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Histoire de l’Affaire Dreyfus/T3/2-1

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Eugène Fasquelle, 1903
(Vol. 3 : La crise : Procès Esterhazy – Procès Zola, pp. 104–156).

Ch. II : L’enquête de Pellieux

(suite)

IX

Dès le lendemain, Picquart, arrivé du matin, déposa devant Pellieux.

À Tunis, la veille de son départ, des camarades, le fils du général de La Roque, lui avaient donné spontanément des renseignements sur Esterhazy. À bord du bateau qui l’amena, il ne causa avec personne. À Marseille, il écarta les journalistes qui le guettaient. Un officier, envoyé à sa rencontre, l’accompagna à Paris[1].

Laissé par Leblois dans l’ignorance de l’entreprise que l’avocat avait combinée avec Scheurer[2], et sans autres informations que celles des journaux, puisqu’Henry, depuis deux semaines, interceptait son courrier[3], il cherchait à reconstituer les événements qui le mettaient en cause et comprenait seulement qu’Esterhazy et ses protecteurs étaient partis en guerre contre lui. Vraiment, Leblois, avant d’agir, eût pu le consulter ! Maintenant, il ne pouvait ni couvrir Leblois sans se frapper lui-même ni le désavouer sans honte ; et il souffrait de tout ce bruit fait autour de son nom, de tant de mensonges et de calomnies déjà répandus sur lui.

À la gare, au débotté, il trouva son ami, le lieutenant colonel Mercier-Milon, dont Boisdeffre, adroitement, avait fait choix comme ambassadeur. Mercier-Milon lui demanda d’abord « sa parole de ne voir qui que ce soit, pour quoi que ce soit, avant de paraître devant le général », parole qui fut scrupuleusement tenue. Il lui fit sentir ensuite qu’on n’était pas mal disposé à son égard au ministère ; notamment, le général Delanne avait dit : « Tout cela est bien malheureux pour l’État-Major, mais nous ne demandons qu’une chose, c’est que Picquart revienne parmi nous[4]. »

Picquart, lui aussi, n’a pas d’autre désir : mais il ne rentrera pas au prix d’un mensonge.

Il vit très bien que Boisdeffre et Billot lui proposaient, un marché.

Henry avait mis à ses trousses une nuée d’agents qui, désormais, le suivront partout, et il continuait à faire saisir sa correspondance[5].

D’abord, Pellieux, d’une correction affectée et malveillante, laissa Picquart déposer de ce qu’il savait d’Esterhazy. Picquart lui raconta sa longue enquête et ce qu’il venait d’apprendre à Tunis : qu’Esterhazy, quand il avait fait partie du corps expéditionnaire, avait éveillé déjà des soupçons ; que Schwarzkoppen avait dit au commandant Sainte-Chapelle : « Vous ne pouvez pas vous douter de ce qui m’est arrivé ; ah ! l’épouvantable histoire ! c’est à en avoir les cheveux blancs ! » Pellieux lui présenta le petit bleu ; Picquart observa : « Je crois le reconnaître ; pourtant, il me semble que l’écriture était plus homogène[6] ». (À cause du grattage d’Henry.) Pellieux, sèchement, dit que la pièce n’était pas authentique et lui demanda pourquoi il avait fait disparaître des photographies de la carte-télégramme les traces de déchirure. Mais il ne lui dit rien de toutes les autres accusations qu’Henry et Lauth avaient portées contre lui[7]. Picquart, pourtant, se sentait enveloppé d’un immense filet. Pellieux lui disait tantôt : « Vous êtes un témoin, vous n’êtes pas accusé », et tantôt : « Vous avez commis une faute très grave ; je suis obligé d’en référer au gouverneur ; vous avez, d’ailleurs, demandé vous-même une enquête[8]. » La séance fut lourde[9]. Il l’autorisa à voir les membres de sa famille et quelques amis militaires ; mais il lui fit promettre de ne pas voir d’autres personnes et, notamment, Leblois[10].

L’avocat lui ayant fait parvenir une lettre, Picquart la brûla sans la lire.

À la seconde séance, il voulut parler du bordereau : vivement, Pellieux s’y opposa, alléguant que le bordereau avait été attribué par un jugement à Dreyfus et qu’il faut respecter la chose jugée[11]. Il lui montra le document libérateur : la pièce Canaille de D[12], lui demanda, très sévèrement, s’il connaissait une femme du nom de Speranza et lui présenta la lettre signée de ce nom, qu’Henry avait « interceptée » en 1896. Picquart rattacha aussitôt cette lettre aux dépêches qu’il avait reçues en Tunisie ; c’était une machination évidente d’Esterhazy et de ses amis. Il donna, en souriant, le sens du vocabulaire bizarre, mais inoffensif, de Ducasse. Enfin, Pellieux l’interrogea sur les prétendues perquisitions chez Esterhazy, sur Leblois, sur sa vie privée et sur ses fréquentations, sur une femme qui habitait dans la même maison que lui, et sur ses pratiques d’occultisme[13] ». Il lui dit aussi — le tenant d’Esterhazy qui le savait de la dame voilée[14] — que les deux télégrammes émanaient de Souffrain. « à la solde d’Isaïe Levaillant et l’un des fervents défenseurs de Dreyfus ».

Pellieux poursuivit cet interrogatoire avec une dureté et une brutalité croissantes. Paternel et familier avec Esterhazy, obséquieux avec Scheurer, il traitait Picquart en coupable[15]. Il eût été plus franc de le faire interroger par Esterhazy et par Henry.

X

Les journaux racontèrent que Picquart n’avait apporté à Pellieux aucune preuve de la trahison imputée à Esterhazy ; il s’était borné à prétendre qu’Esterhazy touchait de l’argent à la fois du ministère et des Allemands et des Italiens, qu’il avait ainsi trompé tout le monde et qu’il avait un complice à l’État-Major[16]. Déjà, Rochefort avait attribué à Mathieu Dreyfus l’idée d’atténuer son accusation et de soutenir qu’Esterhazy n’était qu’un escroc, attaché au contre-espionnage, et qui avait écrit le bordereau par ordre[17]. C’est la thèse qu’Esterhazy adoptera plus tard. Drumont le fit questionner par un de ses rédacteurs ; Esterhazy répliqua que « c’était idiot[18] ».

Il n’en était pas encore réduit à ces défaites. Du Paty lui faisait dire par Christian qu’il ne passerait même pas en conseil de guerre. Il combina avec Henry un nouveau stratagème qui, avec un peu de chance, permettrait à Pellieux de clore immédiatement son enquête et de nous faire écraser, Scheurer et moi, sous les huées.

Il s’agissait de prendre « les faussaires à leur propre piège », — c’est-à-dire de fabriquer un faux de plus.

Lemercier-Picard était alors le faussaire favori d’Henry ; il fut chargé de l’opération. Il était beau parleur, l’extérieur d’un sous-officier retraité (il portait le ruban de la médaille militaire), la physionomie énergique, avec un œil qui louchait[19].

Il se présenta, d’abord, dans les bureaux du journal Le Radical, dont Ranc était le collaborateur, et dans ceux du Figaro, où il fut reçu par de Rodays. Il raconta qu’il était au service du bureau des renseignements et qu’il avait été chargé, le 15 décembre 1893, de filer deux officiers dont les allures étaient suspectes. Ils fréquentaient le secrétaire d’une ambassade étrangère qui répondait au nom d’Otto. L’un d’eux était Esterhazy, l’autre un officier du nom de Milon-Mercier. Quelques jours après, le 24 décembre, il les avait suivis à Bruxelles où Milon-Mercier avait disparu, pendant qu’Esterhazy, avec une dame, était descendu, sous le nom de Thérouanne, au Grand Hôtel.

Cette date du 24 décembre 1893 avait été donnée par Esterhazy ; il était alors malade à Rouen, forcé de garder le lit, visité tous les jours par le major et des camarades qui en auraient témoigné[20].

Le lendemain, l’agent s’était introduit dans la chambre d’Esterhazy pendant une absence et y avait dérobé, dans une sacoche de sa compagne, une lettre chiffrée. (C’était un chiffre analogue à celui dont Henry avait fait usage pour la première lettre à l’encre sympathique qui avait été adressée à Dreyfus, à l’Île-du-Diable.) Il lut ce qui suit :

17 Décembre 1893.

Madame, votre exigence dépasse toute limite. Vous ne tenez aucun compte des sommes versées, beaucoup plus considérables que celles qui vous avaient été promises. Et cependant vous n’avez pas livrée (sic) la totalité des documents contenus dans votre bordereau. Faites-moi tenir la pièce en question et satisfaction vous sera donnée.

Veuillez dire à Walsin que je serais (sic) jeudi soir chez Sternberg. À vous.

Otto.

L’agent avait aussitôt porté cette pièce à Sandherr et n’avait plus entendu parler de rien. Au mois de janvier suivant, il avait été envoyé à Coblence, en mission secrète, sous le nom de Lemercier — il disait s’appeler Picard[21]. — Mais, dénoncé sans doute par Esterhazy, il avait été arrêté et, après sept mois de prévention, condamné à trois ans de forteresse. À sa sortie, il a vainement demandé à l’État-Major de le reprendre. Ni le ministre de la Guerre, ni le Président de la République, à qui il s’est adressé, n’ont voulu lui venir en aide. Un de ses amis, agent de la Sûreté, vient de l’avertir qu’on cherche à le « mettre à l’abri » et l’engage à prendre la fuite. Il préfère se venger, démasquer les coquins, et demande à me voir ou à voir Scheurer.

Un rédacteur du Figaro[22], ayant recueilli ce récit, vint me trouver. Le mot de bordereau, dans une lettre du 17 décembre 1893, dénonçait à lui seul la fourberie. Il n’avait pris ce sens particulier que depuis le procès de Dreyfus. Je refusai de voir l’individu avant de m’être renseigné[23]. Le lendemain, Lemercier-Picard me fit tenir, toujours par le même canal, la pièce signée Otto, insistant, plus vivement encore, pour être reçu. J’examinai la lettre et j’y découvris deux fautes d’orthographe[24] qu’un secrétaire d’ambassade n’aurait jamais commises. J’appris de Mathieu Dreyfus qu’il avait déjà éconduit l’individu[25] et de Leblois que Mercier-Milon était le meilleur ami de Picquart[26]. Ainsi, la pièce était un faux, le prétendu agent un émissaire des protecteurs d’Esterhazy.

Je décidai de garder la lettre chiffrée pour en accabler, au bon moment, les faussaires.

Lemercier-Picard me l’ayant fait réclamer, je répondis par un refus ; je refusai également un rendez-vous qu’il me fit proposer, la nuit, dans une maison mystérieuse de la plaine Monceau.

Le plan des fourbes était ingénieux : ils imaginaient que, sans examen, j’aurais porté aussitôt la pièce « Otto » à Pellieux. La fausseté en eût été vite établie ; Esterhazy eût prouvé qu’il était à Rouen le jour où Lemercier-Picard l’avait suivi à Bruxelles ; Pellieux eût conclu que tous les autres documents versés à l’enquête étaient également des faux.

C’est ce dont convient Esterhazy : « Une fois en possession de la pièce, Scheurer et Reinach l’auraient triomphalement produite : et il aurait été aisé de les convaincre de supercherie[27]. »

Les agents d’Henry ne me virent pas prendre le chemin de l’hôtel de la place Vendôme où Pellieux siégeait[28]. Cependant, le général préparait son ordonnance de non-lieu.

XI

On n’a pas oublié l’aventure de cette dame Cartier, veuve du colonel de Boulancy, qui avait été l’amie d’Esterhazy et avait rompu avec lui. Elle était en difficulté avec sa fille qui avait pour conseil l’avocat Jullemier, homme de beaucoup d’esprit, qui cherchait à arranger le litige. Elle lui rendit visite vers cette époque pour le remercier de ses bons offices, et, l’entretien étant tombé sur Esterhazy, elle dit qu’il était le dernier des misérables, qu’elle avait de lui des lettres atroces et que quiconque les lirait, aussitôt serait édifié sur le bandit. Le lendemain, elle les apporta à Jullemier, toute ravie de l’occasion, et le pria de les montrer à ses amis. On en a déjà lu les principaux passages[29].

Voilà donc ces lettres en circulation. Jullemier s’en va à la chasse avec des camarades à qui il les fait voir. On compare avec des fac-similés du bordereau. C’est la même écriture. Et tous de souhaiter que l’auteur de ces furieuses invectives et du bordereau n’échappe pas au châtiment qu’il a mérité.

Le jour d’après, un des chasseurs fit avertir Scheurer de l’incident ; aussitôt, il se rendit chez Jullemier qui ne fit nul embarras de lui communiquer les lettres. Scheurer engagea l’avocat à les porter à Pellieux : « Il est circonvenu, il s’apprête à innocenter Esterhazy, à laisser à jamais Dreyfus dans son bagne. » Après quelque discussion, Jullemier donna les lettres à Scheurer pour qu’il les montrât lui-même à Pellieux, mais avec l’engagement de les lui rapporter ensuite. Il les rendra à Mme de Boulancy, chez qui le général n’aura plus qu’à les faire prendre, si elle consent, puisqu’elle veut se venger, à ce que sa vengeance serve une bonne cause.

Quand Scheurer, le lendemain, lut à Pellieux les lettres, le général, d’abord, essaya de rire[30]. Puis, sous la parole sévère de Scheurer, il comprit qu’il fallait s’exécuter. Il consulta Bertulus qui l’engagea à faire procéder à une « saisie régulière[31] ». Il s’y résigna. Cependant, le commissaire qu’il envoya chez Mme de Boulancy commença par lui dire qu’elle était libre de brûler ses papiers[32]. Elle les livra.

Le singulier eût été que cette affaire, où il y eut beaucoup d’allées et venues, fût restée secrète. Sans qu’on sache comment, Esterhazy fut averti que ses lettres, dont Mme de Boulancy l’avait déjà menacé, étaient aux mains de ses ennemis, qu’elles allaient être publiées[33]. Il crut à un réveil brusque du vieux bon sens français et se sentit perdu. Henry, ni Boisdeffre, ni personne, ne pourra plus le sauver quand seront connus ses blasphèmes contre l’armée et contre la France. Tézenas, vers la même époque, s’inquiéta, avertit son client : on avait à faire à forte partie ; malgré la bienveillance de Pellieux, il fallait prévoir le pire. Esterhazy eut alors le frisson de l’île du Diable, et résolut de fuir. C’était la veille du jour où Scheurer se rendit chez Pellieux. Il n’y avait plus de temps à perdre. Dès que les lettres auront été livrées, il sera arrêté.

Incapable, en tout temps, de dominer ses nerfs, épuisé, depuis des mois, par les affres sans cesse renaissantes de la peur, il se trahit lui-même par l’excès de son agitation. Il parla d’un voyage à Bruxelles, pour avoir des documents. Les agents, qui le suivaient, avertirent le préfet de police.

La fuite d’Esterhazy eût été désastreuse pour le gouvernement : pourquoi l’avoir laissé en liberté ? La fuite d’un accusé quel qu’il soit, c’est l’aveu ; ici, elle se complique de désertion ; et, de l’autre côté de la frontière, Esterhazy, impunément, dira ce qu’il voudra. Mieux vaut l’arrêter. Ainsi, le gouvernement prouvera son impartialité. Il aura le temps de retourner ses batteries, pendant qu’Esterhazy réfléchira en prison.

Billot convint qu’il ne fallait pas laisser échapper Esterhazy ; Barthou lui demanda de le saisir officiellement de l’incident. Cette conversation entre les deux ministres et le préfet de police eut lieu pendant une soirée à l’Élysée[34]. Billot rentra précipitamment au ministère de la Guerre, écrivit lui-même à Barthou, pour qu’il télégraphiât aux commissaires spéciaux le signalement d’Esterhazy avec l’ordre formel de l’arrêter, s’il essayait de passer la frontière. La dépêche fut envoyée dans la nuit[35].

Cette même nuit, Esterhazy, accompagné de plusieurs amis et d’un rédacteur de la Libre Parole. Gaston Méry, courut en fiacre à travers Paris, comme un fou. Il essayait de dépister les agents à ses trousses ; très tard, après minuit, il se colleta avec l’un deux, qu’un de ses compagnons mena au poste. Les autres agents perdirent sa trace[36] ; mais il était trois heures du matin ; il ajourna son départ.

Billot, le lendemain, se confessa à Boisdeffre ; Henry, évidemment, expliqua à Esterhazy que la fuite, loin de le sauver, le perdrait sans rémission, puisque, arrêté à la frontière, il ne quitterait plus la prison que pour le bagne.

XII

Les lettres à Mme de Boulancy, publiées par le Figaro. (la lettre « du Uhlan » en fac-similé, en regard du bordereau), causèrent, chez quelques milliers de Français et dans le reste du monde, une vive émotion. Quel drame extraordinaire, avançant à coups de théâtre, où l’imprévu devient la règle ! Le petit groupe des partisans de la Revision crut la bataille gagnée. Qui, jamais, a parlé de l’armée avec plus de haine, de la France avec plus de mépris ? Et ce mépris, cette haine, on les sent sincères. Le misérable ne joue pas les Coriolan. Il assisterait avec joie à une nouvelle invasion ; il la guiderait ; il brûlerait et massacrerait comme il le dit. C’est l’âme d’un traître — et c’est l’écriture du bordereau !

Ces prévisions furent très vite démenties. Vous auriez publié, il y a un mois, une seule de ces lettres : la cause eût été entendue aussitôt. À chacun des millions d’hommes qui l’aurait lue, dans le calme et la réflexion, serait apparue, à la minute, la simple, si simple vérité. Mais ces hommes, qui revivront un jour, sont évanouis. Ils se sont absorbés dans un immense animal collectif qui, du reste, est ivre. Vous lui montreriez Esterhazy livrant, l’un après l’autre, contre autant de sacs d’écus, tous les secrets de la défense nationale à Schwarzkoppen : il ne le verrait pas. Ou, mieux encore, il jurerait que c’est Dreyfus, qui a pris l’apparence d’Esterhazy, lui a volé ses traits comme son écriture.

Henry a deux manières principales de parer les coups : fabriquer des faux et accuser ses ennemis d’en forger. La manœuvre fut promptement réglée. Esterhazy va crier : « Au faux ! » Henry, par Boisdeffre, forcera Billot à lui faire écho.

Le même soir, dans une note officielle où il n’y a de lui que la solennité, Billot annonça que l’enquête, « qui approchait de son terme », allait continuer « pour vérifier l’authenticité des lettres » attribuées à Esterhazy.

Voilà, et par le Gouvernement, ouverte la fissure par où pénétrera d’abord le doute.

Le faux, c’est la question préalable. Les experts prononceront. Cependant, le seul soupçon d’une forgerie arrêtera l’indignation, le dégoût.

L’auteur de la note a tenu à préciser que « Pellieux consacre tous ses soins » à cette vérification ; (elle est donc difficile ?) « Dès que ce travail sera terminé, il prendra ou provoquera, en la plus complète indépendance et l’impartialité la plus absolue, toutes les mesures que pourra comporter la situation. » C’est l’ordinaire office des juges ; mais ils ne l’annoncent pas. À qui s’adresse l’avertissement ? Aux faussaires présumés ou bien à Esterhazy ? Il eût été trop dangereux de le couvrir tout de suite. On eût risqué de heurter l’opinion de front ; mieux vaut l’intoxiquer d’un nouveau poison, l’endormir.

Entre la dépêche de Barthou, du 26 novembre, à la requête de Billot, et cette note du 28, que s’est-il passé ? Le jour même où éclatent les lettres à Mme de Boulancy, devant quels nouveaux chantages Billot a-t-il capitulé, une fois de plus ?

Henry, d’autres encore, portèrent à la presse le mot d’ordre : Si ces abominables lettres sont authentiques, Esterhazy est certainement un bandit, peut-être un traître ; « il n’est pas un crime dont il ne soit capable » ; « il ne saurait figurer une minute de plus dans l’armée » ; « on peut tout attribuer à l’homme qui aurait écrit ces lignes effrayantes » ; mais, d’abord, il faut savoir, il est juste de savoir si ce ne sont pas des faux[37].

De toutes parts, depuis de longs jours, chacun parlait de fausses pièces, de décalques, de procédés pour imiter les écritures. Certains de ces procédés sont à la portée du premier venu. Vous photographiez une page banale, quelconque, d’écriture ; sur l’épreuve vous découpez chaque lettre ; vous faites ainsi un alphabet ; avec les lettres de cet alphabet, les ajustant et les collant l’une à côté de l’autre, vous composez telle phrase qu’il vous plaît ; vous photographiez à nouveau ; et vous obtenez ainsi en fac-similé, dans l’écriture authentique de l’homme que vous voulez perdre, une page qu’il n’a jamais écrite[38].

Il manque, sur le fac-similé, la couleur de l’encre, les liaisons entre les lettres, le mouvement graphique. Et il n’y a pas de texte original. Mais qu’importe !

Esterhazy exposa lui-même ce procédé que les juifs (si riches, si forts) avaient su perfectionner. Déjà, le bordereau (de Dreyfus) a été décalqué sur son écriture. Cette fois, le Syndicat, « pour 17.000 francs[39] », a acheté de vieilles lettres adressées, en toute confiance, il y a près de vingt ans, à une amie. « Un travail savant de laboratoire » en a fait les faux qui viennent d’être publiés ; « sans doute sortira-t-on d’autres pièces pour le perdre[40] » ! Quand il a connu cette nouvelle infamie, le pauvre homme a été pris, d’abord, « d’un tremblement convulsif[41] » ; puis, la colère l’emportant sur la souffrance, il avait résolu de se ruer sur ses ennemis, de les bâtonner à mort. Mais son avocat, et le général de Pellieux, à qui il a porté tout de suite sa véhémente protestation, l’en ont détourné. C’est à sa propre demande que l’enquête continue[42]. « Prochainement, le général lui-même va démontrer que ces lettres sont des faux[43] ! »

Les journaux de la congrégation et de l’État-Major enregistrèrent, le plus sérieusement du monde, ces sottises[44], mais, surtout, commentèrent la note du ministre de la Guerre. Pour plus de sûreté, d’ailleurs, ils ne reproduisirent pas les lettres à Mme de Boulancy[45]. Leurs lecteurs (des millions de Français) vont les ignorer. Ils sauront seulement que le Syndicat des juifs a fabriqué des pièces infâmes, « maquillé » des lettres, pour perdre le brave commandant. Bientôt, les faussaires seront sous la main de la justice ; il n’y aura pas de châtiment trop sévère pour eux[46]. Et Rochefort nomme le faussaire : C’est moi, « le dispensateur des millions du Syndicat, l’inspirateur de Scheurer ». Je suis, au surplus, coutumier du fait. J’ai publié, autrefois, une fausse lettre de Rochefort à Gambetta ; plus tard, j’ai « calligraphié » de faux actes de naissance, avec un policier nommé Dietz, pour établir que Boulanger est le frère d’un assassin ; mais j’avais été démasqué à temps[47].

Les journaux royalistes publièrent, le même jour, un manifeste du duc d’Orléans[48]. Sourd aux conseils de Dufeuille, échauffé par de jeunes seigneurs qui croient l’heure venue pour le prétendant de monter à cheval, il a confié au colonel de Parseval « les révoltes de son cœur » :

L’honneur de l’armée était resté inviolé ; qui donc plus que moi aurait à cœur de le défendre ? Puis-je oublier à quelle hauteur l’avaient placé les rois, mes ancêtres ?… Par suite de quelle étrange et déplorable inertie l’a-t-on laissée exposée à de pareilles épreuves ? Pour moi, s’il plaît à Dieu de me rendre un jour la couronne, j’ose dire que je saurai trouver dans la conscience de mon devoir et de mon droit, et dans la puissance des institutions monarchiques, la force nécessaire de protéger, comme il convient, l’honneur des soldats de la France.

Jusqu’à présent, l’honneur du seul Esterhazy avait été mis en cause. Les lettres à Mme de Boulancy ne détrompèrent pas les royalistes, ou ils feignirent de n’y attacher aucune importance. D’ailleurs, les gens de Coblence avaient parlé du même ton.

Si ces lettres avaient été signées de Dreyfus, qui se fût avisé de réclamer une autre preuve ? C’est l’âme de la race juive qui s’y fût révélée (de David aux Macchabées et de Jésus à Spinoza). Entendez-vous Drumont et Rochefort ? Mais elles ne sont pas d’un juif. Le sens moral de ce peuple a reçu tant d’atteintes que des artistes trouvèrent piquant de vanter la beauté sauvage de ces métaphores de mauvais lieu ; ils admirèrent le « rouge soleil de bataille », évoquèrent les grands condottières. Le tort d’Esterhazy, c’est de ne pas avoir été un contemporain de Castruccio Castraccani.

Bientôt, on n’entendit plaider que les circonstances atténuantes ; toute la colère était contre la Boulancy qui avait livré ou falsifié les lettres de son ami. « On devrait avoir le droit, disait Christian, de la fouetter[49] » ; c’était l’opinion des professionnels de l’honneur. À supposer les lettres authentiques, s’en suit-il seulement qu’Esterhazy ait l’âme d’un traître ? « Le traître est soucieux de cacher sa pensée, il ne la crie pas ; ce sont les propos d’un aigri, d’un exalté[50]. » Denys Cochin, député de Paris, qui recherchait les causes généreuses et se plaisait aux idées générales, me dit : « Qui n’a eu de tels accès de colère ? » En tous cas, de ce qu’Esterhazy serait l’auteur des lettres, il n’en résulte pas qu’il soit l’auteur du bordereau (d’une écriture identique) ; dès lors, affirme Alphonse Humbert, Dreyfus continue à être le traître[51].

L’ancien rédacteur du Père Duchêne colportait le mot d’ordre de l’État-Major. À la même heure, Pellieux dit à Scheurer qu’Esterhazy contestait seulement la lettre « du Uhlan » ; le général va donc la faire expertiser[52], mais il n’attendra pas le résultat de l’examen pour « conclure contre tout ordre d’informer » : « On ne m’a pas apporté de preuves… On m’a bien remis des pièces écrites par Esterhazy, le fac-similé du bordereau. Mais on ne fait pas de comparaison sur une photographie. » Scheurer : « Le bordereau original est au ministère, vous n’avez qu’à l’y réclamer. » Pellieux : « Non, car, en le demandant, j’aurais l’air de mettre en doute l’autorité de la chose jugée[53]. »

Scheurer s’indigne : « Alors, la Revision serait à jamais impossible ; vous allez conclure à un non-lieu sans avoir procédé à une expertise du bordereau, et c’est toute l’affaire ! » Pellieux se lève : « N’êtes-vous pas, Monsieur le Président, l’ami, l’intime ami du ministre de la Guerre ? — Nous sommes de vieux amis. — Et il ne vous a pas donné la preuve certaine de la culpabilité de Dreyfus ? — Je la lui ai demandée en vain. — Qu’en concluez-vous ? — Vous l’a-t-on donnée, à vous, général ? » Pellieux hésite ; Scheurer : « Si je vous pose cette question, c’est que je vous trouve, depuis quelque temps, complètement changé. — Oui, on me l’a donnée[54]. » Mais il ne dit pas ce qu’était cette preuve : le faux d’Henry.

Il avait entendu, la veille, Lauth et Henry, dans leurs accusations contre Picquart[55] ; il entendit, les jours suivants, Gribelin, Picquart (pour la troisième fois). Gonse, et Mme de Boulancy qu’il confronta avec Esterhazy[56]. L’archiviste confirma les dires d’Henry et de Lauth. — Gonse expliqua à sa façon ses lettres à Picquart et confirma, à son tour, Lauth, Gribelin et Henry. — Picquart déclara qu’en le faisant espionner par des policiers et attaquer dans les journaux, on cherchait à l’intimider, mais que ce serait en vain. Il répondit, avec beaucoup de netteté et non sans quelque hauteur, aux questions de Pellieux[57] au sujet de Mlle de Comminges à qui Guénée, ou quelque autre policier, prêtait ce propos : « Surtout que Picquart n’avoue jamais ! » Pellieux le laissa dans l’ignorance des charges accumulées contre lui par Henry et Lauth ; il lui dit seulement que des officiers du bureau l’avaient surpris communiquant à Leblois le dossier secret de Dreyfus. Picquart se fit alors autoriser à demander à l’avocat à quelles dates, en 1896, il avait quitté Paris et y était rentré. Pellieux y consentit et sut ainsi que Leblois avait été absent du 5 août au 7 novembre, ce qui détruisait toute l’accusation d’Henry. — Enfin, Esterhazy, quand il fut confronté avec Mme de Boulancy, l’invectiva et la supplia tour à tour. Il était allé plusieurs fois chez elle[58], pour la conjurer de ne pas livrer d’autres correspondances qu’elle avait de lui, non moins détestables[59]. Il avait menacé et prié tour à tour sa « Gabrielle » d’autrefois sans obtenir d’être reçu[60]. Elle craignait des actes de violence. Il essaye, maintenant, de lui arracher un mensonge ; que ces lettres lui ont été volées, que la lettre « du Uhlan » est « maquillée[61]. » (Il convenait, on l’a vu, de toutes les autres : « Les Allemands mettront tous ces gens-là à leur vraie place… Voilà la belle armée de France !… etc. ») Pellieux, lui ayant déféré le serment, il jura à nouveau, en rejetant l’affreuse lettre sur la table, qu’elle n’était pas de lui. La pauvre femme, bien qu’épouvantée et désolée de s’être frappée elle-même en frappant Esterhazy, se refusa pourtant à mentir : « Hélas ! oui, toutes les lettres sont bien de lui ! » Elle dit seulement qu’elle n’en avait pas autorisé la publication. Pellieux, lui aussi, la malmena, lui reprochant durement d’avoir, veuve d’un officier, cherché à porter atteinte à l’honneur de l’armée ; elle a commis un acte indélicat et manqué de patriotisme[62]. Au dehors, la presse l’insultait, « gueuse vendue aux juifs pour quelques deniers «, lui prêtait des galanteries et de honteuses aventures. Ainsi, la malheureuse était punie autant pour avoir aimé Esterhazy que pour l’avoir trahi. Elle était pitoyable et nul ne la plaignait, même ceux qui avaient tiré profit de sa vengeance. Seule, la conscience délicate de Scheurer s’inquiéta d’avoir poussé une femme dans un tel bourbier. Elle y pataugea alors qu’elle eût pu faire figure en revendiquant très haut d’avoir voulu aider à démasquer un bandit.

XIII

Scheurer, de son dernier entretien avec Pellieux, avait emporté la certitude que l’enquête était une comédie. Quoi ! depuis quinze jours, le monde entier croit que des experts, discrètement désignés, sont occupés à examiner le bordereau, à le comparer aux écritures d’Esterhazy et de Dreyfus ! Et nulle expertise n’a été ordonnée, et sous quel prétexte ! Il n’y a d’expertise que pour la lettre « du Uhlan », mais le fait que cette seule pièce va être examinée, c’est la confirmation du doute favorable à Esterhazy.

Il parut impossible à Scheurer de garder pour lui l’imprudent aveu de Pellieux. Il en informa ses amis. Au Sénat, dans les couloirs, il se répandit en propos très vifs contre Billot. En même temps, le scandaleux déni de justice fut dénoncé par Clemenceau et par le Figaro, dans plusieurs articles, les uns d’Emmanuel Arène, les autres que je rédigeai en collaboration avec Leblois.

Depuis trois ans qu’il n’avait pas été réélu à la Chambre, Clemenceau faisait son apprentissage du journalisme. Il tâtonna assez longtemps, cherchant sa forme, volontiers déclamateur, lui qui avait porté à la tribune la parole la plus nerveuse et la plus cinglante qu’on eût encore entendue. Maintenant, au service de cette grande cause, l’écrivain va égaler l’orateur, précis, hautain, logicien impitoyable, d’une ironie qui déchire et qui mord, serrant chaque question à l’étrangler, et, parfois, d’un mouvement brusque, s’échappant, comme une flèche, vers les sommets. Il s’était fait, au cours d’une longue carrière, beaucoup d’ennemis, mésestimé par les uns, haï par les autres, craint de presque tous. Convaincu de la scélératesse d’Esterhazy, il ne l’était pas encore de l’innocence de Dreyfus, parce qu’il ne pouvait imaginer que le ministère de la Guerre, sous la République, eût violé les garanties de la loi pour faire condamner un soldat indemne de toute faute. Peut-être le juif n’a-t-il commis qu’une imprudence : il l’expie trop durement ; pourtant, il n’est pas possible qu’il soit sans reproche. Mais le certain, c’est qu’un jugement illégal doit être cassé et que ce grand trouble peut cesser seulement par la pleine lumière.

Les articles de Clemenceau, ceux du Figaro concluaient à la même interrogation : « Qui protège le commandant Esterhazy ? La loi s’arrête, impuissante, devant cet aspirant Prussien déguisé en officier français. Pourquoi[63] ?… Qui donc tremble devant Esterhazy ? Quel pouvoir occulte, quelles raisons inavouables s’opposent à l’action de la justice ? Qui lui barre le chemin ? S’il le faut, nous le dirons[64]. »

Cassagnac, pour retenir sa clientèle, invectivait, en termes poissards, les défenseurs de Dreyfus ; mais, en même temps[65], il publia l’attestation de Demange qu’une seule pièce, le bordereau, avait été communiqué à la défense : « S’il existe donc une autre pièce qui a été produite, contre toutes les règles de la plus vulgaire justice, au mépris de toutes les lois humaines, il y a lieu à reviser le procès. »

C’était l’avis de Clemenceau comme le mien, que la question de légalité dominait celle de culpabilité. En fait, elle la résolvait.

À travers les obscurités et le fracas de la bataille, une impression se dégageait : la justice militaire ignore la loi, le droit. Quand le ministre de la Guerre n’est pas lui-même l’auteur responsable de l’illégalité, il laisse faire.

Le Sénat se considérait comme le gardien de la légalité. Il l’avait défendue en toutes circonstances et, récemment encore, quand un ministère radical parut vouloir mettre la main sur la justice et « professa tout haut ce que l’Empire faisait tout bas, à savoir qu’un garde des Sceaux peut diriger les instructions criminelles[66] ». Il crut nécessaire, ayant frappé Bourgeois, d’avertir Méline.

Cependant, il n’osa pas attaquer de front, tant le courage même était alors mêlé de faiblesse ; il saisit un prétexte, très loin de l’affaire Dreyfus, une irrégularité commise dans l’administration de la justice civile ; et, voulant atteindre Billot, il renversa Darlan, le seul ministre qui inclinât à la revision[67].

Scheurer et ses amis votèrent contre Darlan, dont ils ignoraient la bonne volonté ; elle était bien connue de Méline. Il s’empressa de faire accepter la démission du garde des Sceaux, et, comme il se méfiait, prit lui-même l’intérim de la Justice. Le bruit courut d’un remaniement du ministère ; il venait de subir son premier échec, après dix-huit mois de bonne fortune. Barthou, très avisé, conseilla à Méline de « débarquer » Turrel, Rambaud, le ministre de la marine, d’embarquer sur la galère rappareillée Ribot et quelques radicaux. Méline, à la réflexion, se contenta de remplacer Darlan par un sénateur obscur, Milliard[68].

Tout indirect qu’il était, on comprit l’avertissement. Billot invita Pellieux « à faire saisir » le bordereau au ministère de la Guerre. Pourtant, Pellieux ne le fit pas expertiser[69] ; il allégua que, sur cinq experts inscrits au Tribunal de la Seine, trois avaient été mêlés à l’affaire Dreyfus ; que les deux autres refusaient, ne voulant pas procéder à une opération qui, par elle-même, infirmait la chose jugée ; qu’il était pressé, au surplus, de finir son enquête[70]. Il se contenta de montrer le bordereau à Esterhazy et l’invita à dire « s’il reconnaissait l’identité du fac-similé et de l’original ; » Esterhazy la reconnut[71].

Avec quelque audace qu’il eût argué de faux les lettres d’Esterhazy et quelque crédulité qu’eût rencontrée cette imposture, l’État-Major n’était pas sans inquiétude.

Boisdeffre se sentit visé, blessé par les attaques des journaux, bien qu’il n’eût pas été personnellement désigné. Très circonspect, nullement dénué de clairvoyance, il savait la précarité de son édifice de mensonges, à la merci d’un incident imprévu. Il eût voulu être loin quand l’écroulement fatal se produira. Il revint à sa vieille ambition, l’ambassade de Russie. Mais il se heurta à un refus formel d’Hanotaux.

Henry, au ministère, continuait à porter beau ; mais, le soir, chez lui, quand il rentrait, il tombait de fatigue, assommé, épuisé par ces perpétuelles alarmes, par tant d’intrigues périlleuses dont il était le grand moteur[72]. Esterhazy, surtout, prenait le pire pour le certain. En quinze jours, il avait glissé du piédestal où il s’était juché. Il restait encore innocent, mais c’était tout. Publiquement, il a été convaincu de mensonges : il n’est pas allé à Londres y chercher, comme il l’avait dit, le document libérateur ; les Esterhazy d’Autriche l’ont renié. Là-dessus, les terribles lettres. Ses défenseurs les plus ardents n’osent plus le célébrer comme un soldat d’autrefois, brutal, violent, débauché, mais passionné du métier et fidèle au drapeau.

Sa femme voulait rompre avec lui. La marquise de Nettancourt l’y poussait. Le scandale de la liaison d’Esterhazy avec la fille Pays, publiquement affichée ; le scandale, plus grand encore, de l’atroce correspondance qu’elle savait authentique, car ces propos, son mari, depuis des années, les tenait chaque jour ; la certitude de la catastrophe finale, c’étaient des motifs suffisants de divorce. Il eut avec elle et avec sa mère, en présence de Christian, des scènes épouvantables[73]. Il lui représenta que la rupture, en ce moment, l’achèverait. Il invoquait ses petites filles. Elle se laissa toucher, mais consentit seulement à différer sa demande. Elle fut, dit-il, d’une dureté « qui révolta jusqu’aux domestiques ». Sans doute, elle lui parla avec colère, comme elle en avait le droit, ne lui laissa pas ignorer qu’elle n’était pas sa dupe, et lui reprocha sa vie brisée, leur nom sali.

Il eût voulu qu’elle intervînt publiquement en sa faveur, après la divulgation des lettres à la Boulancy. Elle avait l’horreur du mensonge. Cependant, une protestation, signée d’elle, parut, à son insu, dans les journaux : « Devant le malheur qui accable en ce moment l’homme dont je porte le nom et dont l’honneur sortira intact de cette épouvantable épreuve, je pardonne et oublie tout. » Quelques semaines plus tard, Esterhazy écrivit : « Vous n’avez pas douté un instant, je pense, que la fameuse lettre n’était pas d’elle, mais bien de Me Tézenas. ».

Quelqu’un (Henry ? Du Lac ?) imagina alors de rétablir, par un double coup de théâtre, la partie compromise. Le public, en plein drame, en plein roman, n’est plus remué que par l’inattendu. De l’opération, que le moine ou le soldat a savamment combinée, Esterhazy sortira reverni (d’un vernis qui tiendra jusqu’à l’acquittement), et Boisdeffre, auréolé d’une nouvelle gloire, définitivement consacré.

XIV

Pellieux, ainsi qu’il l’avait dit à Scheurer, rédigeait son rapport tendant au refus d’informer contre Esterhazy et très sévère contre Picquart. Henry exposa à Esterhazy qu’une telle décision ne lui donnait aucune sécurité pour l’avenir. Qu’il demande, au contraire, à passer devant un conseil de guerre, il rétablit du coup sa réputation compromise ; pour l’acquittement, Henry, au nom de Boisdeffre, le garantit.

Tézenas, déjà, avait donné le même avis à Esterhazy ; il jugeait (c’était l’évidence) que la situation de son client était fort diminuée par les fâcheuses lettres, authentiques ou non, et il ajoutait : « Innocent, qu’avez-vous à craindre du conseil de guerre ? » Esterhazy n’eût pas osé détromper Tézenas ; il rechignait pourtant, embarrassé.

Billot, Boisdeffre, trouvaient un autre avantage plus important à cette combinaison. Esterhazy a crié partout qu’il poursuivra ses diffamateurs en cour d’assises. Le simple refus d’informer provoquera de telles clameurs qu’Esterhazy se trouvera acculé à mettre sa menace à exécution. C’est le procès Dreyfus qui recommencera devant le jury. Or, c’est ce que « l’État-Major veut éviter à tout prix[74] ». Il faut donc qu’Esterhazy repousse noblement le refus d’informer et s’engage à repousser de même, après la prochaine instruction, le non-lieu qui lui sera pareillement offert. Rien que l’acquittement solennel par un conseil de guerre peut le dispenser de déférer Mathieu et Scheurer au jury. Et son acquittement irrévocable, avec la force de la chose jugée, c’est la confirmation du crime de Dreyfus. L’affaire est finie.

Esterhazy se laissa convaincre, accepta le marché[75]. Ce service qu’il rend à l’État-Major met, plus que jamais, les généraux à sa discrétion. Il les tient déjà par sa menace coutumière de prendre la fuite, d’avouer son crime, de dénoncer les crimes qu’ils ont commis eux-mêmes pour le couvrir. Cette nouvelle complicité, une telle dérision de la justice, les lient à jamais.

Pellieux et Esterhazy étaient au mieux ; ils se rencontraient fréquemment en dehors du cabinet du général ; Esterhazy, le soir, allait l’attendre dans les maisons où dînait son juge. Pellieux entra dans la comédie ; tout en faisant publier qu’il concluait à un refus d’informer, il pressait Tézenas de décider son client à réclamer sa comparution devant un conseil de guerre[76]. Il corrigea ensuite lui-même le brouillon de la lettre qu’Esterhazy allait lui adresser, et qui avait été rédigée par l’avocat[77]. Et, comme il importait que cette résolution fut convenablement annoncée dans les journaux « amis », il dicta à Christian une note, d’un style non moins noble, que le jeune homme porta à Drumont et à Rochefort.

La lettre convenue entre Pellieux et Esterhazy ne manquait ni d’éloquence militaire, ni d’émotion :

Mon Général,

Innocent, la torture que je subis depuis quinze jours est surhumaine.

Je crois que vous avez en mains toutes les preuves de l’infâme complot ourdi pour me perdre ; mais il faut que ces preuves soient produites dans un débat judiciaire aussi large que possible, et que la lumière complète soit faite.

Ni un refus d’informer, ni une ordonnance de non-lieu ne sauraient maintenant m’assurer la réparation qui m’est due. Officier, accusé publiquement de haute trahison, j’ai droit au conseil de guerre, qui est la forme la plus élevée de la justice militaire ; seul, un arrêt émané de lui aura le pouvoir de flétrir, en m’acquittant devant l’opinion, à laquelle ils ont osé s’adresser, les plus lâches des calomniateurs.

J’attends de votre haute équité mon renvoi devant le conseil de guerre de Paris.

Les journaux « amis », en chœur, vantèrent cette belle attitude. Rochefort redoutait que son ami ne tombât aux pièges des juifs. Cette pantalonnade fit beaucoup de dupes. Des journaux graves félicitèrent Esterhazy.

Pellieux, pour donner plus de relief à la chevalerie d’Esterhazy, ne s’y arrêta pas et remit son rapport à Saussier. Il avait précédemment reçu la visite de Mercier qui lui attesta que Dreyfus était coupable[78]. Les commandants des corps d’armée étaient alors réunis à Paris, pour la commission de classement ; ils firent une démarche auprès de Félix Faure, lui montrèrent l’armée indignée de voir soupçonner ses chefs et, déjà, frémissante. Mercier se répandit en affirmations, le prit de très haut avec Billot,

Cette parodie de la justice mettait Saussier à l’aise ; car il allait satisfaire à la fois (au fond) les protecteurs d’Esterhazy et (en apparence) les défenseurs de Dreyfus. Sur l’invitation de Billot et d’accord avec Boisdeffre, il refusa de ratifier les conclusions de Pellieux[79] et signa un ordre d’informer (4 décembre 1897).

XV

La préparation du triomphe de Boisdeffre fut plus laborieuse.

Les partisans de la Revision contrôlaient leurs informations avec beaucoup de soin et s’abstenaient de toute nouvelle hasardée. Il leur arriva de se tromper et d’être injustes et violents. Ils n’accréditèrent, sciemment, aucun mensonge. La cause qu’ils servaient leur en faisait un devoir et une nécessité.

Aucune désignation n’avait suivi la question : « Qui protège Esterhazy ? » Personne n’avait la preuve que ce fût Boisdeffre. Pour Henry, à peine le connaissait-on de nom ; il semblait un comparse. On commençait à peine à soupçonner Du Paty d’avoir joué le rôle de la dame voilée.

Cette prudente réserve était irritante. Comme au coup d’archet d’un mystérieux chef d’orchestre, les journaux de l’État-Major racontèrent qu’une démarche avait été faite auprès de Méline pour obtenir le renvoi du grand défenseur de l’armée ; puis que Brugère convoitait de lui succéder[80]. C’était pure invention. Le journal de Millevoye se prétendit alors informé (2 décembre) des plans du Syndicat : « On n’a pas encore nommé publiquement le général de Boisdeffre, mais ce n’est qu’une question d’heures… Les amis de Dreyfus tiennent en réserve un brûlot qui sera probablement lancé demain[81]. »

Rien ne vint. Dans l’impossibilité de trouver une calomnie où accrocher une protestation, on se résigna à créer soi-même le mensonge. Le lendemain, la Patrie annonça que la pièce secrète du Syndicat était une dépêche de Boisdeffre à Esterhazy, à l’époque où celui-ci s’était réfugié à Londres : « N’hésitez pas à revenir à Paris, je vous couvrirai quand même. » Le Soir, de Bruxelles, tient la nouvelle d’un « Français de passage à Genève » ; « il ne s’était pas trouvé un seul journal français qui voulût se prêter à cette besogne[82] ».

Le journal belge avait, en effet, publié la veille une lettre d’un Suisse, son correspondant, qui avait causé avec un inconnu, lequel avait entendu raconter encore d’autres sottises : qu’Esterhazy s’était réfugié à Londres après la dénonciation de Mathieu Dreyfus ; que Scheurer avait un dossier ; qu’il le faisait « distiller » par le Figaro, etc. Le rédacteur suisse du journal belge avait été dupe d’un sot ou d’un provocateur.

L’imposture venait d’Esterhazy lui-même qui en avait fait confidence à un journaliste parisien[83]. Il « savait » que les juifs tenaient en réserve, pour le perdre, une fausse dépêche à lui adressée.

Je rencontrai Fernand de Rodays chez Leblois. Il me demanda ce que je savais de cette histoire. Je lui dis qu’elle était proprement imbécile : la dépêche n’existait pas, puisque Esterhazy, comme cela avait été établi, n’était point allé à Londres.

Au conseil des ministres qui se réunit le lendemain à l’Élysée, Billot communiqua d’abord que le gouverneur de Paris n’avait pas ratifié les conclusions du général de Pellieux. Puis, il sortit une lettre de Boisdeffre. Le chef de l’État-Major général signalait que les journaux de la veille avaient annoncé la prochaine publication d’un télégramme adressé par lui à Esterhazy ; en conséquence, il priait Billot d’envoyer à l’Agence Havas ce démenti officiel : « Le général de Boisdeffre n’a jamais télégraphié ni écrit quoi que ce soit au commandant Esterhazy, qu’il n’a jamais vu ni connu et auquel il n’a jamais fait ni fait faire la moindre communication. »

Ce matin même, avant que Boisdeffre ne portât sa lettre à Billot, Gonse en communiqua le texte à Du Paty ; il lui demanda « s’il n’y avait eu, de sa part, aucune démarche qui pût justifier les affirmations de certains journaux au sujet de ses relations avec Esterhazy[84] : « Vous avez vu Esterhazy au commencement ; mais vous ne le voyez plus, n’est-ce pas ? » Du Paty répondit négativement[85].

Les ministres tombèrent au grossier piège ; nul ne dit que les journaux regorgeaient de pareilles sottises, qu’amis et adversaires ne se donnaient pas la peine de les relever, que celle-ci venait d’un des gazetiers ordinaires de L’État-Major et que c’était le complice, ou la dupe, du faussaire Norton, Mais Boisdeffre est le favori de l’opinion. N’est-il pas homme à faire un éclat si le Conseil lui refuse cette satisfaction qu’il réclame ? Billot lui-même communiqua le démenti à l’Agence Havas.

À la Chambre, quand les députés arrivèrent, ils virent les deux nouvelles affichées dans les couloirs : l’ordre d’informer contre Esterhazy, le démenti de Boisdeffre. Puis, dès l’ouverture de la séance, Brisson annonça qu’il était saisi de deux demandes d’interpellation au sujet de l’affaire Dreyfus, l’une du comte de Mun, l’autre de Marcel Sembat, député socialiste de Paris. En outre, Castelin demandait à poser une question au Président du Conseil qui acceptait.

Castelin pria seulement Méline « de vouloir bien apporter à la tribune des déclarations de nature à rassurer l’armée, l’opinion publique et la Chambre ». Méline répondit brièvement : « Je dirai tout de suite ce qui sera la parole décisive dans ce débat : il n’y a pas d’affaire Dreyfus. » La droite, le centre applaudirent. Il répéta : « Il n’y a pas, en ce moment, et il ne peut pas y avoir d’affaire Dreyfus. « On applaudit de nouveau. À gauche et à l’extrême gauche, on s’exclame. « En ce moment ! » souligna Rouanet.

Méline, s’obstinant, répliqua : « Une accusation de trahison a été portée contre un officier de l’armée ; cette question particulière n’a rien à voir avec l’autre. « Cependant, la base des deux accusations est la même : le bordereau. Sur le sophisme de la chose jugée. Méline a mis le masque du Droit.

Maintenant, il explique la procédure judiciaire. « Personne ne suspectera la loyauté de celui qui a donné l’ordre d’informer. Le juge rapporteur pourra proposer soit le renvoi, soit une ordonnance de non-lieu. »

« Quelle est l’inculpation ? » demande Goblet.

En effet, si Esterhazy est condamné sur le bordereau, comme l’a été Dreyfus, c’est la Revision.

Méline ne répond pas à la question ; il rappelle le principe de la séparation des pouvoirs ; mais il ne s’en tient pas là, et l’orage qu’il veut conjurer, il le déchaîne : « Cette affaire, dit-il, ne saurait être traitée sans grande imprudence par la voie d’une publicité sans frein qui peut exposer le pays à des difficultés imprévues. » Pelletan : « C’est comme cela que vous défendez l’honneur de l’armée ! » Goblet : « Vous devriez finir cette affaire ! » Méline : « Certes, cette campagne n’atteint pas l’honneur de l’armée qui est au-dessus de pareilles polémiques, mais elle l’a fait souffrir cruellement et c’est déjà trop. » Pelletan : « Vous vous accusez vous-même ! »

Selon la tactique qui lui a souvent réussi, Méline dénonce alors la tentative des radicaux qui, de cette affaire « simplement judiciaire », voudraient faire une affaire politique. La gauche, l’extrême gauche protestent : « Si la politique n’y est pour rien, pourquoi m’interrompez-vous avec tant de violence au lieu de m’écouter ? »

À cette heure, dans toute cette Chambre, qui se soucie d’autre chose que de politique ? Le centre soutient Méline par politique, ratifie, par politique, tant de fautes déjà évidentes. La gauche, par politique, le veut renverser, au moins l’affaiblir, feint, par politique, de le croire engagé avec les promoteurs de la revision. Et la droite, encore par politique, prépare son impérieuse mise en demeure.

Méline a défendu l’honneur de l’armée, qui n’est pas en cause, contre des hommes qui n’ont dénoncé qu’un traître. Pas un mot n’est tombé de ses lèvres pour flétrir la campagne antisémite, les excitations, qui se multiplient, à la guerre civile.

Maintenant, aux radicaux et aux socialistes qui le harcèlent, il offre sa place, qui n’est pas enviable : « Je voudrais bien vous voir avec une aussi lourde responsabilité que la nôtre !… Si vous pensez que nous avons manqué à notre devoir, dites-le !… Si vous croyez qu’on pouvait faire autre chose que ce que nous avons fait, venez-le dire ici !» « Assurément ! » riposte Millerand. Il fait appel aux hommes impartiaux, « à tous les bons Français qui placent avant tout l’amour de la France » ; dans l’intérêt du pays et de l’armée, il les supplie de soutenir un Gouvernement aux prises avec de telles difficultés et d’aussi furieuses passions.

Mais ces passions sont dans la Chambre, et ce qu’elles attendaient de lui, il ne le leur a pas concédé encore : son veto formel à la Revision. Au contraire, il a reconnu incidemment, que « le code offre des possibilités de revision à tous les citoyens », et il a ajouté le correctif : « en ce moment » à sa phrase : « Il n’y a pas d’affaire Dreyfus. »

Castelin, habilement, équivoque : « Le Président du Conseil nous a dit qu’il n’y a aucune corrélation entre l’affaire Dreyfus et l’affaire Esterhazy. — Il a dit le contraire ! » interrompt Pelletan, plus enragé que l’ancien ami de Boulanger. Et voici la Chambre transformée en tribunal. Castelin somme Méline de venir dire nettement « qu’il n’y a aucun rapport entre le renvoi d’Esterhazy devant un juge instructeur et la juste condamnation qui a frappé le traître Dreyfus ». Il le somme aussi de mettre un terme aux injures dont sont poursuivis les officiers : « Il y a de justes lois que M. Reinach réclamait autrefois contre nous, les boulangistes ; qu’on les applique aujourd’hui. »

Méline accepte que la question soit transformée en interpellation et que l’interpellation soit immédiate. Pourtant. « le Gouvernement n’a rien à ajouter aux explications qu’il a données ».

Pendant tout ce débat. Billot n’avait point paru à son banc. Alors, Albert de Mun : « Moi aussi, j’accepte de discuter immédiatement l’interpellation, mais pas en dehors de la présence du ministre de la Guerre ! »

Il était l’ami de Boisdeffre, se rencontrait, souvent, avec lui, dans la cellule du père Du Lac.

Il ne parla que peu de minutes, d’une voix vibrante, qui parut émue, et lançant ses phrases comme des balles. Dès son premier mot, les applaudissements éclatèrent à droite, à gauche, à l’extrême gauche[86] ; puis, ils gagnèrent le centre, qui tremblait, s’il se taisait, d’être suspect et qui se joignit à l’immense ovation :

C’est à M. le ministre de la Guerre que mon interpellation s’adresse, parce que c’est à lui, c’est au chef du département de la Guerre que je veux demander de venir ici, par une parole solennelle, venger les chefs de l’armée et, en particulier, le chef de l’État-Major général.

Le venger, de quoi ? de la nouvelle donnée à un journal belge par un Français de passage à Genève, qui a été reproduite seulement par le journal de Millevoye, après avoir été annoncée par lui depuis deux jours !

Toute la droite est debout, acclamant. Les deux tiers des républicains applaudissent aussi, dans un enthousiasme fait de peur.

La légende du Syndicat, jusqu’alors, n’avait pas pénétré dans l’enceinte parlementaire. De Mun l’y introduit, au milieu des mêmes acclamations :

Il faut qu’on sache s’il est vrai qu’il y ait dans ce pays une puissance mystérieuse et occulte, assez forte pour pouvoir, à son gré, jeter le soupçon sur ceux qui commandent à notre armée, sur ceux qui, le jour où de grands devoirs s’imposeront à elle, auront mission de la conduire à l’ennemi et de diriger la guerre.

Il faut qu’on sache si cette puissance occulte est vraiment assez forte pour bouleverser le pays tout entier, comme il l’est depuis plus de quinze jours, pour jeter

dans les esprits le doute et le soupçon contre des officiers qui…

L’émotion serre à la gorge l’admirable comédien. Il s’arrête. Une intense suggestion épidémique, fulminante, a gagné toute la Chambre. Quoi ! la légende du Syndicat, cette invention des Jésuites, ce sont les républicains qui la ratifient ! C’est qu’il n’y a plus de républicains dans cette Chambre, mais seulement une foule, incapable, comme toutes les foules, de réfléchir, à qui le raisonnement est devenu chose aussi étrangère qu’à ces animaux décapités dont l’être ganglionnaire et spinal n’est plus sensible qu’à l’action exagérée, désordonnée, des réflexes[87]. Je sens sur ma tête la haine de trois cents hypnotisés qui se tournent vers moi, dans une même manifestation mimique, quand ils sont las d’applaudir. Je me croise les bras ; une parole, un geste eût changé cette folie en fureur. Comment lutter contre une trombe ? Jaurès, peut-être, eût pu le tenter ; il était absent. Quand il le tentera plus tard, il sera emporté.

De Mun reprend :

Ah ! vous demandiez qu’il n’y eut pas ici de questions politiques ! Non, il n’y en a pas. Il n’y a ici ni amis, ni adversaires, ni ministériels, ni ennemis du cabinet ; il y a des représentants du pays, il y a des Français soucieux de conserver intact ce qu’ils ont de plus précieux, ce qui reste, au milieu de nos luttes et de nos discordes de parti, le domaine commun de nos invincibles espérances : l’honneur de l’armée.

Il rappelle qu’il a servi sa patrie sous les armes, pendant quinze ans ; son cœur de soldat est remué jusqu’au fond. Il somme Billot de s’associer à ses propres paroles :

Je demande qu’il parle, afin que nous ne soyons pas réduits à voir le chef de l’État-Major général de l’armée obligé de sortir de sa réserve militaire pour faire afficher à la porte du lieu de vos séances, un démenti contre ceux qui l’accusent de pactiser avec des hommes accusés de trahison.

Comment ! cette lettre vient d’être affichée à votre porte, et M. le ministre de la Guerre n’est pas ici, lui qui peut parler à la tribune, pour venger l’armée outragée !

Ce n’est pas possible ! il faut qu’il parle !

Méline, très pâle, obéit : il va faire chercher le ministre de la Guerre.

Millevoye écrivit le lendemain :

On a vu le démenti formel donné par le général de Boisdeffre aux accusations du Syndicat Dreyfus. C’est la Patrie, qui, en signalant la manœuvre, a permis au chef de l’État-Major général de la dévoiler à temps[88].

XVI

Dès la reprise de la séance, Billot s’élança à la tribune, comme à l’assaut, très rouge, d’un pas martial, pour capituler :

« Dreyfus a été jugé, bien jugé, et condamné à l’unanimité par sept de ses pairs, sur le témoignage de vingt-sept officiers témoins au procès. » Il fait un bloc des témoins à charge, à décharge.) « L’affaire Dreyfus a été régulièrement et justement jugée. Pour moi, en mon âme et conscience, comme soldat, comme chef de l’armée, je considère le jugement comme bien rendu et Dreyfus comme coupable. » Toute la Chambre applaudit, sauf l’extrême gauche.

Pour Esterhazy, la Chambre comprendra que Billot « ne cherche pas à influencer la justice ». (Il vient de déclarer que le bordereau est de Dreyfus ; c’est l’ordre d’acquittement d’Esterhazy.) « Quant aux odieuses accusations, qui, depuis trop longtemps, visent les chefs de l’armée, et notamment son éminent chef d’État-Major général », il regrette, « au fond de son cœur, d’être désarmé par la loi et de ne pouvoir les poursuivre ». « Doyen et chef de l’armée française », il rend hommage, avec joie, à son éminent collaborateur : « Depuis dix-huit mois, je travaille silencieusement avec lui à mettre la France à hauteur de toutes les éventualités. »

Et la Chambre l’acclame, comme elle a acclamé Mercier, Lebœuf, tous les ministres de la Guerre qui lui ont menti.

Inutile lâcheté que celle de Méline, de Billot, comme toutes les lâchetés. Voici Millerand à la tribune et, ramassé sur lui-même, martelant ses paroles, dur, acerbe, politique encore étranger à tout ce qui n’est pas la politique de parti, il écrase le Gouvernement sous l’étonnant reproche d’être l’ami et le complice des promoteurs de la Revision : « Croyez-vous que, si une ordonnance de non-lieu est rendue, vos amis, ceux qui mènent cette campagne… » Méline, Barthou, Billot se dressent à leurs bancs : « Vous osez dire que c’est nous qui menons cette campagne ! c’est odieux ! » Millerand : « J’ignorais que M. Scheurer-Kestner et M. Joseph Reinach fussent de nos amis. »

Il mêle, avec une infinie habileté, aux apologies inattendues des critiques judicieuses :

Pourquoi le Ministre de la Guerre n’a-t-il pas infligé plus tôt, aux détracteurs du général de Boisdeffre, le démenti et le désaveu que le comte de Mun vient seulement de lui arracher ?… Vous nous disiez tout à l’heure : Qu’auriez-vous fait à notre place ? Nous n’aurions pas permis qu’on formulât pendant quinze jours, sans les relever, ces attaques contre les chefs de l’armée… Quand M. Scheurer-Kestner vous a porté son dossier, pourquoi n’avez-vous pas fait instruire, comme vous le deviez, cette demande en revision ? Il fallait prendre position honnêtement et légalement. Mais vous n’avez eu le courage de prendre ni une attitude, ni une autre, et vous vous êtes traînés derrière tous les événements et toutes les influences.

Et pourquoi ces tergiversations, cette équivoque attitude ? « La réponse, elle est dans les noms même de ceux que j’appelais et que j’appelle encore vos amis et qui ont commencé la campagne ; elle est dans le nom de celui qui, ici, mène cette campagne, alors que, au lieu d’essayer de réhabiliter un nouveau Calas, il aurait, peut-être, dans sa famille, d’autres réhabilitations à poursuivre[89]. »

Pendant que la gauche et l’extrême gauche éclataient en applaudissements, je répliquai : « Je fais ce que ma conscience m’ordonne de faire. » Puis j’envoyai à Millerand mes témoins.

Il restait à Méline, ce jour-là, une lâcheté à commettre : il n’hésita pas. Il avait le droit de dire qu’il avait rompu avec Scheurer, son ami de trente ans, et avec moi, son ami aussi, depuis longtemps, et son collaborateur à la République française, quand je la dirigeais. Mais il s’écria « que l’honnêteté et la droiture des ministres protestaient contre de telles solidarités… Non, il n’est pas permis d’essayer ainsi de déshonorer ses adversaires ! » Pour Scheurer, « il n’avait déposé aucune pièce, et le Gouvernement n’en pouvait recevoir aucune ».

« Je n’ai rien à ajouter, riposta Millerand, au bruit des applaudissements de la droite et de la gauche, à l’exécution que M. le Président du Conseil vient de faire de l’honorable M. Scheurer-Kestner[90]. »

Afin que l’humiliation de Méline et de Billot fut complète, Alphonse Humbert intervint : « Pour amener le ministre de la Guerre à son banc et à son devoir, il a fallu que le chef de l’État-Major jetât enfin un cri et fît appel à l’opinion publique contre l’homme qui s’était déclaré le gardien de l’armée et qui ne le défendait pas. »

Un député des Landes, Jumel, avait déposé un ordre du jour honnête et sensé : « La Chambre, jugeant qu’elle n’a point à s’immiscer dans une question d’ordre purement judiciaire… » Il réunit quatre-vingt-dix voix[91].

On vota ensuite, paragraphe par paragraphe, un long ordre du jour où la Chambre se déclarait « respectueuse de la chose jugée[92] », « s’associait à l’hommage rendu par le ministre de la Guerre à l’armée[93] », « approuvait les déclarations du Gouvernement[94] » et « flétrissait les meneurs de la campagne odieuse entreprise pour troubler la conscience publique[95] ».

Plusieurs avaient le rouge au front, votaient quand même : « Je m’associe, me dit l’un d’eux, à la lâcheté générale. »

Le coup de la fausse dépêche avait réussi ; la victoire de Boisdeffre était complète.

Ainsi fûmes-nous flétris (ce qui n’était rien) ; ainsi (ce qui était plus grave) abdiquèrent la Chambre et le Gouvernement de la République, en route, — si les flétris ne s’étaient pas mis en travers, — pour un Sedan moral, plus terrible cent fois que l’autre.

Le lendemain, j’échangeai deux balles avec Millerand, sans résultat[96].

XVII

Scheurer demanda à interpeller le Président du Conseil et le ministre de la Guerre au sujet des déclarations qu’ils avaient faites à la Chambre[97].

Ce qui, plus que la folie ou la couardise des députés, l’avait indigné, c’était le mensonge de Billot affirmant : « Dreyfus a été justement et régulièrement condamné. »

Il ne songeait pas à rendre le Sénat juge entre Dreyfus et Esterhazy ; mais il eût voulu démontrer que la possibilité d’une erreur judiciaire n’avait pas toujours été écartée par L’État-Major.

Les lettres de Gonse et de Picquart ont décidé la conviction de Scheurer. Lues, commentées par lui, elles seront d’un grand effet. Gonse, Henry en ont si grand peur que, d’avance, ils les font discréditer, dénaturer par les journaux. Encore quelque temps de ce travail, et, défraîchies, fanées, quand elles paraîtront dans leur véritable texte, elles donneront l’impression d’une chose déjà vue, d’une vieillerie.

Mais Leblois, au nom de Picquart, défendit à Scheurer de les porter au Sénat[98].

Picquart n’avait revu Leblois qu’une seule fois, le jour où Pellieux l’y avait autorisé[99]. Et, sans doute, il n’était pas homme à récriminer pendant le combat ; pourtant, il le trouvait mal engagé, prématuré ; surtout, dans cette aventure, il tenait à éviter tout ce qui pourrait lui être reproché, à tort ou à raison, comme une infraction à la règle, un manquement au secret professionnel ; et son ambition était de rester jusqu’au bout, à travers tant d’obstacles accumulés, le soldat discipliné qu’il avait été jusqu’alors. Dès lors, il avait signifié nettement à Leblois et il venait de lui faire savoir à nouveau qu’il entendait, désormais, agir à sa tête, comme il en avait bien le droit, qu’il le couvrait pour le passé, mais qu’il protesterait publiquement, et vivement, si quelque indiscrétion se produisait (notamment sur sa correspondance avec Gonse), car ce serait un abus de confiance.

Boisdeffre, en demandant à Picquart sa parole de ne pas voir Leblois, en dehors d’une permission spéciale, avait pris une habile précaution. La presse continuait à le dire le complice de Scheurer, quand il ne pouvait même pas se concerter avec son avocat.

L’intérêt de Picquart, qui se confondait, dans une si grande cause, avec l’intérêt de la cause elle-même, c’était de laisser produire ces lettres, devant une assemblée comme le Sénat, par un homme comme Scheurer. Bien qu’elles traitent d’une affaire d’État, elles sont écrites sur un ton familier, ce ne sont pas des lettres de service. Elles ont été montrées déjà à trop de gens pour que Gonse lui sache gré d’une discrétion tardive. Il en conclura seulement que Picquart, pris de crainte, hésite et se dérobe. « La meilleure stratégie, a écrit Clausewitz, consiste à être toujours très fort, d’abord en général, puis au point décisif. C’était le principe de Napoléon qu’au point décisif on ne peut jamais être trop fort. Toute réserve destinée à n’être employée qu’après est une faute[100]. »

Picquart commit cette erreur. Leblois, pendant une longue séance chez Scheurer, résista à tous nos efforts : le nom de Picquart ne doit même pas être prononcé. Scheurer s’irrita : « Si Picquart a eu tort de vous confier ses lettres, que sa faute, du moins, soit utile. » Je plaidai à mon tour : « C’est folie d’aller à la bataille en laissant ses meilleures armes au râtelier. Les y laisser, ce n’est pas sauver Picquart, c’est le perdre. » Clemenceau avait, lui aussi, objurgué Leblois. Rien n’y fit.

Scheurer avait cru tenir la victoire ; elle lui échappait. Il pensa à retirer son interpellation. Ce qu’il fallait au Sénat, c’était des clartés, et non pas seulement de nouveaux doutes ; mieux valait se taire qu’aller à un échec certain. On l’insultera ; il y est accoutumé. Il réfléchit ensuite que la défense qui lui avait été signifiée par Leblois de la part de Picquart l’obligeait à taire jusqu’aux motifs de son silence. Il aurait l’air de reculer et, quelque prétexte qu’il invoquât, d’avoir été ébranlé dans sa conviction. La sainte cause qu’il avait faite sienne en souffrirait. Donc, il marchera quand même. Il avait l’esprit scientifique ; il exposait les faits avec beaucoup de méthode ; l’art du développement oratoire lui était inconnu. Il me dit tristement : « Il faudrait Gambetta. »

Son discours était attendu comme un événement. Des étrangers (Belges, Suisses, Anglais) avaient fait le voyage pour l’entendre ; les galeries regorgeaient ; la moitié de la Chambre se transporta au Palais du Luxembourg. La désillusion sera d’autant plus rude. Il sauva, à force de loyauté, tout ce qui pouvait être sauvé[101].

Il rectifia d’abord les assertions inexactes de Billot et de Méline à son égard, raconta comment il les avait suppliés de procéder eux-mêmes à la revision. Il a été repoussé, livré aux attaques les plus violentes. En revanche, il a trouvé dans la presse des concours vaillants et désintéressés ; la droite ricane. « Oui, répète-t-il, vaillants et désintéressés, et, partout où l’on pense, chez tous ceux qui attachent quelque prix à l’idée de justice, des sympathies qui ont été et qui sont encore ma force. »

Il a demandé, en vain, au Gouvernement une preuve, une seule, de la culpabilité de Dreyfus. On proteste quand il dit que Dreyfus a été condamné seulement sur le bordereau. « C’est donc qu’un accusé aurait été condamné, en France, sur des pièces qu’il n’a pas été appelé à discuter et qui n’ont pas été communiquées à la défense ! » On proteste encore. Une telle violation du droit, « qui oserait la défendre, dans cette assemblée qui s’honore d’avoir voté la suppression de la vieille instruction secrète, afin d’accroître les garanties essentielles de l’accusé » ? (Pas un applaudissement ; silence.)

Le Sénat écoutait poliment, à son ordinaire, mais sans faveur.

Que doit être la revision ? « L’aveu loyal et spontané d’une erreur, une œuvre, par excellence, de réparation sociale. » (On murmure.) Méline lui a reproché de n’avoir pas saisi d’une requête le ministre de la Justice. S’il l’eût fait, on en serait aujourd’hui au même point. À la première ligne de la requête eût figuré le nom d’Esterhazy. Or, à qui eût-il appartenu de dire qu’Esterhazy était le véritable auteur du bordereau ? Ce n’était ni au garde des Sceaux ni à la commission spéciale de jurisconsultes dont l’avis est nécessaire pour que la Cour suprême soit saisie d’un fait nouveau. Le garde des Sceaux, la commission eussent renvoyé le dossier à la justice militaire[102].

L’affaire est si simple ; une seule question : le bordereau. L’opinion publique n’accepterait pas que, dans l’instruction qui va s’ouvrir, le bordereau ne fût pas expertisé. « Au contraire, s’il est procédé à une expertise loyale, nous sommes rassurés et je suis bien tranquille. » (Nouveaux murmures.)

Mais il s’arrête, ne voulant pas préjuger des résultats de l’instruction :

C’est une réserve qui m’est imposée ; mais je me demande, Monsieur le Ministre, si vous en avez fait autant (Vives protestations à droite et au centre), en affirmant que Dreyfus est coupable. (Nouvelles protestations.)

N’avez-vous donc pas mesuré de quelle gravité pouvait être une pareille intervention au moment où l’affaire actuelle est à l’instruction ?… Non, il n’est pas exact de prétendre qu’il n’y a pas connexité entre l’affaire actuelle et une affaire Dreyfus qui, selon vous, n’existe pas encore. La vérité est que les deux affaires sont tellement liées l’une à l’autre que de la solution de l’une dépend celle de l’autre.

Il écarte enfin, en quelques sobres paroles, la plus cruelle des accusations qui ont été portées contre ses amis et contre lui-même :

Ai-je besoin de déclarer publiquement que le respect, le dévouement passionné pour l’armée, ne peut être gravé plus profondément dans aucun cœur que dans celui de l’homme qui est, ici, le dernier député de l’Alsace française ? Mais est-ce servir cette armée, est-ce la respecter, que de prétendre la solidariser avec une erreur possible ?

L’honneur de l’armée consiste-t-il à persévérer, coûte que coûte, dans une méprise funeste, ou à chercher, loyalement, à la réparer et à faire justice ?

La Justice, elle se fera ; tôt ou tard, la vérité finit par triompher ; mais il dépend des hommes de bonne volonté d’abréger les délais. Faire vite et faire bien, voilà la tâche qui reste au Gouvernement, après qu’il a refusé l’initiative à laquelle je le conviais. J’ai confiance qu’il n’y manquera pas.

Billot profita de l’embarras trop visible de Scheurer. D’abord il lui reprocha d’avoir « fait à lui seul la revision, jugeant comme expert en écritures », et, sans tenir compte « ni des témoignages, ni des autres circonstances de l’affaire, d’avoir conclu que le bordereau est la seule base de l’accusation et de la condamnation de Dreyfus ». — Le rapport de d’Ormescheville n’a pas été encore publié ; qui oserait taxer Billot de mensonge ? — Puis, à ce jugement « prompt » de Scheurer, il opposa le soin, la patience, avec lesquels, « pendant de longs mois », il avait procédé lui-même « à des recherches et à des comparaisons ». Il était arrivé, après ce laborieux examen d’une affaire très complexe, « à une conclusion contraire » et formelle. Pour le bordereau, il a été versé à l’enquête (bien que Pellieux eût dit à Scheurer qu’il ne l’avait pas demandé), et, de même, « toutes les pièces du dossier ». De la communication des pièces secrètes aux juges de 1894, il ne dit pas un mot.

Ayant rassuré ainsi la conscience du Sénat, il enleva les applaudissements en affirmant, de nouveau, « en son âme et conscience, comme soldat et comme chef de l’armée », que Dreyfus était coupable, et par un couplet sur l’armée : « Elle est issue des entrailles du pays ; elle est soumise, patiente, patriote ; tous nos enfants sont sous les drapeaux ; songez à la France ! »

Grand soulagement que ces affirmations réitérées, solennelles, de Billot. Et Méline les confirma, jura que « le Gouvernement avait fait preuve d’une correction absolue ; il a eu un seul guide : la Loi ».

Le Sénat était tellement persuadé de la droiture de ces deux hommes qu’il accueillit par des rumeurs Trarieux quand le sénateur girondin se porta seul, bravement, au secours de Scheurer, « montant à l’assaut comme on fait lorsqu’on sent que l’on marche avec la vérité[103] ». L’assemblée murmura à ces simples paroles, expression d’une vérité banale : « Les juges les plus sûrs d’eux-mêmes, les mieux intentionnés, ne peuvent-ils pas se tromper ? L’infaillibilité n’est pas de ce monde[104]. » Lui-même, étant garde des Sceaux, il a déféré à la Cour de cassation l’affaire Cauvin et l’affaire Vaux. L’opinion publique s’est-elle émue ? Ce qui est vrai pour la justice criminelle ordinaire, le serait-il moins pour la justice militaire ? Il y a des précédents, le sergent Lacroix, dont le procès a été revisé. Méline interrompt : « Il n’y a pas d’affaire Dreyfus. » L’obstiné Vosgien se cramponnait à sa formule.

Et telle était, dans cette assemblée d’ordinaire sage et réfléchie, l’irritation contre Scheurer, comme s’il avait été l’auteur des maux engendrés par le crime qu’il avait dénoncé, que le Sénat eût voulu voter tout de suite, en finir avec cette insupportable histoire.

Quelques applaudissements à peine accueillirent ces paroles de Trarieux : « N’accusons pas le courage civique, fût-il malheureux ou égaré, de l’homme qui est venu tout à l’heure expliquer sa conduite. Il nous montre, cet homme, par son exemple, ce que l’âme humaine recèle parfois de générosité et de bonté. »

Le Sénat faisait à Scheurer l’aumône des circonstances atténuantes : c’était un brave homme, mais trompé par des coquins.

Scheurer, vaincu, ne voulut pas le paraître ; d’ailleurs, il avait emporté le point principal : Billot n’avait plus osé invoquer la chose jugée comme un obstacle légal à une nouvelle expertise du bordereau. Scheurer le constata : « Toutes les pièces seront versées au procès, nous a dit le ministre de la Guerre, y compris le bordereau qui est la pièce essentielle de l’instruction. Je ne demandais que cela et je prends acte de cette promesse. »

Les radicaux, très excités, Peytral, Baduel, Bernard, eussent voulu que le Sénat exprimât sa confiance « dans l’œuvre de la justice », et « prît acte » seulement « des déclarations du Gouvernement ». Cela fut repoussé[105]. On vota, à l’unanimité[106], un ordre du jour qui « approuvait les déclarations du Gouvernement ». Il était signé des présidents des trois groupes de gauche.

Le Sénat, à la différence de la Chambre, ne s’était pas aplati sous le sabre[107], mais il n’avait pas été plus clairvoyant.

XVIII

À la flétrissure dont nous avait honorés la Chambre et qui n’avait pas été infirmée par le Sénat, la presse ajouta ses injures ordinaires. Mais nous ne les lisions même plus et, désormais, je m’en tairai, moins par dégoût que par ennui. Je ne raconterai plus que le drame ; j’en supprime le monotone accompagnement. Dès lors, le lecteur de cette histoire verra seulement les faits, avec tout le détail qui les rend vivants, alors qu’à l’époque où ils s’accomplirent, la grande masse du peuple prêtait l’oreille surtout à l’horrible musique et s’en grisait. De jour en jour, ce concert devint plus bruyant, chacun chercha à tirer de son instrument le son le plus affreux, et chacun y réussit à son heure : Drumont, Judet, les Assomptionnistes de la Croix, Alphonse Humbert, Rochefort et Cassagnac, qui valait mieux que ses émules, puisqu’il s’était d’abord écarté d’eux et qu’il continua à mêler des paroles de bon sens à ses plus grossières invectives[108]. Cette mélopée ininterrompue de l’outrage, elle est au fond de cette histoire, comme le bruit de la vague dans les coquillages. Ne cessez pas un moment de l’entendre. Bien plus, si vous voulez juger ce peuple avec équité, d’abord, il vous faut oublier tous les faits aujourd’hui acquis, incontestés, dont les moindres vous eussent paru alors, à vous-même, d’invraisemblables calomnies ; surtout, il vous faut les remplacer par les mensonges qui étaient alors la vérité légale, et par tous ceux, plus nombreux encore, qui étaient la vérité populaire, tels que le Syndicat, la conspiration contre l’Armée, si bien que tous les promoteurs de la Revision vécurent deux ans sous la haine et le mépris. Cet effort de probité intellectuelle, si vous ne pouvez pas le faire, fermez ce livre.

  1. Procès Zola, I, 295, 310, Picquart.
  2. Instr. Fabre, 181, Leblois : « J’ai agi conformément à l’Intérêt du colonel Picquart ; mais je ne puis pas dire que j’ai agi conformément à ses désirs. Il aurait pu se dispenser, s’il l’avait voulu, de dire, devant la Cour d’assises, qu’il approuvait complètement ce que j’avais fait ; il lui aurait suffi de dire qu’il ne me désapprouvait pas. Je ne lui ai fait part du résultat de mes démarches qu’en décembre 1897. » — Picquart : « J’ai donné un mandat à Leblois et il l’a rempli comme il l’a entendu. » (Instr. Fabre, 1 ) — Quand le frère de Leblois était venu à Tunis, le général Leclerc avait demandé à Picquart sa parole d’honneur de ne pas voir cet officier.
  3. Procès Zola, I, 292, Picquart.
  4. Procès Zola, I, 292 : Cass., I. 202, Picquart.
  5. Picquart s’en plaignit à Pellieux, et fit inscrire sa plainte (30 novembre 1897). Il crut d’abord que Pellieux était étranger à cette surveillance, mais fut vite détrompé (Cass., I, 203).
  6. Enq. Pellieux. 26 novembre 1897.
  7. Cass., I, 203 : Rennes, I, 470, Picquart.
  8. Procès Zola, I, 340, Pellieux : Cass., I, 203, Picquart.
  9. Procès Zola, I, 292. Picquart.
  10. Cass., I, 203, Picquart.
  11. Procès Zola, I, 273, Pellieux.
  12. Ibid., 317, Picquart.
  13. Procès Zola, I, 293 ; Cass., I, 203 : Instr. Fabre, 108, Picquart.
  14. Cass., II, 225, Esterhazy.
  15. Procès Zola, I, 293, Picquart.
  16. Matin du 26 novembre 1897.
  17. Intransigeant du 19 novembre 1897.
  18. Libre Parole du 20.
  19. Écho de Paris et Figaro du 6 mars 1898, etc.
  20. Récit d’Esterhazy dans le Matin du 23 mai 1899. — Esterhazy dit que l’affaire fut combinée avec lui par Henry et Du Paty ; et de l’assentiment de Gonse.
  21. Il s’était présenté au Radical et au Figaro, sous le nom de Picard. Quand je fus amené, comme on le verra, à raconter l’incident, je craignis qu’en désignant le fourbe sous le nom de Picard, il ne se produisit une confusion dans certains esprits. Je l’appelai, en conséquence, de ses deux noms unis : Lemercier-Picard, cette appellation lui est restée. Elle avait ses inconvénients. Elle permit, en effet, à Roget et aux autres de dire que l’État-major n’avait jamais eu un agent de ce nom à son service.
  22. Émile Berr. Lemercier-Picard fit le même récit au colonel Sever, député du Nord.
  23. 26 novembre 1897.
  24. Livrée pour livré, serais pour serai.
  25. Il lui avait dit d’aller raconter son histoire à Pellieux.
  26. Je m’étais également informé à Bruxelles ; je sus, deux jours plus tard, qu’aucun voyageur du nom de Thérouanne n’était descendu, le 24 décembre 1893, au Grand Hôtel. La chambre n° 100, désignée par Lemercier, avait été occupée, ce soir-là, par un voyageur qui venait de Paris par le train de minuit et demi, et qui donna le nom de M… de L…
  27. Matin du 28 mai 1899.
  28. D’autres tentatives du même genre furent faites auprès de Mathieu Dreyfus. Un agent, se disant le colonel Léon, essaya de lui faire accepter un dossier. Des inconnus offrirent à une femme à son service des papiers qu’elle refusa d’accepter. Il reçut, et je reçus également la visite d’un individu qui proposa de faire évader Dreyfus. On m’envoya la lettre, trouvée dans une gare, d’un complice d’Esterhazy.
  29. Voir t. II, 34, 35, 36, 37.
  30. Mémoires de Scheurer.
  31. Procès Zola, II, 87, Pellieux.
  32. Aymard nia l’incident (Temps du 2 décembre 1897).
  33. Il le dit lui-même à un rédacteur de la Patrie, qui, le jour où parurent les lettres, se rendit chez lui à la première heure : « J’étais au courant des manœuvres des amis de Dreyfus ; je suis même persuadé qu’elles vont continuer de se produire. Ces documents sont faux. » (Patrie, antidatée, du 29 novembre.) — À Tézenas, il dit, au contraire, qu’il avait été surpris par la publication des lettres.
  34. 25 novembre 1897.
  35. 26 novembre, deux heures du matin, à tous les commissaires de la frontière, à ceux des ports.
  36. Récit du Jour (28 novembre 1897), confirmé par le rapport de la police (dossier de la Cour de cassation).
  37. Petit Journal, Soir, Autorité, Presse, Écho de Paris, etc.
  38. Le procédé avait été indiqué, la veille, 27 novembre, dans le journal la Science Française, par Émile Gautier.
  39. Écho de Paris. — « Pour 20.000. » (Matin du 29 novembre 1897).
  40. Écho de Paris, Patrie, etc.
  41. Patrie.
  42. Intransigeant du 30 novembre.
  43. Écho de Paris (antidaté) du 1er décembre.
  44. Écho de Paris, Éclair, Libre Parole, Gaulois, Autorité, Jour. Patrie, Soir, Intransigeant, Journal, etc.
  45. Ni le Petit Journal (1.000.000 d’exemplaires), ni l’Écho de Paris (200.000), ni l’Intransigeant (200.000.) « Ces lettres sont fausses, écrivait Rochefort, nous ne voulons pas nous rendre coupables d’un faux en les reproduisant. » (30 novembre.) Son beau-frère Vervoort, avant que la consigne eût été donnée, avait plaidé les circonstances atténuantes : « Ces lettres ont été écrites dans une heure d’exaspération, elles sont d’un aigri, d’un exalté. » (Jour.)
  46. Libre Parole. Écho de Paris. Éclair, etc.
  47. Intransigeant (antidaté) du 30 novembre 1897.
  48. De Londres, le 26 novembre.
  49. Cass., II, 248. Esterhazy.
  50. Jour du 29 novembre 1897. — De même Drumont. — Pelletan trouve que « la publication des lettres d’Esterhazy est maladroite. Quel rapport cela a-t-il avec l’innocence de Dreyfus ? La ficelle est trop visible. » (Dépêche du 5 décembre.) Francis Charmes attribue cette divulgation à Mathieu Dreyfus, l’en blâme : « Il est des bornes qu’une certaine délicatesse morale ne permet pas de franchir. » (Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1898.)
  51. « Ces déclarations d’Humbert, de l’Écho de Paris, rencontrèrent l’approbation de tous ».
  52. Note officielle du 29 novembre 1897 : « Bien que les lettres publiées hier n’aient pas de rapport immédiat avec l’affaire Dreyfus, le général de Pellieux a décidé de les soumettre à l’expertise. » — Procès Zola, II, 88, Pellieux.
  53. 29 novembre. — Procès Zola, I, 273, Pellieux.
  54. Mémoires de Scheurer.
  55. 28 novembre 1897.
  56. 30 novembre.
  57. Cass., I, 203, Picquart.
  58. Procès Zola, I, 510, Mme de Boulancy.
  59. Lettres à Mme de Boulancy communiquées, comme pièces de comparaison, aux experts Couard, Belhomme et Varinard : pièces A, F, H, J, K.
  60. Procès Zola, I, 510, Mme de Boulancy.
  61. Récit de Mme de Boulancy dans le Temps du 23 décembre 1897.
  62. Patrie du 1er décembre. — Clemenceau, dans l’Aurore du 2, ajoute ce détail que « Saussier, dans une autre chambre, disait militairement son fait à la suivante de Mme de Boulancy ».
  63. Aurore du 30 novembre et du 2 décembre 1897.
  64. Figaro des 1er et 2 décembre.
  65. 2 décembre.
  66. C’est ce que Waldeck-Rousseau avait rappelé en ces termes à Reims, dans son discours du 24 octobre 1897.
  67. 30 novembre 1897. — Il s’agissait de deux magistrats qui, permutant entre eux, dans le ressort de Montpellier, avaient été autorisés à prêter serment par télégramme. L’interpellateur (Joseph Fabre) expliquait la précipitation et l’étrangeté de la procédure par le désir de mettre l’un des deux magistrats déplacés en mesure d’être candidat dans son ancien ressort, aux élections générales de 1898.
  68. 2 décembre 1897.
  69. Procès Zola, I, 268, 273, Pellieux.
  70. Cass., I. 13. Billot : « Je priai le Gouverneur de faire une nouvelle enquête avec expertises, Il m’en transmit les résultats. » De même à Rennes (I, 173). Or, Pellieux dit lui-même que l’expertise fut seulement ordonnée par Ravary.
  71. Cass., II, 103, Enq. Pellieux, 1er décembre. 3e procès-verbal d’interrogatoire : « Je vous présente la lettre missive, nommée bordereau dans l’accusation de Mathieu Dreyfus contre vous, en original et, à côté, un fac-similé de cette lettre missive. Reconnaissez-vous l’identité du fac-similé et de l’original ? — Je reconnais que l’original et le fac-similé sont semblables. » Signé : Pellieux, Ducassé, Esterhazy. — Au procès Zola (I, 245), Pellieux commença par dire : « Rien ne ressemble moins au bordereau original que les fac-similés des journaux. Ces fac-similés ressemblent à des faux. » De même Roget (Cass., I, 73).
  72. Récit d’un ami d’Henry à Cordier.
  73. Christian, Mémoire, 69, 70. — Lettre d’Esterhazy à la veuve du général Grenier : « Vous me parlez de l’austère devoir : où est-il, l’austère devoir, avec une femme comme la mienne ? Savez-vous qu’elle voulait demander le divorce au cours même de cette horrible histoire ? »
  74. C’est en ces termes que l’Écho de l’Armée, du 4 décembre, expliquera l’ordre d’informer rendu par Saussier : « La haute armée veut en finir une bonne fois et régler cette affaire, de manière à n’y plus revenir. Le refus d’informer aurait laissé le commandant Esterhazy dans une position fâcheuse. On l’aurait sommé de faire un procès à Mathieu Dreyfus, de traduire son diffamateur en cour d’assises et, alors, devant le jury on aurait refait le procès Dreyfus, ce que l’on veut éviter à tout prix. En revanche, la comparution devant un conseil de guerre, où l’acquittement de M. Esterhazy est certain, ne peut offrir que des avantages : 1° forcer la meute Dreyfus à cesser ses hurlements ; 2° prévenir toute critique au sujet de la régularité de l’enquête ; 3° éviter un procès devant les juges civils ; 4° faire confirmer la condamnation de Dreyfus par le nouveau jugement qui acquittera Esterhazy. Telles sont, croyons-nous, les considérations qui ont été examinées en haut lieu. » — On peut rapprocher de cette note le passage suivant du compte rendu sténographique du procès de Rennes : « Esterhazy, dépose Trarieux, a été acquitté, il n’a pas été jugé. (Protestations au banc des témoins militaires.) »
  75. Cass., I, 586, Esterhazy : » J’ai naturellement obéi. »
  76. « Paris, le 2 décembre 1897, le commandant Esterhazy à M. le général de Pellieux : Mon Général, Me Tézenas, se rendant enfin à vos avis, m’a rédigé la lettre suivante. Il se propose de la communiquer ce soir à l’Agence Havas, et j’ai tenu à vous en demander l’autorisation. Je ne vous la porte pas moi-même parce que vous m’avez interdit de me présenter chez vous. » (Scellés Bertulus.)
  77. Cass., I, 586, II, 247 ; Dép. à Londres, 1er mars, Esterhazy. — Le brouillon, corrigé de la main de Pellieux, fut saisi par Bertulus chez Esterhazy (Cass., I, 235, cote I, scellé 4). Esterhazy avait écrit : « Innocent, vous le savez, la torture… Vous avez en mains toutes les preuves de l’infâme complot… » Pellieux supprime : « Vous le savez… » et corrige : « Je crois que vous… » Christian dit qu’il porta lui-même à Pellieux le projet de lettre. (Cass., II, 251. et Mémoire, 95.)
  78. Écho de Paris du 4 décembre 1897.
  79. Billot dit « qu’il invita lui-même Saussier à donner l’ordre d’informer ». (Cass., I, 13 ; Rennes, I, 174.) Méline, au contraire, dit à la Chambre que « Saussier avait décidé librement ». (4 décembre 1897.) De même, le 13 décembre 1900 : « J’affirme, sans crainte d’être démenti, que le jour où le procès Esterhazy a été ouvert, le ministre de la Guerre n’est intervenu en rien dans ce procès, ni de près ni de loin. »
  80. Patrie, Jour, Dépêche, Libre Parole, Intransigeant du 1er décembre 1897.
  81. Patrie (antidatée) du 3.
  82. Patrie (antidatée) du 4.
  83. Esterhazy eut cette conversation, le 30 novembre, avec un rédacteur du Matin qui la publia le lendemain. La correspondance suisse du Soir de Bruxelles est datée, également, du 30 novembre.
  84. Cass., II, 199, (Enq. Renouard), observation de Gonse, du 10 septembre 1898 (écrites et signées), en réponse au premier interrogatoire de Du Paty.
  85. Cass., II. 32, Du Paty ; 199, Gonse : « Il me répondit négativement et la lettre (de Boisdeffre à Billot) fut envoyée. » — Boisdeffre dit que Gonse ne lui a raconté l’incident que plus tard (Cass., I, 559). — À Rennes (II, 162), Gonse place sa conversation avec Du Paty « à 11 heures du matin, avant de partir pour déjeuner ». Or, le Conseil des ministres se réunit à 9 heures. Gonse explique ainsi sa précaution : « Je me suis dit : Du Paty est léger, ardent, imprudent, n’aurait-il pas fait quelque démarche compromettante ? Nous entendions dans les journaux toutes ces histoires de femmes voilées ! »
  86. « Vifs applaudissements à droite, à l’extrême gauche et à gauche. — Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs. — Nouveaux applaudissements sur un grand nombre de bancs. » (Compte rendu officiel.)
  87. Fournial. Psychologie des foules, 23.
  88. Patrie (antidatée) du 6 décembre 1897. — Humbert osa écrire : « Non seulement les estafiers dreyfusards disaient avoir la dépêche, mais ils en publiaient le texte intégral dans leurs journaux. » (Éclair du 12 février 1898.)
  89. « Applaudissements vifs et répétés à l’extrême gauche et sur plusieurs bancs à gauche. — Bruits au centre. » — Plus tard, dans la séance du 18 décembre 1900, au cours du débat sur l’amnistie, Méline rappela ces paroles à Millerand, qui répliqua : « Il est exact que je ne me suis déclaré partisan de la revision que le lendemain du jour où a été connu le faux Henry. Ce jour-là, j’ai dû reconnaître que mon ami Jaurès, pour n’en citer qu’un, et ceux qui, avec lui, avaient mené cette campagne, avaient été plus perspicaces et plus clairvoyants que moi. » Il m’écrivit, avec une belle loyauté : « Vous ne vous étonnerez pas si je vous dis que j’ai eu une joie particulière à prononcer ces paroles comme une réparation qui vous était due de la lourde injustice que j’avais involontairement commise. »
  90. « Vifs applaudissements à gauche, à l’extrême gauche et à droite. »
  91. Parmi les quatre-vingt-dix députés qui votèrent la priorité en faveur de cet ordre du jour, je relève les noms de Decrais, Charles Dupuy, Chautemps. Dorian, Étienne, Bastid, Hémon, de Lasteyrie, Lacretelle, Valfé, Odilon Barrot, Renault-Morlière, Isambert. Jonnart, Maurice Lebon, Leygues, Maruéjouls, Rivet, Ribot, Ricard, Rouvier, Sarrien, Thomson, Trouillot. Quatre cent douze députés le repoussèrent, dont Léon Bourgeois, Lockroy, Millerand, Paschal Grousset, Camille Pelletan, Aynard, Ernest Carnot, Rouanet, Francis Charmes, Develle, Poincaré, Jules Roche, Rémusat, Deschanel, Vaillant, Cluseret, Charles Ferry, Goblet, Viviani, Jules Guesde, Montebello, Krantz, Mézières, Melchior de Vogüé.
  92. Par 484 voix contre 18.
  93. Par 511 voix contre 18.
  94. Par 316 voix contre 150.
  95. Par 148 voix contre 73 — L’ensemble fut voté par 308 voix contre 62.
  96. Les témoins de Millerand furent Viviani et Gérault-Richard ; les miens, Deloncle et Adrien Bastid.
  97. Lettre du 6 décembre 1897 au président du Sénat, Loubet.
  98. Le 6. — Procès Zola, II, 353, Labori : « Picquart s’y opposait. » — À l’audience du 12 février 1898, Picquart dit lui-même qu’il s’y était opposé « de la façon la plus absolue ».
  99. Voir p. 122.
  100. Général de Clausewitz, De la Guerre, I, 310 ; 321, 329.
  101. Séance du 7 décembre 1897.
  102. « Comment la revision pouvait-elle être juridiquement entreprise ? Deux voies étaient ouvertes. On pouvait d’abord, en obtenant une condamnation contradictoire contre Esterhazy, provoquer la contradiction des décisions qui, une fois établie, entraîne le droit de revision. On pouvait aussi, en apportant un fait nouveau,… etc. » (Cass., 31 mars 1898, Manau.)
  103. Rennes, III, 417. Trarieux.
  104. Au compte rendu officiel : « Bruit ».
  105. Par 206 voix contre 56.
  106. Par 221 voix.
  107. Le Provost de Launay tenta sans succès une diversion contre les journaux qui défendaient la revision. Il accusa Scheurer d’inspirer le Figaro et les auteurs de ces articles « de ne pas être de race française, par conséquent d’être incapables de penser, de sentir et de souffrir comme nous », — comme lui.
  108. À la suite de la publication des lettres de Mme de Boulancy, il mena une violente campagne contre le Figaro, « feuille prostituée, journal des traîtres, sentine de la préfecture ».