Histoire de dix ans,tome 3/Chapitre 7

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(IIIp. 287-342).
CHAPITRE VII.


Compte rendu. – Mort du général Lamarque. — Ses funérailles. – Situation des divers partis. — insurrection des 5 et 6 juin. — Cloître Saint-Méry. — Etat de siège.


Les légitimistes venaient de pousser leur cri de guerre dans la Vendée : les républicains allaient pousser le leur à Paris. Or, à ce mouvement de colère qui emportait les partis extrêmes, répondaient, chez les hommes les plus modérés de l’Opposition, une vague impatience et un sentiment profond d’inquiétude. M. Laffitte aurait voulu, ressaisissant le pouvoir à l’aide d’une majorité parlementaire, faire triompher les inspirations d’une politique clémente. Donner définitivement la monarchie pour tutrice à la liberté, tel était le rêve de M. Odilon Barrot et de tous les députés qui, marchant à sa suite, représentaient, dans ce qu’il avait eu de plus étroit mais de plus honnête, le libéralisme de la Restauration. Quant aux députés radicaux, quoiqu’impatients du joug de la royauté, ils ne croyaient pas le moment encore venu de tirer le glaive, et ils n’aspiraient qu’à devenir le centre d’une ligue qui, par eux excitée, aurait fait insensiblement capituler la monarchie. Ainsi, l’ébranlement imprimé aux esprits était devenu général, et tous les mécontents sentaient la nécessité d’associer leurs ressentiments, leurs espérances, dans un éclatant et suprême effort.

Ce fut sous l’empire de ces dispositions, que, dans le courant du mois de mai, M. Laffitte convoqua chez lui tous les députés de l’Opposition, présents à Paris. Ils se réunirent au nombre de quarante environ ; et M. Laffitte proposa une adresse au roi. Mais M. Garnier-Pagès combattit cette proposition par des raisons décisives. Était-il raisonnablement permis d’espérer que la royauté s’avouerait coupable Pourquoi se donner le tort d’une démarche inutile ? Pourquoi s’exposer à une humiliation trop prévue ? Il n’y avait qu’un tribunal auquel l’Opposition pût s’adresser avec dignité le tribunal de la nation. Ces motifs furent goûtés. Sur la proposition de M. Charles Comte, on décida que l’Opposition présenterait ses griefs au pays, sous forme de compte-rendu ; on nomma une commission composée de MM. de Lafayette, de Cormenin, Laffitte, Odilon Barrot, Mauguin, Charles Comte ; et cette commission chargea MM. de Cormenin et Odilon Barrot de rédiger, chacun séparément, un projet de compte-rendu. Entre les deux rédacteurs choisis l’accord était difficile. Le manifeste de M. de Cormenin parut trop hardi aux députés de l’Opposition dynastique dans celui de M. Odilon Barrot, M. Garnier-Pagès releva certaines expressions qui semblaient enchaîner à la monarchie l’avenir de la France. Il fallut fondre les deux projets. MM. de Cormenin. et Barrot partirent pour Saint-Cloud, et ce fut dans le parc, à quelques pas du château d’où Charles X était sorti vaincu, que fut préparée, contre son successeur, cette protestation devenue si célèbre. Assis au pied d’un arbre, M. de Cormenin tenait la plume mais, à l’indécision du style et à sa couleur un peu terne, on put juger que ce n’était pas l’étincelant et vigoureux auteur des Lettres sur la liste civile qui avait le plus contribué à la rédaction du compte-rendu.

Quoi qu’il en soit, l’effet produit fut très-remarquable. Les griefs de l’Opposition étaient exposés avec mesure et gravité ; on reprochait aux ministres leur tendance à s’engager dans les voies fatales où la Restauration s’était égarée sans retour ce n’était pas une menace, mais c’était un avertissement austère et solennel[1] Les écrivains de cour répondirent à ce manifeste par de froides railleries, et la polémique soulevée à ce sujet occupait tous les esprits, quand les journaux annoncèrent tout-à-coup que le général Lamarque venait de mourir.

La popularité du général Lamarque donnait à sa mort une importance particulière. Napoléon expirant l’avait nommé maréchal de France ; les officiers des Cent-Jours avaient eu en lui un zélé défenseur et les réfugiés un protecteur persévérant ; son nom était gravé dans l’âme de tout Polonais fidèle ; la Vendée gardait de son passage un souvenir ami ; le parti démocratique l’avait compté au nombre de ses orateurs… que fallait-il de plus ? Tribun et soldat, il possédait ce mélange de qualités qu’adore la partie vive du peuple français, la partie turbulente et guerrière. Il y avait, d’ailleurs, quelque chose d’héroïque dans ce qu’on racontait de son agonie. Sentant la vie se retirer de lui, on l’avait vu recueillir en quelque sorte toutes ses forces dans une préoccupation amère des maux et des humiliations de son pays. A l’un il disait : « Je meurs avec le regret de n’avoir pas vengé la France des infâmes traités de 1815. » A un autre : « Ce duc de Wellington ! je suis sûr que je l’aurais battu ! » Il se fit apporter l’épée que les officiers des Cent-Jours lui avaient donnée, et l’embrassa avec exaltation, ne voulant plus s’en séparer. Puis, comme il parlait de sa fin prochaine, et qu’on cherchait à détourner de lui cette pensée funeste : « Qu’importe, s’écria-t-il, que je meure, pourvu que la patrie vive ? » Et le mot patrie fut le dernier qui s’échappa de ces lèvres éloquentes, glacées pour jamais.

Le 5 juin, date mémorable, était le jour fixé pour les funérailles. Celles de Casimir Périer ayant fourni au gouvernement l’occasion d’un dénombrement injurieux, les partis, à leur tour, brûlaient de se compter.

Ceux des légitimistes qui étaient en conspiration permanente préparaient tout depuis long-temps pour une insurrection ; mais, comme ils rencontraient dans leur propre parti une résistance inflexible et hautaine, ils avaient fini par renoncer au périlleux honneur de l’initiative, et ils se bornaient à exciter par de secrets émissaires l’ardeur des sections républicaines où ils avaient pu pénétrer, prenant à leur solde des ouvriers malheureux, multipliant les démarches, prodiguant les promesses, distribuant des cartouches et des pistolets. Deux contre-maîtres, qu’ils avaient séduits, devaient leur ouvrir, quand il en serait temps, les portes d’une fabrique d’armes, et ils disposaient de quelques bandes d’hommes résolus qui furent d’avance distribuées sur divers points du boulevard : à la Madeleine, au Château-d’Eau, sur la place de la Bastille, c’est-à-dire sur toute là ligne du convoi.

Pour ce qui est du parti bonapartiste, il se livrait, à cette époque, aux démarches les plus actives. Quoi que soumis à une surveillance assidue, le duc de Reichstadt avait trouvé moyen d’entrer en communication avec quelques-uns de ses partisans, auprès desquels il était représenté par le prince Louis-Bonaparte ; et pendant que Joseph quittait l’Amérique pour revenir en Europe, un corps de troupes, gagné tout entier à la cause du fils de Napoléon, se disposait à le recevoir à la frontière. Nul doute que, dans un pareil état de choses, le parti bonapartiste n’eût pu faire tourner à son profit le soulèvement de la nation, s’il n’eût porté dans ses propres flancs la lutte et l’anarchie. Car, non moins divisé que le parti légitimiste, il comprenait trois fractions séparées par de graves dissidences les impérialistes, admirateurs aveugles dé la monarchie napoléonienne ; ceux qui aimaient surtout dans Napoléon le soldat victorieux, et enfin, ceux qui, amis de l’égalité par sentiment, ne réservaient au duc de Reichstadt que le titre de chef du pouvoir exécutif, et résumaient leurs désirs dans ces mots : la république avec un nom. Ces derniers formaient la fraction sans contredit la plus intelligente et la plus généreuse du parti ; mais compromis à tout instant par l’imprudence des hommes d’action, ils étaient en outre combattus par une aristocratie militaire, à demi ralliée au gouvernement nouveau, et qui, à l’exception de quelques généraux d’un caractère élevé, n’avait gardé du régime impérial qu’un grossier mélange de servilisme et d’orgueil.

Restaient les républicains, doués presque tous d’une résolution extraordinaire et d’une bravoure impétueuse ; mais ils manquaient de centre, de mot d’ordre, de direction. Les associations que ce parti renfermait dans son sein étaient indépendantes l’une de l’autre, et obéissaient à des impulsions, sinon contraires, au moins divergentes. La Société des Amis du Peuple avait vu naître à côté d’elle la Société des Droits de l’Homme, si fameuse depuis ; et, en dehors de cette dernière, s’agitaient la Société Gauloise et le Comité Organisateur des Municipalités. Une grande hésitation résulta de ce défaut d’ensemble. Rien, d’ailleurs, n’était préparé pour une insurrection républicaine ; et bien que la Société Gauloise annonçât, par quelques-uns de ses membres, l’intention d’engager le combat, le parti se tenait dans l’expectative. Toutefois, dans la soirée du 4 juin, quelques membres de la Société des Amis du Peuple se réunirent au boulevard Bonne-Nouvelle, pour aviser aux choses du lendemain. Là il fut décidé, après d’assez vifs débats, qu’on ne commencerait pas l’attaque, mais qu’une collision paraissant inévitable, on se disposerait à soutenir la lutte avec vigueur. On se ménagea des communications le long du boulevard, et un citoyen dont le nom rappelait de grands souvenirs révolutionnaires, se chargea, quoique désapprouvant l’insurrection, de rassembler, au-delà du pont d’Austerlitz, un certain nombre d’ouvriers intrépides, avec lesquels il pouvait, en cas de trouble, soulever le faubourg Saint-Marceau.

Le 5, de bonne heure, tout Paris fut en mouvement. Ceux qui devaient composer le cortège s’étaient hâtés vers les lieux de rendez-vous d’avance indiqués, et, dès neuf heures du matin, une foule impatiente se précipitait vers la maison mortuaire. On voyait rouler pèle-mèle le long de la rue Saint-Honoré gardes en uniforme, ouvriers, artilleurs, étudiants, anciens soldats ; sur la place Louis XV les élèves en droit et en médecine, mêlés aux membres de la Société des Amis du Peuple, se formaient en pelotons et se choisissaient des chefs ; cent bannières de forme et de couleur diverses flottaient dans les airs ; ceux-ci portaient des flammes tricolores, ceux-là des rameaux de verdure, quelques-uns montraient leurs armes avec menace. Mais un même sentiment perçait à travers cette infinie variété d’attitudes et de mouvements. Chose étrange ! de toutes parts on se rendait à des funérailles, et c’étaient des pensées de guerre qui éclataient dans tous ces regards inquiets, sur tous ces visages pâles d’émotion. Les rumeurs les plus alarmantes circulaient ; on se parlait à voix basse dans certains groupes, tandis que du milieu des groupes voisins sortaient des clameurs confuses et tous de supposer un vaste complot, les uns parce qu’ils le désiraient, les autres parce qu’ils en avaient peur. Car chacun sentait bien de quelle maladie était travaillée la société française, société si pleine en effet de trouble et de désordre, qu’il suffisait, hélas ! d’en rapprocher tous les éléments pour faire jaillir de leur contact une effroyable catastrophe !

Aussi le gouvernement avait-il eu soin de faire de Paris un champ de bataille. Quatre escadrons de carabiniers occupèrent la place Louis XV ; un escadron de dragons fut envoyé à la Halle-aux-Vins ; un autre couvrit, avec un bataillon du 3e léger, la place de Grève ; le 12e léger attendait le convoi sur la place de la Bastille ; il y avait des soldats dans la cour du Louvre ; il y en avait dans le quartier des étudiants ; la garde municipale était échelonnée sur toute la ligne qui s’étend de la préfecture de police au Panthéon, et un détachement de cette garde protégeait le Jardin-des-Plantes, non loin de la caserne des Célestins, où le 6e régiment de dragons tout entier se tenait prêt à monter à cheval. Le reste des troupes avait été consigné dans les casernes, et des ordres avaient été donnés pour faire venir au besoin des régiments auxiliaires de Ruel, de Courbevoie et de Saint-Denis. De sorte qu’à cette révolte qui n’était encore que dans l’air, le gouvernement avait à opposer une armée soldée d’au moins vingt-quatre mille hommes[2]. Le cortège se mit en marche. Les coins du drap mortuaire étaient tenus par le général Lafayette, le maréchal Clauzel, M. Laffitte et M. Mauguin. Des jeunes gens traînaient le char funèbre, que suivaient des proscrits venus de tous les points de cette Europe, esclave des rois. Deux bataillons seulement composaient les troupes d’escorte, mais les gardes nationaux faisaient partie du convoi, au nombre d’environ dix mille, ayant tous le sabre au côté. Les artilleurs de la garde nationale s’étaient munis de cartouches, ils avaient leurs mousquetons chargés, et parmi les membres des sociétés populaires, beaucoup portaient, à demi-cachés sous leurs habits, des pistolets ou des poignards. Le temps, incertain et pluvieux, semblait ajouter à cette tristesse, mêlée de colère ou d’effroi, qui pénétrait toutes les âmes. Arrivé à la hauteur de la rue de la Paix, le cortège est tout-à-coup détourné de sa route, et entraîné autour de la colonne Vendôme par quelques jeunes gens enthousiastes. La frayeur gagne le poste de l’état-major, rangé en bataille sur la place ; il rentre précipitamment ; les portes de l’hôtel se ferment. « On insulte aux mânes de Lamarque ! », crient aussitôt des milliers de voix, et il faut que les soldats sortent du poste pour rendre les honneurs militaires au cercueil qui passe. Ce fut le premier épisode de cette fatale journée ; et aux cris de Vive la République ! poussés avec force devant l’hôtel des affaires étrangères, il fut aisé de prévoir ce qui se préparait. Le cortège avait repris sa marche le long du boulevard, dont une multitude innombrable couvrait les allées latérales, et il s’avançait à pas lents, dans une attitude sombre et formidable, lorsqu’au cercle de la rue de Grammont, le duc de Fitz-James parut, affectant une contenance altière, et le chapeau sur la tête. A cette vue, on s’indigne, on s’emporte des sommations violentes partent du milieu de la foule émue et le duc de Fitz-James est forcé à une prompte retraite par les pierres qui, lancées de toutes parts, font voler en éclat les vitres de l’hôtel. Dès lors, l’agitation ne fit plus qu’aller croissant : née de l’ensemble des circonstances, mille accidents servirent à l’alimenter. Ici, un agent de police tombait frappé au visage ; là, sur l’observation d’une femme, on renversait dans la boue l’image du coq gaulois, surmontant un étendard populaire, et à cet emblème, foulé aux pieds, l’on substituait une branche de saule. Les moins fougueux s’irritaient de la présence des sergents de ville, placés de distance en distance sur les flancs du convoi. Un de ces malheureux, blessé grièvement, fut obligé de chercher asile dans les rangs des artilleurs : ils lui sauvèrent la vie ; un autre fut sur le point d’être immolé à la porte Saint-Denis, par un officier des Invalides, qui avait mis l’épée à la main. Ainsi tout concourait à rendre inévitables les malheurs prévus. Ces honneurs funèbres où la douleur avait moins de part que l’espérance et la haine, cette population immense, entassée sur les balcons, se pressant aux fenêtres, montée sur les arbres et jusque sur les toits, ces drapeaux italiens, polonais, allemands, espagnols, qui rappelaient tant de tyrannies victorieuses et tant d’affronts impunis, ces préparatifs de combat trop manifestes, les précautions même d’un pouvoir réduit à avoir peur du passage d’un mort, les hymnes révolutionnaires montant dans les airs au milieu des cris menaçants, des sons lugubres du tamtam et du roulement des tambours voilés, tout cela disposait les esprits à une exaltation pleine de périls, tout cela ne laissait aux passions qu’une sanglante issue. Déjà, témoins du morne enthousiasme qui se communiquait de proche en proche dans cette masse confuse et pressée, plusieurs jugeaient la partie perdue pour le gouvernement de Louis-Philippe. Dans un peloton d’étudiants, une voix ayant crié : « Mais enfin, où nous mène-t-on ? – A la république, répondit un décoré de juillet qui conduisait le peloton,. et tenez pour certain que nous souperons ce soir aux Tuileries. » La révolution de juillet elle-même, à son origine, n’avait présenté rien d’aussi imposant et d’aussi terrible. L’idée d’un combat était tellement présente à tous les esprits, qu’on arrachait en passant, pour s’en faire une arme au besoin, les pieux et les branches d’arbres. Le gouvernement flottait donc au hasard, en dépit des mesures prises, car la fidélité des troupes était chancelante, et l’on n’ignorait pas que l’épée de beaucoup d’officiers appartenait à la cause de la République ou à celle de l’Empire. Il est certain que, lorsque le cortège atteignit la place de la Bastille, un officier du 12e léger s’avança vers le chef du premier peloton d’étudiants et lui dit : « Je suis républicain vous pouvez compter sur nous », et l’on vit plusieurs sous-officiers répondre par des signes d’assentiment à l’invitation de fraterniser avec le peuple. Cependant, le bruit s’était répandu que les élèves de l’École Polytechnique avaient été consignés ; on ajoutait qu’ils avaient demandé vainement qu’un seul de leurs camarades sortît pour aller tenir un des cordons du corbillard. Soudain ils paraissent, au nombre de soixante environ, la plupart tête nue et les habits en désordre. Forçant la consigne, ils avaient renversé le général Tholozé qui voulait s’opposer à leur sortie, et ils accouraient, prêts à se jeter dans l’insurrection. Des salves d’applaudissements, des cris de Vive l’École ! Vive la République ! saluèrent la présence d’un uniforme, depuis 1830 si cher au peuple, et la musique du régiment qui précédait le corbillard joua spontanément la Marseillaise. Le cortège avait traversé la place de la Bastille, il avait parcouru tout le boulevard Bourdon, entre le canal Saint-Martin et les Greniers d’abondance, et passant le petit pont situé à l’extrémité du canal, il couvrait l’emplacement compris entre ce pont et celui d’Austerlitz : ce fut là qu’on fit halte.

Une estrade avait été préparée pour les discours d’adieu. Ceux que prononcèrent le général Lafayette, le maréchal Clauzel, M. Mauguin, les généraux étrangers Saldanha et Sercognani, furent, comme il convenait, tristes, graves et solennels. Mais aux paroles calmes ne tardèrent pas à succéder les harangues les plus véhémentes, et l’effervescence populaire s’en accrut. Des hommes, vêtus élégamment, couraient ça et là dans la foule et cherchaient à l’exciter par de fausses nouvelles, disant qu’on se battait à l’hôtel-de-ville, ou qu’un général venait de se déclarer contre Louis-Philippe, ou que les troupes, enfin soulevées, allaient marcher sur les Tuileries ; les artilleurs de la garde nationale se concertaient ; des cris de Vive la République ! se faisaient entendre… Tout-à-coup un inconnu arrive monté sur un cheval qu’il fait mouvoir avec peine au milieu de la cohue immense. La figure de cet homme est sinistre, il est vêtu de noir, et tient à la main un drapeau rouge surmonté d’un bonnet phrygien. C’était le souvenir de 93 qu’on faisait revivre aux yeux de la bourgeoisie. L’indignation fut grande, surtout chez les républicains, dont cette apparition effrayante tendait à calomnier les doctrines. Un même cri de réprobation partit de toutes les bouches, et pourtant, quelques-uns applaudirent, soit par l’effet d’un fanatisme imbécile, soit avec l’intention perfide de rendre odieuse la cause de la république. Le général Excelmans était dans le cortège. « Pas de drapeau rouge, s’écria-t-il avec force ; nous ne voulons que le drapeau tricolore : c’est celui de la gloire et de la liberté ! » Alors deux hommes suspects s’élancèrent vers lui, criant qu’il fallait le précipiter dans le canal. Il quitta la mêlée, rencontra le comte de Flahault, et se rendit avec lui en toute hâte aux Tuileries. Craignant, comme le général Excelmans, que le parti qui poussait au mouvement ne fut celui d’un jacobinisme sanguinaire, beaucoup de citoyens ne songèrent plus qu’à s’armer contre l’insurrection. Le drapeau rouge avait produit son effet : celui qui le portait disparut, et, dès ce moment, les républicains durent renoncer à l’espoir d’entraîner sur leurs pas le gros de la bourgeoisie.

Tandis que ces choses se passaient près du pont d’Austerlitz, et à l’extrémité de la rue Contrescarpe qui longe le canal Saint-Martin, des scènes non moins vives avaient lieu sur le boulevard Bourdon, situé de l’autre côté de ce canal ; et pendant que les rues voisines du Grenier d’abondance se remplissaient d’hommes audacieux, incertains s’il valait mieux hâter l’heure du combat, ou l’attendre, une colonne de dragons, sortie de la caserne des Célestins, débouchait sur le quai Morland, et se dirigeait vers le pont d’Austerlitz. Il importe de remarquer que ce fut sur un avis du préfet de police, M. Gisquet, et non sur l’ordre du général Pajol, commandant la première division militaire, que ce mouvement s’exécuta. Du reste, les dragons ne semblaient animés d’aucun sentiment hostile ; ils avaient leurs pistolets dans les fontes, et leurs fusils au porte-crosse. Ils s’avancèrent rapidement et s’arrêtèrent à deux cents pas du pont. Une multitude frémissante leur faisait face ; sur leur flanc gauche régnaient des palissades ; à leur droite s’élevait, sur la Seine, 1'île Louviers. Le tumulte, d’ailleurs, était au comble. Une voiture se présenta, traînée par des jeunes gens qui, après y avoir fait monter M. de Lafayette, le conduisaient en triomphe à l’Hôtel-de-Ville. L’escadron ouvrit ses rangs, pour livrer passage au général, et un instant après, plusieurs coups de fusil retentirent. En vain le commandant des dragons, M. Desolliers, déploya-t-il en cette circonstance une modération courageuse, on demandait de toutes parts que les soldats rendissent leurs armes, on leur lançait des pierres du haut d’un toit voisin, et les plus animés se glissaient jusque sous le poitrail des chevaux, couchant en joue les dragons, dont deux furent blessés. Si plus de sang ne coula pas sur ce point, ce fut grâce à l’énergique intervention de MM. Dufour, Devauchelles, Soubiranne et Larabit. Ce dernier, député de l’Opposition, jouissait d’une réputation méritée d’honneur et de civisme : ses efforts contribuèrent puissamment à prévenir, sur ce théâtre des évènements, une collision, qui, ailleurs, ne pouvait déjà plus être évitée.

Prévenu par un sous-officier déguisé, de la situation critique des dragons du quai Morland, le colonel était sorti de la caserne à la tête d’un second détachement, et il se dirigeait, au bruit des fanfares, vers la place de l’Arsenal pour aller rejoindre le premier détachement par le boulevard Bourdon, de manière à tourner les insurgés. Mais à peine avait-il fait vingt pas hors de la caserne qu’une décharge renversa quelques soldats. Les dragons alors prirent le galop, et, traversant la place de l’Arsenal, vinrent charger sur le boulevard Bourdon. Le commandant Cholet y fut blessé à mort.

Cependant, du sein de la foule répandue autour du pont d’Austerlitz, dans la rue Contrescarpe, un cri s’élève : voici les dragons ! Ils arrivaient en effet au grand galop, balayant tout sur leur passage. A cette vue, chacun de s’indigner, indignation légitime ! Car le point sur lequel les dragons avaient été provoqués était bien éloigné du théâtre où la charge les conduisait et où ils ne rencontraient plus devant eux que des milliers de citoyens inoffensifs. Une barricade est construite à la hâte ; ceux qui n’ont pas de fusils arrachent des pieux pour se défendre un jeune homme, frère d’un savant illustre, s’est écrié, en élevant un drapeau tricolore : « Qui m’aime me suive » ; et plusieurs gardes nationaux tirent leurs sabres. Ils couraient furieux au-devant des cavaliers, lorsqu’à l’entrée du petit pont du canal, ceux-ci s’arrêtèrent, étonnés et comme interdits. L’insurrection en ce moment était flagrante. Un feu meurtrier partait de l’Arsenal, du pavillon Sully, du Grenier d’abondance. Le colonel des dragons avait eu son cheval tué sous lui, le lieutenant-colonel était blessé, une balle atteignit le capitaine Bricqueville. L’ordre de tourner bride fut alors donné aux dragons, qui se replièrent sur les rues de la Cérisaie et du Petit-Musc.

Les soldats de l’escorte ont disparu. On n’aperçoit plus dans tout ce quartier que citoyens se précipitant les uns sur les autres, saisis d’effroi ou transportés de fureur, et criant : aux armes ! aux armes ! Au-delà du pont d’Austerlitz, les jeunes gens qui accompagnent les dépouilles du général Lamarque et veulent les conduire au Panthéon, attaquent la cavalerie municipale placée aux environs du Jardin des plantes. Elle résiste avec énergie mais, poussée vivement dans la direction de la barrière d’Enfer, elle ne doit qu’à l’appui de deux escadrons de carabiniers de rester maîtresse du convoi. Déjà Paris est en feu. Les républicains se sont répandus dans toutes les directions, coupant les rues de barricades, désarmant les postes, sommant les troupes qu’ils rencontrent de se réunir à eux, les attaquant si elles refusent, menaçant les poudrières et les arsenaux, arrêtant les tambours qui battent le rappel, enfonçant les caisses ; partout en petit nombre, mais se multipliant par leur audace et partout présents à la fois. Rien de comparable à la rapidité de cette invasion : trois heures après le commencement de l’attaque, la moitié de la ville était au pouvoir des insurgés.

Sur la rive gauche de la Seine, deux cents hommes avaient investi la caserne des vétérans. Leur chef, artilleur de la garde nationale, escalade la caserne ; arrivé dans la cour, où les soldats sont rangés en bataille, il s’aperçoit qu’il n’est pas suivi, redouble de hardiesse, court au commandant, et lui demande son épée. « J’ai vingt ans de service, répond l’officier : on ne m’arrachera mon épée qu’avec la vie. — Gardez votre épée. Mais entendez-vous la fusillade ? C’est à nous qu’est la force, et je commande ici. » Le jeune homme s’empare en effet du commandement, et déjà les soldats mettaient bas les armes, quand sept ou huit insurgés s’élancent dans la caserne, au milieu du plus effroyable désordre. Les vétérans se croient sur le point d’être massacrés, ils se mettent en défense, et repoussent les assaillants dont la plupart n’étaient armés que de pistolets ou de bâtons. Deux détachements de gardes municipaux accouraient de Sainte-Pélagie, par deux routes différentes, pour délivrer la caserne. Le premier essuie dans la rue d’Orléans un feu très— vif et perd son capitaine, M. Turpin. Le second, commandé par le lieutenant Sénancourt, gagne la caserne qu’il dégage ; mais bientôt, apprenant que Sainte-Pélagie est menacée, les gardes municipaux y retournent à pas précipités emmenant avec eux les vétérans. Non loin de là, et sur la place Maubert, où un poste venait d’être en partie égorgé, un engagement avait lieu entre les insurgés et un peloton de cavalerie, soutenu par des fantassins ; la poudrière des Deux-.Moulins était emportée, et toute la ligne des barrières appartenait à la révolte.

Sur la rive droite, les progrès de l’insurrection n’étaient pas moins rapides. Les républicains s’étaient rendus maîtres de l’Arsenal ; ils avaient enlevé le poste de la Galiote et celui du Château-d’Eau ; ils dominaient tous les quartiers du Marais ; la mairie du 8e arrondissement était en leur pouvoir ; la fabrique d’armes de la rue Popincourt, envahie avec succès, leur avait livré douze cents fusils ; ils s’étaient avancés jusqu’à la place des Victoires, et se préparaient à assaillir la Banque, l’hôtel des Postes, la caserne des Petits-Pères. Mais ils s’étaient surtout attachés à rendre inabordables la rue Saint-Martin et les rues circonvoisines, voulant y établir le quartier-général de l’insurrection, et ne se doutant guère que ce jour-là même MM. Thiers, Mignet, D’Haubersaërt, et autres personnages dévoués au gouvernement de Louis-Philippe se trouvaient réunis à table dans le restaurant du Rocher de Cancale, à cinquante pas du camp où des républicains se fortifiaient, bien résolus à proclamer victorieusement la république, ou à mourir.

Tels étaient, à six heures du soir environ, les avantages remportés par les insurgés, et tout dans ce moment semblait leur promettre la victoire. La classe ouvrière, il est vrai, ne s’était pas encore ébranlée en masse déçus : par cette révolution de juillet qui leur avait ouvert une perspective si belle et n’avait fait qu’aggraver leurs maux, les hommes du peuple hésitaient à recommencer l’expérience ; mais l’insurrection n’aurait pu se prolonger sans les attirer invinciblement dans son tourbillon rien n’étant plus naturel que le pacte de la misère avec l’imprévu. Quant aux soldats, ils étaient en proie à une démoralisation manifeste, car le souvenir de 1830 revivait en traits de flammes dans leur esprit incertain ; ils croyaient entendre les cris de reconnaissance et d’enthousiasme qui avaient accueilli au 29 juillet, la défection du 53e de ligne ; et l’uniforme de la garde nationale, qu’ils voyaient briller dans les groupes d’insurgés, les frappait de stupeur et de respect. Dans la rue Culture-Sainte-Catherine, les sapeurs-pompiers démontèrent et cachèrent leurs fusils pour n’avoir pas à s’en servir contre une colonne qui venait s’emparer de la caserne. De leur côté, les gardes nationaux se réunissaient en petit nombre, et, quoique l’ensemble de la bourgeoisie fut opposée au mouvement, le rappel, dans beaucoup de quartiers, ne faisait qu’éveiller ce sentiment d’angoisse particulier aux guerres civiles, et même, parmi ceux qui descendaient dans la rue pour y combattre l’insurrection, les plus généreux avaient peine à se défendre de cette sympathie impérieuse qu’inspirent les grands courages. Il y en eut, dans cette soirée, des preuves singulières. Huit insurgés revenant de la place Maubert se présentent, au déclin du jour, à un des ponts de la cité qu’occupe tout un bataillon de garde nationale. Ils réclament avec autorité le droit d’aller rejoindre leurs amis, combattants de l’autre rive, et comme on hésite à leur livrer passage, ils s’avancent résolument sur le pont la baïonnette en avant. Les gardes nationaux se rangèrent pour laisser passer ces huit hommes, admirant et déplorant leur folie héroïque. Voilà ce qu’étaient les insurgés, et l’on peut juger par ce trait de la puissance qu’ils tiraient de leur bravoure.

Aussi le gouvernement était-il dans un cruel état d’inquiétude. Pour rendre un peu de confiance aux soldats, sur lesquels on n’osait compter, on avait résolu de confondre leur action avec celle de la milice bourgeoise, et l’on avait concentré aux mains du maréchal Lobau, commandant en chef de la garde nationale, la direction de toutes les forces militaires de la capitale. Une réunion de généraux et de ministres eut lieu à l’état-major. Le maréchal Soult y parut, laissant voir sur son visage les traces d’une préoccupation étrange. Que décider ? Recommencerait-on cette guerre de ruelles et de carrefours qui avait été si fatale en 1830 au duc de Raguse et à la monarchie ? Un des assistants fut d’avis que le meilleur parti à prendre était de donner aux troupes l’ordre de la retraite ; on les aurait rassemblées en masse au champ de Mars, sauf à rentrer, plus tard, dans Paris l’épée à la main. Mais cette opinion fut très-énergiquement réfutée par le préfet de police, M. Gisquet, qui déploya, dans ces événements, une remarquable fermeté. La discussion se prolongea au milieu des incertitudes, des imprécations inutiles, des vains projets, et l’on se sépara sans conclure, tant les têtes étaient troublées !

Il fallait agir, pourtant, car les moments étaient précieux. Or, le danger apparaissait à tous dans des proportions si formidables, que l’on expédia de tous côtés des ordres appelant dans la ville les soldats répandus dans les environs, bien que Paris regorgeât de troupes. Un bataillon du 12e léger partit de Saint-Denis ; le 14e léger accourut de Courbevoie, après s’être mis en marche pour Saint-Cloud, que le roi venait de quitter ; la batterie de l’Ecole militaire fut dirigée sur le Carrousel ; des munitions considérables furent apportées de Vincennes. En même temps, un bataillon du 3e léger et un détachement de la 6e légion étaient chargés d’éclairer le boulevard, qu’occupaient déjà, vers la porte Saint-Martin, deux escadrons de carabiniers, et où le général Schramm s’était établi avec quatre compagnies à l’entrée de la rue de Cléry. A six heures du soir les dragons parvinrent à se rendre maîtres de la place des Victoires, et, appuyé par quelques compagnies d’infanterie, un détachement de garde nationale, que commandait M. Delessert, assura le départ des courriers.

Mais ce n’étaient là que de faibles succès, en comparaison de ceux qu’obtenaient alors les insurgés sur mille points divers. Ils enlevèrent successivement, et en faisant essuyer à la garde municipale des pertes considérables, les postes de la Lingerie, de la Bastille, du marché Saint-Martin, des Blancs-Manteaux. A huit heures, ils construisaient une barricade près du petit pont de l’Hôtel-Dieu, faisaient reculer un détachement du 25e de ligne, forçaient un détachement de garde municipale à battre en retraite par le quai aux Fleurs, et enveloppaient de toutes parts la préfecture de police.

La nouvelle de ces événements répandit la consternation au château. On y eut en vain cherché cette affluence de visiteurs qui se voit autour des trônes, quand l’éclat des fêtes les entoure et que la force y est assise. La peur avait glacé les dévouements les plus fastueux. Observation banale en vérité et presque superflue dans l’histoire des monarchies Les employés des ministères avaient caché les papiers importants, et déjà l’on ne songeait plus aux Tuileries qu’à des préparatifs de fuite. On y craignait, surtout, que le général Lafayette et le maréchal Clauzel ne se jetassent dans le mouvement. Que n’auraient pu la popularité de l’un et la renommée de l’autre ? La dynastie d’Orléans était perdue alors.

Le maréchal Soult, ministre de la guerre, partageait ces appréhensions. Depuis les récits qui avaient couru autrefois sur les intrigues de ses partisans et sur son désir secret d’être couronné roi de Portugal, on lui prêtait une ambition sans limites. Sa gloire militaire, sa science administrative, son activité infatigable, les brillantes destinées de Bernadotte, son émule, tout laissait supposer qu’il y avait place dans son âme pour les plus vastes desseins. On le savait, d’ailleurs, incapable de désintéressement dans ses affections politiques, incapable de constance dans ses choix ; et lui qui s’était donné successivement à Bonaparte, à la Restauration, aux d’Orléans, il avait perdu le droit de faire croire à sa fidélité envers le dernier maître. Dans la circonstance, il fut en butte à de graves soupçons. On remarqua son attitude embarrassée pendant la lutte, la mollesse de sa résistance, l’injonction adressée par lui aux chefs de corps de ne se défendre qu’à la dernière extrémité, injonction qui démentait la rudesse de son caractère. Ce fut lui qui donna le conseil d’abandonner Paris chose extraordinaire assurément ! Enfin, l’on raconte, — mais, le fait n’est nullement prouvé, — que, dans la nuit du 5 au 6, il eut, avec certains membres bien connus du parti républicain, une entrevue mystérieuse et importante. Ce qui ne saurait être contesté, c’est que, dans la soirée du 5 juin, on vit paraître au National un jeune homme, nommé Guibert[3], qui souvent s’était présenté comme le protégé du ministre de la guerre. Ce jeune homme était allé sonder les dispositions du général Subervic, et il se disait autorisé à provoquer une entrevue entre Armand Carrel et le maréchal Clauzel. Carrel le suivit en effet chez le maréchal ; mais il trouva celui-ci très-froid, très-prudent, et manifestement dominé par la crainte de se livrer. A son tour, il se tint sur la réserve, et de cet entretien il résulta pour lui, ainsi que pour le maréchal, la conviction, erronée peut-être, mais profonde, que le ministre de la guerre avait voulu pénétrer leurs secrets, afin de s’associer à l’insurrection pour peu qu’elle eût des chances, ou de se ménager, dans le cas contraire, les moyens les plus sûrs de la déjouer.

Mais si l’hésitation était grande chez ceux qu’on attaquait, elle n’était pas moindre chez ceux que leur position appelait à diriger l’attaque. Deux élèves de l’École polytechnique avaient compté sur M. Mauguin : ils le surprirent troublé au plus haut point, et ne purent lui arracher que des paroles pleines de découragement. Le maréchal Clauzel ne se montrait pas plus résolu : Il répondit à un artilleur qui le pressait, au nom du parti, de tirer l’épée : « Je me joins à vous, si vous êtes assurés du concours d’un régiment. – Eh ! monsieur, répliqua brusquement l’artilleur, si, à l’heure où je vous parle, un régiment était à nos ordres, nous n’aurions pas besoin de vous. » Seul, parmi les personnages qui avaient un long passé à compromettre et une fortune considérable à risquer, seul M. de Lafayette s’offrit tout entier. De la voiture où on l’avait placé pour le conduire à IHôtel-de-Ville, tentative avortée, le noble vieillard avait entendu un de ceux qui le tramaient dire à son voisin, par manière de plaisanterie : « Si nous jetions le général dans la Seine, comment le gouvernement repousserait-il le soupçon de l’avoir sacrifié ? » Et lui, faisant allusion à ces mots cruels, il disait avec cette grâce qui jamais ne l’abandonna : « Mais ce n’était pas une si mauvaise idée ! » Puis, comme on réclamait son concours, il s’écria, malade et fatigué qu’il était : « Mes amis, trouvez un endroit où l’on puisse placer une chaise, et je vous y suivrai. » Abreuvé de dégoûts, jouet d’une ingratitude qu’il rappelait sans cesse, plus que jamais irrité des outrages dont la Cour poursuivait sa vieillesse, il sentait en lui des haines vigoureuses, qui, se mariant à son patriotisme et à son courage, le rendaient impatient de se venger. Mais il manquait absolument d’initiative, et ses amis n’osaient prendre sur eux de disposer d’une vie aussi précieuse. Sa popularité fut donc encore une fois inutile à son parti et à lui-même.

On aurait pu, il est vrai, s’emparer de sa réputation et il est à croire qu’une proclamation créant un gouvernement provisoire, et répandue, le 6 au matin, à plusieurs milliers d’exemplaires, aurait eu un résultat décisif. Car, dans ce cas, la révolution de 1830 revivait avec des circonstances semblables. Beaucoup de personnages marquants se laissaient entraîner par le grand nom de Lafayette ; la moitié de la garde nationale passait du côté de son ancien chef ; les troupes restaient indécises ; et, commencée par des gens de cœur, l’insurrection, en prenant de la consistance, attirait à elle tous les égoïstes, tous les ambitieux, tous les lâches. Mais au-dessus de ceux qui se battaient, rien ne fut tenté, rien ne fut osé. Les bureaux de la Tribune avaient été envahis par des agents de police mêlés à un détachement de gardes nationaux, et l’on avait mis les scellés sur les presses, malgré les protestations de MM. Sarrut et Boussi. Une mesure semblable frappa la Quotidienne, et aurait atteint le National, si ses bureaux n’eussent été situés précisément dans le voisinage des barricades. Ce fut donc au National, où s’étaient rendus quelques personnes étrangères au parti, que se réunirent, le 5 juin, vers huit heures du soir, plusieurs des républicains les plus influents. Là fut agitée, au milieu de mille rumeurs confuses, la question d’un soulèvement général. Pour beaucoup, la question n’était pas douteuse. L’élan était imprimé au parti : que tardait-on à le seconder ? La révolution de 1830 n’avait pas commencé sous des auspices plus favorables. Tel ne fut pas l’avis d’Armand Carrel. De la part d’un homme réputé brave entre tous, et en présence d’un parti non moins soupçonneux que bouillant, une déclaration pareille demandait une fermeté de caractère peu commune. Mais il est permis d’affirmer qu’Armand Carrel, dans cette occasion, se pressa trop de juger en militaire ce qu’il avait à juger en conspirateur. Or, les principes qui assurent la victoire à une armée en campagne ne sont pas ceux qui décident du succès d’un soulèvement populaire. L’audace, qui fut le procédé de Danton et même son génie, l’audace est la prudence des partis en lutte. Car, en révolution, la confiance a tous les profits du hasard.

La réunion du National n’ayant abouti qu’à mettre en relief des dissidences funestes, les plus ardents se mirent en marche pour gagner le coin de la rue Ménilmontant, où ils se croyaient attendus par de nombreux amis, et où ils étaient résolus à se fortifier, ne doutant pas que la guerre ne recommençât le lendemain.

Mais déjà la face des choses commençait à changer. Le défaut de direction menaçait de tout compromettre. Dans le salon de M. Laffitte, quelques députés de l’Opposition étaient occupés à se répandre en vains discours, et donnaient des signes d’effroi que condamnait la sérénité de M. Laffitte, toujours calme dans le péril. Les ministres allaient être informés par leurs émissaires de l’inaction de Lafayette et des hésitations du maréchal Clauzel. Des mandats d’arrêt étaient lancés contre MM. Cabet, Laboissière et Garnier-Pagès. Les divers corps de l’armée immense qui pesait sur Paris, commençaient à ne plus croire à une seconde révolution de juillet, en entendant les cris de Vive la troupe ! qu’avaient soin de pousser, en défilant devant eux, les bataillons bourgeois envoyés contre les insurgés. Ceux-ci, d’autre part, se décourageaient, se dispersaient, en apprenant que les chefs étaient peu disposés à jouer cette sanglante partie, et que l’autorité des noms manquerait, peut-être, à la révolte. Pour multiplier les défections et contenir le peuple, des agents de police firent partout circuler le bruit que l’insurrection était carliste. Hardi mensonge qui, repoussé par les uns, fut accueilli par les autres sans défiance, et enflamma de colère la garde nationale de la banlieue, que le gouvernement poussa dans Paris rugissante et trompée.

D’un autre côté, parmi les plus hauts personnages de la cour, les dignitaires, les députés ministériels, les généraux, la terreur était extrême. C’était M. Thiers qui, dans la soirée du 5 juin, semblait présider à tous les préparatifs de la défense. Entouré, pendant quelque temps, à l’état-major de la garde nationale, de MM. Bérenger, Kératry, Madier-Montjau, Voysin de Gartempe, il faisait distribuer des cartouches et envoyait dire aux députés de se réunir en toute hâte, heureux de l’occasion que lui offrait la fortune de s’essayer à un rôle nouveau. Treize députés seulement se rendirent à l’état-major, y compris ceux que nous avons plus haut désignés, et tous ils attendaient avec impatience l’arrivée du roi, ne sachant s’ils allaient lire dans ses regards l’espoir du triomphe ou l’appréhension d’une défaite. Il arriva enfin de Saint-Cloud, après avoir donné à sa famille l’ordre de le suivre. L’état de Paris effraya la reine outre mesure ; elle jugeait la situation plus grave encore qu’en 1830, opinion que n’était pas loin de partager Madame Adélaïde elle-même, connue pour la fermeté de son caractère. La question du départ fut agitée ; mais il y avait, à imiter l’exemple de Charles X, un danger qui ne pouvait échapper à la pénétration de Louis-Philippe. S’il eut des craintes, il en garda le secret devant ceux qui allaient chercher auprès de lui un encouragement à l’espérance. Il les accueillit comme il convenait dans le moment, c’est-à-dire avec un visage rassuré, avec des paroles reconnaissantes ; et il parut ne pas s’apercevoir de la solitude que créait autour de lui la fortune incertaine.

L’insurrection, cependant, campait au milieu de la capitale. Deux barricades coupaient la rue Saint-Martin : l’une au nord, à la hauteur de la rue Maubuée ; l’autre beaucoup plus forte, au midi, à la hauteur de la rue Saint-Méry, et à quelques pas de la vieille église de ce nom. Dans l’espace compris entre les deux remparts, au coin de la rue Saint-Méry et faisant face à la rue Aubry-le Boucher, s’élevait la. maison n°30, dont cent-dix insurgés environ occupaient le rez-de-chaussée et les abords, et qui leur devait servir tout à la fois de quartier-général, de citadelle, d’ambulance. La position était bien choisie : si on l’abordait de front par la rue Aubry-le-Boucher, on tombait sous le feu parti des croisées du quartier-général ; si on l’attaquait de revers, il fallait affronter les combattants postés dans l’intérieur des barricades, hommes exercés qui donnaient la mort d’une main sûre et qu’animait un courage extraordinaire. Dans la soirée du 5 juin, une colonne de gardes nationaux, qui éclairait la rue St.-Martin, vint se heurter à la barricade. « Qui vive ? crie la sentinelle. – Amis. Êtes-vous républicains ? – Oui. » L’air fut ébranlé par de-joyeuses acclamations ; et un insurgé, nommé Rossignol, s’avança pour conférer avec le chef de la colonne ; mais, à l’instant même, des gardes nationaux s’élançaient sur la barricade en criant : « ah ! brigands, nous vous tenons enfin » ; et, de son côté, le capitaine se disposait à faire prisonnier le parlementaire. Alors, celui-ci se retourne vers les siens, et quoi qu’un tel commandement semblât l’exposer à une mort inévitable, il s’écrie avec intrépidité : « feu ! mes amis. » Une décharge partit de l’intérieur des barricades et renversa cinq hommes. Les assaillants ayant fait feu à leur tour, un des chefs de la barricade reçut une balle dans les reins ; mais la colonne dut reculer et se dispersa. A cette première rencontre succédèrent deux attaques qui furent repoussées avec beaucoup de vigueur. Et ce n’étaient là que les préludes d’une lutte terrible. Les insurgés s’y préparèrent avec un sang-froid surprenant. Tandis que, sous les ordres d’un décoré de Juillet nommé Jeanne, les uns s’établissaient au poste de la rue, les autres, Installés dans la maison n° 30 et réunis dans la loge du concierge, attendaient avec impatience le moment de l’assaut, et abrégeaient par de gais discours ces heures formidables, ceux qui n’avaient pas d’armes coulaient des balles dans une douzaine de moules, avec les gouttières de plomb arrachées aux toits. Ces étranges préparatifs étaient présidés par quelques vieillards, anciens soldats, qui animaient leurs compagnons de la voix et du geste. Des enfants chargeaient les armes et se servaient, en guise de bourre, des affiches qu’ils avaient déchirées le long des murs. Plus tard, quand cette ressource vint à manquer, les insurgés, pour bourrer leurs fusils, déchirèrent leurs chemises. Ils attendirent ainsi, environnés de silence et d’obscurité, s’agitant seuls au milieu de cette grande cité devenue immobile, et sachant bien, pour la plupart, qu’ils ne verraient pas le soleil du lendemain. Tout-à-coup des pas pressés retentirent sur le pavé de la rue, —et un bruit d’armes se fit entendre. C’était un détachement d’infanterie qui arrivait par le bas de la rue Saint-Martin. Il était deux heures et demie du matin, et la barricade en ce moment se trouvait presque déserte. Mais déjà quelques insurgés étaient montés au troisième étage et frappaient à coups redoublés les portes d’un appartement qui donnait sur la rue. On leur ouvrit, et à leurs yeux parurent deux jeunes femmes qui, tremblantes, éplorées, demandaient qu’on leur fît grâce de la vie. « Ne craignez rien, répondirent en souriant les républicains, nous ne venons ici que comme ennemis du roi ; et si vos meubles sont endommagés par les balles, le gouvernement provisoire vous indemnisera. » Ceux qui avaient des fusils s’embusquèrent à l’angle des croisées ; les autres se tinrent prêts à faire rouler sur la tête du soldat des moëllons et des pavés. Aussi les troupes ne purent-elles que traverser à la hâte les barricades, où leur passage laissa pour tout vestige une longue traînée de sang. Bientôt après, avertis que, dans la cour de la maison par eux occupée, il y avait une boutique d’armurier, les républicains s’en firent ouvrir l’entrée. Cette boutique contenait une cinquantaine de fusils de chasse. La distribution en fut faite au milieu du plus vif enthousiasme ; mais la fraternité qui régnait entre les combattants ne les empêcha point de se disputer ces armes, trop rares, avec toute la jalousie du courage. Sur ces entrefaites, on annonce l’approche de la garde municipale. Alors les insurgés descendent en masse dans la rue, laissent approcher la garde municipale à la portée du pistolet, et la repoussent trois fois de suite au cri de vive la république ! Leur exaltation était immense et semblait croître avec leurs dangers. Un enfant de douze ans qui combattait parmi eux ayant été cruellement blessé à la tête, Jeanne ne put, malgré les sollicitations les plus pressantes, lui faire quitter la barricade. Du reste, ce bouillant courage s’alliait, chez les combattants de Saint-Méry, à un sentiment profond d’humanité. Après chaque engagement, ils sautaient par-dessus la barricade, prenaient les blessés dans leurs bras, et les portaient à l’ambulance, où leurs ennemis n’étaient plus que leurs frères.

Non loin de là, une autre troupe d’insurgés gardait une barricade construite à l’entrée du passage du Saumon, et dont les approches étaient défendues par des sentinelles vigilantes, échelonnées le long de la rue Montmartre. Là aussi des combats opiniâtres marquèrent une nuit à jamais déplorable, car le maréchal Lobau avait ordonné aux soldats de fouiller ce quartier de manière à ce qu’il fut libre à la pointe du jour ; et, de leur côté, les républicains étaient décidés à n’en sortir vivants, que s’ils en sortaient vainqueurs. Long-temps ils se maintinrent au poste choisi, s’enflammant par des exhortations mutuelles, inaccessibles au découragement, supérieurs à la crainte. Un café, situé à l’angle de la rue Montmartre et du passage[4], recevait les mourants ; et, du haut des fenêtres voisines, qui s’ouvraient de minute en minute et se refermaient avec précipitation, des mains inconnues jetaient des cartouches aux républicains. Mais ils n’étaient qu’une poignée. Pressés par des forces considérables et qui se renouvelaient sans cesse, tout homme qui tombait dans leurs rangs était pour eux une perte irréparable. A quatre heures du matin, une plus longue résistance était devenue absolument impossible. Le café était rempli de blessés sur la table de billard, inondée de son sang, gisait un élève de l’École polytechnique, et, derrière la barricade, on comptait moins de combattants que de cadavres. Un dernier assaut termina la lutte sur ce, point. Quelques insurgés, en très-petit nombre, s’échappèrent comme par miracle : les autres se firent tuer sur la brèche.

Le poste du petit pont de l’Hôtel-Dieu avait été, dans la soirée du 5, le théâtre d’une lutte acharnée. Dix-sept insurgés, qui l’occupaient pendant la nuit, s’étant laissé surprendre par une nombreuse colonne de garde nationale, quinze de ces malheureux furent mis en pièces et jetés dans la Seine ; deux furent atteints dans les rues voisines et égorgés. Quant aux républicains réunis à la rue Ménilmontant, après avoir fait le coup de feu toute la nuit, ils durent battre en retraite aux approches du jour, à cause de leur petit nombre et parce que la position était trop faible pour qu’il fut possible de la défendre.

Le 6 juin, il n’y avait plus d’insurgés que sur la place de la Bastille, à l’entrée du faubourg Saint-Antoine, et dans les rues Saint-Martin, Saint-Méry, Aubry-le-Boucher, Planche-Mibray et des Arcis. Or, pour vaincre l’insurrection ainsi refoulée dans deux quartiers, le gouvernement s’épuisait en efforts prodigieux. Dès six heures du matin, la place Louis XV était encombrée par l’artillerie deux bataillons accouraient de Saint-Cloud pour se joindre à ceux dont la capitale était inondée enfin, un régiment d’infanterie et trois régiments de cavalerie entraient à Paris, venant de Versailles et traînant du canon.

Mais, tout cela ne suffisait pas encore pour rassurer entièrement la cour. Les Tuileries avaient àpeu-près le même aspect que la veille. On y comptait les hommes marquants qui étaient venus offrir leurs services, et il régnait sur le visage des personnes présentes je ne sais quel air de contrainte. Quand on fut pour distribuer les commandements des diverses brigades, la plupart des chefs se trouvaient absents. Un général, connu pour son énergie, le général Excelmans, refusa de servir sous les ordres du général Pajol, son égal, regardant l’invitation qu’on lui adressait à cet égard comme une insulte à ses épaulettes ; et entre lui et le maréchal Soult, il s’éleva, dans la galerie de Diane, une altercation très-vive, dont la famille royale put entendre les éclats. Le roi montrait beaucoup de sérénité. Rompu à l’art de veiller sur lui-même, il apportait une aisance parfaite dans ses manières et dans ses discours, soit qu’il voulût répandre autour de lui la confiance, soit qu’il comprît que la révolte touchait à sa fin. L’incendie, néanmoins, pouvait à tout instant se rallumer. Dans cette même matinée, M. Marchais passant sous les fenêtres du maréchal Lobau : « Eh bien, lui cria ce dernier, d’un ton moitié plaisant, moitié sérieux, de vous ou de nous, qui s’en va ? »

Les députés de l’Opposition s’étaient, dans l’intervalle, réunis chez M. Laffitte, et l’on y délibérait sous l’empire de la colère ou de la peur. La plupart de ces hommes pusillanimes avaient pâli au seul nom de la république, et déjà devant eux s’étaient dressés tous les noirs fantômes, effroi de leur souvenir. Mais, grâce au ciel ils n’entendaient plus que les derniers cris de la révolte expirante, et furieux de leur frayeur désormais évanouie, ils disaient : « Que tardons-nous ? Le moment est venu pour chacun d’exprimer tout haut sa pensée. Plus de milieu possible entre adopter l’insurrection et rompre avec elle. Détournons de nous une solidarité fatale, et qu’une solennelle manifestation témoigne de notre éloignement pour les fauteurs de l’insurrection, pour leurs actes, pour leurs doctrines. » Mais cette opinion trouva dans l’assemblée des contradicteurs énergiques. Convenait-il aux auteurs de la loi de s’armer du réquisitoire ? Et dans quel moment ! Était-ce donc lorsque le sang versé fumait encore, lorsque tous les esprits étaient en fermentation et que la moindre étincelle y pouvait porter l’embrasement, était-ce au bruit de la fusillade, qu’il fallait fulminer l’arrêt des insurgés ? Vainqueurs, l’histoire seule les aurait jugés ; vaincus, l’excès de leur malheur était là pour les sauver de l’insulte. Ce fut l’avis des plus généreux, de M. de Bryas entre autres. M. de Bryas avait un fils à l’Ecole polytechnique, où la révolte avait trouvé plus d’un intrépide auxiliaire. Père et citoyen, il combattit avec une louable véhémence l’idée d’une manifestation qui eût été, en effet, sans avantage et sans dignité. Il fut ensuite question d’envoyer au roi des commissaires chargés de lui montrer dans la politique suivie depuis 1830 la source de tous les désordres. On objecta que la démarche était inutile que le roi avait, comme Charles X, comme tous les rois, une volonté immuable ; qu’il y avait folie à en douter ; et que les députés de l’Opposition se devaient de ne pas affronter les dédains d’une camarilla, gonflée en ce moment de haine et d’orgueil. Le mot république ayant retenti au milieu de ces débats, et plusieurs ayant demandé qu’à la critique des actes du gouvernement on associât une franche réprobation de ces principes terribles qui avaient 93 pour date, et pour symbole le drapeau rouge, M. de Lafayette prit la parole. Il ne descendit pas à repousser des rapprochements aussi frivoles qu’injustes, et il se déclara, sans détour, républicain. Ces mots qu’une malveillance habile s’était plu à lui attribuer : « Le duc d’Orléans est la meilleure des républiques, » il affirma que jamais sa bouche ne les avait prononcés. Et, rappelant, avec une noble désapprobation de lui-même, les journées de juillet, éternel enseignement des peuples, sa confiance trompée, ses illusions misérablement détruites, son aveuglement châtié, il rejeta tout ce qui, dans une monarchie, pouvait ressembler à l’espérance. Mais ce vieillard courageux et sincère parlait à des hommes que la monarchie retenait à son service par d’invincibles séductions. Les députés nommèrent trois commissaires : M. François Arago, le maréchal Clauzel, M. Laffitte. Le maréchal ayant refusé, M. Odilon-Barrot prit sa place dans la commission. Sur ces entrefaites, on avait apporté la nouvelle de l’insurrection vaincue, et les députés se séparèrent, jugeant leur rôle fini.

En sortant, M. Arago rencontra dans la cour M. Savary et M. Alexandre Dumas, un savant et un poète. Très-animés l’un et l’autre, ils n’eurent pas plutôt appris ce qui venait d’avoir lieu chez M. Laffitte, qu’ils éclatèrent en discours pleins d’emportement et d’amertume, disant que Paris, pour se soulever, n’avait attendu qu’un signal, et qu’ils s’étaient rendus bien coupables envers leur pays, ces députés si prompts à désavouer les efforts du peuple, si ardents à lui envier de plus hautes destinées, dignes assurément de la grandeur de son courage.

De fait, l’insurrection n’était pas étouffée. Il est vrai qu’un détachement de lanciers avait dégagé la porte Saint-Martin ; que trois colonnes, sous la direction du général Schramm, avaient emporté l’entrée du faubourg Saint-Antoine, et que le boulevard était libre depuis la Madeleine jusqu’à la Bastille. Mais le tocsin sonnait à l’église Saint-Méry, les combattants du cloître tenaient encore, et malheur aux bataillons qui, s’engouffrant dans la rue Saint-Martin, osaient attaquer de trop près ces hommes indomptables. Car jamais place d’armes ne fut mieux défendue. Lorsque, vigoureusement repoussées, les troupes se repliaient en désordre, les républicains franchissaient la ligne des barricades, couraient dépouiller les morts de leurs gibernes, et renouvelaient ainsi leurs munitions épuisées. Placée aux fenêtres d’un café voisin, une jeune fille[5] dont l’amant était dans les barricades, avertissait, par des signes intelligents, de l’arrivée des soldats ou bien, elle entourait les blessés de soins pieux, et venait offrir du bouillon aux combattants qu’allaient trahir leurs forces défaillantes. Les blessés ne trouvèrent pas une ressource moins précieuse dans l’active charité d’une autre femme, épouse de l’armurier dont les combattants avaient envahi le magasin. Il était impossible, pourtant, qu’une pareille lutte se prolongeât, parce que chaque nouvelle attaque laissait dans les rangs des insurgés des vides qui ne se remplissaient point. Jusque-là ils avaient cru que leur audace, à force de bonheur, deviendrait contagieuse ; que, de tous les points de Paris, l’insurrection répondrait au redoutable appel de leurs décharges, et que, s’ils devaient succomber, leurs corps, du moins, n’appartiendraient qu’à la république. Un moment, leur confiance fut entière : deux inconnus leur amenèrent un petit baril de poudre ; et on vint leur annoncer que des amis étaient en marche pour les secourir. Mais cet espoir ne tarda pas à leur manquer. Vainement ils prêtent l’oreille, c’est à peine si le vent leur apporte les rumeurs ordinaires de la cité ; leurs voix s’éteignent sans écho : Paris autour d’eux fait silence. Un soldat du 62e, nommé Vigouroux, dirigeait les combattants postés aux fenêtres. « Nous sommes perdus, dit-il à ses compagnons, du ton d’un homme qui a fait le sacrifice de sa vie ; s’il en est, parmi vous, qui aient autre chose à faire ici qu’à y mourir, il en est temps ; qu’ils se retirent. » Chacun demeura ferme à son poste. Pour la plupart, race insouciante et belliqueuse, il y avait dans un tel combat une sorte d’étourdissement généreux dont ils ne voulaient point perdre l’émotion ; et quant à ceux qui obéissaient à des convictions réfléchies, ils pensaient que, si la république était condamnée à périr, il importait que, de sa défaite, il restât dans l’esprit de tous d’ineffaçables impressions et un souvenir immortel.

Vers le milieu du jour, un détachement d’infanterie s’étant présenté par la rue Aubry-le-Boucher, un sergent cria d’une voix forte qu’il désirait parlementer. Un des insurgés s’avança aussitôt, son espingole à la main. « Si je suis tué, avait-il dit, ce ne sera qu’un soldat de moins, et vous me vengerez. » Il échangea quelques paroles avec un lieutenant, et, de retour vers ses compagnons, il leur apprit que les soldats demandaient seulement à traverser les barricades, promettant de ne pas tirer un seul coup de fusil. Mais Jeanne craignit un piège, et s’avançant à son tour : « Vous ne passerez, dit-il, au milieu de nous, qu’après avoir posé les armes. » Puis, étendant la main vers les barricades, il ajouta qu’elles étaient inviolables, gardées par des hommes qui avaient juré de ne les abandonner qu’inondées de leur sang. Et en achevant ces mots, il adjurait les soldats, au nom de la patrie en deuil, de se souvenir qu’enfants du peuple ils devaient leurs bras et leur vie au triomphe de sa liberté. Le commandant répondit avec émotion qu’il ne s’écarterait pas de ses devoirs ; mais il donna l’ordre de la retraite, et les soldats se retirèrent à pas lents, au cri de Vive la ligne ! parti du fond des barricades.

Quelques instants après, la garde nationale de la banlieue déboucha par le bas de la rue Saint-Martin. Ivres de vin et de colère, quelques-uns se hâtaient, remplissant l’air d’imprécations, et croyant marcher à une victoire facile. Accueillie par un feu roulant, la garde s’arrête, recule. Exposés à des coups d’une précision surprenante, les premiers rangs sont culbutés en un clin d’œil, tandis que, de toutes les fenêtres du quartier général, la mort s’abat au milieu de la colonne. Alors une frayeur inexprimable s’empare des assaillants, ils prennent la fuite, gagnent les quais et se dispersent dans toutes les directions, jetant au loin, les uns leurs schakos, d’autres leurs armes.

Ainsi, au milieu de cette cité de plus d’un million d’habitants, dans le quartier le plus populeux de Paris, à la face du soleil, on vit soixante citoyens défier un gouvernement, tenir en échec une armée, parlementer, livrer bataille. Et pendant ce temps, ceux qui auraient voulu leur porter secours restaient condamnés au tourment de leur impuissance. Plusieurs furent aperçus autour de ces quartiers funestes. La tête baissée, l’air morne et des pleurs dans les yeux, ils erraient livrés au deuil muet de leur âme, et quelquefois ils s’arrêtaient avec angoisse pour écouter le bruit de la fusillade et les sons inégaux du tocsin. Car la fortune leur refusait l’occasion d’un dévouement utile à leurs amis. Il est, dans la mêlée des passions politiques, une heure suprême où se fixe le sort des empires. Cette heure précieuse, décisive, les républicains l’avaient perdue ; et maintenant ils rencontraient sur leur chemin non-seulement les hommes qu’animaient contre eux de loyales inimitiés, mais encore cette immense foule, cette foule inexorable d’êtres vils pour qui la défaite est un crime et le malheur une proie. D’ailleurs, nul centre où les républicains désormais se pussent rallier, nul chef pour les conduire : partout des soldats, partout des traîtres, des ennemis partout ! Et telle était déjà la confiance inspirée aux indifférents par cet étalage de forces que les affaires avaient repris leur cours. Ici le commerce, ses préoccupations exclusives, ses calculs ; là, le pavé tout couvert du sang de la veille, les maisons tendues de noir, la fusillade, le tocsin, des mourants sur des civières, et, enfin, des prisonniers chancelant sous les coups, moins redoutés que l’insulte. Car qui les aurait oubliées ces scènes de colère et d’acharnement ? Sur la place de Grève, remplie le 6 juin de gardes nationaux et de soldats, il y eut des actes de férocité que l’historien de ces jours néfastes se refuse absolument à décrire ; et c’est une consolation pour son cœur attristé de pouvoir au moins rendre hommage à la noble conduite du général Tiburce Sébastiani, par qui fut réprimé l’excès de ces lâches fureurs.

A midi, le roi sortait du château des Tuileries, accompagné des ministres de la guerre, de l’intérieur et du commerce, et il passait en revue les troupes réunies sur la place Louis XV et dans les Champs-Élysées. De là, il se rendit par les boulevards jusqu’à la Bastille, parcourut le faubourg Saint-Antoine, et longeant les quais, rentra dans son palais par le Louvre. Quoique la révolte en ce moment fût presqu’entièrement vaincue, la longue promenade du roi était un acte de courage ; et la garde nationale qui, rangée sur la route, le saluait de ses acclamations, ignorait elle-même jusqu’à quel point, dans plusieurs quartiers, la mort s’était trouvée près de lui. Sur le quai, par exemple, et non loin de la place de Grève, une jeune femme le coucha en joue du haut d’une fenêtre, et elle ne s’abstint de tirer que parce que la pesanteur de l’arme faisait trembler sa main. Le roi, dans cette occasion, n’hésita donc pas à payer de sa personne, montrant à tous un visage calme et souriant, adressant des paroles de consolation aux gardes nationaux qu’il rencontrait blessés, s’avançant vers les groupes silencieux ou hostiles écartant même ceux de l’escorte qui, soit affectation de zèle, soit sollicitude sincère, cherchaient à le couvrir de leur corps.

Trois heures sonnaient lorsqu’une calèche découverte, dans laquelle se trouvaient MM. Arago, Odilon-Barrot et Laffitte, entra dans la cour des Tuileries. Un inconnu s’étant alors élancé à la tête du cheval, le saisit par la bride, en s’écriant : « Prenez garde, Messieurs M. Guizot sort de l’appartement du roi vos jours ne sont pas en sûreté. » Plus surpris qu’effrayés de cette rencontre inattendue, les trois commissaires se firent annoncer. Une longue intimité avait permis à M. Laffitte d’étudier le monarque, et, sur le seuil de l’appartement royal, il dit à ses collègues : « Tenons-nous bien : il va essayer de nous faire rire. »

Admis auprès du roi, les députés lui exposèrent que la victoire qu’il allait remporter était légale et ne devait pas être cruelle ; que le moment était favorable pour réparer les fautes commises, pour calmer l’irritation devenue générale, et qu’il y aurait sagesse à donner le triomphe des lois pour point de départ à un changement de système, reconnu nécessaire ; que la popularité du roi ébranlée, les haines politiques portées à un degré de violence inoui, la guerre civile dans l’Ouest, la guerre civile dans Paris, montraient assez combien était condamnable le système du 13 mars ; que de ce système étaient découlés, comme autant de conséquences inévitables, les malheurs de Grenoble, le désarmement non motivé de la garde nationale dans plusieurs villes, des mesures de rigueur sans exemple, l’obligation de livrer quatre départements aux rigueurs de l’état de siège ; qu’au tort de cette politique, furibonde à l’intérieur, se joignait celui d’une politique dénuée, au dehors, de franchise, d’énergie et de dignité.

La réponse du roi fut telle qu’on devait la prévoir. Si le sang coulait, la faute en était aux factieux, qui seraient châtiés, mais sans que le cours régulier de la justice fût interrompu. Si le roi de France n’avait pas la popularité du duc d’Orléans, il ne fallait pas s’en étonner après tant de calomnies et d’outrages, fruit des haines de l’esprit de parti. Les rigueurs déployées étaient un moyen de gouvernement que rendaient indispensable des attaques sans cesse renaissantes. Le compte-rendu, après tout, n’était qu’un exposé de griefs imaginaires, qu’un tissu d’accusations injustes, comme celle où l’on reprochait au roi d’être insatiable de richesses. Quant à la politique extérieure elle avait été ce que permettaient nos intérêts et nus ressources : le langage de M. de Sainte Aulaire, blâmable peut-être en apparence, se justifiait par le résultat ; l’affaire de la Belgique était finie, et si l’on ne pouvait voir aussi clair dans celle d’Italie, cela tenait à la difficulté de rendre un pape raisonnable.

Des incidents curieux marquèrent cette entrevue. Dès les premiers mots, un bruit sinistre s’étant fait entendre : « C’est le canon, dit le roi, qu’on a fait avancer pour forcer, sans perdre trop de monde, le cloître Saint-Méry. » En prenant la parole, M. Arago s’était nettement expliqué sur sa résolution de n’accepter du gouvernement aucun emploi. M. Odilon-Barrot ayant commencé une déclaration à peu-près semblable, le roi l’interrompit et lui dit en lui frappant le genou d’un geste amical : « M. Barrot, je n’accepte pas votre renonciation. » Comme on reprochait à sa politique des ménagements singuliers à l’égard des légitimistes : « Je me suis toujours rappelé, répondit-il, le mot de Kersaint : Charles 1er eut la tête tranchée, et l’Angleterre vit son fils remonter sur le trône ; Jacques II ne fut que banni et sa race s’est éteinte sur le continent. » Mais ce qui domina dans le langage du roi, ce fut la crainte qu’on n’attribuât à Casimir Périer l’honneur du système suivi jusqu’alors. Cet honneur, il le revendiqua pour lui tout entier, avec insistance, à plusieurs reprises, et dans l’intention manifeste de faire passer son ancien ministre pour l’instrument docile d’un esprit supérieur. Il appuya beaucoup aussi sur l’inébranlable constance de sa volonté, volonté qui n’avait fléchi qu’une fois, lorsqu’il s’était agi d’abandonner les fleurs de lys, propriété de la branche cadette aussi bien que de la branche imée. Enfin, parmi les paroles échappées à une improvisation abondante, les députés remarquèrent celles-ci, un peu hasardées dans la bouche d’un roi diplomate : « Chez toutes les nations de l’Europe, l’élément des révolutions existe, et toutes n’ont pas l’étoffe d’un duc d’Orléans pour les terminer. »

A l’issue de cet entretien, voici en quels termes Louis-Philippe s’exprima, sur les trois commissaires, devant quelques-uns de ses familiers qui l’attendaient dans une pièce voisine : « M. Odilon-Barrot a été sentencieux et doux M. Laffitte solennel, M. Arago extrêmement vif. »

Cependant, autour de Saint-Méry, les attaques succédaient aux attaques. Pressés avec acharnement, cernés, réduits presque de moitié, et n’ayant plus qu’une centaine de cartouches, les insurgés déployaient une intrépidité devenue l’objet d’un étonnement universel. Un vieillard, au front chauve, à la barbe grise, tomba mort dans l’intérieur des barricades, au moment où il élevait un drapeau tricolore en conviant ses compagnons à un effort désespéré. Près de lui, un jeune homme, qui battait la charge, eut la main gauche fracassée par une balle ; on voulut le transporter à l’ambulance : « Quand ils seront partis » dit-il, et il continua de la main droite. Un des combattants de la rue se plaignant de la faim et demandant qu’on fit apporter des vivres : « Des vivres ! répondit Jeanne : il est trois heures, et à quatre heures nous serons morts ! » Il fallut recourir à l’artillerie ; il fallut former le siège de ces quelques monceaux de pierres défendues par une poignée d’hommes. Deux pièces de canon, placées en avant de St-Nicolas-des-Champs, furent pointées contre la petite barricade du nord, dont les boulets, dans leur volée, emportaient des pans entiers. On fit avancer en même temps une pièce de canon par la rue Aubry-le-Boucher, de manière à réduire la maison n° 30. Les insurgés n’en firent pas moins bonne contenance. Seulement, ils clouèrent des matelas devant les glaces, émus qu’ils étaient par le désespoir des deux femmes dont ils avait envahi la demeure. Enfin, vers quatre heures, les barricades furent attaquées de tous les côtés à la fois par des gardes nationaux et des soldats venant du haut de la rue Saint-Martin ; par un bataillon du 42e de ligne débouchant de la rue de la Verrerie ; par une colonne du 1er de ligne, lancé, sous les ordres du général Laidet, dans le prolongement de la rue des Arcis. Les républicains espéraient qu’en forçant encore une fois les assaillants à la retraite, ils auraient des morts à dépouiller de leurs cartouches ; mais les soldats arrivant de toutes parts avec beaucoup d’impétuosité et de résolution, toute résistance devenait impossible. Alors, de ceux qui combattaient dans la rue, les uns, sur les pas de Jeanne, percèrent audacieusement à la baïonnette une première ligne de soldats, et firent retraite, après avoir perdu seulement trois hommes, par la rue Maubuée ; les autres se précipitèrent, pour s’y défendre, dans la maison n° 30 dont la porte refermée sur eux était intérieurement soutenue par plusieurs piles de pavés. Or, tel était l’acharnement de quelques-uns des insurges, qu’un des panneaux inférieurs de cette porte avant été enfoncé, un jeune homme qui était tombé mourant dans la cour, se mit à ramper jusqu’à l’ouverture pour décharger sur les soldats son dernier coup de pistolet. Un instant après, la maison était envahie et ne retentissait plus que de cris furieux ou de gémissements. Poursuivis de chambre en chambre, dix-sept insurgés périrent, tués à coups de baïonnette. Un de ceux qui s’étaient battus au troisième étage, où les assaillants allaient paraître, donna ordre à ses compagnons de couper l’escalier ; mais, comme il était déjà trop tard, et que les fusils résonnaient sur les marches : « Le baril de poudre ! s’écria-t-il, et faisons sauter la maison. » Le baril de poudre avait disparu. Les combattants du troisième étage parvinrent alors à grimper sur les toits et pénétrèrent par une fenêtre dans la maison n° 48 de la rue Saint-Méry. Ce fut là qu’on les découvrit, car on fouillait toutes les maisons voisines des barricades et ils eussent été infailliblement égorgés si, avec cette générosité naturelle au caractère français, le capitaine Billet, du 48e, n’eut protégé leur vie. « Faites des prisonniers, dit-il noblement à ses soldats, et non des victimes. »

Chacun croyait le combat fini, et déjà des milliers de curieux entouraient les abords de la maison n° 30, lorsque, d’une boucherie attenante et donnant sur la rue Saint-Méry, partit tout-à-coup une nouvelle décharge. Étonnés, les soldats qui se trouvent à l’entrée de la rue Saint-Méry refluent dans la rue Saint-Martin : les curieux prennent la fuite. Profitant alors du tumulte, cinq ou six insurgés s’élancent hors de la boucherie où ils s’étaient réfugiés, et se perdent dans les flots de cette foule agitée.

il ne restait plus dans la maison que deux insurgés vivants. Un officier de la garde nationale que les combattants avaient fait prisonnier s’était enfui, avant la prise de la maison, déguisé en femme ; mais les deux insurgés n’eurent pas même le temps d’essayer de ce moyen d’évasion. Cachés l’un et l’autre sous un lit, dans l’appartement où ils avaient combattu, ils furent condamnés au supplice d’entendre les imprécations du soldat vainqueur se mêler aux derniers râlements de leurs compagnons égorgés. Eux-mêmes, plus d’une fois, ils se sentirent effleurés par la pointe des baïonnettes cherchant quelque victime oubliée. Enfin convaincus que les soldats prolongeraient leur séjour dans la maison, parcourue en tous sens, et las sans doute d’une prudence que désavouaient leur fierté et leur audace, ils prirent le parti de quitter leur asile, bien décidés, s’il le fallait, à vendre chèrement leur vie. Mais un médecin de l’Hôtel-de-Dieu survint qui les sauva. De leurs mouchoirs, trempés dans une vaste mare de sang, ils s’enveloppèrent la tête, et, conduits par le médecin qui réclamait pour eux le respect dû à des blessés, ils passèrent impunément à travers les lignes dés soldats.

Cette victoire fut célébrée par des transports qui ne furent exempts ni de cruauté, ni de scandale. Il y avait eu du côté de la garde nationale des actes éclatants de courage, et l’adjudant Bellier, tué sur la barricade de la rue Saint-Martin, prouvait qu’en France la bravoure est de tous les partis ; mais, comme il arrive toujours, ce furent les moins braves qui troublèrent la ville du bruit de leurs chants de triomphe. Presque désert dans la matinée du 6, le château fut encombré, dans la soirée du même jour, par la foule des visiteurs. Chacun revenait de la campagne, chacun se désolait d’avoir manqué l’heure du dévouement.

Le lendemain, un calme profond régnait dans la plupart des quartiers de Paris ; toutes les boutiques y étaient ouvertes : les citoyens y vaquaient à leurs travaux accoutumés. Il y avait, toutefois, dans cette ville distraite, un point où se reconnaissaient les traces de la guerre civile, un point vers lequel couraient des mères en pleurs : la Morgue.

La résistance des insurgés de Saint-Méry avait été opiniâtre et presque inconcevable. Aussi, plusieurs ont-ils cru que le gouvernement l’avait favorisée, pour agrandir sa victoire, et rattacher plus étroitement à sa cause, par l’épouvante, la majorité de la bourgeoisie. Il est certain que deux traîtres combattaient dans les barricades. Mais outre que le calcul supposé est complétement invraisemblable à force d’atrocité et d’infamie, comment admettre que des hommes sensés eussent pu juger habile une aussi misérable combinaison ? Un gouvernement ne saurait être intéressé à faire croire que, pour mettre en question son existence, il suffit de cent hommes élevés par leur enthousiasme au-dessus des terreurs de la mort.

Quoi qu’il en soit, les ministres tirèrent parti de leur victoire avec une impatience farouche. Du sein des familles que l’insurrection venait de plonger dans le deuil, il s’échappait des cris de malédiction, triste encouragement aux rigueurs. Un mandat d’arrêt avait été lancé contre le rédacteur en chef du National, Armand Carrel ; plusieurs journaux furent saisis ; le domicile des citoyens les plus honorables fut brutalement violé ; les arrestations devinrent si nombreuses que, pour transporter les prisonniers, on dut mettre les voitures publiques en réquisition. Et de quelles couleurs peindre l’aspect hideux que présentèrent, durant ces heures consacrées à la vengeance, les cours de la préfecture de police ? A peine un prisonnier paraissait-il, qu’on voyait ces être impurs que la civilisation charge du soin de protéger la morale, se précipiter vers le malheureux avec des hurlements sauvages et l’accabler de coups impunis. L’exemple, au reste, venait des chefs. Une ordonnance de M. Gisquet, préfet de police, enjoignit aux médecins et chirurgiens de dénoncer les blessés qui réclameraient leurs secours. Mais cette indigne prescription fut annulée par le mépris public.

Le roi s’était fait honneur, devant MM. Arago, Odilon-Barrot et Laffitte, de ses projets de modération ; il avait promis que le cours de la justice régulière ne serait pas interrompu. Et cependant, à côté de trois ordonnances qui prononçaient la dissolution de l’École polytechnique, de l’École vétérinaire d’Alfort, et de l’artillerie de la garde nationale parisienne, le Moniteur publia une ordonnance qui mettait la capitale en état de siège, coup d’état inopportun du à l’initiative étourdie de M. Thiers !

L’opinion gronda aussitôt. La cour royale de Paris eut beau, sur les réquisitions du procureur-général Persil, se déclarer incompétente, pour tout ce qui touchait aux troubles des 5 et 6 juin ; les conseils de guerre, établis en permanence dans la capitale, ne firent que paraître sur la scène. Saisie du pourvoi d’un jeune peintre, nommé Geoffroy, que l’un de ces conseils de guerre avait condamné à mort, la cour de cassation décida, sur la plaidoirie de M. Odilon-Barrot et contrairement aux conclusions de M. Voisin de Gartempe fils, avocat-général, que le conseil de guerre de la première division militaire avait commis un excès de pouvoir ; que les règles de la compétence avaient été violées ; qu on avait forfait à la Charte[6].

Une approbation universelle, immense, accueillit cet arrêt mémorable, devant la majesté duquel le gouvernement dut s’incliner, quoiqu’il se reconnut par là coupable du même attentat que la révolution de juillet avait fait expier à Charles X.

Ce fut, par conséquent, devant le jury que comparurent tous les vaincus du mois de juin. Et alors se firent jour ces grands caractères, ces natures d’élite, qui, dans les temps calmes et les civilisations imparfaites, restent à jamais comprimés sous un inflexible niveau. C’est ainsi que, dans un des procès auxquels donna lieu l’insurrection on remarqua l’attitude courageuse et noble l’éloquence simple, mâle et entraînante d’un tailleur nommé Prospert.

On a vu de quelle manière Jeanne était sorti des barricades. Depuis, la police n’avait cessé d’avoir l’œil sur lui, avertie qu’elle était de ses moindres démarches par un traître dont elle soldait probablement le déshonneur. Mais, comme Jeanne était en rapport avec plusieurs sociétés politiques, on lui laissait une liberté compromettante pour ses amis et pour lui-même. On l’arrêta enfin, et il fut traîné devant ses juges. C’était un de ces hommes que créent les circonstances. Plus passionné dans ses sentiments que scrupuleux dans sa conduite, et trop esclave de ses besoins pour avoir mené une jeunesse irréprochable, Jeanne portait en lui ce fonds de poésie et de sensibilité qui fait les héros d’un jour. Il s’était montré généreux et brave au plus haut point dans les barricades après avoir étonné ses ennemis, il étonna ses juges. Voici son interrogatoire :

« Le 5 du mois de juin, vous assistiez au convoi ? — Oui, Monsieur. — Sur les cinq heures, n’étiez-vous pas au carrefour St.-Méry ? — Oui, avec l’arme que j’étais allé prendre chez moi. — Vous avez travaillé à la barricade ? — Oui. Deux gardes nationaux avaient été tués près de moi sur le boulevard ; on avait tiré sur nous sans provocation : je courus à mes armes. — N’avez-vous pas, le premier, commandé le feu ? – Non, une balle venait de m’atteindre au milieu des reins et m’avait renversé. Je me suis levé toutefois, et j’ai tiré un coup de fusil, un seul, car ils avaient fui. — N’êtes-vous pas resté toute la nuit derrière la barricade ? — Oui, et je faisais feu. – Ne distribuiez-vous pas des cartouches ? — Oui, quand il en était besoin. — Le lendemain, vous avez tiré toute la journée ? – Toute la journée. — N’êtes-vous pas un de ceux qui tiraient, des croisées de la maison n° 30, à la fin de l’attaque ? — Oui. Quand on se rendit maître de la barricade, nous n’avions plus de cartouches sans cela nous y serions restés ! Nous nous sommes retirés en traversant à la baïonnette la troupe de ligne. »

Vingt-un accusés avaient comparu devant les juges : seize furent déclarés non coupables et acquittés. De ce nombre était la jeune fille dont nous avons parlé. N’ayant pas entendu prononcer, à côté du sien, le nom de celui des prévenus qui allait devenir son époux, et craignant pour lui un sort funeste, elle sortit de l’audience, toute pâle, toute tremblante, et en maudissant l’indulgence qui lui rendait la liberté. Les cinq autres accusés ayant été ensuite introduits, la cour se retira pour délibérer. Jamais procès n’avait attiré une foule plus considérable, n’avait excité un intérêt plus puissant. On remarquait, surtout, la fermeté de la mère de Jeanne, qui, fière de son fils, ne cessait de l’encourager. Au moment où la cour allait rentrer en séance, on vit la sœur de M. Rossignol se précipiter tout-a-coup au banc des accusés et tomber entre les bras de son frère, en s’écriant : les lâches ! ils m’enlèvent mon frère ! Des armes ! Rendez-moi mon frère ! On l’emporta évanouie, et ce fut au milieu de l’agitation produite par cette scène que fut prononcé l’arrêt qui condamnait : Jeanne à la déportation Rossignol, à huit années de réclusion ; Goujon et Vigouroux, à six années de la même peine ; Rojon à dix ans de travaux forcés sans exposition, et Fourcade à cinq ans de prison[7].

Tel fut le dénouement de cette crise, la plus extraordinaire, peut-être, dont il soit fait mention dans l’histoire. Que serait-il advenu si la république l’eût emporté ? Il faut le reconnaître, l’Europe était revenue, à cette époque de la stupéfaction immense où 1830 l’avait plongée, elle possédait le secret de nos divisions inévitables, elle savait combien passagères sont nos ardeurs et ce ne pouvait plus être désormais pour nous une affaire de coup de main, que cet empire du monde ! Et, d’autre part, combinée avec la domination d’une classe toute carthaginoise, une monarchie, fille de l’esprit de révolte, avait couvé, depuis deux ans, beaucoup de mauvais instincts et de passions turbulentes : ici, un égoïsme sans entrailles, une cupidité sans scrupule, un désir de conservation fanatique et lâche ; là, et parallèlement aux aspirations les plus louables, aux entraînements les plus généreux, l’envie, le goût du désordre, la haine des hommes injustes plutôt que celle de l’injustice, et, sous prétexte de détruire la tyrannie, l’espoir impatient de la déplacer. Un gouvernement républicain aurait donc eu tout à la fois la société à refondre, les partis à modérer, le peuple à satisfaire et à contenir, la classe opulente à soumettre sans la dépouiller, l’Europe à vaincre, l’Europe sur ses gardes, vigilante, armée. Or, pour suffire à une situation semblable, quelles étaient les forces du parti républicain ? Parti de minorité, il était en butte à des préventions, injustes pour la plupart, mais opiniâtres ; il se laissait plus volontiers gouverner par ses sentiments que par ses idées ; son chef nominal, M. de Lafayette, avait besoin et avait peur d’être dépassé ; et quant à ses véritables chefs, outre qu’ils auraient eu à compter avec les rivalités du dedans et les haines du dehors, ils n’avaient pas encore fait sur l’état social des études assez approfondies pour puiser dans la régénération de la société les éléments de leur influence et leurs moyens de gouvernement. Donc, au point où deux ans de règne avaient conduit les choses, et à n’interroger que les apparences, le despotisme en 1832 était plus probable que la liberté, et il eût été, ce semble, plus facile de recommencer Bonaparte que Washington. Mais quoi ! n’est-il jamais arrivé aux révolutions de tirer de leur propre fonds les ressources qui leur conviennent ? En général, on ne tient pas assez compte de tout ce que les sociétés mal organisées recèlent d’idées prêtes à éclore, de tout ce qu’elles renferment de grands hommes sans emploi. Cet homme qui a vécu et qui meurt sous un habit de paysan ou de soldat, c’était mieux que Cromwell, peut-être ! D’ailleurs, quelque orageuses qu’eussent pu être les destinées faites à notre pays par la république, jamais, du moins, elles ne nous auraient amené à ce qu’il nous était réservé de voir : l’abaissement des caractères, l’indifférence dans le mal et la honte, l’altération du génie national, la mort enfin par épuisement et pourriture.




  1. Voir aux documents historiques, n° 3.
  2. Les troupes appelées à concourir à l’action se peuvent évaluer ainsi Il y avait six régiments de ligne et trois régiment d’infanterie légère,
    à 2, 000 hommes18, 000
    Huit régiments de cavalerie, à 500 hommes4, 400
    Garde municipale à pied et à cheval.2, 000
    24, 000

    Indépendamment de ces forces, 30, 000 soldats étaient échelonnés dans les environs de Paris, et le gouvernement pouvait compter sur le concours de 6, 000 gardes nationaux environ

  3. Le même qui, depuis, fut assassiné rue Louis-le-Grand.
  4. Ce café n’existe plus.
  5. Elle a figuré depuis au procès des vingt-deux et a été acquittée.
  6. Voir aux pièces justificatives, n° 4.
  7. Voici les noms des vingt-deux accusés : Leclerc, Jules Jouanne, Jeanne, Rossignol, Goujon, Jean Vigouroux, Fradelle, Falcy, Rojon, Fourcade, Métiger, Bouley, Conilleau, Dumineray, Mulette, Maris, Renouf, Coiffu, Grimbert, Gentillon, Fournier, Louise-Antoinette Alexandre.

    Nous avons sous les yeux, écrite de la main même de la mère de Jeanne, une lettre que, pendant le procès, elle adressait à son fils ; la voici :

    « Ta mère va t’entendre aujourd’hui et tout le reste de la plaidoirie. Tu n’as encore rien emprunté à personne de ce que tu as prononcé ; la personne qui étudie un discours ne peut se pénétrer de l’émotion que ressent au fond du cœur celle qui ne parle que d’après ses convictions. Je rends la plus grande justice aux bonnes intentions de M. P. et autres. La crainte de te voir échouer les fait douter de tes moyens, mais moi je les connais du moins j’en connais assez pour savoir ce dont tu es capable ! … Une injuste défiance de toi-même, dans ce moment suprême, serait une tache à une si belle réputation, défends ton bon droit, fais connaître autant qu’il sera en ton pouvoir que tu étais dans le cas de légitime défense, sois simple et généreux, ménage tes ennemis le plus qu’il te sera possible, mets le comble à mon bonheur, que j’entende l’opinion publique dire il a été aussi grand dans sa défaite que brave dans le péril. Que ton âme s’élève à la hauteur de tes actions ; ah ! si tu savais combien je suis fière de t’avoir donné le jour ! ne crains pas de faiblesse de ma part, ta grande âme a le don d’élever la mienne.

    Adieu ! quoique séparée de toi, mon cœur ne te quitte pas. »