Histoire de l’épopée du moyen-âge/05

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ORIGINE


DE


L’EPOPEE CHEVALERESQUE


DU MOYEN AGE.


ONZIÈME LEÇON — Ve ARTICLE [1]




GEOFFROI ET BRUNISSENDE





César Nostradamus a, comme tout le monde sait, composé des vies des troubadours : elles fourmillent d’erreurs prodigieuses, mais elles contiennent aussi diverses notices précieuses, soit pour l’histoire générale de la poésie provençale, soit pour la biographie des poètes provençaux. Ce mélange de faux et de vrai, de curieux et d’absurde, se trouve au plus haut degré dans un article consacré à Richard Cœur-de-Lion, roi d’Angleterre. Suivant l’historien provençal, ce roi fameux devrait être compris au nombre des troubadours. Allant à la croisade, il se serait arrêté à Marseille, à la cour du comte Raymond Bérenger ; là il aurait appris l’idiome des troubadours, et se serait exercé à l’écrire.

La princesse Eléonore, une des quatre filles du comte, celle qui, un peu plus tard, devint reine d’Angleterre, en épousant Henri III, aurait envoyé à Richard un beau roman provençal sur les amours de Blandin de Cornouailles et de Guillaume de Miramas, son compagnon, et sur les prouesses de l’un et de l’autre, en l’honneur d’Yrlande et de Briande, dames d’une incomparable beauté.

A prendre cet article à la lettre, il renferme autant de bévues et d’anachronismes que d’assertions, et personne jusqu’ici ne pouvait guère avoir l’idée d’en tirer le moindre parti pour l’histoire littéraire du midi de la France. Il en est autrement aujourd’hui, , que son exactitude est constatée sur un point essentiel, sur l’existence d’un roman provençal intitulé Blandin de Cornouailles et Guillaume de Miramas. Ce roman se trouve en manuscrit à la bibliothèque de Turin. M. Raynouard en a reçu une copie scrupuleusement collationnée avec le texte, et c’est sur cette copie que j’ai pu prendre connaissance du roman.

Si l’infante Eléonore de Provence envoya à un prince anglais le roman dont il s’agit, ce ne fut certainement pas à Richard Cœur-de-Lion, qui était mort bien avant qu’elle ne vînt au monde. Si, d’un autre côté, comme on n’en peut douter, ce prince entendait le provençal et l’écrivait, ce n’était assurément pas à Marseille, ni d’une princesse provençale qu’il l’avait appris ; c’était à Poitiers, dans la société des meilleurs troubadours de son temps.

Mais la méprise de Nostradamus sur ce point tient à peu de chose, et n’est point difficile à rectifier. Un prince anglais, neveu de Richard Cœur-de-Lion, Richard de Cornouailles, allant en Syrie à la tête d’une croisade en 1240, s’embarqua effectivement à Marseille, et il n’y a rien que de très-vraisemblable à supposer qu’il s’arrêta quelque temps à la cour de Raymond Bérenger, et qu’il y vit la princesse Eléonore, qui put aisément lui offrir le roman dont il s’agit.

J’irai plus loin, et j’avancerai comme une conjecture très-plausible, que ce roman était l’œuvre de l’infante, et avait été composé par elle en l’honneur d’un jeune prince du sang de Richard Cœur-de-Lion, qui, plus encore par sa bravoure que par sa naissance et par son nom, rappelait ce héros de la chevalerie. L’ouvrage dont il s’agit est à tous égards pitoyable, au point qu’il n’y a guère moyen de l’attribuer à un poète de profession, si mauvais qu’on le suppose. En 1240, époque vers laquelle fut écrit ce poème, l’épopée provençale était déjà sans doute fort déchue de sa forme et de sa grâce premières ; mais on peut s’assurer qu’elle ne l’était pas au degré que marquerait le roman en question, si l’on voulait en conclure quelque chose relativement à l’état général de la poésie provençale à cette époque. Un pareil ouvrage n’était certainement qu’une témérité d’enfant ou d’écolier, essayant de faire de la poésie sans la moindre lueur de vocation poétique. Le plus grand mérite de cet ouvrage est d’être fort court, et le résumé n’en sera pas long.

Blandin de Cornouailles et Guilhaume ou Guilhot de Miramas sont deux vaillans chevaliers de la Table ronde fort liés d’amitié, et qui vont ensemble en quête d’aventures. Réunis ou séparés, ils en mènent bravement plusieurs à fin ; ils tuent des géans, délivrent des demoiselles, couchent dans les forêts, chez des ermites, et finissent par trouver un oiseau qui leur chante en langue humaine et leur indique de belles aventures, qu’ils se mettent aussitôt à chercher. La plus merveilleuse de toutes, celle qui couronne les autres, est réservée à Blandin, le véritable héros du poème. Il délivre par trois exploits miraculeux la princesse Briande du sommeil auquel elle était condamnée par je ne sais quel malin enchantement. A peine est-elle éveillée et a-t-elle vu son libérateur, qu’elle en devient éperdument amoureuse, lui inspire un égal amour, l’épouse, et donne Yrlande, sa sœur, pour femme au compagnon de Blandin.

Des aventures de ce genre peuvent intéresser par la grâce et le charme des accessoires et des détails : ici, tout est de la même fadeur et de la même platitude, tout absolument, la diction, les détails, les accessoires et le fond ; et je ne me figure pas d’homme à qui tout cela ait pu plaire, si ce n’est le jeune Richard de Cornouailles, en supposant, bien entendu, comme je l’ai fait, que le poème fût composé en son honneur par une aimable et belle princesse, destinée à devenir reine.

Un second roman provençal de la Table ronde, dont le texte s’est conservé jusqu’à nous, est intitulé Jauffre ou Geoffroi et Brunissende de Montbrun. Il existe de ce roman deux manuscrits complets, tous les deux du treizième siècle, et appartenant à la Bibliothèque du Roi. Il n’est pas besoin d’admirer cet ouvrage, ni d’en faire un grand cas, pour affirmer qu’il est à tous égards infiniment supérieur à celui dont je viens de parler. Il eut aussi beaucoup plus de célébrité. Il fut, à ce qu’il paraît, traduit de bonne heure en catalan. Muntaner y fait expressément allusion dans son intéressante chronique, et le cite de manière à faire supposer qu’on le mettait de son temps au même rang que Lancelot du Lac. Une marque encore plus certaine de la renommée de ce roman, c’est que le héros en fut admis de bonne heure parmi les héros classiques de la Table ronde. Le plus distingué des poètes romanciers de l’Allemagne, à la fin du douzième et au commencement du treizième siècle, Wolfram-von-Eschenbach, nomme deux ou trois fois Joffroit, parmi les champions de la cour d’Arthur, et l’on ne peut douter que cette désignation ne se rapporte au héros de notre roman provençal.

Rien ne marque avec précision l’époque où fut composé ce roman ; mais on trouve sur ce point, dans l’ouvrage même, des indices fort approchant de l’exactitude. On y trouve un morceau tout lyrique dans lequel l’auteur, s’abandonnant à ses réflexions, fait un magnifique éloge d’un roi, auquel tout annonce qu’il avait dédié son œuvre. Or, ce roi est Pierre II d’Aragon, qui commença à régner en 1 194, et fut tué en 1213 à la fameuse bataille de Muret, gagnée par Simon de Montfort. Le roman fut donc écrit au plus tard en 1213, mais il dut l’être encore plus tôt. En effet, le roi célébré comme un patron par le poète est désigné par celui-ci comme étant fort jeune, et depuis peu de temps chevalier, circonstances qui ont toute l’apparence de se rapporter à la fin du douzième siècle plutôt qu’au commencement du treizième. Il n’y a donc point d’invraisemblance à comprendre le roman en question parmi ceux de la seconde moitié du douzième siècle.

Quant à l’auteur, fidèle au système des romanciers originaux du moyen âge, il ne se nomme ni ne se désigne d’aucune façon, et il n’y a pas moyen de le deviner. Ce que l’on peut dire de plus probable, c’est que ce fut quelqu’un des nombreux troubadours que Pierre II attira à sa cour, et qu’il admit dans son intimité, et peut-être le fameux Giraud de Borneilh. C’est du moins celui que je nommerais de préférence parmi tous les autres, si j’étais obligé d’en nommer un. Dans ce cas, on peut bien affirmer que le talent de Giraud était beaucoup plus lyrique qu’épique, mais toujours est-il qu’une composition susceptible d’être attribuée à Giraud de Borneilh ne saurait être dépourvue de tout mérite.

Je donnerai d’abord une idée du fond et de la marche de l’action. Il n’y faut pas chercher un intérêt bien vif, ou d’un ordre élevé ; mais elle ne manque pas d’agrément, et ses incidens variés sont assez ingénieusement groupés autour d’une aventure principale à laquelle ils aboutissent et concourent tous, comme à leur terme et à leur but.

A une des fêtes solennelles de la Table ronde, le jeune Geoffroi se présente à la cour d’Arthur pour être fait chevalier de la main du roi. Il venait à peine d’obtenir cette faveur, lorsqu’un chevalier inconnu, en armure complète, entre à cheval dans la salle du festin, regarde un moment les chevaliers dont elle est pleine, puis tout d’un coup frappe de sa lance un de ceux qui se trouvaient le plus près de la reine Genièvre, et l’étend mort aux pieds de celle-ci. Cela fait, il s’en retourne, et regardant fièrement le roi Arthur : « Mauvais roi, lui dit-il, c’est pour te honnir que j’ai tué ce chevalier ; et si quelqu’un de ceux que voici veut venir à ma poursuite, il n’a qu’à demander Taulat de Richemont. C’est ainsi que je me nomme, et je te promets, chaque année, pareille visite à pareille fête. »

Tous les chevaliers de la Table ronde s’émeuvent pour aller à la poursuite de Taulat et punir l’affront sanglant fait au roi Arthur. Mais Geoffroi, à qui le roi a promis un don, en le faisant chevalier, réclame et obtient la faveur d’aller à la poursuite de Taulat et de le châtier comme il mérite.

Il s’arme au plus tôt, s’élance rapidement sur les traces de l’insolent meurtrier, et l’aurait sans doute bientôt atteint, si rien n’eût contrarié son désir ; mais, à peine engagé dans sa poursuite, il tombe dans diverses aventures qui retardent sa marche, et que je suis obligé de supprimer, malgré l’honneur qu’elles font à l’intrépidité de notre jeune chevalier.

Il est au troisième jour de sa quête ; il a demandé à tout ce qu’il a vu des indices sur Taulat, et n’en a trouvé aucun. La nuit approchait ; le pauvre Geoffroi, mourant de faim, tombant de sommeil, meurtri par les coups d’un géant, triste de n’avoir pas de nouvelles de l’ennemi qu’il poursuit, se confiait à son cheval, sans savoir où il était, ni où il allait, lorsqu’il arrive à la porte d’un jardin dont les murs sont de marbre, et dont notre poète trace une assez longue description, que je vais traduire pour donner une idée de sa manière de décrire.

« Il n’y a, dans le monde, arbre rare ni beau, dont il n’y ait là plus d’un. Il n’est ni bonne plante, ni belle fleur, dont il ne se trouve là foison ; et à la douce et suave odeur que l’on y respire, on croirait être en paradis. A peine le jour a-t-il failli, que tous les oiseaux du pays à une grande journée à l’entour viennent là s’ébattre sur les arbres, et puis commencent à chanter jusqu’au jour si agréablement et si doucement, qu’il n’y a point d’instrument de musique qui plaise tant à écouter. »

Ce jardin appartient à une jeune dame non mariée, nommée la belle Brunissende, unique héritière d’une multitude de châteaux, dont celui dans lequel est situé le merveilleux jardin, est le plus beau. Il se nomme le château de Montbrun, et voici la description qu’en fait notre poète :

« Il y avait dans ce château grand nombre d’ouvriers, de bourgeois et d’hommes courtois, vivant toute l’année en joie et en soûlas. — Il y avait des jongleurs de toute espèce, qui allaient toute la journée dans les rues, chantant, jouant et dansant, récitant de belles histoires, contant les prouesses et les guerres survenues dans les pays étrangers.

« Là aussi vivent des dames bien apprises, au gracieux langage, de bon accueil, aux belles manières, qui, quand on les requiert d’amour, savent bien parler et bien répondre, bien céder et bien se défendre. — Ce château a huit portes, et à la garde de chaque porte veillent mille chevaliers, dont chacun aime une dame qu’il lient pour la meilleure et la plus belle de toutes. Aussi sont-ils tous vaillans, avenans, preux et merveilleux chevaliers ; car, par l’amour, tout homme devient meilleur et plus brave, plus libéral et plus joyeux, plus ennemi de toute bassesse. »

De là, le poète revient à Brunissende dont il se complaît à décrire la beauté sans pareille. «Mais, ajoute-t-il, il y a sept ans qu’elle est livrée au plus noir chagrin, dont elle a quatre accès par jour et trois par nuit ; accès violens jusqu’à l’extravagance, dans lesquels elle pleure, se lamente et crie si fort, que c’est merveille qu’elle y résiste : et il n’y a pas un habitant du château, vieux ou jeune, homme ou femme, chevalier ou vilain, qui ne fasse exactement la même chose qu’elle, qui n’ait de même, et aux mêmes heures du jour et de la nuit, les mêmes accès de désolation. »

Geoffroi est, comme on voit, tombé en lieu étrange. Arrivé à la porte du beau jardin, il y entre, ôte le frein à son cheval, se jette sur l’herbe et s’endort aussitôt d’un sommeil que ne romprait pas le bruit du tonnerre.

Cependant l’heure était venue où la belle Brunissende avait coutume de se retirer pour dormir ; elle était dans l’usage, avant de se mettre au lit, de prêter l’oreille au ramage des innombrables oiseaux de son verger. Mais cette nuit, à sa grande surprise, elle n’entend pas un seul gazouillement. C’est un signe certain, pour elle, que quelque animal ou quelque chevalier étranger s’est introduit dans le verger, et elle donne aussitôt à son sénéchal l’ordre de descendre au jardin, et d’en chasser l’intrus, homme ou bête.

Le sénéchal obéit ; il trouve Geoffroi endormi, le réveille à force de le secouer et de le frapper, et lui intime l’ordre de se lever et de comparaître devant sa dame, pour lui rendre raison de la liberté qu’il a prise de s’introduire dans son jardin, et d’y effaroucher les oiseaux. Geoffroi, très-mécontent d’être réveillé, refuse d’obéir. Là-dessus, un combat s’engage entre les deux champions ; le sénéchal est abattu, il va conter sa mésaventure à sa dame, et Geoffroi se rendort.

Un second chevalier est envoyé pour exécuter l’ordre de Brunissende. Il est traité comme le sénéchal. Un troisième est traité plus mal encore ; car Geoffroi, furieux d’être sans cesse troublé dans son sommeil, et se figurant que c’est toujours par le même chevalier, veut mettre cette fois l’importun hors d’état de recommencer et le renvoie grièvement blessé.

Pour le coup, Brunissende, qui se croit insultée et bravée, ne contient plus sa colère. Elle envoie, contre Geoffroi, une multitude de chevaliers qui l’entourent, le garottent et l’amènent devant leur maîtresse. Tous les détails de cette scène nocturne du jardin sont pleins de grâce, de naturel et de vivacité.

Le pauvre Geoffroi, déposé, ou pour mieux dire jeté de tout son long et tout armé aux pieds de la belle dame de Monbrun, se lève sur ses pieds. Il était beau de taille ; son haubert était magnifique, son heaume bien poli et reluisant. Brunissende le regarde un moment et lui parle ainsi (je rendrai cette scène dans les termes même du romancier) : « Chevalier, êtes-vous celui qui m’a causé aujourd’hui tant de désagrément et d’ennui ? »

« Dame, répond Geofïroi, je ne vous ai jamais fait de mal, et ne vous en ferai jamais. Je voudrais au contraire vous défendre de tout mon pouvoir contre quiconque vous en ferait. — Vous ne dites point la vérité, reprend Brunissende. N’êtes-vous pas entré dans mon jardin, et n’avez-vous pas blessé mortellement un de mes chevaliers ? — Il est vrai, dame, réplique Geoffroi ; mais la faute en est à ce chevalier qui est venu me réveiller, en me frappant du bois de sa lance, et qui, deux fois abattu par moi, et m’ayant donné deux fois sa parole de me laisser dormir en paix, a osé me réveiller une troisième fois. Mais eût-il été encore plus importun et plus déloyal qu’il ne l’a été, je ne l’aurais point frappé si je l’avais su l’un des vôtres. — Dites ce qu’il vous plaira, continue Brunissende ; mais par tous les saints du monde, je suis sûre que vous ne me causerez plus aucun ennui, et avant la fin du jour qui vient, je serai vengée de vous. »

Geoffroi comprit à ces paroles qu’elle était fort en colère, et se prit à regarder attentivement son frais et blanc visage, sa bouche et ses yeux rians qui lui sont entrés dans le cœur. Il en est devenu amoureux au premier regard ; plus il la regarde, plus elle lui plaît ; moins il est épouvanté de ses menaces, plus il la voit cruelle pour lui, et plus il se sent de tendre vouloir pour elle.

« Assurez-vous de lui, crie Brunissende à ses chevaliers, et que demain on le pende, ou que l’on m’en fasse telle justice, que mon cœur en soit satisfait.

« Dame, répond Geoffroi, que toutes vos volontés soient faites, m’y voici prêt. Vos chevaliers n’ont que faire de me retenir : votre beauté est pour moi un lien beaucoup plus fort que tous les leurs ; puisque je vous ai fait à mon insu du mal et du déplaisir, vengez-vous-en, je ne prendrai pour me défendre ni lance ni épée. »

Brunissende, l’entendant si gracieusement parler, s’en étonne et s’en émeut, sa colère tombe, et l’amour la blesse à son tour au cœur. Elle pardonnerait à l’instant à Geoffroi si elle l’osait, mais elle a peur des méchans discours. Elle ordonne donc qu’on le désarme et que l’on s’apprête à en faire justice ; mais tout en le menaçant encore, elle ne lui souhaite aucun mal pas plus qu’à elle-même.

« Dame, dit alors Geoffroi, daignez m’accorder une grâce qui vous coûtera peu. — Quelle autre grâce puis-je vous accorder que de vous faire mourir bien vite ? demande Brunissende. — Laissez-moi, répond Geoffroi ; laissez-moi dormir encore un peu avant de mourir. » Là-dessus, le sénéchal prend la parole : « Cela ne peut vous causer aucun dommage, dit-il à Brunissende, laissons-le dormir, et ne le faisons pas mourir sans savoir d’où, ni qui il est ; car, parmi les hommes qui s’en vont par le monde, en quête de guerre et d’aventures, il en est qui sont de grands personnages et de haut rang.»

Brunissende est charmée du conseil, mais elle fait semblant de ne l’accueillir qu’à contre-cœur, et commande de bien garder Geoffroi jusqu’à nouvel ordre. Là-dessus, la dame de Montbrun jette sur le prisonnier un regard qui lui fait bondir le cœur, et se retire. On dresse un lit à Geoffroi au milieu de la salle ; il s’y laisse tomber, et s’y endort, tandis que cent chevaliers en armes autour de lui le gardent soigneusement.

Un grand silence s’établit alors dans le château, mais tous les yeux ne sont pas fermés de sommeil. Brunissende, tourmentée de son amour, tourne et retourne dans sa pensée mille craintes, mille espérances, mille résolutions diverses. Mais une crainte finit par dominer toutes les autres, c’est que son prisonnier ne s’échappe ; elle veut aller le garder elle-même, et s’habille dans ce projet.

En ce moment, la guette de la tour pousse un cri, et à ce cri tous les habitans du château et de la ville s’éveillant et se levant, se mettent à pleurer, à se lamenter, à se tordre les mains, à s’arracher les cheveux ; et le vacarme est tel, que Geoffroi, qui tout à l’heure trouvait la mort douce à la condition de dormir encore un peu, s’éveille. Il regarde autour de lui, et voit les cent chevaliers qui le gardent, hors d’eux-mêmes, criant, se démenant comme des possédés. Il se lève sur son séant : « Qu’avez-vous donc, chevaliers, dit-il, et que vous est-il arrivé pour vous désoler si fort ? »

A peine a-t-il fait cette question, que les cent chevaliers se jettent tous à la fois sur lui comme des furieux ; chacun le maltraite, chacun le bat, le frappe de ce qu’il se trouve à la main. de bâton, de lance, d’épée, de couteau. Il n’y en a pas un qui ne veuille donner son coup, et plusieurs frappent à coups redoublés comme forgerons sur enclume. Geoffroi aurait été tué vingt fois sans son armure, et s’il ne se fût bien enveloppé dans les draps et les couvertures de son lit. Mais tout d’un coup cette folle rage s’apaise, le calme, le silence renaissent, et les cent chevaliers, persuadés qu’ils ont tué Geoffroi, ou du moins l’ont mis hors d’état de se mouvoir, s’endorment tous profondément. Geoffroi s’en aperçoit, et délibère en lui-même s’il fuira ou restera. Ce qu’il vient de voir et d’entendre lui paraît quelque chose d’infernal, et il est bien tenté de fuir ; mais il songe à Brunissende, et se décide à rester.

Comme il s’arrête à cette résolution, la guette de la tour annonce qu’il est minuit. A cette annonce, tous les habitans du château et de la ville se réveillent, se lèvent de nouveau, et recommencent le vacarme de tout à l’heure. Autant en font les cent chevaliers, gardiens de Geoffroi. Quant à Geoffroi, il se garde bien cette fois de répéter la question qui lui a attiré tant de coups et de meurtrissures : il reste bien coi dans ses couvertures ; mais, pour le coup, il ne doute plus que le château ne soit un repaire infernal, ses habitans des diables ou des créatures ensorcelées, et il n’hésite plus sur ce qu’il doit faire. Dès que le silence est rétabli, et qu’il entend dormir profondément ses gardiens, il se lève sans bruit, prend sa lance, son écu et son épée, et se glisse sur la pointe des pieds hors de la salle, trouve son cheval dans la cour, et s’éloigne au galop. Il se félicite vingt fois de son évasion, surtout lorsqu’au point du jour, et déjà loin du château, il entend de ce côté les mêmes cris, le même tumulte dont il a déjà été deux fois épouvanté.

Brunissende, qui n’a fait, toute la nuit, que rêver à la manière dont elle s’y prendrait pour retenir Geoffroi auprès d’elle, voit à peine le jour, qu’elle se lève pour aller savoir elle-même des nouvelles de son prisonnier. On se figure aisément sa douleur en apprenant qu’il s’est évadé. Elle donne au sénéchal et aux cent chevaliers qui l’ont si mal gardé une année entière pour le chercher et le ramener, et leur fait jurer, s’ils ne le trouvent pas, de revenir tous se remettre à sa discrétion.

Cependant Geoffroi, désormais assez loin du château, chevauche paisiblement à travers la campagne, charmé du silence qui y règne. Mais sa satisfaction n’est pas de longue durée. A l’heure de none, un concert de cris lamentables, de hurlemens, de pleurs, de coups, de bruits divers, s’élève tout à coup du milieu des champs, de toutes les maisons, de toutes les cabanes. Geoffroi, plus étonné, plus éperdu que jamais, descend de cheval, et se tapit sous un arbre, en attendant ce qui va arriver ; mais bientôt le tumulte cesse, il remonte à cheval, et poursuit sa route. Il n’avait fait encore que quelques pas lorsqu’il rencontre, au milieu du chemin, un bouvier menant une charrette chargée de pain, de vin et de diverses viandes, et invitant à manger tous les passans qu’il rencontre. Il y invite Geoffroi, qui accepte, si pressé qu’il soit de s’éloigner de ce pays ensorcelé. Après un excellent repas, gracieusement servi à l’ombre et sur l’herbe fraîche, Geoffroi s’adresse au courtois bouvier, et lui demande qui il est. Le bouvier répond qu’il est le tenancier d’une haute et belle dame, envers laquelle il a contracté l’obligation de donner l’hospitalité à trente chevaliers, obligation qu’il remplit aujourd’hui de son mieux. Geoffroi demande quelle est cette dame : il apprend que c’est Brunissende. A cette réponse, il reste un moment en suspens ; mais cédant enfin à la curiosité qui le presse: — « Bel ami, dit-il au bouvier, pourquoi les gens de ce pays se lamentent-ils avec tant de bruit et d’extravagance ? — Vilain, répond le bouvier, devenu tout à coup furieux, tu n’échapperas pas à la mort que tu mérites. » Et là-dessus il lui lance une hache qu’il tenait à la main, et qui, de la vigueur dont elle est lancée, va se briser sur l’écu du chevalier. Geoffroi, qui avait eu la précaution de monter à cheval avant de faire la périlleuse question, s’enfuit à toute bride, poursuivi d’imprécations, d’injures, et à coups de pierre, par le furieux qui, voyant qu’il ne peut l’atteindre, revient sur ses pas, prend une grosse hache, met son char en pièces et tue ses bœufs. Geoffroi, qui s’est retourné pour voir cette extravagance, ne peut s’empêcher d’en rire, et poursuit son chemin tranquillement et sans aventure jusqu’à l’heure de none, où recommence l’étrange vacarme des lamentations et des cris du pays.

Vers le soir, aux approches de la nuit, il rencontre deux jeunes damoiseaux revenant de la chasse, l’épervier sur le poing et les chiens en laisse, qui lui offrent l’hospitalité avec tant de grâce et d’empressement, qu’il ne peut les refuser, et se met à chevaucher sur leurs traces, causant, riant avec eux. Mais au moment du coucher du soleil, voilà que, de tous côtés, s’élève l’effroyable tumulte dont il a les oreilles pleines depuis la veille, et les damoiseaux qui le conduisent se mettent à crier et à se désoler comme tout le reste. — « Pour Dieu, barons, qu’avez-vous, leur demanda Geoffroi, et que vous arrive-t-il pour vous lamenter et vous démener comme vous faites ? »

A cette question, la rage s’empare de ceux à qui elle s’adresse. « Don traître, chevalier mal né, s’écrient-ils, tu te repentiras de ta curiosité. » En parlant de la sorte, l’un lui lance à la figure son épervier faute d’arme, l’autre prend un lévrier par les pâtes, et en frappe de toutes ses forces le malencontreux chevalier. Il pique des deux, et ils le suivent en l’injuriant et le menaçant. Mais, au bout d’un moment, les cris cessent, et les deux damoiseaux, subitement revenus de leur fureur, rappellent courtoisement Geoffroi. Celui-ci n’a garde de les écouter, et leur reproche leur brutale extravagance. Toutefois ils lui font tant d’excuses et de prières, lui donnent tant d’assurances de ne plus lui faire aucun mal, qu’il cède de nouveau, et se remet en route avec eux. Seulement les deux damoiseaux le conjurent, et il leur promet de ne pas réitérer sa question.

Au bout de quelques instans, ils arrivent à un château petit, mais agréable, et les deux chasseurs présentent Geoffroi à leur père et à leur sœur, jeune et gentille demoiselle. Notre chevalier est accueilli et traité avec toutes les recherches de l’hospitalité la plus cordiale, si ce n’est que l’on étude diverses questions qu’il a bien envie et qu’il aurait besoin de faire.

Le seigneur de ce château était un brave et courtois chevalier qui avait été fort ami du père de Geoffroi, et fut charmé de faire connaissance avec ce dernier. Il voudrait bien le retenir quelque temps ; mais Geoffroi est si pressé de rejoindre Taulat, qu’il consent à peine à passer la nuit dans le château. Du reste, il la passe tranquillement et sans aventure. Le matin venu, il se remet en chemin, accompagné d’Auger et de ses deux fils, qui ne veulent omettre à son égard aucune marque d’amitié et de courtoisie.

Geoffroi chevauche avec ses trois hôtes, satisfait d’eux, mais soucieux, taciturne, tourmenté de la curiosité de savoir la raison de tout le bruit et de tous les cris qu’il a entendus, et n’osant plus faire de question à ce sujet. Auger s’aperçoit de son embarras, et lui en demande amicalement la cause, en protestant de son désir empressé de faire tout ce qui pourra le dissiper. Rassuré par cette provocation bienveillante, Geoffroi n’y tient plus, il demande de nouveau pourquoi les gens du pays crient et se lamentent si fort à certaines heures du jour et de la nuit. — Méchant bâtard ! indigne chevalier ! c’est ta mort que tu as demandée, lui crie alors Auger en s’élançant sur lui pour le frapper et l’arrêter. — Tenez, tenez-le bien ! crient à celui-ci ses deux fils, qu’il ne nous échappe pas ! Mais Geoffroi leur échappe d’un bond de son cheval ; et en un clin d’œil hors de portée d’eux, il les regarde se démener comme des possédés, et leur adresse de violens reproches sur leur folle et perfide conduite.

A ces reproches, les forcenés se calment, Auger lui fait des excuses, l’engage de la manière la plus pressante à le rejoindre, et lui donne sa foi de chevalier de répondre désormais pleinement à toute question qu’il voudra lui faire. Cette dernière parole, plus que toute autre, attire Geoffroi ; il revient à Auger, mais non sans lui avoir fait auparavant répéter sa promesse.

La confiance ainsi rétablie, la conversation recommence : Geoffroi conte alors l’histoire de Taulat, et l’engagement qu’il a pris de venger sur ce féroce chevalier l’affront fait au roi Arthur, et demande les renseignemens nécessaires pour l’achèvement de son entreprise.

A travers toutes les questions qu’il fait sur ce sujet, il jette de nouveau cette autre question malencontreuse qui lui a jusqu’ici attiré tant de désagrémens.

A tout cela, Auger ne répond pas d’une manière directe, mais il indique à Geoffroi la personne qui doit y répondre ; c’est une vieille femme qui demeure dans un château éloigné, et que Geoffroi trouvera aisément, grâce aux renseignemens et aux avis qui lui sont donnés à ce sujet.

Charmé de l’espoir qu’il a de savoir où rencontrer enfin son ennemi, Geoffroi dit adieu à ses hôtes, qui, connaissant bien la force de Taulat, ne sont pas sans inquiétude sur l’issue de son entreprise.

Cependant Geoffroi, attentif aux indices qu’il a reçus, chevauche jusqu’au soir à travers un pays sans culture, sans habitans, sans maisons ; il fait halte dans une prairie, et arrive le matin à une vaste plaine au pied d’une grande montagne escarpée. Au sommet de la montagne est un vaste et superbe château : la plaine est couverte de tentes et de cabanes de feuillée, et d’une tente à l’autre, il voit aller, venir, fourmiller des chevaliers. Il traverse le camp sans s’arrêter, et sans mot dire, selon la consigne qu’il avait reçue, arrive au château, descend de cheval, quitte son écu et sa lance ; et voyant une petite porte sur laquelle sont peintes des fleurs de toutes couleurs, il entre par-là dans une grande salle, au milieu de laquelle il voit un lit, et dans le lit un chevalier blessé, et de chaque côté deux femmes, dont le visage et l’attitude annoncent l’abattement et la douleur. L’une d’elles est jeune encore, l’autre vieille. Geoffroi s’approche de celle-ci pour lui parler. Elle va à sa rencontre : — Pour Dieu, seigneur, dit-elle, parlez bas, pour ne point aggraver les souffrances du chevalier que voici étendu blessé dans ce lit.

Geoffroi annonce qu’il vient de la part d’Auger, et pourquoi il vient. Là-dessus la vieille femme se met à lui dire tout ce qu’il désire savoir.

Taulat est un chevalier d’une bravoure et d’une force extraordinaire, mais d’une méchanceté monstrueuse, qui désole au loin les contrées voisines. Les chevaliers, logés dans les tentes de la plaine, sont de braves chevaliers qui ont osé se mesurer avec lui, dans l’espoir d’en délivrer le monde, mais ils ont été vaincus, et sont retenus prisonniers par lui.

Mais nul n’a eu tant à souffrir de la scélératesse de Taulat que le chevalier étendu là, si horriblement blessé sur ce lit. Taulat lui tua d’abord son père, sans raison, et lui fit ensuite la guerre à lui-même ; il lui enleva une partie de ses terres, le blessa de plusieurs coups de lance, le prit et l’enferma dans ce château écarté. Il y a sept ans qu’il est sur ce lit, ses plaies toujours vives, toujours ouvertes. Chaque fois qu’elles sont sur le point de se fermer, une fois par mois Taulat le fait prendre par ses valets et flageller de courroies noueuses, jusqu’à ce que le sang coule de nouveau de chacune de ses blessures.

Ce malheureux chevalier se nomme Mélian de Montmelier. C’est le seigneur de la contrée où Geoffroi a entendu tant de lamentations et de cris, et c’est la destinée même du pauvre martyrisé qui est la cause de ces lamentations et de ces cris. Il était si bon, si juste, si parfait en toute chose, que ses sujets l’aimaient jusqu’à l’adoration. C’est en témoignage de leur amour, de leurs regrets, de leur compassion pour ses souffrances inouïes, qu’ils pleurent et se lamentent tous plusieurs fois par jour ; c’est un deuil extraordinaire qu’ils ont résolu de garder aussi long-temps que leur infortuné seigneur restera le martyr de la férocité de Taulat. Du reste, la vieille femme ne peut dire où est Taulat pour le moment ; mais il vient sans faute chaque mois renouveler le supplice de son prisonnier, et il ne reste plus que huit jours à passer jusqu’à l’époque certaine de sa prochaine visite. Geoffroi n’a donc qu’à revenir au bout de ce terme, il est sûr de rencontrer l’adversaire qu’il a tant cherché ; mais il ne peut l’attendre dans le château même, car si Taulat l’y trouvait, il ferait mourir ceux qui l’y auraient reçu.

J’ai poursuivi avec un certain détail le résumé de ce roman jusqu’au point central où toutes ses parties se rattachent les unes aux autres pour ne faire qu’une seule et même action. Sur tout le reste, je suis forcé de m’en tenir à des indications très-sommaires : elles suffiront pour mon objet.

Geoffroi passe les huit jours qui restent jusqu’à celui de l’arrivée de Taulat, chez un vénérable ermite, dans une forêt où il ne manque ni d’occupation, ni d’aventures, car il tue un énorme géant auquel il arrache la fille de son ami Tanger, que le monstre avait enlevée ; il a un long combat avec un personnage infernal, un vrai démon sans chair ni os. Enfin arrive le jour de combattre Taulat. Les détails de ce combat sont assez dramatiques et assez intéressans dans leur genre ; Geoffroi, comme on se le figure aisément, en sort victorieux, mais il ne tue pas le vaincu ; il est bien plus beau pour lui de l’envoyer à la cour d’Arthur demander le pardon qu’il ne mérite pas. Par sa victoire se trouvent délivrés tous les chevaliers qui étaient là prisonniers, et particulièrement Mélian, ce seigneur si horriblement martyrisé par Taulat. Je laisse à penser la joie des sujets de ce dernier et le renom de Geoffroi parmi eux.

Mais dans sa gloire, ce dernier est encore malheureux ; la pensée de Brunissende lui est revenue dans toute sa force et l’obsède plus que jamais. Il va se remettre prisonnier entre les mains de la belle dame, et Dieu sait si cette fois il est bien reçu, et s’il a des raisons de s’évader. Cependant plusieurs jours se passent sans que les deux amans osent se déclarer l’un à l’autre leur amour, et il faut que le bon Mélian, rentré dans la seigneurie de la contrée, intervienne pour décider et avancer leur union. Il est convenu qu’elle aura lieu à la cour du roi Arthur, qui, après de si glorieux hommages reçus de Geoffroi, s’intéresse naturellement à son bonheur. Je vous fais grâce de quelques aventures merveilleuses qui viennent encore à la traverse de ce bonheur, et des fêtes brillantes au milieu desquelles se fait le mariage de nos deux amans à la cour de Cardeuil.

Comme tous les romans de la classe de la Table ronde, celui de Geoffroi est en vers de huit syllabes rimes par paires. Le style en est généralement élégant, et d’une aisance, d’une légèreté extraordinaires. Ce vers de huit syllabes a dans ce poème, comme dans beaucoup d’autres de la même époque, une allure précipitée, une impulsion qui entraîne, pour ainsi dire, les idées et les images du poète, et tend toujours à leur faire une sorte de violence, à les exténuer, à les amollir par une expression trop abondante et trop facile. Aussi cette facilité dégénère-t-elle parfois en platitude ou en redondance. Avec ce petit vers qui se présente en quelque sorte tout fait, tout prêt à s’échapper avant d’avoir reçu l’empreinte de l’art, il est presque impossible au poète de prendre un ton un peu grave et soutenu, et, comme j’ai eu plusieurs fois l’occasion de le noter, l’adoption de ce mètre marque un commencement de décadence dans le sentiment de l’épopée et du style qui lui convient.

Un autre point qui caractérise le roman de Geoffroi, c’est la surabondance des détails lyriques. L’auteur s’est complu au tableau des amours de Brunissende et de son héros, mais il ne met point ces amours en action ; presque tout se réduit à de longs monologues dans lesquels chacun des deux amans se contemple complaisamment, minutieusement, se regarde, pour ainsi dire, souffrir, comme cherchant des motifs de s’attendrir sur lui-même. Ces monologues ne sont guère qu’un centon élégant, ingénieux et délicat de tout ce que les troubadours avaient déjà chanté pour leur propre compte. L’invasion de ces chants lyriques dans l’épopée était un autre symptôme de la décadence commencée de celle-ci.

J’arrive à une observation plus spéciale et plus importante sur ce roman de Geoffroi : vous aurez aisément observé, d’après le résumé que je vous en ai fait, la prétention, on pourrait même dire l’art avec lequel l’auteur a cherché à exciter la curiosité sur la cause de ces clameurs lamentables dont Geoffroi est frappé dans le château de Montbrun et dans toute la contrée environnante, et vous aurez trouvé sans doute cette cause beaucoup au-dessous de votre attente poétique. Elle l’est, il est vrai, à raisonner d’après des principes d’art un peu généreux et abstraits ; mais, à la considérer dans la pensée de l’auteur et dans l’esprit de son temps, cette partie du roman en est la partie caractéristique et vitale.

Au fond de toutes ces aventures merveilleuses dont je n’ai indiqué que la moindre partie, il y a une idée sérieuse et une idée qui se rattache à des faits réels. On pourrait dire que l’auteur, bien que peut-être sans une intention expresse, et vaguement, a personnifié, dans Taulat, la force et l’autorité brutales, telles qu’on les voyait souvent à ces époques, opprimant et bouleversant la société ; et dans Geoffroi, le génie de la chevalerie luttant contre cette force perverse. Mais une intention équivalente à cette idée, qu’il a certainement eue, qu’il a même suffisamment exprimée, c’est celle de relever, d’exalter le caractère et la destinée d’un chef féodal accompli. Voulant exprimer l’amour d’une population entière pour un tel chef, il n’a pas cru faire une chose ridicule en poussant jusqu’au merveilleux les démonstrations de cet amour ; il a regardé le martyre périodique du bon Mélian par le féroce Taulat comme un motif suffisant de ces transports de douleur unanime, qui éclatent comme une sorte de frénésie et de folie. Or, ce motif naturel est certainement plus original et plus poétique que ne le serait tout autre, qui n’aurait que le mérite d’être plus merveilleux. Il y a toujours, dans les grands monumens poétiques d’une époque, surtout d’une époque pleine de vie et de caractère, comme celle que nous avons en vue, quelque chose qui, même à l’insu du poète, et sans projet de sa part, révèle les idées et les tendances de cette époque.

Pour revenir un instant au roman de Geoffroi, j’ajouterai aux considérations qui précèdent, une conjecture plus particulière qu’elles n’excluent pas, ou qui. pour mieux dire, les appuierait, si elle était juste. Je serais tenté de croire que l’auteur, quel qu’il soit, de Geoffroi, a eu en vue, dans quelques personnages et quelques incidens de son roman, des incidens et des personnages de son temps.

Ce qui me porterait à le présumer, c’est que plusieurs des noms de lieux auxquels il attache parfois les noms de ses acteurs, sont des noms de lieux réels et même très-connus dans le midi. Ainsi, par exemple, il y est question d’un chevalier nommé Estut de Vert-Feuil. Or, Vert-Feuil fut un château célèbre dans le diocèse de Toulouse. Il y a très-probablement, dans la description poétique que fait notre auteur du château de la belle Brunissende, quelque allusion au château de Montbrun, ancien château célèbre du Limousin, dont on voit encore aujourd’hui des ruines remarquables.

Il y aurait donc, dans le roman de Geoffroi, quelques données positives que l’auteur n’aurait fait qu’idéaliser, pour leur donner une couleur et des dimensions plus poétiques.

DOUZIEME LEÇON




CHRONIQUE DES ALBIGEOIS.




Après tout ce que j’ai dit de l’ancienne épopée provençale dans la vue d’en constater l’existence et l’influence, il me reste à faire connaître un monument très-remarquable qui confirme presque tout ce que j’ai dit là-dessus, et suffirait à lui seul pour en prouver les points les plus importans, s’ils ne l’étaient déjà par d’autres argumens et par d’autres faits. Il s’agit d’une histoire de la trop fameuse croisade contre les Albigeois, écrite en provençal par un auteur contemporain. On chercherait vainement à cette époque, je ne dis pas en provençal, mais en quelque langue que ce soit, un ouvrage plus important pour le fond ou plus curieux pour la forme. Quant au fond, c’est une narration originale, sérieuse et vraie, d’une suite inouïe de grands et tragiques événemens qui détruisirent la civilisation locale et spéciale du midi de la France, au XIIIe siècle. Quant à la forme, c’est une véritable épopée carlovingienne, tellement qu’il est impossible de concevoir qu’un tel ouvrage ait pu être composé ailleurs que dans un pays ayant une littérature, où cette forme était déjà non-seulement connue, mais déjà consacrée, déjà vulgaire. Il faut de toute nécessité lui supposer des antécédens, des modèles : il est donc à lui seul la preuve de l’expérience d’une épopée provençale antérieure. Mais ce n’est là que son moindre mérite : ce qui en fait un monument littéraire du plus haut intérêt, c’est cette combinaison intime, cette fusion de l’histoire et de la poésie, dans un seul et même but, pour un seul et même effet. L’auteur de cet ouvrage ne se nomme nulle part, et n’est point connu d’ailleurs ; mais il donne sur lui-même autant d’indices et de renseignemens qu’il en faut pour apprécier sa compétence et ses moyens d’information comme historien. A la manière dont il désigne son pays, on ne peut guère douter qu’il ne fût né dans le comté de Toulouse, et peut-être à Toulouse même. C’est du moins ce que l’on est porté à conclure de la précision minutieuse avec laquelle il décrit, dans l’occasion, l’intérieur et les dehors de cette ville, et des effusions d’admiration et de tendresse avec lesquelles il en parle fréquemment.

C’est probablement aussi à Toulouse qu’il avait assisté, comme il le raconte, aux fêtes du mariage de Raymond VI avec Eléonore, l’une des sœurs de Pierre II, roi d’Aragon, et qu’il avait vu ce jeune Roger, vicomte de Béziers, dont il devait, quelques années plus tard, raconter la mort tragique.

Notre historien anonyme n’embrasse point la suite entière de la guerre des Albigeois : son récit ne comprend que les événemens qui se passèrent de 1209 ; 1219 inclusivement. Il avait certainement vu lui-même une partie des choses qu’il raconte. Quant à celles qu’il n’avait point vues, il cite d’ordinaire les témoins d’après lesquels il en parle : or, ces témoins sont tous des hommes qui ne racontaient que ce qu’ils avaient vu faire, ou fait eux-mêmes ; ce sont ses compatriotes, ses amis, des personnages dont il avait tous les moyens possibles d’apprécier les paroles, les passions, les sentimens.

Il y a quelques-uns de ces personnages que notre auteur se borne à désigner vaguement par leurs qualifications de prêtres, de chanoines, de clercs ; mais il y en a d’autres qu’il désigne par leurs noms. Tel est un maître Pons de Mala, prêtre de Navarre, envoyé par le roi de ce pays au concile dans lequel fut résolue la croisade contre les Albigeois. Tels sont encore un maître Nicolas ; et un prieur nommé Izarn, dont le bénéfice était situé dans le pays de Foix.

On ne sait rien des deux premiers, mais le troisième, ce prieur Izarn, est connu, et d’une manière dont il n’est pas hors de propos de dire un mot ici. — On peut le compter parmi les poètes provençaux : on a de lui une très-longue pièce, intitulée Las novas del Heretge, la nouvelle de l’hérétique. C’est une réfutation en forme, et par là même un exposé de l’hérésie albigeoise. La pièce est précieuse sous le point de vue historique ; mais elle attend encore, dans le manuscrit unique où elle existe, un historien qui sache en faire usage. C’est déjà une particularité assez curieuse que le point de contact que je viens d’indiquer entre cette pièce et l’histoire dont j’ai à vous parler.

La croisade contre les Albigeois commença en 1209, par le massacre de Beziers, suivi de la prise de Carcassonne et de l’usurpation violente des états du vicomte de Beziers, au profit de Simon de Montfort, devenu dès-lors le chef de toutes les croisades subséquentes contre le comte de Toulouse et les Toulousains. — C’est en 1210, au fracas de ces premiers événemens de la guerre albigeoise, que notre anonyme commence à en écrire l’histoire ; et à dater de ce moment, il la poursuit jour par jour, désastre par désastre, scandale par scandale, sous toutes les impressions, au milieu de toutes les clameurs, de toutes les misères, de toutes les stupeurs qui accompagnent ce méfait inouï de la force humaine. C’est annoncer assez que le tableau ne peut guère manquer de couleur, de caractère et de vie, et nous verrons en effet qu’il n’en manque pas.

Seulement il ne faut pas s’attendre à y trouver d’un bout à l’autre le même sentiment personnel. L’ouvrage, commencé dans l’intérêt des croisés, continue et se termine par l’expression de la plus vive et de la plus énergique sympathie pour les populations livrées aux fureurs de la croisade. Mais ceci touche au fond même de l’histoire, et c’est un point sur lequel je reviendrai séparément. Je passe tout de suite à l’examen des formes de cet ouvrage : j’en examinerai ensuite la substance, l’esprit et les caractères intrinsèques comme composition historique.

Il n’existe de cette histoire qu’un seul manuscrit, ayant autrefois appartenu au duc de La Vallière, et faisant aujourd’hui partie de la Bibliothèque du Roi [2]. L’ouvrage peut avoir de dix à douze mille vers, autant que j’en puis juger par aperçu. Les vers sont de douze, treize ou quatorze syllabes, avec deux accens obligés, l’un sur la sixième, l’autre sur la douzième. Tous ces vers sont groupés eu couplets ou tirades monorimes, terminées chacune par un petit vers de six à sept syllabes, qui, ne rimant point avec ceux de la tirade, s’en distingue doublement par cette absence de rime et cette différence de mesure.

Ce demi-vers, par lequel se termine et tombe, pour ainsi dire, chaque couplet, est d’ordinaire repris et répété au début du couplet suivant, de manière à former de l’un à l’autre une sorte de lien matériel, une transition très-marquée à l’oreille.

Pour vous rendre ce mécanisme plus sensible, je vais citer cinq vers dont les trois premiers sont la fin, la clôture d’une tirade, et les deux autres, le début de la tirade immédiatement subséquente :

Ditz Arnaut de Cumendja gent avem espleitat :
Oimais podem anar, car tant es delhivrat,
Qu’intra sen l’apostolis. ; —
L’apostolls sen intra del palatz en un ort,
Per defenre sa ira, e per penre deport.

Cette forme métrique est, dans toute son exactitude, celle des romans épiques carlovingiens ; et notre historien déclare expressément en avoir eu le modèle dans lui roman sur la prise d’Antioche par les premiers croisés, roman que j’ai cité comme l’un des plus anciens auxquels il soit fait allusion dans les chants lyriques des troubadours.

Notre auteur ne donne jamais à son ouvrage d’autres titres que ceux de Canzo ou de Gesta, qui sont deux des titres consacrés des romans carlovingiens. Conséquemment à cette dénomination caractéristique, qui suppose un ouvrage destiné à être chanté, ou récité en public, notre historien ne dit pas un seul mot d’où l’on puisse conclure qu’il a des lecteurs en vue : c’est toujours à des auditeurs censés réunis en cercle autour de lui, qu’il s’adresse, qu’il recommande l’attention, le silence, qu’il promet de grandes et belles histoires. Il va, sur ce point, jusqu’à indiquer que le son, c’est-à-dire, la cantilène sur laquelle doit ou peut être récitée son histoire, ou, comme il le dit, sa gaste, sa chanson, est la cantilène de ce même roman d’Antioche, dont il reconnaît avoir imité les formes métriques. Voici comment il s’exprime à cet égard :

« Seigneur, cette chanson est faite de la même manière que celle d’Antioche ; elle se versifie de même et elle a le même son, pour qui le sait dire. »

Voilà déjà bien des ressemblances, et des ressemblances bien marquées entre notre historien et les romanciers de Charlemagne. Elles ne se bornent pas là : c’est encore à l’imitation de ceux-ci, que le premier a caché son nom et allégué un original imaginaire, dont il se donne pour le simple traducteur. Ce prétendu original aurait été, à son dire, un livre composé, je ne sais en quelle langue, par un savant clerc, nommé Guillaume, de la ville de Tudèle en Navarre. Ce clerc aurait été profondément versé dans la géomancie, et aurait par là deviné et prédit, avant l’événement, toutes les calamités de l’hérésie albigeoise et des croisades envoyées contre elle.

Il n’y a pas un trait, de toute cette fable, sur lequel notre historien ne se soit donné, à chaque instant, à lui-même les démentis les plus formels ; mais il n’est pas nécessaire de nous arrêter à ces démentis : nous savons d’avance que la fiction qu’ils contredisent est une fiction convenue, une simple formule épique, qui n’a pas besoin d’être réfutée.

Il serait surprenant que l’auteur d’un ouvrage tel que celui que je viens de citer, d’un ouvrage si fidèlement calqué sur les formes de l’épopée carlovingienne, qui respire en tant de choses l’esprit de cette épopée ; il serait, dis-je, surprenant que cet auteur n’eût eu sous les yeux, n’eût connu qu’une seule épopée romanesque, cette chanson d’Antioche, qu’il déclare avoir suivie comme modèle, quant à la forme métrique. Mais il ne donne point lieu à cette surprise ; il fait fréquemment allusion à diverses compositions romanesques, dont il emprunte des comparaisons, des images, des réflexions. Il cite les prophéties de Merlin, le fameux enchanteur breton, et les aventures fabuleuses d’Alexandre. Mais les héros et les hauts faits qui lui viennent le plus souvent à la pensée, sont ceux des guerres contre les Sarrasins d’Espagne : ce sont Roland, Olivier et Charlemagne ; ce sont les amours de ce dernier avec Galiane, la fille du roi Aigoland ; c’est la bataille de Roncevaux.

Parmi ces diverses fables citées par notre historien, et qui se rapportent, pour la plupart, aux parties connues du cycle carlovingien, il y en a quelques-unes dont il n’est point fait mention ailleurs, et qui, à raison de cette particularité, méritent plus d’attention. Telle en est, entre autres, une sur la prise de la ville de Carcassonne par Charlemagne. D’après le romancier connu et cité par notre historien, Charlemagne aurait tenu cette place assiégée tout un hiver et tout un été, sans pouvoir la prendre ; il aurait donc levé le siège et serait parti pour aller conquérir l’Espagne. Mais aussitôt après son départ, les tours de Carcassonne se seraient d’elles-mêmes inclinées et courbées en son honneur, de sorte qu’à son retour d’Espagne, il aurait occupé la ville sans avoir besoin d’en faire le siège une seconde fois.

Enfin on trouve, dans notre historien, des traits qui constatent qu’il y avait dans le midi des fables ou des épisodes romanesques du cycle carlovingien, tellement populaires et si souvent répétés, qu’on les citait par manière de proverbes à propos des choses devenues ennuyeuses et importunes, à force d’être rebattues. Telle devait être je ne sais quelle chanson sur Aude la Belle, la fiancée de Roland, qui mourut de douleur en apprenant que le paladin avait été tué à Roncevaux. — L’historien des Albigeois parlant d’une prédiction faite à ces derniers, par Folquet, évêque de Toulouse, conjointement avec l’abbé de Citeaux, et voulant dire que les hérétiques se moquaient d’eux, s’exprime de la sorte :

« Pour chose qu’ils prêchassent, les hérétiques ne les écoutaient pas : bien loin de là ; allons ! encore Aude la Belle, disaient-ils par moquerie. » Je bornerai là ce que j’avais à dire de la forme de l’ouvrage que j’examine ; je crois en avoir dit assez pour prouver qu’elle est toute poétique, et pour parler plus précisément, toute épique, calquée sur celle des épopées carlovingiennes ; pour faire voir que l’ouvrage en question avait, comme ces épopées ; une destination toute populaire, qu’ils étaient faits les uns et les autres pour circuler par la voix de la récitation et du chant.

De ces ressemblances, ou, pour mieux dire, de cette identité de destination et de forme entre les romans épiques carlovingiens et notre histoire albigeoise, on sera naturellement tenté de conclure que celle-ci doit avoir de même avec les premiers les rapports les plus marqués, en ce qui concerne la diction. Cette conclusion est d’accord avec le fait. Le ton, la manière, le style de notre auteur anonyme, n’ont rien de commun avec le ton et la manière des chroniques contemporaines, latines ou romanes : ils sont vraiment poétiques, vraiment épiques, bien qu’habituellement rudes, et parfois grossiers. Il est rare que notre historien-poète nomme les choses et les personnes sèchement et simplement ; presque toujours il y joint quelque épithète caractéristique, quelque trait pittoresque, quelque accessoire qui les particularise. Ainsi, pour citer quelques exemples, il ne nomme jamais Toulouse sans une épithète ou sans une phrase destinée à relever ce nom : c’est Toulouse la grande, Toulouse qui sied sur Garone, Toulouse, la fleur et la rose de foules les cités. — Un prêtre est d’ordinaire un prêtre messe-chantant ; un prêtre légendier. — Les Gascons sont un peuple léger de pieds. — Un destrier, un cheval de bataille, est un cheval fer-vestit, vêtu de fer.

Ce goût du pittoresque, ce besoin de frapper l’imagination par des traits caractéristiques, tantôt simples et naturels, tantôt plus recherchés et plus forts, se font remarquer dans les développemens du style, aussi bien que dans les termes isolés qui en sont les élémens. C’est ce que j’aurai l’occasion de montrer par divers exemples ; je crois toutefois bien faire d’en détacher ici même quelques-uns de très-courts, dans la vue spéciale de donner une idée du ton et de la diction de notre auteur, avant d’en venir à considérer ses caractères comme historien. S’il parle d’une armée en mouvement, il la décrit marchant entre blés et ramée, c’est-à-dire à travers les champs et les bois.

La guerre est le sujet dont il s’efforce le plus de donner des images fortes et variées. — Voici comment, racontant l’un des trois sièges de Toulouse, il décrit le champ de Montolieu, à l’une des portes de la ville, où les deux partis se battaient fréquemment et avec beaucoup d’acharnement :

« Dans le champ de Montolieu, a été planté un jardin où chaque jour il pousse et bourgeonne quelque chose : mais le rouge et le blanc que donnent là les fleurs et les graines, c’est de la chair, c’est du sang, ce sont cervelles répandues par le glaive. Là, chaque jour, entre péché et merci, le ciel et l’enfer se peuplent d’ames et d’esprits. »

Dans un autre passage, un seigneur du parti toulousain, décrivant d’avance une bataille qui va se livrer, s’exprime de la sorte :

« Et tellement entre eux et nous sera-t-il joué des lances, des massues et des épées, que nous nous ferons aux mains des gants de cervelles sanglantes. »

Je n’ai pas besoin de citer davantage pour constater ce que j’ai affirmé, que l’histoire dont je vous parle se rapproche autant de l’épopée carlovingienne par le ton et le style que par la forme générale. Mais, malgré sa forme et ses couleurs poétiques, c’est une histoire sérieuse, véridique, digne d’étude et de foi : il peut s’y trouver, et sans doute il s’y trouvera, comme dans toute histoire, des erreurs, des méprises, des incertitudes ; mais il n’y a point de mensonge, point de fiction, rien d’imaginé à dessein pour plaire à des auditeurs, ni même rien d’invraisemblable. En faisant abstraction des formes poétiques de cette histoire pour la comparer avec les histoires contemporaines, où le même sujet a été traité d’une manière plus simple ou plus austère, on s’assure qu’elle est d’accord avec ces dernières, quant au fond, à l’essentiel des choses, et que sur les points secondaires où elle en diffère, on peut légitimement hésiter entre l’une et les autres.

J’aimerais à rapprocher ces diverses histoires, cela serait même, à quelques égards, nécessaire ou convenable pour mon objet ; mais il faudrait, pour cela, entrer dans des détails variés sur les historiens originaux de la croisade albigeoise, et c’est un sujet trop vaste pour mon but et pour mon plan. Tout ce que je puis vous dire des historiens dont il s’agit, c’est que tous furent des ecclésiastiques, hommes instruits pour leur époque, ayant écrit en latin, sinon avec élégance, du moins avec une certaine correction ; sinon avec talent, du moins avec intelligence et véracité, partisans zélés et sincères de la croisade et de son héros, Simon de Montfort.

Les différences qu’il y a entre ces historiens et le nôtre sont nombreuses et aussi tranchées que possible : mais, encore une fois, elles ne portent point sur le fond des événemens ; elles portent sur la manière de les sentir et de les rendre. Les récits des premiers sont secs, abstraits, sans mouvement, sans vie, sans caractère, destinés à un petit nombre d’hommes instruits, pour la plupart membres du clergé, qui n’y cherchaient guère que des formules de foi et de latinité. Ce sont des récits aussi savans, aussi relevés, aussi classiques que pouvait les faire alors le commun des hommes cultivés et lettrés.

Les récits de notre historien sont des récits souvent incultes et mal ordonnés, mais abondans, développés, entremêlés de traits qui peignent au vif les mœurs publiques et l’esprit des masses du peuple ; des récits relevés de scènes dramatiques, où sont vivement mis en jeu les passions, les idées et les intérêts des principaux personnages. En un mot, ce sont des récits populaires qui, avec l’incorrection, le désordre, la rudesse de tout ce qui est populaire, en ont aussi la vie, la vérité et l’énergie. Dans ce sens, encore bien qu’ils soient strictement vrais et d’accord avec les faits, on peut, néanmoins, dire qu’ils sont poétiques et même d’une poésie très-marquée.

La meilleure manière de justifier et de développer ce jugement, c’est de vous traduire quelques passages de l’ouvrage auquel il s’applique, en les accompagnant, au besoin, des indices et des notices nécessaires pour en faire mieux apprécier le caractère historique ou poétique ; je choisirai de préférence ces passages parmi ceux qui ont rapport aux événemens les plus graves et les plus célèbres de la guerre des Albigeois. Je prendrai les choses, en 1215. A cette époque, Simon de Montfort, ayant gagné, sur le roi d’Aragon et le comte de Toulouse, la fameuse bataille de Murot, dominait dans tous les pays qui avaient appartenu à ce dernier, de la rive droite du Rhône aux Pyrénées. Un concile, tenu à Montpellier par les légats d’Innocent III, lui avait solennellement adjugé la souveraineté de ces contrées, et en avait déclaré le comte de Toulouse à jamais déchu. Mais cette décision ne pouvait être que provisoire ; elle devait être confirmée par le pape Innocent III, qui, dans cette vue, et pour divers autres besoins de l’Eglise, convoqua à Rome, en 1215, un concile général, qui devait être fameux sous le nom de concile de Latran. Le comte de Toulouse, Raymond VI, le comte de Foix et divers autres seigneurs dépossédés par Simon de Montfort et par les légats du pape, s’étaient rendus à Rome pour y solliciter la restitution de leurs états. — Simon y avait envoyé, de son côté, pour faire valoir ses intérêts, son frère Guy ; tous les prélats qui lui avaient adjugé à lui et aux siens les états du comte de Toulouse, se trouvaient aussi là pour faire maintenir leur décision.

Ce fut une cause immense, une cause inouïe, plaidée devant le pape Innocent III par les parties intéressées, les unes, puissances déchues, qui réclamaient contre la violence et la fraude ; les autres, puisances nouvelles, qui demandaient à être maintenues dans leur usurpation.

La violence et la fraude l’emportèrent : Simon de Monfort resta en possession du comté de Toulouse. Mais ce ne fut pas, à ce qu’il paraît, sans répugnance qu’Innocent III confirma la sentence de ses légats ; il avait été vivement frappé de ce qu’avaient dit pour leur défense les seigneurs dépossédés. Il aurait voulu tempérer jusqu’à un certain point la rigueur de la décision du concile, en pallier l’iniquité.

Le comte de Toulouse avait amené avec lui à Rome, et présenté au pape, son fils, Raymond VII, âgé seulement de quinze ans. Ce jeune homme intéressa vivement, à ce qu’il semble, Innocent III, par la grâce de ses manières, la vivacité de, son esprit, et les périls de sa destinée. Il le retint long-temps seul auprès de lui lui fit, pour l’avenir, des promesses encourageantes, et lui réserva, en attendant, pour dédommagement de ce que l’on avait ôté à son père, la Provence entière, dont la moitié appartenait à la maison de Barcelonne et d’Aragon.

Les historiens ecclésiastiques de la guerre des Albigeois, qui en sont censés les historiens officiels, érudits, qui ont fait seuls jusqu’à présent autorité dans le récit de cet événement, ces historiens ont à peine trouvé quelques mots à dire de cette monstrueuse intrigue politique dénouée ou tranchée, en 1215, au concile de Latran. Ce n’est pas d’après eux que l’on pourrait s’assurer que cette assemblée de prêtres ne fut, en réalité, qu’un grand congrès politique dans lequel les passions, les idées, les ambitions, les intérêts matériels de l’époque furent un moment aux prises les uns avec les autres. Je rapporterai tout ce que dit là-dessus le plus spécial et le plus connu des historiens dont il s’agit, Pierre, moine de Vaux-Cernay, monastère de chartreux, dans le diocèse de Paris. — Cela sera curieux à comparer avec la partie correspondante du récit de notre historien populaire. Voici comment le moine panégyriste de Simon de Montfort et de la croisade des Albigeois parle du concile de Latran :

« Entre diverses choses dont il fut traité dans ce concile, il y fut traité de l’affaire de la foi contre les Albigeois. Raymond, auparavant comte de Toulouse, accompagné de son fils, et le comte de Foix, ces perturbateurs manifestes de la paix et de l’Eglise, étaient venus au concile demander la restitution des terres qu’ils avaient perdues par les armes des croisés et par la censure divine. Le noble comte de Montfort y avait de son côté envoyé son frère, Guy de Montfort, et d’autres savans et fidèles députés. Enfin il n’est que trop vrai qu’il y eut aussi là certains hommes, et même ce qui est plus triste, des prélats, qui, opposés à l’affaire de la foi, favorisèrent la tentative des comtes, pour se faire restituer leurs états. Mais le conseil d’Architofel ne prévalut pas, et le désir des pervers fut frustré. »

Le passage correspondant à celui-là dans l’historien populaire des Albigeois, a plus de quinze cents vers, et ce n’est pas à raison de cette particularité matérielle qu’il en diffère le plus ; c’est par le ton, le sentiment et le caractère du récit. Ce qui est à peine et vaguement indiqué dans la relation latine du moine lettré, se trouve, dans l’écrivain populaire, développé sans beaucoup de méthode, il est vrai, sans beaucoup de précision ni de clarté, mais avec la franchise la plus naïve, avec une multitude de détails et de traits caractéristiques, et de la manière la plus pittoresque et la plus dramatique. — En supprimant le peu de phrases narratives que l’auteur a interposées çà et là, entre les discours qu’il fait tenir aux personnages qui figurent dans cette grande affaire, on aurait une scène, une vraie scène de drame, que l’art pourrait aisément développer, polir, idéaliser, mais dont l’historien se garderait de vouloir adoucir ou retoucher aucun trait. — Sans doute les discours que notre historien met dans la bouche de ses interlocuteurs ne doivent pas être censés littéralement conformes à ceux qui furent réellement tenus ; mais ils doivent en être, pour la plupart, un écho assez fidèle, et tout ce qui s’y trouve d’inventé a été inventé dans le caractère et la situation des discoureurs. Les passions, les intérêts, les sentimens dont ils sont l’expression énergique et naïve, sont bien réellement les sentimens, les passions et les intérêts en jeu dans cette prodigieuse intrigue. En ce sens, ils sont vrais, ils sont historiques, et il n’y en a peut-être pas un qui, s’il n’a été sur les lèvres de celui à qui on l’attribue, n’ait roulé, n’ait retenti mille fois dans son ame.

Tout ce morceau dont je parle est beaucoup trop long pour que je puisse le traduire ici en entier, lors même que je ne voudrais montrer que cet échantillon de l’ouvrage auquel il appartient. Si donc je puis essayer d’en donner une idée, ce n’est qu’en l’abrégeant dans diverses parties, qui perdront peu, ou parfois même gagneront à l’être. — Du reste, ce que je traduirai, je le traduirai aussi fidèlement que possible, et sans chercher volontairement à dissimuler la rudesse d’expressions ou d’idées qui en sont un des caractères.

Pour bien sentir et bien apprécier tout ce morceau et tout ce qu’il y a de vraisemblance historique, même dans les détails dont la vérité ne peut pas être directement affirmée, il faudrait bien connaître tous les personnages qui y sont mis en scène ; il faudrait les avoir vus agir précédemment. Mais ils sont trop nombreux pour qu’il me soit possible de donner sur tous des notices même très-sommaires. Il en est un seul sur lequel je crois ne pas pouvoir me dispenser de dire quelques mots. C’est Folquet, l’évêque de Toulouse. Ce Folquet est le même que Folquet de Marseille, l’un des troubadours les plus distingués et les plus célèbres, et l’un de ceux dont j’ai parlé avec quelque détail.

Au milieu d’une vie très-mondaine, très-animée, et, selon toutes les apparences, heureuse, Folquet avait été pris d’un accès de mélancolie dans lequel il s’était fait moine au Toronet, monastère alors célèbre, dans le voisinage de Toulon. C’était de là qu’on l’avait tiré en 1204, pour le faire évêque de Toulouse, dans des circonstances difficiles qui exigeaient des vertus et des lumières qu’il n’avait pas. Par une singulière et déplorable destinée, il se conduisit, comme évêque, de manière à flétrir l’heureuse et innocente renommée qu’il s’était faite comme troubadour. — Maintenant voici le morceau où il parlera.

<poem> Quand la cour est complète, grande en est (dans Rome) la rumeur. Là, fut alors tenu concile Par le seigneur pape, vrai chef de la religion, Par les prélats de l’église, qui y furent convoqués, Par les cardinaux, les évêques, les abbés et les prieurs. Par les comtes et les vicomtes de maintes contrées. Là, fut le comte de Toulouse, avec son fils, le bon et bel (infant), Qui, d’Angleterre, était parti avec peu de compagnons ; Bien et secrètement guidé par Arnaud Topina, Il avait traversé la France, par maints endroits périlleux. Et s’en était venu à Rome, la ville d’où sort tout ce qui est sacré. Jamais de mère ne naquit plus gracieux infant. Plus sage, plus avenant, de plus gentilles façons. Ni de plus noble lignage en aucune terre. Là, furent aussi le comte de Foix, l’avenant et le preux ; Arnaut de Vilamur, armé de cœur vaillant, Pierre Raymond de Rabestenes, le hardi, Et beaucoup d’autres encore, seigneurs puissans et résolus. Qui défendront leur droit si on le leur conteste.

Et voilà que devant le pape, quand le moment en est venu, <poem> Se lève le comte de Foix, qui a mainte raison à dire, Et qui bien la sait dire, Qui la sait dire avec prudence et sagesse. Aussi, quand il se lève sur le pavé de marbre, Beau de personne, frais de visage, prêt à parler, Toute la cour le regarde, et prête l’oreille, Et lui s’avance vers le pape, et lui parle avec révérence : « Seigneur, vrai pape, de qui tout le monde relève, Qui tiens le poste et le pouvoir de saint Pierre, Et dois rendre à tous justice et paix, Seigneur écoute mes paroles, et me rends mes droits. Je puis me justifier aisément, je suis prêt à jurer en toute vérité, Que je n’aimai jamais les hérétiques ni aucun homme mécréant, Que je ne cherchai jamais leur société, ni ne les approuvai dans mon cœur. Ayant été toujours soumis et fidèle à sainte église, Nous sommes venus à ta cour demander loyale justice, Moi et le puissant comte (de Toulouse), mon seigneur, avec son fils, Que tu vois là, beau, bon, sage et de tendre jeunesse. Qui n’a pu ni dire, ni faire trahison ou fausseté.

Si donc on ne peut de droit l’accuser, ni avec justice le reprendre D’avoir failli ou péché envers chose vivante, Je me demande avec grande merveille pourquoi ni pour quel saint (du ciel) Un homme juste supporterait de lui voir enlever son héritage ? Le puissant comte, mon seigneur, le seigneur de si vastes terres, S’est mis lui-même avec toutes ses terres à ta loyale merci ; Il t’a rendu la Provence, Toulouse et Montauban, Et tous ceux qu’il t’a rendus ont été livrés aux tortures et à la mort, Au pire des ennemis, au pire des hommes, A Simon de Montfort, qui les garotte et les pend, Qui les extermine et les outrage sans merci. Tout ce qui avait mis son espoir en toi, A péri, ou est en danger de périr. Et moi-même, puissant seigneur, obéissant à ton ordre, J’ai rendu mon château de Foix, avec sa noble forteresse ; Ce château si fort, qu’il se serait défendu du seul et de lui-même. Où tout abondait, pain et vin ; chair et froment, Où coule au pied de la roche pendante une eau claire et douce à boire. Je t’ai rendu ma bonne chevalerie, mes luisantes armures, Et je ne craignais point de les perdre ; Il n’y avait force au monde (qui put me les ôter) ! Le cardinal (ton légat) le sait bien, il peut bien, s’il le veut, attester <poem> Comment je lui livrai tout ; et que si tout ne m’est rendu, Il n’y a plus d’homme que l’on puisse croire ; Il n’y a plus de sincère et franche parole. »

Et Ià-dessus le cardinal se lève pour répondre en peu de mots ; Il s’en vient au pape, et lui dit avec révérence : « Seigneur, en tout ce qu’a dit le comte, il n’a pas menti d’une parole ; Ce fut moi qui reçus le château, fort à merveille muni de tout ; Ce fut moi qui le livrai à l’abbé de Saint-Tiberi, A ce noble, preux et sage personnage, Qui, en ma présence, y mit sa garnison. J’atteste donc que le comte t’a fidèlement obéi et à Dieu. »

Alors se lève et se dresse ferme sur ses pieds, Tout prêt à répondre (Folquet) l’évêque de Toulouse. « Seigneurs, dit-il, vous avez tous entendu ce qu’a dit le comte, Qu’il s’est départi et tenu à l’écart de l’hérésie ; Et moi, je dis que c’est dans sa terre que l’hérésie A poussé le plus de racines ; Je dis que toute sa comté regorgeait d’hérétiques, Et ces hérétiques, il les a aimés, accueillis et agréés. La roche de Montségur fut fortifiée pour leur défense, Et le fut de son consentement. Sa sœur se fit hérétique à la mort de son époux, Et passa plus de trois ans à Pamiers, Où elle convertit maintes personnes à sa perverse doctrine. (Et sache une chose, si tu l’ignores, seigneur pape) : (Les croisés) tes pèlerins, qui avaient marché au service de Dieu, Qui pourchassaient les hérétiques, les exilés vagabonds, les routiers, Le comte en a tant massacrés, tant taillés en pièces. Que leurs ossemens ont fait croûte sur la campagne de Montjoie ; Que la France en pleure, et que tu en es honni. Heureux encore ceux qu’il a tranchés par quartiers ! Mais de ceux qu’il a bannis, mutilés, aveuglés, Qui ne peuvent faire un pas, s’ils n’ont guide qui les mène, De ceux-là il en reste encore là-bas dehors, aux portes de la ville. Qui n’ont pas fini de crier et de se lamenter. Celui qui les a tués, tailladés, martyrisés, Ne mérite plus de posséder terres.»

A ces paroles, Arnaut de Vilamur (le hardi) s’est levé ; Tout le monde le regarde et l’écoute, Et lui, sans s’effrayer, parle fièrement: <poem> « Seigneurs, dit-il, si j’avais prévu qu’il serait parlé de notre cruauté, Qu’il en serait fait si grand bruit à la cour de Rome (De ces pèlerins que l’on vous dit), Il y en aurait encore plus aujourd’hui sans nez, sans yeux (et sans oreilles). »

Pardieu ! se disent l’un à l’autre les auditeurs, voilà un fou audacieux. « Seigneurs, (reprend) le comte (de Foix), l’évidence de mon droit, Ma loyauté et ma bonne intention me justifient pleinement ; Et si je suis jugé avec équité, j’ai gagné ma cause. Je l’assure de nouveau, je n’ai point aimé les hérétiques, ni les novices ni les parfaits. Je me suis, tout au contraire, offert et donné Sincèrement et de plein gré à Boblonne (à ce saint monastère), Où sont ensevelis tous ceux de ma race, pour y être enseveli avec eux. Sur le fait de la roche de Montségur mon innocence est claire, Puisque je n’eus jamais droit ni pouvoir sur cette roche. Quant à ma sœur, si elle fut mauvaise femme et pécheresse, Je ne dois point périr à cause de son péché. Si elle habita sur ma terre, c’était son droit, Car le comte, mon père, avant de mourir, voulut Que si quelqu’un de ses enfans se déplaisait en pays étranger. Il revînt dans la terre natale, Y fût bien accueilli, et y eût son nécessaire. (Parle-t-on de ceux que j’ai maltraités ? ) Je jure par le Seigneur qui fut mis en croix, Que jamais bon pèlerin, ni vrai romieu, Cheminant en paix par les saintes voies, Ne fut par moi vexé, dépouillé ni occis, Ni arrêté en chemin par mes hommes de guerre. Mais les voleurs, les faux traîtres sans honneur, Portant cette croix qui a causé ma perte, Il est vrai que ni moi ni les miens n’en avons atteint Aucun qu’il n’ait (aussitôt) perdu les yeux ou les pieds, la main ou les doigts. Il me plaît de ceux que j’ai tués ou tailladés ; Il me déplaît de ceux qui ont fui et m’ont échappé. Et cet évêque qui m’accuse si fort, Je vous dis, moi, que nous avons été trahis en lui, Dieu et nous ; Car le voilà, grâce à ses chansons mensongères, à ses vers doucereux, A ses propos subtils, polis et repolis. Grâce à nos présens avec lesquels il se fit jongleur. Et à son pernicieux savoir, le voilà en telle puissance monté. <poem> Que nul n’ose mot dire pour le contrarier. S’il fut un moment moine en froc et abbé, Son monastère lui parut bientôt un lieu si noir, Qu’il n’eut plus ni bien, ni paix qu’il n’en fut dehors. Et depuis qu’il a été fait évêque de Toulouse, Partout le pays s’est répandu un tel feu, Qu’il n’est plus (au monde) d’eau qui le puisse éteindre. Déjà plus de dix mille créatures, grandes ou petites, Ont perdu par lui la vie, l’ame et le corps ; Et par la foi que je vous dois, à ses œuvres, à ses paroles Et à sa conduite, il ressemble plus à l’ante-Christ Qu’à (légat et à) messager de Rome. »

« Comte, dit alors le pape, tu as fait à merveille Valoir ton droit, mais tu as un peu rabattu du nôtre. Je saurai ce qui t’est dû et ce que tu mérites, Et si je trouve que c’est justice, Ton château te sera rendu tel que tu l’as livré. Et bien que sainte église t’ait condamné, Elle te fera merci si Dieu a touché ton cœur ; Car l’église accueille tout pécheur Endurci, pervers, égaré et lié, quand elle le voit en détresse. S’il se soumet à elle et se repent de bon cœur.»

Puis s’adressant aux autres, « écoutez-moi tous, leur dit-il, Car je veux à tous rappeler ce que j’ai ordonné. J’ai ordonné à mes disciples de cheminer en pleine clarté, De porter (aux peuples) feu et eau, pardon et lumière, Douce pénitence, justice et charité. Je leur ai ordonné de porter croix et glaive, et d’user sagement de l’un ou de l’autre, Pour faire régner bonne paix sur la terre. Quiconque a porté ou prêché autre chose, Ne l’a point fait par mon ordre, ni selon mon désir. »

Là-dessus Raimond de Rocafols s’est écrié à haute voix : « Seigneur, vrai pape, ayez merci et pitié D’un petit orphelin ; d’un pauvre enfant délaissé. Du fils de l’honoré vicomte de Beziers, livré aux croisés. Et à Simon de Montfort qui l’a fait périr. Noblesse et parage sont déchus du tiers ou de moitié, Le jour où à tort et par grand péché a été martyrisé un tel seigneur.

Tel qu’il n’y a en la cour cardinal ni abbé,

Qui fût de meilleure et de plus chrétienne croyance que lui.
Mais puisque le père est mort et le fils déshérité,
Rends-lui sa terre, seigneur pape, et maintiens ta dignité,
Et si tu ne la lui livres à jour fixe et prochain,
Je te somme de restitution et de justice,
Au jour du grand jugement, là où nous tous et toi-même serons jugés. »

« Oh ! qu’il l’a noblement requis ! se disent l’un à l’autre les barons !»
— « Ami, répond le pape, justice sera faite. »
Et là-dessus il rentre dans son palais avec ses conseillers,
Et les comtes restent dans la salle au pavé de marbre.
Le pape rentre dans son palais, dans un jardin,
Pour se distraire de son chagrin et se récréer un peu.


Cette première scène, si forte et si vraie, est immédiatement suivie d’une autre non moins intéressante, non moins dramatique et plus importante encore sous le rapport historique. Cette fois le pape est seul avec ses prélats et ses ecclésiastiques, et un grand débat s’élève entr’eux, les uns parlant avec force et chaleur en faveur des comtes spoliés contre Simon de Montfort, les autres, au contraire, à la tête desquels continue à figurer Folquet, le troubadour-évêque, faisant tous leurs efforts, usant de toute leur habileté pour faire confirmer la sentence rendue au concile de Montpellier, au bénéfice de Simon. — Le pape Innocent III est représenté, dans ce débat, comme favorablement disposé pour les comtes spoliés, et comme convaincu qu’il y a eu, en toute cette affaire, des intrigues et des injustices dont il gémit ; et cette conviction ressort vivement et à diverses reprises des discours que lui prête notre historien populaire. Cependant il cède à la majorité des évêques du concile et à la crainte des conséquences fâcheuses que pourrait avoir, pour l’autorité et la dignité de l’église, un retour sur les décisions prises au détriment du comte de Toulouse. — Toute cette discussion, je le répète, est pleine de vie et d’intérêt ; il ne s’y trouve pas un trait qui ne mérite plus ou moins d’attention de la part de l’historien, même sur les points où notre auteur vulgaire contredit, ou semble contredire des témoignages accrédités.

Néanmoins je n’essaierai pas de traduire cette seconde scène, suite et complément de la précédente. Même très-abrégée, elle serait encore trop longue pour le cadre de cette lecture, et d’ailleurs je voudrais vous donner maintenant de notre historien un échantillon d’un autre genre ; il y a, dans le précédent, beaucoup plus de dialogue que d’action : je vous en citerai un où c’est, au contraire, la partie narrative qui est la plus développée ; et ce nouvel exemple, je le prendrai dans le récit du siège de Beaucaire, conséquence immédiate et imprévue du concile de Latran.

Ce siège de Beaucaire fut l’événement militaire, sinon le plus important et le plus décisif, du moins le plus pittoresque et le plus singulier de toute la guerre des Albigeois, et c’est un de ceux sur lesquels notre historien s’est arrêté avec le plus de complaisance et de détails.

Mais pour pouvoir vous donner une idée plus juste de ce morceau remarquable, je dois le rattacher par quelques mots à ses antécédens immédiats.

Comme je vous l’ai dit tout-à-l’heure, Innocent III, charmé de la grâce et touché du sort du jeune comte de Toulouse, le retint quelque temps auprès de lui après le départ de son père et du comte de Foix, il le combla de caresses, le rassura et l’encouragea par maintes paroles que l’histoire n’a point rapportées littéralement, mais qui furent sans doute pour quelque chose dans la confiance que le jeune prince prit dès-lors en sa destinée. Il avait été, comme je l’ai dit, décidé en concile que la Provence serait tenue en réserve pour lui, et lui serait donnée dès qu’il serait majeur, ou dès que le pape l’aurait jugé convenable.

Le jeune prince, à son retour de Rome, passa par Gênes, où l’attendaient son père, le comte de Foix et divers autres seigneurs de leur parti, et ils s’embarquèrent tous ensemble pour Marseille.

A peine le jeune comte eut-il mis le pied sur cette terre de Provence, qui lui était seulement promise et destinée sous condition, que de toutes parts, les villes, les campagnes et les châteaux se soulevèrent en sa faveur, le reconnurent sur-le-champ pour leur seigneur, et lui offrirent toutes leurs forces, pour commencer aussitôt la guerre contre Simon de Montfort. C’était de la part des Provençaux un mouvement généreux de sympathie pour les populations d’outre-Rhône, populations de leur langue, de leurs mœurs et de leur civilisation, horriblement foulées aux pieds par Monfort et les croisés.

Le jeune comte n’hésita pas à se mettre à la tête de ce mouvement, et pour déclaration de guerre à Simon, il mit le siège devant Beaucaire, la première place du comté de Toulouse, sur la rive droite du Rhône, alors occupée par une garnison du comte de Montfort. Celui-ci accourut avec toutes ses forces au secours de la forteresse dès qu’il la sut investie, et assiégea dans Beaucaire même les Provençaux qui assiégeaient le château de la ville ; château très-fort, situé sur un roc escarpé, inaccessible de plusieurs côtés. L’armée du jeune comte eut alors une double tâche ; elle eut à défendre ses retranchemens contre Montfort, qui les attaquait à chaque instant avec la vigueur qu’il mettait à toutes ses entreprises, et à presser la reddition du château, dont l’intrépide garnison se défendait avec un courage exalté par la vue des efforts que Simon faisait pour la délivrer. Soutenu et encouragé par les renforts qui lui venaient de tous côtés par le Rhône, des villes de Provence, le jeune comte triompha de tous les obstacles et força Simon de Montfort à se retirer, après avoir capitulé pour sa forteresse.

Voilà le fond de l’événement longuement raconté par notre historien, trop longuement pour que je puisse traduire tout son récit. J’en choisirai seulement quelques-uns des passages les plus frappans et les plus caractéristiques, sauf à les lier où à les éclaircir au besoin par quelques observations.

Voici d’abord comment, après avoir raconté diverses particularités du siège de Beaucaire, déjà depuis plusieurs jours commencé par les Provençaux, notre historien décrit l’arrivée et les premiers actes de Simon de Montfort sous les murs de la ville.

<poem> Le comte de Montfort rassemble tous ses amis, Tous ceux à sa solde et à son loyer, de partout où ils sont, Et s’en vient avec eux par chemins et par sentiers ; Ils chevauchent nuit et jour (par beau temps) et par orage. Jusqu’à ce qu’ils arrivent à Beaucaire et descendent sur le gravier (du Rhône.

Les seigneurs Guy, Aimery, Alard et Roger,
Avec leurs beaux bataillons sont arrivés les premiers,
Et les trompettes résonnent pour appeler les derniers.
Montfort regarde de toutes parts les murs, les clochers (et la roche),
Il voit ceux de la ville résolus et debout sous les armes,
Ses hommes assiégés dans la forteresse,
Et au sommet de la grande tour, son enseigne qui flotte avec son lion,
Et il devient tout noir de colère et de douleur.
Il ordonne à ses hommes de décharger les sommiers,
De planter les tentes et d’abattre les oliviers,
Et de s’établir tous par les jardins et les vergers.
Voilà donc Montfort en face de Beaucaire !
Voilà un siège en dedans, un siège en dehors ;
Voilà une guerre où fraude et droiture sont aux prises :
Mais Dieu sait bien de quel côté est le meilleur droit,
Il sait qui aider et défendre.


C’est de ce même ton et avec cette même teinte de poésie dans l’expression, que l’auteur poursuit le récit du siège, avec des détails parfois obscurs et mal coordonnés, mais ayant toujours les caractères de la plus stricte vérité, et d’une vérité qui n’est que là.

Voici un des morceaux qui peuvent donner une idée de la situation du parti toulousain dans Beaucaire, et de la confiance, de l’enthousiasme avec lesquels il combattait dans sa position aventurée :

<poem> Au secours de la ville arrivent de nombreux défenseurs ; Assaillis aussitôt en dedans par d’autres guerriers. Que fatiguent (tous ces assauts) et qui voudraient bien être ailleurs, Dragonet appelle le (jeune) comte, son seigneur, Et avec lui se réunissent au conseil les plus hauts barons. « Seigneur comte, dit Dragonet, il paraît bien que Dieu vous est en aide ; Depuis votre retour de Rome, il a remis vos affaires en belle couleur, Et veut que vous recouvriez la terre de vos ancêtres. Voilà votre pire ennemi en perle et en déclin, Voilà la fraude et la fausseté réduites à l’ignominie. Je n’ai jamais vu sermon de faux sermoneur Qui ne fût à la fin reconnu pour mensonge ; Et au dire de ceux qui bien pensent et entendent, <poem> Mieux vaut encore être trahi que traître. Mais par le corps de sainte Marie que j’honore et prie, Si vous n’êtes sage et preux, il n’y a autre chose à dire Sinon que de noblesse et de valeur tout est perdu, graine et fleur. Le comte de Montfort est homme de grande prouesse, De cœur, de hardiesse et de bon conseil. Il fait ici dehors des engins de guerre une chatte pour nous effrayer, Ce sont engins qui ne pourraient se mouvoir que par enchantement, C’est œuvre d’araignée, c’est richesse perdue. Mais son bélier a tant de puissance et de vigueur, Qu’il tranche, brise et enfonce toute la porte ; Il faut mettre là notre plus grande force, Il faut y porter nos meilleurs guerriers, Les plus hardis, les plus expérimentés, les plus vaillans. » — « Dragonet, dit le comte, il sera fait au mieux : Cet honneur sera pour Guiraudet et Adhémar, C’est lui qui gardera la porte avec ses hommes, Et vous serez avec lui, vous, Raymond de Montalban, Nicot de Vagor, Datil et Astor ; Vous y serez nuit et jour avec les chevaliers exilés, Qui sont vaillans en armes, bons hommes de guerre. Et moi-même je serai là pour vous secourir au besoin, Pour partager le danger. Et voir quels seront les traîtres. »

— « Francs chevaliers, seigneurs, dit Richard de Caron, Si le comte de Montfort a l’orgueil et l’audace De se présenter à la porte, défendons-nous si bien, Et qu’il y coule tant de sueur et tant de sang, Avec mélange de cervelles, que tout ce qui en échappera ait à pleurer. — « Seigneur, dit Pierre Raymond de Rabastenes, C’est faveur que nous fait le comte de Montfort d’être venu ici, De ne point être allé ailleurs ; Car il perdra ici étoile, raison et pouvoir. Nous sommes ici en joie, en grande aise, En repos à l’ombre et au frais ; Le vin de Genestet nous arrive pour nous tremper les esprits. Nous buvons en savourant, et mangeons avec plaisir. Et eux sont là dehors comme des misérables Qui n’ont ni bien ni repos, qui pâtissent et languissent, Qui ont à supporter la fatigue, la poussière et la chaleur,

Et sont obligés de faire jour et nuit une guerre

Où ils perdent les troupes d’hommes et les courans destriers,
Qui leur attire la compagnie des corbeaux et des vautours ;
Et de tous ces morts ou blessés leur vient si terrible odeur,
Qu’il n’en est pas un d’eux, si beau qu’il fut, qui n’ait perdu sa couleur.»

Tandis que ceux de la ville délibèrent de la sorte,
Les assiégés du Capitole paraissent aux vedettes,
Et de la plus haute tour ils font voir au comte de Montfort
Une enseigne noire avec des gestes de douleur.
Mais là-dessus les hérauts avec leurs trompettes s’en vont par toutes les tentes, criant
Que tous, grands et petits, prennent les armes,
Qu’ils se couvrent eux et leurs chevaux de guerre,
Parce que ceux de Marseille arrivent de grande hardiesse.

Et bien est-il vrai qu’ils arrivent :
Au milieu de l’eau du Rhône, chantent les rameurs ;
Les premiers sur l’avant sont les pilotes ;
Les archers et les matelots sont aux voiles ;
Les cors et les trompettes, les cimbales et les tambours
Font retentir et bruir le rivage et les champs.
Les écus et les lances,
L’azur, le vermeil, le vert et la blancheur,
L’or et l’argent (des armures) mêlent leur éclat
Avec celui du soleil et de l’onde courante.
Les combattans prennent terre, piétons et cavaliers,
Et marchent en grande joie et en plein jour.
Leurs chevaux couverts et leur enseigne en avant,
Les chefs criant de toutes parts : Toulouse !
En l’honneur du jeune comte qui recouvre sa terre,
Et ils entrent tous à Beaucaire.


Il y a dans tout ce tableau, ce qu’il y a dans l’ouvrage entier, ce qui en fait le caractère propre, c’est-à-dire des particularités historiques empreintes d’un cachet frappant de vérité, et hardiment jetées sur un fond dont la teinte poétique rappelle toujours plus ou moins les romans épiques du cycle carlovingien.

Je citerai encore, en l’abrégeant un peu, un autre morceau qui vient à la suite et à peu de distance du précédent. Il nous reporte d’abord au camp de Simon de Montfort, qui livre un dernier assaut à la ville pour essayer encore une fois de délivrer le château, mais qui est repoussé. Le tableau se termine par une scène où est peinte, dans toute son horreur, la détresse où sont réduits les défenseurs du château. Il y a peut-être dans cette scène quelque chose qui frise l’invraisemblance ; mais rien cependant n’autorise à la regarder comme une fiction de l’auteur. Ce n’est, selon toute apparence, que l’expression poétisée d’un fait vrai, dont notre historien dut avoir mille occasions d’être informé.

Voici le morceau :

<poem> De la plus haute tour du château, d’entre les créneaux aigus, Un routier se désole et s’écrie : « Nous sommes perdus pour Montfort ; Le jeune comte vaillant est venu à bout de nous ! » Et parlant ainsi, il montre de loin une nappe et une caraffe luisante, Pour signifier qu’ils ont mangé tout leur pain et bu tout leur vin ; Et le comte Montfort, qui comprend la chose, S’est assis en terre de chagrin et de colère ; Mais après s’être (un moment) désolé, (il se lève) et s’écrie à haute voix : Aux armes ! et il est promptement obéi. Dans toutes les tentes le cri s’est répandu, Et il n’y reste pas un homme, jeune ni vieux ; Tous se sont armés, tous montent sur les destriers à longs crins, Et les voilà qui, au son des trompettes et des clairons aigus, Remontent sur la colline des pendus. « Seigneurs, dit le comte à ses chevaliers, Je dois bien me tenir pour (chétif et) confondu, Quand mon lion se plaint que la nourriture lui manque, Tellement que la faim le tourmente et que le courage lui a failli. Mais par la croix sainte, c’est aujourd’hui le jour Où il sera abreuvé de sang et repu de cervelles. »

— « Beau-frère, dit seigneur Guy, puissiez-vous dire vrai ! Car si nous perdons Beaucaire, votre lion perd le rugissement, Et notre renom à tous tombe à jamais. Chevauchons à la bataille jusqu’à ce que nous soyons vainqueurs. » Ceux du château qui les ont vus, Prennent aussitôt leurs armes, leurs heaumes, leurs écus. Et voilà que sur la belle place, là où. est le chemin battu, Commence des deux côtés le carnage, Commence la guerre.

La guerre commence et le jour est clair et beau ;

Ceux de la ville sortent par troupes,

(Tous sortent) ; nul n’y veut rester, ni petit garçon ni jouvencel,
Il en sort plus de quinze mille,
Bons guerriers, bien armés, beaux et bien courans,
Et en avant des tentes, s’engagent une mêlée, des joutes, des tournois.


J’omets, pour abréger, la description de la bataille, qui n’a rien de bien particulier, et ne sort guère de la généralité et des lieux communs de ces sortes de descriptions dans les romans carlovingiens. Il suffit de savoir que Simon de Montfort est repoussé dans ses retranchemens par ceux de la ville ; il y a plus d’intérêt et d’individualité dans la suite.

<poem> Les deux partis se sont retirés de la bataille, L’un avec douleur, l’autre avec joie. Montfort le comte va se désarmer sous un olivier, Ses damoiseaux et ses écuyers lui ôtent son armure. Mais Alard de Roissy est là qui lui parle. « Par Dieu, beau sire comte, fait-il, nous pourrions bien tenir boucherie, Nous avons tant gagné de chair en tranchant de l’acier, Qu’il ne vous en coûtera pas un denier, Pour charger vos engins de guerre avec des cadavres. Nous en avons aujourd’hui beaucoup plus qu’hier. » Mais le comte a le cœur si aigre et si noir. Qu’il ne répond pas un mot, et qu’Alard n’ose plus rien dire. Ils restent toute cette journée en cet état, Puis les meilleurs guerriers se mettent aux guettes. Mais là haut les défenseurs de la forteresse étaient en telle détresse. Que Lambert de Limoux les rassemble tous dans une salle. Pour conférer et délibérer avec eux. « Seigneurs, dit-il, notre situation à tous est la même : Nous aurons tous égale part de bien et de mal. Dieu nous a jetés en telle misère, Que nous souffrons plus qu’une ame d’usurier. De toutes parts, nuit et jour, les arbalètes et les pierreries Tirent sur nous (et battent nos murs), Nos coffres et nos greniers sont vides, Et de tout le blé du monde nous n’en avons pas un boisseau, Et nos chevaux sont si affamés, Qu’ils mangent avidement écorce et bois.

Le comte de Montfort ne peut plus nous délivrer,

Et nous ne pouvons espérer d’accord avec le jeune comte.
Y a-t-il pour nous chemin, voie ou sentier,
Par où nous puissions échapper à ce péril,
A ce mal extrême, à ce souci mortel ?
C’est sur quoi je demande conseil d’abord à Dieu, puis à vous. »
Guillaume de la Mothe est le premier à répondre :
« Par Dieu, fait-il, beau sire oncle, quand la faim nous presse,
Je ne vois d’autre parti pour notre soulagement,
Si ce n’est de manger nos roussins et nos destriers.
Bonne était la chair du mulet que nous avons mangé hier ;
Nous avons cinquante chevaux à manger,
Et quand le dernier aura été mangé,
Que chacun de nous mange son compagnon :
Celui qui se défendra le plus mal, ou qui se montrera lâche,
Celui-là, par droit et justice, sera mangé le premier. »
Mais là-dessus Raymond de Roche-Maure se bat les deux mains ensemble.
Seigneurs, dit-il, j’ai délaissé l’autre jour mon vrai seigneur
(Le comte de Toulouse) pour celui de Montfort, il est juste que j’en reçoive la récompense.
Je demande à être ici le premier mangé. »

Après les autres, parla Rainier.
« Par Dieu, seigneur Lambert, dit-il, nous ne ferons point pareille chose,
Le conseil de Guillaume de la Mothe est conseil d’ennemi ;
Je ne saurais trouver saveur à chair d’homme.
Mangeons nos coursiers arabes ; et quand ils seront mangés,
Alors au nom de Jésus-Christ le vrai Seigneur
Recevons son saint corps véritable,
Puis en fine armure à double maille.
Sortons par la porte, descendons l’escalier,
Et commençons alors telle guerre et tel carnage,
Que la terre et la roche en demeurent vermeilles.
Il vaut mieux mourir ensemble de fer et d’acier.
Que de vivre déshonorés ou être faits prisonniers. « 
— « Nous suivrons ce conseil, dit maître Ferrier ;
Pensons à nous défendre. »


Si longue que soit déjà cette analyse, je ne voudrais pas, messieurs, vous y laisser sous l’impression de cet étrange épisode. Je vous citerai donc encore un court passage de notre historien. Je le prendrai parmi ceux où il s’est livré franchement à l’expression de son sentiment personnel sur les événemens qu’il raconte.

Simon de Montfort fut tué, en 1218, au siège de Toulouse, qui s’était héroïquement et à de grands risques, révoltée contre lui. Ses restes furent portés et ensevelis à Carcassone, ce que notre historien raconte lui-même en ces termes :

Droit à Carcassone, on le porte ensevelir
Au monastère Saint-Nizaire où l’office est célébré pour lui.
Son épitaphe dit, à qui la sait lire,
Qu’il est saint et martyr, et qu’il doit ressusciter,
Pour vivre et fleurir dans la joie suprême,
Et porter couronne dans le royaume éternel.
Et moi j’ai entendu dire, et je dis,
Que si l’on conquiert en ce monde le royaume de J.-C.
Pour avoir tué des hommes, versé du sang,
Perdu des âmes, autorisé des cruautés,
Pour avoir cru de mauvais conseils, allumé des bûchers,
Détruit des barons, honni noblesse et parage,
Volé des seigneuries, encouragé l’orgueil,
Éteint le bien et fait briller le mal,
Occis des femmes et massacré des enfans ;
Je dis qu’il doit vraiment resplendir et porter couronne dans le ciel.


Il me faut finir, et j’aurais encore bien des choses à ajouter sur ce curieux monument, même pour n’en donner qu’une idée imparfaite. Il y a toutefois une considération pour laquelle je puis me dispenser d’en parler plus amplement, c’est la résolution où je suis de publier prochainement le texte entier de ce monument, avec une version littérale et les éclaircissemens de tout genre qu’exige ou comporte cette publication.


FAURIEL.

  1. Voyez les livraisons du 1er et 15 septembre, celles du 15 octobre et 1er novembre.
  2. Man. de la Bibl. du Roi, fond Lavallière, n" 7988.