Histoire de l’Affaire Dreyfus/T1/7

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La Revue Blanche, 1901 (Vol.1 : Le procès de 1894, pp. 285–330).

CHAPITRE VII

L’INSTRUCTION

I. Interrogatoires de Dreyfus par D’Ormescheville, 285. — Mme Dida, 287. — Le commandant Jeannel et le manuel de tir, 289. — Les notes du bordereau, 291. — Questionnaire allemand du 20 septembre, 295. — II. Dernières dépositions, 296. — Le caporal Bernollin et la note sur Madagascar, 299. — Bertillon et la lettre du buvard, 300. — III. Troisième expertise de Bertillon, 301. — Le gabarit et le Kutsch, 304. — Le diagramme de Bertillon, 309. — Bertillon chez Casimir-Perier, 311. — IV. Rapport de D’Ormescheville, 311. — Conclusions du rapporteur, 323. — V. Demange accepte de présenter la défense de Dreyfus, 324. — VI. Lettres d’un innocent, 327.

I

Les interrogatoires de Dreyfus avaient recommencé le 14 novembre. Il était toujours au secret, sans communication avec les siens. Cependant il ne se débattait plus contre des fantômes. Il tenait corps à corps l’accusation, si fragile. Il avait, au cœur, la certitude de la victoire.

Lutte tragique de l’innocence contre le mensonge, plus tragique encore quand le spectateur la sait, d’avance, inutile. Que sert à ce soldat de repousser l’ennemi qu’il a devant lui ?

D’Ormescheville, au cours de ces douze séances[1] (du 14 au 29), ne fit que reprendre les questions de Du Paty, dans les mêmes termes. Dreyfus, sans se contredire une seule fois, y fit les mêmes réponses. Leur sincérité eût pu être contrôlée en quelques heures ; aucune vérification ne fut ordonnée.

Mercier affirme qu’il ne s’est pas occupé de l’instruction judiciaire[2] ; mais Du Paty le suppléait. Le juge suspendait à chaque instant ses interrogatoires, renvoyait Dreyfus dans sa cellule, consultait Du Paty. L’agitation de cet enragé, la violence de ses propos, finirent par étonner jusqu’aux sous-ordres du parquet militaire ; l’un d’eux dit que « si Dreyfus n’était pas le coupable, c’était Du Paty ».

D’Ormescheville, qui connaît seulement les rapports de Guénée, nomme à l’accusé les directeurs, plusieurs habitués des cercles où il aurait joué[3] ; les connaît-il ? Dreyfus déclare n’en connaître aucun. Il eût été facile de les convoquer au Cherche-Midi, de les confronter avec lui. Toute une imposture se fût écroulée. Le juge instructeur écrit « qu’il appert, malgré ses dénégations, que Dreyfus fréquentait les cercles[4] ».

La preuve que Dreyfus est joueur, c’est que le registre de ses comptes porte cette mention, où apparaît tout son esprit d’ordre : « 50 francs, perte de jeu ». Dreyfus explique en vain qu’il fait parfois la partie familiale de ses beaux-parents.

Le juge occupe, lourdement, près de trois interrogatoires à le questionner sur les femmes, dont l’amour coûteux l’aurait poussé au crime.

Dreyfus répond sans embarras. Alors qu’il ignorait le bordereau, « son cerveau, brûlé par la fièvre, a pu imaginer quelque vengeance de femme ». Ces liaisons (antérieures, sauf une seule, à son mariage) ont été passagères, banales. Il n’y a point de Dalila dans sa vie.

D’Ormescheville insiste sur l’épisode de Mme Dida, que Dreyfus a aimée, qui a été assassinée par un jeune Russe. Dreyfus hésite ; puis, pressé de questions, raconte son roman. Il avait fait, il y a dix ans, la connaissance de cette jeune femme. Un jour, le père de Mme Dida vint le voir ; il lui dit que la correspondance de sa fille avait été surprise et qu’il le suppliait de rompre avec elle. Ce vieillard parut si malheureux que l’officier lui promit sur l’honneur « de ne jamais revoir sa fille ». Il avait tenu sa promesse, n’avait plus revu son amie. Quand elle fut tuée par Wladimiroff, le père le pria de témoigner, devant le juge d’instruction, qu’il n’avait pas été son amant. Il en témoigna ; le magistrat le loua de la noblesse de son procédé[5].

D’Ormescheville n’eut garde d’interroger ce magistrat.

Dreyfus ne se justifia pas moins aisément des questions indiscrètes qu’il aurait posées à des camarades.

S’il leur parle de femmes, il révèle sa profonde corruption ; c’est la thèse de Du Paty, que l’époux adultère est un traître « en puissance » ! S’il les entretient de sujets militaires, il documente sa trahison[6]. S’il se tait, s’il se promène seul, le soir, il est encore suspect[7]. Et, de même, s’il arrive en retard à son bureau[8], s’il s’y attarde pour quelque travail[9]. Mais quelqu’un l’a-t-il jamais vu fouiller dans les tiroirs ou dans les armoires ? Il a été chargé de surveiller l’autographie de plusieurs pièces. A-t-il dérobé un seul des exemplaires qu’il avait à sa disposition ? N’a-t-il pas protesté, — étrange espion ! — auprès du commandant Picquart, que son tour de surveillance venait trop souvent[10] ? A-t-il jamais eu des rapports, même officiels, avec un attaché étranger ?

Une sottise épaisse dicte des questions comme celle-ci : « Comment expliquez-vous qu’on ait pu reproduire des fragments de phrase écrits en allemand à l’aide du papier buvard qui a été trouvé à votre domicile[11] ? »

Ce juge a, dans son dossier, les livres de dépenses et de recettes de Dreyfus, exacts, si minutieusement tenus, sans un trou, et le compte de sa fortune, à l’usine de Mulhouse, dûment légalisé[12]. Où sont les besoins d’argent de l’inculpé ? Où a passé l’or du crime, le bordereau, à lui seul, valant, selon Bertillon, plusieurs millions ? Mais Du Paty s’en va racontant « que la famille Dreyfus s’est fait payer sous la forme de la prime d’assurance qui lui a été versée, lors de l’incendie d’une de ses usines en Alsace[13]. ».

Donc, ses frères auraient été ses complices.

Il a porté, un jour, au service intérieur, au lieu de les porter au service géographique, des pièces qu’il était chargé, par Picquart, de faire autographier. L’erreur a été réparée le lendemain. Elle a dû être volontaire. Il n’a conservé aucun de ces documents qui ont été imprimés, deux fois en deux jours, par deux services différents ; mais il a dû en avoir l’intention[14].

Le commandant Jeannel a dit à D’Ormescheville qu’il a prêté le manuel de tir à Dreyfus au mois de juillet, et que Dreyfus, deux jours après, le lui a rendu. Comme l’accusation place à la fin d’avril l’envoi du bordereau, la déclaration de Jeannel se trouve être favorable à l’accusé. Alors, le juge ne la reçoit pas sous la foi du serment, ne l’enregistre pas ; il n’en a pas besoin[15] ; le témoin est prévenu qu’il ne sera pas cité à l’audience[16]. D’Ormescheville demande seulement à Dreyfus s’il n’a pas emprunté le manuel de tir à son camarade. Et comme Dreyfus prétend avoir emprunté à Jeannel un autre manuel, celui de l’artillerie allemande[17], D’Ormescheville le charge d’un nouveau mensonge.

Il lui reproche sa mémoire : « Vous êtes doué d’une mémoire remarquable qui vous aurait permis d’apprendre par cœur notre plan de débarquement. Vous possédiez ainsi le système de concentration[18] ? » L’objet de certaines questions échappe : « N’êtes-vous pas allé en Italie avant votre mariage ? — Votre femme n’est-elle pas abonnée à la Médecine nouvelle ? »

Sur le bordereau, sur l’accusation elle-même, rien (ou presque rien) que de sombres niaiseries : « Vous avez examiné à votre aise » — pendant une demi-minute — « l’écriture de la lettre incriminée ; vous niez en être l’auteur : sur quoi repose votre négation ? »

À peine eut-il montré à Dreyfus l’original du bordereau qu’il le lui retira. Dreyfus répondit : « Je sais, en mon âme et conscience, que je n’ai pas écrit cette lettre ; donc, elle ne peut pas être de mon écriture[19]. »

L’auteur de la lettre missive est allé aux manœuvres ; Dreyfus n’y est pas allé. Du Paty n’a pas encore inventé que Dreyfus a pu avoir la pensée, l’espoir d’y aller. Et Henry veille, qui a une raison capitale d’écarter les manœuvres d’automne, si clairement désignées par le bordereau qu’il a reçu dans le courant de septembre. En effet, Dreyfus était arrêté déjà depuis quinze jours lorsque la ramasseuse apporta une lettre de Schwarzkoppen, du 29 octobre, où l’attaché militaire annonçait à son État-Major, entre autres documents, « les manœuvres de forteresse de Paris et de Toul[20] ». De qui viennent ces renseignements, sinon de l’auteur du bordereau ?

Henry cache cette pièce dans ses archives, et le mot de « manœuvres » de la lettre incriminée va désigner, pour D’Ormescheville comme pour Du Paty et pour Fabre, le voyage d’État-Major, en juin. Et la trahison datera du printemps, quatre ou cinq mois avant l’arrivée du bordereau.

Sur les « notes » du bordereau, tout l’effort tend à faire dire à Dreyfus qu’il connaît les sujets qui y sont traités. Il répond qu’il connaît tel des sujets mentionnés[21], qu’il ignore tel autre. Et quand il eût été au courant de tous, en eût-il résulté qu’il était l’auteur de la trahison ? Tous ses camarades ont reçu la même instruction militaire, tous connaissent, notamment, la concentration[22].

Aucune discussion plus oiseuse, moins juridique. Le traître, dans sa lettre, offre un seul document et annonce l’envoi de quatre notes. Si l’accusation peut établir que Dreyfus a détenu le document et ne l’a pas rendu, c’est une présomption. Or, l’officier qui prétend avoir prêté en juillet le manuel à Dreyfus, ajoute que celui-ci le lui a rendu presque aussitôt, et cette date de juillet renverse l’accusation. Mais qui peut dire, sauf le traître et son correspondant, ce que renferment les quatre notes ?

Ce ne sont que des « notes », c’est-à-dire des observations personnelles, ou recueillies dans une conversation ou dans un journal, et non des pièces, ou même des copies de pièces. Cela résulte à l’évidence du texte[23], et Du Paty, dans son rapport à Mercier, rappelle lui-même l’enquête, ordonnée par le ministre, qui a établi « qu’aucun document secret n’a disparu ni pu disparaître du ministère ». Puis, avec quelle insistance l’espion fait valoir le seul document qu’il annonce, mais qu’il n’envoie pas encore, à son employeur, les difficultés qu’il a éprouvées à se le procurer, l’obligation qu’il invente de le rendre après les manœuvres ! Et c’est ce manuel, nullement confidentiel, autographié par la section technique à plus de 3.000 exemplaires[24], qu’un officier d’État-Major n’avait qu’à demander pour l’avoir et que les régiments d’artillerie ont reçu à profusion[25] ! Les exemplaires n’en étaient pas numérotés, ne portaient même pas le timbre du régiment ; les commandants des batteries les touchaient au bureau d’habillement ; les officiers n’eurent pas à en donner de reçu ; quelques régiments en firent tirer à la presse des copies supplémentaires qu’ils vendaient quatre sous ; des civils (officiers de réserve et de territoriale) en reçurent, et même des journalistes[26]. Si l’espion vante avec tant d’insistance cette pauvre marchandise, c’est qu’il ne se trouve pas en situation de se la procurer facilement ; il n’est donc ni officier d’artillerie ni officier d’État-Major. Dès lors, les notes que, lui-même ; il ne tient pas pour importantes, que valent-elles[27] ?

L’accusation n’en connaît que les titres ; elle ne peut faire sur leur contenu que des hypothèses[28]. Connaît-on un livre sur son titre ? Du titre de ces notes, peut-on inférer qu’elles renferment des renseignements secrets, sérieux, précieux ? Quel officier, quel civil même, rien qu’en lisant les journaux spéciaux, ne serait pas capable d’écrire une note sur Madagascar, sur les troupes de couverture ? Ou sur la suppression des pontonniers, — si tant est que la note sur les formations de l’artillerie se rapporte à la loi du 29 juillet 1894, longuement discutée devant les Chambres ?

Combien d’indices, au contraire, que l’auteur du bordereau est un officier de troupe, peu informé des choses de l’artillerie et de l’État-Major, ignorant des termes mêmes du métier !

S’il fait observer que le manuel a été envoyé dans les corps, c’est qu’il a eu son exemplaire d’un officier d’artillerie, étant lui-même étranger à l’arme. Il n’en est que le détenteur et doit le rendre[29]. Il offre de le faire copier. Un major de régiment a des copistes, des secrétaires à sa disposition ; un stagiaire à l’État-Major de l’armée n’en a pas[30]. Un artilleur n’eût pas écrit « hydraulique » pour « hydropneumatique »[31] du frein qu’a inventé le commandant Locard ; ni « comment la pièce s’est conduite » au lieu de « comportée »[32] ; ni « un nombre fixe » pour « un nombre déterminé d’exemplaires »[33]. Un artilleur, sachant ce dont traite le manuel de tir, en eût donné exactement le titre[34] ; il ne s’en serait pas remis à son correspondant, officier d’infanterie, du soin de reconnaître « ce qui peut l’intéresser », alors que ce manuel introduit dans l’armée le réglage du tir à la hausse, en renonçant au réglage à la manivelle[35].

Quelle que soit la date du bordereau, il existe, à l’État-Major même, la preuve matérielle que son auteur n’a livré à l’Allemagne, instruite depuis deux ans[36] du principe du canon de 120, que des indications incomplètes sur les détails de ce matériel. En effet, la troisième direction de l’artillerie a reçu du bureau des renseignements un questionnaire, du 20 septembre, adressé par l’État-Major allemand à l’un de ses agents et intercepté par l’un des nôtres. L’auteur du questionnaire y réclame « la description exacte du canon de 120 court, tubes, affût, mécanisme, tout ce qu’on peut savoir[37] ». Il ne l’avait donc pas.

Mais, cette pièce, bien que connue de Sandherr et d’Henry, n’a pas été produite. Et D’Ormescheville, par ignorance, se déroba à toute discussion technique.

Dreyfus renouvela à D’Ormescheville la prière qu’il avait en vain adressée à Du Paty de le faire recevoir par Mercier : « Ce que j’ai de plus cher au monde, c’est mon honneur ; je défie qui que ce soit de me le prendre. » Il termina par cette déclaration : « Voilà plus de six semaines que je suis au secret, que je souffre le plus épouvantable martyre qu’un innocent puisse supporter. Alsacien, d’une famille protestataire, j’ai abandonné ma situation en Alsace pour venir servir mon pays avec dévouement. Aujourd’hui, comme hier, je suis digne de mener mes hommes au feu[38]. »

II

D’Ormescheville, dans l’intervalle, avait entendu encore quelques témoins. Le capitaine Maistre raconta que Dreyfus avait proposé, un jour, de procurer des indications utiles sur la mobilisation allemande, en faisant interroger certains ouvriers ou contre-maîtres de l’usine familiale à Mulhouse. Le capitaine Tocanne, son camarade de l’École de guerre, dit qu’il est hâbleur, obséquieux[39] ; Dreyfus lui a acheté 40 francs un album de photographies. Le capitaine Dervieu a été frappé de sa mémoire, de son intelligence : « Il aimait à faire parade de ses connaissances, prenait beaucoup de notes. En consultant chacun, individuellement, il devait arriver à connaître des questions entières. » D’ailleurs, peu recherché de ses camarades, fier de sa fortune et de sa facilité de travail. Le capitaine Roy « a entendu dire qu’il était très intelligent, mais il lui a paru suffisant »[40].

Dreyfus, à l’occasion d’un incident ébruité par la presse, a causé un jour d’affaires d’espionnage, de documents périmés qu’on laisse traîner exprès et que des garçons de bureau vendent à des agents étrangers[41].

Le juge demande au capitaine Roy s’il a connaissance de ce système d’amorçage. « Est-il vrai qu’on fabrique à l’État-Major des documents faux, mais vraisemblables, destinés à induire les étrangers en erreur ? » Roy répond : « Depuis huit ans que je suis à l’État-Major, je n’ai jamais entendu parler de travaux de cette nature[42]. »

Or, l’histoire était courante au ministère, et le contre-espionnage, le trafic de documents truqués, c’est le plus clair du système de Sandherr.

Ces ténébreuses organisations avaient leur contrepartie : on remarquait, dans certains bureaux, un relâchement extrême de toute prudence. Au troisième, les documents de la concentration étaient confiés à de simples secrétaires[43]. Au deuxième, où les attachés militaires étrangers étaient reçus chaque semaine, de simples caporaux copiaient, dans une antichambre, des documents confidentiels, qu’ils renfermaient dans des cartons sans cadenas ou qui traînaient, parfois, sur les tables.

Du Paty a intérêt à éloigner de son bureau, le troisième, une enquête gênante[44]. De plus, il a participé, en août, à la rédaction d’une note, exclusivement militaire, sur l’expédition de Madagascar[45]. Il s’en est targué. En attribuant au bordereau la date d’avril ou de mai, il écarte sa propre note du débat.

Il amena donc à D’Ormescheville un employé du deuxième bureau. Le caporal Bernollin avait copié, en février 1894, une note du commandant Mollard qui contenait « des renseignements statistiques, topographiques et géographiques sur Madagascar, et quelques renseignements sur l’armée hova. Rien d’intéressant et qui méritât d’être communiqué à une puissance étrangère[46]. » Mais Bernollin dit que la note portait la mention « secret ou confidentiel », qu’elle était signée du général Renouard, et qu’elle traitait, non seulement des ressources et des routes de Madagascar, mais d’un projet de campagne, avec l’évaluation des dépenses qui en résulteraient.

Comme le colonel de Sancy recevait de nombreuses visites, le caporal, faisant fonctions, à la fois, de scribe et d’huissier, était souvent dérangé. Son travail (une vingtaine de pages) dura « quatre ou cinq jours ». Le soir, il plaçait sa copie dans un carton « qui restait sur son bureau » ; la porte du "corridor était fermée à clef, mais non celle du bureau. De jour, quand il n’y travaillait pas, il la laissait sur sa table, sous son buvard, « mais parfois à découvert ». Les officiers qui passaient ont pu la voir, « la lire en partie[47]. »

Schwarzkoppen et Panizzardi venaient, chaque semaine, dans cette antichambre ; Bernollin n’en dit rien. Il ne nomme que Dreyfus ; il l’a vu quatre ou cinq fois. mais sans lui parler ; cependant, il n’affirme pas que ce fût pendant qu’il copiait la note.

D’Ormescheville s’empare avec joie de cette histoire, et conclut que la note a été connue de Dreyfus[48].

Enfin, il travailla beaucoup avec Bertillon. Du Paty, ayant imaginé que la famille de l’accusé se servait, pour lui écrire, de procédés de cryptographie et d’encre sympathique, s’était fait remettre les lettres qui étaient arrivées au Cherche-Midi[49]. Il invita D’Ormescheville à les soumettre à l’examen de Bertillon[50].

À peine Bertillon eut-il vu la première de ces lettres, qui était de Mme Dreyfus à son mari, qu’il sursauta. Il y avait aperçu « l’a négatif qui l’avait tant frappé dans l’écriture de l’accusé ». Une autre lettre, signée Alice, l’une des belles sœurs de Dreyfus, lui montra l’s long en second qui était une des caractéristiques du bordereau. Enfin, D’Ormescheville ayant recherché d’autres lettres, en trouva une qui avait été saisie chez Dreyfus, dans un buvard, que Mme Dreyfus avait remise elle-même à Du Paty, et qui était de Mathieu. Dans cette lettre, non datée, il était question d’une émission d’obligations et de fusils de chasse. Mais le sens importait peu. Bien que les deux écritures n’eussent aucune ressemblance, Bertillon reconnut, dans celle de Mathieu, « le modèle exact de toutes les formes signalées par les experts comme des divergences graphiques entre celle de Dreyfus et le bordereau[51] ». L’s long y manquait seul, mais Bertillon l’avait dans la lettre signée Alice[52].

Il emporta son butin, et, peu de jours après, sa théorie de l’autoforgerie, esquissée seulement jusque là, était devenue un système complet.

III

La folie originelle de Bertillon a procédé d’une erreur de vision. Cette écriture si vive, si spontanée du bordereau lui est apparue gênée et hésitante, comme si un obstacle avait paralysé le mouvement des doigts du scripteur. Et comme elle ressemble à celle de Dreyfus, comme, d’autre part, le crime de Dreyfus est avéré, il en résulte que l’accusé a contrefait lui-même sa propre écriture, afin de pouvoir alléguer d’une forgerie ou d’un calque. C’est l’hypothèse du calque exposée dans le rapport du 20 octobre. Dreyfus a choisi un papier pelure assez épais qui lui permettra d’attribuer à un défaut de transparence les dissemblances intentionnelles de l’écriture.

Maintenant Bertillon va abandonner l’hypothèse du calque pour la remplacer par un procédé plus compliqué et plus digne d’un traître aussi pervers.

Le bordereau contient plusieurs mots qui sont répétés deux ou trois fois. Il leur trouve un air de famille. Quoi d’étonnant, puisqu’ils sont de la même écriture ? Mais n’existe-t-il pas entre eux un rapport plus étroit ? Il mesure ces mêmes mots ou des groupes de mots similaires. Et, comme ils occupent sur le papier un espace approximativement le même, il décide que cet espace est rigoureusement identique, ce qui implique une forgerie. Qu’est-ce à dire pourtant, sinon que l’écriture du bordereau est à peu près régulière ? Il existe un certain rythme uniforme pour toute écriture à peu près régulière, même rapide. C’est ce rythme que Bertillon a découvert dans le bordereau. Il eût vérifié son observation sur d’autres manuscrits, ou se fût informé, qu’il eût connu la fréquence du prétendu phénomène. Savant ou simplement homme de bonne foi, il eût abandonné aussitôt la preuve qui ferait de toute écriture régulière l’œuvre d’un faussaire astucieux.

Cependant Bertillon affirme l’exactitude du rythme, et il la prétend prouvée par une expérience. « Si, dit-il, on fait passer, parallèlement au bord du papier, une grille espacée de 5 en 5 millimètres, il apparaît que tous les mots redoublés polysyllabes et la grande majorité des monosyllabes sont touchés par les barreaux de la grille aux mêmes emplacements. » En d’autres termes, si l’on divise le bordereau en une série de réticules par un réseau de lignes parallèles, et si l’on compare, entre ces parallèles, les distances de deux mots ou de deux groupes de lettres identiques ou similaires, les intervalles respectifs sont égaux. Parmi ces mots, les uns sont touchés semblablement par les réticules à leur lettre initiale ; les autres, dans leur partie finale. Donc, l’artifice est flagrant. « Il faudrait recommencer l’expérience, en moyenne dix fois, pour avoir chance d’observer, une fois en moyenne, le repérage[53]. »

Or, d’abord, le réticulage à 5 millimètres est un non-sens, puisque le papier du bordereau est quadrillé à 4 millimètres. Et Bertillon, en effet, s’était servi d’abord d’un réticule de 4 millimètres[54]. Mais, l’expérience ayant été négative, il avait pris une grille de 5 millimètres, estimant que Dreyfus avait choisi ce papier quadrillé à 4 millimètres « précisément pour empêcher qu’on ait recours au réticulage par 5 qui donne la clef de l’affaire »[55].

D’ailleurs, même avec la grille à 5 millimètres, la remarque est fausse. Ces mots, dont Bertillon affirme qu’ils se superposent, ne se superposent pas exactement, ne s’emboîtent pas ; les barres de la grille ne les coupent pas semblablement ; aucun point ne coïncide ; le repérage n’existe pas[56]. C’est un fait qui a été établi mathématiquement pour chacun des mots dénoncés par Bertillon. Fait plus grave encore, les photographies réticulées de Bertillon ont été retouchées par lui, afin de justifier sa découverte[57]. La fraude qu’il veut prouver, il ne la peut démontrer que par une fraude.

Enfin, même en acceptant comme exactes les coïncidences qu’il signale, le calcul des probabilités, d’où il infère qu’il n’y a pas eu hasard, est imbécile. Évaluant à 0,2 la probabilité d’une coïncidence isolée, il conclut que la probabilité pour 4 coïncidences (celles qu’il dit avoir réalisées sur 26 essais) est de 0,0016. « Or, 0,0016, c’est la probabilité pour qu’il y ait 4 coïncidences sur 4. Celle pour qu’il y en ait 4 sur 26 est 400 fois plus grande, soit 0,7[58]. » Erreur « colossale » qui achève de caractériser le système et l’homme.

Ainsi, tout est faux dans la prétendue démonstration de Bertillon. Il n’en est pas moins sûr que le rythme du bordereau est géométrique, et il ne lui reste plus, dès lors, qu’à en trouver l’équation. C’est la lettre du buvard, — la lettre de Mathieu Dreyfus, trouvée dans le buvard de son frère, — qui la lui fournit[59].

Ayant superposé les mots adresse et intéresse du bordereau, il a été frappé d’une autre propriété banale des écritures régulières : « certaine analogie d’espacement des lettres et des courbes. » L’idée lui vint alors de superposer au mot intérêt de la lettre du buvard les mots adresse et quelques autres du bordereau ; et, comme la superposition des jambages réussit à peu près, comme la similitude des tracés lui paraît « dépasser ce que le hasard peut offrir dans ce genre d’observations », il s’empare du mot intérêt pour y faire aussitôt les plus étonnantes découvertes : « Régularité des pulsations, équidistance des lettres ; longueur du mot égale à 12 millimètres et demi, c’est-à-dire à celle du kilomètre sur la carte de l’État-Major, au Kutsch[60], et, en outre, au rayon de la pièce de 5 centimes[61]. » Donc, le mot intérêt est l’équation du rythme, la clef du système.

Or, toutes ces observations, données comme exactes, sont encore fausses : les superpositions ne sont qu’approximatives[62], les « pulsations » du mot intérêt sont irrégulières[63], et le mot lui-même n’a pas la longueur du kutsch, mais 15mm,46[64].

Bertillon, cependant, affecte de tenir ces assertions pour vraies, et il en conclut que, pour écrire le bordereau, Dreyfus a fait l’opération suivante : il a calqué ce mot intérêt sept ou huit fois au bout l’un de l’autre ; c’est la chaîne ou gabarit ; il trace sur papier calque deux de ces chaînes « en deux encres de couleur, que l’on trouve sur toutes les tables d’officiers s’occupant de topographie[65] » ; il colle ces deux chaînes « imbriquées » l’une sur l’autre, avec un recul de 1mm,25[66] ; comme le papier calque est transparent, les lignes de l’une apparaissent sous les lignes de l’autre ; il colle ensuite ce double gabarit sur du papier ordinaire, mais quadrillé de 5 en 5 millimètres ; et l’écriture se fait sur le papier pelure appliqué sur le double gabarit, en suivant, autant que possible, les jambages du mot clef, tantôt sur une chaîne, tantôt sur l’autre, tantôt en commençant sur l’une pour finir sur l’autre[67].

Puis, comme en vérifiant chaque ligne du bordereau sur les gabarits, Bertillon a reconnu que, même avec les deux chaînes, la grande majorité des jambages ne coïncident pas entre eux, et, surtout, qu’il serait trop aisé, à quiconque referait l’expérience, de le constater, il ne s’embarrasse pas pour si peu, mais, dans cette faillite de ses calculs, dénonce une preuve nouvelle de l’infernal génie du traître. Si toutes les lettres du bordereau s’étaient appliquées sur tous les jambages du gabarit, le caractère géométrique du dessin eût trop clairement apparu, le jour où la pièce de conviction eût été surprise. Alors, de temps à autre, Dreyfus a fait subir au papier du bordereau un certain nombre de reculs, « décrochements », glissements ou déplacements[68], ce qui dérange l’exactitude mathématique de la superposition. De telle sorte que, si Bertillon n’avait pas découvert cette nouvelle ruse, Dreyfus eût pu prouver que l’écriture n’était pas géométrique — et l’espion était sauvé !

En outre, quand Dreyfus a écrit le bordereau, il a emprunté à des membres de sa famille certaines formes qui ne sont pas de son écriture courante, notamment l’s long à sa belle-sœur Alice[69].

L’intérêt de la combinaison est double ; le correspondant, qui reçoit le bordereau anonyme, y reconnaît, bien que déguisée, l’écriture de son correspondant, puisqu’il en a la clef, et qu’il lui suffît ainsi de constater que le kutsch s’applique à certains mots. Et, si le bordereau est pris, le coupable a deux moyens de défense : nier la ressemblance d’écriture, puisqu’il a volontairement introduit des dissemblances — ou arguer d’une machination, en dénonçant précisément le système qu’il a employé lui-même.

Bertillon a découvert aussi que « Dreyfus a eu la précaution d’introduire, de temps à autre, dans les documents qu’il écrivait au ministère de la Guerre, notamment dans une note adressée au général de Galliffet, des mots sur gabarit » ; c’est « la contre-partie nécessaire de l’alibi de machination[70] ». Il ne croit pas à l’authenticité de la lettre de Mathieu trouvée dans le buvard, saisie sur l’invitation même de Mme Dreyfus[71]. Comment Dreyfus n’a-t il pas songé à dire que « cette lettre avait été confectionnée par ses collègues du ministère qui auraient profité des analogies d’écriture entre la sienne et celle de son frère pour fabriquer cet autre faux[72] » ? Ou « faut-il imaginer qu’en empruntant l’écriture de son frère, il se réservait la possibilité d’être substitué par lui[73] » ? En tout cas, que cette lettre soit de Dreyfus, de son frère, ou de n’importe quel autre, elle a été écrite, elle aussi, sur gabarit[74] ; elle peut contenir toutefois quelques passages qui auraient été écrits sans repérage[75]. D’ailleurs, rien « qu’avec une pièce de 5 centimes, dont le rayon est égal au kutsch, et un crayon, Dreyfus pouvait reconstituer le mot clef[76] ». La longueur du t et de sa barre, celles de l’accent circonflexe et de l’accent aigu dans le bordereau, sont des multiples, ou sous-multiples, du fatidique 1,25, le kutsch[77].

Ici encore, tout est faux. Le bordereau ne s’applique pas sur le gabarit, puisque Bertillon n’en réalise l’adaptation qu’en faisant glisser d’un millimètre et quart soit le bordereau lui-même, soit des mots et des portions de mots, et qu’il est réduit à présenter, comme une ruse de l’accusé, l’artifice où il déguise la fausseté de ses mesures[78]. Toute page d’écriture réticulée présente des coïncidences analogues de mots s’encadrant entre les barreaux de la grille[79]. Il est mathématiquement impossible d’écrire sur la lettre t du mot clef un s qui ressemble à celui du bordereau[80]. Les mesures du t et des accents sont inexactes[81]. La lettre du buvard n’a pas été écrite sur gabarit, puisque le mot-clef lui-même n’a pas la mesure du kutsch[82]. Et faut-il dire que la lettre de Mathieu n’est pas un faux, qu’elle fut reçue par son frère et sa belle-sœur, à qui elle était adressée également[83], que les minutes du ministère de la Guerre, la note au général de Galliffet, avaient été écrites devant témoins[84] ?

Enfin, si le bordereau avait été forgé de la sorte, pourquoi Dreyfus n’a-t-il pas allégué, pour sa défense, cet « alibi de machination » si savamment préparé ? C’est « qu’il se sentit pris[85] », « qu’il avait eu vent du travail de Bertillon[86] ».

Or, dès que Du Paty lui montra le bordereau, Dreyfus avait dit : « L’ensemble de la lettre ne ressemble pas à mon écriture ; on n’a même pas cherché à l’imiter[87]. » Puis, le 29 novembre, à D’Ormescheville lui demandant s’il croit que le bordereau est l’œuvre d’un faussaire : « J’ai bâti mille hypothèses sur l’origine de cette lettre ; ce n’est certainement pas tout seul, avec mon cerveau, que je puis déchiffrer cette affaire. Mais, je donnerais volontiers toute ma fortune et toute ma vie à découvrir le misérable, auteur de cette lettre. Est-ce un faussaire ? est-ce autre chose ? ce n’est pas moi qui peux résoudre cette énigme »[88].

Qui donc, entre les quatre murs de sa prison, un mois avant la réunion du Conseil de guerre, dans l’absolu secret, l’avait avisé du travail de Bertillon ?

Bertillon ne rédigea pas ses nouvelles découvertes ; il les raconta, en réservant pour l’audience la révélation déconcertante, et il traduisit le système général de défense qu’il attribuait à Dreyfus dans un diagramme dont il se promettait merveilles.

Au centre du dessin, « l’arsenal de l’espion habituel a été élevé spécialement en vue de desservir les ouvrages de droite, mais il peut néanmoins prêter aux ouvrages de gauche une aide, souvent plus nuisible qu’utile ». Cet arsenal est bondé d’armes redoutables : « grilles et sous-graphiques qui en résultent, répétitions inutiles de mots, imperfections et incorrections graphiques, bizarrerie de style, laconisme combiné avec prolixité. » À droite, un couloir conduit de l’arsenal à la « citadelle des rébus graphiques ». Ce couloir, c’est la « voie tortueuse et souterraine, reliant les différents trucs entre eux » ; au dernier moment, il permettra à l’espion de « regagner la citadelle des rébus ». La citadelle a une batterie avancée ; c’est la « batterie des doubles s, le long en second, tir à longue portée et en tous les sens ». Un second ouvrage est appelé : « Travaux des maculatures machinées à double face. » Il est flanqué, à droite, d’un couloir fortifié : « Étouffement des a, emploi presque exclusif des d en volute, embellissement des x, empâtement des boucles des f, g et z » ; et, à gauche, de cinq tranchées, dont une « souterraine » : « Tranchée de la petite échancrure dans le bas du document, tranchée du papier-pelure quadrillé, tranchée de rallongement des finales. » Deux plans de défense sont prévus. Contre l’ennemi de droite, si le document est pris sur l’auteur même, ou à son domicile, alléguer « le coup monté par un subordonné ou par un véritable espion ». Contre l’ennemi de gauche : « 1° se tenir coi dans l’espérance que l’assaillant, intimidé, à première vue, par les maculatures et les signes de l’écriture rapide, reculera devant les initiales ou le tour des doubles s ; 2° se réfugier dans l’arsenal de l’espion habituel ; 3° invoquer le coup ténébreusement monté[89]. »

Quiconque a visité des asiles d’aliénés a vu cent dessins du même genre.

L’historien éprouve moins de honte à raconter certains crimes que de telles folies. Discuter, exposer seulement — ce qui suffirait — le système de Bertillon, c’est une humiliation. Quoi ! tant de pages sur une pareille élucubration. Il le faut pourtant, puisque cette insanité parut merveilleuse à Du Paty, que D’Ormescheville l’a faite sienne dans son rapport, que Mercier célébra cette démonstration « si curieuse », ces comparaisons d’écriture « si intéressantes et si concluantes ». C’est l’un des éléments principaux de la certitude chez les autres chefs, d’aujourd’hui et de demain, chez Zurlinden notamment, qui trouve que « l’écriture du bordereau présente incontestablement un caractère de régularité géométrique[90] ». Rien de plus convaincant, que l’inintelligible. Chacun veut l’avoir compris.

Ceux-là sont rares, partout, qui s’inspirent de la maxime de Marc Aurèle : « Nul regard, ne fût-ce qu’un instant, à rien autre chose que la saine raison[91]. »

Comme le Président de la République semblait garder des doutes sur la culpabilité de Dreyfus, Mercier insista près de lui pour qu’il entendît Bertillon. Quand il l’aurait entendu, il ne conserverait plus un doute[92].

Casimir-Perier consentit à recevoir Bertillon deux jours de suite, le 14 et le 15 décembre, et jugea que l’homme était fou, un aliéné raisonnant.

IV

D’Ormescheville déposa son rapport le 3 décembre. Il l’avait rédigé en une étroite collaboration avec Du Paty[93].

Il débutait par une manière d’exposé historique. « La base de l’accusation est une lettre missive, écrite sur papier pelure, non signée et non datée. » — Il dit ailleurs : « Les éléments matériels de l’accusation consistent en une lettre missive. » — Quand l’officier de police judiciaire l’a saisie pour son enquête, le général Gonse a déclaré « qu’elle a été adressée à une puissance étrangère, et qu’elle lui est parvenue, mais que, d’après un ordre formel du ministre, il ne peut indiquer par quels moyens ce document est tombé en sa possession ».

Le bordereau n’était pas parvenu à Schwarzkoppen, puisqu’il avait été volé, intact, avant de lui être remis.

Il fut attribué aussitôt à « un officier qui devait appartenir à l’artillerie, trois des notes ou documents envoyés concernant cette arme ». On découvre l’écriture de Dreyfus. Le ministre prescrit une expertise.

Tout de suite, D’Ormescheville s’applique à discréditer Gobert, dont le rapport a été négatif. Il affirme que son expertise a duré du 9 au 13 octobre[94], alors que le bordereau ne fut remis à Gobert que le 11 au soir. Erreur intentionnelle qui, transformant en une expertise de quatre jours, une expertise de trente-six heures, permet d’insinuer que Gobert se livra à quelques louches manœuvres. « Quelques jours après, Gobert demanda au général Gonse le nom de la personne incriminée… Peu de jours après, il fut invité à remettre ses conclusions et les pièces qui lui avaient été confiées, la prétention qu’il avait manifestée étant d’autant plus suspecte qu’elle était accompagnée d’une demande d’un nouveau délai. » Cette demande n’a pas été faite, et, du 9 au 13 au matin, voilà beaucoup de jours !

Pour écarter toute idée de précipitation, D’Ormescheville allonge également la durée de l’expertise de Bertillon. « La manière d’agir de M. Gobert ayant inspiré une certaine défiance, le ministre de la Guerre demanda au préfet de police le concours de M. Bertillon. » — Mercier était, ce jour-là, absent de Paris[95]. — « Des spécimens d’écriture et une photographie de la lettre furent alors remis à ce fonctionnaire qui put procéder à leur examen, en attendant le retour des pièces confiées à M. Gobert. » Or, Bertillon a déposé lui-même que les pièces lui furent remises « dans la matinée du 13 octobre[96] », et que son avis lui fut demandé pour la même journée.

L’État-Major s’exerçait depuis longtemps à infirmer les témoignages de Gobert et de Pelletier. Depuis que l’un et l’autre avaient refusé d’attribuer le bordereau à Dreyfus, ils étaient en butte à toute sorte de menues persécutions, vaguement dénoncés dans les journaux, suivis dans la rue, espionnés dans leur maison. Pelletier, pour ne pas s’être rendu à la première convocation de l’officier instructeur, et bien, qu’il s’en fût excusé, avait été l’objet d’une plainte au procureur général[97]. Quand il déposa le 20, D’Ormescheville lui fit un crime d’avoir été empêché le 12 ; il lui reprocha encore de ne s’être pas mis en rapport avec Bertillon qui, cependant, lui offrait communication de pelures photographiques très importantes et d’autres documents intéressants. Pour Gobert, il avait reçu, parmi les documents de comparaison, un travail de Dreyfus, qui comportait un exposé détaillé des ressources de la Banque de France. « Dreyfus ayant dû, pour faire son travail, consulter le haut personnel de la Banque, sa présence dans cet établissement a été forcément connue d’un certain nombre d’employés. » Or, Gobert, expert à la Banque, a voulu savoir de Gonse le nom de l’officier incriminé ! « Demande contraire aux devoirs d’un expert en écritures. » Ainsi, le rapport de Gobert, « établi, d’ailleurs, sans prestation de serment », a été rédigé « sous l’empire de préoccupations contraires à la règle suivie, en la matière, par les praticiens ». De plus, « invité à fournir des explications techniques sur son examen, M, Gobert s’est dérobé, déclarant, en outre, que, si nous l’avions convoqué pour lui confier une seconde expertise, régulière cette fois, il s’y refusait ». Dès lors, « la lettre-compte-rendu de M. Gobert au ministre semble entachée, sinon de nullité, au moins de suspicion ».

Sauf que Gobert, expert à la Banque, a en effet déclaré[98] qu’il eût décliné une mission en justice, — nul, d’ailleurs, n’avait songé à la lui proposer, — tout était faux dans ce réquisitoire. Jamais Dreyfus n’a mis les pieds à la Banque, ni consulté aucun de ses fonctionnaires[99]. Gobert ne l’a jamais vu[100]. L’expert, en déposant au Cherche-Midi, a maintenu l’intégralité de son rapport[101]. Quand il a demandé à Gonse le nom de l’officier incriminé, c’était, non pas en violation des règles, mais pour se conformer aux coutumes de la justice civile[102].

Et si le rapport de Gobert est négligeable, parce qu’il n’a point prêté serment, pourquoi n’en est-il pas de même des deux rapports de Bertillon dont le cas est le même ?

D’Ormescheville se garde de dire que Bertillon n’a point prêté serment. Cependant, c’est sur le premier rapport de Bertillon, que Mercier, selon D’Ormescheville, a ordonné l’arrestation immédiate de Dreyfus, et il s’approprie toutes les conclusions du second.

Les colonels Fabre et D’Aboville sont, eux aussi, des autorités en graphologie. D’Ormescheville lui-même, qui a examiné le bordereau « à la loupe », y a retrouvé « l’inclinaison de l’écriture, le graphisme, le manque de date et de coupure des mots en deux à la fin des lignes », qui sont le propre des lettres écrites par Dreyfus, « notamment au procureur de la République de Versailles et à sa fiancée ». Cruelle goujaterie qui semble une vengeance de Du Paty ! « Sauf des dissemblances volontaires », c’est une écriture toute pareille à celle de l’accusé. « En ce qui concerne la signature, elle manque parce qu’elle devait manquer. »

Pas un mot du papier pelure, vainement recherché dans les perquisitions, dont Dreyfus affirme ne s’être jamais servi !

La scène de la dictée est racontée d’après Du Paty : « Dès que Dreyfus s’aperçut de l’objet de cette lettre, son écriture jusque-là régulière, normale, devint irrégulière ; il se troubla d’une façon manifeste pour les assistants. »

L’interrogatoire devant l’officier de police judiciaire est « émaillé de dénégations persistantes, de protestations ». Crime de ne pas avouer le crime d’un autre. Et les réponses de l’accusé « comportent bon nombre de contradictions, pour ne pas dire plus ». Notamment, lorsqu’on le fouille, il dit : « Prenez mes clefs, ouvrez. tout chez moi ; vous ne trouverez rien. » En effet, « la perquisition a amené, ou à peu de chose près, le résultat indiqué par lui ». Où est la contradiction ? « Mais il est permis de penser que, si aucune lettre, même de famille, sauf celles de fiançailles, aucune note, même de fournisseurs, n’ont été trouvées dans cette perquisition », — et cela, encore, est faux[103], — « c’est que tout ce qui aurait pu être en quelque façon compromettant, avait été ou détruit ou caché depuis longtemps. »

Autre charge : « Il résulte des déclarations de l’accusé qu’il pouvait se rendre en Alsace en cachette, à peu près quand il le voulait, et que les autorités allemandes fermaient les yeux sur sa présence. » Or, Dreyfus a dit exactement le contraire : un seul permis de cinq jours lui a été accordé, quand son père mourut ; ses autres demandes ont été rejetées ; deux ou trois fois seulement, il est allé par la Suisse à Mulhouse, en secret.

Les mensonges de Guénée, les basses dépositions de quelques officiers, (les témoignages de Colard et de Mercier-Milon sont étouffés), remplissent presque tout le reste du rapport.

Dreyfus est joueur, bien qu’il l’ait nié[104]. Pourtant, « il a reconnu être allé une fois dîner au cercle de la Presse ». Il était avant son mariage, « un coureur de femmes » et il n’a pas « changé d’habitude à cet égard ». Il a eu pour maîtresses « une femme Bodson, plus âgée que lui, mariée, riche, donnant des repas auxquels il est convié, car il est l’ami de Bodson » ; « une femme Dida, aussi plus âgée que lui, mariée, fort riche, qui a la réputation de payer ses amants, et qui fut assassinée par Wladimiroff, scandaleuse affaire, où il fut cité comme témoin » ; — et D’Ormescheville sait le rôle chevaleresque de Dreyfus dans ce drame ; — « une femme Déry, galante quoique déjà âgée, et qui figure en outre, depuis plusieurs années, sur la liste des personnes suspectes d’espionnage » ; — autre mensonge ; — d’autres femmes mariées, à Bourges, à Paris ; à une femme Cron, qu’il a rencontrée au concours hippique, et qui lui écrivait une lettre se terminant par ces mots : « À la vie, à la mort ! »

C’est la page la plus sale qu’un officier ait signée.

Et, du même style, Prudhomme de caserne soufflé par Basile, D’Ormescheville raconte sa propre expérience de Dreyfus pendant l’instruction judiciaire : « Quand il hasardait une affirmation, il s’empressait de l’atténuer par des phrases vagues ou embrouillées. » — On les a lues, d’après le compte-rendu signé du juge lui-même. — « Il essayait de questionner ou d’engager la conversation, sans être d’ailleurs invité à formuler une réponse… Système qui aurait pu avoir des conséquences fâcheuses pour la forme même de l’interrogatoire, étant donnée son habileté… Toutes les fois qu’il se sent serré de près, il s’en tire, sans trop de difficultés, grâce à la souplesse de son esprit. »

C’est le langage même des procureurs du Saint-Office : « On entendait, raconte un historien, des vétérans de l’Inquisition se plaindre de la duplicité de leurs victimes, dénoncer leur astuce, leurs efforts parfois heureux pour ne point s’accuser elles-mêmes[105] ».

Dreyfus a signalé l’insécurité des documents secrets ou confidentiels au deuxième bureau. La déposition du capitaine Roy[106], celle de Bernollin prouvent qu’il a dit vrai. D’Ormescheville affirme que « l’allégation de Dreyfus n’a été confirmée par aucun des témoins » et se demande quel pouvait bien être le but de ce mensonge. — « Si vous voulez interpréter, répond un accusé à un inquisiteur, tout ce que je dis autrement que d’une façon simple et claire, alors je ne sais plus que dire[107]. » — Dreyfus, dans une conversation avec un camarade, a parlé des faits d’amorçage qui se pratiquent à l’État-Major. « Ces propos semblent avoir pour objet de lui ménager un moyen de défense, s’il était arrêté un jour porteur de documents secrets. » Et, tout plein des découvertes de Bertillon : « C’est sans doute cette préoccupation qui l’a amené à ne pas déguiser davantage son écriture dans le document incriminé. »

Pas un fait. Rien que des insinuations, rien que des hypothèses, fondées sur l’éternelle pétition de principe, que Dreyfus doit être le traître. Et c’est encore la procédure de l’Inquisition où « l’examinateur doit toujours admettre, comme établi, le fait qu’il cherche à prouver[108] ». Les Papes eux-mêmes, cependant, ont décrété que « des présomptions, même fortes, ne sont pas des preuves[109] ». Nul n’a surpris l’accusé à ouvrir des tiroirs, à fouiller dans des papiers ; mais, « s’il s’arrangeait de manière à faire souvent son service à des heures non réglementaires, soit en demandant l’autorisation des chefs, soit en ne la demandant pas » ; s’il « pénétrait, pour des motifs analogues, dans des bureaux autres que le sien » ; s’il questionnait ses camarades ; si, enfin, au quatrième bureau, « il s’était surtout attaché à l’étude des dossiers de mobilisation » et « s’il possédait », — crime manifeste pour un officier d’État-Major, — « tout le mystère de la concentration[110] » : c’est que « ce système de furetage était surtout basé sur la nécessité de se procurer le plus de renseignements possibles, oraux ou écrits, avant de terminer son stage », — et pour en trafiquer.

Le commandant Ducros poursuivait depuis longtemps, à l’atelier de Puteaux, d’importantes études d’artillerie. Parallèlement au colonel Deport, il étudiait un nouveau canon de campagne, un nouveau frein. À deux reprises, il engagea Dreyfus à l’y venir voir. Occasion incomparable pour un espion ! Dreyfus, par discrétion, n’accepta pas l’invitation[111]. Du Paty et D’Ormescheville se gardèrent de solliciter ce témoignage.

Si Dreyfus a été cet officier chercheur, fureteur, à la piste de renseignements secrets, pourquoi n’a-t-il pas éveillé les soupçons quand l’État-Major constata les premières fuites ? Nul alors ne l’a même suspecté. Il a fallu, pour cela, une ressemblance d’écriture ; et tout ce soupçon rétrospectif en découle.

Voilà pourtant, en dehors de la similitude d’écriture, « le facteur sérieux à son passif[112] » : c’est son indiscrétion, sa curiosité de s’instruire, son savoir (dont il était trop fier, et qui lui a fait tant d’envieux), « toute une attitude louche qui présente une grande analogie avec celle des personnes qui pratiquent l’espionnage ». Il a gardé une amertume profonde de n’avoir pas eu, en sortant de l’École de guerre, le rang qu’il espérait : « Comme l’indiscrétion est le propre de son caractère, on n’a pas lieu de s’étonner qu’il ait connu la note secrète du général examinateur[113] ».

D’Ormescheville, enfin, affirme, à coups de possibilités, que Dreyfus, « malgré ses dénégations subtiles », était parfaitement en mesure « de fournir les notes et documents énumérés dans la lettre missive ».

Les possibilités ne comptent pas pour le savant, qu’il s’agisse de la cristallisation d’un sel ou de la liquéfaction d’un gaz ; quand il s’agit de la vie, de l’honneur d’un homme, peuvent-elles compter pour le juge ?

Dreyfus a pu connaître le frein, « si l’on considère qu’il lui a suffi de s’en procurer les éléments nécessaires, soit à la direction de l’artillerie, soit dans des conversations avec des officiers de son arme[114] ».

Le bordereau n’est donc plus l’œuvre manifeste d’un artilleur, puisqu’il suffit à n’importe qui d’avoir parlé du canon de 120 avec un artilleur ?

Pour les troupes de couverture, « il paraît impossible que Dreyfus n’ait pas eu connaissance des modifications apportées au fractionnement du commandement, le fait ayant eu un caractère confidentiel, mais non absolument secret, et les officiers ayant pu s’en entretenir entre eux et en sa présence[115] ».

Le bordereau n’est donc plus l’œuvre manifeste d’un officier d’État-Major, si, le fait n’étant pas absolument secret, un officier d’État-Major a pu en entretenir un officier de troupe ?

Dreyfus « a dû connaître la note sur Madagascar, soit dans l’antichambre du deuxième bureau, où le caporal Bernollin la copiait, soit à la section anglaise, quand il y a été réintégré[116] ».

Le caporal, dans son antichambre ou ailleurs, n’a-t-il pas parlé de sa copie ?

Dreyfus s’est entretenu du manuel de tir avec un officier supérieur, mais D’Ormescheville ne donne pas la date que le commandant Jeannel assigne à l’entretien, et qui fait tomber toute l’accusation.

Il lui échappe, nécessairement, que le manuel, dont il est question au bordereau, sort des corps ; car, si l’espion ne l’a que peu de jours à sa disposition, c’est qu’il l’a emprunté à un officier de troupes qui doit, dit-il, le rendre après les manœuvres. Et l’emprunteur n’appartient pas à l’artillerie ; artilleur, il n’aurait pas eu à l’emprunter[117].

« En ce qui concerne la note sur une modification aux formations de l’artillerie, il doit s’agir de la suppression des pontonniers, et il est inadmissible qu’un officier d’artillerie, employé à l’État-Major, ait pu se désintéresser d’une pareille transformation au point de l’ignorer quelques semaines avant qu’elle ne devienne officielle[118]. »

Tous les députés connaissaient la suppression des pontonniers, et tous les sénateurs, et tous les lecteurs attentifs, civils ou militaires, des journaux[119].

Et le juge conclut par cette explication psychologique, renouvelée simplement de l’ancienne suspicion d’hérésie : « Le capitaine Dreyfus possède, avec des connaissances très étendues, une mémoire remarquable ; il parle plusieurs langues, notamment l’allemand, qu’il sait à fond, et l’italien, dont il prétend n’avoir plus que de vagues notions ; il est de plus doué d’un caractère très souple, voire même obséquieux, qui convient beaucoup dans les relations d’espionnage avec les agents étrangers. Il était donc tout indiqué pour la misérable et honteuse mission qu’il avait provoquée ou acceptée, et à laquelle, fort heureusement peut-être pour la France, la découverte de ses menées a mis fin. »

Quand le représentant d’une juridiction, haute et terrible entre toutes, demande la condamnation d’un homme sur un pareil réquisitoire, d’une niaiserie féroce, l’une des hontes de la justice humaine à travers les âges, c’est que le principe même de ces tribunaux d’exception, recrutés au hasard, dominés par le fanatisme et l’ignorance, est incompatible avec la Raison et avec le Droit.

V

Le lendemain du jour où le général Saussier reçut le rapport du juge instructeur, il donna l’ordre de mettre Dreyfus en jugement[120].

Le secret absolu, auquel Dreyfus était condamné depuis sept semaines, fut levé. Il fut autorisé à recevoir son défenseur.

Mathieu Dreyfus s’était adressé d’abord à Waldeck-Rousseau. Le grand avocat avait pris, depuis plusieurs années, la résolution formelle de ne plaider qu’au civil. Son talent (tout de raison et de claire méthode) n’est point celui qui convient aux cours d’assises ; il ignore tout des tribunaux militaires. Mais il désigna Edgar Demange, le plus brillant des élèves de Lachaud.

Demange, sans avoir fait de politique active, appartenait, par ses goûts et ses relations, au monde de l’Empire, ami passionné des choses de l’armée, catholique convaincu, et de cette génération du Palais, déjà vieillie, mais pénétrée encore des grandes traditions des Berryer et des Favre, qui avait le culte de la liberté et de la justice. Il était le gendre de ce général Ambert, qui avait joué un rôle dans une erreur judiciaire fameuse, l’affaire La Roncière. Il savait la faiblesse du jugement des hommes, et qu’il n’y a point de droit plus sacré que celui de la défense.

Il vit Mathieu, l’écouta, fut ému de son émotion virile et de son ardente conviction, mais ne consentit à présenter la défense du capitaine qu’à cette condition : « Je recevrai de lui-même le mandat d’étudier son dossier. Je le lui rendrai, si j’y trouve le moindre sujet de douter de son innocence. Si ma conscience m’interdit de le défendre, mon refus sera connu, commenté. Je serai le premier juge de votre frère. »

Mathieu accepta, également confiant en l’innocence de son frère et en la droiture de cet honnête homme.

Le 5 décembre, Demange se rendit au Cherche-Midi, posa ses conditions à Dreyfus : « Je serai votre premier juge. » Le prisonnier, tout de suite, consentit.

L’avocat prit le dossier, l’étudia. Le dossier est peu volumineux, quelques pages à peine : une copie du bordereau, les rapports des experts, ceux de Du Paty et de D’Ormescheville, les dépositions, les interrogatoires. L’imbécillité de l’accusation le stupéfia, l’absence de toutes charges, la misère des expertises, l’aveugle passion des enquêteurs. Toute l’horreur de l’effroyable erreur judiciaire lui apparut. Il croyait à la loyauté, à l’honneur des officiers, des chefs de l’État-Major. Il sentit le souffle empesté des haines religieuses. L’explication était là.

Il vit, clairement aussi, les soupçons injurieux, les méfiances, les mille misères quotidiennes qui seraient son lot, s’il acceptait la défense du riche officier, déjà condamné par la populace, voué, depuis des semaines, par une presse scélérate ou crédule, à l’exécration du monde.

Ce vrai chrétien n’eut pas une hésitation. Il retourna au Cherche-Midi et dit au juif, qui avait eu foi en lui, qu’il ne doutait pas de son innocence et qu’il plaiderait sa cause.

VI

Les pires criminels, présumés innocents tant qu’ils ne sont qu’accusés, sont autorisés à recevoir, dans leur prison, la visite des leurs. Mercier refusa à Dreyfus le droit de voir les siens.

Il ne fut permis au prisonnier que d’écrire à sa femme.

Nous avons ses lettres, d’une foi inébranlable, d’une tendresse profonde[121]. La première est du 4 décembre :

 « Te rappelles-tu quand je te disais combien nous étions heureux ? Tout nous souriait dans la vie. Puis, tout-à-coup, ce coup de foudre, dont mon cerveau est encore ébranlé. Moi, accusé du crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre ! Encore aujourd’hui je me crois le jouet d’un cauchemar… »

Mais il espère « en Dieu et en la Justice » ; l’erreur sera passagère.

« J’ai été accablé, atterré dans ma prison sombre, en tête à tête avec mon cerveau ; j’ai eu des moments de folie farouche, j’ai même divagué ; mais ma conscience veillait. Elle me disait : « Haut la tête !… Marche droit ! »

« J’attends avec impatience une lettre de toi. Tu es mon espoir, tu es ma consolation ; autrement la vie me serait à charge. Rien que de penser qu’on a pu m’accuser d’un tel crime, tout mon être tressaille, tout mon corps se révolte. »

Deux jours après :

« Avoir travaillé toute sa vie dans un but unique : dans le but de revanche contre cet infâme ravisseur qui nous a enlevé notre chère Alsace, et se voir accusé de trahison envers ce pays ! Non, ma chère adorée, mon esprit se refuse à comprendre. Te souviens-tu que je racontais que, me trouvant il y a une douzaine d’années à Mulhouse, au mois de septembre, j’entendis un jour passer sous nos fenêtres une musique allemande célébrant l’anniversaire de Sedan ? Ma douleur fut telle que je pleurai de rage, que je mordis mes draps de colère, et que je me jurai de consacrer toutes mes forces, toute mon intelligence à servir mon pays contre celui qui insultait ainsi à la douleur des Alsaciens. »

Il retourne encore et toujours l’horrible problème : comment a-t-il pu être seulement soupçonné ? Ce supplice moral est le pire de tous :

« Les spasmes me prennent à la gorge ; jamais, vois-tu, homme n’a supporté le martyre que j’endure. Aucune souffrance physique n’est comparable à la douleur morale que j’éprouve, lorsque ma pensée se reporte à cette accusation. Si je n’avais mon honneur à défendre, je t’assure que j’aimerais mieux la mort ; au moins, ce serait l’oubli. »

Dans les lettres suivantes, il rappelle, mais brièvement, pour épargner le cœur de sa femme, les tortures de sa prison, les longues journées et les nuits sans sommeil : « Rien pour lire, rien pour écrire. Je tournais comme un lion en cage, essayant de déchiffrer une énigme que je ne pouvais pas saisir. » Un frisson d’épouvante lui vient à ces souvenirs : « Mon cerveau était comme une chaudière bouillante ; à chaque instant, je craignais qu’il m’échappât. » Sans le sentiment de son devoir, s’il n’avait pas été soutenu par sa conscience droite et inflexible, il serait « mort de douleur, ou, du moins, dans un cabanon de fous ».

Ces mots : cerveau, folie, reviennent sans cesse sous sa plume. Depuis deux mois, ç’a été sa préoccupation constante : sauver sa raison, l’empêcher, par une discipline sévère, de sombrer dans le naufrage. Il a vu la folie de près, l’a sentie en lui, fièvre qui s’exaspérait, l’empoisonnait ; il a entendu les craquements de la petite paroi, si légère, qui préserve la chose sacrée. Aucune terreur comparable à celle-là. Il n’en est pas remis, il en tremble encore.

Dans ces jours sombres, il pensait, avec une douleur qui le brisait, à la douleur de sa femme : « Ce fut ma seule faiblesse. »

Il la remercie de ses lettres : « Je n’ai jamais douté de ton adorable dévouement, de ton grand cœur. »

Mais l’heure de la justice n’est pas loin : « Conserve tout ton courage, ma chérie, et regarde le monde en face : tu en as le droit. »

Il a toujours suivi la voie de l’honneur ; il est toujours « digne de commander à des soldats ». Il s’avoue la cause de certaines préventions :

« Ma réserve un peu hautaine, la liberté de ma parole et de mon jugement, mon peu d’indulgence me font aujourd’hui le plus grand tort. Je ne suis ni un souple ni un habile flatteur. Jamais nous ne voulions faire de visites ; nous restions cantonnés chez nous, nous contentant d’être heureux ! »


Il supplie sa femme, ses frères, son frère Mathieu surtout, de tout mettre en œuvre, « de remuer ciel et terre », pour trouver le misérable qui est l’auteur de la trahison : « Appliquez à cette recherche tous vos efforts, toute votre intelligence, toute ma fortune. L’argent n’est rien, l’honneur est tout. »

L’épouse héroïque a voulu assister aux débats, porter l’appui de sa présence à l’homme dont elle ne doute pas. Il la supplie de n’en rien faire, de ne pas s’imposer de nouvelles souffrances : « Réserve-toi pour nos enfants. »

Il cherche à étouffer le cri de son être brisé, de son cœur déchiré et ulcéré :

« Je ne puis répondre à tous ceux qui s’intéressent à moi, car que leur dirais-je ? Mes souffrances ? Je n’aime pas à me plaindre. D’ailleurs, mon cerveau est brisé, et les idées y sont parfois confuses. Mon âme seule reste vaillante comme au premier jour. »

Plus se rapproche le jour du jugement, plus sa confiance augmente :

« La vérité finira par se faire jour, envers et contre tous. Nous ne sommes plus dans un siècle où la lumière puisse être étouffée… J’ai affaire à des soldats loyaux et honnêtes comme moi-même ; ils reconnaîtront l’erreur qui a été commise… Ma confiance est absolue ; ils m’entendront et me comprendront… Je puis paraître devant eux comme je paraîtrai quelque jour devant Dieu… L’épreuve est grande, mais mon courage ne l’est pas moins. »

Pour défendre tout son honneur, il lui faut toute sa raison, tout son sang-froid. Les pensées les plus chères, il se refuse la joie douce de les caresser ; il les écarte pour ne pas faiblir. Ses enfants, bientôt libre, il va les embrasser. « Mais je ne veux pas me laisser aller, car alors tout se fond en moi. »

Il est heureux de savoir toute la famille réunie autour de sa femme : « Rien ne soutient comme l’affection. » Il remercie les parents qui sont accourus dans ces heures sombres. « Mais je m’arrête, car tous les souvenirs du bonheur que j’avais entre vous, ravivent ma douleur. »

Soldat dans l’âme, avec quelques-unes des grandes qualités d’un chef, il concentre, à la veille de la bataille, toutes ses forces. Il les lui faut fraîches, vigoureuses, pour les lancer au combat. Il s’attendrit à peine que sitôt il se redresse :

« Comme tu dois souffrir ! Je me l’imagine, en comparant ta souffrance à celle que j’éprouve moi-même de ne pouvoir te voir. Mais il faut savoir se roidir contre la douleur, se résigner et conserver toute sa dignité… Montrons que nous sommes dignes l’un de l’autre, que les épreuves même les plus cruelles, même les plus imméritées, ne sauraient nous abattre. »

Voilà l’homme. Quelle force perdue !

  1. 14, 15, 16, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 27, 28 et 29 novembre.
  2. Rennes, II, 203, Mercier.
  3. Esnault, le sculpteur Falguière, Aurélien Scholl, etc.
  4. Cass., II, 83, rapport de D’Ormescheville.
  5. Interrogatoire du 24 novembre 1894.
  6. Rapport de d’Ormescheville : « Cette attitude est louche… »
  7. Cass., II, 52, Cuny.
  8. Cass., II, 71, Dervieu.
  9. Interrogatoire du 15 novembre : « Le commandant Du Paty de Clam vous a trouvé seul dans son bureau, un soir du mois de septembre dernier, et vous lui avez dit spontanément que vous y cherchiez quelque chose ; qu’y cherchiez-vous ? — Autant que je me rappelle, c’était pour chercher le capitaine Corvisart auquel je voulais rendre compte des travaux dont il m’avait chargé de faire faire l’autographie. Quand le commandant Du Paty m’a trouvé seul dans son bureau, il pouvait être 5 heures 1/2 ou 6 heures du soir. Ma mémoire ne me permet pas de dire si j’ai répondu spontanément que je cherchais quelque chose ou quelqu’un. »
  10. Notes manuscrites de Dreyfus. (Dossier de 1894.)
  11. Interrogatoire du 28 novembre. Dreyfus répond qu’il a fait souvent chez lui des travaux de traduction allemande.
  12. Du 13 novembre. — Traduction française légalisée par le premier président de la Cour d’appel de Paris. Le compte est légalisé, à Mulhouse, par le conseiller de justice Krieger et par le président du tribunal impérial Schmolze.
  13. Du Paty le dit à Picquart (Rennes, I, 386).
  14. Rennes, I, 129, Mercier. — Picquart (Rennes, I, 374) explique que l’erreur même est en faveur de Dreyfus, car la presse du premier bureau est dans le ministère même et celle du service géographique à l’hôtel de Sens. « Avec des documents secrets il n’y a plus la même garantie qu’au premier bureau, où tout se fait dans l’intérieur même des bâtiments du ministère. »
  15. Rennes, II, 80, Jeannel : « J’entends encore le commandant Bexon d’Ormescheville me dire : Nous avons d’autres preuves de la culpabilité, suffisantes pour obtenir la condamnation ; nous ne retiendrons pas la question du manuel de tir. »
  16. Cass., I, 410, Jeannel.
  17. Interrogatoire du 27 novembre ; Rennes, I, 83.
  18. « Tantôt on me reproche de ne rien faire (c’est Bertin) tantôt on me reproche de trop cherchera m’instruire ; c’est à ne plus rien comprendre. On fait tourner contre moi toutes mes qualités ; on y ajoute mes défauts, » (Notes de Dreyfus.)
  19. 29 novembre.
  20. Rennes, III, 558, Labori. (Pièce du dossier secret, versée seulement à Rennes le 6 septembre 1899, examinée en séance secrète.)
  21. Ainsi, le principe du frein de 120 court. Dreyfus dit l’avoir connu, en 1890, à Bourges. Sur quoi, Mercier à Rennes : « Il nie avoir eu connaissance de la pièce de 120 dont il a eu connaissance à Bourges. » (I, 110.) C’est exactement le contraire de la vérité. « Il y a là, poursuit Mercier, un système de dénégations générales, et universelles. »
  22. Lettre du capitaine de Pouydraguin : « Nous connaissions tous la concentration. » (Rennes, I, 115, Mercier.) De même, le capitaine Junck (Cass., I, 426.)
  23. Cass., I, 179, Picquart. — Au contraire, Cavaignac et Roget soutiennent que « le mot note s’applique dans les usages courants du ministère à des documents extrêmement importants ». (Cass., I, 18 ; I, 79 ; etc.) Mais Roget convient lui-même (I, 78) « qu’il n’y a pas eu au ministère, en 1894, de rapport ou de note sur le frein du 120 ». Donc, d’un paragraphe à l’autre, le mot note changerait de sens.
  24. Rennes, III, 211, Hartmann.
  25. Jeannel : « Je lui ai immédiatement prêté un de ces exemplaires ; il me l’a rendu quarante-huit heures peut-être ou trois jours après. » (Rennes, II, 77.) — De Fonds-Lamothe : « Le colonel Picquart m’en a donné un ; je l’ai gardé tout le temps que j’ai voulu… C’est moi qui ai demandé au colonel Bardol à aller à la troisième Direction demander des manuels pour les stagiaires… On disposait, comme on voulait, du manuel assimilé aux théories. » (Rennes, III, 287.) — Le manuel de tir fut envoyé, dès le 16 mars, aux corps de troupe, à raison, d’abord de cinq exemplaires par régiment, puis de trois par batterie. L’État-Major en reçut d’abord six, puis, par bordereau du 26 mai, dix exemplaires. (Cass., II, 333, Deloye ; Rennes III, 211, Hartmann.) Roget convient que ce document « autographié » n’était pas secret, qu’il ne portait même pas la mention confidentiel, que les exemplaires n’en étaient pas numérotés et qu’il n’a jamais été question pour les officiers d’artillerie de les rendre « ni après les manœuvres ni à aucun autre moment ». (I, 91.) Et de même Cuignet (I, 351). Bruyerre, officier de territoriale, produit l’exemplaire du manuel, tiré à la presse régimentaire, qu’il a eu, pour quatre sous, au 29e régiment d’artillerie, en mai 1894 (I, 615) ; et le capitaine Moch celui qu’il a eu à la même époque (I, 512). Un avocat de Nancy, Me Nicolas, canonnier conducteur de 2e classe, a reçu le manuel avec l’autorisation de l’emporter chez lui et de le faire copier par son domestique (Cass., III, 614).
  26. Cass., I, 535 et 536, Hartmann.
  27. Rennes, III, 52, Émile Picot : « Le colonel Schneider, attaché militaire d’Autriche, causant avec moi en mai 1899, a insisté sur ce fait que, sur les cinq notes qui sont énumérées au bordereau, trois documents avaient une valeur telle quelle, celles qui portent les numéros impairs, 1, 3, 5, et que les deux autres avaient été mises là uniquement pour le remplissage, pour grossir le paquet. »
  28. Rennes, I, 05, Zurlinden ; III, 65 et 237, Deloye, etc. « Des raisonnements mathématiques, s’écrie Deloye, alors que la culpabilité de l’accusé peut en dépendre, jamais ! »
  29. Rennes, III, 174, Sebert.
  30. Procès Zola, II, 105, Picquart.
  31. Cass., I, 474, Sebert ; I, 517, Ducros ; I, 561, Hartmann. À la question si un artilleur a pu dire : « hydraulique » pour : « hydropneumatique », le général Deloye répond : « Ces études étaient confidentielles ; on savait que le frein contenait un liquide ; de là cette expression hydraulique, employée longtemps par ceux qui n’étaient pas immédiatement initiés aux questions techniques. » (Cass., II, 330.) Et de même, à Rennes : « Il est certain qu’hydropneumatique est la seule expression réelle. » (II, 60.) Mais il n’est pas certain qu’Esterhazy ait voulu parler de l’hydropneumatique ; c’est une hypothèse assez plausible, mais ce n’est qu’une hypothèse. Le colonel Schneider, attaché militaire d’Autriche, a semblé indiquer, dans sa conversation avec Émile Picot, membre de l’Institut, qu’il s’agissait du frein hydraulique du 120 long. (Rennes, III, 53.)
  32. Du Paty lui-même, dictant à Dreyfus la lettre du 15 octobre, dit : « Une note sur le frein hydraulique du canon de 120 et sur la manière dont il s’est comporté aux manœuvres. »
  33. Rennes, III, 174, Sebert.
  34. « Manuel de tir de l’artillerie de campagne » implique, chez l’envoyeur, l’idée qu’il s’agit d’un manuel destiné à cette subdivision d’armes qui s’appelle l’artillerie de campagne. Le titre exact est « Manuel de tir d’artillerie de campagne » ; le manuel, en effet, traite du tir de campagne, comme il y a un manuel pour le tir de siège et pour le tir à la mer. (Cass., I, 475, Sebert ; I, 512, capitaine Moch.) Cette forme incorrecte : « Manuel de tir de l’artillerie », n’est peut-être qu’un de ces germanismes inconscients, si fréquents dans les lettres d’Esterhazy. — Dans une note du 27 septembre 1894, qui fut interceptée par le bureau des renseignements (Voir Appendice IX), l’État-Major demande à son agent français « le Manuel de tir de l’artillerie de campagne ». C’est, sans doute, le même manuel qu’Esterhazy offrait dans le bordereau, mais qu’il n’avait pas joint, comme les autres notes, à son envoi. Schwarzkoppen, qui n’avait pas reçu le bordereau, ignorait qu’Esterhazy s’était déjà procuré le Manuel. Le grand État-Major demandait également « la réglette de correspondance ». Esterhazy l’avait empruntée au lieutenant Bernheim et ne la lui rendit jamais. Bernheim en déposa à l’enquête Pellieux le 26 novembre 1897, et à Rennes (III, 140 et 521).
  35. Rennes, III, 175, Sebert.
  36. Cass., 1, 378 ; 1, 524, Hartmann. Dès le mois de février 1892, l’attaché militaire allemand avait communiqué à son État-Major deux rapports sur le 120 qui lui avaient été livrés par l’espion Greiner. (Dossier secret.)
  37. Ce questionnaire du 20 septembre n’a été produit que devant la Cour de cassation par le général Deloye. (Cass., II, 323 et 324). — Voir Appendice IX. — Je rappelle que l’accusation, en 1894, attribuait au bordereau la date d’avril-mai.
  38. 29 novembre.
  39. « J’étais plutôt réservé. Jamais, à l’École de guerre, contrairement aux habitudes de tous mes camarades, je n’ai fait de visites à mes chefs, ni seul ni avec ma femme. Je n’ai jamais cherché à arriver par l’intrigue. » (Notes de Dreyfus au dossier de 1894.)
  40. Dépositions des 16, 17 et 28 novembre.
  41. Cass., II, 56, Chaton. Il s’agissait d’une affaire (l’affaire Borrupt), dont les journaux s’étaient occupés : la lettre d’un officier étranger, déchirée et jetée au panier, avait été prise par un garçon de bureau dans une ambassade étrangère ; « les morceaux en avaient été raccordés » à l’État Major. Dreyfus avait dit que l’espionnage se faisait surtout par des garçons de bureau, qu’il y en avait au ministère de la Guerre, comme ailleurs, qui étaient connus, et qu’au jour de la mobilisation, ils seraient arrêtés. On les reconnaissait en leur tendant des pièges, par exemple en laissant traîner des pièces périmées qui disparaissaient ensuite. Récemment, un plan périmé avait disparu ; Chaton croyait se souvenir qu’il s’agissait d’un plan de concentration. « Si ce document a été envoyé à une puissance étrangère, elle a été induite en erreur. » Chaton reconnut, à l’audience, qu’il avait commencé l’entretien sur ce sujet.
  42. Cass., II, 73, Roy.
  43. Rennes, I, 396, Picquart : « Un de mes officiers, surpris de cet état de choses, m’a dit un jour : « Schwarzkoppen n’aurait qu’à confesser notre secrétaire un tel, il aurait toute notre organisation, toute la concentration. »
  44. Rennes, I, 396, Picquart : « L’enquête aurait prouvé la possibilité de fuites sans que le coupable fût un officier ».
  45. Rennes, I, 121, Mercier. La note sur Madagascar avait été rédigée, rapporte Mercier, par une commission qui comprenait un membre de chacun des ministères intéressés ; Du Paty y représentait le ministère de la Guerre. « Cette commission commença ses travaux dans les premiers jours d’août, et, le 20 août, elle avait complètement terminé ses travaux. Le rapport a été tiré à plusieurs exemplaires à la date du 29 août. » L’État-Major ayant, en 1899, changé la date du bordereau, le reportant du printemps à l’automne, Mercier dépose que la note livrée par Dreyfus est celle du 29 août. « Il était au 3e bureau ; il a pu en avoir connaissance soit par conversation avec Du Paty, soit en faisant des recherches indiscrètes. » (Rennes, I, 122.) Du Paty, dans aucune de ses dépositions, ne fait allusion à cette possibilité. Mais Carrière l’a faite sienne dans son réquisitoire (III, 578). Cavaignac (Cass., I, 17), et Gonse (Cass., I, 243) l’avaient déjà indiquée à la Cour de cassation. Mercier écarte formellement la note copiée, en février, par le caporal Bernollin : « Ce n’est pas cette note qui a été envoyée. » (Rennes, I, 121.)
  46. Rennes, I, 121, Mercier. De même Carrière : « Note purement géographique, d’intérêt militaire à peu près nul. Cela n’avait aucun intérêt. » (III, 578.)
  47. Cass., II, 67, Bernollin, déposition du 21 novembre 1894 à l’instruction D’Ormescheville.
  48. Cass., II, 85, Rapport.
  49. Dreyfus n’en avait pas eu connaissance.
  50. 10 novembre.
  51. Cass., I, 491, Bertillon.
  52. Rennes, II, 490, Bertillon.
  53. Cass., I, 483 ; Rennes, II, 320 et suiv., Bertillon. La déposition de Bertillon, au procès de 1894, n’ayant pu être sténographiée en raison du huis-clos, je suis forcé de prendre l’exposé de son système dans ses dépositions à la Cour de cassation et à Rennes. Il convient lui-même qu’il a perfectionné son système depuis 1894 ; mais il n’indique pas ces perfectionnements. L’anachronisme, que je ne puis m’empêcher de commettre, est donc tout à son avantage.
  54. Rennes, II, 324, Bertillon : « Je me servis d’abord d’un réticule de quadrillage par 4 millimètres, dont la contexture du bordereau était imprimée. »
  55. Rennes, II, 377, Bertillon.
  56. La démonstration a été faite à Rennes par le dessinateur Paraf-Javal (II, 415 et 416)
  57. Rennes, II, 414 et suiv., Paraf-Javal.
  58. Lettre d’Henry Poincaré, de l’Académie des Sciences, à Painlevé (Rennes, III, 329).
  59. Procès Zola, I, 406 ; Cass., I, 495 ; Rennes, II, 320, 338, 369, 373, 376, etc., Bertillon.
  60. Kutsch est le nom d’un officier qui a inventé un appareil pour évaluer les distances sur la carte de l’État-Major. Cette carte étant au 1/80.000e, le kilomètre y correspond à 1 cent. 25. Cette division a reçu, par extension, le nom de Kutsch.
  61. Cass., I, 494 ; Rennes, II, 328, 363, etc., Bertillon.
  62. Rennes, II, 438 et suiv., Paraf-Javal. Je ne puis qu’y renvoyer pour le détail.
  63. En prolongeant les lettres du mot intérêt, Paraf-Javal montre, au tableau, que les directions n’en sont ni équidistantes ni parallèles (Rennes, II, 430).
  64. Rennes, II, 431, Paraf-Javal.
  65. Rennes, II, 347, Bertillon.
  66. Ibid., 344, 345, etc.
  67. Ibid., 346, 357, 358, etc.
  68. Rennes, II, 333, 348, etc. Bertillon.
  69. Ibid., 336.
  70. Ibid., 321, 375.
  71. Rennes, II, 369, Bertillon.
  72. Ibid., 339.
  73. Ibid. — Je cite textuellement.
  74. Ibid., 376.
  75. Ibid., 377.
  76. Ibid., 363.
  77. Ibid., 362, 363.
  78. Rennes, II, 407, Paraf-Javal.
  79. Rennes, II, 444. L’ingénieur Bernard a fait l’expérience sur une page d’un rapport de Bertillon, écrite par le commis-greffier du Conseil de guerre.
  80. Rennes, II, 410, Paraf-Javal.
  81. Ibid, 429. L’accent circonflexe a un peu moins de 1mm, 25, de même l’accent aigu, les t ont 6mm,14 et 4mm,8, la barre du t a 3mm,4. etc… Pas un multiple du kutsch.
  82. Ibid., 431 (15mm,46 et non 12mm,50).
  83. Rennes, II, 386 ; déclaration de Dreyfus qui offre de faire entendre son frère et sa femme ; sur quoi, silence de Bertillon.
  84. Rennes, II, 398 ; déclaration (également incontestée) de Dreyfus.
  85. Rennes, II, 343, Bertillon.
  86. Rennes, II, 397, Valerio.
  87. 29 octobre.
  88. Dernier interrogatoire, in fine. J’ai déjà montré que le mot de Dreyfus, rapporté par Du Paty à Bertillon et base de tout le système de l’auto-forgerie : « On m’a volé mon écriture ! » était antérieur à l’interrogatoire du 29 octobre où l’accusé connut le bordereau. Dreyfus supposait alors que les documents qu’on lui attribuait avaient été fabriqués avec des fragments de son écriture.
  89. Toutes ces indications sont reproduites, textuellement, d’après le diagramme qui a été publié, en fac-similé, au tome II du procès Zola.
  90. Rennes, I, 210, Zurlinden. — De même Roget : « Le bordereau est d’une écriture truquée, géométrique ; il a été écrit avec un mot clef. » (Rennes, I, 276.)
  91. Pensées, VIII.
  92. Rennes, I, 65, Casimir-Perier : « Le 14 et le 15 décembre, j’ai reçu M. Bertillon sur les instances du ministre de la Guerre qui jugeait très curieuse sa démonstration, très intéressantes et très concluantes ses comparaisons d’écriture, et je dois avouer que je les ai jugées différemment. »
  93. Cass., II, 73 à 89. — Le rapport de D’Ormescheville fut publié, pour la première fois, dans le Siècle du 7 janvier 1898.
  94. « M. Gobert reçut de M. le général Gonse, le 9 octobre, des documents devant lui servir à faire le travail qui lui était demandé. »
  95. Voir p. 87.
  96. Rennes, II, 321, Bertillon.
  97. Cass., II, 65, Pelletier.
  98. Le 10 novembre, dans sa déposition devant D’Ormescheville.
  99. Rennes, II, 317, Dreyfus.
  100. Rennes, II, 315, Gobert.
  101. Cass., II, 531, Gobert.
  102. Dans son article de la Revue Scientifique sur l’expertise (18 décembre 1897), Bertillon, plus exigeant que Gobert, pose ce principe : « Nécessité pour l’expert de connaître exactement tous les faits qui ont pu motiver ou accompagner la confection de l’écrit soumis à son examen. »
  103. Dreyfus avait gardé toutes ses factures, même antérieures à son mariage. Elles furent saisies par Cochefert et Du Paty, mises sous scellés. Elles sont au dossier.
  104. « La clientèle des cercles-tripots de Paris étant en général très peu recommandable, les témoins que nous aurions pu trouver auraient été suspects ; nous nous sommes par suite dispensé d’en entendre. »
  105. Lea, Histoire de l’Inquisition, I, 463.
  106. Dreyfus avait signalé l’absence d’un cadenas à secret à l’armoire des dossiers du deuxième bureau. Aussitôt, la négligence fut réparée. « Depuis le commencement de novembre, d’après Roy, cette armoire est munie d’une barre de fer avec cadenas à lettres. » (Cass., II, 72.)
  107. Lea, Histoire de l’Inquisition, I, 463, d’après Bernard-Guy, Practica super inquisitionem.
  108. Lea, loc. cit., I, 468.
  109. Instructions d’Innocent III, au sujet des Cathares de La Charité.
  110. De même le général Fabre : « Il s’instruisait, il s’instruisait même trop. » (Rennes, I, 569.)
  111. Cass., I, 515, Rennes, III, 189, Ducros. — « Pour moi, dira Mercier, c’est un témoignage de plus de ce que j’affirme Dreyfus était au courant de tout, il savait parfaitement qu’à ce moment-là le canon Ducros venait d’être rejeté par moi. » (Rennes, I, 116.) — Comment l’aurait-il su ?
  112. Cass., II, 81, Rapport : « Cette altitude a été un facteur sérieux à son passif. »
  113. Ibid, 84.
  114. En 1898 et 1899, Gonse, Pellieux et Mercier déposeront, au contraire, qu’il était très difficile de connaître le frein du 120. (Procès Zola, II, 114 ; II, 10 ; — Rennes, I, 118). Selon Mercier (Rennes, 1, 119), c’est à Bourges, en 1890, que Dreyfus s’est initié aux détails du fonctionnement et des instructions du frein. Il était déjà, dépose Mercier, au service de la Prusse. Pourquoi a-t-il attendu quatre ans pour lui vendre le frein ?
  115. Gonse : « Les troupes de couverture ? Il n’y a rien de confidentiel là-dedans ! » (Procès Zola, II, 109). Et contra : « La note sur les troupes de couverture est également tout ce qu’il y a de plus secret. » (Procès Zola, II, 114.) — Mêmes contradictions chez Cavaignac qui dit, tantôt, qu’« une note sur les troupes de couverture implique la connaissance de renseignements de fait » (Cass., I, 21), et « que l’emplacement de ces troupes en temps de paix peut être connu et n’a qu’une importance secondaire » (Cass., II, 347). — En 1899, comme la date du bordereau a été changée depuis le procès Zola, Mercier dit qu’il « s’agit d’une note sur le dispositif nouveau des troupes de couverture, note qui fut communiquée le 17 octobre aux corps d’armée, mais dont l’impression avait commencé, le 30 août, sous la surveillance de Dreyfus. Or, ce n’est point ces documents que Dreyfus fut chargé de faire imprimer, le 8 septembre, au service géographique, mais des notes sur la constitution des approvisionnements des troupes de couverture. « Ces instructions, dépose Cuignet, ne contiennent pas, à beaucoup près, des renseignements précis et détaillés sur la couverture ; uniquement destinées aux services administratifs, elles se bornent à indiquer pour chaque centre d’approvisionnement les quantités de vivres ou de munitions qu’il y a lieu d’entretenir. Elles ne permettent pas de connaître les troupes qui sont alimentées ; elles ne donnent pas non plus l’emplacement des troupes. » (Cass., I, 353).
  116. En 1899, à la Cour de cassation, Cavaignac déclare qu’il ne s’agit pas de cette note « dont les renseignements ne pouvaient présenter aucun intérêt quelconque » (I, 17). Et de même, Mercier à Rennes : « Il n’y avait rien dans cette note qui fût intéressant et qui méritât d’être communiqué à une puissance étrangère… Dreyfus était, à ce moment-là, au deuxième bureau, et, par conséquent, il était à même d’avoir connaissance de cette note mieux que personne. Mais, à mon avis, ce n’est pas cette note qui a été envoyée. » (I, 121). C’est une autre note, celle de Du Paty, du 20 août, que Mercier, maintenant, accuse Dreyfus d’avoir livrée.
  117. Cass., I, 537, Hartmann.
  118. En 1899, à Rennes, c’est autre chose : Dreyfus a dû livrer des renseignements postérieurs au vote de la loi, notamment la lettre circulaire du 4 juillet sur l’organisation de l’artillerie dans le plan de 1895 (I, 124, Mercier). Dreyfus venait d’arriver le 1er juillet au troisième bureau ; la circulaire y est parvenue le 8. Pourquoi Dreyfus a-t-il attendu deux mois pour l’envoyer à Schwarzkoppen ? En effet, selon le nouveau système, le bordereau est des premiers jours de septembre ou des derniers jours d’août. Ainsi, son envoi comprenait, d’après Mercier, des renseignements qui dataient de 1890 — frein du 120, — du 8 juillet 1894 — formation de l’artillerie, — du 20 août — note de Du Paty sur Madagascar, — et du 30 août — instructions relatives aux troupes de couverture.
  119. Le projet de loi fut déposé le 10 mai 1894 ; la commission de l’armée en fut saisie le 16 ; la loi fut votée le 21 mai et promulguée le 29 juin.
  120. 4 décembre.
  121. Lettres d’un Innocent, pp. 21 et suiv.