Histoire de dix ans,tome 3/Chapitre 5

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(IIIp. 215-243).
CHAPITRE V.


Le Choléra-Morbus. — Mort de Cuvier. — Mort de Casimir Périer. — Jugement sur le ministère de Casimir Périer.


De plus grandes calamités menaçaient la France : le choléra-morbus approchait.

Depuis la fin du mois d’août 1817 jusqu’au commencement du mois d’avril 1832, le choiera, né dans le Delta du Gange, avait au loin et dans toutes les directions porté ses affreux ravages. Il s’était étendu jusqu’à l’Ile de Timor, vers le sud ; jusqu’à Pékin, vers l’orient ; jusqu’aux frontières de Sibérie, vers le nord. Au nord-ouest, il avait envahi Moscou, Saint-Pétersbourg, et suivi la ligne qui s’étend de Dantzig à Olmutz. Attaché aux Russes, il avait paru avec eux sur les champs de bataille de la Pologne, plus meurtrier que la guerre elle-même. Il s’était répandu parmi les Polonais, immédiatement après la bataille d’Iganie. Puis, on l’avait vu fondre en Bohême, en Gallicie, en Hongrie, en Autriche, moissonnant les peuples, franchissant en peu de jours d’énormes distances, allant par bonds d’un royaume à l’autre, mais revenant ensuite sur ses pas, comme pour ramasser et frapper les victimes oubliées. Au mois de février 1832, il avait passé par dessus l’Europe occidentale et il occupait Londres.

Dès ce moment, Paris vécut dans une attente muette et formidable. Nous mesurions d’avance avec angoisse le dernier pas, le pas inévitable, que l’épidémie allait faire vers nous. Cependant, il y avait quelque chose de rassurant en apparence dans les circonstances atmosphériques. Le ciel était clair ; un vent sec soufflait du nord-est avec persévérance ; le baromètre n’était pas descendu au-dessous de 28°, et rien n’annonçait une surcharge électrique. Mais l’attente ne fut pas longue. Le 26 mars 1832, la fatale maladie avait atteint dans la rue Mazarine sa première victime. Presqu’aussitôt, elle se déclara dans plusieurs quartiers au faubourg Saint-Antoine, au faubourg Saint-Honoré, au faubourg Saint-Jacques. Le 29 mars, les passants ne s’abordaient plus qu’avec ces mots : le choléra morbus est à Paris.

Dans les premiers moments, la terreur parut moindre que le danger. La peste venait surprendre les Parisiens au milieu de la fête de la mi-carême ; et l’intrépide gaieté du caractère français sembla d’abord braver le fléau. Dans les rues, sur les boulevards, les masques circulèrent comme de coutume. La foule des promeneurs était nombreuse. On se montrait du doigt, suspendues devant les magasins d’estampes, des caricatures dont le choléra-morbus avait fourni le sujet. Le soir, les théâtres se remplirent de spectateurs. Il y eût des jeunes gens qui, par un raffinement d’audace, se livrèrent à des excès inaccoutumés. « Puisque nous devons mourir demain, disaient-ils, épuisons aujourd’hui les joies de la vie. » La plupart de ceux-là passèrent du bal masqué à l’Hôtel-Dieu, et succombèrent, le lendemain, avant le coucher du soleil.

Du reste, le courage des plus téméraires ne tarda pas à céder aux horreurs de la maladie et à tout ce qu’on en racontait. Car le malade était cadavre, avant même d’avoir perdu la vie. Sa face maigrissait avec une promptitude extraordinaire. On comptait ses muscles sous sa peau, devenue subitement noire, bleuâtre. Ses yeux étaient excavés, secs, réduits de moitié, et comme retirés à l’aide d’un fil vers la nuque et dans l’intérieur du crâne. La respiration du malade était froide, sa bouche blanche et humide, son pouls d’une faiblesse extrême. Sa parole était un souffle.

Des étourdissements, des bourdonnements d’oreille, des vomissements répétés, un sentiment étrange de prostration et en quelque sorte de vacuité générale, le froid gagnant tout le corps par les extrémités, des dérangements d’estomac excessifs, des crampes violentes dans les membres, une respiration pénible, une angoisse inexprimable dans la région précordiate, la peau couverte d’une moiteur glacée, tels étaient les principaux symptômes du mal. Abandonné à lui-même, il lui fallait trois jours à peine pour anéantir les malheureux dont il avait pris possession ; souvent, deux ou trois heures lui suffisaient.

On reconnaissait en général cinq périodes dans le choléra, celle du choléra léger ou cholérine, celle de l’invasion du mal, celle du choléra algide ou bleu, la période de réaction, et enfin la période typhoïde. Dans la troisième de ces périodes, la plus terrible de toutes, on voyait les malades bondir, se pelotonner sur leur lit, et, quelquefois, se coucher à plat sur le ventre en gémissant d’une façon lamentable, ou jeter leurs membres à droite et à gauche, en accusant des douleurs très-vives le long de la colonne vertébrale. La sensation de froid que l’on éprouvait en touchant le malade, dans la période bleue, se pouvait comparer à celle qu’on ressent lorsqu’on applique les mains sur une grenouille. L’altération de la face, les crampes du dos, des mollets, des avant-bras ; les rides profondes, le retrécissement de la peau des doigts, l’absence du pouls radial, la froideur de l’haleine, étaient autant de signes auxquels on reconnaissait la période bleue. Dans la période suivante, lorsqu’elle était forte, le pouls reparaissait, la fièvre s’emparait du malade, ses yeux s’injectaient, sa face s’animait, se colorait, et il courait risque d’être emporté par des accidents cérébraux. Dans la période typhoïde, les narines et la langue étaient sèches, les yeux chassieux : il y avait prostration, rêvasseries, délire.

Sous le coup de cette effroyable maladie, l’administration prit les mesures d’urgence. On s’occupa de l’assainissement de la ville. On songea enfin à faire entrer un peu d’air et de lumière dans ces quartiers fangeux où l’on avait sans remords laissé vivre et mourir le pauvre, quand tous n’étaient pas encore menacés. Le nombre des bornes-fontaines fut augmenté ; les ruelles les plus étroites, les plus infectés, furent pavées et fermées ; des travaux rapides nettoyèrent les immondices de l’île Louviers ; des ambulances s’élevèrent ; sur la décision prise par la commission centrale de salubrité, on créa dans chaque quartier un bureau de secours, auquel furent attachés des médecins, des pharmaciens, des infirmiers, des garde-malades, et dans lequel on eut soin de réunir divers ustensiles, des médicaments et des brancards. Les prisons ne furent pas oubliées, et M. Gisquet fit distribuer aux détenus des aliments plus abondants et des vêtements plus chauds.

En même temps, on publiait une instruction concernant la conduite à tenir pour se préserver du choléra. On y recommandait aux citoyens de se maintenir dans une grande tranquillité d’âme, d’éviter les émotions fortes et la fatigue, de s’abstenir de tout excès, de favoriser et d’agrandir dans leurs demeures l’action bienfaisante de la lumière, de faire usage de bains tempérés et de ceintures de flanelle, de ne manger que des mets d’une digestion facile, de se mettre en garde contre tout refroidissement subit, et de ne pas coucher en trop grand nombre dans la même pièce. Prescriptions fort sages sans doute, mais dérisoires pour cette portion du peuple à laquelle une civilisation inique mesure avec tant d’avarice le pain, le gîte, le vêtement et le repos !

Ajoutez à cela que les mesures prises n’étaient pas de nature à mettre l’autorité à l’abri de tout reproche d’imprévoyance. MM. Londe, Allibert, Dalmaz, Sandras, Dubled, Boudard, membres de la commission médicale envoyée en Pologne pour y étudier le choléra, ne furent appelés par l’administration que sur les réclamations qui s’élevèrent dans quelques feuilles publiques. Les bureaux de secours, qui auraient dû être organisés à l’avance, ne s’établirent que successivement et au plus fort du trouble causé par l’invasion de la maladie. On remarqua que le bienfait des travaux de salubrité avait manqué aux 11e et 12e arrondissements. Le charnier des Innocents, foyer d’une infection continuelle, n’avait pas cessé de rester ouvert tout le jour et une partie de la nuit. Le coin des rues de Saint-Denis et de la Féronnerie était obstrué par les étaux des marchandes de poisson. Dans plusieurs mairies, on ne trouva, pour constater les décès, ni assez d’employés, ni assez de registres. Enfin, l’hôpital temporaire du grenier d’abondance ne devait recevoir les cholériques que long-temps après l’apparition du fléau.

Il s’attaqua, d’abord, aux classes pauvres, et les feuilles de la cour s’empressèrent de constater les prédilections de la peste, en enregistrant les noms et les professions des victimes, soit pour dissiper les craintes des heureux, soit pour flatter leur orgueil. Toujours est-il que ce furent des hommes en veste ou en haillons qui ouvrirent cette horrible marche de Paris vers la mort.

Dans chaque hôpital, on avait affecté exclusivement deux salles au traitement des cholériques, une pour les hommes, une pour les femmes ; et il avait été décidé qu’au lieu de confier la direction du service à un seul homme, on le distribuerait par portions égales entre tous les médecins et tous les chirurgiens de l’établissement. De là un immense désordre et des spectacles pleins de terreur. Les services se croisaient en tous sens dans la même salle ; les médecins n’étant d’accord ni sur la nature, ni sur les causes de la maladie, les mêmes infirmiers avaient à faire exécuter pour des cas identiques des ordres tout-à-fait contraires ; le malade qu’on traitait avec du punch, voyait administrer de la glace au malade gisant sur le grabat voisin ; et ne se considérant plus que comme une matière à expériences, il mourait la rage dans le cœur. Il mourait, d’ailleurs loin des soins et des consolations de l’amitié ; car, pour éviter l’encombrement, on avait interdit au public l’entrée des hôpitaux ; et des soldats, veillant aux portes, repoussaient la foule plaintive des amis et des mères.

Cependant, peu de jours s’étaient écoulés, et déjà le mal était monté jusqu’aux riches. L’épouvante alors devint universelle et dépassa même le péril, chacun fut ou se crut malade. La plus légère indisposition prenait, dans les imaginations effrayées, les proportions du choléra. Les médecins à grande clientelle n’eurent plus un instant de repos on assiégeait leurs maisons à toute heure et il arriva que plusieurs ayant tardé à ouvrir aux visiteurs nocturnes, leur porte fut enfoncée. De sorte que le malheur des cholériques fournis par la pauvreté s’aggrava de tous les secours et de tout le temps que dérobaient à leurs souffrances réelles des symptômes imaginaires et les hallucinations de l’opulence troublée.

Et ce qui rendait l’épidémie plus effrayante encore, c’était la bizarrerie de ses effets et sa nature mystérieuse. Etait-elle contagieuse ? on le crut d’abord ; mais l’opinion contraire ne tarda pas à prévaloir ; les médecins, les infirmiers, les garde-malades, n’ayant payé qu’un léger tribut à la maladie. Quelques praticiens distingués persistèrent, néanmoins, à affirmer qu’ils avaient vu des cas de contagion ; et peut-être pourrait-on concilier ces assertions contradictoires, en faisant observer que les maladies qui sont contagieuses ne l’étant toutes ni de la même façon ni au même degré, le choléra possédait probablement une action contagieuse extrêmement faible, et à laquelle ne cédaient qu’un très-petit nombre de personnes, particulièrement prédisposées à la subir. Mais où était le véritable siège du choléra ? Quel était son mode de propagation ? Quelles lois avaient réglé son passage à travers le monde ? Quelles limites probables assigner à sa durée ? Par quels moyens le combattre ? M n’y avait sur tout cela dans les meilleurs esprits que ténèbres et incertitudes. Il fut un moment question de tirer des coups de canon dans les rues pour ébranler l’atmosphère, le doute suggérant l’emploi des moyens les plus bizarres. Mais le choléra résultait-il d’une altération de l’air ? Un membre de la commission centrale de salubrité, M. Julia de Fontenelle, s’occupa de recueillir ce fluide sur divers points de la capitale, et l’analyse qu’il fit de l’air en démontra la pureté. Les observations générales tendaient à prouver et tout le monde paraissait convaincu que la misère, les habitations malsaines, la malpropreté, les écarts de régime, la débauche, la faiblesse de complexion, la terreur, étaient autant de prédispositions au choléra. Cependant on eût dit que le fléau se plaisait à déconcerter la science humaine et à déjouer l’expérience. Des hommes robustes et sains, des femmes brillantes de jeunesse et de santé, succombaient misérablement, tandis qu’à côté d’eux étaient épargnés de faibles vieillards, des êtres infirmes et usés, des hypocondriaques. Des hommes insouciants ou courageux eurent un sort funeste auquel échappèrent des personnes livrées à tous les tourments de la peur. A Passy, où l’air est si pur, le nombre des décès s’éleva à vingt-six par mille habitants, tandis qu’il y eut à peine seize morts par mille habitants, dans l’atmosphère empestée de Mont-faucon. Parmi les communes rurales, si quelques villages, remarquables par leur salubrité, tels que Châtenay, Vitry, Le Plessis-Piquet, Rosny, Sceaux, Châtillon, eurent peu ou point de cholériques, d’autres qui se trouvaient dans les mêmes conditions de bonne tenue et d’édilité, tels que Saint-Ouen, Fontenay-sous-Bois, Asnières, Puteaux, Suresnes, comptèrent de trente-cinq à cinquante-cinq morts sur mille habitants. Certaines professions, jugées mortelles, se trouvèrent privilégiées. C’est ainsi que, parmi des ouvriers employés à disséquer des animaux en putréfaction pas un ne fut sérieusement menacé. Tantôt, ravageant l’étage supérieur et l’étage inférieur d’une maison, le fléau laissait intact l’étage intermédiaire ; tantôt, s’abattant sur toute la longueur d’une rue, il en respectait un côté, et remplissait l’autre de morts ou de mourants. Fléau capricieux, insaisissable, inexpliqué, que n’avaient pu arrêter les cordons sanitaires et les quarantaines, qui avait dominé les températures les plus opposées, résisté aux influences atmosphériques les plus diverses, et qui ajoutait à l’horreur de ses ravages celle du mystère dont il marchait enveloppé !

Un fait dominant ressortait, néanmoins, de toutes ces poignantes singularités lorsqu’on en vint à dresser la statistique de l’épidémie, il se trouva que, dans les quartiers de la place Vendôme, des Tuileries et de la Chaussée-d’Antin, la mortalité avait été de huit à neuf sur mille, tandis qu’elle avait été de cinquante-deux et cinquante-trois sur mille, dans les quartiers de l’Hôtel-de-Ville et de la Cité, qui sont ceux de la misère.

Quoi qu’il en soit, bientôt l’image de la désolation fut partout. Ici, c’étaient des cholériques qu’on transportait à l’hôpital sur des matelas ou sur des brancards ; là, c’étaient des passants qui, préoccupés des calamités de la veille ou de celles du lendemain, s’en allaient muets et pâles comme des fantômes, et presque tous vêtus de noir. Les corbillards ne suffisant plus, on en avait commandé de nouveaux, dont la construction occupait sept cents ouvriers ; mais la besogne n’allait pas assez vite : les morts attendaient. Alors on voulut faire travailler les ouvriers pendant la nuit ; ils répondirent : « Nous aimons mieux la vie que votre haute paie. » On imagina de faire transporter les cadavres par les fourgons d’artillerie ; mais ce bruit de chaînes dans les ténèbres agitait douloureusement le sommeil de la cité ; d’ailleurs, les secousses imprimées à ces voitures non suspendues déclouaient les planches des cercueils, et les corps s’en échappaient, maculant le pavé de leurs entrailles découvertes. Il fallut consacrer à la collecte des trépassés de vastes tapissières qu’on peignit de la couleur du deuil. Elles roulaient de porte en porte pour réclamer les morts que chaque maison avait à leur livrer, puis elles se remettaient en route, laissant apercevoir sous leurs draperies funèbres, que le vent soulevait, des bières entassées, et tellement lourdes, mal assurées, que le passant tremblait de les voir se rompre, et répandre sur la voie publique leur chargement sépulcral. Mais c’était la nuit, surtout, qui était sinistre ; car les plus nombreux ravages de la maladie avaient lieu ordinairement de minuit à deux heures. Les débris de feux allumés, dans le douteux espoir de purifier l’atmosphère, les lanternes brûlant à la porte des bureaux de secours, ces courses inquiètes à travers l’obscurité pour des motifs trop connus, les cris étouffés qui, partant du fond des maisons, montaient dans le silence des rues solitaires, tout cela était d’un effet terrible.

Pour fournir temporairement des voitures aux médecins et aux élèves, appelés au nom des malades, la préfecture de police eut à dépenser, en moins d’un mois, la somme de 19,915 fr. Les procès politiques suivant leur cours, plus d’une fois le personnel des audiences fut changé du jour au lendemain : on annonçait que tel juré, tel défenseur, tel prévenu, était mort pendant la nuit. La confusion s’étant introduite aux municipalités, M. Taboureau, maître des requêtes, fut chargé de rétablir les tables négligées ; et, dans certains hôpitaux, l’affluence des moribonds devint si considérable, qu’on cessa de les inscrire on se contentait de marquer leur arrivée par des raies faites sur le mur.

Mais d’aussi grands maux ne furent pas sans trouver quelque adoucissement dans la charité publique. Les aliments substantiels ayant été indiqués comme préservatifs, le duc d’Orléans faisait distribuer, depuis trois mois, aux indigents, quatre ou cinq mille rations de riz par jour, si bien que, pour beaucoup de pauvres, l’approche du choléra avait presque été un bienfait ! Le choléra une fois entré à Paris, les actes de générosité se multiplièrent, par un phénomène assez nouveau dans les annales de la peste. Ainsi, dans cette ville où tant de luxe a coutume d’insulter à tant de misère, où l’on calomnie si volontiers la souffrance pour se dispenser de lui tendre la main, dans ce Paris sans âme, il y eut tout-à-coup je ne sais quel impétueux élan de philanthropie. Les bureaux de bienfaisance redoublèrent de sollicitude. Des souscriptions furent ouvertes partout et remplies avec empressement. La Manufacture des glaces de Saint-Gobain fit don à la capitale de 12,000 kilogrammes de chlorure. On put citer des traits touchants d’abnégation et de zèle. Le curé de Saint— Germain-l’Auxerrois, par exemple, vivait retiré à la campagne depuis la dévastation de son église ; à la nouvelle du choléra, il revint à Paris en toute hâte, malgré son grand âge, pour aller reprendre sa place dans son presbytère et porter les secours de la religion aux agonisants. Les élèves de l’école de médecine offraient de toutes parts leurs services. Plusieurs femmes du peuple se présentèrent pour remplir gratuitement l’office d’infirmières. On apportait aux mairies du linge, des chaussons, des couvertures, des ceintures de flanelle. Peut-être le dévouement avait-il sa source, chez plusieurs, dans une frayeur superstitieuse, dans un secret espoir de conjurer la destinée. Peut-être aussi, de semblables crises, quand elles ne tournent pas à l’endurcissement des cœurs, ont-elles pour effet de commander la fraternité aux hommes, en leur rappelant leur égalité devant la mort.

Le fléau enfanta, d’ailleurs, en même temps que des actes louables, des actions viles et odieuses. La passion du gain sema sans pudeur dans ce vaste champ de désolation. Les préparations chlorurées montèrent à un prix excessif. Comptant sur l’ordinaire crédulité de la peur, des spéculateurs cyniques commencèrent à prôner et à répandre des remèdes insignifiants ou nuisibles, et ce genre de vol fut poussé si loin, que le gouvernement dut se réserver la surveillance provisoire des annonces. Comme les actions honorables cherchent volontiers le grand jour, celles-là seules furent rendues publiques, mais l’intérieur des familles montrait assez tout ce que, dans une société telle que la nôtre, le passage d’une épidémie peut remuer d’impuretés et de limon. Car, les uns se félicitaient à voix basse de voir diminuer une foule au milieu de laquelle ils se sentaient étouffés, et ils s’élançaient en espérance vers ces emplois dont les avenues jusqu’alors avaient été encombrées. Les autres, avec cette cupidité dont le venin se mêle aux affections de famille sous l’empire de la loi des héritages, les autres étendaient déjà la main sur une fortune depuis long-temps convoitée. Les symptômes de l’empoisonnement ayant avec ceux du choléra une ressemblance funeste, on assure que plus d’un crime fut commis, dont l’horreur ne pouvait que se perdre dans l’immensité d’un tel désastre.

On doit cette justice au roi et à sa famille, qu’ils n’allèrent pas chercher au loin un refuge contre le danger. Mais la plupart des gens riches fuyaient, les députés fuyaient, les pairs de France fuyaient. Les messageries royales emportaient de Paris, à elles seules, plus de sept cents personnes par jour. Quand les diligences regorgeaient de pâles voyageurs, on partait dans des voitures de place, on partit ensuite dans des charrettes. Et en vain criait-on à tant de hauts fonctionnaires, que leur place était là où il y avait un si grand nombre de malheureux à rassurer et à secourir !

Aussi le peuple tomba-t-il, en se voyant abandonné, dans le plus violent désespoir. Des proclamations furieuses circulèrent. Les douleurs, mal contenues jusques là, s’exhalèrent en discours tout remplis de révolte. Ainsi donc, les riches fuyaient, emportant avec eux le travail, le pain, la vie de l’ouvrier ! Entre le choléra et la faim qu’allait devenir le peuple ? Quoi ! pendant que les moribonds s’entassaient dans les hôpitaux, pendant que l’étroite et malsaine demeure du pauvre se remplissait de malades, pendant qu’une portion du peuple en était réduite à n’avoir d’autre asile que le pavé des rues infectes, on laissait vides des maisons spacieuses et salubres ! Quoi ! il y avait dans Paris des milliers de prolétaires sans abri, et des milliers d’hôtels sans habitants !

Une mesure, fatale dans la circonstance, fit sortir un soulèvement de ces imprécations. Un nouveau système avait été adopté pour l’enlèvement des boues, et l’entrepreneur avait reçu l’autorisation d’enlever les immondices dans la soirée, c’est-à-dire avant que les chiffonniers eussent eu le temps d’y ramasser ces objets où l’indigence sait trouver encore quelques vestiges d’utilité. C’était porter atteinte aux moyens d’existence de plus de dix-huit cents personnes, non compris les boueurs, privés de leur bénéfice par une mesure qui laissait les anciens tombereaux sans emploi. Des attroupements nombreux couvrent les rues et les places. On s’empare des tombereaux de forme nouvelle, on les lance à la rivière ou on les brûle. Les agents de la force publique accourent : des luttes s’engagent. Mais voilà que tout-à-coup un bruit sinistre se répand parmi ce peuple en émoi. On raconte qu’un complot infernal a été formé ; que le choléra n’est point à Paris ; que des scélérats s’en vont partout jetant du poison dans les aliments, dans le vin, dans l’eau des fontaines. Le peuple ouvre l’oreille à ces discours, charmé, dans l’excès de ses maux, de trouver devant lui, au lieu d’un fléau qui échappe à toute vengeance, des ennemis vivants et saisissables. Puis, au milieu des groupes que la passion aveugle, se glissent ceux qui ont coutume de pousser au désordre parce qu’ils s’y plaisent, et ceux qui l’excitent pour en profiter. L’anxiété gagne de proche en proche : il n’est bientôt plus question dans Paris que d’empoisonnements et d’empoisonneurs.

Cette fable serait peut-être tombée d’elle-même, ou, du moins, elle ne serait pas devenue la source de tant d’assassinats, si, dans le but de satisfaire des haines politiques ou pour faire preuve de vigilance, le préfet de police, M. Gisquet, n’eût publié une circulaire dans laquelle on lisait ces mots d’une inconcevable imprudence : « Je suis informé que, pour accréditer d’atroces suppositions, des misérables ont conçu le projet de parcourir les cabarets et les étaux de bouchers, avec des fioles et paquets de poison, soit pour en jeter dans les fontaines ou les brocs, et sur la viande, soit même pour en faire le simulacre et se faire arrêter en flagrant délit par des complices qui, après les avoir signalés comme attachés à la police, favoriseraient leur évasion, et mettraient tout en œuvre pour démontrer la réalité de l’odieuse accusation portée contre l’autorité. »

Il n’en fallut pas davantage pour confirmer le peuple dans ses soupçons. Alors fut, pour un instant, soulevé le voile qui dérobe aux yeux du riche le fonds hideux de l’état social dont il veut jouir ; alors, au travers de cette société mise en mouvement dans toute son étendue, on put entrevoir ce que la civilisation moderne recèle en ses abîmes. De l’ombre de ces quartiers où la misère se laisse oublier, sortirent soudain, pour inonder la capitale, des masses d’hommes aux bras nus, au visage sombre, au regard plein de haine. Que cherchaient-ils ? Que demandaient-ils ? Nul ne le disait. Seulement, ils exploraient la ville d’un œil défiant, et s’agitaient avec des murmures farouches. Les meurtres ne tardèrent pas. Passait-on muni d’une fiole ou d’un paquet ? On était suspect. Un jeune homme fut massacré rue du Ponceau, pour s’être penché à la porte d’un marchand de vin, dans le but de savoir l’heure ; un autre eut le même sort, près du passage du Caire, pour un motif à peu-près semblable ; un troisième fut mis en lambeaux, dans le faubourg Saint-Germain, pour avoir regardé dans un puits ; un juif périt, parce que, marchandant du poisson à la halle, il s’était mis à rire d’une manière étrange, et qu’on avait trouvé sur lui, en le fouillant, un petit sachet de poudre blanche, laquelle n’était autre chose que du camphre ; sur la place de Grève, un malheureux fut arraché du poste de l’Hôtel-de-Ville, où il avait cherché asile, on l’égorgea, et ses restes sanglants, un charbonnier les fit déchirer par son chien. Scènes affreuses qui sont le crime de la société, partout où règne un injuste partage des jouissances et des lumières !

Et mille circonstances déplorables se réunissaient pour entretenir le peuple dans l’erreur. On aperçut dans plusieurs rues de longues traînées de vin et de vinaigre ; des dragées colorées furent semées dans différents quartiers ; des mains inconnues glissèrent pendant la nuit sous les portes cochères des morceaux de viande ; on parlait de gâteaux empoisonnés donnés, sur divers points, à de petites filles. Comment tout cela n’aurait-il pas agi sur l’imagination du peuple, surtout après la publication d’une circulaire où une conspiration d’empoisonneurs était officiellement dénoncée par la police ?

Car une sorte de vertige semblait s’être emparé de tous les esprits. Douze mille francs, offerts aux cholériques par M. de Chateaubriand, au nom de la duchesse de Berri, furent refusés durement par le préfet de la Seine ; calcul aussi injuste que mesquin espèce de coup-d’état contre la charité ! Jamais plus de fiel n’était entré dans les récriminations réciproques des partis ; jamais les passions politiques n’avaient paru plus prêtes pour le combat. Ici, des jeunes gens étaient impitoyablement chargés sur la place Vendôme, pour avoir couronné d’immortelles les aigles impériales ; là, une bande courait attaquer Sainte-Pélagie, et les prisonniers se soulevaient, pendant que, de leur côté, les agents de la force publique pénétraient dans la prison, faisaient feu, et renversaient mort un infortuné détenu, nommé Jacobéus. Puis, souvent, avec une animosité égale, avec une égale injustice, les partis se renvoyaient mutuellement la responsabilité de tous les maux. Après avoir accusé les « éternels ennemis de l’ordre » – injure officielle, -d’empoisonner le peuple pour se ménager le moyen de calomnier le gouvernement, la police fut accusée à son tour, d’avoir excité l’émeute de Sainte-Pélagie, pour avoir occasion de l’étouffer dans le sang ; et de ces accusations, parties des deux camps, on ne saurait dire laquelle était la plus absurde, la plus inique.

Mais là ne se bornèrent pas les désordres. Le peuple, qui croyait aux empoisonnements, se mit à maudire les médecins. Il se rassemblait en tumulte à la porte des hôpitaux, et se répandait en plaintes ou en menaces. Un jour, on transportait un cholérique à l’Hôtel-Dieu, et la foule, en le voyant passer, se précipitait en tumulte. Le médecin qui accompagnait le malade, s’avance alors, soulève la couverture qui cachait la victime, et montrant au peuple, qui recule d’épouvante, cette face livide, ces yeux éteints, cette bouche béante : « Vous ne croyez pas au choléra ? s’écrie-t-il, eh bien voici, un cholérique. » Pour passer par de pareilles épreuves, il fallait une singulière force d’âme, mais le courage ne manqua pas aux médecins, dont la conduite fut en général digne d’éloge et quelquefois d’admiration. Exposés aux coups d’une colère aveugle, ils la bravèrent avec le même sang-froid qu’ils mettaient à affronter la maladie, et l’on en vit qui, pour éviter le risque d’être arrêtés et retardés dans leurs visites aux malades, traversèrent la ville en veste et en casquette, comme de simples ouvriers.

Malheureusement, les avis différaient d’une manière extraordinaire sur la nature du traitement à employer. M. Magendie prescrivait du punch dans une infusion de camomille. La base du traitement de M. Récamier consistait dans les affusions d’eau froide. Le médecin en chef de l’hôpital temporaire des Greniers d’abondance, M. Rostan, faisait plonger le malade dans un bain à 52 degré Réaumur ; au sortir du bain, une saignée au bras était pratiquée, et des sangsues étaient appliquées sur la région épigastrique ; M. Rostan prescrivait en même temps une infusion aromatique de mélisse, de menthe ou de camomille. Le président de la commission envoyée en Pologne, M. Londe, consultait les inspirations de l’organisme et pratiquait la médecine du symptôme ; M. Gerdy employait, dans la période algide, trois vésicatoires le long de la colonne vertébrale, au cou, au dos et aux lombes ; des synapismes à l’épigastre et aux membres ; l’eau de Seltz. Dans la période de réaction, il eut recours aux saignées, mais rarement. MM.Touzet et Coster proposaient la méthode de l’oxigénation du sang. M. Andral administrait à ses malades une potion d’acétate, composée d’ammoniaque, de sulfate de quinine, d’éther sulfurique et de camphre, et faisait opérer des frictions sur les membres avec la teinture de cantharides. Le traitement anti-phlogistique avait été adopté par M. Bouillaud, qui, comme moyen auxiliaire, employait les excitants de la peau et les opiacés. M. Gendrin faisait usage de l’opium à forte dose. Application de ventouses scarifiées à l’épigastre, extraction de 2 ou 3 onces de sang, plus ou moins, suivant l’âge, la force du malade et l’état du pouls, frictions avec de la flanelle, décoctions de têtes de pavots, fumigations, tels étaient les éléments du traitement de M. Dupuytren. Dans un mémoire publié sur le choléra-morbus, M. le baron Larrey indiquait, comme les meilleurs topiques, les ventouses scarifiées, les vésicatoires volants, composés de cantharides et de camphre, les frictions sèches avec de la laine, les onctions avec les huiles aromatiques. En sa qualité de premier médecin du quartier-général de l’armée polonaise, M. Wolowski avait fait sur le choléra des études approfondies : il en distinguait de deux sortes, le choléra asthénique et le choléra inflammatoire et il combattait le premier par l’eau de menthe poivrée très-chaude, par l’opium à haute dose, par des frictions avec de la flanelle, par des synapismes et des ventouses sèches, appliqués sur les extrémités, sur le ventre et sur l’estomac ; contre le second, il avait recours aux saignées, à l’usage d’une potion composée dans des proportions déterminées, de salep, d’eau commune et de laurier cerise, et aussi à l’application de ventouses mouchetées sur le ventre, la poitrine et l’épine dorsale. Cette énumération, qu’il serait inutile et fastidieux de prolonger, suffit pour montrer combien les médecins étaient loin de s’entendre sur le choix des meilleurs moyens curatifs à employer.

Il y avait alors parmi eux, un homme hardi et puissant, qui, continuateur de Bichat, n’avait pas aspiré à moins qu’à introduire une révolution complète dans la médecine. Convaincu que le fondement de la science médicale ne saurait être ailleurs que dans la connaissance du corps humain et du jeu de ses organes, dans la physiologie, il voulait qu’au lieu de juger seulement les maladies par leurs effets, on les étudiât dans leur cause, et cette cause, il croyait l’avoir trouvée dans une altération du tube intestinal et de l’estomac. Son principe était celui-ci : toutes les fois qu’il y a désordre dans les fonctions de la vie, il y a lésion matérielle dans un organe. Partant de là, il rapportait tout à l’inflammation de l’intestin, repoussait comme dangereux et funeste au plus haut point l’usage des stimulants à l’intérieur, ne les admettait dans certains cas que pour l’extérieur, et faisait consister principalement l’art de guérir dans la méthode anti-phlogistique, c’est-à-dire dans un judicieux emploi des débilitants et des saignées.

Ce système avait déjà fait grand bruit dans le monde médical, où il était devenu, entre M. Broussais et M. Chomel, le sujet de luttes passionnées, lorsque le choléra fit invasion en France. M. Broussais étudia cette terrible épidémie, sous l’empire des idées qu’il était impatient de faire prévaloir, et remarquant que, dans la plupart des cas, l’estomac, l’intestin grèle, ou le gros intestin, offraient, depuis le degré le plus simple jusqu’au degré le plus composé, des traces manifestes d’inflammation, il n’hésita pas à condamner les boissons chaudes, les substances irritantes, ne les jugeant propres qu’à attiser le feu intérieur dont les malades étaient consumés. Les sangsues et la glace[1] lui parurent les seules armes que la science pût opposer efficacement au fléau, et c’est ce qu’il essaya de démontrer dans des leçons publiques qui, faites en présence de la peste, produisirent à Paris une émotion profonde.

Pendant les quinze premiers jours de son invasion, l’épidémie avait suivi une progression croissante et rapide ; arrivée à son plus haut point de violence, elle sembla s’arrêter pendant cinq ou six jours, après quoi, elle entra dans sa période de décroissance. Mais le 17 juin elle se ranima tout-à-coup, et cette recrudescence fut marquée journellement par 226 décès, maximum bien inférieur, du reste, à celui de la première période qui, suivant les calculs les plus modérés, avait été, par jour de 800, et suivant la pluralité des témoignages, de 13 ou 1400. Dans le seul mois d’avril, plus de 12, 700 personnes succombèrent. Il résulte d’un savant rapport fait par MM. Benoiston de Chateauneuf, Chevallier, Devaux, Millot, Parent-Duchatelet, Petit, Pontonnier, Trébuchet, Villermé et Villot, que, pendant la durée totale de l’épidémie, qui fut de cent quatre-vingt-neuf jours, les morts atteints du choléra s’élevèrent à 18,402 ; mais il ne s’agit ici que des décès qui ont pu être administrativement constatés ; or, on conçoit qu’au sein de la confusion, toutes les déclarations n’aient pas été faites, et qu’il y ait eu beaucoup d’omissions involontaires. Aussi le chiffre officiel a-t-il paru généralement bien au-dessous du chiffre réel.

Au surplus, le choléra n’était pas resté renfermé dans Paris, il avait gagné plusieurs départements : l’Aisne, la Cote-d’Or, l’Eure, l’Indre, l’Indre-et-Loire, le Loiret, la Marne, le Nord, l’Oise, le Pas-de-Calais, le Rhône, la Seine-et-Marne, la Seine-Inférieure, la Somme ; mais le bulletin sanitaire de tous ces départements réunis ne présentait, au 20 avril, qu’un chiffre de 904 malades, sur lesquels 405 morts. C’était une mortalité peu considérable eu égard à celle qui avait désolé la capitale. Toutefois, quelques communes situées sur les bords de la Seine furent cruellement ravagées : dans le département de l’Aube, le petit village de Courteron perdit 96 habitants, sur une population de 500 âmes ; et plusieurs exemples de ce genre servirent à confirmer cette observation, déjà faite, que le choléra trouvait un puissant véhicule dans le cours des eaux.

Enfin, la maladie s’apaisa, mais non sans avoir étendu sur le domaine de la politique son invincible influence.

Il avait été décidé, à la Cour, que le duc d’Orléans visiterait les hôpitaux. Casimir Périer accompagna le prince ; et cette démarche était un acte incontestable de courage, de la part d’un homme qui portait en lui depuis long-temps un germe funeste, dont les nerfs étaient irritables à l’excès, et que l’idée seule d’un cadavre faisait tressaillir. Le fait est que Casimir Périer garda de sa visite aux cholériques une impression ineffaçable, et ne cessa, depuis ce jour, de pencher de plus en plus vers le tombeau. On le sut, et par suite de cette importance exagérée que, dans toute monarchie, on attribue à l’action individuelle, les souffrances de Casimir Périer devinrent l’objet de toutes les préoccupations. Les partis se donnèrent, pour ainsi dire, rendez-vous autour de son lit de douleur ; on mit en discussion son agonie ; ses ennemis firent tout haut le compte des minutes qu’il avait encore à vivre ; quelques-uns même semblèrent regretter qu’une mort sans éclat vint reléguer le châtiment d’un tel homme dans l’histoire.

Et lui, pendant ce temps, il ajoutait à ses maux physiques les tourments de sa pensée, averti qu’il était du déclin de son ascendant. Car la volonté patiente du roi avait fini par lasser l’impétuosité du ministre. Casimir Périer dans les derniers temps, s’était vu souvent contraint de plier sous un pouvoir supérieur au sien ; et chez lui, les blessures de l’orgueil étaient les plus cuisantes. Alors, il s’étudia plus que jamais à couvrir ses humiliations secrètes par le faste et l’arrogance de son dévouement ; alors, plus que jamais, il se plut à dénigrer le maître. Mais, pour une nature aussi altière, le dénigrement n’était pas une vengeance suffisante. D’ailleurs, Casimir Périer sentait bien que, si l’anarchie continuait, ce ne serait pas sans le dévorer ; que, si au contraire, l’autorité parvenait à s’affermir, la cour le briserait comme un instrument dont on cesse d’avoir besoin.

Ce n’est pas qu’entre le monarque et lui, la dissidence portât sur des questions de principe ou de système. Au fond, leur politique était la même. Mais chacun d’eux cherchait à s’en attribuer tout l’honneur aux yeux de la bourgeoisie. Le roi voulait gouverner ; Casimir Périer voulait que le roi se contentât de régner. D’un autre coté, le roi jugeait volontiers les choses humaines au point de vue du résultat, tandis que son ministre n’était pas indifférent à la pompe des moyens, et attribuait beaucoup d’importance aux formes. Casimir Périer n’aurait pas souffert, par exemple, qu’on blessât en paroles l’honneur de la France, cet honneur qu’il n’avait, pourtant, jugé compromis, ni par nos défaites diplomatiques à Londres, ni par l’atteinte portée dans Varsovie, à nos sympathies les plus chères.

Une scène qui précéda de peu de jours la mort de Casimir Périer, donnera une idée de sa susceptibilité, dans laquelle, à l’inconséquence et à l’emportement, se mêlait une certaine grandeur. C’était dans une des crises de sa maladie. Un de ses amis, M. Milleret, ancien député sous la Restauration, était allé lui rendre visite. Il trouva le président du conseil en conférence avec l’ambassadeur de Russie, et fut retenu dans le salon d’attente. Bientôt de grands éclats de voix retentissent, la porte s’ouvre, et M. Pozzo-di-Borgo sort de l’appartement, avec tous les signes de la plus vive émotion. Le ministre était plus agité encore, sa bouche écumait, et M. Milleret apprit de lui, à l’instant, que l’ambassadeur de Russie ayant osé se servir de cette expression hautaine : « L’empereur, mon maître, ne veut pas… », il lui avait répondu : « Dites à votre maître que la France n’a pas d’ordres à recevoir, et que, Casimir Périer vivant, elle ne prendra conseil, pour agir, que d’elle-même et de son honneur. » En prononçant ces mots, Casimir Périer avait le visage extrêmement animé. Il retomba épuisé sur son fauteuil ; et comme M. Milleret essayait de le calmer, il fut pris d’un attendrissement soudain, et s’écria, en montrant sur sa personne les empreintes déja visibles de la mort : « Ah ! je suis perdu ! Ils m’ont tué ! »

La maladie du président du conseil s’aggravant de jour en jour, il fallait lui choisir un successeur temporaire : M. de Montalivet fut chargé par intérim du ministère de l’intérieur. L’ordonnance rendue à ce sujet était en date du 17 avril ; le 16 mai Casimir Périer n’était plus. Le roi écrivit à la famille en termes convenables, et il dit à un de ses intimes : « Casimir Périer est mort est-ce un bien, est-un mal ? l’avenir nous l’apprendra. »

Le jour même où Casimir Périer mourut on ensevelissait Georges Cuvier, victime d’une maladie qui n’était point le choléra-morbus. Georges Cuvier fut l’honneur de son pays, l’honneur de son siècle, et il y aura place, à la fin de cet ouvrage, pour l’exposition de ses travaux immortels. Ses funérailles, cependant, n’eurent pas l’éclat de celles que les passions politiques avaient préparées au président du conseil. Plusieurs personnages considérables, parmi lesquels M. Royer-Collard, prononcèrent des discours pleins de tristesse sur la tombe de Casimir Périer. Une souscription fut ouverte dans le but d’élever un monument à sa mémoire. La douleur fut profonde, surtout parmi les commerçants, dont plusieurs fermèrent leurs boutiques le jour du convoi, en signe de deuil. La Bourse, cet impassible pouvoir, la Bourse s’émut.

Telle fut la fin de Casimir Périer. Il avait vu dans la société, non pas des hommes à diriger, mais des ennemis à détruire ; car c’était un ministre à grandes haines et à petites vues, vigoureux d’âme et malade. Homme d’affaires et banquier, il voulut la paix ; mais les Puissances la voulaient aussi, et avec d’autant plus de fougue, qu’elles voyaient le génie des révolutions tout prêt à suivre l’itinéraire des armées. Voilà ce que Casimir Périer ne comprit pas : sa peur l’empêcha de profiter de la peur d’autrui, et il contraignit la France à subir les conditions du repos européen, alors qu’il lui eût été loisible de les dicter, comme le prouva bien l’aventure impunie d’Ancône, aventure dans laquelle il s’engagea avec une énergie de volonté que ne purent vaincre ni l’opinion de MM. Sébastiani et de Rigny, ni celle du roi lui-même. Malheureusement l’expédition d’Ancône était une violation brusque et insuffisamment motivée de tous les principes de la politique jusqu’alors suivie. Or cette politique avait eu pour résultats l’occupation de Varsovie par les Russes, la première entrée des Autrichiens à Bologne, l’anéantissement de notre influence en Belgique, l’abaissement continu de la France, l’atonie du monde. Alors grondèrent, au dedans, les forces vives que la révolution de 1830 avait éveillées et qui étaient impatientes d’une issue. On aurait pu leur donner satisfaction en prenant l’initiative des vastes réformes que réclamait un état social livré à tous les désordres de la concurrence ; mais Casimir Périer était puissant, il était riche, et la nécessité d’un changement lui échappait. D’ailleurs, eût-il possédé le désintéressement d’un réformateur, il n’en avait ni la science, ni l’audace, ni le génie : il fut donc condamné à fouler aux pieds des forces qu’il était incapable de discipliner et de conduire. C’est ce qu’il essaya, aux applaudissements de la bourgeoisie, et certes, nul n’était plus propre que lui à cette œuvre de haine. Lutter convenait à son tempérament et le dispensait d’avoir des idées. Du reste, sa politique, qui avait eu pour point de départ l’égoïsme, avait fini par devenir sincère en devenant fanatique, et il mit à la défendre une ardeur qui revêtit quelquefois les apparences de l’héroïsme. Mais l’adoucissement des mœurs refusait une arme à sa violence : l’échafaud lui manquait. Casimir Périer se fit beaucoup haïr et fort peu redouter ; au lieu de gouverner le royaume, il le troubla ; il créa bien plus d’obstacles qu’il ne parvint à en surmonter ; et son énergie, désarmée, ne servit qu’à irriter ses ennemis jusqu’au délire. Après avoir de la sorte enfanté le mal, Casimir Périer ne sut lui opposer que des remèdes d’empirique, et il jeta la société dans un état de surexcitation d’où elle ne devait sortir que pour tomber, de secousse en secousse, dans l’épuisement et la léthargie. Aussi Casimir Périer mourut-il désespéré du néant de ses victoires misérables, l’âme bourrelée d’inquiétudes, l’esprit tout plein du souvenir de deux villes ensanglantées, convaincu enfin que son ministère allait être continué par le chaos, et laissant en effet pour héritage à son pays deux guerres civiles.

  1. La glace cependant est un tonique.