire qu’il s’agit ? Est-ce que les grands hommes n’ont pas toujours cherché et trouvé leur principale récompense dans l’exercice même de leurs hautes facultés ? Si la société eût voulu récompenser dignement Newton, elle y eût été impuissante : il n’y avait pour Newton d’autre récompense équitable et suffisante que la joie qu’il dut ressentir quand son génie eut découvert les lois qui gouvernent les mondes. Il y a deux choses dans l’homme : des besoins et des facultés. Par les besoins, l’homme est passif ; par les facultés, il est actif. Par les besoins, il appelle ses semblables à son secours ; par les facultés, il se met au service de ses semblables. Les besoins sont l’indication que Dieu donne à la société de ce qu’elle doit à l’individu. Les facultés sont l’indication que Dieu donne à l’individu de ce qu’il doit à la société. Donc, il est dû davantage à celui qui a le plus de besoins[2], et il est permis d’exiger davantage de celui qui a le plus de facultés. Donc, d’après la loi divine écrite dans l’organisation de chaque homme, une intelligence plus grande suppose une action plus utile, mais non pas une rétribution plus considérable ; et l’inégalité des aptitudes ne saurait légitimement aboutir qu’à l’inégalité des devoirs[3]. La hiérarchie par capacités est nécessaire et féconde ; la rétribution par capacités est plus que funeste, elle est impie.

Ainsi, le mode de répartition proposé par les saint-simoniens était en contradiction formelle avec le noble but par eux-mêmes indiqué : l’association universelle fondée sur l’amour. Ce n’est pas tout. Lorsqu’on leur demandait qui serait juge des capacités et de quelle manière ils entendaient la constitution du pouvoir, ils répondaient sans hésiter : « La loi, aux époques critiques, n’est qu’une lettre morte, et c’est à cette lettre morte qu’on obéit ; mais il faut aux époques organiques une loi qui se confonde avec le législateur, une loi vivante. Celui-là gouvernera, qui se sentira le plus capable et saura se faire accepter pour tel. » De sorte qu’ils avaient en vue un despotisme personnel et pacifique ayant sa source dans l’adhésion toute volontaire des gouvernés ; ce qui pouvait être exprimé par cette formule : le chef sera le plus aimant et le plus aimé. Or, moins inconséquents dans leurs doctrines, les saint-simoniens auraient compris que, dans un système où la richesse sociale n’est pas distribuée d’une façon purement fraternelle et où la science économique n’est point calquée sur les règles de la famille, le pouvoir du plus aimant et du plus aimé est chimérique et impossible. Car, charger le pouvoir de répartir inégalement les fruits du travail social, c’est l’exposer à des critiques amères et lui préparer des obstacles sans nombre ; lui attribuer le droit d’avoir des préférences, c’est lui faire des ennemis. L’exercice de l’autorité personnelle rendue tôt ou tard odieuse, la haine s’introduisant dans l’association à la suite de la jalousie et l’anarchie à la suite de la haine, c’étaient là les conséquences inévitables du classement des capacités, pour peu qu’on le fit correspondre à l’inégalité des parts. Et arrivé là, que devenait le système ? Il fallait ou qu’il se maintint par la contrainte, ou qu’il s’écroulât.

On verra un peu plus bas comment de cette erreur fondamentale : A chacun sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres, découlèrent d’autres erreurs qui commencèrent par la transformation du saint-simonisme et finirent par sa ruine. Mais, avant d’aborder la seconde phase de l’existence de l’école saint-simonienne, il importe de dire quelques mots de son rôle extérieur et de l’action qu’elle exerça sur la société.

La révolution de juillet avait imprimé au saint-simonisme une impulsion singulièrement énergique. Ce qui n’avait été d’abord qu’une école était maintenant une famille. Unissant à l’autorité d’une instruction solide et aux grâces de l’esprit la passion du prosélytisme, hommes du monde et sectaires, les premiers adeptes s’étaient répandus dans toutes les directions, promettant aux orateurs un théâtre sonore, tentant les poètes et les artistes par l’appât d’une renommée facile, prouvant aux savants que la science du libéralisme était fausse et vide, sans portée comme sans entrailles, parlant aux femmes de beaux-arts, d’amour et de vraie liberté. Le succès de ces tentatives avait été rapide ; après les conquêtes individuelles, on avait pu songer aux conquêtes collectives. La hiérarchie était fondée le Collège d’abord, puis le deuxième degré, puis le troisième degré. Le Globe que la retraite des doctrinaires qui le rédigeaient avait laissé aux mains de M. Pierre Leroux, penseur éminent et grand écrivain, le Globe était devenu le journal quotidien de l’école, déjà en possession de l’Organisateur. Il avait fallu de l’argent les dons afnuèrent. M. d’Eichtal avait fourni une somme considérable. A une lettre de Bazard-Enfantin, M. Henri Fournel, qui se trouvait alors au Creuzot, avait répondu sur le champ par l’offre de sa fortune, et la réponse portait : Henri et Cécile Fournel, pour leur enfant. Dans une société envahie par le plus grossier mercantilisme, c’était une chose merveilleuse et touchante que cet élan. La plupart des journaux, à cette époque, n’étaient que des spéculations : le Globe fut distribué gratuitement.

Mais c’eût été trop peu pour le zèle dont les adeptes se sentaient animés : aux modestes conférences qui, avant la révolution de juillet, s’étaient tenues rue Taranne, succédèrent les prédications bruyantes de la rue Taitbout. Là des hommes pleins d’éloquence, comme MM. Barrault, Charton, Laurent, Abel Transon, venaient exercer la souveraineté de la parole. Rien de plus curieux que le spectacle de ces assemblées. Autour d’une vaste salle, sous un toit de verre, tournaient trois étages de loges. Devant un amphithéâtre dont une foule empressée couvrait dès midi, tous les dimanches, les banquettes rouges, se plaçaient, sur trois rangs, des hommes jeunes et sérieux, vêtus de bleu, et parmi lesquels figuraient quelques dames en robes blanches et en écharpes violettes. Bientôt paraissaient, conduisant le prédicateur, les deux Pères suprêmes, MM. Bazard et Enfantin. A leur aspect, les disciples se levaient avec attendrissement ; il se faisait parmi les spectateurs un grand silence plein de recueillement ou d’ironie, et l’orateur commençait. Beaucoup l’écoutaient d’abord avec le sourire sur les lèvres et la raillerie dans les yeux ; mais, quand il avait parlé, c’était dans toute l’ assemblée un étonnement mêlé d’admiration ; les plus sceptiques ne pouvaient se défendre d’une longue préoccupation ou d’une émotion secrète.

Et tout tendait à rendre cette propagande active, irrésistible. La famille, établie rue Monsigny, était comme un brûlant foyer qui avait la double vertu d’attirer et de rayonner. La doctrine s’y développait au bruit des fêtes et sous le regard inspirateur des femmes. Abandonnant leurs occupations, leurs rêves de fortune, leurs affections d’enfance, ingénieurs, artistes, médecins, avocats, poètes, étaient accourus pour associer leurs plus généreuses espérances ; les uns avaient apporté leurs livres, les autres leurs meubles ; les repas avaient lieu en commun ; on s’essayait au culte de la fraternité. Le nom de Pères fut donné aux membres de chaque degré supérieur par ceux des degrés inférieurs, et les dames qui faisaient partie de cette colonie intellectuelle reçurent les doux noms de mères, de sœurs ou de filles. Là venaient aboutir les rapports de plus en plus nombreux qu’établissait entre les novateurs de Paris et ceux de la province une correspondance assidue ; et de ce point partaient, pour aller semer dans la France entière la parole saint-simonienne, des missionnaires qui laissaient partout la trace de leur passage : dans les salons, dans les châteaux dans les hôtelleries, dans les chaumières, salués par ceux-ci avec enthousiasme, hués par ceux-là ; mais infatigables dans leur ardeur. C’est ainsi que MM. Jean Reynaud et Pierre Leroux avaient été envoyés à Lyon, qu’ils enflammèrent, et qui devait garder de leur présence un souvenir impérissable.

Cet énergique mouvement n’obéissait pas, néanmoins, aux lois d’une inflexible unité. Sur la manière dont les questions devaient être posées, tous étaient d’accord ; mais ils ne s’entendaient pas tous sur la manière dont elles devaient être définitivement résolues. La diversité éclatait surtout dans les missions, où, loin des regards des chefs, chaque prédicateur se trouvait livré à ses propres inspirations. Chez les uns, c’était, comme chez M. Margerin, le mysticisme qui dominait ; d’autres, comme M. Jean Reynaud, étaient pleins du génie révolutionnaire, du sentiment démocratique.

Le même défaut d’unité se remarque dans les publications saint-simonlennes, comparées entr’elles. L’Exposition par M. Bazard ; les Lettres sur la religion et politique par M. Eugène Rodrigues ; les Cinq discours de M. Abel Transon ; la Note de M. Olinde-Rodrigues sur le mariage et le divorce ; les leçons de M. Péreire sur l’industrie et les finances ; les Trois familles par M. E. Barrault, les écrits de MM. Pierre Leroux, Jean Reynaud, Charton, Margerin, Cazeaux, Stéphane Flachat, Charles Duveyrier. Enfantin, sur la métaphysique, les arts, l’économie politique ; tous ces travaux sont loin de former un corps de doctrine homogène, complet, et témoignent seulement d’une longue, savante et courageuse élaboration.

Quoi qu’il en soit, tous les efforts divers, le Globe les résumait en les popularisant. Dirigé par M. Michel Chevalier, homme doué de peu d’initiative, mais merveilleusement habile à vulgariser les idées qu’il acceptait, le Globe s’était placé, pour juger la société qui passait sous ses yeux, à un point de vue très-élevé, et la guerre qu’il fit aux institutions le plus en vogue fut aussi fougueuse qu’inexorable, quoique pleine de ménagements philosophiques pour les hommes et pour les partis. Parmi les attaques que le saint-simonisme dirigea contre un ordre social qu’il déclarait vicieux, les plus hardies sans contredit furent celles qui eurent pour objet l’héritage.

L’humanité s’acheminait, selon les saint-simoniens, vers un état où les individus seraient classés en raison de leur capacité et rétribués selon leurs œuvres. La propriété telle qu’elle existait, devait donc être abolie puisqu’elle fournissait à une certaine classe d’hommes la faculté de vivre du travail d’autrui, puisqu’elle consacrait la division de la société en travailleurs et en oisifs, puisqu’enfin au mépris de toutes les notions de l’équité, elle entretenait l’exploitation de ceux qui consomment peu et produisent beaucoup, par ceux qui consomment beaucoup et produisent peu, ou, même, ne produisent rien. Mais le droit d’héritage n’était pas seulement injuste, suivant les saint-simoniens, il était ruineux ; il n’était pas condamné seulement par l’équité, il l’était encore, il l’était surtout par la science. De quoi se compose, en effet, la richesse ? de fonds de terre, de capitaux. Que sont les capitaux, relativement à la production ? des instruments de travail. Que sont les capitalistes ? les dépositaires de ces instruments. Et quelle est, par conséquent, la fonction sociale des capitalistes ? de distribuer les instruments de travail aux travailleurs. Or, cette fonction, la plus importante de toutes, exige une connaissance approfondie du mécanisme industriel, une entente parfaite des lois qui règlent les rapports de la production et de la consommation. Donc, elle ne saurait être confiée, sans d’immenses dangers, aux privilégies de la naissance, qui ne sont que les élus du hasard. L’héritage, d’ailleurs, était condamné non moins invinciblement par la force des choses. L’esclavage, propriété de l’homme par l’homme, n’avait-il pas été aboli ? N’avait-on pas fait ensuite justice du servage qui n’était que la propriété de l’homme par l’homme modifiée ? Aux droits de primogéniture et de substitution, limite assignée au droit de transmettre, n’avait-on pas substitué le partage égal entre les enfants, autre limite assignée au même droit ? La nature du droit de propriété, son caractère, son étendue, ses effets, tout cela était donc soumis aux volontés du législateur, à l’empire des mouvements généraux qui emportent les sociétés ; et il ne s’agissait plus que de descendre jusqu’au bout la pente où les sociétés avaient été manifestement placées par l’histoire. Si on admettait la loi du progrès, il fallait bien admettre, comme corollaire, le perfectionnement graduel de l’industrie. Dès lors toute la question se réduisait à savoir s’il est, oui ou non, de l’intérêt de l’industrie que le loyer des terres et des instruments de travail coûte moins cher de jour en jour. Mais la question pouvait-elle paraître douteuse ? Que les oisifs désirassent la baisse des salaires et la hausse de l’intérêt, des loyers, des fermages, c’était tout simple ; mais les travailleurs devaient précisément, désirer le contraire. Le développement du travail entraînait donc la baisse continue de l’intérêt, des loyers, des fermages. Cela posé, les saint-simoniens se demandaient ce que feraient les propriétaires quand la baisse serait devenue telle, qu’il ne leur serait plus loisible de vivre uniquement de l’intérêt, du loyer, des fermages ? Force leur serait de travailler. Mais le propriétaire-travailleur venant à mourir, le fils pourrait bien n’avoir ni les mêmes goûts, ni la même aptitude que le père. L’artiste, par exemple, fils d’un propriétaire-cultivateur, et mis dans l’impossibilité de vivre de la rente des terres patrimoniales, l’artiste se trouverait dans l’alternative ou de se ruiner en cultivant mal et à contre-cœur ses domaines, ou de les vendre pour se livrer à la profession la plus conforme à sa capacité. Et des phénomènes sociaux du même genre se produisant dans toute l’étendue de la société, n’était-il pas évident qu’il y aurait lieu à une liquidation générale, que l’État seul serait en mesure de régulariser, et dont les propriétaires eux-mêmes seraient intéressés à lui confier le soin ?

On voit avec quelle franchise les saint-simoniens abordaient les problèmes les plus délicats. Et à ceux qui, dans cette question particulière de la propriété, leur reprochaient de détruire avec le droit d’héritage le stimulant qui résulte, pour le père, de l’espoir d’enrichir son fils, à ceux-là ils répondaient que ce stimulant n’avait point existé pour la plupart des travailleurs dont s’honorait l’humanité ; qu’il n’avait existé ni pour les papes, ni pour les moines, ni pour une foule d’hommes intelligents et actifs (pu avaient rangé sous la règle austère du célibat une vie que le travail devait immortaliser.

Ils auraient pu répondre d’une manière encore bien plus péremptoire si, au lieu d’adopter cette formule : A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres, ils eussent adopté celle qu’on puise aux sources les plus pures de la morale évangélique. Le jour, en effet, où la doctrine du devoir serait reconnue comme le fondement de la morale sociale, le père n’aurait plus besoin de parer par sa prévoyance à l’imprévoyance de l’État ; il n’aurait plus besoin d’assurer d’avance à son fils, dans la société, cette position de capitaliste, la seule qui soit aujourd’hui garantie ; et l’activité de chacun aurait d’autres mobiles, quand la société serait une grande famille où une place serait marquée pour tous les hommes de bonne volonté, selon cette parole de l’Évangile, la plus belle, la plus féconde, la plus touchante qui ait jamais été prononcée : Paix aux hommes de bonne volonté !

Malheureusement les saint-simoniens qui, comme hommes de pratique, allaient beaucoup trop loin, n’allaient pas assez loin comme hommes de théorie. Pour leur siècle, ils voulaient trop ; ils ne voulaient pas assez pour la justice et la vérité.

Cependant, une division sourde régnait au cœur même de la famille saint-simonienne. Les principes étaient posés il restait à les vérifier par l’application. Cette application périlleuse, fallait-il l’essayer ? Fallait-il passer de la théorie à la pratique après avoir complété la théorie ? Ici, les avis se partagèrent dans le Collége. « Tous les problèmes, disaient les uns, ne sont pas encore résolus, bien qu’ils soient posés : restons unis, mais que ce soit seulement pour continuer notre œuvre d’élaboration et de propagande. Quand nous aurons gagné à notre cause la société qui nous entoure, elle fera sa révolution. Gardons-nous de créer une petite société au milieu de la grande. Soyons apôtres, et n’aspirons pas à devenir gouvernants. — Nous avons suffisamment dogmatisé, répondaient les autres ; l’essentiel maintenant est de réaliser. Prêchons d’exemple, organisons des travaux, constituons un gouvernement à l’usage de nos idées, sortons de l’état purement apostolique. » Ainsi pensaient Bazard et Enfantin : leur opinion dut naturellement l’emporter. On songea donc à établir des ateliers ; on recruta des adhérents parmi les prolétaires ; on en appela plusieurs, dont les enfants furent adoptés avec des formes solennelles on se partagea ambitieusement la capitale et les provinces, si bien que le saint-simonisme eut sa géographie ; les deux Pères suprêmes prirent le nom de Papes, appellation qui révélait une pensée d’orgueil en même temps qu’elle trahissait un plagiat téméraire ; enfin, la question ne fut plus de composer d’un nombre choisi d’hommes d’élite une synagogue respectable, mais de réunir des forces, dont le Globe, chaque matin, publiait l’emphatique recensement. De cette tendance nouvelle naquirent des illusions à peine croyables. On osa tourner ses regards vers les Tuileries : Louis-Philippe fut sommé par lettres de céder la place à MM. Bazard et Enfantin. Le saint-simonisme qui avait d’abord été une école, puis une famille, devenait un gouvernement, et un gouvernement destiné à remplacer l’autorité du catholicisme.

Dans tout cela, Bazard, qui s’était long-temps nourri des idées de M. de Maistre, ne voyait guère qu’une conclusion politique ; mais Enfantin ne visait pas à moins qu’à embrasser dans toute leur étendue les nombreux problèmes soulevés par la doctrine, en fondant une religion.

Cette diversité de vues dans les deux chefs de la doctrine, se compliquait d’une profonde opposition de caractère et d’organisation. L’âme de Bazard était mâle ; son esprit, -timide à force de réflexion, n’admettait volontiers que des idées nettes ; mêlé aux luttes politiques de la Restauration, il avait gardé de sa vie de carbonaro, des instincts révolutionnaires, des haines vigoureuses, le désir de prendre place dans les affaires, le goût des théories aisément applicables. Enfantin, au contraire, joignait à quelque chose de féminin dans les sentiments un esprit hardi et aventureux ; à la lenteur méthodique de Bazard, il opposait une impatiente, une inépuisable initiative ; mais ce que Bazard cherchait dans le maniement des ressources présentes, dans l’emploi des ressorts politiques, et ce qu’il aurait attendu, au besoin, de la force, Enfantin voulait l’obtenir par l’ascendant de l’audace intellectuelle et par les victoires pacifiques de la séduction. Le premier se sentait tribun, le second se faisait apôtre. Le premier se serait volontiers renfermé dans l’emploi de la logique et de la science ; le second tendait à faire accepter sa domination en ajoutant au raisonnement le mysticisme. L’organisation d’Enfantin était donc plus complète. Ajoutez à cela qu’il était d’une beauté rare, d’une sérénité incomparable, et qu’il possédait l’art de justifier par la dialectique la plus serrée les plus surprenants paradoxes.

Tant que l’école s’était contentée de développer la partie dogmatique du saint-simonisme, l’action de Bazard avait été prépondérante ; il avait même contraint son collègue à signer avec lui, en faveur de l’institution du mariage, une déclaration publique que désavouait intérieurement Enfantin. Mais Bazard se trouvait lancé dans une carrière où il lui était interdit de s’arrêter. Quelle était, en effet, la pensée de Saint-Simon ? Que la solution du grand problème consistait à trouver un lien religieux entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, ou bien, entre la science et l’industrie. De sorte qu’en proclamant la nécessité d’organiser l’industrie conformément aux lois de l’association, et en affirmant le principe du classement des capacités, les saint-simoniens se trouvaient n’avoir accompli qu’une moitié de la tâche. Il fallait aller plus avant, il fallait, suivant l’impulsion donnée par les lettres éloquentes d’Eugène Rodrigues, pousser jusqu’à la partie religieuse du saint-simonisme, et, avant toute chose, décider si la société a un avenir religieux.

Sur ce point, Bazard et Enfantin s’accordèrent. Tous deux ils reconnurent que le développement religieux de l’humanité avait compris trois états généraux : le fétichisme, dans lequel l’homme déifie la nature en chacune de ses productions visibles ; le polythéisme, dans lequel l’homme s’élève à des abstractions qu’il déifie ; le monothéisme, dans lequel il rapporte toute la création à une seule cause, extérieure à l’univers. Ils reconnurent dans la succession de ces trois états généraux la preuve d’un progrès facile à constater. Car dans le fétichisme, la crainte est à peu près le seul sentiment qui unisse l’homme à la divinité, telle qu’il la conçoit. Dans le polythéisme, l’amour vient se mêler à la crainte, quoique, dans cet état religieux, le type du juste soit encore celui que l’on peint comme craignant les dieux. Dans le monothéisme, enfin, dont le judaïsme et le christianisme forment les deux phases, l’amour tend de plus en plus à l’emporter sur la crainte dans les sentiments de l’homme à l’égard de la divinité. Le progrès de l’idée religieuse n’est pas moins sensible, sous le rapport de sa valeur sociale. Car, après le fétichisme, qui correspond au culte isolé de la famille, vient le polythéisme, qui ne consacre que le culte de la cité ; et, après le monothéisme des Juifs, qui ne proclame l’unité de Dieu qu’en ajoutant ceci : « Dieu a élu un seul peuple », vient le monothéisme des chrétiens, qui proclame tout à la fois et l’unité de Dieu et l’unité de la famille humaine.

De là Bazard et Enfantin concluaient également que malgré le scepticisme dont ils étaient entourés, maladie accidentelle dont il n’y avait pas lieu de s’étonner dans une époque critique, l’humanité marchait à un avenir religieux dont le panthéisme devait être l’âme.

Après cette profession de foi, Bazard voulut se recueillir, mais il n’était plus temps : Enfantin était là, logicien pressant, inexorable. Puisque l’humanité avait un avenir religieux, s’occuper de cet avenir était un devoir. Or, quelle avait été à cet égard la pensée de Saint-Simon ? Bazard ne pouvait l’ignorer, l’ayant exposée lui-même et développée. Oui, suivant les écrits de Bazard lui-même, le christianisme avait adopté, avec les dogmes du péché originel, de la chute des anges, du paradis et de l’enfer, l’antique, théorie de la lutte de deux principes : le bien et le mal. Et Bazard n’avait pas nié que le principe du mal, le christianisme ne l’eût vu dans la matière comme le démontraient surabondamment, et la préférence accordée au célibat sur le mariage, et l’ordre donné aux hommes de mortifier leur chair, et le peu de soin que l’Église avait mis à diriger l’activité matérielle de l’humanité, et ce dogme fameux : « La souffrance est sainte. » Voilà ce qu’Enfantin rappelait à Bazard, et il le sommait de tirer toutes les conséquences de cette déclaration qui leur était commune : L’aspect le plus frappant, le plus neuf, sinon le plus important, du progrès que l’humanité est aujourd’hui appelée à faire, consiste dans la réhabilitation de la matière, mode de l’existence universelle que le christianisme a frappé de sa réprobation. »

D’après Enfantin, ces conséquences étaient : que les artistes, comme interprètes du principe amour, devaient servir de lien entre les savants et les industriels, et exercer de la sorte un sacerdoce dont le but serait d’établir l’harmonie entre l’esprit et la matière, placés depuis si long-temps en état d’hostilité que le Prêtre devait se proposer d’inspirer et de diriger les deux natures, en favorisant et en régularisant l’essor des appétits sensuels aussi bien que celui des appétits intellectuels ; qu’il importait au bonheur. de l’humanité que les êtres à affections profondes ne fussent pas séparés par une barrière infranchissable des êtres à affections vives, et que c’était à faire tomber cette barrière que la mission du Prêtre devait consister. Concluant de l’harmonie à établir entre l’esprit et la matière à l’égalité de l’esprit et de la beauté, de l’homme et de la femme, Enfantin proclamait comme une nécessité religieuse l’affranchissement de la femme et sa participation au pouvoir suprême, ce qui aurait constitué le couple Prêtre.

Le couple Prêtre aurait eu pour mission « d’imposer la puissance de son amour aux êtres qu’un esprit aventureux ou que des sens brûlants égarent, en recevant d’eux l’hommage d’une mystérieuse et pudique tendresse ou le culte d’un ardent amour. Connaissant tout le charme de la pudeur, et aussi toute la grâce de la volupté, il aurait maîtrisé l’esprit des uns et les sens des autres. » — « Dans notre monde critique, ajoutait Enfantin, nous ayons oublié cette divine influence de la dame du moyen-âge ou de la vierge chrétienne sur la vie du page et du chevalier ; nous ne savons plus ce que pouvaient commander de dévouement sans espoir une écharpe, un regard, et à peine un sourire mais nous ignorons surtout la puissance d’une vertueuse caresse, d’un religieux baiser, d’une sainte volupté. Il n’en est point pour nous. Notre chair est plus souillée encore que notre esprit, et cette seule idée épouvante un monde qui ignore encore le pouvoir social, religieux et moral que l’avenir réserve à la beauté. »

Ainsi, les relations de l’époux et de l’épouse n’auraient pas été exclusives de l’intervention intime du Prêtre. Enfantin, d’ailleurs, ne condamnait pas l’inconstance d’une manière radicale. Il voyait bien deux vices, et dans l’indifférence, qui est la facilité de passer d’une affection à une autre, et dans la jalousie, amour exclusif pour un seul être, amour dévorant, qui craint toute approche, qu’un regard trouble et qu’un soupçon désespère ; mais sous ces deux vices, dont les types étaient à ses yeux Don Juan et Othello, Enfantin entrevoyait deux vertus. La facilité de passer d’une affection inférieure à une affection supérieure, sans s’abstraire dans la première, sans s’y abîmer, et en la considérant au contraire comme un premier élément de progrès, cette facilité lui paraissait d’une belle et sainte nature, pourvu qu’elle ne dégénérât pas en oubli, en vain caprice ou en ingratitude. De même, il se sentait pénétré de respect pour cet amour profond, qui se donne sans réserve, et de deux existences n’en fait qu’une, pour les rattacher toutes deux, plus fortes l’une par l’autre, à l’œuvre sociale. Harmoniser ces deux natures en leur donnant satisfaction et en leur imposant une règle, telle eût été la mission du couple sacerdotal.

Il n’est pas inutile d’observer ici à quelles conclusions monstrueuses peut conduire l’application d’un faux principe. Le principe à chacun suivant sa capacité, etc., était, ayons-nous dit, un obstacle à l’exercice pacifique du pouvoir personnel ou du sacerdoce. Enfantin le comprit, Il voulut rendre le pouvoir possible en le rendant attrayant, et il fut amené à en faire le plus dangereux moyen de corruption qu’ait jamais rêvé l’imagination des voluptueux.

Quant à la limite qu’il serait convenable de poser à l’influence du prêtre et de la prêtresse sur les fidèles, Enfantin avouait son incompétence, la loi morale ne pouvant être trouvée, selon lui, par l’homme seul, et ne devant être formulée avec autorité que lorsque la femme aurait parlé.

Cette conception extravagante appartenait tout entière à Enfantin et n’appartenait qu’à lui. Saint-Simon n’avait jamais rien proposé de semblable. Les seuls mots qu’il eût écrits au sujet des femmes étaient ceux qu’on lit dans les Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains. : « Les femmes seront admises à souscrire, elles pourront être nommées. » Le disciple était donc beaucoup plus novateur que le maître. Car la doctrine du disciple soumettait le mariage à l’exercice d’un droit sacerdotal qui aurait enlevé aux enfants la connaissance de leur père. C’était le sensualisme employé comme moyen de gouvernement ; c’était la réhabilitation de l’amant par le confesseur.

Devant cet enchaînement d’étranges déductions, Bazard recula, frappé d’effroi. Il tenait aux traditions relatives à la constitution de la famille. Il avait une femme qu’il aimait tendrement, et ayant eu occasion de marier une de ses filles, il avait voulu, sans tenir compte des reproches d’Enfantin, que le mariage se fit dans les formes ordinaires. Il résista donc, et long-temps, à des provocations dont toute son âme était troublée. Mais, avec cette sérénité qui ne l’abandonna jamais, Enfantin poursuivait la réalisation de son dessein. Non content d’enlacer Bazard de ses sophismes dans des discussions que la plupart des saint-simoniens ignoraient, il s’étudia longuement à s’attacher des disciples fidèles. Sa figure radieuse, ses manières nobles, la connaissance qu’il avait du langage qu’il faut parler aux êtres sensibles et passionnés, tout cela l’entourait d’un véritable prestige. Avec un étonnant mélange de bonne foi et de ruse, il ruina insensiblement dans l’esprit de quelques-uns les croyances qu’il s’était promis de déraciner. Pour mieux leur prouver de quelles illusions ils étaient victimes, il sut par le seul effet de son ascendant pénétrer dans le secret des ménages ; il engagea des femmes à une confession publique, et se fit faire des confidences redoutables dont il usa de façon à prouver le mérite de ses théories, prêt à se justifier du choix des moyens par la sincérité du but.

Alors, il se passa dans la rue Monsigny, au milieu de cette société française devenue si sceptique et si railleuse, des scènes tellement extraordinaires que, pour en trouver de semblables, il faudrait interroger l’histoire des Anabaptistes. Ceux qui, dans le Collège, repoussaient les doctrines d’Enfantin, se sentaient transportés tout à coup au bord d’un abîme immense, qu’ils n’avaient pas soupçonné ; ils se demandaient avec terreur si leur vie jusque-là n’avait été qu’un rêve ; ils éprouvaient une douleur sans nom en se trouvant, pour jamais, peut-être, séparés de celui que, dans les élans d’une tendresse infinie, ils avaient si long-temps appelé leur père. Pour les autres, c’était un redoublement de ferveur inexprimable, une exaltation qui allait jusqu’au délire. Souvent, dans une salle dont les portes avaient été closes soigneusement et dont les murs étaient fidèles, les discussions durèrent des jours entiers, des nuits entières, sans interruption, sans distraction, sans repos. Il arriva quelquefois à des jeunes gens moins capables que leurs compagnons de résister à ces luttes dévorantes, de chanceler et de s’évanouir : On enlevait les corps sans que pour cela la discussion s’arrêtât. Un jour, M. Cazeaux eut une heure d’extase, et se mit à prophétiser. Un autre jour, M. Olinde Rodrigues fut comme frappé d’apoplexie, parce que, demandant à chacun des membres s’il n’était pas vrai que l’Esprit-Saint fut en lui Rodrigues, M. Reynaud ne lui avait répondu que par des paroles d’incrédulité ; la crise fut extrêmement violente, et le docteur Fuster, pour sauver le malade, dut recourir à une rétractation formelle de M. Reynaud, que cet accident avait rempli d’affliction et d’inquiétude. Telle est, même sur des hommes d’un esprit sérieux, d’une intelligence saine et élevée, le bizarre pouvoir des croyances, arrivées à un certain degré d’exaltation ; et l’on peut juger par la singularité de ces phénomènes, de la puissance du mouvement que le saint-simonisme avait créé.

Quoique le secret des débats qui agitaient le Collége fût bien gardé, il était impossible que le reste de la famille n’en reçût pas indirectement l’impression. A la démarche affaissée des membres du Collége, à leur visage qui portait l’empreinte des longues insomnies, à leurs lèvres décolorées, au désordre de leur langage, au mystère dont ils s’entouraient, les membres du deuxième degré avaient compris qu’un drame terrible se jouait ; l’anxiété était devenue générale. Mais quel terme à ces divisions ?

On essaya d’une combinaison hiérarchique qui aurait empêché les deux chefs de se rencontrer à chaque instant sur le même terrain. A la division ternaire de la société en artistes, savants et industriels, correspondaient ces trois termes : religion ou direction des sentiments, dogme ou enseignement de la science, culte ou gouvernement des intérêts matériels. Enfantin fut nommé chef de la religion ; Bazard, chef du dogme Olinde Rodrigues, chef du culte. Vaine tentative ! Le schisme était devenu inévitable.

Dans un entretien auquel peu d’adeptes assistèrent, Bazard et Enfantin se mesurèrent une dernière fois. La discussion fut brûlante. Les affections personnelles de Bazard donnaient pour lui à cette lutte quelque chose de déchirant. Il sentait bien qu’il y allait de tout son bonheur. Il se débattit longtemps avec angoisse contre un homme qui l’accablait de son calme impitoyable. Enfin, vaincu, ne sachant plus où se fixer entre l’erreur qui voulait s’imposer à lui et la vérité qui lui échappait, épuisé, désespéré, on le vit tout à coup, après une nuit entière passée dans ce duel terrible, tomber comme s’il eût été atteint mortellement. Et pendant qu’on s’empressait autour de lui, Enfantin disait avec une émotion contenue : « Non, il n’est pas possible qu’il meure ainsi il lui reste encore de trop grandes choses à accomplir. » On releva Bazard sans connaissance, et l’un parvint à le rappeler à la vie. Mais les sources de la joie étaient taries en lui pour jamais. Il ne fit plus, depuis, que languir, et, à quelque temps de la, il mourut.

Immédiatement après la déclamation du schisme, le 19 novembre 1831, il y eut une réunion générale de la famille. Enfantin y parut en qualité de père suprême. Mais dans l’assemblée s’étaient rendus plusieurs saint-simoniens qui, sans se rallier à la bannière de Bazard, étaient bien résolus à abandonner celle d’Enfantin, et parmi lesquels on comptait MM. Pierre Leroux, Jean Reynaud, Charton, Jules Lechevallier, Carnot, Fournel, Abel Transon. Enfantin prit la parole et, après avoir dit les causes de la sourde mésintelligence qui existait depuis long-temps entre Bazard et lui, il exposa ses idées sur la réhabilitation de la chair, sur le divorce considéré oMMM aspirattMi à UR aMmur p4<t& noble, sur les fonctions réservées au prêtre saint-simonien, soit homme, soit femme, sur la nécessité enfin de rendre la femme l’égale de l’homme dans l’État aussi bien que dans la famille, et dans le temple aussi bien que dans l’État. « Toutefois, ajoutait-il, « ce n’est point une loi que je vous donne, une doctrine, un enseignement à faire ; c’est seulement l’opinion d’un homme que j’exprime…… La loi morale de l’avenir ne peut être révélée sans la femme. Jusque-là, je déclare que tout acte qui, aujourd’hui, dans le sein de la doctrine, serait de nature à être réprouvé par les mœurs et par les idées morales du monde qui nous entoure, serait un acte d’immoralité, car il serait funeste à la doctrine en général ; et, pour moi, personnellement, je le regarderais comme la preuve de désaffection la plus grande qu’un de mes enfants puisse me donner. » Mais c’était trop peu d’une semblable réserve pour atténuer, aux yeux des dissidents, le danger des insinuations d’Enfantin. L’interrompant avec vivacité, M. Pierre Leroux proteste au nom du collége et annonce qu’il va se retirer. M. Jules Lechevallier déclare que puisque, d’après les aveux d’Enfantin lui-même, la morale de la doctrine n’est pas encore trouvée, il n’est pas possible de songer à constituer la famille saint-simonienne et que tout reste à l’état d’élaboration. Abel Transon se plaint avec tristesse de l’abus que le Père-Suprême a cru devoir faire, dans l’intérêt de la doctrine, des confessions particulières qu’il a eu la puissance de provoquer. « Le Père Enfantin, s’écrie à son tour M. Reynaud, croit évidemment que la femme viendra légitimer ce qu’il a le premier annoncé, et c’est pourquoi il marche la tête levée. Moi, j’ai foi que la femme lui écrasera la tête, mais il faut attendre que la femme se lève… Nous avons amené des hommes à la doctrine ; c’est une responsabilité énorme pour nous. Je crains l’influence du Père Enfantin sur ces hommes, je resterai à côté de lui, pour le leur montrer tel qu’il est. » C’était l’attaque la plus rude qui, jusque-là, eut été dirigée contre Enfantin. « Reynaud, répondit-il sans s’émouvoir, Reynaud lui seul conçoit la mission de haut protestantisme. Il me sait grand, il me voit grand ; il veut protester là ou l’on doit protester, à côté. C’est là que Bazard devrait être, au-dessus de Reynaud. » A ces mots succède un échange de paroles amères entre ceux qui attaquent les idées d’Enfantin et ceux qui les défendent. Une dame, faisant partie de la famille, ayant dit qu’elle repoussait comme immorales les idées émises par Enfantin : oui, oui ! crient plusieurs femmes du haut des tribunes. M. Fournel se prononce contre le Père-Suprême : « Votre doctrine, dit M. Carnot, est la règlementation de l’adultère. » « Le vice est réhabilité » ajoute M. Dugied. De leur côté, les partisans d’Enfantin s’attachent à répondre à toutes les attaques. M. Michel Chevalier s’étonne que, des abus qui ont pu se glisser dans le gouvernement saint-simonien, on vienne conclure à une séparation. M. Duveyrier exprime la conviction que pas un des actes d’Enfantin n’a été un acte individuel, un acte d’égoïsme ; et que les défauts dont avaient souffert les saint-simoniens tenaient précisément à ce qu’il n’y avait pas encore parmi eux cette loi de convenance, de pudeur, de fidélité, que la femme était plus particulièrement propre à apporter. « Je vous déclare, dit M. Talabot, en montrant Enfantin, que cet homme est le chef de l’humanité. » Et s’adressant à M. Transon, M. Barrault s’écrie d’une voix émue : « Ce n’est pas sans une vive douleur que j’ai vu Transon, le porte-bannière de la doctrine à côté duquel j’ai marché, se séparer de nous. Non, Transon, ta place est auprès du Père-Enfantin, auprès de moi. Tu ne saurais nous quitter, car tu es religieux. Tu ne suivras pas Jules, car Jules a dit que la doctrine est à l’état de faillite, de liquidation. Tu voudrais nous quitter ! Non, tu ne le pourrais pas tu aimes les ouvriers, les enfants des pauvres, ceux qui souffrent. »

Au milieu de ces débats, Enfantin n’avait pas cessé un seul instant de se montrer maître de lui, répondant à toutes les accusations avec beaucoup de sang-froid et d’orgueil : il congédia, enfin l’assemblée par ces mots qu’il prononça d’une manière solennelle : « Quoique ce qui se passe maintenant soit pour tous d’une grande utilité, je désire qu’on en finisse au plus tôt, Nous recommencerons lundi ; mais si nous continuions à batailler ainsi, les ouvriers mourraient de faim, et les enfants que nous avons adoptés seraient délaissés. Le fait évident, c’est qu’il y a des hommes qui doivent momentanément se tenir à l’écart et se reposer. »

Quelques jours après, la famille se réunissait de nouveau. L’insurrection de Lyon avait éclaté dans l’intervalle, et l’assemblée était en proie à une préoccupation douloureuse. Un fauteuil laissé vide à coté de celui du Père-Suprême indiquait symboliquement l’absence de la femme. M. Olinde Rodrigues s’était placé, comme chef du culte, à la droite d’Enfantin. S’étant levé, il rappela d’abord comment de juif il était devenu saint-simonien. Puis, d’une voix forte : « Rothschild, Laffitte, Aguado, dit-il, n’ont rien entrepris d’aussi grand que ce que je vais entreprendre. Tous, ils sont venus, après la guerre, donner au vaincu le crédit nécessaire pour satisfaire le vainqueur. Ils ont fait une grande chose ; et moi le premier je l’ai senti et publié grâce à Saint-Simon, il y a sept ans. Mais ils ont escompté l’avenir des Restaurations politiques, et déjà pour eux, cet avenir a des bornes… Leur mission va finir ; la mienne commence. » Il exposa ensuite les bases du projet qui devait, selon lui, inaugurer la puissance morale de l’argent. L’association financière des saint-simoniens aurait eu pour objet : 1° de travailler, par un ensemble de mesures exclusivement pacifiques, à l’amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ; 2° d’organiser des maisons d’éducation où les enfants des saint-simoniens auraient été élevés, sans distinction de fortune ou de naissance ; 3° de fonder des maisons d’associations industrielles, pour les travailleurs devenus saint-simoniens ; 4° de subvenir transitoirement aux besoins de ces associations ; 5° de propager la doctrine, de manière à remplacer l’anarchie industrielle par l’association religieuse des travailleurs. L’acte passé devant notaire devait être signé par tous les membres de la famille, dont les biens réunis formaient le fonds social, et qui tous répondaient des engagements contractés envers les tiers.

Après la lecture de ce plan, M. Barrault traça un tableau rapide des souffrances de la société et des services que lui avait déjà rendus le saint-simonisme ; il trouva, pour rappeler l’insurrection des malheureux tisseurs lyonnais, des accents pleins de douleur, pleins d’éloquence ; et de cet affreux épisode de la grande guerre civile appelée liberté de l’industrie, il tira la double conclusion qu’une réforme était nécessaire et que c’était par les voies du saint-simonisme qu’il y fallait marcher.

M. Barrault avait fini son discours, et Enfantin s’était déjà levé pour sortir de l’enceinte, lorsque M. Reynaud fit signe qu’il désirait parler. Son geste était véhément et son visage extrêmement animé. « L’argent, s’écria-t-il, ne peut avoir de puissance morale, puisque vous, Père Enfantin, d’après les termes posés par vous vous détruisez la morale ancienne sans avoir la morale nouvelle. » La plus vive agitation règne alors dans l’assemblée. Interpellant M. Reynaud, M. Laurent lui demande si, lorsqu’il était allé prêcher une ère nouvelle à la population souffrante de Lyon, il n’y avait pas pour lui de morale saint-simonienne. M. Talabot ajoute que la morale de l’apostolat est dans l’émancipation des êtres exploités. M. Henri Baud demande la parole et s’écrie avec enthousiasme : « Mon père est un prolétaire qui a triomphé du hasard de la naissance et qui a amassé des richesses par la force de ses bras. Quand la parole de Saint-Simon se fit entendre à moi, je sentis que pour ennoblir mon privilège je devrais l’employer à l’abolition de tous les privilèges : je suis devenu prolétaire. C’est ainsi que la famille du sang me punit d’avoir voulu pratiquer ma foi religieuse. Eh bien ! toutes les rigueurs de la famille du sang ne triompheront pas de mon amour pour elle, et je la forcerai par mes œuvres à me rendre sa tendresse. Reynaud, j’ai souvent entendu sortir de ta bouche ces mots puissants : « La voix du peuple est la voix de Dieu. » Que demandent donc ces hommes qui peuplent la plus industrieuse de nos cités ? Quel cri se fait entendre sous cet étendard de mort, au milieu de la mitraille ? Reynaud, Reynaud, ils demandent du pain, et l’argent qui le donne est une puissance morale… Prolétaires qui m’écoutez, ma main a souvent touché vos mains endurcies par le travail, et elle a senti que vous répondiez à ses étreintes. Rassurez-vous donc ! Dieu n’a pas permis qu’un homme pût se placer en présence des hommes avec cette face calme et sereine, avec cette grandeur et cette beauté, pour qu’il s’en servit afin de les séduire et de les perdre… Et vous, femmes, celle qui m’a porté dans ses entrailles n’est pas là pour m’entendre ; faites place pour moi dans votre cœur à un amour de mère, afin que si vous voyez celle dont Dieu m’a fait naître, vous apaisiez les tourments de cette stérilité qu’elle s’est faite. Dites-lui, pour la toucher, les douleurs que doit souffrir un fils comme moi privé de ses embrassements, de sa parole, de sa vue. » A ces mots l’assemblée se lève avec transport. Plusieurs membres de la famille courent à Enfantin et se jettent dans ses bras. C’était la dernière scène engendrée par le schisme.

Les membres les plus importants du saint-simonisme avaient été jusque-là, après Bazard et Enfantin : MM. Pierre Leroux, homme de lettres ; Reynaud, Transon, Cazeaux, Michel Chevalier, Lambert, Fournel, tous ingénieurs des mines et qui tous étaient sortis avec honneur de l’école polytechnique ; D’Eichthal, fils d’un banquier juif ; Péreire, industriel ; Duveyrier, avocat ; Margerin, lieutenant d’artillerie ; Barrault, ex-professeur de rhétorique à Sorèze ; Laurent, auteur d’une réfutation de Montgaillard, et de qui M. Sainte-Beuve disait, en parlant de sa nature de tribun, qu’il l’avait vu marcher sur la crète de la Montagne ; Jules Lechevallier, homme de lettres ; Carnot, fils du célèbre membre du comité de salut public ; Dugied, fondateur du carbonarisme sous la Restauration ; Olinde Rodrigues, l’héritier des doctrines de Saint-Simon ; et enfin Mme Bazard. De ces dix huit personnes, MM. Barrault, Duveyrier, Lambert, Fournel, Michel Chevalier et D’Eichthal furent les seuls qui restèrent fidèles à Enfantin ; car MM. Laurent et Rodrigues, qui l’avaient d’abord suivi, ne tardèrent pas à se séparer de lui. Enfantin sentit bien que l’ancien Collége lui échappait, mais il avait pris son parti. Pour relever le courage de ses disciples qu’effrayait leur isolement, il leur persuada qu’à une période nouvelle il fallait des hommes nouveaux ; et, soutenu par ce fanatisme calculé qui faisait sa force, il se précipita dans la carrière où il devait s’égarer sans retour.

Le saint-simonisme était donc transformé. Nous le retrouverons plus tard s’entourant d’une pompe singulière, étalant aux yeux de la population des innovations de costume plus propres à la frapper que des innovations d’idées, pratiquant dans la retraite une sorte de fraternité bizarre, et finissant par s’effacer, entre les persécutions d’un pouvoir ignorant et les huées d’une multitude railleuse.[4]




  1. Nous devons dire ici que, parmi les saint-simoniens, quelques-uns entendaient la formule que nous critiquons, en ce sens « que le plus capable doit être le plus haut placé dans la hiérarchie » ce qui est souverainement raisonnable. Mais la formule exprime davantage ; elle exprime que « le plus capable doit aussi être le mieux rétribué. » Or, c’est le sens le plus étendu qui a prévalu et dans l’école et dans son organe officiel, le Globe.
  2. L’homme a des besoins physiques, dont la nature elle-même assigne la limite. Il a des besoins moraux qui, dans une association régulière et progressive, trouveraient à se satisfaire et à se développer collectivement. Quant am besoins purement factices, que crée une civilisation vicieuse et corrompue, et d’où peuvent naître des exigences extravagantes, ils ne constitueraient, dans une association régulière, que des maladies individuelles que la société se devrait, non pas d’alimenter, mais de guérir.
  3. Comment faire passer ce principe dans l’application ? Une semblable exposition ne saurait entrer dans le cadre de cet ouvrage. Nous avons dû nous borner à montrer le côté vulnérable des innovations saint-simoniennes. Encore la nature de notre livre ne comportait-elle pas une critique détaillée du saint-simonisme, dont nous n’avons dit que ce qui pouvait le mieux en faire apprécier la signification sociale et la véritable portée.
  4. Au moment où nous écrivons, les saint-simoniens sont dispersés dans des carrières diverses. M. Lambert a fait un voyage en Egypte où il est devenu Lambert-Bey. M. Duveyrier fait des vaudevilles. M. Michel Chevalier est au conseil-d’état. M. Carnot est député. M. Cazeaux dirige la compagnie de défrichement des Landes et se distingue comme industriel. MM. Transon et Dugied sont rentrés avec éclat dans le giron du catholicisme. M. Margerin est professeur dans une des universités catholiques de Belgique. M. Péreire est attaché à la haute administration de l’un des chemins de fer de Versailles, dont il a été l’agent principal. M. Laurent a accepté une place de juge à Privas, et a écrit une histoire populaire de Napoléon. M. Olinde Rodrigues, homme d’esprit et d’action, s’occupe de finances. Madame Bazard est rentrée dans le sein du catholicisme avec son gendre, M. de Saint-Chéron, rédacteur de l’Univers religieux. MM. Jean Reynaud et Pierre Leroux, deux puissants philosophes, ont continué à poursuivre dans leurs travaux le double but de leurs anciennes études : la religion et l’humanité. Retiré dans une maison de campagne, non loin de Lyon, M. Enfantin a repris le cours de la vie ordinaire.