Histoire de l’Église de Corée/Partie 2/Livre 5/03

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Librairie Victor Palmé (2p. 558-592).

CHAPITRE III.

Martyrs des provinces. — Les trois missionnaires survivants. — Expédition française en Corée. — Lettre du Souverain Pontife aux Coréens.


La persécution de 1866 avait, dès les premiers jours, sévi avec une rigueur et une rapidité sans exemple. Le 15 février, la plupart des missionnaires de Corée comptaient encore sur la liberté religieuse ; à la fin de mars, la chrétienté écrasée sous une succession de désastres inouïs, était noyée dans le sang de ses pasteurs et de ses principaux fidèles. La rage des suppôts de l’enfer s’était déchaînée, non-seulement à la capitale, mais dans tout le pays. Nous avons raconté la mort des chrétiens qui suivirent les missionnaires au martyre. Voici quelques détails sur cinq de ceux qui, dans les provinces, à la même époque, imitèrent leur constance et partagèrent leur triomphe.

« Je vous envoie, écrivait M. Féron, le 25 septembre 1866, les notes suivantes, malheureusement incomplètes, sur quelques-uns de nos martyrs.

« Paul O Pan-tsi, baptisé en 1857 ou 1858, était de famille noble, mais vivait dans une grande pauvreté à Ki-tsiang-kol, canton de Tsin-tsien. Né dans l’opulence, ne songeant ni à s’instruire, ni à travailler, il avait eu une jeunesse oisive et dissipée, et le défaut de conduite l’avait réduit à la misère. Depuis sa conversion, il supportait la pauvreté avec une résignation chrétienne, et remplissait ses devoirs avec beaucoup d’exactitude. Arrêté le 10 ou 11 mars 1866, par les satellites de Tsiong-tsiou, il fut amené à la prison de cette ville, avec un jeune homme du même village. Il avait déjà subi un interrogatoire et souffert le supplice du tsioul ou ploiement des os des jambes, lorsqu’il vit arriver à la prison Paul Pai de qui je tiens les détails suivants. Ils furent interrogés ensemble. Paul O Pan-tsi parla peu, se déclara chrétien, refusa de dénoncer personne, et ne répondit que par des dénégations aux questions concernant les missionnaires. La torture ne lui arracha que quelques soupirs ; elle fut abrégée, parce que ce jour-là le roi offrait des sacrifices. Dans le trajet du prétoire à la prison, un des bourreaux asséna sur la tête du confesseur un coup de bâton qui fit jaillir le sang. Paul se contenta de dire : « Lorsqu’on voudra me tuer, qu’on me tue ; mais, en attendant, pourquoi me frapper sans l’ordre du mandarin ? » Cette observation lui attira de nouveaux coups et de nouvelles injures. Cependant le mandarin, qui ne voulait pas faire mourir les trois prisonniers, mit tout en œuvre pour leur arracher un acte d’apostasie. Un de ses secrétaires, envoyé dans ce but, demanda à Paul ce que signifiaient les mots : Jésus, Marie, qu’il prononçait au milieu des tourments. « C’est, » répondit-il, « notre manière d’invoquer le secours de Dieu. « Les deux autres prisonniers eurent le malheur de faiblir ; on les relâcha. Paul Pan-tsi fut étranglé le lundi ou le mardi de la semaine sainte (26 ou 27 mars), à l’âge de plus de cinquante ans. Son corps, recueilli par les chrétiens, a été inhumé dans un terrain appartenant à sa famille.

« Hyacinthe Hong demeurait à Nong-tsiou, canton de Tsik-san. Il était aveugle depuis cinq ans et sexagénaire. Le 15 mars 1866, les satellites entrèrent dans sa maison. Ses premières paroles furent : « Je suis chrétien. — Mais comment as-tu pu apprendre la religion puisque tu es aveugle ; qui t’a instruit ? — J’ai sucé l’instruction chrétienne avec le lait de ma mère ; c’est sur ses genoux que j’ai appris la vraie doctrine. D’ailleurs, il n’y a que cinq ans que mes yeux se sont obscurcis. — Si tu n’apostasies, nous allons te lier, et on te tuera. — Je ne puis renier mon Dieu, et il y a longtemps que je désire donner ma vie pour lui. » On le conduisit à Tsik-san, où il se déclara chrétien, et refusa d’apostasier. Barbe Ioun, son compagnon de captivité, raconte qu’on ne mit Hyacinthe à la torture qu’une seule fois, mais avec une barbarie atroce. Après l’avoir dépouillé de ses vêtements, lié par les pieds, les mains et les cheveux, les bourreaux le frappèrent avec une extrême violence ; puis, il fut remis en prison, chargé d’une lourde cangue, et resta sept jours dans cet état. Le mandarin lui faisait servir à manger ; mais, comme il y avait dans la prison une quinzaine de chrétiens, hommes, femmes et enfants, auxquels on n’accordait pas la même faveur et qui mouraient de faim, Hyacinthe leur distribuait presque tout ce qui lui était apporté. Désespérant de vaincre sa fermeté, le mandarin de Tsik-san l’envoya à Kong-tsiou, au gouverneur de la province. Le dernier jour du voyage, les satellites, sous prétexte que l’argent leur manquait, le laissèrent sans nourriture ; et, durant les cinq jours suivants, c’est-à-dire jusqu’à sa mort, on ne lui donna pas même une goutte d’eau.

« Au dernier interrogatoire, le gouverneur lui fit appliquer la torture. Huit bourreaux (quatre de chaque côté) le frappaient sans relâche ; ils ne s’interrompaient que pour laisser au mandarin le temps de lui adresser cette question : « Es-tu encore chrétien ? — Oui, » répondait le martyr. Et on ne l’entendit même pas pousser un gémissement. Le supplice recommença à trois reprises différentes : c’était toujours la même réponse, bien que plus d’une fois on fût obligé de le délier pour le faire revenir à lui, car la violence des coups lui faisait perdre connaissance. Ajoutons que, la nuit précédente, les satellites l’avaient déjà torturé en lui ramenant la tête jusque sur les pieds passés dans des ceps, tandis qu’il avait les bras étendus en croix. Ce supplice était si douloureux que le patient demanda qu’on le fît cesser ; les satellites refusèrent à moins qu’il ne renonçât à se déclarer chrétien. Hyacinthe Hong fut étranglé le lundi saint, 26 mars. Son fils, qui avait pris la fuite, a mieux aimé vivre dans l’indigence que de s’exposer au danger de l’apostasie en réclamant ses biens confisqués.

« Thomas Song, dit Tcha-sien-i, de Keu-to-ri, âgé de vingt-huit ans, était fidèle à ses devoirs, mais d’un caractère assez peu énergique, et ne présageant pas l’héroïsme dont il fit preuve dans la confession de sa foi. Je ne sais pas au juste le jour de son arrestation ; elle eut lieu de la manière suivante. Quatre ou cinq jours après l’arrestation de Mgr Daveluy, les satellites de Tek-san avaient pillé les maisons de quelques chrétiens du village de Keu-to-ri. Le mandarin ayant promis de faire restituer les objets volés, Thomas reçut commission de les réclamer. Mais, au lieu de tenir sa promesse, le mandarin l’interrogea sur la religion. Thomas la confessa hardiment, et fut jeté en prison. Là, les satellites le maltraitèrent de telle sorte que, lorsqu’on l’envoya au gouverneur de Kong-tsiou, ils furent obligés de le porter. Chaque jour ils le dépouillaient de ses vêtements, le garrottaient, et le frappaient à coups de bâton. Une fois, l’ayant suspendu par les pieds, ces misérables lui couvrirent le visage d’ordures. En recevant cet ignoble outrage, Thomas dit simplement : « C’est bien ! — Pourquoi ? » demandèrent les bourreaux. — « Parce que c’est bien pour un pécheur, qui a fait couler le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ. J’avais soif ; ce que vous me faites, c’est pour expier le fiel et le vinaigre que lui ont fait boire mes péchés. » Une autre fois, on le laissa suspendu si longtemps, que ses compagnons de captivité, émus de compassion, le délièrent, au risque d’être eux-mêmes battus. On voulait frictionner ses membres enflés, et en exprimer le sang corrompu ; il ne le souffrit pas. « Ce n’est pas la peine, » répondit-il. « Du reste, Jésus et Marie sont venus toucher mes blessures. » Et l’on assure, en effet, que, dès le lendemain, ses plaies étaient cicatrisées.

« On était alors en carême, et Thomas observait avec une scrupuleuse exactitude les jeûnes et les abstinences de l’Église, jeûnes et abstinences dont la rigueur était doublée et par ses autres souffrances, et par l’insuffisante nourriture donnée aux prisonniers. De même, rien ne put lui faire omettre aucune de ses pratiques ordinaires de piété. Son oncle, apostat et délateur, lui écrivit pour l’engager à apostasier ; il rejeta la lettre avec indignation, ce qui lui valut un surcroît de mauvais traitements. Touché du regret d’avoir poussé les choses si loin, le mandarin voulait sauver Thomas Song ; mais, ne pouvant obtenir ni un acte, ni même un mot qui lui permît de le renvoyer comme apostat, il s’avisa d’un expédient singulier : ce fut de lui dire que, s’il n’arrachait avec ses dents un morceau de sa propre chair, il le regarderait comme ayant obéi, et le renverrait. « Quand je proteste que je n’apostasierai jamais, » répondit Thomas, « pourquoi voulez-vous me faire passer pour apostat ? Mon corps appartient à Dieu, et il ne m’est pas permis de lui faire du mal ; mais le mandarin a sur moi l’autorité paternelle, et puisqu’il exige cette preuve de mon attachement à la foi, la voici. » Et d’un coup de dent, il s’arracha un morceau de chair à chaque bras. Ces blessures durent être bien douloureuses : car, après sa mort, on les trouva affreusement envenimées. Il arriva à Kong-tsiou le vendredi ou le samedi saint, et fut aussitôt présenté au gouverneur, qui le fit mettre trois fois de suite à la question. On le remporta sans connaissance, et, le même jour, il fut étranglé dans la prison, ainsi que deux femmes chrétiennes, sur lesquelles je n’ai encore que des détails insuffisants. Leurs corps ont été précieusement recueillis. »

Une lettre de M. Calais donne quelques renseignements sur les deux femmes dont il est ici question. L’une était Suzanne Kim, originaire d’une ancienne famille chrétienne de Tchouk-san dans le Kieng-kei, et femme de Jean Sim. L’autre, dont on ne sait pas le nom, était la veuve d’un nommé Kim. Quand éclata la persécution, Suzanne, se croyant trop exposée dans le village où elle demeurait avec son mari, se retira avec ses trois enfants, dont le plus jeune n’avait que deux mois, auprès de son frère et de sa vieille mère, dans le village de Hai-sa-tong. C’est là qu’elle fut saisie par les satellites avec sa mère, et la veuve de Kim. D’autres chrétiens arrêtés en même temps apostasièrent, et furent relâchés sur-le-champ. Les trois femmes furent conduites au mandarin, mais, chemin faisant, les satellites voyant que la mère n’avait pas la force de les suivre, s’en débarrassèrent en la renvoyant chez elle. Les deux prisonnières comparurent devant le mandarin de Tsien-an qui, ému de compassion à la vue des petits enfants de Suzanne, employa tour à tour les caresses et les menaces pour obtenir l’apostasie de ces courageuses chrétiennes, sans toutefois les mettre à la torture. À la fin, il les renvoya à Kong-tsiou, chef-lieu de la province. C’était les envoyer à la mort. Suzanne le comprit, et confia ses enfants à un chrétien qui devait les reconduire à leur père. À Kong-tsiou, les deux femmes eurent à subir, à plusieurs reprises, des supplices si cruels, que leurs jambes et plusieurs de leurs côtes furent rompues ; mais elles ne laissèrent pas échapper une plainte. On les reporta à la prison, où on les étrangla le même jour que Thomas Song. Leurs corps, jetés dans les champs, furent ensuite enterrés par les chrétiens dans une même fosse.

Il y eut, en outre, dans les différentes provinces, une vingtaine d’autres martyrs, dont trois dans le Pieng-an, deux dans le Hoang-hai, les autres à Kong-tsiou, à Song-to, etc., mais il a été impossible d’obtenir des documents précis sur leur nombre, leurs noms et les circonstances de leur mort. Ordre était donné dans tout le royaume de brûler les livres et objets de religion que l’on pourrait saisir ; la surveillance mutuelle de cinq en cinq maisons, responsables les unes des autres, était rétablie avec beaucoup de rigueur, surtout dans les grandes villes ; les mandarins devaient par tous les moyens possibles obtenir l’apostasie des chrétiens. La plupart d’entre eux profitèrent d’une aussi belle occasion de satisfaire à la fois leur rapacité et leur haine du nom chrétien. Ils torturèrent cruellement tous les néophytes qui leur tombèrent sous la main, pillèrent et brûlèrent leurs maisons, et les réduisirent à la plus affreuse misère. Beaucoup d’autres mandarins cependant se mirent peu en peine d’exécuter strictement les ordres de la cour. Quelques-uns même, opposés par principe à la persécution, inventèrent des stratagèmes pour tirer les chrétiens d’embarras, et un certain nombre de prisonniers furent, après des interrogatoires insignifiants, relâchés comme apostats, sans avoir en réalité donné aucun signe d’apostasie.


Mais si l’on était disposé, au moins partiellement, à fermer les yeux sur les chrétiens indigènes, et à les laisser provisoirement tranquilles, on ne mettait que plus d’ardeur à poursuivre les missionnaires européens. D’après les dénonciations du traître Ni Son-i, on était sûr qu’il y en avait au moins neuf en Corée ; on soupçonnait l’existence des autres. Aussi, dès le premier jour de la persécution, les ordres les plus sévères furent-ils expédiés à tous les gouverneurs et magistrats ; et de nouvelles lettres venaient, chaque semaine, stimuler leur activité et leur vigilance. Tout d’abord, le gouvernement ordonna de placer, à chaque rencontre de chemins, des guérites pour des gardiens chargés de ne laisser passer aucun voyageur sans l’avoir rigoureusement examiné ; mais, au bout de quelques jours, les soldats s’ennuyèrent de ce pénible service, et, sauf dans le voisinage immédiat de la capitale, laissèrent partout ailleurs les guérites veiller seules. On envoya également à tous les fonctionnaires et agents de l’autorité les signalements des Européens, fournis par Ni Son-i et d’autres apostats, avec promesse de brillantes récompenses pour ceux qui les feraient prisonniers. Nous avons vu que le résultat de ce plan infernal fut, en moins d’un mois, l’arrestation de neuf missionnaires. Les trois autres échappèrent, mais il est difficile de dire ce qu’ils eurent à souffrir dans ces terribles moments. Pourchassés de retraite en retraite par les satellites et les espions, cachés le jour dans des trous de murailles ou dans les rochers les plus inaccessibles des montagnes, errants la nuit dans des chemins écartés et quelquefois impraticables, l’âme déchirée de mille angoisses à la vue de la ruine de leurs chrétientés, du découragement des néophytes, de l’apostasie des faibles, bien souvent ils souhaitèrent de tomber dans les mains des persécuteurs, et, comme ils l’ont avoué depuis, plus d’une fois ils songèrent à se livrer eux-mêmes.

« J’ai tout perdu, » écrivait M. Féron au séminaire des Missions-Étrangères, » j’ai tout perdu, jusqu’à mon bréviaire. Je ne possède plus que les habits qui me pourrissent sur le corps. Je ne puis attendre aucun secours de mes chrétiens qui sont eux-mêmes complètement ruinés. Tous sont frappés d’ailleurs d’une terreur incroyable qui paralyse toutes leurs facultés, et devient pour eux le plus grand péril, car beaucoup auraient passé inaperçus, s’ils ne s’étaient trahis d’avance en prenant la fuite. Inutile de vous raconter comment j’ai vécu pendant tout ce temps. Vous n’ignorez pas ce que c’est que le temps de persécution ; plusieurs d’entre vous le savent par expérience. Mais si cette vie est dure, la Providence divine est bien douce. Je puis dire que j’ai marché de miracle en miracle, allant là où je ne voulais pas, n’allant pas là ou je voulais, et toujours j’ai reconnu que si j’avais fait selon ma volonté, je ne sais pas, ou plutôt je sais très-bien ce qui me serait arrivé. Et puis, dans une cachette obscure et étouffante, on sent le bon Dieu de plus près, et l’on n’échangerait pas volontiers une pareille existence pour une autre plus douce à la nature. »

De son côté, M. Ridel écrivait à sa famille : « En apprenant le martyre de Mgr Berneux, je me mis en route avec quelques chrétiens pour gagner Tsin-pat. Il y avait une rivière à traverser. Un courrier du gouvernement se présente en même temps que nous pour passer. J’entre le dernier dans le bateau, et me tourne à l’avant pour ne pas être reconnu. La conversation s’engage. « Moi, » dit un païen au courrier, « je reviens de Tiei-tchen pour l’affaire de ces coquins d’Européens que l’on a pris à la capitale. Y en a-t-il aussi à Tiei-tchen ? — Oui, » répond le courrier, « il y en avait deux ; j’ai porté l’ordre de les prendre, et ils ont été arrêtés. » Et il se mit à les décrire si bien que je reconnus facilement qu’il s’agissait de MM. Pourthié et Petitnicolas. Mes chrétiens effrayés ne soufflaient mot ; j’essayais de faire bonne contenance. Le premier interlocuteur ajouta : « A-t-on arrêté aussi leurs femmes ? — Ils n’en ont pas. — Et comment font-ils leur ménage ? — Ah ! je n’en sais rien. Allez leur demander. » Cette réflexion fit rire les chrétiens et empêcha de remarquer leur tristesse trop visible. Arrivé à Tsin-pat, je donnai les sacrements à quelques personnes, je fis enterrer tous mes livres et effets, et je partis le 12 mars, pour aller, je ne savais où, chercher un refuge. André, mon maître de maison, m’accompagnait avec sa femme et ses enfants, et un certain nombre de chrétiens. Le soir même, Tsin-pat était envahi par les satellites de la capitale, avec ordre précis d’arrêter l’Européen qui y résidait habituellement, et toutes les personnes à son service.

« Après avoir changé plusieurs fois de retraite, et dépensé tout ce que je possédais à nourrir les chrétiens qui m’avaient accompagné, j’ai été obligé d’en renvoyer le plus grand nombre, et je suis venu me réfugier dans un petit hameau au milieu des montagnes. J’ai couché quinze jours à côté d’un homme qui avait la fièvre typhoïde, et à la moindre alerte, à chaque visite que recevaient mes hôtes, je me cachais sous un tas de bois. C’est là que, le mardi de Pâques, j’ai appris la mort de Mgr Daveluy. Le soir, les enfants d’André causaient entre eux de cette triste nouvelle. J’entendis Anna sa fille aînée, âgée de douze ans, qui disait à ses jeunes frères : « On va bientôt venir prendre le Père, avec papa et maman ; on nous emmènera aussi, on nous dira : Renonce à la religion ou bien je vais te faire couper en morceaux. Que ferons-nous ? — Moi, » dit le plus grand, « je dirai : Faites comme vous voudrez, mais je ferai comme papa ; je ne renoncerai pas au bon Dieu, et si on me coupe la tête, j’irai chez le bon Dieu. — Et moi, » ajouta l’autre, « je dirai au mandarin : Je veux aller au ciel. Si vous étiez chrétien, vous iriez aussi au ciel ; mais, puisque vous faites mourir les chrétiens, vous irez en enfer. » Alors Anna serrant ses deux frères dans ses bras leur dit : « C’est bien, nous mourrons tous et nous irons au ciel avec papa et maman et le Père. Mais pour cela il faut bien prier le bon Dieu, car on nous fera bien mal. On nous arrachera les cheveux, les dents, les mains ; on nous frappera avec un gros bâton ; et le Père dit que si l’on n’a pas bien prié, on ne pourra pas y tenir. » Quelques instants après, le plus jeune des deux frères alla trouver sa mère : « Maman, est-ce qu’on tuera aussi le petit enfant ? (son petit frère qui n’avait que quatorze mois) » J’ai passé près d’un mois et demi dans cette retraite, enviant le sort de nos martyrs, faisant pénitence pour mes péchés qui m’ont privé du bonheur de partager leur sort, et méditant surtout ces paroles : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ! J’avais pu rattraper le Parfum de Rome, et, en relisant ces belles pages dans mes longues journées de loisir, j’y trouvais des tableaux frappants de notre état actuel. Ne sommes-nous pas, en Corée, au temps des catacombes ?… Enfin le 8 mai, j’ai eu des nouvelles de M. Féron, qui se trouvait caché à quelques lieues de moi, et le 15, après un voyage de nuit qui n’a pas été sans danger, j’ai pu me jeter dans ses bras. »

M. Calais fut, des trois missionnaires, celui qui courut les plus sérieux périls. « Je m’étais réfugié, » raconte-t-il, « dans la ville païenne de Moun-kien ; mais un soir, un léger accès de toux trahit ma présence pendant qu’un païen se trouvait à la maison. Je partis la nuit même, et guidé par le chrétien qui m’avait donné asile, je cherchai à regagner par des chemins détournés le village de Hau-sil où j’avais fait l’administration quelque temps auparavant. Nous nous égarâmes dans les montagnes, et vers midi seulement nous aperçûmes Hau-sil à une lieue de distance. Je renvoyai mon guide qui, en arrivant, trouva sa maison dévastée par les païens, et je continuai ma route en portant mon paquet sur mes épaules. Je n’avais rien mangé depuis la veille, j’étais épuisé de fatigue. Vers trois heures, j’arrivai auprès d’un petit groupe de maisons chrétiennes. Quelques femmes étaient sur la porte d’une cabane, mais en approchant je vis quatre satellites qui venaient de les arrêter. Je voulus fuir, mais ils me saisirent aussitôt, m’arrachèrent mon paquet, et me demandèrent : « Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Où vas-tu ? » À ces questions, je vis que je n’étais pas reconnu pour Européen, et je gardai le silence. Une des chrétiennes s’approcha alors et leur dit : « C’est mon beau-père, ne voyez-vous pas qu’il est sourd. Dites-moi ce que vous lui voulez, et je me charge de le lui faire comprendre. » Les satellites demandèrent de l’argent. On parlementa, et l’on convint d’aller appeler les chrétiens cachés dans la montagne. Celui qui me gardait essaya plusieurs fois de me faire parler. Il me donnait des coups de poing en me criant dans les oreilles : « Entends-lu ? parle donc. » Les chrétiens, apprenant que le prêtre était arrêté, vinrent en assez grand nombre, et voyant que l’on voulait seulement de l’argent et qu’il n’était pas question de religion, ils se méfièrent de quelque fourberie, interrogèrent les prétendus satellites et les forcèrent à avouer qu’ils n’étaient que des voleurs. Ils les châtièrent et les laissèrent aller.

« Je pus encore entendre quelques confessions, et donner la sainte communion le jour de Pâques. Puis, prévenu que les satellites ne tarderaient pas à arriver à Hau-sil, je partis le jeudi suivant, accompagné du chrétien Thomas Iou, pour me rendre à un autre village. À la ville de Nieun-phong, nous eûmes à passer devant une auberge ; on nous cria : « Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? » Nous nous contentâmes de presser le pas, mais les soupçons étaient éveillés, et nous fûmes bientôt saisis par cinq satellites, qui se mirent à me considérer de la tête aux pieds, par devant et par derrière, et soupçonnèrent que j’étais un Européen. On nous conduisit à l’auberge pour nous examiner de plus près. Thomas, qui marchait devant, se débattait si violemment que les satellites qui étaient à côté de moi s’avancèrent pour porter secours à leurs camarades. Je profitai aussitôt de la circonstance pour prendre la fuite. « L’autre se sauve, » crièrent-ils tous, et plusieurs se mirent à ma poursuite. Je courais de toutes mes forces, quand ma ceinture, dans laquelle j’avais quelques centaines de sapèques, se déchira et tomba sur les pierres du chemin. Les satellites, à ce son bien connu, se précipitèrent sur le butin, se battirent en le partageant, et ne songèrent plus à moi. Jamais auparavant je n’avais porté d’argent sur moi dans mes voyages ; c’était toujours un de mes compagnons qui tenait la bourse ; mais le bon Dieu, pour me sauver des mains des méchants, avait permis que je m’en fusse chargé moi-même ce jour-là. Je parvins à gagner un village chrétien ; je n’osai m’y arrêter, et, accompagné d’un ou deux hommes de bonne volonté, je me réfugiai dans un fourré presque impénétrable des montagnes voisines, un vrai repaire de tigres, où je dormis huit jours à la belle étoile, sur la terre nue. Plus tard, je pus arriver à Somba-kol, à travers un pays tout païen, couchant, côte à côte avec six ou huit païens, dans les auberges de la route. Dieu me garda de tout accident. À Somba-kol, je fis l’administration annuelle et distribuai les sacrements ; j’eus même la consolation de baptiser quelques païens adultes, qui ne craignaient pas, en face de la mort, de se déclarer chrétiens. J’ai su depuis que Thomas Iou, sur lequel on avait pris mon Nouveau Testament latin, fut conduit devant le mandarin, lequel, à la vue de ce livre, entra dans une fureur épouvantable contre les satellites qui m’avaient laissé échapper. Thomas subit deux ou trois fois les questions et la bastonnade, mais à la fin, voyant qu’on ne pouvait lui arracher aucune dénonciation contre moi, on le mit en liberté. »

Au mois de mai, la persécution se calma un peu. On recherchait toujours les missionnaires, mais on n’arrêtait plus les chrétiens. Le gouvernement craignait, en maintenant dans le pays une aussi grande agitation, d’empêcher la plantation du riz. D’ailleurs, la sécheresse était extrême ; l’orge, qui est la principale nourriture pendant l’été, menaçait de sécher sur pied ; et les païens eux-mêmes criaient de tous côtés que la cruauté déployée contre les chrétiens avait irrité le ciel, et fait manquer la pluie. Les ennemis de la religion remirent donc à l’automne la réalisation de leurs plans.

MM. Féron et Ridel s’étaient réfugiés ensemble dans un petit hameau de quatre maisons, chez une pauvre veuve chargée de six enfants encore en bas âge. La retraite était sûre, et cette femme, malgré son dénuement, malgré le danger qu’elle courait en leur donnant asile, les avait reçus et les gardait avec une cordialité si dévouée qu’ils y restèrent près de deux mois. La famine régnait dans la contrée ; les pauvres chrétiens du hameau coupaient l’orge encore toute verte, et en faisaient leur nourriture. Les deux missionnaires essayèrent de ce régime, mais dès la première fois, ils éprouvèrent une indisposition si violente qu’il fallut y renoncer. Les chrétiens mirent en commun leurs dernières ressources, vendirent tout ce qu’ils avaient, et parvinrent à leur procurer deux boisseaux de riz.

Vers le 15 juin, MM. Féron et Ridel eurent des nouvelles de M. Calais, qu’ils croyaient mort dans les montagnes, et purent correspondre avec lui. C’est alors que, d’un commun accord, ils décidèrent que l’un d’entre eux devait gagner la Chine, pour faire connaître les désastres que la mission venait de subir, et travailler, si possible, à y porter remède. M. Féron qui était le plus ancien des trois, et à ce titre remplissait les fonctions de supérieur, désigna M. Ridel pour ce voyage. Le missionnaire obéit, et quitta en pleurant sa chère mission de Corée.

« Nous fîmes préparer une barque, écrit-il, ce qui nous coûta des peines extrêmes ; enfin le jour de la Saint-Pierre, je quittai de nouveau M. Féron. Les satellites étaient de tous les côtés, gardaient toutes les routes ; les douanes étaient plus vigilantes que jamais, et les soldats de la capitale mettaient les barques en réquisition pour transporter les matériaux destinés à la construction du nouveau palais ; tout autant de périls qu’il nous fallait éviter. J’étais caché au fond de mon petit navire, monté par onze chrétiens résolus, et nos craintes furent grandes pendant trois jours que nous naviguâmes à travers les îles qui bordent la côte, mais Dieu vint à notre aide, et le sang-froid de mon pilote nous tira d’affaire. Enfin nous gagnâmes le large ; j’avais apporté une petite boussole : je donnai la route pour filer en pleine mer sur les côtes de Chine. Mes pauvres marins n’avaient jamais perdu la terre de vue ; quelle ne fut pas leur frayeur lorsque, le soir, ils ne virent plus autour d’eux que l’immensité des mers ? Un vent furieux se déchaîna ; nous essuyâmes une violente bourrasque et, pendant deux heures, nous eûmes toutes les peines du monde à maintenir notre navire. Figurez-vous une petite barque toute en sapin, les clous en bois ; pas un seul morceau de fer dans sa construction ; des voiles en herbes tressées, des cordes en paille. Mais je l’avais appelée le Saint-Joseph ; j’avais mis la sainte Vierge à la barre et sainte Anne en vigie. Le lendemain, point de terre ; le troisième jour nous rencontrâmes des barques chinoises : le courage revenait au cœur de mon équipage, mais le calme nous surprit. À la nuit, nous eûmes encore un coup de vent qui dut nous pousser fort loin dans la bonne direction ; le vent soufflait par soubresauts de droite à gauche ; la mer se gonflait et frappait les flancs de la barque ; on ne pouvait voir à deux pas dans l’obscurité, et il tombait une pluie torrentielle. J’admirai le courage de mon pilote ; il resta toute la nuit au poste, ne voulant pas céder sa place avant que l’orage ne fût passé, et tenant fidèlement la direction que je lui avais donnée.

« Enfin le vent cesse, les nuages se dissipent ; il ne reste plus que le roulis, et bientôt l’orient en feu nous fait présager une belle journée. Où étions-nous, où avions-nous été jetés par la tempête ? Telle était la question que nous nous posions, lorsqu’un matelot fait remarquer un point noir ; peu à peu il grossit ; c’est une terre dans la direction que nous avions prise ; plus de doute, c’est la Chine. Puis on signale un navire ; bientôt, à ses voiles, on reconnaît un navire européen ; il vient vers nous. J’ordonne de passer tout à côté, et je fais hisser un petit drapeau tricolore que j’avais eu soin de préparer avant de quitter la Corée. C’était un beau trois-mâts ; j’ai appris depuis qu’il était de Saint-Malo, et venait de Tche-fou. En passant, je lui fais un grand salut. Le capitaine qui nous regardait avec attention, très-étonné de voir flotter le drapeau français sur une si singulière embarcation qui n’était même pas chinoise, me répond de la manière la plus gracieuse, puis sur son ordre on met le drapeau. J’attendais avec anxiété ; c’était le drapeau de la France ; trois fois il s’élève et s’abaisse pour nous saluer. Impossible de vous décrire ce qui se passa dans mon cœur. Pauvre missionnaire, depuis six ans je n’avais pas vu de compatriotes ! et en ce moment, perdu au milieu des mers, sans connaître la route, j’aurais voulu rejoindre ce bâtiment, mais ses voiles enflées par un vent favorable l’avaient déjà emporté à une grande distance. C’était du reste pour nous une grande consolation. Tous mes matelots, qui n’avaient jamais vu de navire européen, étaient dans l’admiration. « Père, est-ce que ce sont des chrétiens ? Si ce navire venait chez nous tout le monde s’enfuirait ; il prendrait notre pays, et forcerait le roi à donner la liberté de la religion ; » etc. Bientôt je reconnus la côte ; c’était le port de Wei-haï d’où j’étais parti six ans auparavant. Nous étions sur les côtes du Chan-tong, dans la direction de Tche-fou où je voulais aller. Nous arrivions par conséquent en droite ligne, aussi bien que l’eût pu faire le meilleur navire avec tous ses instruments nautiques. Que la sainte Vierge est un bon pilote ! Il ne nous restait que quelques lieues, mais le vent contraire ne nous permit pas d’aborder ce jour-là. Le 7 juillet au matin, nous vîmes le port, et à midi, nous jetions l’ancre au milieu des navires européens. Aussitôt nous fûmes environnés de Chinois curieux de voir les Coréens qu’ils reconnurent aussitôt ; je descendis et fus immédiatement entouré d’une foule de Chinois qui me faisaient cortège et regardaient avec curiosité mon étrange costume. Les nouvelles que j’apportais firent grande sensation parmi les membres de la colonie européenne. Je me rendis sans retard à Tien-tsin, où je rencontrai le contre-amiral Roze qui commandait la croisière française sur les côtes de Chine. Il me fit un accueil bienveillant, et me promit son assistance. »


Après le départ de M. Ridel, M. Féron alla rejoindre M. Calais et ils restèrent cachés ensemble. L’été se passa assez tranquillement. Comme on était dans une année de famine, on laissa les chrétiens à la culture de leurs champs, tout en leur faisant comprendre que ce n’était qu’une trêve, et que les poursuites recommenceraient aussitôt que possible. Quant aux missionnaires, leur tête était toujours mise à prix. Le 15 août, arriva de Péking un courrier extraordinaire, porteur d’une dépêche secrète, si sécrète que l’ambassadeur coréen, un des principaux ennemis de la religion, qui se trouvait alors en Chine, n’en avait pas eu connaissance, car l’on craignait à Péking que les chrétiens n’en fussent informés. Mais en Corée rien n’est secret : la dépêche et la réponse du gouvernement coururent tout le pays, et les missionnaires purent s’en procurer des copies. La dépêche taxait d’imprudence le meurtre des prêtres européens, et conseillait un arrangement avec la France, parce que celle-ci se préparait à porter la guerre en Corée. On ajoutait que, si la Chine n’avait pu résister aux armes françaises, à plus forte raison la Corée ne pouvait-elle espérer de se défendre. Le régent répondit que ce n’était pas la première fois qu’il faisait tuer des étrangers, que c’était son droit, et que personne n’avait rien à y voir. Les faits vinrent bientôt appuyer cette déclaration de principes. Le 2 septembre, une goëlette américaine, ayant fait côte à Pieng-an, fut brûlée, et les vingt hommes qui la montaient furent massacrés. On arrêta aussi deux jonques chinoises du Chan-tong, pour s’assurer qu’elles n’avaient pas d’Européens à bord. Il n’y en avait pas, mais on trouva des toiles de coton de fabrication européenne ; l’équipage fut égorgé. Les édits les plus sévères furent renouvelés contre les chrétiens : ordre était donné de les mettre à mort, eux et leurs parents jusqu’au sixième degré, et généralement toutes les personnes qui seraient tenues pour suspectes ; des récompenses étaient promises à ceux qui auraient rempli ces ordres.

Après la destruction des navires dont nous venons de parler, le régent, convaincu qu’il avait porté un coup terrible aux barbares d’Occident, et qu’il était délivré d’une partie de ses ennemis, allait tous les jours sur une montagne voisine de la capitale rendre grâces au ciel de ce brillant succès. Alors même, Thomas Kim Kei-ho, celui qui, en janvier, s’était le plus activement mêlé aux démarches faites auprès de lui par certains chrétiens à l’occasion de la tentative des Russes, eut la malencontreuse idée de lui écrire de nouveau. Il exposait que les navires en question n’étaient point ceux qui devaient venir faire la guerre à la Corée, que les vaisseaux français ne tarderaient pas à se montrer, et que le meilleur plan était de traiter avec la France, d’abord parce que c’était une nation puissante, ensuite parce que sa religion était vraie et utile à la prospérité des États. Comme on le pense bien, il fut, à cause de cette lettre, immédiatement arrêté.

Thomas appartenait à une famille distinguée par sa noblesse. Plusieurs de ses parents païens occupaient des postes élevés dans la magistrature. Sa mère et son frère aîné avaient subi le martyre dans la persécution de 1839 ; un autre de ses frères était mort en prison pour la foi, à la même époque. Thomas, dans sa jeunesse, avait été un an au service de Mgr Daveluy ; puis, entraîné par l’ambition et l’amour des plaisirs, il avait abandonné à peu près entièrement ses pratiques religieuses. On dit qu’au commencement de 1866 il se convertit, et quelques chrétiens ont affirmé l’avoir vu réciter ses prières, et l’avoir souvent entendu répéter : « Je regrette vivement ma mauvaise conduite ; je ne désespère pas de me sauver, mais pour cela il me faudrait le martyre qui purifie toutes les souillures. » Néanmoins, on ne voit pas qu’il ait alors reçu les sacrements, ce qui lui était cependant facile avant l’arrestation de Mgr Berneux. Devant les juges il confessa courageusement qu’il était chrétien, et subit, à diverses reprises, les plus cruelles tortures avec une fermeté qui étonnait les bourreaux. Il fut conduit au supplice à Sai-nam-to, avec Paul Kim, et un autre chrétien nommé Ni. En chemin et sur le lieu même de l’exécution, il ne cessa d’exhorter ses compagnons à accepter joyeusement la mort. C’était le 8 ou le 10 septembre.

On n’a aucun renseignement précis sur Ni ; tout ce qu’on sait de lui, c’est qu’il était domestique du régent. Quant à Paul Kim, il appartenait à une famille de la plus haute noblesse, et s’était toujours distingué par sa foi et sa ferveur. Depuis six ans il était paralysé de la moitié du corps, et avait perdu l’usage de la parole ; il fallait le soigner comme un enfant. Mgr Berneux a souvent fait l’éloge de la patience héroïque avec laquelle Paul supporta cette terrible épreuve. Au commencement de la persécution, il habitait la maison du mandarin Jean Nam qu’il avait achetée peu de temps auparavant, et après l’arrestation de Jean, il prévit ce qui allait arriver et se hâta de la vendre secrètement. Quelques jours après, les satellites vinrent pour piller la maison, mais ils la trouvèrent occupée par un noble païen. Furieux de leur déconvenue, ils jurèrent de se venger sur Paul Kim, et, en septembre, aussitôt que le régent eut proclamé de nouveau les édits contre les chrétiens, ils le traînèrent devant le grand juge Sin Mien-sioung. Celui-ci, voyant son état d’infirmité, ne lui fit subir aucun interrogatoire ni aucune torture. Il le condamna à mort comme chrétien, et donna ordre de l’exécuter en compagnie de Thomas Kim. Un mois plus tard, les chrétiens lui donnèrent une sépulture honorable auprès des autres martyrs, sur la montagne de Ouai-ai-ko-kai. Dans les quelques jours qui suivirent l’exécution de Thomas et de Paul, quatre autres chrétiens moururent de faim dans les prisons de Kong-tsiou. On ne sait pas leurs noms, et l’on n’a aucun détail sur leur martyre.


Nous avons laissé M. Ridel à Tien-tsin, où il avait été informer l’amiral Roze des graves événements dont la Corée venait d’être le théâtre. L’amiral se disposait à porter secours aux deux missionnaires français encore exposés à la mort, quand la nouvelle d’une révolte en basse Cochinchine le força de prendre une autre direction. Il promit à M. Ridel de faire, à son retour de Cochinchine, une descente en Corée. Le missionnaire revint à Tche-fou où il séjourna jusqu’à la mi-août. À cette époque, les Coréens qui l’avaient accompagné demandèrent à retourner dans leur pays. Il en laissa partir huit, et, avec les trois autres, se rendit à Chang-haï pour attendre les événements. Trois semaines plus tard, il reçut de l’amiral Roze l’invitation de se rendre à Tche-fou pour l’accompagner en Corée. Il partit en toute hâte, et arriva le 10 septembre à bord de la frégate la Guerrière. Lui-même va nous raconter, dans tous ses détails, l’histoire de cette expédition.

« Il fut décidé que la corvette le Primauguet, l’aviso le Déroulède et la canonnière le Tardif, iraient faire une première reconnaissance sur les côtes de Corée. L’amiral me prit comme interprète pour ce premier voyage, avec mes trois Coréens comme pilotes. Partis le 18 de Tche-fou, nous étions, le 20, dans un groupe d’îles dont les premières sont les îles Ferrières et Clifford, et nous mouillâmes dans la baie du prince Jérôme, à une île qui fut nommée Eugénie. Le 21, l’amiral envoya son aide de camp sur le Déroulède pour explorer le chemin de la capitale ; je l’accompagnai. Toujours dirigés par le pilote coréen qui connaissait à fond tous les coins et recoins de la côte, nous passâmes à l’île Boisée, vis-à-vis la petite ville de Seung-tsiong, et de là, par un coude très-accentué, nous entrâmes dans le détroit qui sépare l’île de Kang-hoa du continent. On jeta l’ancre près de l’île, vis-à-vis du village de Kak-kot-si. Là se terminait notre mission. Quelques officiers descendirent à terre, et furent émerveillés de l’aspect du pays. Une grande plaine très-bien cultivée et couverte de rizières, des villages nombreux, et, à une lieue au nord-ouest, les montagnes où se trouve la ville de Kang-hoa. On voyait de loin quelques forts assez bien situés, des canons, mais pas un soldat. La population effrayée s’était enfuie d’abord, mais quelques individus plus courageux revinrent, d’autres les suivirent, et quand on leva l’ancre, les habitants accoururent en foule sur le rivage pour voir ce navire singulier, qui, sans voiles et sans rames, remontait le courant très-rapide en ces parages.

« Le lendemain, nous rejoignîmes le Primauguet et le Tardif. Tous étaient enchantés des observations faites pendant le voyage, et surtout d’avoir acquis la certitude que le chenal était navigable pour la flotte. Les trois navires se mirent immédiatement en route, mais le Primauguet s’étant écarté de la ligne indiquée par le pilote, alla donner sur des rochers. Heureusement, il ne fit pas d’avarie sérieuse, et ne perdit que sa fausse quille ; on décida de le laisser à l’île Boisée. Le 23 était un dimanche, et je célébrai la messe à bord. C’était la première fois que le saint sacrifice s’offrait, en toute liberté, dans le royaume de Corée. Les deux navires prirent ensuite la route de Séoul. Au sortir du détroit de Kang-hoa se trouve l’embouchure du fleuve qui passe à une lieue au sud de la capitale. Nous devions le remonter jusqu’à une distance de six ou sept lieues. J’étais continuellement au poste, traduisant à l’amiral les indications que me donnait le pilote. Enfin, le 25, dans la soirée, on mouilla devant la capitale, à la grande stupéfaction d’un peuple immense qui couvrait les rives du fleuve et les collines environnantes, pour rassasier ses yeux de ce spectacle inouï : des vaisseaux marchant par le feu.

« Le gouvernement coréen avait tenté d’arrêter notre marche. Des jonques avaient été placées à un passage assez étroit, et elles nous tirèrent un coup de canon ; un boulet français, en réponse, coula deux des jonques, et les autres prirent la fuite. Un peu plus loin, une ou deux batteries ouvrirent le feu, mais quelques coups de canon bien dirigés, et un obus, qui éclata à quelques pas des artilleurs, réduisirent tout au silence. On resta un jour devant Séoul, exécutant des sondages, prenant des hauteurs, traçant des plans, relevant les diverses directions, etc.. Je descendis à terre, dans l’espoir de rencontrer quelque chrétien, et d’avoir des nouvelles de mes confrères et de la persécution, mais personne n’osa nous approcher. On repartit le lendemain, et, en redescendant le fleuve, on fit de nouveaux sondages, et de nombreuses observations. Le dimanche, 30 septembre, nous avions rejoint le Primauguet et nous nous préparions à regagner les côtes de Chine, lorsqu’une barque vint nous accoster. C’était mon pilote et un des matelots qui m’avaient conduit à Tche-fou. J’appris par eux la destruction d’un navire européen échoué à Pieng-an au mois d’août, le renouvellement de la persécution, l’ordre de mettre à mort les chrétiens des provinces sans en référer à la capitale, et les perquisitions dirigées contre les prêtres. Je communiquai mes inquiétudes à l’amiral, en le priant de laisser au moins un des navires, dont la présence intimiderait le gouvernement coréen, tandis que le départ de toute la flottille amènerait certainement un redoublement de persécution. Mes représentations restèrent sans effet, et le 3 octobre, nous étions de nouveau dans le port de Tche-fou. On fit les derniers préparatifs, et nous repartîmes huit jours plus tard. »

Pendant que M. Ridel rentrait en Chine avec les navires, que devenaient les deux missionnaires restés en Corée ? La lettre suivante de M. Féron va nous l’apprendre.

« Vers les derniers jours de septembre, M. le contre-amiral Roze envoya reconnaître le chemin de la capitale. M. Calais m’avait quitté pour se rendre sur le bord de la mer, où j’avais fait préparer une barque qui devait le transporter en Chine. Informé avant moi de l’arrivée des bâtiments français, il m’écrivit pour savoir ce qu’il avait à faire. Croyant avec tout le monde que c’était une expédition définitive qui allait nous donner la liberté, je me mis aussitôt en devoir de rejoindre mon confrère. J’avais douze lieues à faire ; en chemin je fus reconnu, poursuivi, et n’échappai que par miracle. La barque n’était pas encore prête ; néanmoins nous nous jetons dedans et partons le jour même. Nous fûmes retardés par le calme, puis par un vent contraire, et nous ne pûmes atteindre que le lendemain, sur le soir, l’entrée du chenal de trois lieues de long, qu’il nous fallait prendre pour rejoindre les bâtiments français. Mais, à l’entrée du chenal, se trouve une ville dont la garde est très-sévère. Nos gens prennent peur ; nous les décidons pourtant à avancer. « Allons donc à la mort ! » disent-ils, et nous arrivons devant la ville. Une barque coréenne sortait de la passe. « Les vaisseaux barbares ne sont-ils point là ? demandent nos matelots. Nous allons être tués en passant près d’eux. — Non, ils sont partis depuis deux jours. » Nous virons de bord ; mais où aller ? Ma première pensée fut de nous diriger vers la Chine : le temps était beau, le vent favorable, et nous serions arrivés à Tché-fou avant le départ du contre-amiral. Mais la proposition fit frémir tout le monde ; l’embarcation était si petite, et les pièces qui la composaient si mal jointes ! Je n’osai insister, et il fut décidé que nous irions dans quelque chrétienté du voisinage chercher des nouvelles. Nous pensions, M. Calais et moi, que les Français n’avaient fait qu’une simple reconnaissance, et que le contre-amiral ne tarderait pas à venir lui-même. Nous le désirions d’autant plus, que nous regardions comme un devoir de lui faire connaître le désastre de Pieng-an, afin qu’il pût en prévenir le retour.

« Dès que nous fûmes à terre, je fis appeler secrètement un de nos chrétiens. Il nous donna les nouvelles suivantes. Les satellites venaient d’arriver pour se saisir d’un chrétien. Quant à la reconnaissance faite par la croisière, le peuple n’en était pas effrayé ; il désirait même l’arrivée des Français. Ce qu’il redoutait, c’était son propre gouvernement, c’étaient les bandes qui allaient s’organiser sous prétexte de défendre le territoire national. De fait, la terreur était grande à Séoul. Pendant les quelques jours que les canonnières françaises avaient été dans la rivière, il n’était entré à la capitale ni une charge de riz, ni une charge de bois ; huit jours de plus, et la population serait morte de faim. Tout le monde fuyait ; on assurait que sept mille maisons avaient été évacuées. Le gouvernement coréen ayant rassemblé une grande quantité de jonques pour former une armée navale, un boulet, lancé par une canonnière française, avait suffi pour détruire deux de ces jonques et mettre les autres en fuite. L’artillerie coréenne essaya bien de riposter ; mais ses projectiles n’arrivaient pas à moitié chemin. Tel est l’ensemble des renseignements que nous recueillîmes.

« Nous étions au 11 ou 12 octobre, notre position devenait de plus en plus critique, nous n’avions pas d’autre ressource que de prendre le chemin de la Chine. Ce jour-là même, le contre-amiral Roze partait de Tche-fou pour la Corée. Un vent contraire, qui nous rejeta vers le nord, nous empêcha de le rencontrer. Deux jours et deux nuits, nous longeâmes la côte jusqu’à la hauteur du Chan-tong ; mais notre embarcation était si frêle, il y avait tant d’imprudence à la pousser en pleine mer, que nous fûmes heureux de rencontrer les barques chinoises qui font la contrebande, et de nous arranger avec une d’entre elles pour nous faire conduire à Tche-fou. J’omets le récit de notre traversée qui fut longue et difficile, à cause des alternatives de calme plat et de vent contraire. Nous sommes arrivés à Tche-fou le 26 octobre. On vient de nous apprendre que le Primauguet est attendu de Corée pour le 5 novembre ; il vient chercher les dépêches. Nous espérons profiter de son départ pour rentrer dans notre mission, qui nous est plus chère encore depuis que nous en sommes exilés. »

Revenons maintenant à l’expédition, et donnons d’abord le récit officiel qui en a été publié par le gouvernement. On lisait dans le Moniteur du 27 décembre 1866 :


« Le ministre de la Marine et des Colonies a reçu du contre-amiral Roze, commandant en chef la division navale des mers de Chine, des dépêches annonçant la prise de Kang-hoa, ville fortifiée située au nord de l’île de ce nom, et à l’embouchure du fleuve sur les bords duquel se trouve Séoul, capitale de la Corée.

« Parti de Tche-fou le 11 octobre, avec la frégate la Guerrière, les corvettes à hélice le Laplace et le Primauguet, les avisos le Déroulède et le Kien-chan, les canonnières le Tardif et le Lebrethon, le contre-amiral Roze mouillait le 13, avec sa division, devant l’île Boisée, à 18 milles de Kang-hoa. Le lendemain, les canonnières remontèrent la rivière Salée (détroit de Kang-hoa), remorquant les embarcations qui portaient les compagnies de débarquement de la Guerrière et des corvettes, ainsi qu’un détachement des marins-fusiliers du Yokohama. À peine débarqués, nos marins occupèrent les hauteurs sans rencontrer la moindre résistance, et campèrent à 5 kilomètres de Kang-hoa. Le 15, une reconnaissance fut exécutée par une colonne commandée par M. le capitaine de frégate comte d’Osery ; arrivée près d’un fort qui domine la ville, elle fut accueillie par un feu bien nourri de mousqueterie et par celui de deux canons de petit calibre. Après un engagement de quelques minutes, le fort fut occupé, et les Coréens s’enfuirent, laissant un drapeau entre nos mains.

« Le 16, dès huit heures du matin, le contre-amiral Roze, à la tête de toutes ses forces, se présentait devant la ville, qu’entourait une muraille crénelée de 4 mètres de hauteur. Parvenues à une centaine de mètres de la porte principale, nos troupes furent reçues par une fusillade assez vive : mais la muraille fut bientôt escaladée au cri de : Vive l’Empereur ! et l’ennemi nous laissa maîtres de la place.

« Un grand nombre de canons, plus de dix mille fusils, des munitions de toute sorte ont été trouvés dans d’immenses magasins, et démontrent l’importance de la place de Kang-hoa, au point de vue de la défense de la capitale de la Corée. Le contre-amiral Roze a fait inventorier avec soin les magasins, dont il a pris possession au nom de l’État, et qui contenaient également dix-huit caisses remplies de lingots d’argent et des archives officielles.

« Une proclamation adressée aux habitants leur a fait connaître le but que l’amiral s’était proposé en venant châtier le gouvernement coréen, et leur a assuré la protection la plus complète.

« Le blocus du fleuve de Séoul, qui a été notifié aux consuls des puissances européennes en Chine, et la prise de Kang-hoa, devaient produire une profonde impression sur le gouvernement coréen. En effet, la ville de Kang-hoa étant, comme on vient de le rappeler, située à l’embouchure du fleuve de Séoul, commande ainsi la principale voie que le commerce de la capitale est obligé de prendre, particulièrement pour assurer ses approvisionnements de riz. Aussi, dès le 19, le contre-amiral Roze recevait une lettre du roi, à laquelle il s’est empressé de répondre, en faisant connaître les satisfactions qu’il réclame au nom du gouvernement de l’empereur.

« La dépêche qui renferme ces détails est datée du 22 octobre ; à cette date, le contre-amiral Roze était encore dans la ville de Kang-hoa, où il attendait les interprètes (chinois) qu’il avait fait demander à notre consul de Chang-haï. »

Le Moniteur du 7 janvier 1867 publiait d’autres dépêches en date du 17 novembre 1866.

« Le contre-amiral Roze ayant voulu s’assurer de l’état du pays, un détachement, commandé par le capitaine de vaisseau Ollivier, sortit de Kang-hoa et rencontra, à quelques kilomètres de la ville, des Coréens en grand nombre, retranchés dans une pagode fortifiée ; l’ennemi, qui avait d’abord fait une sortie, fut repoussé et se hâta de rentrer dans ses retranchements en abandonnant ses morts. Après une fusillade très-vive, dans laquelle nous n’avons eu aucun homme tué, mais qui malheureusement nous a coûté quelque blessés, la colonne rentra le soir même à Kang-hoa.

« Quelques jours après, le contre-amiral Roze, voyant que le gouvernement coréen ne donnait pas suite aux ouvertures auxquelles il avait dû croire en recevant une lettre du roi, se décida à quitter Kang-hoa ; les approches de l’hiver se faisaient d’ailleurs déjà sentir, et il était à craindre que toute navigation de la rivière Salée ne fût bientôt interrompue ; alors il ordonna la destruction de tous les établissements du gouvernement, ainsi que celle du palais du roi, et nos matelots retournèrent à bord des bâtiments mouillés devant l’île Boisée.

« Les caisses renfermant des lingots d’argent, représentant une valeur de cent quatre-vingt-dix-sept mille francs, des manuscrits et des livres qui peuvent offrir quelque intérêt pour la science, ont été dirigées sur Chang-haï, d’où elles seront transportées en France.

« Le contre-amiral Roze annonce également que les deux missionnaires qui étaient restés en Corée sont venus le rejoindre, après avoir réussi à se faire débarquer à Tche-fou.

« La destruction de Kang-hoa, place de guerre importante, des poudrières et des établissements publics que cette ville renfermait, a dû prouver au gouvernement coréen que le meurtre des missionnaires français ne restait pas impuni. »


Telle est la version officielle de l’expédition de Corée. Voici maintenant le récit beaucoup plus détaillé de M. Ridel. Il nous fera connaître, au sujet de l’engagement final près de la pagode, la réalité un peu trop voilée sous les euphémismes de la feuille gouvernementale.

« Le samedi 13 octobre, l’escadre mouillait près de l’île Boisée. Il avait été décidé qu’on s’emparerait d’abord de Kang-hoa ; aussi, le 14, les deux avisos et les deux canonnières, remorquant toutes les embarcations où se trouvaient les compagnies de débarquement, remontèrent le détroit. La frégate et les deux corvettes, qui avaient un trop fort tirant d’eau, restèrent à l’ancre. On prit terre auprès du village de Kak-kot-tsi, et le débarquement s’effectua sans qu’il fût besoin de tirer un seul coup de fusil ; il n’y avait pas d’ennemis. À l’approche des Français, presque tous les habitants avaient pris la fuite ; quelques-uns, plus braves, étaient demeurés, mais ils se contentaient de faire de grandes prostrations. On s’établit dans le village. Deux jours après, on entra dans la ville qui avait voulu opposer quelque résistance. Quelques coups de fusil qui tuèrent trois ou quatre Coréens, mirent les autres en pleine déroute ; on brisa la porte à coups de hache. La ville était à peu près déserte ; les troupes occupèrent immédiatement le palais du mandarin, et les magasins du gouvernement.

« On y trouva des armes en abondance, des arcs et des flèches en très-grand nombre, des sabres en fer que l’on ploie sans pouvoir les casser, des casques, des cuirasses d’un beau travail mais excessivement lourdes, environ quatre-vingts canons en cuivre et en fer de différents calibres, mais en assez mauvais état, une quantité considérable de fusils à mèche de toutes les dimensions. Les canons en cuivre se chargent par une cavité située près de la culasse, dans laquelle on introduit une espèce de cartouche en fer ne contenant que la poudre : on n’a vu aucun affût. Quelques-uns des fusils sont à plusieurs coups ; ils ont plusieurs lumières sur le canon, de sorte qu’en mettant le feu successivement à chaque lumière, en commençant par la plus voisine de l’orifice, on a une série de décharges, ce qui doit être très-dangereux. Il y avait aussi des quantités énormes de poudre ; quelques-uns des dépôts ont sauté en produisant des secousses semblables à celles d’un tremblement de terre. On a trouvé également des toiles, des bois de différentes espèces, des vases en cuivre, des ciseaux, des éventails, des pinceaux, des peaux de bœufs et de cochons très-bien tannées, de la cire d’abeilles, de la cire végétale qui se récolte dans le sud de la Corée, des soieries de Chine, du minerai de cuivre, de l’alun, quelques porcelaines de mauvaise qualité, de grandes provisions de poisson sec, et pour plus de cent quatre-vingt mille francs d’argent, en lingots qui ont la forme de galettes.

« La bibliothèque était très-riche. Deux ou trois mille livres imprimés en chinois avec de nombreux dessins, sur beau papier, tous bien étiquetés, la plupart très-volumineux, reliés avec des plaques en cuivre sur des couvertures en soie verte ou cramoisie. J’y ai remarqué l’histoire ancienne de la Corée en soixante volumes. Ce qu’il y avait de plus curieux, c’était un livre formé de tablettes de marbre, se repliant comme les panneaux d’un paravent sur des charnières en cuivre doré, très-bien polies, avec des caractères dorés incrustés dans le marbre, et chaque tablette protégée par un coussin de soie écarlate ; le tout placé dans un joli coffre en cuivre, lequel était à son tour renfermé dans une boîte de bois peinte en rouge, avec ferrements en cuivre doré. Ces tablettes carrées formaient en se développant un volume d’une douzaine de pages. Elles contiennent, au dire des uns, les lois morales du pays, et selon d’autres, dont l’opinion est bien plus probable, les faveurs accordées aux rois de Corée par l’empereur de la Chine. Les Coréens y attachaient un très-grand prix. Dans une autre caisse, on trouva une tortue en marbre parfaitement sculptée, sous le piédestal de laquelle était le sceau royal, ce sceau formidable que les simples Coréens ne peuvent ni toucher ni même voir, et dont la possession a suffi plusieurs fois pour transférer l’autorité royale et terminer des révolutions. Celui que j’ai vu était neuf, et semblait n’avoir jamais servi.

« Dans l’enceinte de la maison du mandarin se trouve un palais royal, car c’est dans la forteresse de Kang-hoa que les rois de Corée se réfugient en temps de guerre. L’emplacement est bien choisi, sur une petite colline boisée qui domine la ville, et d’où l’on jouit d’une vue magnifique sur l’île, la mer, et le continent. L’île de Kang-hoa est très-fertile. On y récolte du riz, de l’orge, du tabac, du sorgho, du maïs, des navets de différentes espèces, des choux de Chine, des châtaignes, du kaki, des glands doux dont les habitants pauvres font une espèce de bouillie, etc…

« Les Français demeuraient en tranquille possession de la ville, où personne ne les inquiétait. La masse de la population était trop effrayée pour y rentrer, et l’on ne put avoir que très-peu de rapports avec eux. En vain cherchait-on à les rassurer ; ils n’avaient pas l’idée d’une pareille manière de faire la guerre ; ils s’imaginaient que les vainqueurs, en s’emparant d’un pays, devaient nécessairement tout mettre à feu et à sang. Du reste, ils répétaient : « Pourquoi n’allez-vous pas à la capitale ? À quoi vous sert de rester ici ? vous n’aboutirez à rien. Vous voulez tirer vengeance des massacres commis, et vous punissez de pauvres gens qui n’en sont nullement la cause, et qui n’y ont pas pris la moindre part. »

Un chrétien put arriver jusqu’à moi, la nuit, au camp de Kak-kok-tsi. Il me dit que l’on rassemblait une armée considérable dans toutes les provinces de la Corée, que l’on fabriquait des armes jour et nuit, que l’on ramassait tous les morceaux de fer, même les instruments de labourage, pour en faire des sabres et des piques, que plusieurs points de la côte, entre autres la ville de Tong-tsin, sur le continent, vis-à-vis de Kang-hoa, étaient fortement gardés, et qu’on avait barré le fleuve en coulant une quantité de barques, à une lieue en aval de Séoul. L’amiral, apprenant ces détails, résolut de pousser une reconnaissance dans les environs de Tong-tsin.

« Cent vingt hommes furent envoyés à cet effet ; ils gagnèrent le continent vis-à-vis la porte de Séoul. On nomme ainsi une arche en pierre, de forme ogivale, surmontée d’une toiture en pagode chinoise, qui commande la tête du chemin de la capitale. Autour de cette porte il y a un village et quelques fortifications. Lorsque nos marins voulurent débarquer, ils reçurent à l’improviste une décharge qui leur tua trois hommes. Ils descendirent à terre néanmoins, et se rendirent maîtres de l’endroit après avoir tué quelques Coréens et mis les autres en fuite ; puis, ne jugeant pas prudent de pousser plus loin l’expédition, ils revinrent à bord, et demeurèrent en observation. Le soir, une partie de l’armée coréenne défila au fond de la plaine ; mais quelques obus lancés à propos vinrent, à leur grande surprise, éclater près de leurs rangs. Étonnés et effrayés par l’effet de ces engins inconnus, ils rompirent bientôt leurs rangs et s’enfuirent sur le sommet des montagnes. Ils se montrèrent depuis, à plusieurs reprises, dans une gorge éloignée de deux mille mètres ; mais le feu des canonnières les obligeait de se retirer. La nuit ils venaient allumer des feux de bivouac en différents endroits de la plaine, et le jour ils y plaçaient des mannequins habillés, afin de nous faire dépenser inutilement de la poudre et des boulets. Souvent on entendait le bruit de leurs canons ; sans doute ils s’exerçaient au tir dans leur camp, derrière les montagnes. On nous a dit qu’ils avaient fabriqué des canons sur le modèle de ceux qu’ils avaient pris à bord de la goélette américaine, brûlée par eux avec l’équipage, quelques mois auparavant, sur la côte de Pieng-an. Les canonnières étaient postées en différents endroits, pour empêcher la circulation des barques et tenir le blocus de la rivière de la capitale ; un certain nombre de jonques furent brûlées ; mais les Coréens trouvaient moyen de passer pendant la nuit sur de petits canots.

« Pendant ce temps la persécution sévissait plus que jamais à la capitale et dans les provinces. Le père du roi était furieux : il avait fait écrire, sur les poteaux qui sont à l’entrée de son palais, que tous ceux qui parleraient de faire la paix avec les Européens seraient considérés comme rebelles et immédiatement exécutés. Le général Ni Kieng-ei avait envoyé à l’amiral, dès le 19 octobre, une longue lettre, dans laquelle, après avoir cité plusieurs sentences des anciens philosophes, il disait que ceux qui franchissaient les frontières d’un autre royaume étaient dignes de mort ; que les Européens étaient venus chez eux, s’étaient cachés en prenant les habits et en parlant la langue du pays, afin de leur enlever leurs richesses ; que par conséquent on avait bien fait de les mettre à mort ; que si nous ne partions pas, nous devions craindre que le ciel ne nous punît bientôt, etc… L’amiral répondit qu’il était venu au nom de Napoléon, souverain du grand empire de France ; que Sa Majesté dont la sollicitude s’étendait sur tous ses sujets, en quelques lieux qu’ils fussent, voulait qu’ils fussent partout en sûreté et traités comme il convenait à des citoyens d’un grand empire ; qu’ayant appris que le gouvernement de Corée venait de mettre à mort neuf Français, il venait demander réparation : qu’on eût donc à lui remettre les trois ministres qui avaient contribué le plus à la mort de ces Français, et qu’on envoyât en même temps un plénipotentiaire pour poser les bases d’un traité. Sinon, il rendait le gouvernement de Corée responsable de tous les malheurs qu’entraînerait la guerre. Cette lettre de l’amiral resta sans réponse.

« Les Coréens continuaient à se réunir sur tous les points du voisinage. Un jour un chrétien vint me dire que, la veille, trois cents Coréens, chasseurs de tigres et habiles tireurs, venaient de passer dans l’île, et que, la nuit suivante, il en passerait encore cinq cents qui iraient rejoindre les autres, et s’enfermer dans la pagode de Trieun-tong-sa, dans l’île même de Kang-hoa, à trois ou quatre lieues au sud de la ville. Je me hâtai d’en prévenir l’amiral. Ce jour-là même, une baleinière qui faisait de l’hydrographie avait été attaquée tout auprès de l’endroit où s’effectuait le passage. L’amiral résolut de faire attaquer cette pagode, et détacha à cet effet cent soixante hommes. Sur son ordre, j’accompagnai l’expédition, tant pour guider la marche que pour servir d’interprète. Nous partîmes à six heures du matin. L’avant-garde nous précédait de quelques pas ; venait ensuite le commandant en tête de son détachement, puis quelques bagages et les chevaux qui portaient notre déjeuner. Nous n’avions pas d’artillerie, quoique la veille on eût parlé d’emmener quelques petites pièces ; je ne sais pourquoi on changea d’avis. Nous allions assez doucement, nous reposant d’heure en heure. En suivant la grand’route qui est assez belle, nous passâmes quelques collines, et nous aperçûmes bientôt des murailles qui longent le sommet des montagnes. Sur la route presque toutes les maisons étaient désertes. Un habitant nous dit que la veille il y avait beaucoup de soldats à la pagode. Nous vîmes en effet un certain mouvement aux environs, et plusieurs hommes qui gravissaient la montagne en se dirigeant vers la forteresse ; car cette pagode est en réalité une petite place forte habitée ordinairement par des bonzes soldats[1].

« Nous ne voyions pas la pagode même, car elle est placée dans un ravin, au milieu d’un cercle de montagnes, dont les sommets sont garnis de remparts de quatre mètres de hauteur, bâtis sans ciment, avec de grosses pierres à demi taillées entassées les unes sur les autres. On n’y pénètre que par une seule route facile ; c’est celle que nous suivîmes, après avoir tourné à droite afin d’attaquer du côté opposé à celui d’où nous venions. Il était onze heures et demie : quelques-uns proposèrent de déjeuner, mais on trouva qu’il serait plus facile de s’établir dans la pagode et de déjeuner dans le palais même de Bouddha. Nous quittâmes la grand’route pour prendre le sentier qui conduit à la pagode. Un Coréen parut en armes tout près de nous : deux ou trois coups tirés trop au hasard ne purent l’atteindre : trois de nos hommes se mirent à sa poursuite, mais il avait disparu. Nous n’étions plus qu’à trois ou quatre cents mètres de la porte : nous nous reposâmes un instant. Nous avions devant nous une muraille épaisse et solide, qui fermait le ravin et s’élevait des deux côtés sur les pentes de la montagne. La porte en pierres de taille, voûtée en plein cintre, n’avait pas de battants, comme c’est souvent le cas. Je considérais très-attentivement ce qui se passait à l’intérieur. À notre arrivée, j’avais entendu quelques cris ; maintenant tout était muet comme dans un désert. On donna le signal d’avancer ; un détachement prit à droite pour gravir la colline ; le principal corps précédé de l’avant-garde se dirigea droit sur la porte. Nous n’étions pas à cent mètres, et l’avant-garde était beaucoup plus rapprochée, lorsqu’une décharge subite se fit entendre sur toute la longueur de la muraille. Les coups se mêlaient, se succédaient, sans intervalle ; et les balles sifflaient de tous les côtés, à nos pieds et sur nos têtes. Je me détournai, et vis presque tout le monde couché : chacun se cachait où il pouvait pour se mettre à l’abri et attendre la fin de la fusillade ; j’en fis autant.

« Nos soldats ripostaient par un feu bien nourri, tout en descendant chercher une position plus favorable, mais que pouvaient leurs balles contre des murailles, et contre ces hommes dont on ne voyait que la tête ? La surprise avait mis le désordre dans notre troupe ; les commandements des chefs n’étaient pas exécutés, et bientôt tout le monde se trouva à une certaine distance, toujours sous le feu de l’ennemi dont les balles venaient encore nous atteindre. Alors, les officiers ayant rallié leurs hommes, on s’embusqua derrière des cabanes, des fragments de rochers, des tas de paille, afin d’empêcher une sortie des Coréens, pendant que l’on transportait les blessés sur une colline située un peu en arrière. Ils étaient trente-deux, et les blessures de quelques-uns semblaient assez graves.

« Notre position devenait embarrassante. En défalquant les blessés et ceux qui en prenaient soin, il ne restait plus guère que quatre-vingts hommes en état de combattre. Si l’ennemi avait cherché à nous couper la retraite, il aurait pu réussir ou, du moins, nous tuer beaucoup de monde. Les hommes n’avaient pas déjeuné, et le cheval qui portait notre repas avait passé à l’ennemi. Le docteur pansa les blessés : on dressa des brancards où étaient portés ceux qui ne pouvaient marcher, et nous pûmes enfin rejoindre la grand’route. Les hommes valides formaient l’arrière-garde pour maintenir l’ennemi à distance respectueuse. Trois fois les Coréens essayèrent de sortir, mais à chaque tentative, ils perdirent plusieurs hommes, et finirent par renoncer à la poursuite. Du reste, ils étaient satisfaits, et, montés sur les murailles, ils poussaient des acclamations et des cris sauvages, pour se féliciter de leur triomphe sur les barbares de l’Occident.

« Je ne veux porter aucun jugement sur cette affaire. Peut-être cependant y avait-il quelque imprudence à lancer cent soixante hommes, sans un seul canon, contre une forteresse que l’on savait contenir au moins huit cents ennemis. Le premier débarquement et la prise de Kang-hoa avaient offert si peu de difficultés, que l’on s’habituait à aller à l’attaque comme à une promenade. Cependant la résistance que l’on avait rencontrée à la porte de Séoul, aurait pu donner à penser. Heureusement nous n’avions pas un homme tué ; nous revînmes lentement au camp de Kak-kok-tsi, bien tristes et bien fatigués. Tous ont été admirables d’attention et de charité pour les blessés, et j’étais ému jusqu’aux larmes en voyant avec quelle affection toute maternelle, ces marins à rude écorce savaient soigner leurs compagnons. L’amiral qui avait le pressentiment de quelque mésaventure, vint au-devant de nous, avec une partie de son état-major. Il nous rencontra à une demi-lieue du camp. Il fut très-affecté de ce mauvais succès, et adressa quelques paroles d’encouragement à chacun des blessés. Il était nuit lorsque nous arrivâmes.

« Le lendemain, à huit heures du matin, j’appris que l’on avait décidé l’évacuation immédiate. Les troupes qui étaient dans la ville de Kang-hoa y mirent le feu, et se replièrent sur le campement près du rivage. La ville fut entièrement brûlée. Malheureusement ce départ précipité ressemblait beaucoup à une fuite, car ce n’était pas en prévision d’une aussi prompte retraite que l’on avait commencé des travaux de fortification, tant à la ville que sur les collines voisines du camp. On avait voulu emporter de Kang-hoa une grosse cloche en bronze ; elle était à moitié route, elle y resta, et les Coréens ont dû la reprendre comme un trophée de leur victoire. Les troupes s’embarquèrent pendant la nuit, et le matin à six heures nous étions en route. Au coude du détroit, plusieurs forts tirèrent sur nous, et quelques boulets tombèrent à bord, mais sans blesser personne. Les canonnières ripostèrent énergiquement. Un peu plus loin nous revîmes les murs de la pagode, qui n’est qu’à deux kilomètres du rivage. Notre retour fut une grande surprise pour la frégate et les corvettes. Beaucoup d’officiers disaient qu’on aurait dû faire sauter la pagode en la bombardant du rivage ; d’autres soutenaient que c’était impossible. En somme, tous éprouvaient une pénible déception, et manifestaient leur dépit en termes assez peu mesurés.

« La nuit suivante, six matelots chrétiens vinrent à bord. Ils me dirent que la persécution était plus violente que jamais, et que le régent avait solennellement juré d’exterminer tous les chrétiens, même les femmes et les enfants. Le 14 de la neuvième lune (fin d’octobre), le catéchiste Jean Pak, noble de la province de Hoang-haï, ainsi que la femme et le fils de François Ni, compagnon de Mathieu Ni dans l’évangélisation des provinces du Nord, avaient été exécutés à Séoul, après avoir souffert d’horribles tortures. Trois jours plus tard, François Ni lui-même, trahi par son frère encore païen, venait d’être mis à mort, en compagnie d’un autre chrétien dont ils ne purent me dire le nom. Le régent, par une dérogation inouïe aux usages du pays, avait choisi un nouveau lieu d’exécution pour ces cinq victimes. On les avait conduites à Iang-ha-tsin, sur les bords du fleuve, à l’endroit même où les deux navires français avaient mouillé, vis-à-vis de la capitale, un mois auparavant. « C’est à cause des chrétiens, » disait la proclamation officielle, « que les barbares sont venus jusqu’ici ; c’est à cause d’eux que les eaux de notre fleuve ont été souillées par les vaisseaux de l’Occident. Il faut que leur sang lave cette souillure. » J’appris aussi qu’à Iang-ha-tsin même, on avait établi un camp de cinq cents soldats, auxquels on avait donné ordre, s’ils découvraient un chrétien parmi eux, de le tuer sans forme de procès.

« J’eus ensuite des détails sur mes deux confrères, MM. Féron et Calais. Lors de la première expédition, ces mêmes matelots avaient essayé de les amener jusqu’à nos navires, mais ils étaient arrivés deux jours trop tard, et, après avoir erré longtemps dans les îles, ils les avaient déposés sur une barque chinoise qui avait dû les amener à Tche-fou. Il n’y avait donc plus de missionnaires sur cette pauvre terre de Corée ! Je regardais la côte, je ne pouvais en détacher mes yeux. Quand y rentrerons-nous ? Et alors que de ruines ! Que vont devenir nos pauvres chrétiens ? Le régent, exaspéré par l’attaque des Français, enflé de ce qui lui semblera un éclatant triomphe, va tout mettre à feu et à sang. Je passai de tristes instants pendant les quelques jours que l’on resta au mouillage ; mon cœur était abreuvé d’amertume. L’espoir de voir bientôt mes confrères m’encouragea un peu. Ils arrivèrent en effet sur le Laplace, qui avait été à Tche-fou chercher les dépêches. Je renonce à décrire leur désolation quand ils connurent l’état des choses.

« En quittant la Corée, la flotte se sépara. La Guerrière et le Kien-chan allèrent au Japon, le Laplace retourna à Tche-fou, les quatre autres navires se dirigèrent sur Chang-haï. Nous y sommes venus nous-mêmes sur le Primauguet, dont le commandant et les officiers se montrèrent à notre égard pleins de complaisance et de cordiale attention. Nous avons amené dix Coréens, les trois que j’avais avec moi en quittant Tche-fou, celui qui vint me rejoindre à Kang-hoa, et les six dont je viens de parler. Ils sont ici, habillés à la chinoise, attendant le moment favorable pour regagner leur pays, ou seuls, ou avec quelqu’un d’entre nous. Le retour inattendu de l’expédition, après un pareil insuccès, a étonné tout le monde et excité la verve des journaux anglais. Je vous fais grâce de leurs réflexions à ce sujet. On dit et répète que, pour la sûreté des Européens dans l’extrême Orient, pour rétablir le prestige de leurs armes, il faut absolument que les Français retournent en Corée au printemps prochain avec des forces suffisantes ; sinon, les Anglais et les Américains parlent de faire eux-mêmes une expédition. Qu’en arrivera-t-il ? Priez, priez beaucoup pour notre infortunée mission. »


On sait que les Français ne sont pas retournés en Corée, et que les Anglais n’ont pas songé à y faire la moindre expédition. Divers navires des États-Unis, échoués sur les côtes de Corée, ayant été brûlés et leurs équipages massacrés, une petite flottille américaine vint, en 1871, afin de négocier un traité pour la protection des naufragés. Le 1er juin, pendant que deux canonnières prenaient des sondages dans la rivière Salée, entre l’île de Kang-hoa et la terre ferme, les Coréens ouvrirent le feu sans déclaration ni sommation préalables. Les canonnières répondirent et firent promptement taire les forts de l’ennemi. L’amiral Rodgers, supposant que ce conflit était l’œuvre de quelque agent subalterne, attendit inutilement pendant dix jours les explications du gouvernement coréen. Le 10 juin, les marins descendirent dans l’île de Kang-hoa et s’emparèrent de trois forts, malgré la résistance des Coréens qui, dit-on, se battirent en désespérés. Les documents officiels trouvés dans un de ces forts, prouvèrent que l’attaque du 1er juin avait été ordonnée et préparée par le gouvernement. On entra en pourparlers. Tout d’abord les Américains offrirent de rendre les blessés et autres prisonniers, sur leur parole de ne plus porter les armes pendant la guerre. Le ministre se contenta de répondre : « Faites de ces hommes ce que vous voudrez ; lorsque vous les relâcherez, nous les punirons sévèrement. » L’amiral Rodgers comprit bientôt que, pour imposer un traité à ces barbares obstinés, le seul moyen était de s’emparer de la capitale. N’osant prendre sur lui une pareille détermination, et n’ayant pas d’ailleurs les forces suffisantes, il dut se retirer, et en référer au gouvernement de Washington. Depuis lors, il n’y a pas eu de nouvelle tentative.

Quelques semaines plus tard, un missionnaire écrivait : « L’expédition américaine a décidément quitté la Corée, et nul doute qu’elle n’ait, comme celle des Français en 1866, laissé aux Coréens l’idée qu’ils ont battu et repoussé les barbares d’Occident. Malgré toutes les explications des journaux de Chang-haï et de Hong-kong, les Chinois eux-mêmes regardent la retraite des Américains comme une défaite. On croit que ceux-ci reviendront en Corée ; mais, en attendant, la pauvre mission reste sous le pressoir, et cette affaire aggravera encore la persécution. »

Les tristes prévisions des missionnaires, après le retour de l’expédition française, ne se sont que trop réalisées. À plusieurs reprises, des Coréens ont réussi à passer la frontière, et ont apporté des nouvelles de l’intérieur. Neuf chrétiens, qui étaient venus aux navires américains dans l’espoir de rencontrer leurs prêtres, ont été envoyés à Chang-haï par l’amiral Rodgers, et ont donné de nouveaux détails. En voici le résumé :

La situation est lamentable. Les chrétiens sont proscrits en masse, comme rebelles, traîtres à leur pays, et partisans des étrangers ; tous leurs biens sont confisqués. Ils n’ont plus, comme par le passé, la ressource d’émigrer dans d’autres provinces pour y cacher leur foi ; une nouvelle loi défend de s’établir dans un district quelconque sans s’être d’abord présenté au mandarin. Toutes les chrétientés sont en ruines, toutes les familles dispersées. De nombreux orphelins tombent aux mains des païens, et seront élevés dans la haine du christianisme ; d’autres, moins malheureux, sont abandonnés sur les routes, comme des rejetons d’une race maudite, pour y mourir de froid et de faim. Les persécuteurs, renseignés par des traîtres, ont mis à mort tous les chrétiens marquants, tous ceux qui par leur zèle, leur science, leur expérience ou leur fortune, auraient pu être un appui pour leurs frères. À la capitale et dans les grandes villes, on se dispense de la formalité de poursuites judiciaires ; ceux qui sont reconnus comme étant ou ayant été chrétiens sont traînés à la prison la plus voisine, et aussitôt étranglés. Par un raffinement de cruauté satanique, on cherche à les faire apostasier avant de les mettre à mort, car les païens n’ignorent pas le grand prix que les chrétiens attachent au martyre. Si le confesseur demeure ferme, on le tue sous les yeux des autres pour les frapper de terreur ; si, épuisé par les tortures, les membres brisés, il demande grâce et prononce un mot d’apostasie, on le fait sortir, comme pour le mettre immédiatement en liberté, et on le tue à la porte du tribunal. Dans certains endroits, on a mis de côté le sabre et la hache qui fonctionnaient trop lentement au gré des exécuteurs, et l’on emploie un nouvel instrument de mort. C’est une espèce de guillotine formée de deux poutres superposées ; la poutre supérieure en retombant sur l’autre écrase le cou à vingt ou vingt-cinq personnes à la fois. Ailleurs, on creuse des fosses larges et très-profondes où l’on jette les uns sur les autres des troupes de chrétiens tout vivants, puis on entasse sur eux de la terre, des pierres, etc., de sorte qu’ils sont du même coup tués et enterrés. Au mois de septembre 1868, on comptait déjà plus de deux mille victimes de la persécution, dont cinq cents à Séoul même. En 1870, le bruit public, en Corée, évaluait leur nombre à huit mille, sans compter tous ceux qui sont morts dans les montagnes de faim et de misère. Naturellement, il est impossible de contrôler ces chiffres, mais, quelque exagérés qu’on les suppose, ils montrent que le régent veut tenir sa parole, et, en moins de dix ans, anéantir tout vestige de christianisme.


Depuis la fin de l’année 1866, il n’y a plus de prêtres en Corée. Avec le glorieux martyre des neuf missionnaires et l’exil forcé des trois autres, se termine la seconde période de l’histoire de l’Église coréenne. Résumons-la en quelques mots.

Depuis l’érection de la Corée en vicariat apostolique, il y a eu dans cette mission : cinq évêques, dont trois martyrs ; seize missionnaires, dont neuf martyrs ; deux prêtres coréens, dont un martyr. Tous ces ouvriers de l’Évangile nous les avons vus à l’œuvre, instruisant les chrétiens, administrant les sacrements aux néophytes, baptisant les païens, multipliant les livres de religion, constamment sur la brèche pour réparer les maux causés par une persécution permanente, se faisant tout à tous, pour les gagner tous à Jésus-Christ. Les comptes rendus annuels nous ont montré de quels succès Dieu avait daigné couronner leurs efforts. Le nombre des âmes sauvées, des infidèles convertis, des enfants païens baptisés en danger de mort, allait sans cesse en augmentant. L’Évangile, de mieux en mieux connu dans tout le pays, élargissait chaque jour ses conquêtes ; il venait de pénétrer dans les dernières provinces jusque-là fermées à son influence, et tout annonçait un prochain et éclatant triomphe de la vérité sur l’erreur, de Jésus-Christ sur Satan, lorsque Dieu, dont les voies sont impénétrables, a permis à l’enfer de tenter un suprême effort. L’Église de Corée a été noyée dans le sang de ses pasteurs et de ses fidèles.

Mais elle sortira du tombeau que ses ennemis croient avoir scellé pour jamais. Jésus-Christ toujours crucifié dans les siens, ressuscite toujours. De nouveaux missionnaires ont été envoyés pour remplacer les martyrs. Ils travaillent maintenant dans le Léao-tong, province de la Mandchourie qui confine à la Corée, et se préparent à profiter de la première occasion pour pénétrer dans leur mission désolée. À M. Ridel est échu le glorieux héritage de MMgrs Berneux et Daveluy. Nommé, par le Souverain Pontife, évêque de Philippopolis et vicaire apostolique de Corée, il est venu à Rome à l’occasion du Concile œcuménique, et y a reçu la consécration épiscopale, le 5 juin 1870[2]. Sa tâche est difficile. La frontière de Corée est devenue aujourd’hui plus infranchissable que jamais. Vainement, depuis le retour de l’expédition française, on a essayé à plusieurs reprises de s’y introduire. M. Calais en 1867, Mgr Ridel lui-même, en 1869, ont couru les plus grands dangers ; ils ont été forcés de reculer, après avoir salué de loin les montagnes de la terre des martyrs. Le nouvel évêque et ses missionnaires recommenceront ces tentatives, et si leurs efforts échouent, si eux-mêmes succombent à la peine et ne peuvent rentrer en Corée, ils auront des successeurs qui y rentreront, et la croix renversée se relèvera, et l’œuvre de la rédemption des âmes, un instant interrompue, se poursuivra avec le même zèle et de plus grands succès qu’avant les derniers désastres. Alors commencera la troisième période de cette histoire. Quand et comment ? Dieu seul le sait. Mais ce qu’elle sera, nous pouvons le prévoir. Elle sera pénible, car il faudra déblayer bien des ruines, guérir bien des plaies, réparer bien des maux. Peut-être sera-t-elle encore sanglante et troublée, car le démon, maintenant vainqueur, ne lâchera pas facilement sa proie. Mais glorieuse et féconde en fruits de salut, elle le sera certainement ; le sang des martyrs n’a pas coulé en vain, et les prières des associés de la Propagation de la Foi, les supplications de l’Église catholique entière sont montées au trône du Dieu des miséricordes. Le Souverain Pontife lui-même nous en donne l’assurance. En apprenant les malheurs causés par la persécution de 1866, Pie IX a daigné écrire aux pauvres néophytes de Corée, pour les consoler, leur expliquer le but providentiel de cette terrible épreuve, leur rappeler les récompenses promises à ceux qui souffrent pour la justice, et les encourager à de nouvelles luttes. Voici les paroles du Vicaire de Jésus-Christ ; elles sont pour l’Église de Corée non-seulement un beau titre de gloire, mais le gage d’une prochaine résurrection.


[3]Pie IX, Pape.

« À nos fils bien-aimés, salut et bénédiction apostolique.

« Nous avons été émus jusqu’aux larmes, en lisant le récit de cette tempête de maux qui a succédé, pour vous, aux heureux commencements de cette année ; en voyant de quelle manière le sanglier de la forêt a détruit les ceps pleins de vie, et les nouveaux rejetons de la vigne du Seigneur. Certainement, si la force divine de la foi n’eût fait taire en Nous les sentiments de la faible nature, les souffrances, les tribulations, le massacre de Nos enfants qui, privés de pasteurs, dispersés, dépouillés de tout ce qui est nécessaire à la vie, errent dans les solitudes, ou sont entassés dans les prisons et voués à la mort, tous ces malheurs qui vous accablent n’eussent pu qu’arracher à Notre charité paternelle des gémissements et des larmes. Mais ce chagrin profond a été adouci, il a été changé en un cantique de louange, par les palmes des forts qui, pour le nom du Christ, ont donné tous les biens passagers et leur vie même. La gloire du martyre renouvelée dans le sein de l’Église, l’espoir d’une nouvelle et plus abondante moisson qui surgira du sang des martyrs, tout Nous pousse à une sainte jalousie de votre bonheur, ô vous ! qui êtes devenus les dignes compagnons de notre divin Maître et de ses disciples. Ne sommes-nous pas, en effet, les soldats de Celui qui, étant le Fils de Dieu, n’a cependant voulu vaincre le monde que par la croix ? ne sommes-nous pas les enfants de ceux qui ont confirmé de leur sang la doctrine de l’Évangile prêchée aux nations ? n’avons-nous pas, comme eux, reçu l’ordre de nous réjouir au milieu des diverses épreuves, de surabonder de joie quand on nous hait pour le nom du Christ, quand nous sommes persécutés pour la justice, parce qu’alors notre récompense est grande dans le ciel ?

« Oubliez donc votre chagrin, fils bien-aimés, séchez vos larmes, réjouissez-vous de ce qu’il vous a été donné de payer par votre vie l’amour infini de Celui qui, pour vous, a livré sa vie, et s’est donné à vous tout entier. Souvenez-vous que vous êtes nés pour le ciel, et non pour la terre ; regardez ces trônes resplendissants préparés aux vainqueurs ; considérez que ce rien momentané de la tribulation produit un poids éternel de gloire. Pour Nous, bien qu’éloignés. Nous vous accompagnerons en esprit au combat, et par Nos prières incessantes. Nous vous procurerons le plus grand secours que Nous permettra Notre faiblesse. Et de peur que, privés plus longtemps de pasteur, vous ne soyez, comme des brebis dispersées, exposés à un plus grave péril. Nous aurons soin, le plus tôt possible, de remplacer celui qui a déjà reçu la splendide récompense due à ses travaux, par un homme qui ait le même zèle et la même énergie. Nous prions et prions encore Dieu, qui a voulu si cruellement vous éprouver parce que vous lui étiez agréables, de détourner de vous toutes les calamités, de ramener une paix sereine, de vous donner la pleine liberté de le servir, et de compenser les maux que vous avez soufferts par une surabondance de tous les biens.

« En gage de ces grâces divines, en témoignage certain de Notre paternelle et ardente affection. Nous vous donnons à tous, avec grand amour, la bénédiction apostolique.

« Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 19 décembre 1866, la vingt-unième année de Notre Pontificat.

Pie IX. Pape. »


FIN.

  1. Il y a en Corée plusieurs espèces de bonzes : les bonzes lettrés qui s’occupent de la composition des livres et étudient les rites et les cérémonies du pays, les bonzes mendiants, et les bonzes militaires dont l’occupation est de préparer et de confectionner les armes. Ce sont eux qui fabriquent la poudre, fondent les canons, font ou du moins surveillent la construction des murailles. En Corée il y avait autrefois un grand nombre de bonzeries. J’en ai visité un certain nombre, toutes situées au sommet ou à mi-côte des montagnes, et toujours dans des lieux tranquilles, bien boisés et de difficile accès. Il est tout naturel, vu leur position au milieu des rochers, d’en faire des places fortes ; aussi la tradition rapporte-t-elle que plusieurs servirent à quelques grandes princesses, voire même à des reines, qui s’y cachèrent pour éviter les malheurs de la guerre. Note de M. Ridel.
  2. Mgr Ridel est né à Chantenay, diocèse de Nantes, le 7 juillet 1830. Ordonné prêtre au mois de décembre 1857, il exerça dix-huit mois les fonctions de vicaire dans la paroisse de la Remaudière. Le 29 juillet 1859, il entra au Séminaire des Missions Étrangères, et partit pour la Corée, le 25 juillet de l’année suivante.
  3. PIUS P. P. IX.

    « Dilecti filii, salutem et apostolicam benedictionem.

    « Ad lacrymas usque commoti fuimus, cum legimus quæ malorum procella exceperit apud vos læta hujus anni exordia ; et quomodo luxuriantes palmites novasque propagines vineæ Domini aper de silva exterminaverit. Profecto nisi divina fidei virtus infirmæ naturæ sensus in nobis compescuisset, ærumnæ, vexationes, cædes filiorum nostrorum, qui pastore privati, disjecti, necessariis omnibus ad vitam exuti, errantes in solitudinibus, aut etiam coacervati in ergastulis et morti devoti, malis omnibus opprimuntur, nonnisi gemitus ac lacrymas a paternâ nostrâ caritate elicere potuissent. At, profundum hunc mœrorem non modo temperarunt, sed in canticum laudis converterunt palmæ fortium, qui pro Christi nomine caduca omnia et vitam ipsam dederunt, inslaurata rursum in Ecclesia martyrii gloria, spes novæ copiosiorisque segetis e martyrum cruore erupturæ ; omniaque nos compulerunt ad sanctam sortis vestræ invidiam, qui digni divini capitis nostri ejusque discipulorum asseclæ facti estis. Et sane, nonne illi militamus, qui licet Filius Dei esset nonnisi per crueem mundum vincere voluit ? Nonne illorum progenies sumus qui traditam gentibus Evangelii doctrinam suo sanguine confirmarunt ? Nonne nos, sicut et illi, jussi sunius gaudere cum in tentationes varias inciderimus, et exultare præsertim dum odio habemur pro Christi nomine et perseculionem patimur propter justitiam, quia merces nostra copiosa est in cœlo ?

    « Luctum itaque, dilecti filii, remittite, supprimite lacrymas, gaudete datum vobis fuisse, per vitam etiam, infinitum ejus amorem rependere, qui vitam suam pro vobis posuit seque totum vobis donavit. Memineritis vos cœlo natos esse non terræ, intuemini fulgentes ibi sedes victoribus paratas, considerate momentaneum et leva tribulationis æternum parare gloriæ pondus. Ex ipsa acerbitate certaminis novos sumite animos. Nos licet dissiti, spiritu aderimus agoni vestro, jugibusque precibus opem, quam pro infirmitate nostra poterimus maximam, vobis feremus : ac ne diutius pastore carantes, valuli palatæ oves, gravius etiam periclitemini, curabimus quamprimum, ut locum illius qui splendidam jam ac dignam laboribus suis mercedam accepit, alius non minoris fortitudinis ac zeli vir subeat. Daum vero qui vos, utpote sibi acceptos, tam dure probare voluit etiam atqua etiam rogamus, ut calamitatibus omnibus aversis, reductaque pacis serenitate, plenissimam vobis faciat ei serviendi libartatem, tolerataque damna uberiore bonorum omnium copia rependat.

    « Auspicem interim gratiarum ejus et paternæ nostræ effusæque dilectionis pignus indubium, apostolicam benedictionem vobis universis peramanter impertimus.

    « Datum Romæ apud S. Patrum die 19 decembris 1866 ; Pontificatus nostri anno vigesimo primo.

    (Locus sigilli.) « PIUS P. P. IX. »