Histoire de dix ans,tome 3/Chapitre 2

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(IIIp. 49-88).
CHAPITRE II.


Lyon. — Situation déplorable des ouvriers en soie : état de la fabrique lyonnaise. – Les ouvriers demandent un tarif ; le préfet de Lyon intervient ; débats ; fixation d’un tarif. — Colère de la majorité des fabricants. — Provocations adressées aux tisseurs. — Revue sur la place de Bellecour ; menaces ; tout se prépare pour une insurrection. — Fatales dissidences entre le général Roguet et M. Bouvier-Dumolard ; aveuglement des autorités. — Topographie de Lyon. — Rassemblement à la Croix-Rousse. — Insurrection — Toute la ville est en feu. — M. Bouvier-Dumolard et le général Ordonneau sont faits prisonniers ; générosité des tisseurs. — Véritable caractère de la lutte. — Combats du 22 ; barricades ; incendies ; la politique prend place dans l’insurrection. — Les ouvriers partout victorieux ; les troupes se retirent par la barrière Saint-Clair. — Les chefs des ouvriers à l’Hôtel-de-Ville : ils partagent le pouvoir avec des hommes de parti. — Adroites manœuvres. — On sème la division entre les insurgés politiques et les ouvriers. — Le peuple embarrassé de sa victoire. — Pauvres veillant en armes sur les hôtels des riches. — Philosophie de ces événements. — Arrivée du duc d’Orléans et du maréchal Soult Lyon. — Conclusion


Pendant que Paris était livré à ces agitations, Lyon couvait la guerre civile. Mais, à Lyon, ce n’étaient pas, comme à Paris, des questions politiques qui entretenaient le trouble dans les esprits et passionnaient les âmes. Le mal y avait des racines plus profondes. Dans le faubourg de la Croix-Rousse une population immense végétait, vouée à un travail pénible et à peu près stérile pour elle. Les ouvriers en soie de Lyon n’étaient pas seulement courbés sous le joug de la misère, ils étaient victimes des plus injustes mépris. Ceux qu’ils enrichissaient feignaient de les regarder comme une race inférieure et avilie ; l’horrible tribut que levaient sur leur jeunesse et sur leur santé, l’habitation malsaine et les fatigues excessives de l’atelier, ne faisait que fournir une arme nouvelle au dédain, et la désignation injurieuse de canuts résumait toutes les formes de leur malheur. Quelles pensées devaient occuper la veille ardente de ces proscrits de la civilisation moderne, lorsque, souvent, au milieu de la nuit, à la lueur d’une lampe brûlant dans un réduit infect, leurs métiers battaient pour l’oisif paisiblement endormi ? Et cependant, leur révolte devait naître non de leur volonté, mais de la fatalité des circonstances, comme si la misère trouvait en elle-même son aliment et le principe de sa durée !

Pour se faire une idée juste du drame sanglant que nous allons écrire, il faut bien connaître l’organisation de la fabrique lyonnaise. Elle était en 1831 ce qu’elle est encore aujourd’hui. L’industrie des soieries occupait de trente à quarante mille ouvriers compagnons. Au-dessus de cette classe vivant au jour le jour, n’ayant ni capital, ni crédit, ni résidence fixe, se trouvait celle des chefs d’atelier, dont le nombre s’élevait à huit ou dix mille, et qui, propriétaires chacun de quatre ou cinq métiers, employaient les compagnons pourvus par eux des instruments de travail, moyennant la retenue de la moitié du salaire payé par le fabricant. Les fabricants, au nombre de huit cents environ, formaient une troisième classe, placée entre les chefs d’atelier et ceux qui, sous le nom de commissionnaires, étaient chargés de fournir la matière première, agents parasites, et véritables sangsues de l’industrie lyonnaise. Ainsi, les commissionnaires pesaient sur les fabricants, qui, à leur tour, opprimaient les chefs d’atelier ; et ceux-ci étaient forcés d’appesantir sur les compagnons le joug qu’ils subissaient eux-mêmes. De là une oppression de tous les instants ; de là, au sein de la classe soumise au fardeau de toutes ces tyrannies superposées l’une à l’autre ces haines sourdes qui fermentent dans les cœurs et unissent par s’en échapper en cris de colère.

Toutefois, la prospérité de la fabrique lyonnaise avait pendant long-temps conjuré le danger. Tant que le travail ne leur avait pas été imposé à des conditions homicides, les ouvriers lyonnais s’étaient contentés du modique salaire qui les faisait vivre. Mais des circonstances étrangères et antérieures à la révolution de juillet vinrent porter atteinte à la fabrication lyonnaise. De nombreux métiers de soierie s’étaient établis à Zurich, à Bâle, à Berne, à Cologne ; et l’Angleterre, de son côté, s’affranchissait peu à peu du tribut industriel qu’elle avait long-temps payé à la ville de Lyon. A cette cause de ruine pour les ouvriers s’en joignit une plus active encore. Depuis 1824, le nombre des fabricants lyonnais s’était accru dans une proportion très-forte, et aux effets de la concurrence étrangère qui, après tout, ne portait guère que sur les étoffes unies, étaient venus s’ajouter les désastres d’une concurrence intérieure poussée jusqu’à ses dernières limites. Quelques fabricants continuèrent à s’enrichir mais la plupart, voyant diminuer leurs bénéfices, rejetèrent leurs pertes sur les chefs d’atelier, qui firent porter aux compagnons une partie du fardeau qui les accablait. De quatre à six francs, le salaire de l’ouvrier intelligent et laborieux tomba insensiblement à quarante, trente-cinq, vingt-cinq sols ; en novembre 1831 l’ouvrier employé à la fabrication des étoffes unies ne gagnait plus que 18 sous pour un travail de 18 heures par jour. Ainsi l’oppression avait descendu tous les degrés de l’échelle industrielle. Quand ils se virent disputer jusqu’au pain de leurs femmes et de leurs enfants, les malheureux compagnons se mirent à pousser des cris de détresse. La situation des chefs d’atelier eux-mêmes était devenue cruelle ; l’abaissement du prix des façons ne leur permettait plus de supporter la charge d’un loyer élevé et les pertes résultant, soit de nombreux chômages, soit du montage, trop souvent renouvelé, des métiers. La plainte devint générale ; chefs d’atelier et compagnons associèrent leurs douleurs ; et du fond de ce quartier de la misère appelé la Croix Rousse on entendit s’élever une clameur confuse d’abord, mais bientôt solennelle, formidable, immense.

Lyon avait depuis quelque temps pour préfet un homme habile à flatter et à manier les passions populaires. M. Bouvier-Dumolard comprit tout de suite qu’il n’y avait pas de milieu possible, au point où en étaient les choses, entre exterminer la population ouvrière et satisfaire à ses légitimes exigences. Il prit ce dernier parti. Malheureusement, son autorité à Lyon était mal assise et chancelante. Il était secondé mollement par l’administration municipale, pouvoir défiant sous les coups duquel avait déjà succombé son prédécesseur, M. Paulze d’Yvoy ; et, ce qui était plus grave, il avait dans le lieutenant-général Roguet un ennemi personnel. Le comte Roguet était un brave soldat, mais il n’était que cela. Les plaintes de la population ouvrière de Lyon n’étaient dans sa pensée que l’explosion d’un mécontentement factieux, et cette disposition d’esprit, jointe à ses répugnances particulières, le rendait peu propre à appuyer les vues de l’autorité civile. Malgré toutes ces difficultés, M. Bouvier-Dumolard se mit à l’œuvre. Il chercha d’abord à gagner la confiance des ouvriers en se présentant comme le champion de leurs intérêts. Ils demandaient la fixation d’un tarif au minimum ; cette demande était juste : il prit ses mesures pour la faire triompher. Le 11 octobre 1831, le conseil des prud’hommes avait rédigé la déclaration suivante :

« Considérant qu’il est de notoriété publique que beaucoup de fabricants paient réellement des façons trop minimes, il est utile qu’un tarif au minimum soit fixé pour le prix des façons. »

Bien que ce conseil des prud’hommes, par le plus bizarre intervertissement des pouvoirs, se fut assemblé à la provocation du lieutenant-général Roguet, M. Bouvier-Dumolard résolut de donner suite à une délibération qui entrait parfaitement dans ses vues ; et le 15, il réunissait sous sa présidence la chambre du commerce, les maires de Lyon et ceux des trois villes-faubourgs. Il fut décidé dans cette séance que les bases d’un tarif seraient discutées contradictoirement entre vingt-deux ouvriers, dont douze avaient été déjà délégués par leurs camarades, et vingt-deux fabricants que la chambre de commerce désigna.

Rien n’était assurément plus conforme aux lois de la justice et de l’humanité. En supposant même que cette mesure n’eût pas été légale ; en supposant qu’elle n’eût pas été autorisée en 1789 par l’assemblée constituante, en 1793 sous la Convention, en 1811 sous l’Empire, n’était-elle pas impérieusement commandée par l’état des choses ? Plusieurs milliers d’ouvriers prouvaient, par l’excès de leur misère, tout ce qu’il peut y avoir de tyrannie au fond de cette prétendue liberté de transactions que les fabricants invoquaient. Plusieurs milliers d’ouvriers menaçaient Lyon de leur désespoir. Fallait-il s’abstenir, entre les lois de l’humanité violées et la guerre civile devenue inévitable ? Le pouvoir qui, en de telles circonstances, ne sait pas être arbitraire, doit abdiquer. On est indigne de commander aux hommes quand, pour les sauver, on n’est pas capable d’oser beaucoup, et même, de jouer sa tête.

M. Bouvier-Dumolard aurait donc pu et dû fixer lui-même le tarif : il n’eut pas tant de hardiesse et il se contenta de mettre les deux parties en présence. Mais telle était alors l’étrange fausseté des notions qui s’étaient répandues dans le public, sur les droits du commerce et sur la liberté des transactions, que la conduite du préfet, toute timide et légale qu’elle était, fut vivement blâmée par les fabricants et considérée comme un abus de pouvoir. Les ouvriers, à leur tour, virent presque un bienfait dans ce qui n’était qu’une stricte et nécessaire exécution des lois de la justice.

Le 21 octobre, une nouvelle assemblée fut convoquée à l’hôtel de la préfecture. Les vingt-deux fabricants que la chambre de commerce avait désignés s’y trouvèrent en présence des douze délégués de la classe ouvrière. Mais les fabricants firent observer qu’ayant été nommés d’office, ils ne pouvaient engager leurs confrères. Les délégués des ouvriers, de leur coté, devaient faire porter leur nombre à vingt-deux. Une troisième réunion fut alors indiquée, pour que les fabricants eussent le temps de nommer des fondés de pouvoir. La crise, cependant, devenait de plus en plus menaçante ; de nombreux rassemblements d’ouvriers se formaient chaque soir sur les places publiques ; des orateurs populaires allaient parcourant les groupes, faisant ressortir ce que cachaient de cruel tant de lenteurs, et demandant avec véhémence si, pour rendre justice à l’ouvrier, on voulait attendre que la faim l’eût rendu tout à fait incapable même de se plaindre. Le 25 octobre avait été fixé pour la discussion définitive du tarif. Ce jour là, dès dix heures du matin, un spectacle étrange et touchant fut donné à la ville de Lyon. Une multitude immense descendit en bon ordre et silencieusement des hauteurs de la Croix-Rousse, traversa la ville, et couvrit les places de Bellecour et de la préfecture. C’était la foule affamée des travailleurs qui venait apprendre son sort. Ils restèrent là quelque temps sans pousser un cri, sans proférer une menace ; leurs mains n’étaient armées ni de fusils, ni d’épées, ni même de bâtons ; seulement, un drapeau tricolore flottait au-dessus de leurs têtes, et leurs chefs portaient une petite baguette pour se faire reconnaître et maintenir la discipline.

Quelque pacifique que fût cette démonstration, M. Bouvier-Dumolard craignit qu’elle n’ouvrît carrière aux calomnies ; il descendit en costume au milieu des ouvriers, leur représenta qu’il ne fallait pas que le tarif eût l’air d’avoir été conquis par la violence, et finit en déclarant que la séance ne serait ouverte que lorsqu’ils se seraient retirés. Des cris de Vive le Préfet retentirent, et ce peuple de pauvres regagna son quartier à pas lents, en bon ordre, à travers l’autre peuple muet d’étonnement.

Entre les délégués de lune et de l’autre partie, la discussion s’engagea sur les abus criants qui s’étaient introduits dans la fabrique, mais particulièrement sur la rédaction du tarif, et telle fut la modération des ouvriers, que les lancés, que douze jours auparavant, on consentait à payer huit sous, furent réduits d’un huitième au profit des fabricants. Le tarif fut signé de part et d’autre, on chargea le conseil des prud’hommes d’en surveiller l’exécution, et un jour par semaine fut fixé pour entendre les plaintes auxquelles la mauvaise foi pourrait donner lieu.

A cette grande nouvelle, la ville de Lyon fut profondément émue. Les ouvriers tressaillirent de joie ; le soir, ils illuminèrent leurs maisons, et témoignèrent leur enthousiasme par des danses et des chants qui se prolongèrent bien avant dans la nuit.

Du reste, ils étaient si peu disposés à donner suite à ce premier succès, que leurs vingt-deux délégués offrirent leur démission. Mais M. Bouvier-Dumolard les engagea vivement à la retirer, soit que son dessein fût d’opposer au mauvais vouloir des fabricants une barrière permanente ; soit que, redoutant quelque prochaine catastrophe, il voulût se ménager dans la classe ouvrière elle-même des moyens d’influence.

Quoi qu’il en soit, l’agitation alors passa du camp des ouvriers à celui des maîtres. Il y avait parmi les fabricants des hommes honnêtes et éclairés. Ceux-là se réjouirent sincèrement du tarif : ils le regardaient comme un frein nécessaire mis à l’avidité de quelques grands spéculateurs et comme un moyen sûr de modérer les mouvements désastreux de la concurrence. Mais ce sentiment était celui du petit nombre, et la nouvelle de l’établissement d’un tarif ne fut pas plus tôt connue, que la colère de la plupart des fabricants se répandit en récriminations et en menaces. « C’est une tyrannie intolérable, s’écriaient-ils avec emportement ! On parle du consentement de nos délégués ? mais il a été arraché par la peur. De qui, d’ailleurs, tenaient- ils leurs pouvoirs, ces délégués ? d’une assemblée à laquelle beaucoup d’entre nous avaient refusé de se rendre. Qu’est-ce, après tout, que ce tarif sinon une atteinte audacieuse portée à la liberté des transactions ? Et où serait désormais notre sécurité s’il devenait loisible au pouvoir d’intervenir dans l’industrie et de prêter un complaisant appui aux exigences turbulentes des ouvriers ? » Ils s’échauffaient ainsi l’un l’autre par des discours passionnés. Quelques-uns refusèrent d’exécuter le tarif le conseil des prud’hommes les condamna. L’irritation devenait de jour en jour plus vive. Enfin, vers le 10 du mois de novembre, cent quatre fabricants se réunirent et signèrent un mémoire où ils protestaient énergiquement contre le tarif, et se plaignaient des exigences injustes des ouvriers qui ne demandaient, disaient-ils, des salaires exagérés que parce qu’ils s’étaient créé des besoins factices. Des rumeurs menaçantes circulèrent alors dans la ville ; M. Bouvier-Dumolard lui-même fut intimidé ; et, le 17 novembre, on lut dans le conseil des prud’hommes une lettre de lui, dans laquelle il était dit que, le tarif n’ayant jamais eu force de loi, il n’était obligatoire pour personne et pouvait tout au plus, comme engagement d’honneur, servir de base aux transactions entre le fabricant et l’ouvrier. D’un autre côté, on faisait courir le bruit que le ministre du commerce, à Paris, ayant rassemblé chez lui les députés du Rhône, avait improuvé devant eux et l’établissement du tarif et la conduite du préfet. En même temps on employait toutes sortes de moyens pour pousser l’autorité civile à des mesures de rigueur. Le lieutenant-général Roguet voulait qu’on affichât la loi sur les rassemblements, pour empêcher les ouvriers de faire une manifestation semblable à celle du 25 octobre. La troupe de ligne resta casernée pendant huit jours, la moitié des hommes dormant tout habilles. Enfin les postes furent doublés par des gardes nationaux pris dans la 1er légion qui se composait spécialement de fabricants.

Il n’en fallait pas tant pour faire prendre l’alarme aux ouvriers. Les infractions au tarif étaient de plus en plus nombreuses ; revenant sur ses premières décisions, le conseil des prud’hommes refusait de punir les violateurs de la foi promise dans cette extrémité, les malheureux tisseurs résolurent de cesser tout travail pendant une semaine ; ils devaient durant tout ce temps se promener par la ville avec calme et décence, et ils convinrent qu’ils salueraient affectueusement au passage tous ceux des fabricants qui s’étaient montrés généreux et amis de la justice.

Mais cette modération même était de nature à enfler l’orgueil de leurs ennemis. Des provocations hautaines leur furent adressées. Un fabricant reçut un jour les ouvriers avec ses pistolets sur la table. Un autre alla jusqu’à prononcer ces paroles : « S’ils n’ont pas de pain dans le ventre, nous y mettrons des baïonnettes. » L’orage approchait : il était inévitable.

Le dimanche, 20 novembre, une revue de la garde nationale devait avoir lieu sur la place Bellecour pour la réception du général Ordonneau. Cette revue mit en jeu, en les rapprochant, tous les éléments de discorde qui existaient au fond de la population lyonnaise.

Tous les gardes nationaux de Lyon, à cette époque, n’avaient pas le même uniforme. Les uns, c’étaient les plus riches, s’étaient équipés le lendemain même de la révolution de juillet et portaient l’uniforme de la Restauration. Les autres, c’étaient les plus pauvres, c’est-à-dire des chefs d’atelier, portaient l’uniforme tel qu’il avait été décrit par la dernière loi sur la garde nationale. Cette différence de costume donna lieu, de la part des premiers, à des remarques insultantes. Les seconds répondirent par des menaces.

Tout semblait donc annoncer une bataille pour le lendemain. Le soir on rencontra dans les rues des visages préoccupés ou sinistres ; on eût dit que la haine était dans l’air que chacun respirait. M. Bouvier-Dumolard voulut se rendre, accompagné des maires, commandants militaires et chefs de la garde nationale, chez le lieutenant-général Roguet, pour y concerter les mesures à prendre. Mais, comme on l’a vu le lieutenant-général n’aimait pas le préfet : il refusa sèchement de le recevoir. Refus lamentable Mais dans des sociétés telles que la nôtre, la vie de plusieurs milliers d’hommes peut dépendre de cela. Dans l’assemblée qui se tint à la préfecture, en l’absence du lieutenant-général. il fut décidé que les cinq portes qui conduisent de Lyon à la Croix-Rousse seraient occupées dès la pointe du jour ; qu’un bataillon de garde nationale de la Croix-Rousse et trois cents hommes de la ligne se réuniraient à sept heures du matin sur la place de ce faubourg pour empêcher les rassemblements de se former ; que quatre bataillons de garde nationale de Lyon et un de la Guillotière s’assembleraient à la même heure sur leurs places respectives.

Grâce à la faiblesse ou à l’aveuglement des autorités, aucune de ces dispositions ne fut exécutée. Le maire de la Croix-Rousse était tombé dans une sécurité fatale ; et quant au général Roguet, il répondait en ces termes à la notification des mesures prises par l’assemblée :

« Monsieur le Préfet,

Il était inutile de m’écrire et de m’envoyer une réquisition sur les dispositions à prendre pour la journée de demain ; tout ce dont vous me parlez était déjà arrêté entre MM. les maires de Lyon, de la Croix-Rousse et moi. A cet égard, comme dans ma détermination bien prononcée de maintenir la tranquillité dans Lyon, vous pouvez être sans inquiétude. »

Le lieutenant-général se faisait sur sa force de bien étranges illusions. La garnison lyonnaise n’allait pas à trois mille hommes ; elle se composait du 66e de ligne, de trois escadrons de dragons, d’un bataillon du 13e et de quelques compagnies du génie. Encore ne pouvait-on compter sur le 66e de ligne, qui avait été formé après la révolution de juillet, avec les débris de la garde royale mêlés à des citoyens qui s’étaient battus contre Charles X ! M. Bouvier-Dumolard en avait écrit au ministre en termes pressants ; mais le ministre, absorbé par des intrigues de portefeuille et de parlement, n’avait pas cru devoir faire droit à ces réclamations, non plus qu’à celles qui portaient sur la mésintelligence de l’autorité militaire et de l’autorité civile. Cette imprévoyance fut, hélas ! expiée par d’autres que ceux qui en étaient coupables : après la journée du 20 novembre, beaucoup s’endormirent, à Lyon, pour qui cette nuit là fut la dernière !

Pour bien comprendre l’affreux combat qui allait se livrer, il est nécessaire de connaître le champ de bataille. La ville de Lyon, comme on sait, s’allonge entre deux fleuves, le Rhône qui code à l’Est et la Saône qui coûte à l’Ouest. Au Nord, et sur une hauteur d’où l’on domine la ville de Lyon est la ville de la Croix-Rousse, que les ouvriers en soie occupent presque tout entière. Entre Lyon et la Croix-Rousse, sur un point plus élevé que la Croix-Rousse elle-même, est situé un plateau duquel descendent vers Lyon deux longues voies, l’une à gauche, la Grand-Côte, l’autre à droite, la montée des Carmélites. Ces deux voies principales sont réunies à leur extrémité inférieure par la rue des Capucins qu’habitent les fabricants, qui ont ainsi les ouvriers sur leurs têtes. Au Nord, sur la rive occidentale du Rhône et le long des flancs de la Croix-Rousse, s’étendent les faubourgs de Saint-Clair et de Bresse. A l’Est et au Midi sont les quartiers des Broteaux et de la Guillotière, que le Rhône sépare de Lyon à l’Ouest se trouve le faubourg de Saint-Just, et, au Midi, entre les deux Neuves, la presqu’île de Perrache. Les Broteaux et la Guillotière communiquent avec Lyon par trois ponts jetés sur le Rhône, le pont de la Guillotière, le pont Morand et le pont Lafayette.

Cette topographie de Lyon, le lieutenant-général Roguet ne la connaissait que très-imparfaitement. Il était malade, d’ailleurs, et il lui eût été bien difficile de prévenir l’insurrection.

Le lundi, 21 novembre, de sept à huit heures du matin, les ouvriers en soie, au nombre de trois ou quatre cents, se rassemblèrent à la Croix-Rousse. Ils avaient à leur tête un de leurs syndics et étaient armés de bâtons. Leur but n’était en aucune sorte de livrer bataille aux fabricants. Ils voulaient seulement que, jusqu’à ce que le tarif fût reconnu, tout métier cessât de battre, et quelques-uns d’entre eux allèrent parcourir les ateliers pour en éloigner ceux de leurs compagnons qui travaillaient encore. Sur ces entrefaites, cinquante ou soixante gardes nationaux se présentèrent, et l’officier qui les commandait s’étant écrié : « Mes amis, il faut balayer cette canaille-là », ils s’avancèrent la baïonnette en avant. Indignés, les ouvriers s’élancent, entourent le peloton, désarment les uns et mettent les autres en fuite. Bientôt les groupes devinrent plus nombreux, mais aucune pensée hostile ne les animait. On y parlait seulement de recommencer, dans les rues de Lyon, la manifestation pacifique du 25 octobre. Dans ce but, les tisseurs se tenant par le bras et marchant quatre à quatre, se mirent à descendre la Grand-Côte. Les grenadiers de la 1re légion, spécialement composée de fabricants, montèrent résolument à la rencontre de la colonne. Leur colère était au comble, et plusieurs tiraient de leurs porches des paquets de cartouches qu’on se distribuait dans les rangs. Vers le milieu de la Grand-Côte, les deux troupes se trouvèrent face à face ; les grenadiers firent feu, et huit ouvriers tombèrent grièvement blessés. Aussitôt la colonne dont ils faisaient partie se replie en désordre, remonte la GrandCôte en poussant des cris de désespoir, et se répand dans la Croix-Rousse comme une mer furieuse. En un instant, une immense clameur s’élève ; chaque maison vomit des combattants armés de bâtons, de pelles, de pierres, de fourches ; quelques-uns avaient des fusils. Les plus ardents courent de côté et d’autre en criant : « Aux armes on assassine nos frères ! » Des barricades se forment dans chaque rue, élevées par la main des enfants et des femmes deux pièces de canon appartenant à la garde nationale de la Croix-Rousse sont au pouvoir des insurgés, qui se mettent en marche sur Lyon, précédés par des tambours, et déployant dans les airs un drapeau noir avec ces mots profonds, touchants et sinistres : Vivre en travaillant ou mourir en combattant ! Il était près de onze heures. M. Bouvier-Dumolard s’était rendu à l’Hôtel-de-Ville, situé sur la place des Terreaux, non loin du quartier des Capucins. On y apporte le lieutenant-général Roguet, que ses souffrances empêchaient de marcher. « Général, lui dit le préfet avec véhémence, je vous somme de faire délivrer des cartouches. — Vous n’avez point d’ordres à me donner, répond le comte Roguet, je sais ce que j’ai à faire. »

A onze heures et demie les cartouches furent distribuées, et le préfet parut avec le général Ordonneau à la tête d’une colonne composée de gardes nationaux et de troupes de ligne. Déjà une forte barricade avait été élevée à l’extrémité supérieure de la Grand-Côte. La colonne commandée par le préfet et le général Ordonneau se mit à gravir cette montée, qui est très-rapide et que bordent des maisons occupées toutes par des ouvriers. Tout-à-coup une grèle de tuiles, de pierres et de balles tombe sur la colonne ; le préfet est atteint par un caillou ; plusieurs hommes sont frappés autour de lui, et la colonne recule. La garde nationale de la Croix-Rousse s’était réunie aux ouvriers. Deux officiers demandent à parlementer avec le préfet. Il les suit, franchit avec eux la barricade et monte au balcon de la mairie de la Croix-Rousse pour haranguer le peuple rassemblé tumultueusement sous les fenêtres. De temps en temps ses paroles étaient interrompues par ce cri terrible, sorti du sein des groupes : Du travail ou la mort !

Les choses en étaient là et les, hostilités paraissaient suspendues, lorsque sur trois points différents la fusillade recommença. Le canon grondait. « Vengeance ! vengeance ! Nous sommes trahis », s’écrièrent les ouvriers. Alors une bande irritée entoura le préfet, lui arracha son épée, et le traîna, au milieu des sabres levés sur sa tête, dans une maison où il fut retenu prisonnier. Le général Ordonneau qui l’avait rejoint, fut saisi, de son côté, et conduit chez l’ouvrier Bernard, qui lui sauva la vie.

Pendant ce temps, on battait la générale dans différents quartiers. Les quais, les places, les rues, se couvraient de gardes nationaux et de soldats. Toutefois la guerre civile, ce jour-là, ne devait pas gagner l’intérieur de la ville.

Un escadron de dragons, appuyé par une batterie des artilleurs de la garde nationale, gravit à travers une vive fusillade la rue des Carmélites et s’établit sur le plateau. Mais, du haut des toits de la Croix-Rousse, les ouvriers plongeaient sur les artilleurs et les cavaliers. Le sol fut bientôt jonché de morts ou de blessés. Cependant, le combat continuait, et le bataillon de garde nationale, placé sous le commandement de M. Prévost, résistait avec beaucoup de vigueur, lorsqu’on apporta un écrit du général Ordonneau, qui enjoignait à ce bataillon de battre en retraite. Le commandant Prévost ignorait la captivité du général : il obéit.

Pendant ce temps, des hommes armés entouraient M. Bouvier-Dumolard, retenu prisonnier, et le sommaient énergiquement de signer des ordres pour la délivrance de quarante mille cartouches et de cinq cents gargousses. Il s’y refusa ; mais autour de lui régnait une agitation formidable. On avait jeté sous ses fenêtres quatre cadavres, et ce cri avait été poussé : « Voilà quatre victimes ; il en faut une cinquième pour les venger ! » Ces paroles exprimaient un sentiment que tous les ouvriers ne partageaient pas. Plusieurs d’entre eux et Lacombe, un de leurs chefs, entourèrent le préfet de prévenances. Ils lui offrirent même de le faire évader sous un déguisement, à travers des jardins. Une semblable tentative n’était pas pour lui sans honte et sans périls. Vers la fin du jour, il se présenta aux ouvriers et leur dit : « Écoutez-moi : si vous croyez un seul instant que j’aie trahi vos intérêts, retenez-moi en otage mais, si vous n’avez rien à me reprocher, laissez-moi retourner à mon administration, et vous verrez que je ne cesserai d’agir en bon père. » Émus par ce discours, les uns voulaient qu’on lui rendit la liberté ; les autres, plus soupçonneux, repoussaient tant de générosité comme une imprudence. Enfin, vers huit heures du soir, il fut relâché, et descendit à Lyon au milieu d’une foule dans laquelle on murmurait les mots de trahison, couverts, du reste, par des cris de Vive le préfet ! Vivre le père des ouvriers !

M. Bouvier-Dumolard trouva dans la salle de l’Hôtel-de-Ville le lieutenant-général Roguet auquel il tendit la main. Réconciliation franche, mais tardive et stérile ! Le plateau avait été abandonné par les artilleurs et les dragons ; on n’entendait plus que quelques coups de fusil tirés par intervalles ; mais le général Ordomneau, qui ne devait recouvrer sa liberté que dans la nuit, était encore au pouvoir des insurgés, et les tisseurs veillaient en armes, à la Croix-Rousse, autour des feux qu’ils y avaient allumés, pleurant leurs frères morts et songeant aux vengeances du lendemain.

Arrêtons-nous un instant pour noter une des plus déplorables singularités de cette journée fatale. On a vu quelles causes avaient poussé les ouvriers à l’insurrection : aucune passion politique n’avait armé leurs bras, et ils comprenaient peu à cette époque que leur sort put dépendre d’une modification radicale dans les formes du gouvernement. Les hommes politiques, de leur côté, n’étaient préoccupés que du désir de renverser le pouvoir, et ne songeaient guère à donner à l’ordre social des bases nouvelles. Il n’y avait donc aucun lien réel entre la classe ouvrière et la partie la plus vive, la plus généreuse de la bourgeoisie. A Lyon, somme sur tous les points de la France, il y avait alors beaucoup de républicains, mais peu de vrais démocrates. Il arriva donc que plusieurs républicains s’armèrent contre les ouvriers. Par une erreur excusable sans doute, mais funeste, ils crurent qu’il s’agissait de sauver Lyon du pillage, et ce furent eux qui soutinrent la lutte avec le plus de vigueur et de bravoure. Plusieurs furent blessés, d’autres tués, et, parmi ceux-ci, M. Schirmer, un des plus honorables fabricants de Lyon. Cependant, le mardi, on vit aussi des républicains se ranger du côté des ouvriers. De sorte que des hommes étroitement liés d’opinion et d’amitié se trouvèrent, sans le savoir, ceux-ci dans un camp, ceux-là dans un autre. Malentendus trop fréquents, et qui fournissent à l’histoire des guerres civiles ses plus affreux épisodes !

Le mardi, 22, le lieutenant-général Roguet fit afficher une proclamation, qui avait été imprimée pendant la nuit. Cette proclamation n’eut d’autre effet que d’échauffer davantage les esprits ; elle fut déchirée partout avec insulte. Le tocsin de Saint-Paul sonna comme aux jours des grands désastres ; la générale battit dans tous les quartiers, et l’insurrection recommença.

Le 40e de ligne était arrivé de Trévoux à deux heures de la nuit. On en détacha quelques soldats qui, réunis à deux compagnies du 13e, furent chargés de monter la côte des Carmélites et de s’emparer du plateau de la Croix-Rousse. Mais les ouvriers de la rue Tholosan et des rues adjacentes se portèrent avec fureur à la rencontre de ce détachement, et le forcèrent à mettre bas les armes. Les voies qui conduisent de la Croix-Rousse à Lyon se trouvaient ainsi parfaitement libres : l’immense population des ouvriers en soie se précipite sur la ville et l’inonde de tous les cotés, se répandant sur les quais, sur les places, dans les rues, partout, et y portant les passions dont elle était animée. Mais déjà le bruit des cloches d’alarme, le retentissement du canon, l’odeur de la poudre, cette vue du sang, toujours si contagieuse, avaient propagé en tous lieux l’esprit de révolte. Tout autour de Lyon, livré à d’irrésistibles ardeurs, on vit se soulever presqu’au même instant les quartiers des Broteaux, de la Guillotière et de Saint-Just. Le comte Roguet voulant empêcher la population ouvrière des Broteaux de fondre sur Lyon par le pont Morand et le pont Lafayette, fit établir une batterie sur le port Saint-Clair. Et pendant que les boulets, passant par-dessus le Rhône, ravageaient ce malheureux quartier, des fabricants postés à toutes les fenêtres des maisons qui bordent le quai du Rhône dirigeaient de là sur les Broteaux un feu continuel et meurtrier. La lutte, au reste, était devenue générale. La ville était couverte de barricades. Tous les postes avaient été désarmés l’un après l’autre ; dans la galerie de l’Argue, un républicain, Drigeard-Desgarnier, avait distribué gratuitement au peuple les fusils de chasse de son magasin ; trois boutiques d’armuriers avaient été enfoncées une partie de la garde nationale s’était rangée du côté des insurgés et les avait munis de cartouches ; enfin, les ouvriers qui avaient commencé le combat avec des bâtons, ne se battaient plus qu’avec des fusils. Au jardin des Plantes, une poignée d’insurgés repoussa plusieurs compagnies. Une bande de femmes et d’enfants força la caserne du Bon-Pasteur, et les troupes ne se maintenaient qu’avec peine dans la rue de l’Annonciade, dominée par la place Rouville et par la maison Brunet, dont les insurgés s’étaient rendus maîtres.

Cependant, Lacombe, homme résolu et très-influent dans les faubourgs, se dirigeait vers le pont Lafayette, à la tête d’une colonne nombreuse, composée des habitants de Saint-Georges. Avant d’y arriver, il y envoya des parlementaires qui furent reçus à coups de fusil. Il se disposait à l’attaque, lorsqu’on vint lui apprendre que les soldats de la ligne, casernés aux Carmes-Déchaussés, menaçaient de prendre sa troupe par derrière. n change aussitôt de dessein, court à la caserne, s’en empare, et se dirige vers la place des Célestins où déjà s’était formé un rassemblement tumultueux. Là se trouvait un jeune homme intrépide, Michel-Ange Périer. Il portait la décoration de juillet à sa boutonnière. A la vue de ce signe auquel se liaient tant de souvenirs, on entoure Périer avec enthousiasme, on l’embrasse, et un ouvrier lui présente une carabine en disant : « Vous avez combattu en juillet pour la cause du peuple. Eh bien vous combattrez encore aujourd’hui pour cette cause. » Michel-Ange Périer prend vivement la carabine et répond : « Oui, mes amis, encore aujourd’hui, je défendrai la cause du peuple ; c’est la vôtre, c’est la mienne, c’est celle de tous. Vive la république ! » Vive la république ! répétèrent avec force un grand nombre de voix. Et le cortège se mit en marche vers l’Hôtel-de-Ville.

Ainsi, par la nature même des choses, la politique avait pris place dans l’insurrection, qui, à partir de ce moment, présenta un double caractère. Mais pour renverser un pouvoir qui avait ses racines dans la bourgeoisie, toute puissante alors, il eût fallu des idées, machines de guerre plus formidables que les canons.

Arrivée au coin de la rue Neuve, la colonne partie de la place des Célestins se trouva face à face avec un détachement de la ligne, stationné sur la place du Plâtre. Le chemin le plus court pour arriver à l’Hôtel-de-Ville était la rue Sirène. Mais s’y engager c’était provoquer un affreux carnage. Michel-Ange Périer s’avança vers l’officier qui commandait le détachement, et revenant vers les siens, il monta sur une barricade et les engagea énergiquement à éviter une effusion de sang inutile. La colonne prit alors la rue Neuve et alla déboucher sur le quai de Retz. Des balles pleuvaient sur elle de chaque fenêtre ; des dragons arrivaient au grand galop. Ils furent reçus à coups de fusil, mais la colonne s’étant rompue pour leur ouvrir passage, plusieurs de ceux qui la composaient se précipitèrent en désordre dans une petite promenade plantée d’arbres, et séparée du quai par un parapet. On combattit sur ce point et tout le long du Rhône avec un acharnement extrême. Du pont Morand où il s’était placé, un nègre, nommé Stanislas, abattait un dragon ou un artilleur presqu’à chaque coup qu’il tirait, et sa joie éclatait aussitôt en gestes expressifs et en cris sauvages. Un coup de feu renversa Michel-Ange Périer au moment où, sur le quai, à l’angle d’une rue, et un genou en terre, il ajustait un garde national, posté à une fenêtre. Péclet, son ami, reçut deux balles dans le bras. On les emporta tout sanglants. L’insurrection perdait en eux les seuls hommes qui pussent, au moins pour quelques jours, lui imprimer une direction politique.

Déjà, du reste, la victoire se déclarait partout pour les ouvriers. La plupart des gardes nationaux sur qui les fabricants avaient compté se retiraient frappés de découragement et de stupeur. Quant aux soldats de ligne, ils opposaient aux insurgés une résistance molle et indécise. Encore tout pleins des souvenirs de 1830, ils mettaient en usage contre les libéraux les leçons que les libéraux leur avaient données. On avait dit aux soldats en 1830 que verser le sang des citoyens était le plus grand des crimes ; on avait battu des mains à la défection du 50e de ligne, le 29 juillet. Les soldats en 1831 pouvaient-ils avoir oublié tout cela ? Ils pensèrent que si le peuple parisien avait eu raison de se soulever en 1830 pour le maintien d’une charte qui ne le regardait pas, le peuple lyonnais avait bien plus raison encore de se soulever en 1831 pour le maintien d’un tarif qui l’empêchait de mourir de faim. Aussi la cause des ouvriers trouva-t-elle dans les troupes elles-mêmes une sympathie secrète qui favorisa le triomphe de l’insurrection.

A sept heures du soir, tout était fini. Ne pouvant plus se maintenir à la poudrière de Serin qu’il avait défendue pendant toute la journée au moyen de deux pièces de canon, le capitaine Peloux encloua ces deux pièces, fit jeter dans la Saône une grande quantité de poudre et battit en retraite. Enfin, aux approches de la nuit, les troupes se trouvaient refoulées sur la place des Terreaux, et l’autorité n’occupait plus à Lyon qu’un seul point où on la cernait de toutes parts, l’Hôtel-de-Ville. Dans cette extrémité, le comte Roguet, le préfet et les représentants de la municipalité lyonnaise tinrent conseil. La retraite fut décidée. Il était minuit. On entendait encore le mugissement de la ville soulevée, et sur divers points les corps-de-garde et les pavillons de l’octroi auxquels on avait mis le feu pendant le combat, achevaient de brûler dans les ténèbres. On rédigea la déclaration suivante :

« Aujourd’hui, vingt-deux novembre mil huit cent trente-un, à minuit,

Les autorités soussignées étant réunies à l’Hôtel-de-Ville ; présents le lieutenant-général comte Roguet, commandant supérieur des 7e et 19e divisions militaires ; de Fleury, maréchal-de-camp du génie ; vicomte de Saint-Geniès, maréchal-de-camp, commandant le département du Rhône Bouvier-Dumolard conseiller d’état, préfet du Rhône ; Duplan, procureur-général près la cour royale ; de Boisset, premier adjoint, faisant fonctions de maire ; Gros, adjoint de la mairie ; Gautier, conseiller municipal, faisant fonctions d’adjoint ;

Considérant qu’après deux jours de combats opiniâtres, dans lesquels trop de sang français a malheureusement coulé, la troupe de ligne a été refoulée sur l’Hôtel-de-Ville où elle est cernée par une multitude immense en armes que cette troupe, fatiguée, ayant éprouvé des pertes considérables, dépourvue de munitions et de vivres qu’il est devenu impossible de lui procurer, paraît disposée, d’après la déclaration de ses chefs, à ne pas continuer une inutile résistance ; que plusieurs postes importants même ont passé dans les rangs des assaillants ;

Que la garde nationale, forte de quinze mille hommes, n’en présente plus que cent sous les armes ; que, dans cette position extrême, MM. les généraux reconnaissent unanimement qu’ils essaieraient en vain de continuer la défense de l’Hôtel-de-Ville ;

Que cette défense prolongée aurait les infaillibles résultats de porter les assaillants au dernier degré de l’exaspération et d’exposer les assiégés et la ville entière aux plus déplorables catastrophes ;

Après en avoir mûrement délibéré dans plusieurs séances, reconnaissent à l’unanimité,

Que, pour arrêter l’effusion du sang et prévenir le sac de la ville, le seul parti à prendre, dans cette grave circonstance, est de quitter la position de l’Hôtel-de-Ville, pour en occuper une plus avantageuse en dehors des murs, de manière à conserver des rapports avec les autorités locales ; le conseil émet le vœu, également à l’unanimité, que M. le préfet reste à son poste.

Fait en séance, à l’Hôtel-de-Ville, en double minute.

Signé : Dumolard, comte Roguet, Vicomte Saint-Geniès, Fleury, Duplan, Boisset, Gros, Gauthier. »

On donna donc le signal de la retraite. Le général Roguet, qui était fort souffrant, fut hissé sur son cheval à force de bras. Les troupes qu’il commandait se composaient du 66e et de plusieurs bataillons du 40e et du 13e. Suivaient quelques détachements de la garde nationale, traînant après eux des pièces de canon. Un poste d’ouvriers était établi à la barrière Saint-Clair, sur le chemin des troupes en retraite. En approchant de cette barrière, et au premier sifflement des balles, le général Roguet dit à ceux qui l’accompagnaient : « Voilà que je respire ; l’odeur de la poudre me rend à la vie je suis bien mieux ici que dans les salons de l’Hôtel-de-Ville. » Puis il donna l’ordre d’enfoncer les barricades à coups de canon. La nuit était sereine, et la lune faisait étinceler le fer des baïonnettes. Toutes les cloches sonnaient. Le cri aux armes! répété de bouche en bouche le long des faubourgs, y produisit comme un soudain embrasement. Les fenêtres se garnirent d’insurgés. Forcés de ramper sous le feu des assaillants, à travers d’innombrables barricades que l’artillerie ne suffisait pas à renverser, les troupes arrivèrent enfin a Montessuy, attristées, haletantes, tramant leurs canons et portant leurs blessés. Le général Fleury avait reçu une balle, et vu tomber à ses pieds son aide-de-camp mortellement frappé. La lutte fut sanglante dans ce faubourg, mais la guerre civile venait d’y frapper ses dernières victimes, et d’y pousser son dernier cri.

Cependant, l’autorité qui avait son siège à l’Hôtel-de-Ville hésitait, épouvantée. Autour du quartier des Terreaux s’élevait une rumeur orageuse. Le préfet et les membres de la municipalité lyonnaise résolurent de se retirer à leur tour, et de se rendre à l’hôtel de la préfecture, ou ils rédigèrent la déclaration suivante qui n’a jamais été publiée, et qui était comme le testament du pouvoir à l’agonie:

« Cejourd’hui mercredi vingt-trois novembre mil huit cent trente-un, deux heures du matin;

Nous, soussignés, réunis à l’hôtel de la préfecture, déclarons et certifions les faits suivants: 1° Qu’à la suite des événements funestes qui ont eu lieu dans la ville pendant les journées des 21 et 22 de ce mois, toutes les forces militaires de toute arme, celles de la gendarmerie et de la garde nationale sous le commandement du lieutenant-général comte Roguet, ont été forcés, afin d’éviter l’effusion du sang et les horreurs de la guerre civile, d’évacuer à deux heures l’Hôtel-de-Ville, l’arsenal et la poudrière, positions qu’elles occupaient encore, et de se retirer hors la ville par le faubourg Saint-Clair;

2° Que, nous ci-dessus dénommés, avons été contraints également de laisser occuper le poste de l’hôtel-de-ville par les troupes de l’insurrection qui étaient maîtresses sur tous tes points;

3° Qu’en ce moment, la désorganisation la plus complète règne dans la ville, que l’insurrection domine tous les pouvoirs, et que les lois, les magistrats, sont sans force.

Fait à l’hôtel de la préfecture, les heure, jour et an susdits.

Signé Dumolard, Boisset, E. Gauthier, Duplan. »

Les signataires de cette triste déclaration n’avaient pas plus tôt abandonné l’Hôtel-de-Ville, que les insurgés s’y présentèrent. Les portes leur en furent ouvertes par l’acteur Quériau; quelques aventuriers s’y établirent avec quelques chefs de section, sous le titre d’état-major provisoire. Le gouvernement de Lyon se trouva alors partagé entre Lachapelle, Frédéric, Charpentier, chefs des ouvriers, et Pérénon, Rosset, Garnier, Dervieux, Filhol hommes que la population ouvrière ne connaissait pas, mais qui prenaient dans la victoire du peuple la place qui appartient, aux jours de trouble, à quiconque est audacieux.

Qu’allait faire ce pouvoir insurrectionnel? Lachapelle, Frédéric et Charpentier n’avaient guère vu dans la lutte qu’une question de tarif. Pérénon Rosset, Garnier, Dervieux, Filhol, n’y avaient vu de leur côté, qu’une forte secousse politique. Ceux-là voulaient que le sort matériel du peuple lut amélioré; ceux-ci, que la monarchie fît place à la république. Quant à l’influence que le changement de pouvoir peut exercer sur l’ordre des combinaisons sociales, personne alors ne s’en rendait compte. Pérénon appartenait par ses croyances à la cause du principe qui avait succombé en juillet 1830. Rosset était un vieillard à qui l’habitude des conspirations avait donné une sorte d’énergie fébrile que Page n’avait pas eu la puissance d’amortir. Garnier n’avait pas de religion politique. Dervieux et Filhol étaient des esprits effervescents et sans portée. Voilà pourtant dans quelles mains la fortune plaçait les destinées de l’insurrection lyonnaise.

Le peuple, pour qui obéir est la plus forte de toutes les nécessités, le peuple fut frappé de stupéfaction dès qu’il se vit sans maîtres. Il eut peur de sa propre souveraineté, et ne songea plus dès-lors qu’à relever ceux qu’il avait abattus, pour leur rendre une autorité dont il ne pouvait porter le fardeau.

L’adjoint du maire, M. Boisset, était retourné de bonne heure à l’Hôtel-de-Ville. M. Gautier et le commissaire central, M. Prat, ne tardèrent pas à s’y rendre. De son côté, M. Bouvier-Dumolard comprit que le meilleur moyen d’arracher aux ouvriers les fruits de leur victoire était de les y employer eux-mêmes. Il envoya chercher Lacombe, au milieu de la nuit. Au moment où l’envoyé du préfet arriva, Lacombe était à la tête d’une bande d’hommes armés et assiégeait le poste de l’arsenal. Il répondit qu’il n’irait à la préfecture qu’après la prise du poste et il tint parole. M. Dumolard reçut ce chef d’insurgés avec de grands témoignages d’estime et de confiance ; il flatta sa vanité, et n’eut pas de peine à prendre sur lui l’ascendant que donnent sur une âme façonnée à l’obéissance, l’habitude du commandement et le prestige de l’autorité, même vaincue. Lacombe fut nommé par le préfet gouverneur de l’Hôtel-de-Ville ; et énivré de ses nouvelles grandeurs, il s’y rendit, non pour diriger l’insurrection, mais pour la contenir.

De la part de Lachapelle, de Frédéric et de Charpentier, la résistance ne pouvait pas être bien vive ; mais Pérénon et Garnier n’étaient pas disposés à perdre le pouvoir qu’ils avaient reçu du hasard et de leur audace. Ils composèrent et firent publier, avec l’approbation de Rosset, de Dervieux et de Filhol, une proclamation violente, mais qui partait la trace des opinions légitimistes de Pérénon ; elle fut affichée sur tous les murs de la ville. Pour lui donner plus de poids, les auteurs l’avaient fait suivre de ces noms, connue et aimés de la population ouvrière : Lacombe, Lachapelle, Frédéric, Charpentier.

De son côté, Rosset courait chez M. Dumolard et le sommait résolument de loi remettre l’autorité. Mais M. Dumolard s’était déjà entendu avec les ouvriers les plus influents ; il avait essayé la trempe de ces esprits sans culture ; et il savait déjà jusqu’où peuvent aller chez une race long-temps asservie l’étourdissement et l’embarras du triomphe. Il répondit avec fermeté.

Toutefois, de plus graves dangers menaçaient son pouvoir. Des hommes aux vêtements déchirés, à l’œil ardent, marchaient vers l’hôtel de la préfecture. Ils y entrent et pénètrent dans les appartements du préfet, le chapeau sur la tête et le fusil à la main. Ils apportaient la proclamation que Pérénon avait rédigée et demandaient avec menaces le désarmement de la première légion. M. Dumolard fit bonne contenance, et s’entoura aussitôt des ouvriers influents qu’il avait convoqués le matin même. Là, dans un discours à la fois véhément et pathétique, il eut l’art de leur persuader à eux, chefs naturels d’une armée de prolétaires, victorieuse et encore frémissante, que des institutions politiques sous l’empire desquelles rien ne les protégeait contre la faim, méritaient néanmoins tout leur respect et tout leur amour. Ils crurent cela, sans doute ; car ils signèrent à l’instant même la protestation suivante, témoignage immortel de l’imprévoyance et de la légèreté des peuples :

« Lyonnais,

Nous, soussignés, chefs de sections, protestons tous hautement contre le placard tendant à méconnaître l’autorité légitime, qui vient d’être publié et affiché avec les signatures de Lacombe, syndic ; Charpentier, Frédéric, Lachapelle.

Nous invitons tous les bons ouvriers à se réunir à nous, ainsi que toutes les classes de la société, qui sont amis de la paix et de l’union qui doit exister entre tous les vrais Français.

Lyon, le 23 novembre 1831.

Signé : Roverdino, Bouvery, Falconnet, Blanchet, Berthelier, Biollay, Carrier, Bonard, Labory, Bret, B. Jacob, Charnier, Niel, Buffard, Picaud, Farcet. »

Les efforts du préfet étaient, d’ailleurs, merveilleusement secondés par l’action de l’autorité municipale. MM. Boisset et Gautier s’étaient de bonne heure établis à l’Hôtel-de-Ville, pour y faire peu-àpeu accepter leur influence. Adroits courtisans d’une souveraineté qu’ils ne caressaient que pour la détruire, ils fraternisaient avec les ouvriers, et n’épargnaient rien pour désigner à leurs soupçons les hommes politiques qui prétendaient au partage du pouvoir insurrectionnel. Ils disaient qu’il était au moins étrange que Pérénon et ses complices eussent placé au bas d’une protestation factieuse la signature de braves et loyaux ouvriers, sur lesquels on appelait ainsi, dans un intérêt égoïste, un blâme flétrissant, et, peut-être, d’inexorables vengeances ; qu’il y avait là tout à la fois un faux et une trahison, et que les signataires se devaient de protester avec vigueur.

Animés par ces discours, Lacombe, Frédéric, Charpentier, Lachapelle, se plaignirent, en effet, avec beaucoup d’amertume, de l’usage qu’on avait fait de leurs noms, et des débats orageux s’élevèrent dans l’Hôtel-de-Ville. Vers la fin du jour, un affreux désordre y régnait. Rosset, qui était allé chercher des partisans, s’y présente tout-à-coup à la tête d’une bande d’hommes armés. Il éclate en menaces contre l’ancienne autorité municipale, que représentait seul en ce moment M. Etienne Gautier. Puis, s’adressant aux chefs des ouvriers, il leur reproche d’abandonner la cause du peuple qui leur était confiée. Le maire et le préfet ne sont plus rien, s’écrie Dervieux à son tour : le peuple seul commande aujourd’hui ; il a le droit de choisir ses chefs. Debout sur un fauteuil, M. Etienne Gautier cherchait à dominer cette scène tumultueuse, et adjurait la foule de rester fidèle à l’autorité légale, lorsque Filhol s’élance le visage enflammé et le pistolet à la main, menaçant Lacombe de lui brûler la cervelle. Le moment était décisif ; mais les hommes qui aspiraient à diriger le mouvement politique n’avaient pour jouer ce rôle ni une consistance assez grande ni une intelligence assez élevée. Peu connus des ouvriers, ils parlaient un langage nouveau que sa violence seule aurait pu faire agréer de la foule, sans les préventions qu’on avait habilement répandues parmi elle, par l’intermédiaire même des chefs de l’insurrection. Rosset, Filhol et Dervieux échouèrent donc complétement dans leurs efforts. Ils se retirèrent la rage dans le cœur, et Dervieux, en quittant l’Hôtel-de-Ville, dit amèrement à la foule : « Malheureux ! vous ne voulez pas nous entendre : vous vous en repentirez mais il ne sera plus temps ! » Une journée avait suffi pour faire tomber le peuple vainqueur sous l’ascendant des meneurs de la bourgeoisie vaincue.

Jamais, du reste, la ville de Lyon n’avait été mieux gardée que dans cette étonnante journée du 25 novembre. La première pensée des ouvriers, maîtres de la ville, fut de se distribuer dans les quartiers les plus opulents pour y maintenir l’ordre et y faire respecter les propriétés. On vit des hommes en guenilles veiller, l’arme au bras et avec une activité inquiète, aux portes de l’hôtel de la Monnaie et de la recette-générale ; on vit de pauvres ouvriers faire sentinelle autour des maisons d’où les fabricants étaient sortis pour les charger. Par un raffinement de générosité fort remarquable, les vainqueurs entourèrent d’une protection spéciale les riches hôtels de ceux des fabricants qui s’étaient montrés le plus impitoyables. On alluma cependant un grand brasier devant le café de la Perle et devant la maison Oriol, d’où les fabricants avaient tiré sur le quartier des Broteaux pendant toute la journée du 22. Les meubles et les marchandises que ces maisons renfermaient furent précipités dans les flammes. Là se bornèrent les vengeances populaires. Mais rien ne fut dérobé, et le peuple fusilla sur place deux hommes qui s’enfuyaient avec des paquets sous le bras. Ceux des ouvriers qui ne passèrent pas la journée à garder les propriétés des fabricants, s’employèrent à effacer les sanglants vestiges du combat. Les uns faisaient le service d’infirmiers dans les salles de l’Hôtel-de-Ville où avaient été établies des ambulances les autres s’occupaient à faire des brancards et à transporter à l’Hôtel-Dieu les blessés, qui bientôt s’y trouvèrent réunis au nombre de trois cents ; d’autres, enfin, s’en allaient cherchant par la ville les cadavres de leurs amis disparus. Besogne poignante et qui, pour beaucoup, fut inutile, un grand nombre de victimes ayant été jetées dans les deux fleuves !

Pendant que les ouvriers se livraient à ces soins pieux, les bourgeois, revenus de leur stupeur, songeaient au lendemain et prenaient leurs mesures. Déguisés en ouvriers, ils allèrent, quand la nuit fut venue, se mêler à tous les postes, de sorte que, pour se faire reconnaître et obéir, les anciennes autorités n’eurent plus qu’à se montrer. Le soir, en effet, à la lueur des torches, M. Dumolard sortit de l’hôtel de la préfecture. 11 se présenta successivement à tous les postes, suivi de quelques hommes dévoués. A chaque halte, des bourgeois en veste et en casquette venaient grossir son cortège, qui se composait de près de six cents hommes, lorsqu’il parvint à l’Hôtel-de-Ville.

A dater de ce moment, les vieilles formes imposées à cette société malade ; et inepte reprirent tout leur empire. L’autorité continua néanmoins à s’adjoindre quelques ouvriers, entr’autres, un grillageur, nommé Buisson : il allait amuser le peuple pendant quelques jours. On ouvrit aussi une souscription en faveur des ouvriers, et plusieurs personnages importants, souscrivirent pour de fortes sommes, qui ne devaient jamais être versées.

Enfin, le 3 décembre, à midi, une proclamation de la mairie annonça l’arrivée du prince royal et du maréchal Soult. Ils entrèrent à Lyon par le faubourg de Vaise, à la tête d’une nombreuse armée qui s’avançait dans un appareil formidable, tambour battant et mèche allumée. Le maréchal Soult avait rencontré au camp de Reilleux, où le général Roguet était allé l’attendre, les troupes qui s’étaient trouvées à Lyon lors du soulèvement du peuple. Ministre de Louis-Philippe, devenu roi parce qu’en 1830 les troupes de Charles X avaient refusé de tirer sur le peuple, le maréchal Soult reprocha durement aux soldats du général Roguet la mollesse de leur résistance. Les soldats l’écoutaient avec étonnement.

A Lyon, il déploya une sévérité plus menaçante encore. Le désarmement des ouvriers fut opéré, la garde nationale licenciée, la ville de Lyon traitée en ville conquise. Et, comme pour faire sentir au peuple jusqu’à quel point on méconnaissait tout ce qu’il y avait eu de louable dans sa générosité et de rassurant dans son abdication volontaire, on mit à Lyon une garnison de vingt mille hommes, et on y entoura peu à peu la Croix-Rousse d’une ceinture de forts hérissés de canons.

Il n’y avait plus de raison pour que le tarif fut exécuté ! Non content de lui refuser sa sanction le gouvernement destitua M. Dumolard pour la part qu’il avait prise à cet acte de justice, oubliant ainsi les incontestables services que ce préfet avait rendus à la cause du roi. M. Dumolard était malade quand le prince royal fit son entrée à Lyon. Le 6 décembre, il lui fut enjoint par le maréchal Soult de quitter la ville, dût-il n’aller qu’à deux lieues pour y attendre d’être en meilleur état de santé. Il sortit donc de cette cité qu’il avait conservée à l’autorité royale, chassé comme un malfaiteur, le corps souffrant, l’âme ulcérée, dans une saison rigoureuse, et, ainsi qu’il l’a écrit lui-même, laissant dans l’abandon une famille consternée, composée de trois générations de femmes, dont une mère de 82 ans et des enfants en bas âge. Il avait pris part à la fixation du tarif !

La nouvelle de l’insurrection lyonnaise n’avait pas tardé à se répandre dans toute la France qu’elle remplit de tristesse et d’anxiété. Ce n’était, en effet, ni au nom d’Henri V ou de Napoléon II, ni pour le compte de la République, que les ouvriers de Lyon s’étaient soulevés. L’insurrection, cette fois, avait un caractère et une portée bien autrement formidables. Car c’était la démonstration sanglante des vices économiques du régime industriel inauguré en 1789 ; c’était la révélation de tout ce que renferme de lâche et d’hypocrite cette prétendue liberté des transactions qui laisse le pauvre à la merci du riche, et promet une victoire aisée à la cupidité qui sait attendre sur la faim qui n’attend pas. Vivre en travaillant ou mourir en combattant ! Jamais plus déchirante et plus terrible devise n’avait été écrite sur un étendard, à la veille d’un combat ; elle montrait, dans l’insurrection des infortunés ouvriers de la Croix-Rousse, une véritable guerre servile ; et à la puissance que venaient de déployer ces esclaves des temps modernes, esclaves auxquels pourtant avait manqué un Spartacus, il était facile de deviner quelles tempêtes le 19e siècle portait dans ses flancs.

Eh bien ! tel était l’aveuglement, telle était l’ignorance des hommes placés alors à la tête de la société, qu’ils furent rassurés et satisfaits en apprenant que l’insurrection n’était point politique. « Ce n’est rien, s’écrièrent à l’envi tous les organes du gouvernement. C’est une simple lutte entre les fabricants et les ouvriers. » Et le Journal des Débats publia ces lignes sauvages : « Assuré de la paix au-dehors, entouré d’une puissante armée réunie sous le drapeau tricolore, le gouvernement ne peut craindre d’autres conséquences de la révolte que des malheurs particuliers, bien funestes sans doute, mais qui seront abrégés et diminués par la rigueur de la répression légale. »

M. Casimir Périer, de son côté, en rendant compte à la chambre de tant de désastres, déclara que « les événements étaient graves, mais que les mesures ordonnées par le gouvernement y répondaient par leur force, par leur rapidité, par leur ensemble[1]. »

Quant à la chambre, elle crut assez faire pour la guérison du mal immense dont l’insurrection lyonnaise était le symptôme, en présentant au roi, sur la proposition de M. Augustin Girand, une adresse ainsi conçue :

« Sire, nous avons entendu avec reconnaissance, en même temps qu’avec douleur, les communications franches et complètes que nous ont apportées les ministres de Votre, Majesté, sur les troubles qui ont éclaté dans la ville de Lyonn. Nous applaudissons au patriotique élan qui a porté le prince votre fils à se présenter au milieu des Français dont le sang coule, pour en arrêter l’effusion. Nous nous empressons d’exposer à V. M. le vœu unanime des députés de la France, pour que son gouvernement opposé à ces déplorables excès toute la puissance des lois. La sûreté des personnes a été violemment attaquée ; la propriété a été menacée dans son principe ; la liberté de l’industrie a été menacée de destruction ; la voix des magistrats n’a pas été écoutée. Il faut que ces désordres cessent promptement ; il faut que de tels attentats soient énergiquement réprimés. La France entière est blessée par cette atteinte portée aux droits de tous dans la personne de quelques citoyens elle leur doit une éclatante protection. Les mesures déjà prises par le gouvernement de Votre Majesté nous donnent la confiance que le retour de l’ordre ne se fera pas longtemps attendre. La ferme union des gardes nationales et des troupes de ligne rassure tous les bons citoyens. Votre Majesté peut compter sur l’harmonie des pouvoirs. Nous sommes heureux, Sire, de vous offrir au nom de la France le concours de ses députés pour rétablir la paix partout où elle serait troublée, étouffer tous les germes d’anarchie, affermir les principes sacrés sur lesquels repose l’existence même de la nation, maintenir l’œuvre glorieuse de la révolution de juillet, et assurer partout force et justice à la loi.

Une adresse à peu près semblable fut votée par la chambre des pairs. Et le roi, de la sorte, eut occasion d’exprimer la joie que lui causait l’union des pouvoirs.

Ainsi, des canons pour remédier aux maux de la concurrence ; des forteresses pour réduire une foule de malheureux offrant leur travail sans autre condition que de ne pas mourir de faim ; des soldats, pauvres armés pour contenir des pauvres sans armes… ministres, députés, pairs de France, ne paraissaient pas connaître de meilleurs moyens de gouvernement.

L’Opposition elle-même parla, dans ces circonstances funestes, comme si à ses yeux l’établissement de l’ordre n’eût été qu’une affaire de gendarmerie. Dans les violents débats auxquels l’insurrection donna naissance au sein du parlement, il ne fut question ni de la fixation d’un minimum de salaire, ni de la nécessité de faire intervenir l’État dans les choses de l’industrie, ni de modifications à apporter au régime oppresseur du laissez-faire, ni, en un mot, de procédés scientifiques propres à prévenir, ne fût-ce que provisoirement, le réveil d’une lutte à jamais lamentable. Non. M. Mauguin demanda que les épithètes franches et complètes fussent rayées de l’adresse M. Casimir Périer demanda le contraire. M. Casimir Périer appela injurieusement M. Mauguin un individu, M. Mauguin mit en relief l’impertinence de M. Casimir Périer. Là-dessus, il se fit un grand tumulte ; il y eut un grand scandale : toutes les passions de parti se heurtèrent dans une confuse mêlée. Puis, à un mois de là, le président du conseil vint dresser, à la tribune, l’acte d’accusation du préfet du Rhône, lequel frémissant de colère, saisit le moment ou le président du conseil sortait de la salle des délibérations, pour le menacer et lui donner les plus humiliants démentis. Ce fut tout.

Le gouvernement, d’ailleurs, avait, à cette époque, d’autres sujets de préoccupation. Le jour approchait où la liste civile allait être fixée pour toute la durée du nouveau règne, et l’on faisait courir dans le public la liste des dépenses royales, jugées nécessaires par les ministres. Cette liste portait au chiffre de dix-huit millions le tribut annuel que la royauté devait lever sur le peuple.

Les ouvriers de Lyon une fois réduits à se renfermer silencieusement dans leur misère et dans leurs angoisses, les amis de l’ordre triomphèrent. La retraite du peuple sur le Mont-Aventin avait eu, du moins, pour résultat l’établissement des Tribuns.

  1. Séance du 25 novembre 1831.