Histoire de l’Affaire Dreyfus/T1/9

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La Revue Blanche, 1901 (Vol.1 : Le procès de 1894, pp. 365–383).

CHAPITRE IX

LE HUIS CLOS

I. Le huis clos voulu par Mercier, 365. — Démarche de Mathieu Dreyfus chez Sandherr, 366. — Démarches auprès du Président de la République, 367. — II. Campagne de presse contre le huis clos, 368. — Articles de Ranc, 369. — Articles de Cassagnac, 371. — Articles de Rochefort, de Judet et d’Humbert en faveur du huis clos, 372. — III. Inquiétudes de l’opinion, 374. — Articles de Saint-Genest dans le Figaro, 375. — Violentes polémiques, 377. — « Dreyfus ou Mercier », 381. — IV. Confiance de Dreyfus, 382. — Esterhazy et Maurice Weil, 383.

I

Il restait à la victoire de Mercier un dernier obstacle : la publicité du débat. Si le rapport de D’Ormescheville est lu en public, si l’unique pièce, qui est toute l’accusation officielle, est connue, si le cri d’innocence de Dreyfus parvient au dehors, tout, encore une fois, peut s’écrouler.

Or, la loi est formelle : au seul conseil de guerre appartient le droit de décider le huis clos[1].

Mais le désir connu, proclamé, du ministre de la Guerre, ne sera-t-il pas un ordre pour le conseil ?

Empêcher que cet ordre ne soit donné, l’empêcher par un mouvement d’opinion ou par une décision du Gouvernement, telle est, à la veille du procès, la pensée dominante de la famille et de l’avocat de Dreyfus, de quiconque est équitable et réfléchit. La justice, si elle n’est pas lumineuse, n’est pas la justice ; le huis clos vicie l’acquittement comme la condamnation ; le doute restera à ceux qui doutent ; de ce doute, un jour, naîtront des tempêtes.

Les frères de l’accusé, Mathieu et Léon, firent une démarche auprès de Sandherr, mulhousien comme eux. Des amis d’Alsace[2] les avaient introduits auprès de lui. Ils lui dirent leur conviction, celle de Demange, leur volonté de consacrer toute leur fortune à découvrir le vrai traître. Sandherr les écouta poliment, convint que « leur famille passait à Mulhouse pour avoir des sentiments très français », mais se retrancha derrière son ignorance de l’affaire, le secret professionnel. Si le capitaine Dreyfus a été arrêté, c’est que « de longues et sérieuses recherches » l’ont montré coupable. Il railla un peu leur idée de découvrir par eux-mêmes la vérité : « Pour faire vos recherches il faudrait que vous vous installiez au ministère, que le ministre et tous les officiers soient à votre disposition… Cela ne me paraît pas très pratique. »

Ils insinuèrent que leur frère était la victime d’un complot, « parce que juif, parce qu’on voulait le mettre hors de l’armée ». Le vieil antisémite protesta : « On n’a pas de pareilles idées dans l’armée ! » Et, quand ils le pressèrent sur le huis clos : « Cela ne me regarde pas ; c’est l’affaire du conseil de guerre[3]. »

D’autres tentatives furent faites.

À la prière de Demange, Waldeck-Rousseau se rendit chez le Président de la République ; si le huis clos n’est pas prononcé, la défense prend l’engagement d’observer dans les questions diplomatiques la plus grande réserve[4].

Casimir-Perier répondit à Waldeck-Rousseau, « avec bienveillance[5] », qu’il transmettrait la demande aux ministres, mais « que, personnellement, il ne pouvait rien pour y donner satisfaction[6] ».

Je fus reçu le même jour[7] par le Président de la République. Obsédé, comme je l’ai dit, par l’idée d’une erreur judiciaire, j’étais allé trouver Demange que je connaissais de longue date. Il refusa de m’ouvrir son dossier, de me rien révéler des faits de la cause, sauf ce point qu’une seule pièce, d’une écriture contestée, faisait toute l’accusation ; mais il m’affirma sa certitude que Dreyfus était innocent, et me pria, à mon tour, de dire à Casimir-Perier que la publicité des débats serait le salut d’un officier injustement accusé[8]. J’insistai près de Casimir-Perier de toute ma conviction. Il me fit la même réponse qu’à Waldeck-Rousseau, personnellement hostile au huis clos, mais jaloux de sa correction constitutionnelle.

Demange s’exagéra ou exagéra, quand il en entretint Dreyfus, les chances de l’intervention du Président. C’est un peu le rôle de l’avocat que de consoler l’accusé et de lui donner courage[9].

Je vis aussi Mercier. Nos relations, à travers des divergences politiques, avaient été cordiales. Sa figure se contracta, il refusa d’un ton sec et tranchant. Ce fut notre dernier entretien.

II

Pour une telle cause, à la fin de l’Ancien Régime, l’Encyclopédie eût été en armes avec les grands seigneurs philosophes, toute la bourgeoisie. Accusation suspecte que les accusateurs « mettent autant de soin de dérober à la connaissance des hommes, que les criminels en prennent de cacher leurs crimes[10] » !

Sous la Restauration, on eût vu s’unir les fils fidèles de la Révolution, nobles ou manants, du duc De Broglie à Carrel, de Royer-Collard à Benjamin Constant. Mal à l’aise sur la terre humide encore du déluge révolutionnaire, la Congrégation elle-même n’eût pas osé lever le masque, dire : « Je suis l’Inquisition. » Et quelle tempête sous l’Empire, libéraux et républicains rivalisant de noble passion, Berryer, Jules Favre, D’Haussonville, Quinet, Peyrat, et Hugo sur son rocher !

Aujourd’hui, la presse se tait, le barreau se tait. À peine quelques voix s’élèvent. Quel souffle a passé sur l’âme ardente de ce peuple ? Quel poison opère, lent et sûr, l’œuvre de mort ?

On en causait ; il n’était pas interdit encore de parler du droit et de la liberté de la défense. Et des conversations une formule brillante s’était dégagée : le huis clos du Champ de Mars. Mais, sitôt rentrés dans leurs bureaux, les journalistes se taisent. L’entrepreneur de journaux, qui a remplacé le directeur politique d’autrefois, n’est occupé que de la clientèle, marchand qui vend du papier imprimé comme il vendrait de la cannelle et du sucre ; il tient qu’il est plus sage de ne point aborder ce sujet brûlant. Et cette presse bruyante, tumultueuse, qui remplit l’air de ses cris ou de ses grelots, apparaît comme le plus formidable des instruments de silence. Instrument de mensonge, qu’importe, si elle est aussi un instrument de vérité, comme la pensée elle-même ? Mais qu’opposer à cette cloche pneumatique énorme ? Ce que la presse veut qu’on ignore reste inconnu. Que faire contre le silence ? Crier ? Mais où ? Sur la place publique ? Les policiers, les gendarmes la gardent. Il n’y a plus de forum.

Le Temps se tait, et le Journal des Débats, et Jaurès dans la Petite République, et Vacquerie lui-même au Rappel. Le crime du juif a été clamé par tout l’univers. L’heure de la justice arrive. Le juif va protester de son innocence, la prouver, l’essayer du moins. Descendez-le dans une cave, à cent pieds sous terre. Là, vous pourrez enlever le bâillon de sa bouche ; mais pas avant.

Quelques-uns pourtant osèrent rompre ce lâche silence. Ce furent d’abord Ranc et Cassagnac.

Dès novembre, le vieux républicain avait rappelé les principes du droit, dans sa forte langue sans métaphores, pénétrante comme l’acier. L’affaire même lui paraissait obscure. « Pour que Dreyfus ait été arrêté sous l’inculpation de haute trahison, il a fallu des commencements de preuves terribles. » D’autre part, point d’explication au crime, pas de femme dans l’affaire, pas de besoin d’argent, et « l’accusé, homme d’une haute culture, d’un patriotisme exalté ». Mais l’accusé proteste de son innocence : cela suffit. Ranc comprendrait le huis clos si Dreyfus avouait ; or, il n’en est rien. Dès lors, le grand jour de la publicité s’impose, « Qu’on ne nous parle pas de l’intérêt de la défense nationale. Rien de plus facile, si c’est nécessaire, que d’interdire la reproduction de certaines pièces, ou même, pendant la lecture de ces pièces, de faire évacuer la salle. On ne condamne pas un officier accusé d’un crime sans excuse ni atténuation possible, on ne l’acquitte pas après des débats secrets[11]. » Et il insista : « S’il est vrai que Dreyfus se renferme dans d’absolues dénégations, il faut qu’accusation et défense, tout soit connu[12]. »

Cassagnac passait pour l’auteur du mot heureux : le huis clos du champ de Mars[13]. Il l’amplifia avec véhémence : « Prendre à un homme, à un soldat, son honneur et sa vie sans dire pourquoi ? La raison humaine interdit un pareil retour aux plus sombres traditions des tribunaux secrets de l’Espagne et des Pays-Bas. Le gouvernement de la République renouvelant et aggravant les mystérieuses et inavouables procédures de l’Inquisition et de la Sainte-Vehme, quand il s’agit d’un officier français, et par pusillanimité ! C’est impossible, ce serait trop ignominieux[14]. » Il dénie à la société le droit de « tuer moralement et matériellement un de ses enfants, si elle n’a pas fourni, étalé les preuves irrécusables de son crime ». Et encore : « Il y a quelque chose d’inhumain, d’horrible qui révolte la conscience, dans le lamentable spectacle d’un homme qu’on déshonore et qu’on tue dans les ténèbres, cet homme fût-il le plus grand coupable et le plus ignoble scélérat. À plus forte raison, quand le prévenu nie, oppose une invincible résistance à l’accusation, fait appel, suivant son droit, au contrôle souverain de l’opinion publique[15]. »

La Lanterne publia toute une série d’articles[16], nerveux, pleins de sens, singulièrement perspicaces, mais anonymes, et, dès lors, au milieu d’un tel conflit de passions, d’une plus faible portée. Le journaliste masqué dénonçait « le gouvernement occulte qui essaie de naître dans l’ombre, en attendant le jour où il se sentira assez fort pour se produire en pleine lumière ». Aucun moyen de parer à ce péril, de mettre fin à l’affolement du pays, au supplice infligé à la conscience française, sinon la publicité des débats : « Dreyfus est accusé par ses chefs d’avoir trahi la patrie ; c’est la patrie tout entière, l’universalité des Français, qui doit instruire son procès et prononcer son jugement. »

Enfin, çà et là, quelques lignes. Une du Siècle : « Nous ne voyons que des avantages aux débats publics[17]. » Une du Figaro : « Le huis clos ne servirait qu’à prolonger le scandale[18] » « L’Écho de Paris était inféodé à l’État-Major ; cependant Bauer et Fouquier, d’une plume libre, protestèrent contre le huis clos, par politique et par un vague instinct[19]. Cornély écrivit que demander la publicité, ce n’était pas faire acte de mauvais citoyen[20].

Mais les journaux des jésuites, et ceux qui reçoivent l’inspiration d’Henry, ou demandent ouvertement le huis clos, ou, feignant de le repousser, en font valoir longuement les raisons qu’ils appellent patriotiques ; c’était l’impossibilité de livrer nos prétendus secrets à l’étranger, l’intérêt supérieur de la défense nationale, déjà compromis, perdu si l’audience n’est pas secrète. Rochefort, ayant passé quarante ans de sa vie à insulter les rois et tous les gouvernements, se grima en diplomate. L’Intransigeant bafoua « les amis de Dreyfus, réclamant, à cor et à cri, le débat public, la lumière » ; pour démontrer « publiquement » la culpabilité de l’accusé, « il faudrait violer un secret d’État, avouer la soustraction des papiers de l’ambassade d’Allemagne, établir la complicité du comte de Munster[21] » ! De même, la Patrie : « Le huis clos est nécessaire[22]. » L’Éclair était rédigé par un ancien scribe du Père Duchêne, Alphonse Humbert, qui avait poussé de toute sa violence à l’assassinat de Chaudey. Le forçat d’autrefois, depuis qu’il était devenu un personnage, président du Conseil municipal de Paris, trinquant avec les amiraux russes, et député, s’était enrôlé au service de l’État-Major. Il ne traitait plus le drapeau tricolore de « loque infâme[23] », mais il continua de l’éclabousser. « Le huis clos s’impose » ; écrit-il, et plus ici qu’ailleurs, « parce qu’il importe de ménager les susceptibilités de la puissance engagée », et « pour éviter un casus belli »[24]. De même Judet, dans le Petit Journal : « Le huis clos est notre refuge inexpugnable contre l’Allemagne[25]. » Quoi ! la guerre pour cet espion, pour ce juif ! On jouait de cette peur imbécile, le patriotisme professionnel étant fait surtout de lâcheté.

La Libre Parole joua une autre comédie ; elle se divertit, jusqu’à la veille du procès, à présenter le huis clos comme imposé par Hanotaux, laquais de l’Allemagne, à Mercier[26]. Hanotaux avait offert sa démission, comptant provoquer une crise, où Mercier aurait été sacrifié. Mais Mercier avait vu le piège. À la dernière heure, le matin du procès, Drumont feignit d’accorder le bénéfice des débats publics, tout en insultant les écrivains qui avaient protesté contre le huis clos, corrompus et vendus qui osaient parler au nom de « la vieille armée[27] ». Mais le moine de la Croix, capucin de la Ligue, hirsute et cynique, dédaignait ces finesses. À la même heure, il réclama, exigea « le huis clos le plus absolu » ; sinon, le prétexte est tout trouvé « pour les agités qui rêvent de troubler la paix de l’Europe[28] ».

III

Tout à coup, le champ de bataille s’élargit.

Aux causes de doute qui existaient déjà, d’autres s’étaient ajoutées, et les signes qu’un complot de moines s’est greffé sur quelque erreur de chefs. La sauvagerie humaine, préhistorique, qui se réveillera par la suite, sommeillait encore. L’idée qu’un innocent pourrait être condamné faisait frémir. Par un retour naturel des choses, la défaveur de la race servait l’individu[29]. Tous les cœurs n’étaient pas endurcis de haine, tous les cerveaux intoxiqués de l’alcool qui tue la raison. Enfin, l’étonnement avait grandi jusqu’au scandale, quand, du soir au matin, Mercier était devenu le héros de ses plus acharnés détracteurs, et, s’appuyant sur eux, souriant aux polémiques contre ses collègues, songeait, visiblement, à recommencer l’aventure de Boulanger à son profit.

Quelques députés et de nombreux sénateurs se préoccupaient de ces symptômes. La presse, libérale ou républicaine, n’en ignorait pas. Mais personne n’osait braver le monstre factice de l’opinion — et Drumont. Les parlementaires attendaient la prochaine crise ; on débarquerait Mercier.

Un vieux journaliste, royaliste par sa foi et bonapartiste de tempérament, jadis grand prôneur de coups d’État, qui avait acclamé Pavia, l’auteur du pronunciamento où était morte la République espagnole, et évoqué un imitateur français pour jeter l’Assemblée nationale par les fenêtres, catholique pratiquant, ancien officier qui avait gardé de nombreuses amitiés militaires et professait pour l’armée le culte d’un grognard de l’Empire, Bûcheron, dit Saint-Genest, eut le courage, presque inconscient et tranquille, qui manquait aux autres. Il s’attaqua directement à Mercier dans le Figaro, dont il était le plus ancien collaborateur.

Il débuta[30] par la confession que Mercier l’avait déçu. Il l’avait pris pour un vrai soldat, mais n’avait pas tardé à reconnaître que jamais, depuis le maréchal Lebœuf, chef plus incapable, plus dénué de jugement et plus maladroit, « plus atteint de la pourriture parlementaire », n’avait été imposé à l’armée. « N’importe où l’on allait, que ce fût dans un régiment d’infanterie, de cavalerie même, c’était un concert unanime » de récriminations, de plaintes exaspérées. Les inspecteurs d’armée en avaient informé le chef de l’État ; son renvoi était décidé : tout à coup éclate l’affaire Dreyfus. « Et Mercier s’en empare pour se sauver. » Comme Boulanger, il a conclu un pacte avec la presse révolutionnaire, est devenu son héros et celui « de tous les camelots ». À entendre ses panégyristes, « c’est lui seul qui représente l’honnêteté dans le Gouvernement, lui seul qui regarde la Prusse en face ; lui seul brave la colère de Guillaume II et répond fièrement à M. de Munster, absolument comme Boulanger » ! Sans lui, les juifs étouffaient l’affaire. Or, « l’honnêteté est une belle chose, mais il ne faut pas se faire donner un brevet de probité personnelle par les démagogues, au détriment du Gouvernement auquel on appartient, et, par-dessus tout, en faisant soupçonner des hommes tels que le général Saussier ».

En effet, depuis plusieurs jours, la Libre Parole et l’Écho de Paris s’en étaient pris à Saussier : il avait retardé l’instruction, voulait sauver Dreyfus, intriguait avec les juifs[31].

Cette page de Saint-Genest, virulente, brutale, qui disait haut ce que tant de gens timorés pensaient tout bas, causa quelque émotion à la Chambre. Des bruits coururent d’interpellation, et même de crise. Le général Riu annonça, dans les couloirs, qu’il porterait le débat à la tribune[32]. Mercier, prudemment, l’en dissuada.

L’extrême gauche parlementaire, Millerand et Jaurès, avec toute la presse socialiste, s’était réconciliée avec Rochefort et compagnonnait avec Drumont. Elle n’avait hésité autrefois, pendant si longtemps, à rompre avec Boulanger, que pour ne pas rompre, du même coup, avec Rochefort. La brouille avec le démagogue blasonné lui avait été cruelle. On s’était rapproché à la première occasion ; Jaurès lui-même alla serrer la main de Rochefort exilé. Et, comme Rochefort, pour garder sa clientèle, suivait Drumont, les socialistes ménageaient la Libre Parole, ils souriaient à l’antisémitisme qui, minant le capitalisme juif, les aiderait à bousculer le capitalisme tout entier. Ils croyaient, pour la plupart, ou feignaient de croire qu’une vaste intrigue juive, tenant Hanotaux et Dupuy, essayait de sauver Dreyfus, et que Mercier seul résistait.

Jadis, les caprices d’un peuple qui n’était pas souverain avaient déjà fait livrer le Juste. Combien plus puissant le peuple-roi ! Or, une fois de plus, le peuple, lecteurs de journaux, électeurs de députés, est ameuté contre un juif. Ses chefs, ses serviteurs, quand ils ne hurlent pas avec lui, se taisent, Pilâtes qui laissent accomplir le crime.

Les officieux de Mercier avaient éclaté en cris de rage. Saint-Genest est « l’ami du traître[33] », évidemment payé pour cette honteuse besogne[34]. Il travaille « à sacrifier un général français à la coalition des vendus de la finance et de l’espionnage[35] », il a pris le mot d’ordre d’Outre-Rhin[36]. Ce « reptile de France » a reçu à la fois l’or juif et l’or allemand[37]. « La langue française est trop pauvre, c’est ce qui m’empêche de qualifier M. Bûcheron[38]. » Pourtant, le vocabulaire de Papillaud est riche[39].

Saint-Genest ne se laissa pas intimider ; il redoubla[40]. Il dit vertement à la presse qu’elle abusait de son droit de passionner les foules. « Il n’y a que des sensations en France. Dans un autre pays, chez des gens qui réfléchissent, comme les Anglo-Saxons, on aurait dit simplement : Cette machine infernale est-elle sérieuse ? Ce capitaine est-il coupable ? Mais chez nous, où tout devient une question politique, on nous dit : Oui ou non, croyez-vous à la machine infernale ? Oui ou non, êtes-vous sûr de la culpabilité du capitaine ? Réfléchissez bien, car si vous n’avez pas la foi, vous êtes un traître, un vendu ! » Saint-Genest refuse de courber sous le joug. Il ne sait rien de l’affaire Dreyfus et il lui importe peu que l’accusé soit juif ou non. Il n’est occupé que de l’armée ; il sait par des camarades l’incapacité du ministre ; il voit Mercier cherchant à s’imposer par les mêmes procédés dont a usé Boulanger ; il dénonce cette piperie. Quoi ! Mercier intangible, parce qu’il a été attaqué par la presse allemande ! « Idée triomphante qui ne pouvait germer que dans un cerveau français ! » Ainsi, que la guerre éclate demain, et l’armée aura pour chef « un homme imposé par ceux-là même qui, hier encore, lui reprochaient le plus furieusement son incapacité ». Car « ce sont les mêmes écrivains qui, dans les mêmes journaux, sans changer de signature, changent ainsi leurs fusils d’épaule, du jour au lendemain. Ce sont les mêmes qui, après avoir imprimé que Mercier trahissait la France, prisonnier des opportunistes et vendu aux juifs, écrivent allègrement aujourd’hui que c’est un crime de ne pas reconnaître ses mérites. Et, cet affreux ministre, qui était un immense péril national, est devenu subitement l’homme providentiel ! »

Une nouvelle bordée d’injures répondit à Saint-Genest. Pour détruire, auprès du peuple, quiconque s’oppose à leurs desseins, les jésuites ont une méthode invariable : les perdre d’honneur. Une seule accusation, toujours la même : la corruption. « Tu n’es pas de mon avis, donc tu as vendu ta plume, ton vote : voleur ! » Le moine de la Croix ignore les circonlocutions : « La juiverie commande et paye ; la presse piaille[41]. » Millevoye, Rochefort, savent, eux aussi, que cette campagne « infâme » contre Mercier a été ordonnée de Berlin. « Crime de lèse-patrie[42] ! »

Cornély, dans le Gaulois, vint à la rescousse de Saint-Genest, s’irritant de l’universelle sottise ; il reprocha à Mercier « d’acclimater dans l’esprit d’une nation, qui a tant besoin de tout son moral, le fantôme démoralisant de la trahison ». Cassagnac, de son côté, poursuivait la lutte.

Déjà, quelques jours auparavant, il avait franchement émis un doute sur la culpabilité de Dreyfus[43] : « Faut-il le dire ? Plus je vais, plus je deviens perplexe. Je me demande si, par hasard, le capitaine Dreyfus ne serait pas innocent. » Il avait avoué ne pouvoir se faire « à la pensée qu’un officier français aurait vendu son pays », et « toute la haine qu’il a pour les juifs ne lui fera pas dire qu’il aime mieux trouver un coupable qu’un innocent sous l’uniforme militaire ». Il n’y a qu’une pièce dans le procès, déniée par Dreyfus et qui divise les experts. Que pèse une expertise ? Cependant Cassagnac feignait de douter de son doute : peut-on imaginer « qu’on aurait arrêté cet officier, chargé d’une telle accusation, livré depuis deux mois au supplice affreux de la flétrissure nationale, cent fois plus terrible que la mort, — lui, un père de famille, ayant femme, enfants, — qu’on aurait torturé, supplicié cet homme vivant, alors qu’on n’était pas certain, archi-certain de sa culpabilité » ?

Tout cela était excellent. Par malheur, même dans cette juste cause, Cassagnac restait lui-même. L’injure blesse parfois celui qu’elle atteint, mais l’habitude invétérée de l’injure déforme toujours l’esprit de l’insulteur. Il voit gros, parle sans mesurer la portée de ses mots. Il faut un coupable à Cassagnac. « Si Dreyfus n’est pas coupable, c’est le Gouvernement. » On dirait qu’il veut rendre l’acquittement impossible. « S’il était démontré que, sans preuves suffisantes, absolues, le Gouvernement a commis cette infamie, ce crime horrible de salir l’armée, en accusant un officier du plus épouvantable des forfaits, si le capitaine Dreyfus est acquitté, le ministre de la Guerre devient le traître : il n’est pas de châtiment qu’il ne mériterait. »

Et, se grisant d’invectives, Cassagnac appelle Mercier « un sous-Boulanger », un saltimbanque ; il gouaille les thuriféraires qui l’exaltent, « seul honnête homme au milieu d’une bande de fripouilles ». Enfin, il prédit que « si Dreyfus est acquitté. Mercier saute »[44].

Maladresse insigne que de coller l’affaire Dreyfus au dos de Mercier, comme la tunique aux épaules d’Hercule. Aussitôt le général Riu, aide de camp parlementaire de Mercier, se fait questionner par un rédacteur de la Patrie[45] : « Aujourd’hui, dit-il, il faut être pour Mercier ou pour Dreyfus ; je suis pour Mercier. » Et ce fut le mot d’ordre : Dreyfus ou Mercier.

Rochefort, Drumont, tous l’adoptèrent, le répétèrent avec joie[46]. Le jour de la première audience, la Croix et d’autres journaux annoncent que, si Dreyfus est acquitté. Mercier et Boisdeffre donneront leur démission.

Saint-Genest essaya de réparer la faute commise. Le matin du procès, il protesta contre l’inique dilemme[47]. Quoi ! des journaux ont publié des articles intitulés « Grand plébiscite ! Appel à l’armée et au peuple ! » Et l’étranger les a lus ! Quelle honte ! Ainsi, « il y a des millions de braves gens qui attendent fiévreusement la sentence, pour savoir si, oui ou non, le ministre de la Guerre a gagné sa partie, absolument comme les joueurs de Monaco ». Il supposait Mercier trompé par de faux documents : « Voilà le général devenu un misérable, un traître, un infâme digne du bagne. » Mais si Dreyfus est condamné, « alors il faut porter Mercier en triomphe ». Avec beaucoup de sens, il montre l’antisémitisme à l’origine de ce spectacle affligeant donné au monde : « Tout le bruit qui s’est fait autour de cet homme n’est venu que d’une chose, une seule : il était juif. »

La question principale, capitale, des débats publics, s’était perdue dans ce tumulte.

Hanotaux, depuis le 14, s’était mis au lit. Réellement malade, dit-il, mais nul ne le croyait. Des autres ministres aucun n’ose dire que cette procédure, secrète jusqu’au bout, est indigne de la République, qu’elle est celle, non d’un peuple civilisé, mais des pires tyrannies, celle des Turcs du moyen âge et des moines. Casimir-Perier, les voyant tous incliner vers le huis clos, n’insista pas. Le procès sera secret comme pour Calas.

Mercier avait gagné[48]. Boisdeffre fit venir le colonel Maurel, président du conseil de guerre ; il ne lui donna pas d’ordre, mais seulement l’avis de faire prononcer le huis clos absolu dès l’ouverture de l’audience. Peut-être lui montra-t-il l’une des pièces secrètes[49].

Maurel comprit. Ce n’était pas un malhonnête homme ; c’était un colonel, qui avait été appelé par le chef de l’État-Major général de l’armée.

IV

Dreyfus, au Cherche-Midi, comptait les heures, les minutes qui le séparaient de la délivrance. Il avait une foi absolue dans ses juges, dans la justice. Ces juges sont des soldats. La France n’est-elle pas le pays du Droit ?

Passée la première fièvre de la chute, il avait supporté son supplice avec un courage calme, sans défaillance. Pas une parole d’amertume, pas une révolte. Cette dignité, fière et simple, était allée au cœur de Demange, comme de Forzinetti et des gardiens.

Il était sûr de sa victoire, sûr que son innocence éclaterait publiquement, que l’atroce méprise serait reconnue. Ses juges, ces officiers seraient heureux de réparer l’imbécile erreur. D’une part, toute une vie d’honneur ; de l’autre, le vide, le néant de l’acte d’accusation. Il l’avait relu vingt fois, annoté, réfuté victorieusement chaque mensonge, chaque sottise, chaque ligne. Il était impossible que le conseil de guerre hésitât. Dreyfus eût cru lui faire injure en le supposant. Son culte de l’armée, son respect des chefs n’avaient pas subi une atteinte.

Dans la nuit qui précéda l’ouverture du procès, il écrivit à sa femme :

« J’arrive enfin au terme de mes souffrances, de mon martyre. Demain, je paraîtrai devant mes juges, le front haut, l’âme tranquille. L’épreuve que je viens de subir, épreuve terrible s’il en fût, a éprouvé mon âme. Je te reviendrai meilleur que je n’ai été ; je veux te consacrer, à toi, à mes chers enfants, à ma chère famille, tout ce qui me reste encore à vivre.

« J’ai passé par des crises épouvantables ; j’ai eu de vrais moments de folie furieuse, à la pensée d’être accusé d’un crime aussi monstrueux. Maintenant, je suis prêt à paraître devant des soldats, comme un soldat qui n’a rien à se reprocher.

« Je n’ai rien à craindre. Dors tranquille, ma chérie. Pense seulement à notre joie à nous trouver bientôt dans les bras l’un de l’autre, à oublier vite ces jours tristes et sombres.

« À bientôt. »


Esterhazy, à la même époque, allait souvent voir son ami Maurice Weil. « Pour moi, lui dit-il, Dreyfus est innocent, ce qui n’empêche pas qu’il sera condamné[50]. » Et il en donnait cette raison : la haine des juifs.

  1. Article 113 du Code de justice militaire.
  2. Un vieux commandant et Rodolphe Kœchlin.
  3. 13 décembre. — Je suis, mot pour mot, le récit de cette conversation, telle que Sandherr l’a notée lui-même, le jour même, 13 décembre 1894. (Cass., II, 280.) Mathieu Dreyfus fut accusé, en 1897, d’avoir voulu suborner le colonel Sandherr. Une enquête fut ouverte. C’est au cours de cette enquête que le juge d’instruction Bertulus, trouva cette note de Sandherr, qui détruisait l’imputation calomnieuse : « D. Que notre frère soit acquitté ou condamné, nous ferons tout pour le réhabiliter. Notre fortune est à votre disposition si vous pouvez nous y aider. — R. Comment dites-vous ? Je vous prie de faire attention. — D. (D’un air désolé.) Mais pardon, nous voulons dire qu’au besoin nous dépenserions toute notre fortune pour découvrir le véritable traître, pour arriver à la découverte de la vérité. Car il y a bien un traître, n’est-ce pas ? Mais ce n’est pas mon frère… » La conversation continue. À la fin : « Nota : Le précédent entretien est rapporté aussi fidèlement que ma mémoire me l’a permis ; en tout cas, c’en est le sens exact, » Signé : « Sandherr. » — Cordier, à Rennes, fait un récit analogue (II, 617), et Mercier lui-même (II, 555).
  4. Les conclusions de Demange contre le huis clos, à la première audience du procès, visent, en termes formels, cet engagement. — Voir Appendice XIII.
  5. Rennes, I, 165, Demange.
  6. Rennes, I, 66, Casimir-Perier.
  7. 14 décembre.
  8. « Le procès criminel sera-t-il mis sous les yeux du public ? Alors on verra si le rapport contradictoire d’un chirurgien et quelques méprises frivoles doivent l’emporter sur les démonstrations les plus évidentes que l’innocence ait jamais produites. » (Voltaire, xxxvi, p. 138, Lettre de Donat Calas.)
  9. Rennes, I, 165. Demange.
  10. Voltaire, xxxvi, p. 147, Déclaration de Pierre Calas.
  11. Paris du 13 novembre 1894.
  12. Paris du 29 novembre.
  13. Il avait déjà repoussé le huis clos dans un premier article du 13 novembre. (Autorité du 14 ; journal antidaté.) — Voir plus haut, p.333.
  14. Autorité du 8 décembre 1894.
  15. Autorité du 18.
  16. 7, 8, 13, 19 décembre.
  17. 2 novembre.
  18. 11 décembre.
  19. Écho de Paris du 10 et du 13 décembre 1894.
  20. Gaulois du 13.
  21. Intransigeant du 13.
  22. Patrie du 13.
  23. Père Duchêne du 16 floréal an 79 (6 mai 1871). — Dans le numéro du 12 avril : « Est-ce qu’on ne va pas bientôt décréter d’accusation ce j… f…-là (Chaudey) et lui faire connaître un peu le goût des bons pruneaux de six livres ? »
  24. Éclair du 13 décembre 1894.
  25. Petit Journal du 18.
  26. Libre Parole du 16.
  27. Libre Parole du 18.
  28. Croix du 18.
  29. Cela n’échappa pas aux psychologues, même à Barrès, qui écrivit dans la Cocarde : « À premier examen, la qualité de juif de Dreyfus devait le desservir devant l’opinion. Par un retour singulier de la polémique, la défaveur de sa race le sert. Sentiment sincère ou affectation, quelques personnes semblent croire qu’on poursuit en lui le juif. Et déjà se compose une légende de martyre. » (8 décembre.) Barrès se prononçait contre le huis clos.
  30. Pas d’équivoque, dans le Figaro du 11 décembre 1894.
  31. Écho de Parisdes 26, 28, 29 et 30 novembre ; Libre Parole des 26, 30, etc. Ces journaux menaçaient Saussier de révélations sur un ancien officier de réserve, juif « qui s’était faufilé, assez longtemps, au ministère de la Guerre, où il acceptait toutes sortes de besognes, et qui fréquentait maintenant le gouvernement militaire de Paris ». C’était Maurice Weil, grand ami d’Esterhazy, son collègue autrefois, et celui d’Henry, au bureau des renseignements.
  32. Matin du 12 décembre, et la plupart des autres journaux.
  33. Patrie du 12 décembre 1894.
  34. Intransigeant du 13.
  35. Libre Parole du 12.
  36. Croix du 12.
  37. Cocarde du 13, article de Barrès.
  38. Libre Parole du 12.
  39. Sauf la Lanterne, toute la presse radicale et socialiste fit le silence sur l’article de Saint-Genest, prophète criant dans le désert. On le laissa aux prises avec la presse de l’État-Major et des jésuites.
  40. Le salut du pays avant tout, dans le Figaro du 13 décembre.
  41. Croix du 13 décembre 1894.
  42. Patrie du 13 décembre 1894.
  43. Autorité du 8.
  44. Autorité du 13 décembre 1894.
  45. Patrie du 13.
  46. Intransigeant, Libre Parole du 14, etc. ; Patrie, Cocarde, etc.
  47. Avant le jugement, dans le Figaro du 19.
  48. Rennes, I, 66, Casimir-Perier : « J’ai répondu à M. Waldeck-Rousseau, comme à M. Joseph Reinach, que je ne pourrais que transmettre leur désir. » Mercier affirme (Rennes, I, 93) « qu’il ne connaît rien qui puisse lui faire croire » que le Président de la République ait transmis au Conseil des ministres l’expression de ce désir. Il ajoute que « le huis clos a été demandé par le Gouvernement au conseil de guerre et qu’il n’a jamais entendu dire qu’aucun membre du Conseil ait fait une tentative d’opposition ». C’est sa façon habituelle d’entortiller une parcelle de vérité dans le mensonge.
  49. Du Paty a raconté « qu’Esterhazy lui avait déclaré que la pièce Canaille de D… avait été communiquée par le général de Boisdeffre, dans son cabinet, au colonel Maurel, avant les débats du procès Dreyfus ». Ce qui est faux, affirme Du Paty : « Je lui ai fait promettre sur l’honneur de ne pas propager cette légende, et lui ai rappelé sa promesse dans une lettre écrite à la fin de novembre. « (Instruction Tavernier, interrogatoire du 17 juin 1899.) Esterhazy n’a pu être renseigné que par Henry, et Henry est un grand menteur. Mais quel intérêt avait-il à faire ce mensonge à Esterhazy ?
  50. Cass., I, 308, Maurice Weil.