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Histoire de l’Affaire Dreyfus/T1/Appendice

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La Revue Blanche, 1901 (Vol.1 : Le procès de 1894, pp. 577–632).

APPENDICE

I. La date de la pièce Canaille de D…, 577. — II. Le « petit conseil » du 11 octobre, 582. — III. La réunion du 14 octobre au ministère de la Guerre, 586. — IV. L’arrestation de Dreyfus, 589. — V. L’enquête de Du Paty, 591. — VI. La dépêche du 2 novembre, 592. — VII. Hanotaux et Mercier, 596. — VIII. La communication des pièces secrètes, 597. — IX. Le questionnaire allemand du 20 septembre, 598. — X. Panizzardi et Schwarzkoppen, 600. — XI. La confection du dossier secret, 601. — XII. Le commentaire de Du Paty et la notice biographique, 603. — XIII. Les conclusions contre le huis clos, 611. — XIV. Les manœuvres de 1894, 613. — XV. Hippolyte Laroche et Freystætter, 614. — XVI. La dislocation du dossier secret et la destruction du commentaire, 615. — XVII. Sandherr et Picquart, 618. — XVIII. Les attachés de la Triplice, 619. — XIX. Le rapport de Du Paty de Clam du 31 décembre 1894, 620. — XX. Le commandant d’Attel, 626. — XXI. Gonse et Lebrun-Renault, 629. — XXII. La fausse nuit historique, 631.

I

la date de la pièce CANAILLE DE D…

Le texte intégral de cette pièce a été donné pour la première fois par Cavaignac, alors ministre de la Guerre, dans son discours du 7 juillet 1898, Il produisit d’abord une lettre (n° 371) « qui a reçu, dit-il, lorsqu’elle est parvenue au service des renseignements, l’indication : mars 1894 ». Il en donna le texte :

« Hier, au soir, j’ai fini par faire appeler le médecin qui m’a défendu de sortir. Ne pouvant aller chez vous demain, je vous prie de venir chez moi dans la matinée, car D… m’a porté beaucoup de choses intéressantes, et il faut partager le travail, ayant seulement dix jours de temps. »

Il donna lecture ensuite de la pièce Canaille de D…, « qui porte la date du 16 avril 1894 ».

J’avais soupçonné, avant la publication des dépositions recueillies par la Cour de cassation, que le premier de ces documents était un faux[1]. Il fut établi par le commandant Cuignet, devant la Cour de cassation[2] que « cette pièce, bien que portant la date d’entrée de mars 1894, n’avait été présentée au général Gonse qu’au mois d’août ou de septembre 1896, quelques semaines avant la production du faux Henry » et, en outre, que l’initiale D… recouvre une autre initiale ou lettre majuscule qui aurait été effacée à la gomme ».

La date de mars 1894 ayant été faussement attribuée par Henry à la pièce n° 371, afin de la pouvoir appliquer à Dreyfus, il est déjà vraisemblable que la date du 16 avril 1894 a été inscrite, dans les mêmes conditions, sur la pièce Canaille de D

Il est hors de doute que cette date n’est pas de la main de Schwarzkoppen, mais de celle d’un officier du service. Le fait a été constaté à l’enquête de la Cour de cassation. Quand Cordier revit la pièce, en novembre 1894, elle ne portait pas de date. La photographie, qu’il en fit tirer par Tomps[3], n’en porte pas. Le Service, ni sous Sandherr, ni sous Picquart, n’avait l’habitude d’inscrire sur les pièces qu’il recevait la date de leur arrivée. On ne commença à le faire qu’après le départ de Picquart, lorsqu’il fut remplacé par Henry.

Le commandant Cuignet ayant reconnu lui-même[4], avec Picquart et avec l’évidence, que la pièce ne s’applique pas à Dreyfus, la question de date semble secondaire. Elle l’est, en effet, pour Dreyfus ; mais elle ne l’est pas pour l’histoire, puisque l’inscription d’une fausse date constitue, dans cette longue série de faux, un faux de plus.

À Rennes, Mercier, seul, continue à appliquer la pièce à Dreyfus ; il affirme, à cet effet, qu’il l’a reçue en avril 1894, au lendemain d’un voyage qu’il fît à Nice du 1er au 7 de ce mois, pour inspecter les forts de Nice et des Alpes, ceux-là mêmes dont il est question dans la lettre de Schwarzkoppen à Panizzardi[5].

Mais Boisdeffre n’en dit rien ; Gonse « croit inutile de revenir là-dessus[6] », s’en rapportant à Mercier.

Au contraire, Cordier, qui fut sous-chef du bureau des renseignements tout le temps que Sandherr en fut chef[7], déclare que la pièce est antérieure à 1894, « une vieille pièce qu’on aurait maquillée pour la rajeunir »[8], « une antiquité[9] ». « Cette pièce est entrée à la section de statistique à peu près à la même époque que les indications sur les plans directeurs, c’est-à-dire bien avant l’affaire Greiner. Vu l’époque de cette affaire, la pièce a dû être communiquée à une autre administration, et je crois bien qu’elle n’est rentrée à la statistique qu’après l’arrestation de Dreyfus. Je puis même ajouter que, bien avant l’affaire Dreyfus, cette pièce avait servi de base à une surveillance exercée contre certains employés du ministère de la Guerre[10]. » L’affaire Greiner est de 1892. Selon Cordier, la pièce ne serait rentrée des Affaires étrangères à la Guerre qu’en octobre 1894, à la demande de Sandherr, au moment où le service recherchait tous les faits, anciens ou récents, qui eussent pu se rapporter à l’accusation portée contre Dreyfus[11]. C’est alors que la pièce fut photographiée, entre le 8 octobre, date du retour de Cordier, et le 31, date où Tomps connut l’arrestation de Dreyfus.

Cette surveillance[12] est confirmée par Mercier[13], mais rapportée à avril 1894. La communication de la pièce au ministère des Affaires étrangères est certaine ; le bureau du chiffre, invité à identifier l’écriture, l’avait attribuée à tort à Panizzardi. Enfin, la date de 1892 coïncide avec ce souvenir de Gonse, qui dépose en son jargon : « Nous arrivons maintenant à 1892 ; nous trouvons des débris de demandes de cartes pour Nice, par exemple. Panizzardi demandait à ce moment à Schwarzkoppen les cartes dont il avait parlé qu’il avait besoin des cartes de Nice[14]. »

Comme tout s’éclaire ! Panizzardi demande à Schwarzkoppen les cartes dont il a parlé, celles de Nice. C’est la réponse même à la lettre de Schwarzkoppen, l’informant que « ce canaille de D… » lui a apporté, pour l’attaché italien, douze plans directeurs de Nice.

Gonse ajoute : « Je vous ferai remarquer qu’en 1892, Dreyfus était à l’École de guerre, qu’il avait fait un voyage dans le Sud-Est ! » Voici le raisonnement : Dreyfus est allé dans les Alpes ; il n’y a de plans des Alpes, comme il n’y a d’edelweiss, que dans les Alpes ; donc c’est Dreyfus qui a livré les cartes à Schwarzkoppen.

Cette date de 1892 est-elle exacte ? La pièce ne serait-elle pas de 1893 ?

Cordier, à Rennes, demanda en vain à voir la pièce.

Mais l’incident soulevé par Cordier ramena Lauth à la barre ; et Lauth, dans le feu de sa déposition, préoccupé de contester la date de 1892, oublia que la date du 16 avril 1894 était inscrite sur la pièce et avait été attestée comme exacte par Cavaignac, par Mercier et par Roget[15], et que, lui-même, il avait commencé par dire[16] que la lettre était arrivée en avril ou mai 1894. Cette date d’avril 1894, c’est Cordier (selon Lauth) qui l’a méchamment inventée pour jeter un nouveau soupçon sur l’État-Major » « En disant, dépose Lauth, que la pièce porte la date d’avril 1894, le colonel Cordier a voulu insinuer qu’on avait falsifié la date, qu’on l’avait mise après coup[17]. » Et Lauth déclare : « C’est moi qui l’ai recollée ; je suis arrivé au bureau au mois d’août 1893, et je l’ai recollée à la fin de l’année 1893. » Il en donne cette preuve que les pièces du commencement de 1893 « étaient recollées avec une espèce de papier timbre-poste qui n’était pas transparent ; elle est donc de la fin de 1893, quand on a commencé à acheter au Bon-Marché du papier gommé transparent [18] ».

Ainsi, en voulant réfuter Cordier, c’est Lauth lui-même qui se convainc et qui convainc Mercier d’une violente erreur et Henry d’un nouveau faux, puisqu’il déclare, sous la foi du serment, qu’il a recollé la pièce fin 1893.

Ou bien cela encore serait inexact ; toutes ces déclarations, successives et contradictoires, seraient inexactes. Alors, la pièce serait de 1892, comme l’affirme Cordier. Lauth, en effet, n’aurait point commis un tel témoignage rien que pour le plaisir de convaincre Mercier d’imposture ; c’est Cordier qu’il essaye de prendre en faute.

En tout cas, la pièce est antérieure à 1894. Et la date du 16 avril 1894 n’y a été inscrite que pour pouvoir l’appliquer à Dreyfus.

Il résulte également de la déposition de Cuignet que la pièce est antérieure à 1894. Dépouillant et commentant le dossier secret devant la Cour de cassation : « La première partie du dossier, dit-il, nous montre que, dans le courant de 1893, il y avait des fuites au ministère de la Guerre, etc. » Et il range, dans cette première partie, la pièce Canaille de D[19].

La démonstration involontaire de Lauth dispense de rechercher si la pièce Canaille de D… est bien celle qui fut montrée, en août 1893, à Develle, alors ministre des Affaires étrangères, par Delaroche-Vernet, ou si c’est une autre. Les souvenirs de Develle sont imprécis[20]. Il est vrai qu’ils sont contestés par Roget[21] avec une violence suspecte.

Enfin, il n’est pas impossible que la pièce soit un faux, du moins en partie, qu’elle ait été « maquillée » par Henry à l’usage des juges de 1894. Cordier a demandé, à Rennes, à la revoir. Cela lui fut refusé. Panizzardi ne l’a jamais reçue, et Schwarzkoppen lui a affirmé ne l’avoir jamais écrite[22]. Schwarzkoppen savait que l’un des agents d’Henry, Picard, dit Lemercier-Picard, imitait avec beaucoup d’habileté son écriture[23]. Enfin, l’attaché allemand parle et écrit très correctement le français ; comment admettre qu’il ait écrit « Ce canaille de D… » ? Il sait, notamment, le genre du mot « canaille », puisqu’il écrit, le 3 janvier 1898, à Panizzardi : « Comment cette canaille d’Esterhazy pourra-t-il se tirer d’affaire[24] ? » Le mot canaille est du féminin, en allemand comme en français.

II

le « petit conseil » du 11 octobre 1894

Sur la première révélation de l’Affaire, le récit du président du Conseil Charles Dupuy est différent de ceux de Casimir-Perier, de Mercier et d’Hanotaux :

« Un jour du mois d’octobre, à l’issue du conseil des ministres, le général Mercier pria M. le Président de la République, le président du conseil et M. Hanotaux de rester un instant. Il nous communiqua le bordereau, avec indication de ses soupçons sur l’auteur de la pièce[25]. »

Entre le samedi 6 octobre, date où le nom de Dreyfus a été donné par Boisdeffre à Mercier, et le jeudi 11 octobre, date du « petit conseil des ministres », il n’y eut qu’un seul conseil des ministres à l’Élysée, le mardi 9 octobre.

C’est donc à cette date que se placerait l’entretien relaté par Dupuy.

Mais, d’une part, Hanotaux, dont les notes sont contemporaines des événements, n’en dit rien ; selon lui, au conseil du 9 octobre. Mercier se borna, sans indiquer pour quel objet, à demander à Guérin, garde des Sceaux, de lui désigner un expert.

D’autre part, Casimir-Perier non seulement n’en dit rien, mais il contredit implicitement le récit de Dupuy. Il ajoute :

Il a déclaré, en effet, à Rennes[26], « qu’il avait été avisé par le ministre de la Guerre, peu avant que les poursuites ne soient engagées, des soupçons qui planaient dans son esprit sur le capitaine Dreyfus ». Il ajoute :

« Je suis rentré à Paris le 5 octobre, et, si j’ai bonne mémoire, l’arrestation du capitaine Dreyfus est du 15, de sorte que la première fois que le général Mercier m’en a entretenu doit nécessairement se placer entre le 5 et le 15 octobre. »

Comme Mercier n’a été informé que le 6, au soir, des découvertes de D’Aboville et de Fabre, et comme Mercier et Dupuy sont d’accord pour dire que le Président de la République avait été avisé avant le « petit conseil » du 11, cette dernière communication n’a pu avoir lieu que le 8, — le 7 étant un dimanche, — le 9 ou le 10 octobre.

Il est manifeste que cette conversation eut lieu le 10, à la veille du « petit conseil ».

En tout cas, Casimir-Perier dépose que, « s’il y a eu, comme cela ressort des dépositions des ministres, des entretiens entre eux au sujet de l’affaire Dreyfus, ils ont été tenus en dehors de lui, et que c’est en dehors de lui, également, qu’un conseil de cabinet, tenu place Beauvau, a décidé de déférer Dreyfus à la justice militaire ». Il s’agit ici, d’abord du conseil du 11 octobre, puis de celui du 1er novembre.

Si, comme en a déposé Dupuy, le général Mercier avait, à l’issue d’un Conseil des ministres, retenu le Président de la République, avec le ministre des Affaires étrangères et le président du Conseil, pour leur annoncer la découverte d’un traître à l’État-Major, il est probable que cet incident serait resté présent à leurs mémoires. L’entretien, sur un pareil sujet, aurait eu quelque ampleur, aurait été marqué de quelque émotion.

Or, Casimir-Perier, Hanotaux et Mercier se trouvent d’accord pour donner une version différente.

Je conclus, en résumé, que Mercier a informé successivement, à la date du 10 octobre, le Président de la République, à l’Élysée, et le président du Conseil, au ministère de l’Intérieur. Sur quoi, Mercier et Dupuy décidèrent la réunion du petit conseil pour le lendemain.




En ce qui concerne « les objections très sérieuses » d’Hanotaux, au petit conseil, Mercier les mentionne[27], mais il en dénature le caractère :

« Le ministre des Affaires étrangères nous représenta que les relations avec les puissances extérieures pourraient être gravement compromises si on mettait ces puissances directement en cause. Nous nous rendîmes, dans une certaine mesure, à ces observations ; mais nous convînmes simplement que des mesures seraient prises pour éviter de nommer ces puissances et de les faire intervenir, s’il y avait une suite judiciaire à donner à l’affaire. »

La tendance de cette rédaction est manifeste : Hanotaux n’aurait pas fait valoir l’insuffisance des preuves recueillies ; il se serait borné à demander que les puissances, avec lesquelles le traître avait trafiqué, ne fussent point nommées au procès. Ce pluriel n’apparaît dans aucune des autres dépositions.

Sur cet incident, Dupuy[28] fait preuve d’un manque de mémoire invraisemblable. Il nomme les ministres qui assistèrent au petit conseil : lui même, Mercier, Guérin, « Hanotaux (peut-être) ». Ce « peut-être » permet à Dupuy de laisser ignorer à la Cour de cassation l’honorable opposition d’Hanotaux. Il la reporte au conseil des ministres du 1er novembre, après l’arrestation[29].

Oubli d’autant plus volontaire qu’Hanotaux lui avait rappelé, dans une circonstance importante, les incidents du « petit conseil » :

« Aujourd’hui, 7 décembre 1894, écrit Hanotaux dans la note qu’il déposa peu après aux archives de la direction politique[30], aujourd’hui encore, sur le vu d’un article de journal, j’ai vu M. Dupuy et je lui ai rappelé tous les faits qui précèdent. Il a parfaitement reconnu que les faits, dans la première réunion des quatre ministres, s’étaient passés comme je le lui ai dit. Il m’a déclaré qu’il n’a jamais pu saisir qu’une seule fois le général Mercier et lui parler à fond de cette affaire. »

L’article visé par Hanotaux avait paru dans la Libre Parole et mettait en cause l’ambassade d’Allemagne.

Dupuy, quand il dépose sous la foi du serment, devant la délégation de la Chambre criminelle, a honte d’avoir laissé engager l’affaire avec cette faiblesse. Dès lors, il ne se souvient même plus, de façon certaine, si Hanotaux, qui, ce jour-là, fit son devoir, a assisté au petit conseil.

Les inexactitudes s’accumulent à plaisir, dans le reste de sa déposition sur cet épisode.

« Le général Mercier, continue Dupuy, nous fit part des expertises auxquelles avait déjà donné lieu le bordereau ; deux l’attribuaient à Dreyfus, deux autres étaient insuffisamment caractérisées. »

Or, l’expertise de Gobert est du 13 octobre, celles de Teyssonnières, Charavay et Pelletier sont du 29 !

« C’est alors, continue Dupuy, si mes souvenirs sont exacts, que le général Mercier demanda à M. Guérin et à moi de mettre à sa disposition un expert, M. Bertillon. »

Or, Bertillon fut mis, en effet, dans le courant de cette semaine, à la disposition de Mercier, puisqu’il fut chargé, le samedi 13 octobre, d’expertiser le bordereau et qu’il fit son rapport en quelques heures[31]. Mais Bertillon ne fut point désigné, ainsi que Dupuy l’indique, pour départager les autres experts : Gobert qui n’avait pas encore été chargé de sa mission, les trois autres dont il n’était pas encore question ! La version de Dupuy fortifie donc, par ses inexactitudes mêmes, le récit d’Hanotaux.

Les souvenirs de Guérin sont encore plus troubles[32]. Il place à la fin d’octobre la première communication de Mercier, c’est-à-dire après l’arrestation de Dreyfus ; il y raconte l’épreuve de la dictée. Il s’agit bien, cependant, du petit conseil du 11, puisque Guérin énumère, exactement, les ministres qui y assistèrent. Guérin, au contraire de Dupuy, convient qu’Hanotaux fit des objections, mais « qui ne furent pas de nature à arrêter Mercier ».

III

la réunion du 14 octobre au ministère de la guerre

Il est remarquable que Du Paty soit le seul[33] avec Cochefert[34], à parler de cette réunion où fut décidée l’arrestation de Dreyfus.

Mercier n’en a rien dit dans son témoignage, soit devant la Cour de cassation, soit à Rennes ; non plus Boisdeffre.

On comprend pourquoi Mercier a gardé le silence sur cette réunion. Le fait qu’elle fut tenue dans son cabinet détruit ce qu’il dit, à Rennes, que la décision d’arrêter Dreyfus « fut prise en conseil restreint des ministres[35] ».

L’inexactitude (voulue) de cette version ne résulte pas, d’ailleurs, des seuls témoignages concordants de Du Paty et de Cochefert. En effet, on a vu, d’après le récit circonstancié d’Hanotaux, que non seulement l’arrestation de Dreyfus n’avait pas été décidée au petit conseil du 11, mais que le ministre des Affaires étrangères avait cru pouvoir garder le légitime espoir d’empêcher toute procédure.

Si la décision d’arrêter Dreyfus avait été prise au seul conseil restreint des ministres qui ait été tenu, celui du 11 octobre, les démarches ultérieures d’Hanotaux n’auraient aucun sens ; Dupuy et Guérin auraient mentionné, dans leurs récits, une aussi grave résolution.

Et non seulement Dupuy, Guérin et Hanotaux ne disent pas que l’arrestation avait été ordonnée dans le petit conseil des ministres, mais Dupuy dépose que l’épreuve de la dictée fut racontée plus tard par Mercier « comme ayant produit sur Dreyfus, d’abord une hésitation, puis un tremblement, qui ont paru suffisants pour le faire mettre en état d’arrestation[36] ».

De même, Guérin : « Cette épreuve avait jeté la conviction dans l’esprit de ceux qui s’y étaient livrés[37]. » De même, Poincaré[38].

Mercier n’aurait pas eu à alléguer cette prétendue preuve, pour se justifier d’avoir fait arrêter Dreyfus à l’insu de ses collègues, si cette mesure avait été résolue en conseil des ministres.

Boisdeffre glisse et passe.

Mercier prétend encore que l’arrestation précipitée de Dreyfus a eu pour cause son prétendu trouble pendant la scène de la dictée.

J’ai montré[39] que la fameuse épreuve avait été décidée le 12, que Dreyfus avait reçu le 13 sa lettre de convocation. Par la suite, au procès de 1894, le rapporteur, Bexon d’Ormescheville, dans son acte d’accusation, précise que Dreyfus fut arrêté « parce qu’il se troubla, pendant la dictée, d’une façon manifeste pour les assistants[40] ». Et Du Paty, devant la Cour de cassation[41], le 12 janvier 1899, y avait insisté formellement : « Cette dictée, dit-il, avait pour but de me permettre de surseoir à l’arrestation de Dreyfus, s’il n’avait manifesté aucun trouble en écrivant. »

Or, Du Paty s’est donné lui-même un démenti, non moins formel que son affirmation du 12 Janvier 1899. Dans sa déposition du 30 août 1899[42], il dit, en effet :

« M. le général Mercier me prescrivit d’arrêter le capitaine Dreyfus, le lendemain, après avoir procédé à la dictée. L’ordre d’arrestation était donné ferme, indépendamment de l’épreuve de la dictée. »

Donc, Du Paty, de son propre aveu, a altéré la vérité le 12 janvier 1899. Et, par suite, il en est de même de Mercier, à Rennes, le 12 août, quand il témoigne « qu’il avait prescrit à Du Paty de soumettre Dreyfus à l’épreuve de la dictée et de l’arrêter si son trouble devenait évident[43] ». Il avait insisté, plus vivement encore, devant la Cour de cassation, quand il essaya de rejeter sur Du Paty la responsabilité de l’arrestation précipitée de Dreyfus. Rappelant d’un mot la scène de la dictée, il avait déposé « qu’il se manifesta chez Dreyfus un trouble évident qui parut au commandant Du Paty et à M. Cochefert suffisamment accusateur pour motiver l’arrestation[44] ». Sans doute. Du Paty, dans son rapport, prétend avoir constaté chez Dreyfus un trouble qui l’aurait édifié ; mais Du Paty lui-même a déclaré, par la suite, au procès de 1894, que Dreyfus ne manifesta aucun trouble.

En dehors de l’aveu tardif de Du Paty, aveu dont l’exactitude est suffisamment démontrée par la déposition de Cochefert, il existe, au surplus, d’autres preuves que la décision du ministre était irrévocable, « que l’ordre d’arrestation avait été donné ferme », et que l’épreuve de la dictée ne fut pas sincère.

J’ai énuméré[45] ces preuves : la conversation de Gobert avec Gonse qui, dès le 12, annonce « que l’arrestation de Dreyfus aura lieu le 15[46] », les ordres qui furent signés le 14 par Mercier, les instructions si catégoriques de D’Aboville, au nom de Mercier, à Forzinetti.

IV

l’arrestation de dreyfus

J’ai indiqué[47] que Mercier a fait, d’abord devant la Cour de cassation, puis à Rennes, au sujet de l’incarcération de Dreyfus, l’un de ses plus audacieux témoignages. Il dépose qu’à la suite de son interrogatoire « Dreyfus fut tenu en arrestation dans l’un des bureaux du ministère, qu’on vint le prévenir du résultat de l’épreuve », qu’il interrogea Cochefert, « à ce moment-là », que le chef de la Sûreté lui affirma son impression de la culpabilité de l’accusé et « qu’il donna l’ordre alors d’incarcérer Dreyfus et de procéder à une perquisition chez lui[48] ». Et encore : « Avant même de faire conduire Dreyfus à la prison du Cherche-Midi, je vis Cochefert qui me déclara que, pour lui, l’attitude de Dreyfus avait été celle d’un coupable[49]. »

L’intention de Mercier est évidente : c’est d’attribuer son ordre précipité aux récits de Du Paty et de Cochefert. Or, Du Paty, qui aurait intérêt cependant à s’abriter derrière un ordre nouveau de Mercier, ne dit nulle part qu’il le prévint avant de remettre Dreyfus à Henry. Dans son rapport du 31 octobre, adressé à Mercier, il indique même, et nettement, le contraire : « À 11 heures et demie environ, voyant que je ne tirerais rien de l’inculpé qui avait repris son assurance, je le remis entre les mains de l’officier supérieur chargé de le faire écrouer. » Si Mercier avait attendu l’épreuve pour donner l’ordre définitif d’écrou, Du Paty l’eût-il passé sous silence ? Si Du Paty avait pris cette licence. Mercier eût-il accepté son rapport sans y corriger une semblable erreur ?

Aussi bien Mercier n’ose-t-il pas mettre Du Paty en cause ; il dit seulement « qu’on vint le prévenir… » Qui ? Gribelin ou Cochefert ? Mais Gribelin n’en dit rien et Cochefert a déposé « qu’aussitôt après l’arrestation et les interrogatoires, il partit immédiatement en perquisition avec Du Paty et Gribelin » ; il ne rendit compte au ministre qu’à la suite de ces opérations et Mercier ne le questionna qu’« après le fait accompli[50] ».

Si Dreyfus avait été tenu en état d’arrestation dans l’un des bureau du ministère, pendant que Du Paty et Cochefert référaient à Mercier, le souvenir lui en serait resté comme d’une minute où l’espoir, un espoir fou, lui serait revenu. Or, il affirme que Du Paty n’ouvrit la porte que pour appeler Henry.

Une même défaillance de mémoire se serait-elle produite chez Cochefert, chez Du Paty et chez Gribelin ? Ont-ils oublié, tous les trois, qu’ils firent à Mercier, avant de partir en perquisition, un récit sommaire de la scène ? Le fait certain, c’est que leurs récits, s’ils les firent alors, n’influèrent en rien sur la décision de Mercier, prise irrévocablement depuis la veille.

Mercier prétend n’avoir donné qu’alors l’ordre d’incarcérer Dreyfus. Or, l’ordre d’écrou avait été signé, la veille, par lui-même, en même temps que l’ordre de perquisition. Henry et Du Paty en étaient munis depuis la veille.

Il est possible toutefois qu’au cours de l’interrogatoire de Dreyfus, Henry soit allé rendre compte des incidents à Mercier. Sandherr et Cordier furent, en effet, tenus au courant, « deux ou trois fois, pendant la séance, de ce qui se passait[51] »

V

l’enquête de du paty

Du Paty, dans son rapport du 31 octobre, raconte ainsi l’interrogatoire de Dreyfus, dans la séance du 29 octobre, au Cherche-Midi :

« Quand, enfin, je lui ai montré le document dans son entier, il a nié tout d’abord que l’écriture ressemblât à la sienne. Je lui dictai alors la lettre, et bien qu’il eût, dans cette copie, altéré son écriture habituelle, il fut bien forcé de se rendre à l’évidence, de convenir que les deux écritures avaient des caractères communs absolument frappants, et que cela justifiait dans une certaine mesure, à ses yeux, les soupçons dont il était l’objet. Alors, il s’est dit victime d’une fatalité, d’une ressemblance d’écriture inexplicable, d’une machination. Il a même dit : « On m’a volé mon écriture. »

Or, le procès-verbal, signé de Du Paty, de Gribelin et de Dreyfus, ne porte que la protestation formelle de l’accusé : « On n’a même pas cherché à imiter mon écriture. » L’autre phrase : « On m’a volé mon écriture », est antérieure de cinq jours, ainsi qu’il résulte des interrogatoires mêmes de Du Paty et D’Ormescheville. Dreyfus, à cette date, 24 octobre, ne connaissait que des fragments du bordereau. Du Paty lui affirmait que l’avis des experts était formel. Le 24 octobre, enquête Du Paty de Clam :

« D. Comment expliquez-vous qu’une lettre, annonçant à un agent d’une puissance étrangère l’envoi de documents confidentiels, ait été reconnue être écrite de votre main ? — R. Je nie, comme au premier jour, avoir jamais écrit à aucun agent d’une puissance étrangère ; je n’en connais aucun et je n’ai jamais parlé à aucun. Je ne puis m’imaginer qu’une chose : c’est qu’on m’a volé mon écriture. »

Le 29 novembre, instruction D’Ormescheville :

« D. Maintenez-vous la déclaration faite le 24 octobre dernier, dans vos interrogatoires devant M. l’officier de police judiciaire : « On m’a volé mon écriture », et, dans ce cas, développez la pensée qui vous l’a dictée ? — R. Je n’avais pas vu le document incriminé ; dans les fragments qu’on m’a montrés, je n’ai pas reconnu mon écriture ; d’autre part, on m’affirmait que des experts prétendaient que c’était mon écriture ; dès lors, ma pensée était que c’était l’œuvre d’un faussaire, et je l’ai exprimée par ces mots : « On m’a volé mon écriture. »

VI

la dépêche du 2 novembre

La Cour de cassation et le conseil de guerre de Rennes ont eu sous les yeux toutes les pièces, les ébauches successives du service cryptographique, le décalque de la dépêche chiffrée conservé par l’administration télégraphique. Le travail même de la traduction a été refait devant les juges par Paléologue, au nom du ministère des Affaires étrangères. La traduction a été reconnue exacte, exclusive de toute autre, par le général Chamoin et le commandant Cuignet, au nom du ministère de la Guerre :

« Par ordre de M. le premier président de la Cour de cassation, les soussignés MM. le général Chamoin et le commandant Cuignet, délégués du ministre de la Guerre, d’une part, et M. Paléologue, secrétaire d’ambassade, délégué du ministre des Affaires étrangères, d’autre part, se sont réunis, le 27 avril 1899… La traduction opérée de concert par les trois délégués a fait ressortir la version suivante : « Si le capitaine Dreyfus n’a pas eu de relations avec vous, il serait bon de charger l’ambassadeur de publier un démenti officiel, afin d’éviter les commentaires de la presse. » En foi de quoi les dits délégués ont signé le présent procès-verbal. »


Le ministre des Affaires étrangères, Delcassé, a porté une attestation formelle à la tribune de la Chambre : « Est-il nécessaire de dire à la Chambre que cette traduction est mot pour mot identique à celle que le ministère des Affaires étrangères a fait remettre en novembre 1894 au ministère de la Guerre[52] ? »

Enfin, Delaroche-Vernet a déposé à Rennes : « Ce texte est absolument conforme à celui que j’ai remis à cette époque entre les mains du colonel Sandherr[53] »

Cependant, près de deux ans plus tard, le commandant Cuignet contesta, dans une lettre au ministre de la Guerre[54], non plus la traduction qu’il avait reconnue lui-même exacte, mais l’authenticité du télégramme lui-même, « Cette pièce, écrit-il, est fausse. »

Non seulement Cuignet ne donna aucune preuve à l’appui de son affirmation, mais il n’indiqua même pas en quoi, selon lui, consistait le prétendu faux, qui n’en reçut pas moins, dans les polémiques de la presse nationaliste, les noms successifs de faux Panizzardi, de faux Hanotaux et de faux Delcassé.

Le député Lasies, qui porta l’incident à la tribune de la Chambre[55], appuya l’accusation sur un procès-verbal que le général Chamoin et Cuignet avaient signé, entre eux, le jour même où ils reconnaissaient, devant le premier président de la Cour de cassation, l’exactitude de la traduction officielle du télégramme du 2 novembre.

Ce procès-verbal, qui n’avait pas été produit par ses auteurs au procès de Rennes, est ainsi conçu :

Paris, 27 avril 1899.

Les soussignés, général Chamoin et commandant Cuignet, ont opéré le déchiffrement du télégramme du 2 novembre 1894, en présence de M. Paléologue, sur une copie conforme au calque de l’original déposé au bureau de poste de la rue Montaigne par M. le lieutenant-colonel Panizzardi ou par son ordre.

Ce calque a été remis à la Cour par l’administration des Postes et Télégraphes. Il est signé Panizzardi. L’examen de l’écriture du texte et de la signature permet de reconnaître que la dite écriture n’est pas de la main de M. Panizzardi.

Nous avons fait part de cette constatation à M. Paléologue.

Général Chamoin,
Commandant Cuignet.

Or, ce document lui-même se retourne contre Cuignet.

Il en résulte, en effet, que le texte communiqué à la Cour de cassation est, de l’aveu même de Chamoin et de Cuignet, « conforme au calque déposé au bureau de poste de la rue Montaigne par Panizzardi ou par son ordre ».

Le général Chamoin le déclara, d’ailleurs, à nouveau, le 24 avril 1899, à Rennes : « Dans mon esprit, dit-il, la discussion sur le télégramme du 2 novembre 1894 ne peut pas être ouverte à nouveau. Il y a une entente absolue et complète entre le ministère de la Guerre et le ministère des Affaires étrangères, au sujet non seulement de l’authenticité du décalque fourni par l’administration des Postes et Télégraphes à la Cour de cassation, mais aussi et surtout au sujet de la traduction du télégramme. Nous sommes donc absolument d’accord et sur l’authenticité du décalque et sur l’authenticité de la traduction[56]. »

Qu’importe, dès lors, que l’original de la dépêche soit ou non de la main même de Panizzardi ou de la main d’un secrétaire ou d’un copiste de l’ambassade italienne ?

Cette misérable chicane avait été, au surplus, soulevée déjà devant la Cour de cassation, mais elle fut aussitôt et vivement écartée par le premier président Mazeau.

« Quand le décalque de la dépêche, raconte le Temps du 29 avril 1899, fut présenté au général Chamoin et au capitaine Cuignet, ces deux officiers s’en montrèrent d’abord assez troublés. Puis, ils se résolurent à dire qu’il ne leur paraissait pas que ce fût là l’écriture de M. Panizzardi. Cette réserve amena M. le premier président Mazeau à leur répondre : « Ah ! non ! Nous ne pouvons pourtant pas accuser de faux toutes les institutions de l’État, les unes après les autres, l’administration des Postes après le ministère des Affaires étrangères. »

Aussi bien est-il impossible d’imaginer par qui et dans quel intérêt le décalque de la dépêche du 2 novembre aurait été falsifié.

Par Hanotaux en 1894 ? Il ne connaissait pas le chiffre italien ; les cryptographes du ministère des Affaires étrangères mirent plusieurs jours à le découvrir. Par Delcassé en 1899 ? Le document, qui a été communiqué à la Cour de cassation, est le décalque même qui fut pris sur l’original, le 2 novembre 1894, ainsi qu’il résulte des cachets dont il est muni et de la lettre adressée par le chef de cabinet du sous-secrétaire d’État des Postes, le 22 avril 1899, à la Cour de cassation.

Alléguera-t-on que ce décalque n’est pas identique à l’original dont la destruction a été opérée par l’administration au bout du temps réglementaire ?

À quoi il suffit de répondre que l’exactitude de la traduction de la dépêche a été reconnue par le colonel Panizzardi lui-même qui n’avait fait, d’ailleurs, que répéter, dans ce télégramme, ce qu’il avait écrit, la veille, au général Marselli : « L’arrestation du capitaine Dreyfus a produit, ainsi qu’il était facile de le supposer, une grande émotion ; je m’empresse de vous assurer que cet individu n’a jamais rien eu à faire avec moi[57]. »

VII

hanotaux et mercier

Pourquoi Mercier n’a-t-il point entretenu Hanotaux de la dépêche du 2 novembre ? Mercier, à Rennes, en donne la raison suivante : « Je me suis dit : ou que réellement on s’était trompé dans la première traduction et que la seconde était seule bonne, ou que le ministre des Affaires étrangères avait les raisons les plus sérieuses pour désirer qu’il ne soit pas fait usage de la première traduction[58]. » En d’autres termes, Mercier insinue qu’Hanotaux lui a fait communiquer comme définitive, authentique et officielle, une version intentionnellement mensongère.

Le seul fait de la contre-épreuve de Sandherr exclut la possibilité que Mercier se soit fait à l’époque cet inepte et abominable raisonnement. Il est vrai que Mercier prétend avoir ignoré la contre-épreuve. Mais alors même qu’il l’eût ignorée, — ce qui est inadmissible — et qu’il eût pu raisonner ainsi, il resterait à expliquer, — ce dont Mercier se garde, — pourquoi il n’a pas questionné son collègue, fût-ce en dehors du conseil, au sujet des traductions successives de la dépêche. Il le devait d’autant plus que, s’il prétend avoir donné l’ordre de ne faire aucun usage de la dépêche, tenue censément pour douteuse, il a reconnu qu’il fut fait usage contre Dreyfus de la pièce Canaille de D…, pièce qui impliquait les relations de Dreyfus à la fois avec l’Italie et avec l’Allemagne. Or, la dépêche de Panizzardi suffisait à montrer que D… ne pouvait être Dreyfus.

J’ai démontré[59] que l’assertion de Mercier est deux fois inexacte et qu’un texte falsifié de la dépêche du 2 novembre a été, par son ordre, communiqué aux juges du conseil de guerre, texte fabriqué pour justifier l’attribution de la pièce Canaille de D… à Dreyfus.

Pour Hanotaux, il a déclaré devant la Cour de cassation[60] et à Rennes[61] qu’il n’eut pas connaissance, en 1894, des ébauches successives de la cryptographie et que la traduction arrêtée par les bureaux lui fut seule soumise. Il eût été, dès lors, d’autant plus utile à Mercier, s’il avait été de bonne foi, d’entretenir Hanotaux de la dépêche de Panizzardi.

VIII

la communication des pièces secrètes

Casimir-Perier dépose devant la Cour de cassation[62] que Mercier lui montra une seule des pièces secrètes. « Je n’ai entendu, dit-il, parler que d’une seule pièce : « Ce canaille de D… devient trop exigeant. » Je n’ai pas eu connaissance d’autres pièces secrètes. »

Casimir-Perier, le 28 décembre 1898, quand il dépose en ces termes, mêle-t-il dans sa mémoire le texte exact avec le texte faux qui fut publié, en 1896, par l’Éclair ? Ou Mercier, dès 1894, a-t-il soumis au Président de la République un texte volontairement falsifié ? On ne peut que poser la question. Quand Casimir-Perier me parla de cette pièce, au mois de janvier ou février 1895, il ne me sembla pas qu’elle eût fait une grande impression sur son esprit ; il en plaisanta plutôt, estimant que la phrase, qui lui était restée dans la mémoire : « Cet animal de D… » (sic), pouvait s’appliquer à bien des gens, notamment à de certains hommes politiques qu’il me nomma.

Le fait que Casimir-Perier me cita la phrase, et qu’il la cita également à Gabriel Monod, telle qu’elle fut donnée, près de deux ans plus tard, par l’Éclair, porterait à croire que Mercier communiqua au Président de la République un texte inexact ou falsifié.

En tous les cas, Casimir-Perier affirme qu’il ne sut pas que la pièce n’avait été soumise aux juges qu’en dehors de la défense.

Quant à la date de la communication qui lui en fut faite par Mercier, Casimir-Perier en a déposé ainsi : « C’est, je crois, avant la condamnation[63]. » « Je crois pouvoir affirmer que cette communication m’a été faite avant le procès[64]. » Mercier insinue que « M. Casimir-Perier n’a pas compris ce qu’il lui a dit ».

La communication secrète a été connue de Félix Faure, peu de jours après son élection en remplacement de Casimir-Perier ; il en fit la confidence au Dr Gibert, du Havre.

IX

le questionnaire allemand du 20 septembre

L’un des conseillers de la Chambre criminelle de la Cour de cassation avait posé cette question : « Le canon de 120 court pouvait-il être connu de l’étranger dans tous ses détails, le frein compris, dès 1890, grâce à la trahison du sieur B… ? »

Le général Deloye, directeur de l’artillerie, fut invité par le ministre de la Guerre[65] à répondre à cette question par une note documentée[66]. Il s’exprima en ces termes :

« Il y a présomption pour croire que, bien après 1890, le Gouvernement étranger que renseignait le sieur B… ne possédait que des indications incomplètes sur le matériel de 120 court.

« Cette présomption résulte des faits suivants : 1° un document transmis le 18 juin 1892 à la 3e direction, établit qu’à cette date un agent du Gouvernement susindiqué paraissait chercher à connaître les modèles des obus 120 court en service ; — 2° un autre document, parvenu le 10 août 1894 à la 3e direction, énumère les questions posées à un agent de renseignement, opérant en France, pour le compte du susdit Gouvernement.

« Ce questionnaire, qui était parvenu à son destinataire le 6 août 1894, renfermait, entre autres choses, la mention suivante :

« On a fait des essais avec des obusiers de 120 millimètres. Les a-t-on adoptés ? Peut-on fournir un règlement qui démontre la capacité de cet obusier pour ses différents projectiles ? »

« Un autre questionnaire, adressé, le 20 septembre 1894, à un autre agent semblable, contenait le passage suivant :

« Le Bien public, 1er septembre 1894 : « Le général Saussier compte utiliser quelques batteries de 120 court, dans les manœuvres de siège pour l’attaque du fort de Vaujours. Deux de ces batteries viennent de quitter le camp de Châlons, pour renforcer l’artillerie des 4e et 11e corps, pendant les manœuvres de la Beaucé. »

« Le Temps, 10 septembre (dans un article sur les manœuvres de forteresse) : « Il existe également des batteries de 120 court destinées à suivre les armées pour surmonter les obstacles trop forts pour le canon de campagne ; de forts attelages de percherons les traînent sans trop de difficultés. »

« On désire la description exacte de ces canons de 120 court mentionnés dans les deux articles en haut.

« 1° Le canon (tube) ; 2° l’affût ; 3° combien de chevaux ; 4° servants d’une pièce ; 5° combien de pièces par batterie ? 6 pièces ou 4 pièces ; 6° quels projectiles est-ce qu’on emploie pour ces canons ? ; 7° le mécanisme. Enfin tout ce qu’on peut savoir ! »

« À la date du 27 septembre 1894, la 3e direction a reçu la copie d’une note adressée par un agent du susdit Gouvernement à l’un de ses agents en France ; cette note est ainsi conçue :

« Quelle est la composition des batteries du régiment de corps à Châlons ? Combien de batteries de 120 ?

« Quels obus tirent-elles ?

« Quels sont les effectifs des batteries ?

« Manuel de tir de l’artillerie de campagne ?

« Réglette de correspondance ?

« Mobilisation de l’artillerie ?

« Le nouveau canon ?

« Le nouveau fusil ?

« Formation des armées, divisions et brigades de réserve ?

« Le fort de Manouvillers ?

« Projet de règlement sur les manœuvres de batteries attelées ? »

« En admettant même, conclut le général Deloye, qu’une partie des questions énumérées ci-dessus n’aient été posées que pour fournir des recoupements, le nombre et la répétition même de ces questions permettent d’inférer que, en 1894, le Gouvernement dont il s’agit n’était pas suffisamment renseigné sur le matériel de 120 court, et qu’il attachait alors un grand intérêt à connaître les détails de ce matériel[67]. »

X

panizzardi et schwarzkoppen

Le 17 novembre 1897, quand Paléologue, d’ordre du ministre des Affaires étrangères, porta au ministre de la Guerre une déclaration de Schwarzkoppen protestant sur l’honneur n’avoir jamais eu ni directement ni indirectement aucune relation avec Dreyfus, Henry observa : « Mais nous n’avons jamais dit que Dreyfus eût eu des rapports directs avec l’ambassade d’Allemagne[68]. » Gonse, un instant après, fit la même remarque, ajoutant : « Vous savez bien que c’était Panizzardi l’intermédiaire ! »

Le plus fameux des faux d’Henry procédait de la même idée ; c’est une lettre de Panizzardi à Schwarzkoppen : « Si…, je dirai que jamais j’avais de relations avec ce juif. C’est entendu. Si on vous demande, dites comme ça, car il ne faut pas qu’on sache jamais, personne, ce qui est arrivé avec lui. »

Quand Paléologue objectait à Henry la dépêche du 2 novembre, Henry lui montrait son faux.

De même, les journaux inspirés. Ainsi, l’Écho de Paris du 25 avril 1898 expose dans un article que le colonel de Schwarzkoppen « est très à son aise pour donner sa parole de gentilhomme qu’il n’a jamais connu Dreyfus ». Il était trop « en vue et trop prudent pour opérer lui-même ; il se servait d’un intermédiaire, lequel était un autre attaché militaire ». Et l’Écho donne les noms d’emprunt, « masculin et féminin », sous lesquels ils s’écrivaient : « Alexandrine », « Chien de guerre », « Maximilienne ».

XI

la confection du dossier secret

Il est intéressant de noter les versions successives de Mercier sur le dossier secret :

1° Le 9 février 1898, à la troisième audience du procès Zola, Mercier, sur le fait de la communication de pièces en chambre du conseil, déclare « n’avoir pas à répondre[69] », mais il affirme « que Dreyfus a été justement et légalement condamné ». « Il ne connaît pas[70] » la pièce Canaille de D… ;

2° Le 8 novembre 1898, à la première audience de la Cour de cassation, Mercier reconnaît[71] la pièce Canaille de D…, mais refuse de répondre[72] sur le fait de la communication secrète ;

3° Le 12 août 1899, à la deuxième audience du procès de Rennes, Mercier avoue[73] la communication secrète : « Je mis sous pli cacheté les pièces secrètes ainsi que le commentaire qui y était relatif » ;

4° Le 24 août 1899, à Rennes, Mercier commence à battre en retraite.

« Mercier : C’est moi-même qui ai fait faire le dossier secret, — Labori : C’est le général qui a fait faire le pli, alors ? — Mercier : Non ; je ne sais pas qui l’a fait, je ne puis donner de détails précis. — Labori : Mais qui l’a préparé ? Le général a-t-il donné des ordres pour cette préparation ? — Mercier : Oui, au chef d’État-Major général[74]. »

5° Le 26 août 1899, après la déposition de Freystætter, autre version. Labori ayant dit, par erreur : « M. le général Mercier a dit que le pli avait été fait par le colonel Du Paty de Clam ? », Mercier proteste : « Je vous demande pardon, je n’ai pas dit cela… » — C’est vrai. — « J’ai dit que le pli n’avait pas été fait par moi. » — Il l’a dit le 12 août. — Et Mercier ajoute : « Depuis, j’ai pris des renseignements auprès de M. le général de Boisdeffre, lequel m’a dit que c’était le colonel Sandherr qui avait fermé le pli [75]. »

Sur quoi, Labori : « Toujours le mort ! le colonel Sandherr est mort, le colonel Henry est mort, M. Du Paty de Clam ne vient pas ! »

6° Le 7 septembre 1899, enfin, Mercier fait, toujours sous serment, cette dernière déclaration : « Le pli cacheté qui contenait le commentaire de ces pièces a été fait en ma présence, en la présence du général Boisdeffre, dans mon cabinet, par le colonel Sandherr, après que chacune de ces pièces et le commentaire eussent été mis sous mes yeux. Ce pli cacheté a été remis au commandant Du Paty de Clam pour être apporté au président du conseil de guerre[76]. »

Mercier ajoute[77] que Gribelin avait fait le « bordereau » des pièces secrètes qui furent transmises au conseil de guerre. Quoi ! un bordereau avant le procès, « pour qu’on conservât trace, dit Mercier, au bureau des renseignements, que les pièces avaient été transmises au ministre de la Guerre ! » Et, après le procès, Mercier ordonne la dislocation du dossier pour qu’on n’en conserve aucune trace ! Par la même occasion, le bordereau de Gribelin a-t-il été détruit ?

XII

le commentaire de du paty et la notice biographique

La version que je présente dans mon chapitre Le dossier secret est nouvelle, mais elle ressort des divers témoignages connus, avec la clarté de l’évidence, dès qu’on les contrôle les uns par les autres.

Aucun doute sur les pièces qui furent commentées par Du Paty. Dans sa déposition du 1er septembre 1899, par commission rogatoire, il énumère les mêmes pièces que Picquart avait citées à plusieurs reprises. Il n’y ajoute que la déclaration de Val-Carlos à Henry[78].

C’est bien le commentaire de Du Paty que Picquart a lu, à la fin d’août, 1896, quand il se fit remettre par Gribelin « le petit dossier[79] ».

Picquart dit expressément : « Je n’ai pas vu le dossier secret dans l’état où il a été présenté aux juges. Je l’ai vu dans l’état où il se trouvait à la section de statistique à la fin d’août 1896[80]. »

Le commentaire y « encartait les pièces secrètes ».

Est-ce la pièce qui fut communiquée aux juges en chambre du conseil ?

1° Freystætter, l’un des juges de 1894, qui a tenu entre les mains toutes les pièces du pli ministériel, donne ce résumé du commentaire : « Une notice biographique imputant à Dreyfus des trahisons commises à l’École de Bourges, à l’École de guerre et pendant son séjour à L’État-Major[81]. » Et plus loin, en réponse à cette question de Mercier : « À quels documents le capitaine Freystætter a-t-il voulu faire allusion ? » Freystætter répond : « Je sais que cela concernait un obus[82]. »

D’autre part, Picquart n’a lu rien de tel dans le commentaire qu’il trouva dans le petit dossier. Ce n’était pas une notice biographique. Il n’y était question ni de l’École de Bourges, ni de l’obus.

2° Du Paty[83] affirme, sans qu’il ait aucun intérêt à mentir sur ce point, que son commentaire n’était pas une notice biographique de Dreyfus et qu’il n’y parlait ni de Bourges, ni de l’École de guerre, ni d’un obus. Il indique « qu’il n’est pas impossible que son commentaire ait servi d’élément à un travail plus étendu ». Évidemment, il en sait davantage.

Je cite textuellement :

« Aucune de ces pièces n’avait trait au télégramme chiffré de l’agent B… (Panizzardi) ni à la fabrication d’un obus.

« S’il a été fait un commentaire sur ces deux sujets, j’y suis absolument étranger. Je n’ai collaboré à aucune notice biographique sur le capitaine Dreyfus. Il n’est pas impossible que le commentaire que j’avais établi avec le colonel Sandherr ait servi d’élément à un travail plus étendu, se rapportant à diverses phases de la vie militaire du capitaine Dreyfus. Mais, si ce travail a été fait, ce que j’ignore absolument, j’y suis tout à fait étranger.

« Quant au commentaire que j’ai établi sous la direction, du colonel Sandherr, il avait pour but d’établir la corrélation entre les pièces énumérées sous les paragraphes 1 à 5 ci-dessus ; de montrer qu’il y avait un traître à l’État-Major de l’armée, que ce traître était un officier, qu’il appartenait ou qu’il avait appartenu au deuxième bureau, et que ce pouvait être le capitaine Dreyfus[84]. »

3° Or, puisque tel est bien le commentaire que Picquart a lu en septembre 1896, la pièce qu’il a eue entre les mains n’est pas matériellement la même que celle qui a été détruite par Mercier, de son propre aveu, en présence de Sandherr, après le procès de Dreyfus[85].

La pièce que Picquart a lue et dont il a entretenu Boisdeffre et Billot, il la trouva dans le petit dossier qui était paraphé par Henry, qui lui fut remis à première réquisition par Gribelin et dont l’existence lui avait été révélée par Sandherr, quand celui-ci lui passa le service. Elle est donc matériellement la même que celle qui fut mise par Sandherr, Henry et Gribelin dans le dossier secret qu’ils reconstituèrent, malgré l’ordre contraire et formel de Mercier, après la destruction du document qui avait été lu aux juges.

Dès lors, il faut choisir entre ces deux versions, exclusives d’une troisième :

Ou la pièce qui fut lue aux juges est bien le commentaire de Du Paty, — et Sandherr, Henry et Gribelin en avaient gardé une copie ;

Ou la pièce qui fut lue aux juges et détruite par Mercier est la notice biographique dont dépose Freystætter, — et Sandherr, Henry et Gribelin avaient gardé le commentaire de Du Paty.

Quand la vérité a commencé à se faire jour, Mercier, Boisdeffre et Gonse ont dit devant la Cour de cassation et à Rennes qu’une copie du commentaire de Du Paty avait été gardée, malgré l’ordre du ministre qui avait détruit l’original. La pièce que Picquart a trouvée dans le dossier secret et que Mercier, se l’ayant fait remettre par Gonse, a détruite par une récidive criminelle, en 1897, ainsi qu’il l’avoue également[86], ce serait cette copie.

Freystætter, dès lors, se serait trompé, ou aurait menti en précisant que Maurel donna lecture aux juges d’une notice biographique, où il aurait été question des trahisons de Dreyfus à l’École de guerre et à Bourges, d’un obus, etc…

Mais, outre qu’il est impossible d’apercevoir l’intérêt de Freystætter à ce mensonge, il faudrait que Du Paty ait fait une copie de son commentaire. Mercier aurait détruit l’original en 1894, la copie en 1897.

Seulement, Du Paty n’en dit rien. Et non seulement il ne dit pas qu’il aurait fait une copie de son commentaire ou qu’il ait donné son commentaire en deux exemplaires (et pourquoi ?) à Sandherr, — mais encore il indique très nettement son soupçon que ce n’est pas son commentaire qui a été lu aux juges. Et pourquoi s’en défendrait-il ?

4° Mercier ne dit nulle part que le commentaire communiqué aux juges ait été l’œuvre de Du Paty. Bien au contraire. Et cela est significatif.

De même Gribelin croit, mais sans pouvoir l’affirmer sous la foi du serment, qu’il y avait, dans le dossier secret reconstitué par Henry, une note écrite de la main de Du Paty[87]. Il déclare, prudemment, n’avoir pas participé à la confection du dossier[88].

Mercier a avoué avoir détruit le commentaire qui avait été présenté aux juges ; le colonel Jouaust lui pose cette question : « Comment avez-vous pu penser que le commentaire de Du Paty de Clam n’était pas une pièce à laisser dans le dossier ? » Mercier répond :

« Je rectifierai d’abord l’expression « commentaire de Du Paty de Clam ». C’est le colonel Sandherr qui a fait faire ce commentaire ; il était peut-être de l’écriture de Du Paty de Clam, mais c’est le colonel Sandherr qui en a été chargé et qui l’a remis.

« C’est un commentaire que j’avais fait faire, dès le commencement du procès, pour mon usage personnel, pour me rendre compte des charges qui pesaient sur Dreyfus. À la fin du procès, ce commentaire, avec les pièces secrètes qu’il commentait, a été envoyé au colonel Sandherr ; lorsqu’il m’est revenu, j’ai détruit, en présence du colonel Sandherr, le commentaire, en lui disant qu’il ne devait pas en rester de traces, et je lui ai rendu toutes les pièces secrètes annexées à ce commentaire, pour qu’elles fussent réparties dans les différents cartons d’où elle venaient, car le dossier secret a été disloqué à ce moment-là et le commentaire seul a été détruit. D’après l’ordre que j’avais donné au colonel Sandherr, je croyais qu’il ne restait plus rien, même en copie, de ce commentaire ; par conséquent, quand, en 1897, on m’a appris qu’il existait une copie contrairement à mes ordres, je l’ai détruite[89]. » (Agitation.)

Il ne résulte nullement de cet aveu que le commentaire, communiqué aux juges de 1894, ait été celui de Du Paty ; mais seulement que Mercier aurait ignoré, en 1894, que la pièce qui lui fut montrée avant le procès, et qu’il a détruite après, — qu’il avait fait faire, dit-il, pour son usage personnel, mais qu’il communiqua cependant aux juges, — n’était pas celle qui avait été écrite et rédigée par Du Paty.

Est-ce exact ?

Dans ce système de Mercier, l’hypothèse de la copie étant écartée, ce serait Sandherr et Henry qui, de leur propre autorité, auraient substitué au commentaire rédigé par Du Paty la notice qui fut communiquée aux juges, substitution qui ne peut avoir été faite qu’à deux moments :

Avant que Mercier ait pris connaissance du commentaire qu’il avait demandé, — ou après.

Avant ?

Ce coup de Sandherr serait inexplicable, aussi inexplicable que la reconstitution du dossier secret, malgré l’ordre de Mercier, est facile à expliquer par le désir qu’avaient ces sous-ordres de tenir leurs chefs, coupables, avec eux, de forfaiture. Inexplicable également est le peu de curiosité de Mercier qui ne se serait pas enquis de l’auteur du commentaire qu’il avait fait faire pour son usage personnel. Et, surtout, l’hypothèse se heurte à cette affirmation de Mercier qu’il n’était pas question, dans le commentaire qu’il a lu, ni de l’obus, ni des trahisons antérieures de Dreyfus[90].

En effet, il en était question dans cette notice, dans celle qui fut lue par les juges.

Après ?

Sandherr aurait présenté à Mercier le commentaire de Du Paty ; puis, il y aurait substitué, dans le dossier qui fut remis aux juges, la notice biographique.

Mais pourquoi cette supercherie de Sandherr à l’égard du ministre de la Guerre ? Mercier a reconnu « qu’il a lui-même mis les pièces secrètes sous pli cacheté[91] ».

Dès lors, impossibilité de la substitution d’une pièce à une autre par Sandherr et par Henry.

Sans doute, Mercier a cherché à revenir sur cet aveu qu’il avait fait spontanément, le 12 août 1899, alors qu’il n’en apercevait pas les conséquences. Quand il les a aperçues, il a changé de système. Il a dit successivement, le 24 août, qu’il ne savait pas qui avait fait le pli[92], puis, le 26 août, après la déposition de Freystætter, que c’était Sandherr[93].

Mais, le 7 septembre, il a été contraint de revenir à sa première version et de reconnaître que le pli avait été fait sous ses yeux, dans son cabinet, en présence de Boisdeffre, par Sandherr qui lui communiqua toutes les pièces et le commentaire[94].

Ainsi, il est certain que le pli a été fait dans le cabinet de Mercier par Mercier lui-même, ou, sous ses yeux, par Sandherr, et dès lors qu’aucune substitution de pièces n’a pu avoir lieu postérieurement à la clôture du pli cacheté.

5° La preuve que Freystætter dit vrai, c’est le détail qu’il donne au sujet de l’obus à la mélinite dont la notice attribuait la trahison à Dreyfus.

Mercier conteste le fait, mais comment ? En faisant dire à Freystætter ce qu’il n’a pas dit, à savoir qu’il s’agissait de l’obus Robin, trahison qui fut découverte postérieurement[95].

Or, Mercier avoue, une minute après, qu’il s’était, en 1894, occupé de faire rechercher une pièce qui était relative à la trahison de l’obus à la mélinite et qui n’aurait pas été trouvée à la direction de l’artillerie[96]. Recherche également avouée par Gonse, qui dit que ce fut Henry qui rapporta la réponse négative de la direction de l’artillerie.

On passa outre à l’absence de la pièce ; on porta l’accusation. Et Du Paty dit formellement, ce qui est confirmé par Picquart, que son commentaire ne mentionnait pas l’affaire de l’obus à la mélinite.

Comment Freystætter eût-il imaginé ce fait, avec cette coïncidence extraordinaire que Mercier, de son propre aveu, s’était occupé à attribuer cette trahison à Dreyfus ?

6° Enfin, Mercier, se coupant, démontre péremptoirement que les pièces qui ont été commentées par Du Paty ne sont pas toutes celles qui ont été communiquées au conseil. À une demande de Demange, il répond ainsi : « Vous aviez d’abord le télégramme ; vous aviez ensuite le commentaire qui préparait la réponse au télégramme ; vous aviez la lettre Davignon. Vous aviez le billet dans lequel l’attaché militaire italien disait qu’il allait avoir en sa possession l’organisation militaire du chemin de fer français. Vous aviez la lettre : Ce canaille de D… ; ensuite le rapport de Guénée et les extraits de ce rapport[97]. » Demange insiste : « Qu’est-ce que le général appelle le télégramme et son commentaire ? » Mercier reprend son aveu involontaire et répond : « Le premier télégramme : « Chose, aucun signe d’État-Major. »

Or, Du Paty ne fait mention ni du télégramme : « Chose, aucun signe… », ni du billet de Panizzardi sur l’organisation des chemins de fer « qu’il va avoir » ; et Picquart déclare qu’il n’a pas trouvé, dans le petit dossier, la dépêche qui, selon Mercier, eût été le sujet principal du commentaire de Du Paty. Quant à la lettre de l’attaché italien d’avril 1894, Picquart n’affirme pas qu’elle ne se trouvait point dans le rebut du dossier, mais il affirme qu’elle n’était pas mentionnée dans la note qu’il a lue. Cuignet, par la suite, ne pourra appliquer cette lettre à Dreyfus qu’en alléguant qu’il avait quitté seulement quatre mois auparavant[98] le bureau des chemins de fer. Du Paty eût dû faire un raisonnement analogue, expliquer, en outre, que la trahison annoncée a été réellement commise. Il s’en serait souvenu. Et de même, Picquart se serait souvenu du bizarre commentaire. Et Freystætter aussi, qui n’en dit rien.

Il n’aurait pas été sans intérêt de savoir ce que Mercier entend par cette expression vague : « Le rapport de Guénée. »

S’agit-il des rapports sur les femmes et sur le jeu ? Ils ne faisaient pas partie du dossier secret, mais du dossier judiciaire. Demange en eut le double.

S’agit-il de la déclaration de Val-Carlos à Guénée ? Alors Mercier confirme à la fois Du Paty et Freystætter.

S’agit-il du rapport de Guénée sur le voyage d’un attaché militaire en Suisse ? Alors, il est d’accord avec Picquart, mais démenti par Freystætter.

Il est peu vraisemblable que ce dernier rapport, parfaitement stupide, ait été communiqué aux juges. Au contraire, le rapport sur les conversations de Val-Carlos était de nature à faire impression et la phrase de Mercier s’y applique à merveille. Les « extraits », ce sont les propos de « l’homme du monde ».

En tous cas, il résulte de la déclaration de Mercier que les pièces communiquées aux juges ne sont pas les mêmes que celles qui furent commentées par Du Paty, et, dès lors, que ce n’est pas le commentaire de Du Paty qui a été lu, en chambre du conseil, par Maurel.

XIII

les conclusions contre le huis clos

« Plaise au Conseil,

« Attendu que l’article 113 du Code de justice militaire pose le principe de la publicité des débats, à peine de nullité, sauf le cas exceptionnel où cette publicité serait dangereuse pour l’ordre public et les bonnes mœurs ;

« En droit :

« ....................

« En fait :

« Au point de vue de la charge matérielle relevée par M. le commandant-rapporteur chargé de l’instruction :

« Attendu d’une part que l’unique pièce, — sur laquelle repose exclusivement l’accusation, — qui est une lettre missive non signée, attribuée au capitaine Dreyfus, mais énergiquement déniée par lui et sur l’authenticité de laquelle il n’y a pas unité de vue parmi les experts, se borne à annoncer l’envoi de notes confidentielles indiquant seulement le sujet de ces notes sans donner aucun détail sur leur contenu ; qu’il n’y a donc aucun inconvénient pour l’ordre public à ce que la teneur de cette lettre d’envoi soit connue ;

« Attendu, d’autre part, qu’il résulte du procès-verbal de saisie de ladite lettre entre les mains du délégué de M. le ministre de la Guerre (15 octobre 1894), que celui-ci a déclaré ne pas vouloir dire comment cette lettre était arrivée entre ses mains ;

« Attendu qu’il est formellement déclaré par l’accusé et son conseil que, si les débats ont lieu en audience publique, aucune discussion ne sera soulevée sur les circonstances qui ont précédé et accompagné la remise de cette lettre entre les mains de M. le ministre de la Guerre ;

« Attendu que le débat public porterait donc uniquement sur la question de savoir si le capitaine Dreyfus est l’auteur de la lettre-missive incriminée ;

« Au point de vue des éléments moraux :

« Attendu que les éléments moraux discutés de part et d’autre, et même invoqués par le capitaine Dreyfus, notamment l’absence de mobile, comme exclusifs de toute culpabilité, ne sauraient enfermer aucune indication dangereuse pour l’ordre public ;

« Attendu, dès lors, que, tant dans l’intérêt de l’accusé que dans celui de la société qui l’accuse, il ne saurait être dérogé au principe de la publicité des débats posé par l’article 113 du Code de Justice militaire qui ne fait que reproduire les dispositions des lois constitutionnelles et notamment celle de l’article 81 de la constitution du 4-10 novembre 1848, encore aujourd’hui en vigueur ;

« Pour ces motifs,

« Dire que le capitaine Dreyfus est recevable à s’opposer aux réquisitions de M. le commissaire du Gouvernement tendant au huis clos ;

« Dire que les dites réquisitions sont mal fondées ;

« En conséquence,

« Ordonner que les débats auront lieu en audience publique. »

XIV

les manœuvres de 1894

Voici le texte de la note « au sujet des périodes de service de troupes que doivent effectuer les stagiaires de l’État-Major à l’armée » ; elle est datée : « Paris le 17 mai 1894 », et signée du général Gonse :

Actuellement les officiers détachés comme stagiaires à l’État-Major général de l’armée ne font chaque année qu’un séjour d’un mois dans les troupes à l’époque des grandes manœuvres.

Le général chef d’État-Major de l’armée a décidé de rentrer, à l’égard de ces officiers, dans les règles communes, de leur appliquer désormais les prescriptions de l’article 13, décret du 13 septembre 1893, aux termes duquel les officiers stagiaires sont astreints à accomplir deux périodes de service régimentaire, d’une durée de trois mois chacune. Une de ces périodes doit être faite pendant les manœuvres ; à cet effet les modifications suivantes ont été apportées. En ce qui concerne la répartition du temps pendant lequel ces officiers resteront détachés dans les bureaux, comme par le passé les officiers continueront à être divisés en deux groupes et affectés pendant six mois aux premier et troisième bureaux. Le séjour dans les deuxième et quatrième bureaux sera réduit à trois mois, ce qui permettra de disposer du temps légal pendant lequel les officiers devront accomplir leur période régimentaire, dont une pendant les manœuvres d’automne. Ces dispositions entreront en vigueur cette année, et, pour faciliter leur application, il a été pris une mesure transitoire, consistant à faire accomplir un service de troupes aux officiers qui font actuellement leur deuxième stage pendant le deuxième semestre de 1894. Le tableau suivant indique jusqu’à fin 1897 la répartition successive des officiers dans les différents bureaux et les époques auxquelles ils effectuent les services dans les troupes. Cette répartition, qui est faite d’après les prescriptions énoncées ci-dessus, devra être continuée dans l’avenir.

M. le colonel, chef du bureau de l’État-Major de l’armée, est prié de vouloir bien prendre les mesures nécessaires pour assurer l’exécution de ces dispositions, et, notamment, faire connaître à la section du personnel, un mois avant les époques fixées pour l’accomplissement des périodes de service de troupes, les préférences exprimées par les officiers stagiaires en vue de leur affectation régimentaire.

XV

hippolyte laroche et freystætter

« En 1896, dépose Laroche[99], alors que j’étais résident général à Madagascar, avant que l’on ne parlât d’erreur judiciaire dans le procès du capitaine Dreyfus, au cours d’une conversation, il m’arriva de demander si quelqu’un connaissait la nature de la trahison.

« Mon officier d’ordonnance, le capitaine du génie Duprat (actuellement à Grenoble), entendant ma question, y répondit aussitôt : « Dreyfus a été condamné pour avoir livré à l’étranger les plans de forteresse de la région de Nice. Il y a ici même un des juges de Dreyfus, le capitaine Freystætter, de l’infanterie de marine ; nous le voyons quelquefois et il nous a dit publiquement : « Cette canaille de Dreyfus a livré à l’étranger les plans de forteresse de la région de Nice. Voilà pourquoi nous l’avons condamné. »

« À diverses reprises, depuis cette époque, je suis revenu sur ce sujet avec mon officier d’ordonnance et il m’a toujours répété, dans les mêmes termes, la révélation que le capitaine Freystætter avait faite devant lui. J’en ai gardé la conviction que, de toutes les charges qui avaient pu être relevées contre Dreyfus, celle-là seule ou celle-là surtout avait frappé l’un de ses juges.

« Pendant longtemps, je n’eus aucune raison de supposer que cette accusation particulière et déterminante n’eût pas été discutée avec l’accusé et le défenseur ; mais depuis que l’on sait qu’il n’en a pas été question au cours des débats contradictoires du conseil de guerre, j’ai dû conclure qu’elle avait été discutée entre les juges seulement sans que l’accusé ni le défenseur en eussent connaissance.

« Le 31 août 1898, le jour même où les journaux du matin annoncèrent la découverte du faux du colonel Henry et son arrestation, je quittai Paris pour aller faire une visite dans le département de l’Orne, et je rencontrai, en chemin de fer, l’amiral Duperré : je suis ancien lieutenant de vaisseau et j’ai eu l’honneur de connaître l’amiral Duperré et d’être en relation avec lui, soit dans la marine, soit depuis que je l’ai quittée. Nous nous entretînmes longuement en chemin de fer et naturellement nous nous entretînmes de la nouvelle sensationnelle du jour. L’amiral me rapporta qu’il avait eu, quelque temps auparavant, au sujet de l’affaire Dreyfus, une conversation avec l’Archiduc Victor, frère de l’Empereur d’Autriche, chez qui il est intimement reçu. L’Archiduc lui avait déclaré être certain, et lui avait donné sa parole d’honneur, que le Gouvernement allemand n’avait jamais eu aucune relation avec le capitaine Dreyfus. L’amiral ajouta qu’il ne pouvait pas mettre en doute la sûreté des informations, non plus que la sincérité de l’Archiduc, qui lui avait parlé spontanément et dont il connaissait la loyauté. »

XVI

la dislocation du dossier secret et la destruction
du commentaire

La destruction du commentaire est avouée par Mercier en ces termes :

« J’ai détruit, en présence du colonel Sandherr, le commentaire, en lui disant qu’il ne devait pas en rester de traces et je lui ai rendu toutes les pièces secrètes annexées à ce commentaire pour qu’elles fussent réparties dans les différents cartons d’où elles venaient, car le dossier secret a été disloqué à ce moment-là et le commentaire seul a été détruit[100]. » Même déposition précédemment[101] : « J’ai rendu ces six ou huit pièces au colonel Sandherr. Ces six ou huit pièces appartenaient à des dossiers différents, étaient dans des armoires différentes. On les a remises dans ces armoires et le commentaire a été détruit. »

Sur la date de cette destruction, Mercier se contredit. À Rennes, le 14 août 1899, il indique nettement, une première fois[102], que cette destruction est contemporaine du retour des pièces, qui eut lieu le soir même du jugement, — donc, le même soir ou le lendemain : « J’ai détruit le commentaire, parce qu’il ne pouvait figurer au dossier judiciaire, lequel était entre les mains de la justice militaire, lorsque le commentaire m’est revenu avec les six ou huit pièces qu’il contenait. »

Demange insiste : « Comment le général Mercier, qui a été ministre de la Guerre, peut-il considérer qu’une pièce qu’il a fait communiquer au conseil de guerre, secrètement, c’est vrai, mais dont le conseil de guerre a dû faire état dans sa délibération, comment peut-il considérer qu’une pièce semblable soit une propriété personnelle, c’est-à-dire la propriété d’un particulier ? »

Alors Mercier : « Le conseil de guerre, à ce moment, avait terminé sa mission, le conseil de revision avait terminé sa mission. Quant à la loi de revision de 1895, elle n’était pas votée. Il n’y avait, par conséquent, plus de suites judiciaires à donner au procès de 1894. Toutes les pièces ont été dispersées, remises en place, et le commentaire qui n’avait plus de place particulière a été détruit. » — Après le rejet du pourvoi de Dreyfus, le dossier n’était plus entre les mains de la justice militaire ; il était revenu au ministère de la Guerre.

D’autre part, le 24 avril 1899, dans une lettre au ministre de la Guerre, Mercier avait écrit : « Cette note avait été établie pour moi personnellement et ne faisait aucunement partie du dossier. Aussi j’avais donné l’ordre de la détruire en janvier 1895, quand j’ai quitté le ministère de la guerre, et l’original a, en effet, été détruit devant moi. »

Cette dernière version, si elle est exacte, aggraverait encore le cas de Mercier. S’il n’a détruit le commentaire qu’en quittant le ministère, le 27 janvier 1895, plus d’un mois après la condamnation de Dreyfus qui est du 22 décembre 1894, il montre la peur qu’il a de voir sa forfaiture révélée par le dossier secret à son successeur, le général Zurlinden. De plus, du 22 décembre au soir, où le dossier rentra, par les soins de Du Paty, au ministère de la Guerre, jusqu’au 27 janvier, le commentaire serait resté avec les autres pièces, soit au cabinet du ministre, soit à celui de Boisdeffre, soit au service des renseignements. Donc, Mercier, tant qu’il était ministre, n’aurait pas considéré la pièce comme sa propriété particulière, ainsi qu’il l’affirme, mais comme une pièce judiciaire et une pièce d’État.

Ainsi, le prétexte qu’il allègue, il le détruit lui-même.

Il est significatif que Mercier, à Rennes, n’a pas repris sa version du 24 avril 1899 : la destruction au moment de son départ du ministère. Sa première réponse à Demange la contredit ; dans sa deuxième réponse, qui place la destruction après le rejet du pourvoi[103], il invoque des raisons qui n’ont rien à voir avec sa sortie du ministère. Cependant, on ne voit pas bien Mercier, au moment où il cesse d’être ministre, disant à Sandherr « qu’il ne devait pas rester de traces du commentaire[104] ». C’est avouer sa crainte de l’honnête successeur, se mettre entre les mains de Sandherr. L’ordre brutal se comprend mieux, le jour même de la rentrée des pièces secrètes.

XVII

sandherr et picquart

Picquart a très bien vu que le dossier secret avait été reclassé : « J’ai des raisons de croire, dit-il, qu’il y a eu classement du dossier secret dans une enveloppe sur laquelle Henry avait écrit lui-même : Dossier secret… Gribelin doit être parfaitement au courant de cela[105]. »

En effet, Gribelin dépose : « En le mettant à la place qu’il occupait, le commandant Henry me l’avait montré, en me disant : « Voilà le dossier des pièces secrètes qui se rapportent à l’affaire Dreyfus. Si jamais on vous le demande vous saurez où il est[106]. » Et plus loin quand il raconte comment Picquart lui demanda le dossier : « Je savais où était ce dossier dans l’intérieur du coffre, et ainsi j’ai pu l’en retirer, pour ainsi dire, les yeux fermés[107]. » De même, à Rennes[108] : « J’avais vu déposer le dossier secret, par le commandant Henry, à la place où il se trouvait en 1894. »

Devant la Cour de cassation, à une époque[109] où la communication des pièces secrètes aux juges n’était pas encore établie, Gribelin dit ne pas se souvenir à quelle date Henry le lui avait remis ; il croit « qu’il y a de grandes chances pour que ce soit avant le jugement[110] ». Mais il n’osa pas reprendre ce mensonge à Rennes et n’y fit mention d’aucune date.

D’ailleurs, au procès Zola, quand Me Clemenceau demande à Henry à quelle date il a fait ce dossier, « à un mois près », « si c’était au temps de la direction de Sandherr », Henry répond : « Ah ! oui, oui, c’était probablement en 1895[111] ! » Donc, après le procès.

Picquart, dans sa lettre au garde des Sceaux, rapporte en quels termes Sandherr lui indiqua la place du dossier : « Le petit dossier qui a été communiqué aux juges du conseil de guerre est dans l’armoire de fer[112]. » Il précise la pensée de son prédécesseur : « Le colonel Sandherr, pendant les quelques jours de lucidité qu’il eut encore après mon entrée au service, me parla de cette préoccupation du général de Boisdeffre de revenir sur l’affaire Dreyfus et m’exprima son opinion personnelle qui était qu’il vaudrait mieux n’en plus parler. C’est à ce moment qu’il m’indiqua où était le dossier secret. » Et à Rennes[113] : « D’ailleurs, dit Sandherr, si l’on en avait besoin pour convaincre les gens, vous n’auriez qu’à demander au commandant Henry le dossier qui a été communiqué aux juges en chambre du conseil. Vous l’ouvrirez et vous verrez là des pièces convaincantes. »

Picquart le demanda en ces termes à Gribelin : « Donnez-moi le dossier qui a été communiqué aux juges du conseil de guerre et qui est dans l’armoire du commandant Henry[114]. »

XVIII

les attachés de la triplice

Mercier, devant la Cour de cassation, avait déposé en ces termes[115] :

« Pendant les débats, on n’avait jamais parlé des relations de Dreyfus avec les attachés militaires étrangers ; on n’y avait fait que de vagues allusions. Cependant, au cours de son entrevue avec le commandant Du Paty, Dreyfus eut une explosion de colère et s’écria : « Ces deux attachés militaires, je voudrais à chacun leur planter un poignard dans la gorge. — De qui parlez-vous ? dit le commandant. — De ceux de la Triplice. — Mais il y en a trois ? — Est-ce que l’Autriche compte ? » Le commandant Du Paty me rendit immédiatement compte de l’incident. »

Mercier, à Rennes, ne reprend pas cette version. Du Paty n’en dit rien quand il dépose, soit devant la Cour de cassation, soit, en 1899, par commission rogatoire. Il ne la mentionne pas davantage dans sa lettre-rapport du 3 décembre 1894. Il ne raconte l’incident que dans une note sans date, mais qu’il dit lui-même avoir été écrite en septembre 1897, sur la demande de Gonse ou de Boisdeffre.

Or, outre que Du Paty venait de parler à plusieurs reprises des attachés étrangers, Dreyfus avait été trop souvent interrogé par lui et par D’Ormescheville sur ses prétendus rapports avec l’ambassade d’Allemagne pour ignorer qu’il était accusé d’avoir trafiqué avec Schwarzkoppen. Depuis six semaines, tous les journaux étaient pleins de ce nom. Demange en avait parlé, à vingt reprises, à son client.

Dreyfus n’apprit le nom de Panizzardi qu’à son retour en France, en 1899, dans la prison de Rennes.

XIX

le rapport de du paty de clam du 31 décembre 1894

Du Paty dépose[116] que, le soir même de sa dernière entrevue avec Dreyfus au Cherche-Midi, il en rédigea un compte rendu détaillé, qu’il le remit au cabinet du ministre et que ce rapport fut transmis ensuite par Mercier à la section de statistique[117]. Mais ce document, ajoute-t-il, n’a plus été retrouvé aux archives de cette section. Il ne figura pas au dossier communiqué, en 1898, à la Cour de cassation par le ministre de la Guerre. Mercier ni Boisdeffre ne le mentionnent dans aucune de leurs dépositions.

Cette pièce, en effet, comme tant d’autres, a été détruite par Henry, de sa propre initiative, ou, plus probablement, par ordre de Gonse ou de Boisdeffre, en 1897, à la veille de la révélation du nom et du crime d’Esterhazy.

Elle fut remplacée au dossier par une note que Du Paty fut invité à rédiger de mémoire[118], et qu’il data du 24 septembre 1897. Du Paty déclare que cette note lui fut demandée dans un but « dont il ne se souvient plus ».

Le but, qu’oublie Du Paty, apparaît clairement. Il s’agissait de substituer, dans le dossier dit « des aveux », un récit mensonger à un récit sincère.

Dans son compte rendu du 31 décembre 1894, Du Paty racontait tout naturellement qu’il avait parlé lui-même à Dreyfus des attachés militaires étrangers, car le prisonnier n’ignorait pas qu’il avait été accusé d’avoir trafiqué avec le colonel de Schwarzkoppen. Le récit du 24 septembre 1897 est établi, au contraire, pour déduire un aveu indirect du dialogue qui en fait l’objet.

Voici ce récit :

« Au cours de l’information préliminaire de l’affaire Dreyfus, le terme « attaché militaire » n’a été ni écrit, ni prononcé. On s’est servi uniquement de l’expression « agent d’une puissance étrangère », laquelle figure seule dans le jugement. Cependant le mot « attaché militaire » a été prononcé une fois, postérieurement à la condamnation, dans les circonstances suivantes. C’était trois ou quatre jours avant l’exécution du jugement ; le ministre de la Guerre voulait tenter un dernier effort pour connaître les complices de Dreyfus ; par son ordre, j’allai trouver le condamné, et nous eûmes une conversation d’environ une heure, sans témoins. Au cours de cette conversation, je dis à Dreyfus : « Comment expliquez-vous que certains agents de l’étranger aient pu s’entretenir d’un « ami » qu’ils auraient eu dans le personnel du ministère ? » Dreyfus se leva brusquement, la face rouge, montrant le poing dans le vide, et s’écria avec rage : « Oh ! ces deux misérables attachés militaires, si je pouvais leur enfoncer un poignard dans la gorge ! — Qui vous parle d’attachés militaires ? répondis-je. Et comment savez-vous qu’ils seraient deux à avoir tenu ce propos ? — Mais on sait bien que la Triple Alliance… — Alors, ils seraient trois ? — L’Autriche ne compte pas. » — Il y a lieu d’ajouter que les deux attachés militaires allemand et italien, qui n’ignorent pas les fonctions dont j’ai été chargé dans cette affaire, sont restés en très bons termes avec moi, très heureux sans doute que j’aie évité tous les pièges tendus pour les mettre personnellement en cause. »

Récit manifestement inexact, arrangé à plaisir. D’abord, Dreyfus savait en 1894 l’objet précis de l’accusation portée contre lui ; Du Paty lui-même et D’Ormescheville l’avaient interrogé sur ses prétendus rapports avec l’ambassade d’Allemagne. On comprend l’importance qu’aurait eue en effet cette scène violente, si elle avait eu lieu telle que Du Paty la raconte en 1897. Mais, dans ce cas, l’eût-il passée sous silence en 1894, ne l’aurait-il pas rappelée au moins d’une phrase dans son rapport sommaire à Mercier du 31 décembre, où il n’en dit rien et constate « que Dreyfus a causé tranquillement avec lui » ?

Dreyfus lui a bien dit qu’il voudrait mettre le couteau sous la gorge des attachés militaires, mais pour leur arracher le nom du vrai coupable, non pour s’en venger.

Dans ce rapport même du 31 décembre, Du Paty écrit : « Il se dit l’objet d’une fatalité ; quelqu’un lui a pris son nom, son écriture, ses papiers, et s’est fait passer pour lui auprès des agents étrangers. » Quoi ! ayant relaté cette hypothèse du prisonnier. Du Paty n’y ajoute pas une allusion au dialogue dramatique où l’aveu de ses relations avec Schwarzkoppen et Panizzardi aurait échappé, dans un cri de rage, à l’accusé, impénétrable jusque-là ! L’inexactitude de la note, écrite, de mémoire et par ordre, en septembre 1897, est démontrée ainsi par le rapport même du 31 décembre 1894. Il eût fallu le détruire avec le compte rendu détaillé. On ne pense jamais à tout.

Le compte rendu détaillé de Du Paty a été supprimé, en 1897, pour une autre raison encore. Non seulement il y relatait exactement, ou négligeait comme sans importance, l’incident qu’il dénature en 1897 ; mais il y précisait quel avait été l’objet de sa mission si singulière, au nom du ministre, auprès d’un traître, objet qui était de savoir s’il n’avait pas été victime d’une imprudence, d’une maladroite tentative d’amorçage.

Si Mercier, le 31 décembre 1894, n’a pas eu l’arrière-pensée d’extorquer à Dreyfus, par la fausse promesse d’une atténuation de peine, le faux aveu d’une imprudence, le doute dont Du Paty porta l’expression au prisonnier était honorable. Une grande excuse résulterait pour Mercier de ce scrupule, de l’idée qui lui serait venue que cet officier d’élite n’était qu’un téméraire, non un traître, et de la démarche commandée à Du Paty. Mercier, alors, se serait entêté dans son erreur, il n’eût pas fait condamner sciemment un innocent.

J’ai montré qu’il n’en est rien et le vrai motif de la tentative, ignoré d’ailleurs de Du Paty.

Mais l’odieux du piège tendu à Dreyfus n’est pas la seule raison qui empêche Mercier d’alléguer, comme à sa propre décharge, la mission dont il chargea Du Paty auprès du condamné. Il a voulu, par la suite, se donner le masque d’un chef qui, pourvu de preuves sans nombre, n’a jamais eu un doute. Or, il a douté du crime, s’il a fait poser loyalement par Du Paty à Dreyfus, condamné irrévocablement, la question de l’amorçage. Et la légende des aveux que Dreyfus aurait faits à Lebrun-Renault, le jour de la dégradation, s’effondre du même coup. Les paroles de Dreyfus à Lebrun-Renault s’expliquent alors, logiques et simples, par la démarche de Du Paty[119]. Donc Mercier va attester, sous la foi du serment, qu’il n’a pas fait poser à Dreyfus la question de l’amorçage ; Du Paty va se parjurer avec lui, et Boisdeffre, Gonse, Henry ont supprimé le compte rendu détaillé de Du Paty.

Mercier dépose qu’il fit dire par Du Paty à Dreyfus que sa condamnation était devenue définitive, irrévocable, mais que, « s’il voulait entrer dans la voie du repentir et, notamment, dire au ministre de la Guerre de quels documents l’Allemagne avait été mise en possession par son fait, le Gouvernement pourrait montrer de l’indulgence, soit pour le choix du lieu de déportation, soit par la facilité qu’il pourrait avoir de l’habiter avec sa famille[120] ».

Du Paty ajoute qu’il était chargé d’obtenir, en outre, « des aveux sur des complicités possibles[121] ».

Dreyfus, au contraire, comme on l’a vu, déclare que Du Paty était venu « lui demander, de la part du ministre, s’il n’avait pas été victime d’une imprudence, s’il n’avait pas voulu simplement amorcer les attachés militaires d’Allemagne et d’Italie, pour se trouver entraîné ensuite dans un engrenage fatal[122] ».

Mercier[123] et Du Paty[124] nient, l’un et l’autre, qu’il ait été question « d’amorçage ». Selon Mercier, si Dreyfus a parlé d’« imprudence », c’est une allusion à une question qui lui a été posée par Cochefert le 31 octobre, dans son premier interrogatoire !

Il est facile de démontrer que cette dénégation ne saurait être acceptée :

1° Les récits de Mercier et de Du Paty sont postérieurs de quatre à cinq années à l’entrevue[125]. Celui de Dreyfus date du jour même, dans une lettre personnelle à son avocat.

2° Dreyfus, écrivant à Demange, n’a aucun intérêt à travestir la communication qu’il a reçue du ministre, tout intérêt, au contraire, à relater la stricte vérité. Mercier a tout intérêt à prétendre qu’il n’a pas été question d’amorçage, pour les raisons que j’ai exposées plus haut : pour dénier les véritables paroles de Dreyfus à Lebrun-Renault ; pour se faire l’attitude du ministre perspicace, inflexible, qui n’a jamais douté du crime du juif.

3° La preuve que Du Paty posa la question de l’amorçage à Dreyfus résulte de la lettre même que Dreyfus écrivit le même soir à Mercier : « J’ai reçu par votre ordre la visite de M. le commandant Du Paty de Clam, auquel j’ai déclaré que j’étais innocent et que je n’avais même jamais commis aucune imprudence. Je n’ai pas de grâce à demander. »

4° Cette preuve résulte également du rapport sommaire de Du Paty à Mercier, de même date : « Il n’a rien voulu avouer, me déclarant qu’avant tout il ne voulait pas plaider les circonstances atténuantes. » Mercier convient[126] que « cette expression peut paraître un peu douteuse ; elle ne peut avoir qu’une signification, c’est-à-dire que le capitaine ne veut pas faire de révélations qui amèneraient pour lui des atténuations de peine ». Quelles révélations ? Précisément celle d’un amorçage qu’il n’a pas tenté.

5° Les véritables paroles de Dreyfus à Lebrun-Renault sont une autre preuve, et même les paroles falsifiées qui lui sont prêtées : « Le ministre sait bien que si je livrais des documents, ils étaient sans valeur, et que c’était pour m’en procurer de plus importants. »

6° Enfin la disparition ou destruction du compte rendu détaillé de Du Paty, disparition ou destruction qui se place au moment même où le ministère de la Guerre est informé que Scheurer-Kestner va commencer la campagne pour la revision du procès de Dreyfus. Henry alors avertit Esterhazy. Gonse mande Lebrun-Renault au ministère de la Guerre pour rédiger le récit des prétendus aveux. Du Paty écrit, de mémoire, sa note sur l’incident des attachés militaires[127]. Tous les documents de cette époque, préparés en vue de la lutte qui va s’ouvrir, sont sans valeur : ce sont de véritables faux.

XX

le commandant d’attel

Anthoine, dans sa première déclaration devant Gonse, le 22 janvier 1898, trois ans après la parade d’exécution, dit seulement « qu’il se rencontra avec D’Attel, à la sortie de la salle où Dreyfus était enfermé [128] ». Mais De Mitry, ayant insuffisamment accordé sa flûte avec celle d’Anthoine, déclare, le même jour, à Gonse qu’Anthoine lui avait raconté « que Dreyfus avait tenu, en présence du commandant d’Attel, après sa dégradation, des propos…, etc.[129] ».

Ainsi, De Mitry commence par placer les aveux, recueillis par D’Attel, après la dégradation, quand Anthoine les place avant. Or, la parade terminée, Dreyfus avait été jeté dans la voiture cellulaire, criant, ainsi qu’en dépose le colonel Guérin[130] : « Je ne suis pas indigne de rester parmi vous ! »

L’absurdité du récit de De Mitry ne fut aperçue par Gonse que trop tard pour faire corriger sa version par cet officier. De Mitry, avisé, s’abstiendra, dans sa déposition ultérieure, de préciser le moment où D’Attel aurait recueilli les aveux.

Une note anonyme et sans date fut jointe alors au dossier des aveux. Il y était dit « que Lebrun-Renault n’avait pas adressé la parole à D’Attel, qu’il avait vu seulement circuler dans la pièce, entrer et sortir de la pièce où le prisonnier était gardé, un petit capitaine blond et mince dont le signalement répond bien à celui de D’Attel[131] ».

Anthoine, devant la Cour de cassation[132], n’assigne aucun moment précis au récit qui lui aurait été fait par D’Attel.

Lebrun-Renault, dans sa première déclaration à Gonse et à Henry, le 20 octobre 1897, n’avait rien dit de D’Attel[133]. Mais, devant la Cour de cassation, ayant été stylé, il dit que « D’Attel était présent lorsque la déclaration de Dreyfus fut faite ; il allait et venait[134] ».

À Rennes, le président demande à Anthoine : « Vous n’avez pas eu l’idée de demander au capitaine d’Attel comment il avait su ce qu’il vous rapportait ? — Aucunement », répond Anthoine[135]. Il ne dit même plus, comme il l’avait dit, le 22 janvier 1898, que c’était « à la sortie de la salle où Dreyfus était enfermé ».

En revanche, Lebrun-Renault affirme maintenant (observez le crescendo) que D’Attel a passé, dans la pièce où il se trouvait avec Dreyfus, cinq ou six minutes, mais sans parler ni au condamné ni à lui-même qu’il ne connaissait pas[136].

Dreyfus proteste aussitôt qu’il n’a pas vu cet officier qui serait resté cinq minutes dans cette pièce, une toute petite pièce de 3 mètres carrés[137].

Les gendarmes Dupressoir et Monnier, qui se tenaient à la porte, déposent seulement qu’ils ont entendu des bribes de conversation entre Lebrun-Renault et Dreyfus ; et, d’ailleurs, rien des aveux[138].

Et Forzinetti dépose que D’Attel lui parla souvent de l’affaire Dreyfus, mais qu’il ne lui dit jamais avoir reçu ou entendu des aveux[139].

Tant de contradictions et de retouches sont éloquentes.

Si D’Attel était entré dans la pièce, comment le récit de la visite de Du Paty à Dreyfus, récit rapporté par Lebrun-Renault, ne l’aurait-il pas frappé ?

Et comment sa présence eût-elle échappé à Dreyfus pendant cinq minutes, dans cette toute petite pièce ?

Et pourquoi De Mitry a-t-il raconté, d’abord, l’incident comme ayant eu lieu après la dégradation ?

Que D’Attel ait parlé des aveux, le 5 janvier, on peut le croire. Anthoine n’a pas inventé tout son récit ; on a, d’autre part, le témoignage de Wunenburger. Mais, tandis que D’Attel aurait dit à Anthoine que Dreyfus avait avoué, devant lui, après la dégradation, Wunenburger rapporte seulement que D’Attel lui dit que Dreyfus avait avoué : « Comment cela s’est-il passé ce matin ? — Bien, il a avoué[140]. »

Il paraîtra probable, d’une part, que D’Attel était au nombre des officiers à qui Lebrun-Renault fit un premier récit confus d’où ils ne retinrent que les mots de « documents donnés pour en avoir de plus importants » ; d’autre part, qu’Henry est bien le commandant (inconnu ?) qui causa avec Gaston Méry et les journalistes.

D’Attel fut trouvé mort, en 1896, « dans un compartiment du train qui le conduisait à Saint-Denis[141] ». Son témoignage ne fut invoqué qu’après sa mort. La Libre Parole accusa les juifs de l’avoir assassiné et, vaguement, me désigna comme celui qui avait ordonné le coup.

XXI

gonse et lebrun-renault

Selon Gonse[142], le récit que lui fit Lebrun-Renault tient tout entier dans ces phrases de Dreyfus :

« On n’a pas livré de documents originaux, mais seulement des copies. » Lebrun-Renault déclare, par la suite, qu’il n’a aucun souvenir de cette première phrase. — « Le ministre sait que je suis innocent. Il me l’a fait dire, il y a quelques jours, dans ma prison, par le commandant Du Paty de Clam. Je suis innocent ; si j’ai livré des documents, c’était des documents sans importance et pour en avoir de plus sérieux de l’Allemagne. »

Or, ces trois dernières phrases, quand Lebrun-Renault sera appelé, de nouveau, trois ans plus tard, au ministère de la Guerre, le 20 octobre 1897, il en donne, sous la pression de Gonse et de Henry, un texte singulièrement plus vague, volontairement équivoque, en marge du faux témoignage, où c’est le ministre qui sait que Dreyfus n’a commis qu’une imprudence et où il n’est pas question de la visite de Du Paty[143].

Voici cette version : « Le capitaine Lebrun-Renault, de la garde républicaine, déclare que, le 5 janvier 1895, le capitaine Dreyfus qu’il était chargé de garder dans une des pièces de l’École militaire, lui a fait l’aveu suivant : « Je suis innocent ; dans trois ans, mon innocence sera prouvée. Le ministre sait que, si j’ai livré des documents sans importance, c’était pour en obtenir de plus sérieux des Allemands. Paris, le 20 octobre 1897. Signé : Ch. Lebrun-Renault. » « Le capitaine Lebrun-Renault, de la garde républicaine, a fait la déclaration ci-jointe en présence du général Gonse et du lieutenant-colonel Henry, et l’a écrite de sa main. Paris, 20 octobre 1897. Signé : Gonse, Henry. »

Si Lebrun-Renault a vraiment rapporté ainsi les propos du condamné, propos que Gonse « a si bien mis dans sa tête » et que Mercier, plus prudent[144], ne confirme qu’en partie, — « Si j’ai livré des documents à l’Allemagne c’était pour en avoir de plus importants », — l’aveu, tant poursuivi, de Dreyfus serait flagrant. Or, Lebrun-Renault dépose qu’il n’eut jamais l’impression d’un aveu, et Mercier ne fit rien pour recueillir juridiquement l’aveu auquel, la veille encore, il attachait tant de prix !

Il est à remarquer que, dans la version du 20 octobre 1897, Lebrun-Renault ne prononce même pas le nom de Du Paty de Clam, alors que, dans ses versions ultérieures, il raconte, tel qu’il prétend l’avoir compris, l’incident qui est relatif à l’envoyé de Mercier.

C’est que, le 20 octobre 1897, Mme Dreyfus n’avait pas encore publié la lettre où son mari, le soir même de la scène du Cherche-Midi, écrivait à Mercier qu’il avait reçu la visite de Du Paty. Mme Dreyfus fit le récit de cette visite dans une lettre qu’elle adressa, le 14 janvier 1898, à Cavaignac qui, la veille, dans une interpellation à la Chambre, avait affirmé que Lebrun-Renault avait recueilli les aveux de Dreyfus.

C’est pour la même raison que Gonse, devant la Cour de cassation et à Rennes, fait allusion à la visite de Du Paty à Dreyfus, visite qu’il dénature, mais qu’il ne peut plus nier.

L’une des nombreuses preuves que la lettre de Gonse à Boisdeffre, datée du 6 janvier 1895, a été fabriquée après coup, c’est que la visite de Du Paty à Dreyfus y est mentionnée. Or, le 20 octobre 1897, dans la note que Gonse et Henry font écrire à Lebrun-Renault, il n’en est pas question. La lettre de Gonse a donc été fabriquée après le 14 janvier 1898, et, certainement, à l’usage de Cavaignac, quand il devint ministre de la Guerre. Cavaignac s’était attaché à la légende des aveux. Devenu ministre, ce « sinistre dadais », comme l’appelle Clemenceau, voulut faire des aveux son principal argument contre la revision. Alors Gonse fabriqua, avec Boisdeffre, la lettre du 6 janvier 1895. La lettre de Mme Dreyfus à Cavaignac, la révélation de la visite de Du Paty à Dreyfus, avaient causé une vive émotion. Gonse et Boisdeffre pensèrent qu’il n’était plus possible de dissimuler l’incident ; ils se contentèrent de le travestir. Mais ils oublièrent que Gonse et Henry n’en avaient pas fait mention dans la note qu’ils avaient dictée, le 20 octobre 1897, à Lebrun-Renault.

XXII

la fausse nuit historique

Le récit que j’ai donné montre l’impossibilité matérielle de la scène inventée par Mercier et confirmée par Boisdeffre. Elle ne peut se placer à aucun moment.

L’absence de Boisdeffre dans la journée du 6, ayant été révélée par lui-même, par Cavaignac et par Gonse à la Cour de cassation, rappelée à Rennes par Demange, reconnue de nouveau par lui-même et par Gonse, l’ancien chef d’État-Major n’insiste pas sur la date du 6. « Mais je suis absolument certain, dit-il, que, dans les premiers jours de janvier, le général Mercier me fit appeler le soir. Je me rendis dans son cabinet. Le général Mercier me pria, me disant qu’il allait se rendre à l’Élysée, de l’attendre, en me prévenant qu’il aurait peut-être des décisions graves à prendre à son retour et des ordres graves à me donner. Je l’attendis de 8 heures du soir environ jusqu’à minuit et demi ou une 1 heure du matin. Je vois encore le général Mercier rentrant et me disant : « Eh bien, vous pouvez aller dormir, ce n’est pas pour ce soir ; l’incident est clos[145]. »

La dépêche du prince de Hohenlohe est du 5 janvier, mais Boisdeffre lui-même écarte cette date : « Ce soir-là, je n’étais pas dans le cabinet du ministre puisque j’étais à la recherche de M. Picquart pour lui dire d’amener le capitaine Lebrun-Renault le lendemain. » D’ailleurs, la réponse allemande qui aurait permis à Boisdeffre d’aller dormir est du 7 et ne fut connue de Casimir-Perier que le 8.

Reste donc le 7. Mais, dans l’après-midi du 7, Dupuy avait déjà arrêté avec Munster les termes de la note officielle, et Munster ne transmit que le 8, à 2 heures de l’après-midi, à Casimir-Perier, l’acceptation définitive du chancelier.




  1. Siècle du 23 avril 1899 ; Tout le crime, p. 201.
  2. Cass., I, 372, Cuignet.
  3. Cass., I, 763, Tomps.
  4. Cass., I, 357, Cuignet,
  5. Rennes, I, 84, Mercier.
  6. Rennes, I, 544, Gonse.
  7. Rennes, II, 503, Cordier.
  8. Ibid., 511.
  9. Ibid., 514.
  10. Cass., I, 298, Cordier.
  11. Rennes, II, 503, Cordier.
  12. Contre Dubois et Duchet.
  13. Rennes, I, 83, Mercier.
  14. Rennes., I, 541, Gonse.
  15. Cass., I, 640, Roget.
  16. Bennes. I, 607, Lauth.
  17. Ibid., II, 531.
  18. Ibid.
  19. Cass., I, 357, Cuignet.
  20. Cass., I, 334, Develle.
  21. Cass., I, 641, Roget..
  22. Cass., I, 467 et Rennes, III, 426, Trarieux d’après Tornielli.
  23. Cass., I, 467, Trarieux.
  24. Procès Zola, II, 619, Casella.
  25. Cass., I, 657, Dupuy.
  26. Rennes, I, 61, Casimir-Perier.
  27. Rennes, I, 88, Mercier.
  28. Cass., I, 657, Dupuy.
  29. Cass., I, 658, Dupuy.
  30. Rennes, I, 221, Hanotaux.
  31. Rennes, II, 322, Bertillon.
  32. Cass.. I, 288 et Rennes, I, 231, Guérin.
  33. Rennes. III, 506, Du Paty.
  34. Rennes, I, 583, et III, 520, Cochefert.
  35. Rennes, I, 89, Mercier,
  36. Cass., I, Dupuy, 658,
  37. Rennes, I, 231, Guérin.
  38. Cass., I, 292, Poincaré,
  39. Voir page 100.
  40. Cass., II, 76, rapport D’Ormescheville.
  41. Cass., I, 400, Du Paty.
  42. Rennes, III, 506, Du Paty.
  43. Rennes, I, 90, Mercier.
  44. Cass., I, 5, Mercier.
  45. Voir ch. II.
  46. Rennes, II, 305, Gobert.
  47. Voir page 126, en note.
  48. Rennes, I, 90, Mercier.
  49. Cass., I, 5, Mercier.
  50. Rennes, I, 584, Cochefert.
  51. Rennes, II, 523, Cordier.
  52. Séance du 12 mai 1899.
  53. Rennes, I, 52, Delaroche-Vernet.
  54. 17 décembre 1900.
  55. Séance du 18 décembre 1900.
  56. Rennes, II, 225, Chamoin.
  57. Cass., I, 400.
  58. Rennes, I, 160, Mercier.
  59. Voir ch. X, p. 441.
  60. Cass., I, 644, Hanotaux.
  61. Rennes, I, 226, Hanotaux.
  62. Cass., I, 330, Casimir-Perier.
  63. Cass., I, 130, Casimir-Perier.
  64. Rennes, I, 61, Casimir-Perier.
  65. Freycinet.
  66. Février 1899.
  67. Cass., II, 323 et 324.
  68. Cass., I, 390, Paléologue.
  69. Procès Zola, I, 171, Mercier.
  70. Procès Zola, I, 167, Mercier.
  71. Cass., I, 9, Mercier.
  72. Ibid.
  73. Rennes, I, 99, Mercier.
  74. Ibid., II, 222.
  75. Ibid., II, 403.
  76. Rennes, III, 533, Mercier.
  77. Ibid.
  78. Rennes, III, 512, Du Paty,
  79. Cass., I. 133 ; Rennes, I, 400, Picquart.
  80. Rennes, I, 400, Picquart.
  81. Rennes, II, 399, Freystætter.
  82. Ibid. II, 402.
  83. Rennes, III, 512, Du Paty.
  84. Rennes, III, 512, Du Paty.
  85. Rennes, II, 221, etc., Mercier.
  86. Lettre de Mercier, du 24 avril 1899, au ministre de la Guerre (Cass. II, 339). — Lettre de Gonse, du 29 avril 1899 (Cass., II, 340). — Etc.
  87. Cass., I. 433, Gribelin.
  88. Ibid., 431.
  89. Rennes, II, 221, Mercier.
  90. Rennes, II, 402, Mercier.
  91. Ibid., I. 98.
  92. Ibid., II. 222.
  93. Ibid., 403.
  94. Rennes, III, 533, Mercier.
  95. Ibid., II, 402.
  96. Ibid., 403.
  97. Ibid., I, 483.
  98. Décembre 1893.
  99. Cass., I, 472.
  100. Rennes, II, 221, Mercier.
  101. Ibid., I, 162.
  102. Ibid.
  103. 31 décembre 1894.
  104. Rennes, II, 221, Mercier.
  105. Cass., I, 134, Picquart.
  106. Cass., I, 431, Gribelin.
  107. Ibid., 433.
  108. Rennes, I, 598, Gribelin.
  109. 12 janvier 1899.
  110. Cass., I, 431, Gribelin.
  111. Procès Zola, I, 225, Henry.
  112. Revision, 121.
  113. Rennes, I, 384, Picquart.
  114. Revision, 121.
  115. Cass., I, 7, Mercier.
  116. Cass., I, 440, Du Paty.
  117. Rennes, III, 513, Du Paty.
  118. Cass., III, 180, Ballot-Beaupré : « Le compte rendu détaillé qu’invoque M. Du Paty de Clam ne figure pas au « dossier des aveux » communiqué ; par le ministère de la Guerre ; il y est remplacé par une note que M. Du Paty de Clam lui même rédigea trois ans plus tard, le 24 septembre 1897 c’est la pièce n° 252. »
  119. Cass., 1, 812 : « Le ministre sait que je suis innocent. Il m’a envoyé Du Paty de Clam pour me demander si je n’avais pas livré quelques pièces sans importance pour en obtenir d’autres en échange. J’ai répondu : Non… »
  120. Cass., I, 6 ; Rennes, I, 100, Mercier.
  121. Rennes, III, 512, et note du 19 septembre 1897, Du Paty.
  122. Cass., III, 535 ; Rennes, I, 39, Dreyfus.
  123. Rennes, I, 102, Mercier.
  124. Rennes, III, 573, Du Paty.
  125. Les dépositions de Mercier sont du 8 novembre 1898 devant la Cour de cassation, et du 12 août 1899 devant le Conseil de guerre de Rennes. La déposition de Du Paty, par commission rogatoire, est du 1er septembre 1899.
  126. Rennes, I, 101, Mercier.
  127. Septembre-octobre 1897.
  128. Cass., II, 233, Anthoine.
  129. Cass., II, 134, De Mitry.
  130. Rennes, III, 89, colonel Guérin.
  131. Cass., II, 131.
  132. Cass., I, 282, Anthoine.
  133. Cass., II, 132.
  134. Cass., I, 275, Lebrun-Renault.
  135. Rennes, III, 85, Anthoine.
  136. Rennes, III, 82, 85, 86, Lebrun-Renault.
  137. Rennes, III, 82, 85, 86, Dreyfus.
  138. Cass., I, 477 et 481, Dupressoir et Monnier.
  139. Rennes, III, 102, Forzinetti.
  140. Cass., I, 326, Wunenburger.
  141. Ibid., 327.
  142. Cass., 245, Rennes, I, 550 ; et lettre à Boisdeffre, Gonse.
  143. Cass., II, 132.
  144. Cass., I, 7, Mercier.
  145. Rennes, I, 531, Boisdeffre.