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Histoire de l’Affaire Dreyfus/T2/3

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La Revue Blanche, 1901 (Vol.2 : Esterhazy, pp. 200–251).
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CHAPITRE III

LE PETIT BLEU

I. L’État-Major général ; Miribel et Boisdeffre, 200. — Gonse, 202, — II. Le commandant Picquart, 203. — Sa carrière militaire, 205. — III. Rôle de Picquart dans l’affaire Dreyfus, 207. — IV. Maladie de Sandherr, 211. — Cordier, 212. — V. Picquart nommé chef du bureau des Renseignements, 213. — Boisdeffre lui prescrit de poursuivre l’enquête sur Dreyfus ; conversation avec Sandherr, 214. — Picquart abusé par Henry, 215. — VI. Picquart et Gribelin, 217. — Piège tendu par Henry à Dreyfus, 218. — L’espionne italienne, 219. — Un brouillon de Schwarzkoppen, 220. — Les « fuites » continuent, 224. — Hecquet d’Orval, 225. — VII. Réformes apportées par Picquart au fonctionnement du service, 226. — Les cornets de la femme Bastian, 228. — Consigne de Picquart violée par Henry, 229. — VIII. Picquart promu lieutenant-colonel, 231. — Leblois, 232. — Leblois au ministère, 233. — L’affaire Boulot, 235. — Le dossier des pigeons voyageurs, 237. — IX. La femme Bastian et Henry, 238. — Arrivée du petit bleu par le cornet, 239. — Lauth le recolle ; il l’apporte à Picquart, 240. — X. Henry informé par Lauth, 242. — Comment Schwarzkoppen déchira la carte-télégramme qu’il adressait à Esterhazy, 244. — XI. Réflexions de Picquart, 245. — Il craint un piège, 246. — Il ne fait pas part à ses chefs de sa trouvaille, 247. — Conversation avec Curé au sujet d’Esterhazy, 248. — Conversation avec Henry, 249. — L’agent Desvernine chargé de surveiller Esterhazy, 251. — XII. Henry prévient Esterhazy, 251. — Esterhazy se rend ouvertement à l’ambassade d’Allemagne, 252. — Premiers rapports de Desvernine, 253. — XIII. Lauth photographie le petit bleu, 255. — XIV. Intrigues d’Henry contre Picquart, 257. — Conversations avec Lauth et Gribelin, 259. — Entretien de Picquart et de Lauth au sujet du petit bleu, 260. — Autres manœuvres d’Henry, 263. — Gribelin dit à Lauth que Picquart s’imagine « qu’Esterhazy est coupable à la place de Dreyfus », 265. — XV. Le colonel de Foucault et Richard Cuers, 267. — Picquart écrit à Boisdeffre, 270. — XVI. Il envoie Lauth et Henry à Bâle pour s’y rencontrer avec Cuers, 271. — XVII. Entrevue de Bâle, 273. — XVIII. Récit qu’en font Lauth et Henry, 275. — XIX. Récit qu’en fait Cuers, 279. — XX. Retour de Boisdeffre à Paris ; Picquart l’informe de ses soupçons sur Esterhazy, 281. — Les cent mille francs du service des Renseignements ; Billot, 282. — Démarches d’Esterhazy pour entrer au ministère de la Guerre, 284. — Ses lettres à Weil et à Jules Roche, 287. — Sa lettre à Robert Calmon, 288. — XXI. Picquart compare l’écriture d’Esterhazy à celle du bordereau, 290. — Du Paty et Bertillon, 291. — XXII. Picquart se fait remettre le petit dossier par Gribelin, 292. — Il acquiert la certitude que Dreyfus est innocent, 294. — Picquart rend compte de sa découverte à Boisdeffre, 295. — Boisdeffre l’envoie chez Gonse, 298. — Consigne donnée à Picquart, 299.

I

Le ministère de la Guerre, sous le régime des assemblées, en subit les variations. Chacun de ses rapides titulaires amène avec lui son personnel, ses idées sur la mobilisation et la concentration, qu’il impose pour un trimestre, pour la durée d’une combinaison politique. Dix ans après la défaite, quand la blessure saignait encore, ce manque de suite inquiéta les esprits attentifs. Le remède au mal parut être d’installer, auprès du ministre, un autre chef qui n’aura pas été porté par le flux parlementaire et que le reflux ne remportera pas. La préparation des armées au combat sera son unique fonction. Il poursuivra de longs desseins. Tel a été Moltke à Berlin. Plein de cet exemple, Gambetta nomma Miribel à l’État-Major. Sa conception fut méconnue ; ce choix précipita sa chute[1].

Gambetta mort, sa pensée fut comprise et reprise. C’est l’ordinaire fatalité que les mesures les plus judicieuses ne sont pas réalisées à l’heure opportune, avec l’homme utile et jeune encore. Miribel fut rappelé, après l’équipée de Boulanger. Il n’était plus le même, vieilli de huit années, alourdi, apoplectique ; pourtant, il fit œuvre de bon organisateur et, travailleur acharné, acheva de s’user à la tâche. Le bénéfice de tant d’efforts fut pour son successeur, Boisdeffre ; politique plus que soldat, c’est lui qui fut inamovible.

Mercier, qui le reçut de Loizillon, le subit. Il domina sans peine Zurlinden, loyal, honnête, mais de jugement court et sans résistance. Une déférence affectée le rendit maître de Cavaignac, dauphin de la République par droit de naissance, insatiable tant qu’il ne coucherait pas à l’Élysée. Enfin Billot, de cette race montagnarde qui paraît simple et à qui l’on n’en fait pas accroire, troupier qui savait son métier, le tenait pour incapable, mais n’osait se brouiller avec ce favori de la fortune. Billot disait volontiers à ses amis républicains[2] que son ministère « était devenu une jésuitière » ; mais il était sans choix sur les moyens de se maintenir aux honneurs et extrêmement pressé d’argent.

Boisdeffre, ambassadeur extraordinaire aux obsèques du tsar Alexandre, le fut encore au sacre du jeune empereur Nicolas II, à cause de sa figure aristocratique, qui paraissait propre à imposer, et du bruit répandu que nul n’était plus agréable aux souverains russes. Il commit des bévues à Moscou, déplut en cherchant trop à plaire, et intrigua contre l’ambassadeur ordinaire de la République, Montebello, dont il convoitait la place. Mais les initiés, qui surent ces histoires, s’en turent ; la presse, gagnée ou moutonnière, continua à le célébrer comme l’auteur de la populaire alliance et l’ami du Tsar.

En Prusse, la séparation entre le ministère de la Guerre et le grand État-Major est telle qu’ils ne sont pas logés au même immeuble[3]. La grande affaire de l’État-Major, c’est la mobilisation. Pour Boisdeffre, ce fut de placer sa clientèle. Cavaignac avait fait de lui le surintendant de tous les services, un ministre plus puissant cent fois que le ministre lui-même. Entre un tel subordonné et le conseil supérieur, le pauvre ministre responsable devenait une machine à signer.

Saussier, exactement renseigné, ne prisant que le solide et resté homme du peuple, n’avait ce petit-fils d’émigrés[4] en nulle estime ; mais, indolent, sceptique, sans autre souci que de ne pas se créer d’embarras au terme de sa carrière, il se satisfaisait par des épigrammes et des bouderies.

Gonse resta le second de Boisdeffre[5]. Ils vivaient dans une parfaite intelligence, Boisdeffre s’en remettant à Gonse des corvées et du gros de la besogne, Gonse suppléant par son assiduité à la paresse de son chef ; d’ailleurs obséquieux, point décoratif, ne compensant point par la connaissance des affaires son manque de prestige, et l’esprit aussi timoré que le cœur était faux ; toutefois, il était moins sot qu’il ne le paraissait, et il cachait beaucoup de ruse sous un air de bonhomie. Il avait des alliances juives, ce qu’il rachetait par un bruyant déploiement de zèle au service des influences cléricales et par quelque apparence de dévotion.

Cependant l’impulsion donnée par Miribel aux divers rouages de la grande machine était si forte qu’aucun trouble, sauf au service de statistique, n’apparut de longtemps dans leur travail.

II

Boisdeffre, pour indolent qu’il fût, n’avait pas attendu l’affaire Dreyfus pour prendre garde au désordre de ce service. On peut croire que Miribel s’en inquiéta dans les derniers temps de sa vie. En effet, Boisdeffre lui avait à peine succédé qu’il fit offrir au commandant Picquart, alors professeur à l’École de guerre, de passer à l’État-Major et de remplacer Sandherr, qui serait envoyé dans un régiment. Il avait seulement entrevu le jeune officier, l’année précédente, aux grandes manœuvres, et il lui avait trouvé, « avec un air de grand contentement de lui-même[6] », trop peu de déférence. Mais le colonel Millet, directeur de l’infanterie, le lui recommandait très vivement.

Picquart passait alors pour une des plus sûres espérances de l’armée. D’une vieille famille lorraine qui avait donné à la France des magistrats et des soldats, il était né à Strasbourg[7] et y fit ses études. Il avait seize ans quand la guerre éclata ; sa vocation naquit de la défaite, de l’invasion, de l’annexion de sa terre natale.

L’âme française n’a pas été moins cruellement mutilée que le territoire par la perte de l’Alsace. L’admirable équilibre a été rompu au profit du Midi. Gascogne et Provence, Toulouse et Marseille, avec leur vie en dehors, leur belle exubérance, mais si peu profonde, le goût des phrases plus que des actes, n’ont plus le contre-poids du pays rhénan, saine raison et simple, gaieté honnête, bonté solide, droiture fruste mais inflexible. Le duc d’Aumale avait coutume de dire : « Ah ! si vous aviez connu le gendarme alsacien ! »

Picquart se prépara à Saint-Cyr au milieu des Allemands, avec le seul maître français qui fût demeuré au collège de Colmar. Il entra ensuite à l’École d’État-Major, d’où il sortit le second, à vingt-six ans[8].

C’est la meilleure époque militaire de la troisième République, encore brûlante de l’espoir des prochaines revanches, sous des chefs qui avaient gagné leurs étoiles dans des batailles. Nul, alors, qui n’aperçût clairement la raison d’être de l’armée nouvelle : la guerre, la reprise des provinces perdues.

Ces graves perspectives donnaient aux esprits du sérieux, au métier des armes l’au delà qui en fait la noblesse. L’officier français apparut alors tel que la décrit Alfred de Vigny, laborieux, plein d’honneur, pénétré de l’idée du devoir, bon aux hommes qu’il conduira demain au combat. Il les instruisait pour une lutte suprême, non pas seulement pour les renvoyer, leur dette payée, au champ ou à l’atelier.

Picquart fut l’un de ces officiers avec quelque chose de plus : un goût très vif de la lecture et de l’art, surtout de la musique, qui élargira son esprit et enrichira sa vie intérieure. Au physique, une taille élancée, des traits réguliers, bien dessinés et un peu secs, une élégance naturelle, une mine grave, prévenaient en sa faveur.

Il se plaisait dans la solitude, sa tâche accomplie, ayant horreur du vulgaire, et vivait beaucoup par la pensée, d’une intelligence très étendue, à la fois solide et fine, sans imagination, et servie par une mémoire impeccable. On trouve en lui moins de chaleur que de lumière ; volontiers ironique, il tempère par la réflexion ses sympathies comme ses antipathies, et s’applique à les tenir en bride ; il se livre rarement, d’une discrétion voulue, qui n’est pas exempte de calcul, et sa raison n’est pas moins pondérée que sa sensibilité. Pourtant la forte logique du jeune officier ne va pas sans quelque candeur ; pour ne les avoir étudiés encore que dans les livres, il ignore les hommes ; et, bien qu’il soit affranchi de toute dépendance religieuse[9], il n’est pas dépourvu de préjugés.

Il porta dans l’action les mêmes qualités, du sang-froid, de la méthode, un courage calme et sans déclamation. Il fit ses premières armes en Afrique, dans la petite campagne de l’Aurès[10], puis au Tonkin, sur la frontière de Chine[11], où il fut cité à l’ordre du jour et, du même coup, à trente-trois ans, reçut le quatrième galon et la croix. À son retour en France, il fut nommé professeur à l’École de guerre ; Galliffet, qui avait le commandement éventuel d’une armée, l’appela, sur la recommandation de Miribel, à son État-Major[12].

Ce chef, sévère et dur autant pour les autres que pour lui-même, conçut pour Picquart une profonde estime ; et, de même, tous les autres chefs qui l’employèrent.

Attaché, comme officier de l’armée territoriale, au même État-Major, je l’y connus, à l’automne de 1891, pendant les manœuvres de l’Est[13].

Le colonel Millet, qui donnait à Boisdeffre le conseil d’appeler Picquart au bureau des Renseignements, l’avait eu sous ses ordres et vu à l’œuvre[14]. Huit ans auparavant, chargé de suivre officiellement les manœuvres allemandes de Carlsruhe, Millet avait remarqué Picquart, qui s’y promenait, en civil, pour son instruction, faisait causer les officiers et ne perdait pas de vue le maréchal de Moltke. Le jeune officier avait fait une étude approfondie de la stratégie et de la tactique, parlait ou lisait la plupart des langues européennes. Récemment, il était allé apprendre le russe à l’École des langues orientales. On savait sa réserve systématique, sa prudence[15].

Mais Picquart refusa de se charger de cette police militaire dont il ignorait le mécanisme et qui lui inspirait quelque répugnance[16]. Pourtant, il accepta d’entrer comme sous-chef au troisième bureau (opérations militaires et instruction générale de l’armée). Boisdeffre, en le nommant, lui dit encore de se préparer à prendre la succession prochaine de Sandherr[17]. Picquart de nouveau protesta.

III

L’an d’après, Picquart, comme on l’a vu, fut mêlé à plusieurs incidents de l’affaire Dreyfus. Il avait eu Dreyfus comme élève à l’École de guerre, où il le nota médiocrement[18], puis, sous ses ordres, au troisième bureau, où il l’employait encore en septembre. Il n’avait point de goût pour lui[19], parce que l’amitié ne se commande pas, et, aussi, parce qu’il était alors antisémite[20].

Il l’était sans fanatisme d’aucune sorte, toute violence lui étant étrangère ; mais, s’il était d’intelligence trop haute pour ne pas sourire des lointaines rancunes du chrétien qui reproche à Israël d’avoir crucifié son dieu, et de cœur trop droit pour ne pas mépriser les passions tapageuses des sectaires et les arrière-pensées sordides des maîtres-chanteurs, il avait le préjugé atavique qui a existé, pendant longtemps, en Alsace, contre les Juifs. En effet, avant et même après la Révolution, beaucoup de Juifs du pays rhénan pratiquèrent avec rapacité le commerce de l’argent[21], prêteurs et marchands de biens et, plus tard, sous le régime de la conscription, « marchands d’hommes ». En 92, quand les paysans et les bourgeois eurent besoin d’argent pour acheter 60 millions de biens nationaux, ils empruntèrent volontiers aux Juifs ; ils payèrent, moins volontiers, des intérêts, d’ailleurs abusifs[22]. Le grand Sanhédrin, convoqué par Napoléon, proscrivit l’usure. Par malheur, ce n’était ni un Synode ni un Concile, et ses décisions furent aussi vaines que le décret de 1808 qui défendait aux Juifs de s’établir, sinon pour s’adonner à l’agriculture, dans la vallée du Rhin.

Le préjugé de Picquart était un produit de ces temps passés. Il ne s’en cachait pas, se fâchait quand on écrivait son nom « Picard », d’une orthographe qui avait un air juif[23]. Quand il fut chargé de répartir les stagiaires entre les bureaux de l’État-Major, il plaça Dreyfus à la section des manœuvres, parce qu’il connaissait Mercier-Milon pour un esprit juste et libre[24], mais s’excusant, tout de même, « de lui donner le Juif[25] ». Cependant, quand l’affaire éclata, il garda son sang-froid et, consulté par Gonse, refusa d’attribuer le bordereau à Dreyfus[26].

S’il joua un bout de rôle, au prologue du drame, quand il conduisit la victime à Du Paty, il résista, quelque temps encore, à l’entraînement général. Les haines cristallisées sur Dreyfus ne lui parurent pas des raisons. Il ne tomba qu’au piège des preuves secrètes ; les chefs, Gonse et Sandherr, affirmaient qu’elles étaient décisives et écrasantes[27] ; il les crut sur parole ; et, dès lors, dans sa foi militaire encore intacte, il ne vit plus l’accusé qu’à travers cette certitude. Il suivit le procès par ordre de Mercier[28], en apprécia sainement les péripéties, l’acte d’accusation, méchant et vide, l’absurde déposition de Du Paty, le témoignage théâtral d’Henry, les folies de Bertillon[29]. Mais sa critique s’arrêta devant Dreyfus, qui ne lui parut qu’un habile comédien, puisqu’il était assuré de son crime, sur la foi des chefs[30]. Il eut encore la juste impression de l’acquittement probable, faute de preuves[31], et, comme il ne fallait pas qu’un traître échappât, il poussa à la communication des pièces secrètes[32]. Enfin, il fut sourd à la protestation tragique de Dreyfus, pendant la suprême parade, et il l’entendit sans en frémir. Eût-il mieux compris si le supplicié n’avait pas été Juif ? Une heure après, sur la rumeur vague des aveux, il n’y vit pas d’impossibilité ; il se reprocha seulement de n’en avoir pas été informé plus tôt, comme c’eût été son devoir, pour en faire son rapport au ministre[33].

Pourtant, il pensait que l’affaire avait été mal conduite et qu’il conviendrait, à l’occasion, de procéder autrement.

Quelques jours après la dégradation, le colonel Boucher lui transmit les compliments de Boisdeffre : le général a remarqué son zèle, le tact et l’intelligence qu’il a montrés dans ses diverses missions. La première méfiance de l’État-Major est tombée ; il est devenu le favori ; tous, chefs et camarades, le croient de leur bord[34]. Un peu plus tard, Boisdeffre l’avisa de sa prochaine nomination à la place de Sandherr, trop malade pour continuer son service[35].

IV

Déjà, avant le procès de Dreyfus, Cordier s’était aperçu que l’intelligence de Sandherr faiblissait. Le procès acheva le vieux soldat. D’abord, il fut irrité de n’avoir pas découvert lui-même le Juif ; puis, il redouta l’acquittement, bien qu’il eût pris sa part au coup des pièces secrètes ; et, parce qu’il s’y était associé, il resta troublé jusqu’après l’arrêt de revision. « Il est heureux, disait Du Paty, qu’il n’y ait pas eu de vice de forme, car on n’eût pas été sûr d’un second conseil de guerre. » Cette crainte écartée, une autre l’assaillit. Boisdeffre, qui n’ignore rien, ne lui a-t-il pas exprimé l’absurde intention de revenir sur l’affaire[36] ? Sans doute, Boisdeffre croit Dreyfus coupable, il n’est, préoccupé que de découvrir de nouvelles preuves ; surtout, Sandherr, avec Henry, a pris ses précautions en gardant les pièces secrètes dans l’armoire de fer. Le crime, pourtant, est-il à jamais enseveli ? Quand ses amis l’entretenaient de Dreyfus, ils étaient frappés de l’air avec lequel il balbutiait quelques mots[37] ou refusait de parler.

Ces angoisses, quelques remords peut-être, accélérèrent la marche de la paralysie générale qui couvait depuis longtemps chez lui[38], et qui est lente à exercer ses derniers ravages. Un autre mal le rongeait encore. Pendant que sa moelle se vidait et que ses membres devenaient de bois, sa figure, subitement terreuse, se couvrait de plaques blanches. Il cherchait les mots sans les trouver, la salive à la bouche, riait parfois d’un rire d’enfant ; son cerveau s’obscurcissait. Il eut une attaque[39], quitta le bureau et s’alita.

Cordier, qui était entré au bureau deux jours après Sandherr, avait résolu de le quitter avec lui. Il n’avait jamais ambitionné sa succession et la savait réservée à Picquart[40]. Bien qu’antisémite, lui aussi, parce qu’il avait été trompé autrefois par un officier ministériel juif, et grand lecteur de Drumont et de Rochefort[41], il avait eu des doutes sur la culpabilité de Dreyfus. Il fallut le verdict unanime pour le rassurer[42]. Les façons des autres officiers du service lui déplaisaient. Il avait partagé la méfiance de Sandherr à l’endroit d’Henry, connaissait son intrigue avec Gribelin et Lauth[43]. Le capitaine Matton avait obtenu déjà de s’en aller[44].

Sandherr malade, Cordier dégoûté[45], c’était Henry, en fait, qui menait le bureau. Et il espérait toujours en devenir le chef, malgré son ignorance des langues étrangères et son peu d’instruction. Mais Boisdeffre et le nouveau ministre, Zurlinden, continuaient à presser Picquart de prendre la place de Sandherr.

Picquart ne pouvait s’y résoudre. Ces besognes de policier lui semblaient indignes d’un officier. Il suggéra le choix de Du Paty, beaucoup plus informé que lui. Boisdeffre refusa. Il demanda à faire partie de l’expédition de Madagascar ; Boisdeffre refusa encore[46]. Un peu plus tard, un incident, qui montra le désarroi du service, lui donna à réfléchir. Un commissaire spécial ayant télégraphié que la garnison de Metz préparait, pour le lendemain, des exercices de mobilisation, Gonse s’affola, fit réveiller le Président de la République et se précipita, suivi de Lauth, chez Cordier, pour qu’il envoyât des dépêches à ses agents. Cordier eut beaucoup de mal à calmer ces agités.

Picquart se persuada enfin que son devoir lui commandait d’accepter[47], et il fut nommé, le 1er juillet 1895, en même temps qu’il était inscrit au tableau pour le grade de lieutenant-colonel.

V

Cordier passa le service à Picquart[48] ; Sandherr se leva pour venir une dernière fois au bureau lui remettre les fonds[49]. Il le reçut ensuite à son chevet[50], pendant les quelques jours de lucidité qu’il eut encore, lui donna divers conseils[51]. Il lui dit surtout que Boisdeffre se préoccupait toujours « de la question Dreyfus ». Pour lui, il était d’avis qu’il vaudrait mieux n’en plus parler : « D’ailleurs, dit-il, si l’on avait besoin de preuves pour convaincre les gens, vous n’aurez qu’à demander à Henry le petit dossier qui a été communiqué aux juges, en chambre du conseil. Montrez-le au chef qui vous aura fait des objections[52]. » Sandherr précisa où les pièces étaient déposées (dans l’armoire d’Henry), mais sans ajouter que Mercier en avait ordonné la destruction.

Comme Sandherr l’en avait prévenu, Boisdeffre, dès les premiers jours, dit à Picquart que « l’affaire Dreyfus n’était pas finie ; elle ne fait que commencer[53] ; un retour offensif, toujours possible, des Juifs est à craindre[54] ; en conséquence, il est nécessaire de savoir les mobiles du crime ; on n’a fait encore que des hypothèses, toutes très mal fondées ; il faut nourrir le dossier[55] ».

Picquart convint que les renseignements de moralité recueillis contre Dreyfus avaient été réfutés à l’audience[56]. Boisdeffre lui prescrivit de chercher si d’autres fuites s’étaient produites que celles qui avaient été révélées par le bordereau[57].

La nomination de Picquart, bien que prévue, causa une amère déception à Henry[58]. Cependant, il était trop habile pour ne pas dissimuler. Il écrivit à Lauth que « tout irait bien ; le nouveau chef voit juste et promptement, a beaucoup d’initiative, est sérieux, intelligent et actif[59]. » « On est déjà débarrassé du père Josué (Cordier). » Et, s’empressant auprès de Picquart, sans méfiance à son égard[60], il eut vite fait de le gagner par sa rudesse à la fois naturelle et affectée, son dévouement toujours prêt, mais qui se gardait d’être bruyant, et son expérience de vieux troupier si franchement offerte au jeune chef. Il n’y eut jamais de soldat plus soumis. Avec sa forte patience de paysan, il saura attendre.

Picquart crut le fourbe, le traita « avec la bienveillance qu’un chef doit témoigner à un subordonné plus âgé[61] », et fit de lui le plus intime de ses collaborateurs. Le général Niox avait pour lui une répugnance instinctive. Picquart, tapant sur l’épaule d’Henry, lui dit devant Niox : « N’est-ce pas, Henry, que nous sommes les deux doigts de la main[62] ? »

Tel Iago. Il a sollicité la lieutenance d’Othello qui lui a préféré un jeune rival : « Et quel est cet officier ? dit Iago. Ah ! un grand mathématicien, un certain Michel Cassio, un florentin amoureux qui n’a jamais manœuvré un bataillon en campagne et qui ne connaît pas plus les dispositions du combat qu’une vieille fille, excepté par théories apprises dans les livres et que des gens de robe pourraient expliquer aussi bien que lui : pur babil et aucune pratique, voilà toute sa science de soldat[63]. » Cependant, tout le monde estime le scélérat ; Othello l’appelle « l’honnête Iago », et aussi Desdémone, et Cassio lui-même.

Picquart comptait s’adresser à la Préfecture de police et à la Sûreté générale pour avoir les renseignements demandés par Boisdeffre au sujet de Dreyfus. Henry l’en détourna, le prenant par son faible : « Ces administrations, lui dit-il, sont sous la dépendance des Juifs » ; mieux vaut s’adresser au vieux Guénée, « plus indépendant[64] ».

Guénée, mandé au service, déclara aussitôt à Picquart qu’on avait vu Dreyfus « jouer partout[65] ». Picquart objecta qu’« il y a beaucoup de Dreyfus » et lui fit donner par Henry une photographie du traître, pour éviter toute erreur[66]. Guénée (âme damnée d’Henry) fit durer son enquête pendant plusieurs mois et ne rapporta que d’imbéciles racontars[67].

Boisdeffre prescrivit alors « d’aborder la question femmes[68] ». Guénée, « ayant fait partie, en son temps, de la police des mœurs, sembla qualifié » pour élucider ce problème. Il raconta mille fables, n’apporta aucune preuve. Un an après, il était encore en chasse[69].

VI

Malgré l’insuccès de ces recherches, l’idée d’une erreur judiciaire était si loin de la pensée de Picquart qu’il n’eut pas la curiosité de demander le dossier secret, où Sandherr lui avait dit qu’était la preuve incontestable du crime. Il cherchait du nouveau. Ainsi, il fit chauffer avec des fers à repasser les lettres de Dreyfus et des siens, pour y découvrir des traces d’écriture secrète[70]. On n’en trouva nécessairement aucune. Dominé par sa certitude, Picquart lisait sans émotion les lettres de l’innocent : « Il réclame de la lumière, disait-il à Gribelin, je vais lui en faire[71] ! »

Un piège fut tendu vers cette époque à Dreyfus, certainement par Henry et sans que Picquart en fût informé. Le directeur de l’Administration pénitentiaire, Guéguen, lisait le courrier de Dreyfus avant de le lui faire remettre. Il marqua de son visa[72] (octobre 1895) une lettre banale, signée : « Votre vieux cousin, L. Blenheim. » Dreyfus n’avait aucun parent de ce nom ; il avait déjà reçu des lettres de ce genre qu’il attribuait à de mauvais plaisants ; il jeta celle-ci, comme il avait fait des autres, dans un tiroir. Ni Guéguen ni lui n’avaient aperçu les phrases suivantes écrites dans les interlignes avec une encre spéciale qu’on trouve dans le commerce, composée d’une solution au nitrate d’argent et de gomme, et qui apparaît, au bout de quelque temps, à la lumière : « Fil rompu. Tâchez renouer. Nos deux tentatives ont échoué. Nous sommes obligés d’être très prudents. On a failli tout découvrir. Faites savoir où était 2249. On connaît l’affaire du Jura 34. » L’auteur de la machination comptait évidemment que ces lignes apparaîtraient pendant le trajet de Paris à la Guyane ; Guéguen aurait aussitôt avisé l’État-Major qu’un complice continuait le commerce du traître sur des indications de l’île du Diable, en langage convenu. Mais comme la lettre, sous l’enveloppe, était exposée seulement à la lumière diffuse, les phrases interlignées ne ressortirent que beaucoup plus tard. Dreyfus ne constata la fraude qu’après son retour en France, quand il classa les lettres qu’il avait reçues à l’île du Diable.

On apporta fréquemment à Picquart des preuves « postérieures » de la culpabilité de Dreyfus. Son sens critique se retrouva pour en reconnaître la nullité ou la fausseté.

Ce fut d’abord une Italienne qui offrait ses services et signalait, pour se faire valoir, l’existence de deux lettres de Dreyfus chez un officier supérieur de son pays[73]. Son correspondant (un agent du ministère des Affaires étrangères) ne communiquait la dénonciation « qu’après bien des hésitations et sous les plus expresses réserves » ; il tenait la dame pour « très romanesque », et ses dires comme indignes de créance [74]. Un secrétaire d’ambassade, Delaroche-Vernet, porta à Picquart la lettre de l’espionne et la note de l’agent[75]. Picquart se montra sceptique, mais, nommé de la veille, consulta Cordier et Sandherr[76]. Celui-ci, déjà sollicité par l’Italienne, avait fait prendre, par le capitaine Matton, des renseignements qui se trouvaient fâcheux[77]. Sandherr recommanda à Picquart de se méfier de cette sorte d’aventurières ; le service venait d’être mystifié cruellement par l’une d’elles[78]. Cordier, de même, prémunit son camarade contre l’emploi des femmes dans l’espionnage : « Le maréchal de Saxe conseille, à tort, de se servir des moines ; tout ce qui porte des robes, il n’en faut pas. » Quant à la lettre où il est question de Dreyfus, elle « ne vaut pas quarante sous ». On peut, indifféremment, la classer ou la jeter au feu[79]. Picquart dit simplement à Delaroche, quand il le revit, que la dame, qui avait réitéré ses offres, « demandait trop cher[80] ». Un peu plus tard, à l’automne, la femme Bastian apporta un brouillon de l’écriture de Schwarzkoppen,


très lacéré[81]. On reconstitua ce chiffon, une centaine de mots en allemand, le nom de Dreyfus suivi des quatre premières lettres du nom de Boisdeffre, puis un trou, des mots effacés, plus loin : « Je ne peux pas ici… », une nouvelle lacune, enfin : « La pièce est arrivée entre les mains de l’attaché militaire ou du grand État-Major à Berlin ; ce que je puis affirmer, c’est qu’elle est réellement arrivée entre les mains d’un des attachés militaires et qu’elle a fait ensuite retour au bureau des Renseignements[82]. » Sur les autres morceaux du canevas, des noms propres (Berger, Constantinople[83], Giovaninelli, Saussier, Négrier) et la principale phrase, en français, du toast porté par le général russe Bogolubof, le 18 septembre, au banquet de Mirecourt, à l’issue des manœuvres : « Je porte un toast chaleureux à la réunion des drapeaux français et russes sur le prochain champ de bataille[84]. » Schwarzkoppen a assisté à ces manœuvres ; il relate ce qu’il y a vu, entendu, le discours du général russe, les propos de Boisdeffre. Le mot déchiré, qui suit le nom de Boisdeffre, c’est bien certainement le verbe sagt, « il dit »[85] ; l’attaché allemand ne parle pas de lui-même à la troisième personne[86]. D’ailleurs, le mot « pièce » (Schriftstück, écrit), très imprécis, ne désigne pas forcement le bordereau que Schwarzkoppen, en fait, n’a jamais vu. L’eût-il reçu, il ignorait que Dreyfus avait été condamné sur cette seule pièce, encore inconnue du public, ensevelie dans la nuit du huis clos[87].

Picquart jugea qu’il n’y avait aucune conclusion à tirer de ces fragments ; il les soumit pourtant aux grands chefs, qui n’y attachèrent aucune importance[88].

D’autres rognures encore, souillées de la cendre des cheminées allemandes, furent précieusement recueillies, recollées et étudiées. Du Paty, qui fréquentait au bureau, s’empara d’un mémento de Schwarzkoppen sur l’attribution de l’artillerie lourde aux armées[89] ; Lauth fonda des espérances sur une lettre où il était question du fils du concierge de l’ambassade qui servait dans l’armée française ; on y lisait aussi : « Hanotaux retors se réjouit de ce qu’administration démentit[90]. » À l’examen, tout croula. De ce que l’attaché allemand fait mention du fils de son concierge, il n’en résulte pas qu’il l’ait soupçonné d’avoir volé des papiers ; il écrit qu’Hanotaux est satisfait du démenti concerté entre Casimir Perier et Munster pour clore l’incident diplomatique, mais il n’ajoute pas qu’inquiet pour lui-même, il partage son contentement[91] ; les indications sur l’artillerie lourde lui ont été données quatorze mois après l’arrestation de Dreyfus[92]. On commençait par voir Dreyfus partout ; en cherchant, on ne le trouvait nulle part.

Picquart constata le développement d’une nouvelle industrie : dès qu’un escroc avait besoin de quelques louis, il venait raconter au bureau qu’il avait surpris Dreyfus, en flagrant délit à Rome, à Constantinople ou à Londres[93].

D’autre part, les « fuites » continuaient[94]. Elles n’avaient pas cessé, même pendant le procès de Dreyfus ; le 29 octobre, Schwarzkoppen avait envoyé à Schlieffen des documents sur les manœuvres de forteresse de Paris et de Toul[95]. On a vu que l’État-Major allemand reçut, l’an d’après[96], une note sur l’ordre de bataille des armées et le nouveau plan de mobilisation[97].

Il y avait donc d’autres traîtres. Quand Picquart prit son service, Zurlinden ne lui fit qu’une recommandation : surveiller Hecquet d’Orval[98], un ancien officier chez qui Du Paty, son cousin, se rencontrait familièrement avec Schwarzkoppen[99]. Comme d’Orval s’inquiétait du rôle de Schwarzkoppen dans l’affaire Dreyfus, Du Paty le rassura : leur ami était étranger à l’affaire, Dreyfus n’avait été en rapports qu’avec Schmettau, à Bruxelles. D’Orval continua à voir Schwarzkoppen ; Du Paty fut le parrain de l’un de ses enfants ; officier de l’armée territoriale, il voulut assister en tenue à la dégradation de Dreyfus ; Du Paty lui prêta son sabre[100]. Or, c’était sur les indications de Du Paty qu’Henry avait dénoncé d’Orval à la Sûreté[101]. Picquart, sur l’ordre de Boisdeffre, mit un agent à ses trousses. Du Paty, qui portait dans cette affaire la même passion aveugle que dans l’affaire Dreyfus, signala que d’Orval se rendait à Moscou, au couronnement du Tsar ; l’agent l’y suivit et se tint en rapports constants avec Pauffin, l’officier d’ordonnance de Boisdeffre[102]. La surveillance ne donna rien[103].

Cependant Picquart continuait à croire au crime de Dreyfus.

VII

Quelle que fût la confiance de Picquart dans ses collaborateurs et subalternes, il voulut, du premier jour, étant le chef, agir en chef. Depuis deux ans qu’il était en relations avec le bureau, il s’était rendu compte des abus qui s’y étaient introduits.

Le service, sous Sandherr, se faisait « en famille[104] » ; lorsqu’il commença à s’affaiblir, le laisser aller, peu à peu, dégénéra en anarchie. Henry, mal vu de Sandherr, lia d’abord partie avec Lauth. Celui-ci, de famille alsacienne, protestant et qui enrageait de l’être, rongé d’ambition, le muffle d’un dogue, l’œil faux du chat sous le lorgnon, était, par la culture et le rang social, très supérieur à Henry. Une affinité plus basse, les mêmes jalousies et les mêmes haines, les maria l’un à l’autre ; ils devinrent inséparables, travaillant côte à côte, montant ensemble à cheval tous les matins, venant au bureau, s’en retournant de compagnie[105]. Puis Gribelin, l’archiviste, compléta le trio, bonhomme d’apparence, grossier, sans instruction, se croyant un personnage[106] parce qu’il avait, à ranger les dossiers, pénétré des secrets[107] et qu’il tenait sous clef l’honneur d’un tas de gens. À eux trois, ils entendaient gouverner. Henry, dans ce désordre favorable à ses intérêts, avait pris la part du lion, ce qui lui importait le plus, les rapports directs avec les agents, surtout avec la ramasseuse.

Picquart, qui ne connaissait pas encore les hommes, jugea bien les choses. Il ne saura que plus tard ce que l’habitude des salissantes machinations policières, la fréquentation des espions et des espionnes, la fascination qu’un métier corrupteur exerce sur des esprits faibles, l’illusion de puissance qu’il donne, peuvent faire de soldats, jusqu’alors loyaux et droits, quand ils passent de l’air libre des camps à la puanteur des bureaux, remplacent le sabre par le grattoir, la poudre par la sandaraque, deviennent des scribes et des argousins[108]. Mais, s’il fut dupe alors, et longtemps encore, de la feinte déférence d’Henry et de Lauth, ou de la sottise hypocrite de Gribelin, il vit clairement que la seule garantie de l’ordre dans les affaires militaires, la forte hiérarchie, s’était effritée sous des usurpations répétées, que toutes les attributions étaient confondues et qu’il n’y avait plus, dans ce service réputé terrible, mais où les agents les plus suspects, déjà vendus peut-être à l’étranger, allaient et venaient comme chez eux[109], ni règle, ni méthode, ni discipline d’aucune sorte.

Il résolut dès lors de rétablir l’ordre ; en premier lieu, de replacer l’autorité où était la responsabilité[110]. Il prit à cet effet diverses mesures. La grande affaire était toujours à l’ambassade d’Allemagne. Depuis le procès Millescamp[111], la ramasseuse faisait elle-même livraison des cornets à Henry, dans des endroits isolés. Il les rapportait chez lui[112] et les gardait pendant plusieurs jours, triant à sa guise, détruisant, brûlant ce qu’il trouvait sans intérêt (ou dangereux). Du reste il composait deux paquets : celui des fragments écrits en français qu’il reconstituait ; celui des fragments écrits en langue étrangère qu’il passait à Lauth. Ce petit jeu de patience terminé, Lauth recollait tout, pièces françaises et pièces étrangères. Alors seulement, Lauth remettait le butin, bien rapproprié, au chef du service[113].

Picquart décida de modifier cette organisation, qui enlevait au chef tout contrôle. Désormais Henry continuera à recevoir, hors du ministère, les cornets de la Bastian, mais seulement pour en prendre livraison. Il portera alors les cornets à Picquart le jour même, ou, s’il les reçoit après la fermeture des bureaux, le lendemain matin. Picquart sera le premier à examiner les papiers. Il fera lui-même le tri, sous sa responsabilité de chef du service. Il remettra, ensuite, tous ces fragments, français et allemands, à Lauth, qui les reconstituera et les recollera[114]. Il n’était pas besoin de deux officiers pour cette besogne. Division rationnelle du travail, et la hiérarchie reprendra ses droits.

Ni Lauth ni Henry, bien que fort « ennuyés, dérangés dans leurs habitudes[115] », ne firent aucune objection. Mais Henry, résolument, désobéit. Il s’entendit avec la ramasseuse, qu’il était seul à connaître, pour que leurs rendez-vous fussent nocturnes, dans l’ombre protectrice des bas-côtés de l’église Sainte-Clotilde. Cela convint fort à la Bastian, très peureuse, qui tremblait toujours d’être surprise par quelqu’un de l’ambassade.

Henry eut ainsi un prétexte commode pour emporter les cornets, comme par le passé, chez lui[116]. C’étaient de simples sacs en papier, comme ceux où les marchandes vendent le tabac au détail, faciles à ouvrir, puisqu’ils étaient sans cachet, et à refermer. Dès lors, avant de les remettre à Picquart, il put continuer à les examiner, lui-même, avec grand soin[117].

Pourquoi ? Pour le simple plaisir de l’indiscipline ?

Il savait, pour cause, que le bordereau n’était point venu par le cornet ; Schwarzkoppen ni Panizzardi n’avaient pour coutume de jeter au panier les documents, pièces et lettres, qu’ils recevaient de leurs espions ; ils les gardaient dans leurs tiroirs ou les transmettaient à leurs États-Majors respectifs. Ce que les attachés étrangers déchiraient, jetaient aux papiers de rebut ou dans les cendres de la cheminée, c’étaient leurs brouillons, leurs correspondances personnelles. Le dossier secret est composé, pour la grande part, de cette sorte de fragments informes, butin ordinaire de la ramasseuse[118]. Pourtant, il eût pu leur arriver, à l’Allemand surtout, de commettre quelque sottise plus grave. Ils étaient grands écrivailleurs. Une allusion dangereuse, un nom, pouvait leur échapper, quelque initiale.

Henry, prudent, l’oreille au guet, ne laissait rien au hasard.

Picquart observa, peu après, que le cornet ne donnait pas grand’chose[119].

VIII

Picquart prit goût à ses nouvelles fonctions, à cette chasse à l’homme et au document qu’est la police militaire. Il réussit plusieurs opérations difficiles. Il s’ingénia à surveiller de plus près l’attaché allemand[120]. Il montra de l’initiative, mais doublée de prudence ; et nul officier plus laborieux, plus attentif. Boisdeffre se félicitait de l’avoir choisi. Les ministres successifs de la Guerre, Zurlinden, puis Cavaignac et Billot, le tinrent en haute estime. Il fut promu lieutenant-colonel, le plus jeune de l’armée[121].

Pour ses collaborateurs, il n’avait, semblait-il, qu’à s’en louer. Lauth, intelligent, instruit, montrait beaucoup d’entrain ; bien que brusque de paroles, il témoignait une amicale déférence à son chef. Henry professait toujours le même zèle ; le dévouement faisait partie de sa politique. Picquart, sans cesser de le croire « un brave homme[122] », le trouva pourtant, à l’user, maladroit, d’une instruction par trop rudimentaire, impropre aux affaires importantes, qu’il gâtait, sans qu’on sût pourquoi. Il avait la tradition, et toutes les pires habitudes, du bureau ; il s’étonna quand Picquart refusa de faire usage d’un lot de faux plans de mobilisation qu’il avait en réserve dans une armoire. Junck, un peu mou, mais de bonne volonté ; Valdant, très utile par sa connaissance de l’italien, s’acquittaient correctement de leur tâche. Gribelin, soigneux, donnait, lui aussi, l’impression « d’un parfait honnête homme[123] » d’un caractère loyal et droit[124]. Picquart se flattait « d’avoir de tous la plus grande satisfaction[125] ».

Comme aucun de ces officiers (ni lui-même) ne connaissait le Droit, il consulta, en deux occasions, son ami Leblois, strasbourgeois comme lui, son camarade d’enfance et de collège, magistrat pendant dix ans[126], puis avocat à Paris.

C’était le fils de ce pasteur Leblois qui, si longtemps, illustra le Temple-Neuf par l’éclat et l’indépendance de sa parole, l’une des plus hautes figures du protestantisme alsacien, si riche en solides consciences. Il avait été, sous l’Empire, mêlé à la jeune opposition républicaine[127], l’un des maîtres de Scheurer-Kestner[128] et l’initiateur religieux du petit-fils de George Sand[129]. Après la guerre, il donna ses six fils à la France, mais, lui-même, ne voulut pas quitter les affligés, ceux qui, ne pouvant pas partir, étaient condamnés à se faire allemands. Ainsi, par devoir envers le troupeau dont il était le guide, il resta au pays annexé. Mais, comme il était de la race des ministres héroïques qui, pendant des siècles, aux deux bords du Rhin, et des montagnes de Bohême aux Cévennes, souffrirent et moururent pour leurs croyances, la première fois qu’il monta en chaire, après le douloureux sacrifice, (ce fut pour prêcher en français. Il reçut l’ordre aussitôt de prêcher en allemand, d’ajouter à la prière la formule de grâce pour l’Empereur. Il refusa. Au seizième siècle, on lui eût coupé la langue[130]. On ne lui enleva que la parole, le prône lui fut interdit. La chaire du Temple resta vide ; aucun Alsacien n’y voulut prendre sa place. Michelet, dont il fut l’ami, a écrit : « Dès l’origine (de la Réforme), ce fut une très grande difficulté de trouver des supplices pour venir à bout de tels hommes[131]. » Il fut suspendu de ses fonctions, privé de son traitement (il était loin d’être riche), traqué, persécuté de toutes manières. Il ne céda pas. À la longue, ce furent les vainqueurs qui cédèrent. Le vieux Leblois, un jour, remonta en chaire, comme s’il n’en était descendu que la veille, pria, prêcha en français.

Le fils de cet homme intrépide cachait, sous une gravité un peu sèche, des sentiments généreux, l’esprit ingénieux, mais compliqué, le corps mince et fluet, d’aspect inquiet, de fond très ferme. Il avait paru à la barre dans quelques affaires importantes, notamment celle du général Reste[132], qu’il gagna, mais consultait plus volontiers qu’il ne plaidait.

Leblois, au printemps de 1896[133], vint une dizaine de fois au ministère[134]. L’une des réformes de Picquart avait consisté à interdire l’accès du service aux agents louches qui, précédemment, fréquentaient chez Sandherr et chez Henry[135]. Il décida que les personnes honorables entreraient seules au bureau ; les autres seraient reçues dans un local spécial, en dehors du service. Il n’enfreignait pas sa propre consigne en ouvrant à un ami, à un ancien magistrat, les portes de son cabinet, sous sa responsabilité[136]. — Risler, maire du VIIe arrondissement, dont Leblois était l’adjoint, avait fréquenté ainsi chez Sandherr[137]. — Recevoir un ami, c’était, pensait-il, son droit absolu[138], comme ç’avait été le droit incontesté de son prédécesseur. Incertain sur une difficulté juridique, il eût pu s’adresser aux avocats conseils du ministère[139] ; un avis officieux lui sembla suffisant pour les affaires dont il entretint Leblois, qui avait sa confiance et dont le concours était désintéressé. Jamais un chef ne lui avait demandé compte des collaborateurs qu’il choisissait. Gonse, quand il connut les visites de Leblois, ne fit aucune observation. L’idée ne vint pas à Picquart qu’une consultation, demandée amicalement à un membre du barreau, tenu par le secret professionnel, et sur des questions qui n’avaient rien de secret, serait considérée, un jour, comme tombant sous le coup de la loi sur l’espionnage.

La première de ces questions avait trait à une histoire fort vulgaire, mais qu’il n’eût pas déplu à Cavaignac, alors ministre, de grossir. Un fourrier du génie, à Toul, Boulot, avait vendu un plan aux Allemands, à Metz[140]. Plusieurs civils furent arrêtés comme complices, un marchand de passementerie, son fils, un Juif, un ancien officier prussien, d’autres encore. Le commandant du recrutement de Nancy crut reconnaître l’un des inculpés ; il avait très mauvaise vue[141]. Le parquet conclut au non-lieu pour ces pauvres gens ; le garde des Sceaux, transmit le dossier d’information, qui était distinct du dossier d’espionnage[142], à Cavaignac ; le ministre de la Guerre invita Picquart à l’étudier[143] : convenait-il d’accepter la décision de la justice civile, ou fallait-il soulever le conflit[144] ? La Libre Parole avait mené quelque tapage au sujet de l’affaire, à cause du Juif qui s’y trouvait impliqué[145].

Picquart envoya Henry plusieurs fois à Nancy pour y prendre sur place les informations utiles[146] ; puis, entre deux voyages, il l’aboucha avec Leblois[147]. Ils tinrent plusieurs conférences, dont l’une fort longue dans le cabinet d’Henry[148]. Finalement, Leblois se mit d’accord avec Henry, opina que Boulot n’avait pas de complices civils et que, dès lors, le fourrier appartenait à la justice militaire.

Picquart, sans passer par Gonse[149], transmit directement cet avis à Cavaignac, qui le ratifia. Tous les accusés, sauf Boulot, furent relâchés[150]. Seul, le fils du passementier, âgé de seize ans, fut retenu pour avoir acheté de vieux galons à un sous-officier et fut condamné, avec sursis, à quelques jours de prison[151].

L’autre question, dont Picquart entretint Leblois vers la même époque[152], était simplement théorique. Il voulait savoir si le décret du 15 septembre 1885 sur le recensement des pigeons voyageurs et si les circulaires sur l’emploi de ces volatiles comportaient une sanction pénale[153].

Il y avait, au service, deux dossiers relatifs aux pigeons voyageurs : l’un secret ; l’autre, nullement confidentiel, qui contenait les documents officiels, des articles de journaux (surtout belges), des brochures et quelques plumes[154]. Les deux dossiers étaient dans une même liasse[155]. Gribelin la remit à Picquart avec humeur ; il s’était, au temps de Sandherr, occupé de cette affaire et se sentit blessé dans son amour-propre[156]. Picquart le tenait pour un bon archiviste, mais incapable de débrouiller le problème. Il garda devers lui le dossier secret, et pria Leblois d’étudier l’autre dans un cabinet adjacent au sien[157].

L’avocat, après examen, lui dit que les faits qu’on voulait atteindre n’étaient punissables que d’une amende dérisoire (un franc) et proposa diverses mesures pour combler la lacune[158]. Sur ces entrefaites, la Chambre fut saisie d’une loi qui modifiait et complétait les textes en vigueur[159], et cette question fut ainsi tranchée.

IX

Henry, pendant ce mois de mars, fut toujours en route, allant et venant[160], à Nancy et à Toul, pour l’affaire Boulot, à Pogny, près de sa mère malade ; le 15 mars, il lui mena sa femme et son enfant, qu’il était venu chercher, la veille, à Paris[161].

Tout ce temps, il négligea, contremanda la ramasseuse. Elle n’avait de rapports qu’avec lui, n’eût remis son butin à nul autre. Elle s’étonna de ces retards, prit peur, écrivit au bureau pour demander un rendez-vous qui ne put lui être accordé en raison de l’absence d’Henry[162]. Picquart se rendit compte qu’il serait nécessaire de mettre, à l’avenir, un second officier en rapport avec la femme Bastian[163]. Henry cependant finit par se rencontrer avec elle, sur un ordre de Picquart, entre deux trains, et, contrairement à sa prudente habitude, dans la journée[164]. Pressé par l’heure, inquiet de sa mère mourante, il ne jeta qu’un coup d’œil rapide dans les cornets[165]. Ils étaient volumineux, la récolte de plus d’un mois. Il les porta, le jour même, au ministère[166].

Picquart les serra dans son armoire. Le lendemain (le surlendemain peut-être), il les remit à Lauth sans y avoir regardé[167]. Lauth se mit à la besogne, longue et fastidieuse[168]. Dans l’un des cornets, il ne tarda pas à trouver, parmi beaucoup d’autres fragments, ceux d’une de ces cartes-télégrammes qu’on désigne, à Paris, en raison de leur couleur, sous le nom de petits bleus. Il recueillit près de cinquante morceaux de cette carte[169], le plus grand de moins d’un centimètre carré[170], quelques-uns « pas plus gros que l’ongle[171] ». Il les isola, les rangea dans l’ordre indiqué par la concordance des écritures ou des impressions ; puis les recolla « avec un papier transparent coupé en lanières très minces, qui suivaient à peu près les traces des déchirures » et qu’il plaça du côté de l’adresse[172]. Il manquait quelques fragments : presque toute la lisière gommée qui sépare des bords de la carte, le pointillé à jours qui entoure le carré de papier réservé à la correspondance ; un seul mot (que) à la fin de la deuxième ligne. La carte était ainsi conçue :

Côté du texte :

Monsieur,

 J’attends avant tout une explication plus détaillée (que) celle que vous m’avez donnée l’autre jour sur la question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit pour pouvoir juger si je peux continuer mes relations avec la maison R. ou non.

Signé : C.


Côté de l’adresse :

Monsieur le Commandant Esterhazy,
27, rue de la Bienfaisance,
Paris.

Le petit bleu n’était pas timbré ; le destinataire ne l’avait donc pas reçu ; l’expéditeur l’avait déchiré sans l’envoyer.

Lauth entra aussitôt, et contre son habitude[173], dans le cabinet de Picquart, lui tendit la carte reconstituée et s’écria : « C’est effrayant ! Est-ce qu’il y en aurait encore un[174] ? »

Picquart lut la pièce, la serra dans son tiroir et réfléchit[175].

X

Lauth partit en congé, le 26 mars, pour les fêtes de Pâques. La mère d’Henry mourut le 28. Lauth, à son retour, le 7 avril, raconta à Henry quelle trouvaille il avait faite dans les cornets. Henry s’étonna : « C’est bizarre, dit-il, je fais cependant mon triage avec assez de soin, et je n’avais pas remarqué cela. » Puis, sur une observation de Lauth qu’il aura mal regardé : « Cela m’étonne, car je regarde toujours morceau par morceau[176]. »

Henry, quelque empire qu’il eût sur lui-même, n’avait pu réprimer un mouvement ; il l’expliqua comme il put[177].

Le fait est que, cette fois, pris de court et préoccupé, comme on l’a vu de sa mère, il avait procédé à un examen trop sommaire des paquets[178]. Ou il n’aperçut pas les cinquante tout petits fragments mêlés à plusieurs centaines de débris, — ou, s’il les aperçut, il les négligea à cause même de leur couleur[179]. En effet, Schwarzkoppen recevait beaucoup de petits bleus qu’il déchirait, invitations banales de Panizzardi ou de tel autre à déjeuner ou à dîner, et d’autres missives encore, moins banales, mais qu’Henry connaissait bien, d’une écriture féminine. « Encore des lettres de cette femme ! » disait-il à Picquart[180].

Or, le petit bleu que Lauth a reconstitué est précisément de l’écriture, renversée, un peu déguisée, de cette femme. Elle venait voir Schwarzkoppen, assez souvent, à l’ambassade, et n’eût pas été femme si elle ne s’était pas informée de ses affaires, qui passaient pour mystérieuses, et n’avait trouvé plaisir à lui recopier des documents, à écrire des lettres sous sa dictée. Schwarzkoppen, vers cette époque, avait, de nouveau, cassé Esterhazy aux gages : escroc ou provocateur, l’espion « n’en donnait pas pour l’argent ». Esterhazy chercha à rentrer en grâce, alléguant qu’il allait être nommé dans les bureaux de la Guerre ; il y aura toute facilité, pour livrer à son employeur de meilleures fournitures ; déjà, il tient un renseignement important. Après avoir servi ce boniment à Schwarzkoppen dans une précédente visite, Esterhazy insistait par lettre. C’est à cette lettre que l’attaché allemand répondait par la carte-télégramme qu’il dicta à son amie. Ce mode de correspondance rapide avec son espion lui était familier. Puis, tout à coup, se ressaisissant, il déchira le papier en menus morceaux et, le jetant dans la cheminée : « Non ! s’écria-t-il, on n’a décidément pas affaire à un homme semblable[181] ! » Et d’autres pièces, de 1895, étaient plus importantes encore, mais Henry se garda de les faire voir à Picquart. En mars, une lettre de Panizzardi à Schwarzkoppen : « Il faut que vous ayez l’obligeance de m’envoyer de suite ce que vous avez copié… Je vous annonce que j’aurai l’organisation des chemins de fer ». En avril, un rapport d’un agent de Berlin : « Un monsieur admirablement informé », civil ou militaire, l’agent ne le savait pas, « mais décoré, âgé d’environ quarante-trois ans », qui allait « fréquemment à l’ambassade de la rue de Lille en conservant à la boutonnière le ruban de la Légion d’honneur », et qui « remettait de nombreux rapports » à l’attaché allemand. C’était le portrait tout craché d’Esterhazy.

Si Schwarzkoppen n’avait pas eu cette pudeur, la poste pneumatique eût remis à Esterhazy, en toute sécurité, le petit bleu, comme tant d’autres que l’Allemand lui avait déjà adressés. S’il y avait eu du feu dans la cheminée, il n’en serait resté que des cendres.

XI

La première impression de Picquart fut conforme à celle de Lauth. Nul doute sur l’origine de la carte, puisque la Bastian ne travaille qu’à l’ambassade d’Allemagne. L’initiale C est une des signatures conventionnelles de Schwarzkoppen. Lauth a trouvé, dans le même lot, des fragments d’une lettre, au crayon noir, d’une écriture semblable[182], et signée de la même initiale[183]. Il y était question d’un envoi de fonds[184], de « conditions trop dures » ; en haut, au crayon bleu : « À faire porter par le concierge. » La lettre commence par ces mots : « Monsieur, je regrette[185]… » Cela semblait se rapporter à, la même affaire.

À la réflexion, Picquart se demanda si la carte-télégramme n’était pas trop explicite, dès lors suspecte. La formule : « la maison R » semble indiquer que le traître à des associés. Pourquoi, ayant écrit cette carte, l’Allemand ne l’a-t-il pas expédiée ? Serait-ce qu’au moment où il allait l’envoyer, il a été surpris par une nouvelle visite de l’espion, mieux documenté cette fois ? On peut le supposer[186], mais sans expliquer que Schwarzkoppen ait jeté au panier ce billet compromettant. Les journaux, en 1894, ont raconté que la pièce capitale du procès a été trouvée dans ce panier ; Picquart le croyait[187] ; et, comme il n’avait reçu, depuis huit mois, que des papiers sans valeur par la voie ordinaire du cornet[188], il en avait conclu que l’attaché allemand se tenait sur ses gardes. Maintenant, Schwarzkoppen jette au panier un pareil billet ! Ne serait-ce pas un piège[189] ?

Piège bien compliqué : pour donner une leçon à l’État-Major français, compromettre un officier, peut-être innocent, qui porte un des grands noms historiques de l’Europe ! Picquart pensa que cela n’avait rien d’impossible.

Il n’avait pas cessé de croire Dreyfus coupable, mais aussi que l’affaire avait été très mal conduite. S’il y a vraiment, comme Lauth en a eu l’instinct, un autre traître, il ne sera pas, lui, un second Du Paty. Si l’homme dénoncé par le petit bleu est innocent, il n’aura pas à se reprocher de l’avoir signalé à la légère. Il lui est déjà arrivé de trouver des lettres d’officiers mêlées à des correspondances d’espion, et, s’étant informé sans bruit, de reconnaître qu’il n’y avait là qu’un hasard[190].

Le jeune lieutenant-colonel, nommé de la veille, fier de sa rapide fortune, trop sûr de lui, résolut ainsi de procéder lui-même à une première enquête avant d’aviser Billot, Boisdeffre et, surtout, Gonse[191]. Si ce bavard est informé, tout le ministère le sera avant le soir, et, dès le lendemain, la presse, comme à l’époque du procès Dreyfus. Il ne déchaînera pas, à nouveau, un pareil scandale[192]. Il a appris aussi, à l’école de Galliffet, qu’il ne faut pas inquiéter inutilement les chefs.

L’événement condamnera ce raisonnement de Picquart. Son silence à l’égard des chefs deviendra l’un de leurs griefs contre lui, et le plus plausible aux yeux d’un public aussi simpliste que Picquart est subtil. Pour n’avoir pas eu peur de la responsabilité, il a forgé contre lui-même la plus dangereuse des armes. Pour n’avoir pas averti immédiatement le ministre, il a laissé à Henry le temps d’ourdir ses trames.

Sa décision prise, la première chose qu’il eût à faire, était de se renseigner sur Esterhazy.

Le régiment d’Esterhazy, le 74e de ligne, était caserné à Paris ; Picquart y avait un ami, son camarade de Saint-Cyr, le commandant Curé. Il le pria de passer au ministère[193], et, sans lui révéler le motif de son enquête[194], l’interrogea sur Esterhazy. Curé ne parut pas étonné que le chef du bureau des Renseignements s’enquît du personnage ; il avait eu comme un pressentiment que c’était à cause de lui que Picquart le faisait venir[195]. Il dit « catégoriquement » qu’il n’avait ni considération ni estime[196] pour « cette espèce de rastaquouère[197] » ; mauvais officier, de vie dissolue, toujours à court d’argent, occupé d’affaires de Bourse, peu attaché à son métier et, d’autre part, fureteur, à l’affût des renseignements confidentiels ; il s’occupait « spécialement » d’artillerie et de tir, s’était fait désigner deux fois pour les écoles à feu, y était allé une troisième fois sans solde, à ses frais[198] ; il faisait copier continuellement chez lui par des soldats[199] toutes

sortes de documents, prétendait s’occuper de l’invention d’un fusil, mais personne ne le croyait.

Curé dit encore qu’Esterhazy avait emprunté au colonel les leçons de l’École normale de tir de Châlons et au capitaine Daguenet d’autres documents venant de la même école, des planches[200].

Dans les affaires d’espionnage, on cherche toujours à se procurer de l’écriture de l’individu soupçonné afin de la comparer avec celles des papiers conservés au bureau. Picquart demanda à Curé un spécimen de l’écriture d’Esterhazy ; mais Curé refusa ; il lui répugnait de tendre ce piège, même à Esterhazy : « Demande au colonel[201]. »

Curé avait compris ; un peu plus tard, il dit à Picquart, qui lui reparla, plus d’une fois[202], d’Esterhazy : « Sois prudent, tu as affaire à plus fort que toi[203] ! »

En même temps qu’il questionnait Curé, Picquart, avec la même confiance, s’adressa à Henry.

Henry, déjà informé par Lauth[204], alla peut-être au devant de l’entretien. Il n’eut garde de dire à Picquart qu’il n’avait point aperçu dans les cornets les fragments accusateurs ; il l’écouta avec l’attention déférente qui lui était coutumière, sans formuler aucune objection[205]. Picquart lui demanda s’il connaissait Esterhazy. Henry répondit qu’il l’avait connu, mais sur un ton de parfaite indifférence, « comme d’une personne qu’on ne voit pas[206] ». Ils avaient été ensemble, il y a dix-huit ans, à ce même bureau des Renseignements, sous Campionnet, avec Maurice Weil. (Si Henry s’en était caché, Picquart n’aurait pas tardé à le savoir et, de ce mensonge, eût conçu des soupçons.) « Est-ce un homme sujet à caution ? » interroge Picquart. Henry allègue qu’il l’a perdu de vue, mais « part immédiatement en guerre contre Weil », sans ajouter toutefois que les relations continuent entre l’ancien officier d’ordonnance de Saussier et Esterhazy.

Il ne dit pas davantage ce qu’il dira, la veille de sa mort, « qu’il avait vu venir Esterhazy, une fois, chez Sandherr[207] ».

Picquart consulta alors Henry sur le choix de l’agent qu’il chargerait d’une enquête secrète sur Esterhazy[208], ajoutant d’ailleurs qu’il s’en réservait exclusivement la direction[209] ; il ne voulait plus de Guénée, trop indiscret[210]. Henry lui désigna l’un des deux commissaires spéciaux de police qui étaient détachés au ministère de la Guerre, Desvernine[211].

Puis, sans tarder, Henry prévint Esterhazy qu’il allait être surveillé, et par qui, et qu’il eût à agir en conséquence.

  1. Voir mon Histoire du ministère Gambetta, 349 et suiv. suiv. Cass., I, 465, Trarieux, d’après Tornielli.
  2. À Scheurer-Kestner, à Ranc.
  3. Le ministère de la Guerre à la Leipziger-Strasse, et le grand État-Major au Kœnigs-Platz, à 2 kilomètres l’un de l’autre.
  4. On trouve trois Le Mouton de Boisdeffre à l’armée de Condé : au Royal-Louis, aux dragons d’Enghien, au Dauphin-cavalerie.
  5. Boisdeffre, dès qu’il succéda à Miribel, appela Gonse, qui était déjà son ad latus, aux fonctions de sous-chef.
  6. Rennes, I, 521, Boisdeffre. — Novembre 1893.
  7. Le 6 septembre 1854. — Michel Picquart, de Pont-à-Mousson, fut anobli, en 1609, par le duc Henri IV de Lorraine l’arrière-grand-père de Picquart était président au Parlement de Lorraine ; son grand-père vint s’établir en Alsace. — Sur la jeunesse de Picquart, voir F. de Pressensé, Le colonel Picquart, chap. I.
  8. Il était sorti de Saint-Cyr le cinquième.
  9. Villemar (Mme E. Naville), Essai sur le colonel Picquart : « Depuis l’âge de dix-sept ans, me dit-il, je me suis affranchi de toute dépendance spirituelle et je m’en suis toujours bien trouvé. »
  10. En 1878, comme lieutenant au 4e régiment de zouaves. Il fut attaché, en 1883, au 2e bureau de l’État-Major.
  11. Comme attaché à l’État-Major du général de Courcy et major de brigade (1885-1887).
  12. Cass., I, 216, Galliffet. — Picquart occupait à l’État-Major de Galliffet l’emploi de chef du bureau des Renseignements ; il dirigea ce service pendant cinq ans.
  13. Le général Brault (depuis chef de l’État-Major général) était alors chef de l’État-Major de Galliffet, avec le général Darras comme sous-chef. Les autres officiers étaient les colo nels Bailloud et Millet, les capitaines Levé, Thierry d’Alsace, prince d’Hénin, Ferry, le lieutenant de La Guiche et, au titre territorial, comme moi-même, le marquis du Lau d’Allemans.
  14. Rennes, I, 373, Picquart ; I, 521, Boisdeffre.
  15. Ibid., I, 521, Boisdeffre. — Il était si réservé sur les affaires du service que, plus tard, quand il fut nommé au bureau des Renseignements, sa mère fut six mois à le savoir.
  16. Rennes, I, 373, Picquart.
  17. Ibid., I, 521, Boisdeffre : « J’avais, dès ce moment, la pensée que Picquart devait être le successeur désigné de Sandherr. » Boisdeffre ajoute qu’il ne prit Picquart à l’État-Major « qu’avec une certaine hésitation », parce qu’il lui avait fait mauvaise impression aux manœuvres de 1892, mais que, par la suite, « il fit la meilleure impression par son zèle et son dévouement, ce qui effaça la première ». — La nomination de Picquart est du 13 décembre 1893.
  18. Rennes, I, 372, Picquart : « La partie qui était ma spécialité (topographie) n’était pas une des plus fortes de Dreyfus. » — Instr. Tavernier, 12 nov. 1898 : « Les notes que je lui ai données, à la suite d’un voyage d’État-Major près de Sedan, n’étaient pas extrêmement favorables. »
  19. Instr. Tavernier : « Il m’était peu sympathique et je n’ai pas agi à son égard comme à celui de quelques officiers de choix avec lesquels je parlais un peu plus qu’avec leurs camarades. »
  20. Procès Zola, II, 416 : « Me Clemenceau : C’est M. le colonel Picquart qui a conçu les premiers doutes. — Zola : Et il est antisémite ! — Clemenceau : Je n’en savais rien, ce n’en est que plus significatif. » — Anatole France, dans le portrait qu’il a fait de Picquart, conteste cette appréciation de Zola : « Plusieurs personnes ont dit que, pour accomplir sa tache, pour établir l’innocence d’un juif et le crime d’un chrétien, il avait dû surmonter des préjugés cléricaux, vaincre des passions antisémites enracinées dans son cœur dès son jeune âge, tandis qu’il grandissait sur cette terre d’Alsace et de France qui le donna à l’armée et à la Patrie. Ceux qui le connaissent savent qu’il n’en est rien, qu’il n’a de fanatisme d’aucune sorte, que jamais aucune de ses pensées ne fut d’un sectaire, que sa haute intelligence l’élève au-dessus des haines et des partialités, et qu’enfin c’est un esprit libre. » (M. Bergeret à Paris, 195.)
  21. Certains d’entre eux étaient les prête-noms et les intermédiaires d’usuriers chrétiens. (Pétition des juifs à l’Assemblée Nationale, le 28 janvier 1790.)
  22. Bernard Lazare, l’Antisémitisme, 198. — Voir Grégoire Essai sur la régénération des Juifs. — Napoléon, par un décret du 30 mai 1806, suspendit l’exécution des jugements rendus au bénéfice des usuriers juifs du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et des provinces rhénanes. L’un des considérants du décret est ainsi conçu : « Il est urgent de ranimer, parmi ceux qui professent la religion juive dans les pays soumis à notre obéissance, les sentiments de morale civile qui, malheureusement, ont été amortis chez un trop grand nombre d’entre eux par l’état d’abaissement où ils ont trop longtemps langui et qu’il n’entre dans nos intentions ni de maintenir ni de renouveler. »
  23. Cass., I, 437, Gribelin.
  24. Rennes, I, 373, Picquart.
  25. Instr. Tavernier, 12 nov. 1898, Picquart.
  26. Cass., I, 126 ; Rennes, I, 376, Picquart.
  27. Cass., I, 127, 132, 141, 143 ; Rennes, I, 361, 378, Picquart.
  28. Cass., I, 128 ; Rennes, I, 327, Picquart ; I, 522, Boisdeffre : « C’est le fait de cette pensée (sic) de donner la succession de Sandherr à Picquart qui a fait que le ministre le désigna pour suivre le procès Dreyfus. »
  29. Cass., I, 129, 131 ; Rennes, I, 380, Picquart.
  30. Rennes, I, 622, Boisdeffre : « Pendant qu’il a suivi le procès je ne l’ai jamais trouvé ayant l’air de douter de la culpabilité de l’accusé. » — Picquart le dit lui-même (Rennes, I, 379).
  31. Rennes, I, 379, Picquart.
  32. Cass., I, 132. 143 ; Rennes, I, 379. Picquart.
  33. Cass., I, 142 ; Rennes, I, 382, Picquart.
  34. Récit du général Niox.
  35. Rennes, I, 384, Picquart : « Il était malade depuis de longs mois, je pourrais dire depuis un an ou deux. »
  36. Cass., I, 266 ; Rennes, I, 522, Boisdeffre.
  37. Mémoires de Scheurer.
  38. Rennes, II, 524, Cordier.
  39. Ibid., I, 369, Picquart. — Sandherr traîna longtemps ; il mourut deux ans plus tard, à Montauban, le 24 mai 1897.
  40. Rennes, II, 516, Cordier, — Nommé lieutenant-colonel le 24 décembre 1894, deux jours après la condamnation de Dreyfus, il demanda, dès janvier, à entrer dans le contrôle.
  41. Rennes, II, 528, Cordier ; Ibid., Lauth.
  42. Cass., I, 301 ; Rennes, II, 515, Cordier.
  43. Rennes, II, 520, 521, Cordier.
  44. Ibid., 522, Cordier ; 533, Lauth.
  45. Il faisait l’intérim (Cass., I, 302, Cordier), mais, selon Lauth, avec peu d’activité (Rennes, II, 534).
  46. Je tiens le récit de Picquart. Selon Boisdeffre, il aurait accepté, au contraire, « avec beaucoup de satisfaction et beaucoup de reconnaissance pour la confiance qui lui était témoignée par ses chefs ». (Rennes, I, 522.)
  47. Rennes, I, 334, Picquart.
  48. Cass., I, 302 ; Rennes, II, 516, 524, Cordier ; I, 369, Picquart.
  49. Rennes, I, 369, Picquart ; 480, Roget ; II, 524, Cordier.
  50. Ibid., 480, Picquart.
  51. Ibid., I, 384, Picquart. — Selon Roget (I, 480), « Sandherr n’était pas en état de donner des renseignements ». Picquart répond « qu’il a été tous les jours chez lui pendant les premiers temps, tant que son état lui a permis de recevoir ». Mme Sandherr écrit que Picquart n’est venu que deux fois. (II, 537.)
  52. Cass., I, 143 ; Rennes, I, 384, Picquart.
  53. Cass., I, 142, Picquart. — Boisdeffre (Cass., I, 266) « n’a pas la prétention de se rappeler textuellement ses paroles. J’ai pu supposer que de nouveaux incidents seraient soulevés et j’ai pu dire quelque chose d’analogue. »
  54. Cass., II, 208, Picquart, (Enquête Bertulus).
  55. Cass., I, 142 ; Rennes, I, 384, Picquart. — Cass., I, 266, Boisdeffre : « Quant à la seconde partie de l’énoncé de Picquart, je suis sur de le lui avoir dit comme je l’avais dit à son prédécesseur. » À Rennes (I, 522), Boisdeffre ajoute qu’il fit la même recommandation à Gonse.
  56. Rennes, I, 384, Picquart.
  57. Cass., I, 266 ; Rennes, I, 522, Boisdeffre.
  58. Cass., I, 303 ; Rennes, II, 522, Cordier : « Il est évident qu’Henry a été très froissé de voir un officier plus ancien en grade que lui, mais plus jeune, prendre la direction du bureau. » Lauth déclare que « ce dépit n’a certainement jamais existé » ; il en donne « pour preuve bien palpable « la lettre qu’il reçut d’Henry le 7 juillet. (Rennes, II, 532.)
  59. Henry insiste à l’excès : « Tout va très bien… Tout ira bien… Nous sommes appelés à faire avec lui de la bonne besogne… Tout va très bien et nous allons pouvoir faire ensemble de la bonne besogne. »
  60. Rennes, I, 385, Picquart : « Je n’avais pas de raison de me méfier d’Henry. »
  61. Cass., II, 162, conseil d’enquête, Picquart : « Je l’autorisais à me faire part de toutes ses pensées. »
  62. Récit du général Niox.
  63. Othello, acte 1er scène 1re.
  64. Cass., I, 143, Picquart.
  65. Ibid., 726, Guénée.
  66. Cass., I, 143 ; Rennes, I, 385, Picquart.
  67. Cass.. I, 143 ; Rennes, I, 386, Picquart.
  68. Janvier 1896. — Cass., II, 208 ; Rennes, I, 385, Picquart.
  69. Rennes, I, 386, Picquart : « Tout aboutissait à rien. » III, 320, Weill.
  70. Ibid., Picquart ; Cass., I, 432, Gribelin.
  71. Instr. Fabre, 49 ; Instr. Tavernier, 18 oct. 1898 ; Cass., I, 432, Gribelin. (Le sens de cette phrase, d’une hostilité manifeste contre Dreyfus, a été dénaturé plus tard par Gribelin.)
  72. En haut, à gauche : « Vu, le directeur : Guéguen. »
  73. « La vérité est que le major… va deux fois par an à Toulon, Breste et Havre et qu’il est ami depuis quatre ans du ex-capitaine Dreyfus, voilà la pure vérité ; il y a chez le C. C. C. (l’officier italien) deux lettres de Dreyfus écrites à l’adresse du major avec la date du 22 décembre 1892 et une lettre avec la date de mai 1893. Les deux lettres en question, le C. C. C., (colonel C.) as chez lui dans son bureau. » (Lettre versée au dossier de la Cour de cassation par Paléologue, I, 397.)
  74. Cass., I, 398 : « Ma correspondante me paraît emballée dans une voie où le zèle et l’imagination font les frais. » (Note du 1er juillet 1895.) — Cass., II, 336 : « Mme X…, comme je l’ai toujours dit, est une femme que l’imagination, sur tous les terrains, a toujours emportée. Après s’être occupée de politique à Paris, alors qu’elle était jeune et tenait un salon cosmopolite, elle partit pour l’Italie avec un ami. Devenue besoigneuse, elle m’a adressé des informations qui touchaient très souvent au fantastique ; c’est ainsi qu’elle a cru pouvoir amorcer une campagne intéressée sur le nom de Dreyfus. » (Note du 3 mai 1899, communiquée, de la part du même agent, par le ministère des Affaires étrangères.)
  75. Rennes, I, 53, Delaroche-Vernet. (Juillet 1895.)
  76. Ibid., 369, Picquart.
  77. Ibid., 299, 480, Roget ; II, 536, Lauth.
  78. Rennes, II, 69, Gendron : « J’ai été mystifié par une dame italienne, ou, plutôt, c’est le colonel Sandherr qui, par le fait, a été mystifié. » Gendron raconte qu’il prit le nom de Romani, « le premier qui lui vint à l’idée », — celui de l’un de ses camarades, — pour s’aboucher avec cette femme qui avait offert ses services. Il la paya pour aller chercher à Rome le nouveau fusil. C’était une contre-espionne. « Lorsque le capitaine Romani a été arrêté, c’est moi qu’on croyait arrêter. »
  79. Rennes, I, 624, 536, Cordier. — Roget conteste que Picquart, qui commença à signer le 26 juin et prit son service le 1er juillet, ait travaillé, à cette époque, avec Cordier, qui reçut sa solde le 1er et « fut mis en feuille de route le 2 ». (Rennes, I, 480). Cordier établit que Saussier lui accorda un sursis de quinze jours (II, 524). Roget demande alors « si Cordier venait au bureau ». Or, cela résulte de la lettre même d’Henry à Lauth, du 6 juillet : « Il vient encore le matin faire quelques apparitions dans sa boîte. » (II, 532.)
  80. Rennes, I, 53, Delaroche : « J’ai réfléchi que c’était la preuve que l’on avait déjà surabondamment de documents. » — Boisdeffre, à Rennes, feint de prendre au sérieux la lettre dite C. C. C. : « J’ai lu la déposition de Delaroche-Vernet ; je me demande si ces poursuites et ces investigations ont été faites avec tout le zèle désirable. » (I, 522.) Pour Billot, la révélation de la lettre C. C. C. a été, mais seulement à Rennes, « le trait de lumière » qui l’a édifié sur Picquart. (I, 171, 180.) De même, Roget y voit la preuve que Picquart, dès le 2 juillet 1895, était acquis à la revision. « Il a prétexté que cela coûtait trop cher, et, à ce moment, il gaspillait 100.000 francs pour suivre un malheureux officier qui s’appelle d’Orval et qu’on a voulu substituer à Dreyfus. » (I, 300.) — La surveillance exercée contre d’Orval pendant son voyage en Russie (voir p. 225), ne coûta pas 100.000 mais, 1 700 francs. (Dossier de Rennes, note du ministère de la Guerre.) — L’Italienne demandait 500 francs par mois (Rennes, I, 413, Picquart), mais préférait les billets de mille qu’elle appelait les petits frères.
  81. Cass., I, 63, Roget. (Octobre 1895.)
  82. Cass., V, 163, Cavaignac, à Rennes (I, 201), donne le texte allemand : « Dreyfus Bois… Ich kann hier nicht… das Schriftstück in die Hände des deutschen M. D. oder des grossen Generalstabs in Berlin gelangt ist ; das kann ich aber mündlich versichern das es wirklich in die Hände eines der M. A. gelangt ist and von dort an das Nachrichten-bureau zurück. » La lecture du mot mündlich (verbalement) est contestée ; un des juges de Rennes propose eidlich (sous serment) ; Demange lit endlich (enfin). « On peut, en effet, dit Cavaignac, lire un L et un N. »
  83. Ces mots : Berger, Constantinople, peuvent avoir rapport à des racontars d’Esterhazy. (Voir p. 70.)
  84. « Le général Bogolubof a d’abord porté la santé du général de Boisdeffre… Une seconde fois, il a levé son verre à l’union des armes et à la camaraderie de combat dont il s’est fait depuis longtemps l’apôtre. » (Agence Havas, dépêche de Mirecourt, dans les journaux du 19.) C’est le résumé officieux, atténué, d’une phrase trop peu diplomatique.
  85. Cass., III, 570, Mornard.
  86. Roget (Cass., I, 62) met ces propos dans la bouche de Schwarzkoppen. Un conseiller lui pose cette question : « Comment expliquer que l’auteur de cette note parle de lui-même à la troisième personne ? — Je ne suis pas du tout certain qu’il parle ici de lui-même ; il n’est pas sûr, en effet, que le bordereau ait été remis à Paris ; il peut très bien se faire qu’il ait été remis dans un autre centre d’espionnage, Bruxelles, par exemple. » Sur quoi Roget accroche l’histoire d’un prétendu voyage de Dreyfus à Bruxelles à l’époque du bordereau. — Gonse (Rennes, I, 546) dit « qu’il y a là une indication très nette que le bordereau est arrivé à l’agent (Schwarzkoppen) », qui ne l’a jamais reçu.
  87. C’est ce que Roget reconnaît lui-même : « Il peut d’ailleurs n’avoir été question qu’assez tard du bordereau, attendu que le procès de Dreyfus a eu lieu à huis clos. » (Cass., I, 63.) — Cavaignac, à Rennes (I, 190, 200), traduit audacieusement : « C’est que le bordereau, en allemand le Schriftstück… » Ouvrez le dictionnaire allemand-français de Birmann (professeur à l’École Polytechnique, à l’École de guerre, à l’École Turgot, etc.), vous y trouvez : « Schriftstück, écrit, document, pièce, acte. » Et au dictionnaire français-allemand : « Bordereau, bordereau, auszug, memorandum, verzeichniss, nota, sortenzettel, register. »
  88. Rennes, I, 370, Picquart.
  89. Cass., I, 188 ; Rennes, I, 414, Picquart.
  90. Note de Schwarzkoppen, n° 53 du dossier secret.
  91. Cuignet (Cass., I, 365, 366) trouve cette lettre très grave. Ce concierge, qui a un fils français, est suspect à Schwarzkoppen ; il y a là « un aveu de culpabilité de Dreyfus ». Hanotaux se réjouit : « Il semble que l’auteur du mémento se réjouit, lui aussi, et y aurait-il lieu de se réjouir si le démenti ne devait pas couvrir des faits qui auraient pour lui des conséquences ennuyeuses ? »
  92. Roget (Cass., I, 66) dit que le mémento est conforme à une minute du commandant Bayle qui l’élabora au 1er bureau, en mars 1893, et que Dreyfus était alors sous ses ordres. Or, 1° la note de Bayle, dont la prétendue disparition fut attribuée par Henry à Dreyfus, fut retrouvée en 1903 par le lieutenant-colonel Fournier et le capitaine Hallouin (voir t. VI, 271) (Rennes, I, 414, Picquart) : 2° Dreyfus ne l’a pas connue ; 3° Cuignet convient que le mémento est venu par le cornet le 28 décembre 1895 (Cass., I, 370) ; 4° le 28 décembre 1895, il y avait quatorze mois que Dreyfus était en prison ! (Cass., III, 562, Mornard).
  93. Rennes, I, 414, Picquart.
  94. Ibid., 415, Picquart. — De même Cuignet (Cass., I, 371). — Ce qui n’empêche pas Cavaignac de dire : « Après l’arrestation de Dreyfus, à une seule exception près, il n’a plus été, à ma connaissance, relevé de fuites. » (Cass., I, 29.)
  95. Pièce du dossier secret, versée seulement à Rennes, le 6 septembre 1899.
  96. Mémento de Schwarzkoppen parvenu le 28 décembre 1895 au service des Renseignements, pièce 83 du dossier secret.
  97. Cass., I, 181 ; Rennes, I, 415, Picquart.
  98. Rennes, I, 371, Picquart.
  99. Selon d’Orval, c’est Du Paty qui le mit en rapports avec Schwarzkoppen.
  100. Récit de d’Orval.
  101. Aff. Picquart devant la Cour de cass., 279 ; Rennes, I, 371, Picquart. — Zurlinden prévint Mercier de s’abstenir d’aller dîner chez d’Orval (Rennes, I, 105, Mercier). — Gribelin convient que d’Orval fut surveillé avant l’arrivée de Picquart au bureau (Instr. Tavernier, 18 oct. 1898). Le rapport d’Henry à la Sûreté générale est du mois de mars 1895 ; Sandherr était encore chef du service.
  102. Rennes, III, 361, Tomps.
  103. Rennes, I, 371, Picquart. — Mercier et Roget savaient que Du Paty avait été le dénonciateur de son cousin et que Picquart s’était simplement conformé aux ordres du ministre et de Boisdeffre. Cela ne les empêcha pas de dire à Rennes (I, 105, 300, 807) que Picquart avait fait des enquêtes secrètes sur d’Orval (que Mercier, dans son compte rendu revisé, orthographie Dorval), sur le capitaine Dervieux et sur Donin de Rozières, pour substituer éventuellement à Dreyfus l’un ou l’autre de ces officiers dont le nom commençait par un D. L’initiale ne s’applique pas à Hecquet d’Orval ; et ni Dervieux ni Donin de Rozières ne furent l’objet d’aucune surveillance de Picquart. (Rennes, I, 371, Picquart.) L’accusation relative à Donin de Rozières fut formulée pour la première fois, le 14 septembre 1898, dans une note du ministère de la Guerre au ministère de la Justice, note inspirée par Roget, à qui l’idée avait été suggérée par Cuignet, qui s’en vante Instr. Tavernier, 17 oct. 1898). C’était Mathieu Dreyfus, comme on l’a vu, qui avait fait filer Donin (p. 183). Pendant le procès Zola, d’Orval, qui ignorait encore la dénonciation de Du Paty, dit à Roget que Picquart avait employé à son égard les mêmes manœuvres qu’à l’égard d’Esterhazy (Rennes, I, 307, Roget). Il existe au ministère de la Guerre une longue note de Du Paty sous ce titre : « Les agissements de d’Orval ; comment j’ai été mis sur sa trace, moyens employés pour l’empêcher de nuire. » Ce travail, de décembre 1897, a fait l’objet d’un contre-rapport de Cuignet, en 1899.
  104. Cass., I, 305 ; Rennes, II, 519, Cordier.
  105. Cass., I, 297 ; Rennes, I, 521, Cordier ; Enq. Pellieux, 28 nov. 1897, et Rennes, I, 608, Lauth. — Henry et Lauth étaient voisins, habitaient tous deux avenue Duquesne.
  106. Instr. Fabre, 98, Picquart : « Gribelin oublie réellement dans tout ceci qu’il n’est et n’a jamais été qu’un subalterne. »
  107. Procès Zola, I, 281, Gonse : « Il connaît tous nos secrets. »
  108. « Ce qui, pour la foule, ôtait toute vraisemblance à ces crimes, c’est qu’ils ne sentaient point le grand air, la route matinale, le champ de manœuvres, le champ de bataille, mais qu’ils avaient une odeur de bureau, un goût de renfermé ; c’est qu’ils n’avaient pas l’air militaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours pour celer l’erreur judiciaire de 1894, toute cette paperasserie infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le sale bureau. » (Anatole France, M. Bergeret à Paris, 190.)
  109. Instr. Fabre, 72, Picquart.
  110. Procès Zola, I, 297, Picquart. — Pressensé, loc. cit., 34 ; Paul Marie, le Petit Bleu, 37.
  111. Voir t. 1er, 25.
  112. Rennes, I, 261, Mme Henry.
  113. Procès Zola, I, 297. Picquart ; 341, Lauth.
  114. Procès Zola, I, 297 ; Aff. Picquart, 271 ; Instr. Tavernier, 23 sept. 1898, Picquart ; Procès Zola, I, 341, Lauth, etc.
  115. Procès Zola, I, 297, Picquart.
  116. Aff. Picquart, 271, Picquart : « Henry, qui conservait quelquefois les papiers du soir au lendemain matin à 10 ou 11 heures, y jetait le plus souvent un coup d’œil en les rapportant chez lui ; il les triait même quelquefois complètement. » — Enq. Pellieux, Lauth : « Henry continuait à faire, le soir de la première livraison, un premier triage ; il remettait, le lendemain, tout le paquet au chef de service. » — Il y avait en moyenne, d’après Picquart, cinq ou six cornets par livraison. (Instr. Tavernier.)
  117. De l’aveu de Lauth et de son propre aveu. — Enq. Pellieux, 28 nov. 1897, Henry et Lauth ; Instr. Ravary, 10 déc., Henry ; Procès Zola, I, 341, Lauth ; I, 366, Henry ; Instr. Fabre, 39, Gonse ; 46, Lauth ; 47, Henry ; Rapport Tavernier. — Voir Appendice I.
  118. Aff. Picquart, 270, Picquart.
  119. Instr. Tavernier, 28 sept. 1898 ; Cass., I, 147 ; Picquart.
  120. On a vu (t. I, 27) que le service avait loué un appartement au-dessus du « pied à terre » où Schwarzkoppen et ses collègues prenaient parfois leurs repas. Picquart fit installer dans le plancher des appareils microphoniques (Rennes, I, 553, Gonse) et commanda à l’ingénieur de Poligny un appareil photographique instantané. (Instr. Fabre, 88, Picquart.)
  121. 6 avril 1896.
  122. Cass., II, 162, Picquart : « Henry est un brave homme. »
  123. Procès Zola, I, 328, Picquart.
  124. Instr. Fabre, 236, lettre de Picquart à Gribelin du 4 janvier 1897.
  125. Ibid., 237, lettre à Henry du 7 février 1897.
  126. Substitut à Dijon (4 novembre 1880), puis à Nancy (1884), et à Lille (1885). Démissionnaire le 10 novembre 1890.
  127. Il fut l’ami de Clamageran, d’Henri Martin, de Jules Ferry.
  128. Procès Esterhazy, 149 ; Rennes, II, 48, Scheurer-Kestner.
  129. Correspondance de George Sand, IV, 354, lettre du 3 août 1863 au pasteur Leblois : « Nous songions au protestantisme pour mon petit-fils, puisqu’il est une protestation contre le joug romain. Mais deux dogmes, l’un odieux, l’autre inadmissible, la divinité de Jésus-Christ et la croyance au diable et à l’enfer, nous faisaient reculer devant un progrès religieux qui n’avait pas encore eu la franchise ou le courage de rejeter ces dogmes. Vos sermons nous délivrent de ce scrupule… »
  130. Comme on le fit à Alexandre Canus, d’Évreux (1532), puis à cent autres.
  131. Hist. de France, IX, 87.
  132. Cass., II, 162, Picquart.
  133. Instr. Fabre, 28, Billet, concierge au ministère : « Leblois est venu, pour la première fois, dans le courant d’avril ou de mai 1896 ; le colonel Picquart m’avait prévenu. » — « Plus tôt, dit Picquart, en mars ou avril, quand le dossier Boulot a été envoyé du parquet de Nancy. » (Instr. Fabre, 94.) « Au printemps. » (Procès Zola, I, 326.) — De même Leblois (Instr. Fabre, 184). — « Dans le premier semestre », dit Valdant (23). — « À la fin de 1895 », dépose Gribelin (18). — « Du printemps à l’automne », selon Henry (13). Au procès Zola (I, 228), Henry donne la date de février.
  134. « Dix ou douze fois », dit Picquart, « et je crois être au-dessus de la vérité. » (Instr. Fabre, 92.) Plus loin (119), il dit « sept ou huit fois ». — Leblois précise plusieurs visites au moment de l’affaire Boulot, une ou deux en avril, deux ou trois d’avril en août (184). — « Vingt-cinq ou trente visites », dit Henry (13). — « Très souvent », déposent Gribelin (18) et Junck (24). — Selon Junck, « il restait quelquefois plusieurs heures ». Gribelin : « Quelquefois, il séjournait longtemps, une heure peut-être. » Henry, (13) et Gonse (15) déclarent que « les visites se prolongeaient au point de gêner le service ».
  135. Cass., II, 162 ; Instr. Fabre, 72, Picquart. — Cela est confirmé par Henry, qui appelle ces agents « des personnes utiles au service » (149).
  136. Gonse soutient le contraire (Procès Zola, I, 279 ; Instr. Fabre, 16). Il dit « qu’il ne prendrait pas ce droit ». — Picquart observe qu’il n’était pourtant pas nécessaire « d’être une personne tarée ou suspecte » pour avoir accès au service (166).
  137. Instr. Fabre, 163, Risler.
  138. Cass., II, 162 ; Instr. Fabre, 72 et 166, Picquart. « C’était incorrect, dit Gonse, et irrégulier » ; mais il convient de n’avoir fait aucune observation (167). Henry, lui aussi, convient (149) qu’il ne fit aucune remarque. « Il aurait pu en faire, dit Picquart, étant donnés les termes dans lesquels nous étions. » (De même, Cass., II, 163.) Cordier, ancien sous-chef du bureau, dépose « que le chef de service a le droit absolu de faire tout ce qui est utile au service », notamment de choisir des collaborateurs « civils ». (Cass., I, 303.) — Leblois se défend d’avoir commis une faute professionnelle en se rendant au service des Renseignements : « Il ne m’est jamais venu à l’esprit que je pouvais commettre une irrégularité. » (II, 155.) Le Conseil de l’ordre des avocats a estimé, au contraire, que Leblois avait « enfreint la règle qui prescrit à l’avocat de n’exercer sa profession qu’à l’audience ou dans son cabinet » ; « toutefois, dans l’appréciation de cette faute, il y a lieu de tenir compte, et de l’intimité qui existait entre Leblois et Picquart, son compatriote et son ami d’enfance, et de ce que son concours a été absolument désintéressé ». (Instr. Fabre, 245.)
  139. Procès Zola, I, 231, Gonse. — « Je ne me suis pas adressé à eux, dit Picquart, parce que je ne disposais pas auprès d’eux de la même liberté d’allures. » (Cass., II, 162.)
  140. Fin février 1896. (Instr. Fabre, 51, Henry.)
  141. Procès Zola, I, 230, Leblois.
  142. Cass., II, 162 ; Instr. Fabre, 93, 149, Picquart ; 122, Leblois ; 142, Henry. Selon Henry, les deux dossiers étaient sensiblement les mêmes. Gonse, qui convient de n’avoir pas vu le dossier d’information (170), dit qu’il comprenait les indications les plus secrètes (36).
  143. Cass., II, 162 ; Instr. Fabre, 74, Picquart.
  144. Instr. Fabre, 154, Leblois.
  145. Il s’appelait Maurice Lévy-Mayer. Drumont l’accusa d’avoir détourné Boulot de ses devoirs. Quand Lévy fut reconnu innocent et mis en liberté, la Libre Parole l’annonça en troisième page, et ne parla plus du sergent-major, dont elle ne relata même pas la condamnation. (Bernard Lazare, 2e mémoire, 11.)
  146. Instr. Fabre, 51, Henry ; 74, Picquart ; 154, Leblois.
  147. Mars 1896.
  148. Procès Zola, I, 227, Leblois. — Henry nie avoir jamais conféré, dans son cabinet, avec Leblois. Celui-ci décrit la pièce. Henry dit que l’avocat y sera venu en son absence, puis qu’il ne se souvient plus (I, 227 et suiv.). D’ailleurs, Henry convient des conférences, mais les place dans le cabinet de Picquart. (Procès Zola, I, 228 ; Instr. Fabre, 52.)
  149. Instr. Fabre, 74, Picquart ; 170, Gonse.
  150. Temps du 28 mars 1896 ; l’article est intitulé : Une montagne qui accouche d’une souris.
  151. Tribunal correctionnel de Nancy, audience du 26 mars 1896
  152. Mars-avril. (Instr. Fabre, 155, Leblois, etc.)
  153. Cass., II, 162, Picquart ; Instr. Fabre, 156, Leblois.
  154. Cass., II, 154, Leblois ; 163, Picquart ; Instr. Fabre, 19, Gribelin ; 24, Junck.
  155. Instr. Fabre, 72, 150 ; Picquart ; 150, Junck, Gribelin.
  156. Instr. Fabre, 75, Picquart ; 144, Gribelin : « J’ai la prétention de connaître la question mieux que la connaissait Picquart, et aussi bien que Leblois. »
  157. Cass., II, 154, 163 ; Procès Zola, I, 526 ; Instr. Fabre, 70, 150, 168, Picquart ; Cass., II, 155 ; Instr. Fabre, 157, Leblois. Par la suite, Picquart fut accusé d’avoir communiqué le dossier secret à Leblois. Gonse prétendra alors que tout est également secret dans les deux dossiers.
  158. Cass., II, 154, Leblois ; etc.
  159. La loi fut promulguée le 31 juillet 1896.
  160. Enq. Pellieux, 2 déc. 1897, Lauth ; Instr. Tavernier. 3 oct. 1898, Lauth ; 18 oct., Gribelin ; 12 nov., Picquart. — Rennes, I, 416, Picquart.
  161. Instr. Tavernier, 15 oct. 1898, Gribelin ; Rennes, I, 617, Lauth. — D’après Roget, Henry est rentré au ministère le 14 mars, est reparti le 15 pour Pogny, est retourné au procès Boulot après la mort et les obsèques de sa mère (28 et 30) et n’est revenu à Paris que dans les premiers jours d’avril (Rennes, I, 297). Le maire de Pogny écrit au commandant Tavernier qu’Henry vint à Paris, le lendemain de la mort de sa mère, et rentra à Pogny pour les obsèques. (Lettre du 25 décembre 1898.) Picquart « a dans l’esprit qu’Henry revint, non pas une fois, mais plusieurs fois, entre le 3 et le 28 mars. » (Instr. Tavernier, 12 nov. 1898.)
  162. Instr. Tavernier, 5 nov. 1898. Lauth.
  163. Cass., I, 172, Picquart.
  164. Rennes, I, 416, 425, Picquart.
  165. Cass., I, 110, Roget : « Il est certain qu’au moment où ce paquet est arrivé au ministère, Henry est parti aussitôt pour Nancy, où l’appelait l’affaire Boulot, qu’il a perdu sa mère presque en même temps. » Etc.
  166. Instr. Tavernier, 28 sept. 1898, Picquart : « Je crois bien me souvenir que le lot de cornets où se trouvait le petit bleu m’a été remis par Henry à la veille d’une des absences causées par la mort, ou la maladie, de sa mère. »
  167. À l’enquête Pellieux, 28 nov. 1897, Lauth dit que le petit bleu a été « trouvé » à l’automne 1895, puis reconstitué par lui au printemps de 1896. Ce long délai n’est plus que d’un mois à l’instruction Ravary. (Procès Esterhazy, 120, Rapport.) Au procès Zola, Lauth réduit le délai : 1° à six ou huit jours (I, 153) ; 2° à dix ou douze jours (I, 283) ; 3° à deux ou trois jours, « comme d’habitude » (I, 341. — Instr. Tavernier, 30 oct. 1898, Lauth : « C’est dans le courant du mois de mars, — entre le 15 et le 20, — pendant l’absence d’Henry, que j’ai recollé le petit bleu. En effet, si le paquet avait été reçu dans les premiers jours d’avril, après la rentrée d’Henry à Paris, Picquart n’aurait pu me le remettre que le septième jour de ma rentrée de permission. » — Sur la date de l’arrivée du petit bleu, les souvenirs de Picquart concordent, après quelques fluctuations, avec la déposition de Lauth à l’instruction Tavernier : « J’ai toujours eu dans la mémoire la fm d’avril ou le commencement de mai ; je crois, cependant que cette date doit être reportée un peu antérieurement ; le fait saillant auquel on peut rattacher cette date est la maladie et la mort de la mère d’Henry. » (Instr. Tavernier, 23 sept. 1898.) À l’enquête Pellieux et à l’instruction Ravary, Picquart avait indiqué le milieu de mai et la fin d’avril.
  168. Instr. Tavernier, 30 oct. 1898, Lauth : « Le travail était fastidieux et fatigant, de sorte que je mettais généralement plusieurs jours, cinq, six, sept, à épuiser une livraison. »
  169. Une soixantaine, d’après Lauth (Procès Zola, I, 353). Trente-deux d’après Picquart (Rennes, I, 416).
  170. Procès Zola, I, 353, Lauth : « Peut-être le tiers d’un centimètre, un peu plus, pas tout à fait un centimètre carré. »
  171. Ibid., 316, Picquart.
  172. Ibid., 353, 354, Lauth.
  173. « Il vint, exprès dans mon bureau pour me montrer la pièce éminemment compromettante que formait la réunion des fragments. » (Enq. Pellieux, 26 nov. 1897, Picquart.) — De même, Lauth : « Je suis entré directement dans le cabinet du colonel… » (28 nov.) « Je l’ai porté contre mon habitude au colonel. » (Instr. Ravary, 13 déc). Etc.
  174. Enq. Pellieux, 28 nov. ; Instr. Ravary, 13 déc, Lauth ; Cass., I, 144 ; Rennes, I, 417, Picquart ; etc.
  175. Instr. Tavernier, 3 oct., Lauth : « Je n’ai pas le souvenir que le colonel ait manifesté une surprise spéciale ou fait une remarque caractéristique. » Rennes, I, 619 : « Il regarda la pièce de tous les côtés. »
  176. Enq. Pellieux, 28 nov. 1897, Henry. — Même déposition devant Ravary : « Le nom d’Esterhazy sur un fragment de petit bleu m’aurait frappé d’une façon particulière, car je l’avais connu en 1878. » Or, le nom avait été déchiré en trois fragments : Este… rhaz… y, mêlés à des centaines d’autres.
  177. Ce dialogue, rapporté par Henry, n’a rien d’invraisemblable, sauf le dernier mot de la phrase prêtée à Lauth : « Peut-être n’avez-vous pas bien regardé dans les fragments allemands. » Toute la ruse ordinaire d’Henry est dans ce dernier mot. On a vu, en effet, que, du temps de Sandherr, les fragments en français étaient recollés par Henry et les fragments allemands par Lauth. Or, Picquart avait décidé que tous les fragments seraient recollés par Lauth. Au surplus, la ruse est grossière. En effet, pour que cette fin de phrase eût un sens, il faudrait supposer que le tri entre les papiers étrangers et français, tous mêlés dans les cornets, était fait par la ramasseuse elle-même.
  178. Enq. Pellieux, 28 nov. 1897, Henry : « En ce qui concerne la carte, je n’ai jamais remarqué aucun des fragments qui la composent dans les paquets qui m’ont été remis. » — Cass., I, 110, Roget : « Henry, que j’ai interrogé souvent après le procès Zola, bien que ce fût une nature grossière et passionnée, n’a jamais voulu affirmer que le petit bleu ne fût pas dans le paquet, de peur d’erreur possible ; mais ce qu’il a affirmé toujours avec la plus grande netteté, c’est qu’il n’y a pas vu et qu’il n’a jamais vu de fragments de petit bleu. »
  179. Rennes, I, 425, Picquart : « Si Henry a ouvert le paquet où se trouvait le petit bleu, il a dû croire, ne l’ayant pas reconstitué, que ce devait être un petit bleu connu. »
  180. Roget dira à Rennes (I, 278) qu’il a « eu entre les mains une correspondance tout à fait intime de Schwarzkoppen, compromettante pour l’honneur d’une tierce personne », c’est-à-dire « des lettres de cette femme ». D’autre part, comme l’amie de Schwarzkoppen avait déguisé son écriture dans le petit bleu, Gonse en profita pour déposer que « l’écriture de la carte-télégramme était inconnue » (I, 553), ce qui fut répété par Lauth (I, 619). De même Roget : « C’est le seul document de ce genre qui nous soit venu dans un espace de huit ans » ; il ajoute toutefois : « Par malheur, depuis son faux, Henry est un petit peu suspect » (I, 296).
  181. Rennes, III, 54, Émile Picot. — L’éminent membre de l’Institut, ancien bibliothécaire du duc d’Aumale, l’auteur de tant de recherches réputées sur la poésie et le théâtre français, dépose, sous serment, qu’il tient ce récit du colonel Schneider, attaché militaire d’Autriche-Hongrie à Paris ; il avait rencontré Schneider, à dîner, en mai 1899, dans une maison amie. Il existe d’autres témoins de l’entretien. Schneider ne dit pas à Picot s’il était lui-même en visite chez Schwarzkoppen, quand se produisit l’incident, ou si l’incident lui fut raconté, plus tard, par son collègue. La déposition d’Émile Picot, très commentée, ne fut l’objet d’aucun démenti, ni de Schwarzkoppen, ni de Schneider. La même version a été donnée par Schwarzkoppen à ses chefs ainsi qu’à Panizzardi. La dame, tout le long du procès Zola, trembla d’être mise en cause. — Précédemment, le 15 avril 1899, le comte de Munster avait déclaré à Delcassé, ministre des Affaires étrangères, « que Schwarzkoppen reconnaissait avoir adressé à Esterhazy un certain nombre de petits bleus, et qu’en ce qui concernait le petit bleu, dont il est question, il ne pouvait affirmer l’avoir écrit lui-même, parce qu’il ne l’avait pas vu, mais que, toutefois, il était probable qu’il l’eût écrit. » (Rennes, III, 476, Paléologue.) Delcassé rédigea une note de cet entretien, qui fut versée au dossier de Rennes.
  182. Instr. Tavernier, 31 oct. 1898, Rapport des experts en écriture, Couderc, Étienne Charavay, Varinard.
  183. Enq. Pellieux, 26 nov. 1897, Picquart. — Lauth, qui a recollé cette pièce, prétend d’abord qu’il n’en a gardé aucun souvenir et qu’elle n’existe pas aux archives de la Statistique. — De même, Henry (28 nov.). — Puis, le 2 décembre, la pièce ayant été retrouvée par Gonse, Lauth reconnaît qu’il en a rassemblé les morceaux. — Enfin, à l’instruction Tavernier, Lauth nie que la lettre se soit trouvée dans le même lot que le petit bleu ; la similitude des deux signatures l’aurait frappé (12 oct. 1898). Picquart répond qu’il a été, lui, frappé de cette similitude et qu’il a, en conséquence, prescrit à Lauth de chercher avec soin, dans les autres cornets, s’il ne trouverait pas d’autres fragments de cette lettre (22 oct.).
  184. Cass., I, 144) Picquart : « Je crois bien me souvenir de ces mots : « Mon père m’a envoyé des fonds. »
  185. Instr. Tavernier, 12 oct. 1898, Tavernier, Lauth. — La lettre se termine ainsi : « Ce ne sont pas les derniers. »
  186. Enq. Pellieux, 26 nov. 1897 ; Instr. Ravary, déc, Picquart.
  187. Enq. Pellieux, 16 nov. 1897 ; Instr. Tavernier. 23 sept. 1898.
  188. Cass., I, 147 ; Instr. Tavernier, 28 sept. 1898, Picquart : « Je me demandais constamment si les personnes chez qui se trouvait le panier n’étaient pas suffisamment mises en méfiance pour faire désormais la plus grande attention. Et la pauvreté des renseignements qui nous étaient donnés, depuis lors, par cette voie, semble me donner raison. »
  189. Instr. Tavernier, 28 sept. ; Cass., I, 147. Picquart.
  190. Enq. Pellieux, 26 nov. 1897 ; Procès Zola, I, 314, Picquart.
  191. Cass., I, 552 ; Billot : « Cela (cette procédure de Picquart) me paraît effectivement d’une gravité assez grande, en faisant remarquer toutefois que, dans cette matière, tout peut dépendre des précédents établis dans le service. Je sais bien que des précédents de cette nature n’auraient pas mon agrément. »
  192. Aff. Picquart, 260, Picquart : « J’avais encore à l’esprit toutes les légèretés commises à l’époque de l’affaire Dreyfus et tout l’affolement dont elle avait été la cause. »
  193. Instr. Tavernier, 28 sept. 1898, Picquart : « Le lendemain ou, au plus tard, le surlendemain de ma découverte. » — Curé fixe la date de cet entretien dans la deuxième quinzaine d’avril. (Cass., I, 407 ; Instr. Tavernier, 3, 7 octobre, etc.) Picquart la fixa, d’abord, à une date postérieure, en mai ; il est convenu de son erreur à l’instruction Tavernier (22 octobre), mais continue à croire que l’entretien a précédé sa première entrevue avec Desvernine et suivi « de très près » la reconstitution du petit bleu. C’est une question de jours, — d’un jour ou deux. Il reste établi que l’entretien a eu lieu en avril.
  194. Instr. Tavernier, 23 sept. 1898, Picquart.
  195. Cass., I, 148, Picquart. — Curé (Cass., I, 409) dit « que la situation d’Esterhazy permettait de penser qu’une plainte avait été déposée contre lui ».
  196. Cass., I, 407 ; Rennes, II, 239, Curé. — Cass., II, 116, Esterhazy : « Curé m’en voulait personnellement. »
  197. Instr. Tavernier, Picquart.
  198. Instr. Tavernier; Cass., I, 407 ; Rennes, II, 239, Curé. — De même, Cass., I, 49 ; Rennes, I, 421, Picquart.
  199. Curé nomma l’un de ces soldats, Écalle. (Cass., I, 149, Picquart ; 407, Curé.) — Écalle a déposé qu’en effet il avait copié pour Esterhazy, en février ou mars, « deux planches où se trouvaient représentées les diverses pièces d’un fusil ». Cass., I, 794.)
  200. D’après Picquart, Curé avait déjà engagé Daguenet à se méfier. (Instr. Tavernier.) — D’après Curé, c’est sur le conseil de Picquart qu’il engagea Daguenet à se faire rendre les documents prêtés à Esterhazy. (Rennes, II, 240.)
  201. Cass., I, 408, Curé.
  202. Ibid., 148, Picquart ; I, 408, Curé.
  203. Ibid., 408, Curé : « Je voulais simplement attirer l’attention de Picquart sur la prudence que commandait une affaire aussi délicate. »
  204. Ibid., 157, Picquart : « Lorsqu’Henry revint, je lui parlai du petit bleu, soit que j’aie pris l’initiative de cette conversation, soit qu’il l’ait prise lui-même, averti par Lauth. » — Lauth convient qu’il informa Henry. (Rennes, I, 621.)
  205. « Aucun des deux officiers mêlés au commencement de l’affaire (Henry et Lauth) n’a eu l’air de mettre le moins du monde en doute la sincérité d’origine de cette pièce. » (Enq. Pellieux, 26 nov., Picquart.) Henry, à qui Pellieux communique cette déclaration de Picquart, répond qu’il a eu des doutes dont il a fait part à Lauth ; mais que « ses souvenirs ne sont pas assez précis pour affirmer qu’il en a fait également la remarque au colonel ». — Lauth, jusqu’au procès Zola, ne conteste pas l’authenticité du petit bleu; il l’admet de nouveau à l’instruction Fabre (28) et à la Cour de cassation (I, 416). Enfin, à Rennes (I, 619), il se dit « convaincu » que le petit bleu vient de l’ambassade d’Allemagne. — Picquart, à l’instruction Ravary, maintint sa déposition précédente : « Jusqu’à ce que la question du bordereau soit intervenue, Henry m’a toujours semblé trouver mes recherches justifiées. » (13 décembre.)
  206. Cass., I, 157 ; Rennes, I, 425 ; Instr. Tavernier, 30 septembre 1898. Picquart : « Henry, qui devait connaître l’écriture d’Esterhazy, ne pouvait-il pas prévoir déjà qu’on pourrait attribuer à Esterhazy une partie des faits reprochés à Dreyfus ? »
  207. Revision, 104, Procès-verbal de l’interrogatoire d’Henry.
  208. Instr. Ravary, 13 déc. 1897, Instr. Fabre, 93, Picquart. Le fait est nié par Henry (Instr. Fabre, 52).
  209. Enq. Pellieux, 26 nov. 1897 ; Cass., I, 157, Picquart.
  210. Cass., I, 149, Picquart.
  211. Cass., I, 729 ; Rennes, II, 251, Desvernine : « Au mois d’avril 1896, entre le 1er et le 10, le colonel Picquart me donna l’ordre de faire une enquête sur Esterhazy. » Picquart lui donna son premier rendez-vous par une carte-télégramme signée Robert et datée du 8 avril. Instr. Tavernier, 22 oct 1898).