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Histoire de l’Affaire Dreyfus/T4/3-1

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Eugène Fasquelle, 1904
(Vol. 4 : Cavaignac et Félix Faure, pp. 287–349).

Ch. III Brisson

(suite)

XII

Brisson laissa crever l’orage.

Clemenceau l’insulta cruellement : « Que dire de Brisson qui nous mène, en se lamentant sur sa destinée, aux catastrophes dernières ? Plus bête que lâche ou plus lâche que bête ? les deux. » Et, très en verve, fouetté par la colère, heureux de prendre cet autre « incorruptible » en faute, il insistait : « Lâcheté ou imbécillité ? Les deux qualités ne sont pas contradictoires… Brisson, Sarrien, Bourgeois, toute la bande de la radicaille, plus jésuites que toute la jésuitière… Jamais on ne vit tel déchet d’humanité lamentable. » Il préférait Cavaignac, Bazaine, « qui, au moins, livra des combats pour l’honneur », et il montrait Brisson « agenouillé sous le sabre, n’ayant su que geindre en trémolos de mélodrame, mendiant tour à tour les faveurs des amis de la vérité, des partisans du mensonge »[1].

Ces temps, de nouveau assombris, furent de ceux où le plus difficile est de ne pas descendre aux invectives. Grande douleur de voir la République, après son faux départ vers la justice, retomber ainsi. C’était à pleurer de honte. La plume trembla aux mains des plus fermes, Ranc, Guyot, Jaurès. Cependant, par politique, et quelle que fût leur colère contre Brisson, ils le mirent hors de cause : « Ce crime de la dernière heure » a été voulu seulement par les bureaux de la Guerre et par Félix Faure ; celui-ci « n’a pas été surpris, comme l’a été Brisson, par cette abominable machination »[2]. J’avais visité cette prison du Cherche-Midi, moisie et sombre ; c’était bien « la maison de cette antinomie moyen-âgeuse, la justice militaire ». Combien de cachots déjà qui sont des lieux de pèlerinage ! « Cette longue liste s’est allongée d’une cellule de plus[3]… » Puis, sans s’attendrir davantage, on reprit le combat.

Ce qui empêcha tout désarroi, ce fut la certitude que l’accusation s’effondrerait aux premiers débats en plein jour. D’autre part, Picquart au secret, on ignorait l’inculpation précise Ceux qui la connaissaient s’en turent avec soin, se tenant au mot vague et devenu coutumier de faux. Le procédé avait réussi à Mercier ; mais, cette fois, l’opinion était avertie ; le jeu, aussi, était trop grossier : discréditer le témoin principal de Dreyfus, intimider, dérouter la commission consultative. « Il y a certainement un faux au dossier de Picquart, mais les faussaires eux-mêmes l’y ont mis. » Pourtant, nul ne devina encore que c’était Henry lui-même[4].

Zurlinden s’inquiéta de ces colères. Deux ou trois jours, il attendit un « acte d’énergie » de Brisson, un contre-ordre de Chanoine[5]. Après s’être employé des premiers et de toutes ses forces à déshonorer Picquart, il avait découvert enfin que le ministère, puisque la Revision était décidée, « n’eût pas excédé son droit en ajournant les poursuites contre un des témoins importants ».

Mais rien ne vint, parce que Brisson trouvait plus commode de considérer l’ordre d’informer comme « irréparable »[6] ; qu’il gardait des doutes sur Picquart, — en tous cas, il le dit et le fit dire[7] ; — et, aussi, par une raison plus haute, parce que le plus pressé, dans ce grand naufrage, lui paraissait de sauver Dreyfus[8]. Il n’avait plus en tête qu’une idée : la Revision ; il ne vécut alors que pour elle, des heures anxieuses et douloureuses, ménageant tout, amortissant tout, louvoyant, patientant, supportant pour elle, comme le rachat de ses erreurs, les attaques et les injures, écartant tout ce qui eût risqué, croyait-il, de compromettre la grande œuvre, entouré, et le sachant, de lâchetés, de trahisons « qui marchaient dans son ombre », — son ombre même le trahissait, — et cependant suivant son sillon, sa ligne droite, sans en dévier, tant que le but ne sera pas atteint. On a vu que, sur la route unie qui s’était ouverte d’abord devant lui, il avait accumulé lui-même les obstacles et que la faute est à lui si la Revision ne sortit pas des aveux d’Henry. Mais ses torts eux-mêmes, ses défaillances, tant d’ignorance des hommes, tant de facilité à être trompé, plaident pour lui ; en raison même de sa faiblesse, c’est la belle page de sa vie.

XIII

La commission de revision se réunit au ministère de la Justice, à l’heure même où l’État-Major mit la main sur Picquart[9]. Elle siégea jusqu’au soir, le lendemain et le surlendemain, sans désemparer.

Aux termes de la loi, cette commission comprend six membres, trois conseillers à la Cour de cassation, désignés annuellement par leurs collègues, trois fonctionnaires, nommés par le ministre de la Justice.

Les trois conseillers étaient Crépon, ancien bonapartiste, catholique pratiquant, plein d’honneur et de probité, passionné sous une écorce rude, avant tout magistrat ; — Petit, avec fort peu d’esprit, n’avait pas plus de bon sens ; confus et brouillon, il se faisait, sans trop réfléchir, sur les sujets les plus graves, une opinion quelconque, souvent absurde, mais toujours forcenée, s’y cramponnait, inaccessible à l’évidence, et créature des prêtres et des moines ; — Lepelletier, au contraire, était homme de beaucoup d’esprit, conteur amusant et léger, qui avait fort recherché le monde et y fréquentait encore, maigre, sec, la figure glabre en lame de couteau, les yeux vifs, la lèvre pincée, doux, poli, insinuant, fort adroit, bonapartiste comme Crépon, clérical comme Petit, ancien ministre de Mac-Mahon dans le cabinet qui prépara le coup d’État, honnête homme dans les affaires d’argent, dévoué à ses amis, mais capable aussi de plus d’une façon de faire taire sa conscience.

Les fonctionnaires étaient La Borde, directeur des affaires civiles et du Sceau ; Geoffroy, directeur du personnel ; Couturier, directeur des affaires criminelles et des grâces ; ce dernier, qui avait fort étudié le dossier, exposa l’Affaire. Il avait combattu, presque vaincu, à force de bon sens et de raison, les hésitations de Sarrien ; il échoua à la Commission, gagna seulement les deux autres directeurs ; les trois magistrats furent inflexibles. Ni la lettre d’Esterhazy : « Que dois-je faire, puisque les experts se refusent à conclure comme vous l’espériez[10] ? », ni les divergences entre les expertises, l’une qui reconnaissait dans l’écriture du bordereau celle de Dreyfus, l’autre qui décidait que Dreyfus avait calqué celle d’Esterhazy, ni même les aveux d’Henry ne leur parurent « des faits nouveaux », « de nature, selon la formule de la loi, à établir l’innocence du condamné ». En effet, « le faux d’Henry, postérieur de deux ans à la décision du conseil de guerre, ne pouvait avoir influé sur cette décision », et « il résultait des procédures de 1894 que le rôle d’Henry, au procès, avait été insignifiant ». Ils firent consigner dans les « attendus » ce truisme et cette contre-vérité. « Par ces motifs, la commission n’est pas d’avis qu’il y ait lieu à revision[11]. »

En fait, divisée par moitié, la commission n’avait émis d’avis ni négatif, ni affirmatif, et la formule qu’elle donnait du partage des voix était inexacte ; mais Sarrien, de nouveau affolé par cette responsabilité directe qu’il fuyait toujours et qui toujours le reprenait, s’empressa de s’abriter derrière ce vote ; il déclara au Conseil que c’était l’équivalent d’un refus et qu’il n’y avait qu’à s’incliner (24 septembre).

Si Brisson avait interprété la loi comme Sarrien, les autres ministres, sauf peut-être Bourgeois, auraient suivi. Par bonheur, sa conscience, son cœur se révoltèrent à l’idée d’enterrer la vérité sous une chicane de droit. Il soutint, avec beaucoup de force, texte et précédents en mains, que l’avis de la commission, quel qu’il fût, était seulement consultatif[12], et que l’initiative, en matière de revision, appartient tout entière au Gouvernement. Aussi bien ne s’agit-il pas de proclamer Dreyfus innocent, mais de faire juger par la plus haute juridiction si la requête de sa femme est recevable. Il fit ainsi la Justice toute petite, très humble, mais il le fallait. Et nul autre moyen d’arracher l’Affaire à la politique, d’en finir avec l’agitation. C’était l’intérêt du parti radical, de la République, d’amorcer la justice. Le refus de saisir la Cour de cassation serait le déshonneur de sa vie. Il avait des sanglots dans la voix. Bourgeois et Delcassé lui vinrent en aide ; Chanoine gardait le silence[13]. Deux ministres (Peytral et Viger) étaient absents, les autres hésitaient. Félix Faure chassait à Rambouillet. On s’ajourna au surlendemain.

Au début de la séance, Chanoine avait cyniquement accepté de transmettre à Zurlinden « la pénible surprise du Conseil », au sujet des procédés pour engager les poursuites contre Picquart[14]. Il demanda seulement que ce blâme atténué ne fût pas rendu public, ce qui le dispensa de le transmettre, ou il dit à Zurlinden ce qu’il voulut.

Le jour même où Crépon, Petit et Lepelletier avaient conclu contre la Revision, là-bas, à l’île du Diable, Dreyfus écrivit au gouverneur de la Guyane une lettre désespérée. Il y rappelait que, depuis près de quatre années, presque à chaque courrier depuis le printemps[15], il adressait en vain appels sur appels à Félix Faure et à Boisdeffre. Toute cette dernière année — pendant laquelle la France se déchirait à cause de lui, dans le douloureux accouchement de la vérité, et que, dans l’univers entier, des millions et des millions d’êtres humains pleuraient sur lui, priaient pour lui, s’absorbaient dans sa pensée, que sa réhabilitation morale était déjà de la gloire et que lui seul ignorait ces choses, — ces derniers mois surtout, dans sa misérable case, avaient été atroces. Deniel, qui savait, redoublait de brutalité, de mesquines persécutions. En mars, quelques lettres de sa femme, de janvier, toujours le même espoir dans les mêmes termes vagues. En avril, profond silence[16] ; Henry ou Lebon avait supprimé le courrier de l’époque du procès Zola, des paroles réconfortantes qui eussent fait du bien au malheureux qui s’obstinait à ne pas mourir. Puis quelques lettres en copie, du printemps et du commencement de l’été, des jours sombres après la défaite, quand l’espoir semblait mort, parce qu’il n’y avait qu’avantage à ce que la tristesse des siens s’ajoutât à toutes ses tortures : « Mon cœur est trop gonflé, lui écrivait la pauvre Lucie, j’étouffe de chagrin… » En juillet, au fort du triomphe de Cavaignac, une seule lettre ; « Quand je me sens trop triste et que le fardeau de la vie me semble trop lourd à supporter, j’évoque mes souvenirs… »

Lui, il espérait encore : « Si le destin veut que je voie la fin de cet épouvantable drame, il ne saurait me rester qu’une pitié immense pour la misère humaine, le culte plus profond, s’il se peut, de l’honneur, un stoïcisme hautain, aussi le désir de la solitude et de la retraite[17]. »

En août, un de ses gardiens, comme je l’ai raconté, lui murmura qu’un homme s’occupait de lui. Mais nulle réponse ne venait à ses nouvelles suppliques, transmises, lui disait Deniel, suivant la forme constitutionnelle » ; il n’y comprenait rien[18]. Il demanda un Code pour connaître ses droits de paria ; sa requête fut repoussée. Il avait juré autrefois à Demange, si la publicité des débats lui était accordée, de ne pas préciser dans sa défense d’où venait le papier accusateur (c’est ce que Waldeck-Rousseau et moi nous étions allés dire à Casimir-Perier) ; et bien que le huis clos eût été prononcé, il était resté fidèle à sa promesse[19]. Une fois seulement, dans une heure de délire, il avait dit au médecin : « Ce qu’on craint, c’est que ma famille ne donne communication de la fameuse lettre incriminée… N’a-t-on pas peur aussi que ma femme ne prenne ses deux enfants par la main et n’aille se jeter aux pieds de l’Empereur d’Allemagne en lui demandant justice[20] ? » Puis, de nouveau, il s’était enfermé dans la consigne de son silence, espérant toujours que l’on reconnaîtrait enfin, rien qu’à son attitude, qu’il n’était pas un traître, et les simples gardiens, en effet, en furent persuadés. Mais, maintenant, il n’en pouvait plus, dans cet abandon de tout, dans ce mutisme cruel des chefs qu’il avait implorés. Il adressa, en août, une longue lettre à sa femme, avec des conseils pour l’éducation des enfants : « Point de châtiments corporels… Une âme menée par la crainte en reste toujours plus faible… C’est par l’influence morale qu’il faut agir… » ; et toujours le même appel inlassable : « Au-dessus de tout plane le culte de l’honneur[21] ! » Puis, le mois suivant, quand revint l’époque du courrier, il essaya « d’un artifice suprême ». Il écrivit au gouverneur qu’une fois encore, il allait s’adresser à Félix Faure, à Boisdeffre, « pour leur léguer sa mémoire à venger, le nom de sa femme et de ses enfants ». (L’infortuné, comme s’il était déjà mort, ne parle plus de lui-même.) Mais jusqu’à ce qu’il ait reçu la réponse à ses demandes de revision, il n’écrira même plus à sa femme. C’est la fin. (24 septembre.)

À Paris, les heures qui suivirent le conseil du 25 septembre, la journée du dimanche, propice aux manifestations, se passèrent dans la fièvre. Les revisionnistes organisèrent quatre grandes réunions. D’autre part, Guérin mobilisa ses assommeurs[22], et Déroulède, qui venait de reconstituer ouvertement la Ligue des Patriotes, dissoute lors du procès de Boulanger, la harangua dans un grand discours, d’une violence et d’un ridicule extrêmes : « Vos chapeaux sont des képis… Si la grande Révolution était là, Clemenceau serait des premiers conduits à l’échafaud… Les Jaurès et les Reinach pactisent avec la triple alliance… Si Dreyfus rentre en France, il sera écharpé[23]. »

L’anxiété, l’impatience furent universelles. Anglais et Allemands cherchèrent à peser dans la balance. À Berlin, une note officieuse[24] déclara que le petit bleu était authentique, qu’il avait été dicté par Schwarzkoppen, que celui-ci avait eu avec Esterhazy « des rapports que comportait sa mission ». À Londres, un des journalistes qui avait reçu les confidences d’Esterhazy, les fit paraître[25] : l’aveu qu’il avait écrit le bordereau, mais par ordre ; Sandherr et Henry, qui n’avaient que des preuves morales de la trahison de Dreyfus, lui auraient « commandé », à cause de la similitude des écritures, « cette preuve matérielle ». Toutefois, Esterhazy s’était opposé à ce que son roman fût publié[26], parce qu’il était rentré en pourparlers avec Drumont et avait obtenu de lui quelque argent. L’Anglais passa outre ; Esterhazy cria, déposa une plainte, puis la retira en échange d’une forte somme[27].

Le 26, Faure resta à Rambouillet toute la matinée, ne rentra à Paris qu’après le conseil, avec l’espoir d’y trouver la crise ouverte. Mais Brisson l’avait emporté. Quatre heures durant, il objurgua Sarrien qui se désolait, s’irritait, offrait sa démission, prit la porte, se laissa ramener, vota contre la Revision, mais s’inclina devant la majorité, deux voix[28], accepta de transmettre à la Cour de cassation la requête de Lucie Dreyfus.

Il y avait près d’un mois qu’Henry s’était coupé la gorge et qu’Esterhazy était en fuite.

XIV

La Cour de cassation saisie le jour même, l’Affaire rentrée enfin dans le domaine de la justice, la sagesse, le respect des lois commandaient d’attendre dans le calme la décision des juges. L’honneur de l’armée n’était pas en cause, puisque le ministre de la Guerre n’avait pas objecté à la revision, ni la paix menacée, puisque le ministre des Affaires étrangères avait appuyé Brisson. La lutte sans merci, à coup d’articles et de discours, eût dû cesser. Elle continua,

La reprise vint des royalistes, des nationalistes, enragés que tous leurs coups eussent raté, que Brisson ne se fût laissé arrêter ni par la démission de deux ministres de la Guerre, ni par les sophismes des juristes, ni par les menaces de la rue, qu’il eût entraîné ses collègues, que la rente montait[29], que le monde entier applaudissait, même la presse russe[30].

D’autre part, Félix Faure restait hostile, la majorité des officiers l’était redevenue, l’antisémitisme se refusait à mourir, les moines et l’Église à renoncer à la domination, tous les cœurs lâches à convenir de leur erreur ; enfin, il y avait sur le peuple lui-même un tel entassement de mensonges, une croûte d’une telle épaisseur, que de plus timorés n’eussent pas hésité à bâtir dessus.

L’entreprise, avec un seul chef, eût été beaucoup plus difficile, impossible peut-être ; la coalition se fût formée contre lui ; il y eût, au contraire, plusieurs chefs, chacun avec sa pensée de derrière la tête, mais tous également intéressés à empêcher la justice, les uns pour se sauver, — c’étaient les généraux compromis, surtout Mercier, — les autres pour s’emparer du pouvoir à la faveur de la confusion des esprits, au prix, s’il le fallait, d’un coup de force et d’une guerre civile, — c’étaient le duc d’Orléans et Déroulède.

Cet ancien associé de Boulanger, qu’il se targuait d’avoir « suscité » et qu’il avait abandonné dans le malheur, était, dans toute la force du mot, un prétendant. Il n’avait pris aux Bonaparte la doctrine plébiscitaire que dans la pensée d’en bénéficier lui-même, se disait républicain, à leur exemple, depuis la défaite des partis monarchiques au 16 Mai et se réclamait de Gambetta, qu’il avait agacé[31]. Il se proposait ouvertement d’établir « la République du peuple » par un coup de force militaire et, à l’époque où nous sommes arrivés, avait composé définitivement son personnage.

Il avait réussi à y marier, à la façon des comédiens, les contrastes les plus étonnés de se trouver ensemble, la brusquerie des soldats de métier, les manières du grand monde qu’il avait étudiées au théâtre, une facilité populacière, avec quelque hauteur qui en faisait sentir le prix, l’allure d’un Don Quichotte, mais qui n’était fol que s’il avait intérêt à le paraître, et toutes les roueries de l’apprenti basochien, de l’homme de lettres réclamier et de l’intrigant politique qu’il avait été successivement. Sa rhétorique, faite de lieux communs patriotiques, était intarissable, d’une action réelle sur les assemblées et sur les foules, qu’il dominait de sa grande taille, de ses grands bras gesticulants, qui sortaient d’une immense redingote démodée, la voix criarde et mauvaise. Le courage ne lui faisait pas défaut, non plus que cette autre force, qui lui était devenue familière, de ne pas craindre le ridicule. Avec l’apparence de se dévouer toujours au bien public, il n’était préoccupé que de sa réputation. Mais l’apparence était si forte qu’il s’était fait une garde d’amis dévoués, prêts à le suivre partout, à lui obéir au doigt, — « les ligueurs sont mes soldats ; la Ligue et moi nous ne faisons qu’un[32] », — et toute une clientèle, dans l’armée, dans le peuple, qu’il amusait, dans la petite bourgeoisie, qui le trouvait vraiment Français, parmi les catholiques, car, bien qu’il affectât de n’être pas clérical, il pratiquait et protestait de son respect pour l’Église avec l’ostentation bruyante qu’il apportait à toute chose. Enfin, bien que beaucoup eussent pénétré sa fausseté, son égoïsme et toutes ses comédies, il était entouré d’une manière d’estime, à cause des choses sacrées qu’il avait toujours à la bouche, comme un marchand d’objets de sainteté sur qui la religion a déteint, et parce qu’il avait pour habitude de mener sur le pré quiconque faisait mine de le suspecter. C’était un conducteur d’hommes et il eût été le plus dangereux des agitateurs s’il avait eu une caisse ; mais on racontait, d’après lui-même, qu’il avait mangé l’héritage paternel dans ses commerces patriotiques[33], et il n’eut d’argent liquide que celui de ses perpétuelles collectes. Il en trouva surtout chez d’anciens bonapartistes — plusieurs centaines de mille francs[34] — pour reformer sa ligue (avec un journal, le Drapeau), et, dès lors, on le vit toujours en mouvement, à la Chambre et dans la rue, « réunissant tous les éléments d’une insurrection nationale »[35].

Le duc d’Orléans avait pris Guérin à sa solde.

Les orléanistes, après avoir été, pendant plus d’un quart de siècle, fort pédants en politique, cessèrent de l’être au moment même où leur correction et leur éloignement des grossiers désordres allaient peut-être leur profiter. Les mauvais conseillers du comte de Paris, l’exil et Albert de Mun, le poussèrent à s’allier à Boulanger ; ses meilleurs serviteurs, Bocher, Hervé, le duc Pasquier, en furent désespérés ; le duc de Broglie bouda ; Lambert Sainte-Croix en mourut. Le fils descendit aussi bas qu’il était possible.

On l’a vu intervenir bruyamment, dès le début de l’Affaire, malgré les avis de Dufeuille, lancer son premier manifeste contre les ennemis de l’armée, le jour même où parurent les lettres d’Esterhazy à la Boulancy, puis mobiliser son parti et le joindre au mouvement militariste et antisémite. L’antisémitisme surtout le séduisit. Il y vit la force populaire qui, domestiquée par lui, le porterait au trône. Les jeunes gentilshommes, qui n’étaient pas tous de vieille noblesse ou de noblesse authentique, et quelques bourgeois, qui formaient son bureau politique et son conseil privé, le confirmèrent dans son opinion.

Drumont, pour se faire nommer député, avait dû se dire républicain. D’ailleurs, le pamphlétaire était un bourreau d’argent et le contraire d’un homme d’action. Il suffirait que son journal, en continuant sa besogne, ne dénonçât pas les complots souterrains dont il aurait vent.

Dès juillet, le représentant du duc à Paris, André Buffet, s’aboucha avec Guérin et le dépêcha à son prince, qui prenait les eaux en Bohême, à Marienbad[36].

L’héritier de tant de rois fut « charmé »[37] de l’ancien employé de commerce, deux fois failli, qui avait échappé, « avec un bonheur exceptionnel »[38], aux plaintes les plus déshonorantes (escroquerie, abus de confiance et incendie volontaire), et s’était jeté dans la politique, avec Morès et Drumont, comme dans le maquis. Il avait mis en action l’idée antisémitique comme Déroulède l’idée patriotique. Une certaine écorce de respectabilité gêne les mouvements violents. Rien ne le retenait. Il ne parlait que d’assommade, de pillage et de massacre et, brave, d’une force de taureau, ne se ménageait pas. Il s’était fait payer rubis sur ongle les coups qu’il avait donnés ou reçus pour l’État-Major au Palais de Justice et pour Drumont à Alger[39]. On ne le voyait qu’entouré d’une douzaine de bouchers de la Villette, armés de gourdins, de barres de fer dans une gaine de bois, pesant au moins un kilo. Ils se seraient fait tuer pour lui. Sa popularité, d’un maillotin en plein Paris du dix-neuvième siècle, était faite de la peur qu’il inspirait. On le croyait capable de tout. Au sens très vif de l’action brutale et immédiate, il joignait de la finesse et, quand il le fallait, de la prudence. Il ne se tenait pas de joie à passer du service d’un Drumont à celui de la maison de France.

Philippe d’Orléans « l’apprécia beaucoup », le trouva fort « intelligent »[40], lui accorda du premier coup sa confiance et l’engagea pour un an, à raison de 15 à 25.000 francs par mois, selon les besoins[41], et sous cette condition essentielle de conserver « le secret » de leur marché, Guérin n’aurait affaire qu’à Buffet. Ses gages, son argent de guerre (un premier versement de 50.000 francs pour entrer en campagne) lui seront versés par un intermédiaire[42]. Il ne rendra compte de ses opérations, « de l’emploi qu’il fera de l’argent », qu’au prince lui même. Pourtant, Fernand de Ramel, député du Gard et président de la droite royaliste, et le comte Henri de Lur-Saluces auront connaissance du plan arrêté. Guérin « s’assurera » le concours d’un très grand nombre de syndicats et d’associations ouvrières ; dès qu’une occasion favorable se présentera, le mouvement ouvrier, commandé par lui, se fera sur le nom du prétendant ; « si la bienveillance de ces syndicats se manifestait avant l’heure décisive par certaines attitudes, il conviendra d’en paraître aussi surpris que satisfait »[43]. En même temps, Guérin mettra au service du duc les 5.000 hommes de la Ligue antisémitique, liera partie avec les autres associations antisémites et royalistes, surtout avec les sociétés de jeunes gens, et essaiera d’« envahir » la Ligue des patriotes, de l’absorber. « C’est Déroulède, écrit Ramel, qui pourrait le plus[44]. »

Par malheur Déroulède, travaillant pour lui-même, recevait volontiers des subsides, mais ne se vendait pas[45]. Il s’obstina à se dire républicain, repoussa toutes les avances. Il n’arrachera pas « leur proie » — la France — « aux parlementaires pour en faire l’héritage des princes ». « L’avenir est au premier républicain résolu qui mettra sa main dans la main du premier général patriote[46]. » Il n’y avait pas moyen de domestiquer ce rimeur qui se croyait César. Rochefort ouvrit son journal aux communications de Guérin[47].

Comme on n’en était pas encore au partage du butin, ces ambitions particulières ne se nuisaient pas. Pourtant, dès le début, tous ces défenseurs de l’armée se surveillèrent les uns les autres, pleins d’une légitime méfiance.

Seul, le prince Victor, à Bruxelles, n’entra dans aucune intrigue, mais personne ne le crut[48]. Les d’Orléans conspiraient à la façon des Bonaparte d’autrefois ; le Bonaparte se tint sur la réserve qui avait naguère valu beaucoup d’estime aux d’Orléans. Il ne lui échappa pas un mot contre la Revision et il répétait à ses amis qui le pressaient que Dreyfus était innocent.

Les généraux discouraient seulement. Ils reçurent des émissaires, les écoutèrent avec complaisance, tinrent de mauvais propos, assurèrent que « leur épée frémissait et ne demandait qu’à sortir du fourreau[49] », mais l’y laissèrent. Guérin se plaindra souvent de leur mollesse[50]. Le général Metzinger, dans un ordre du jour, déclara que l’armée restait « aussi dédaigneuse des menaces de l’extérieur que des provocations des mauvais citoyens »[51]. Ce fut tout. Le plus accessible parut Chanoine, On lui savait des embarras, une sotte vanité, un fils fâcheux, que, le jour même où il fut ministre, il avança en grade. Un jeune Bourmont[52] connaissait un ami du ministre de la Guerre : « On lui ferait facilement proposer un coup d’État en faveur de Monseigneur. » Il suffirait de lui promettre « une dotation et le titre de duc »[53].

Les officiers inférieurs, ceux qui sortaient des écoles des jésuites, se montraient fort insolents, rachetaient par une attitude provocatrice leur défaillance passagère au moment des aveux d’Henry. Mais, ici encore, leur colère, leur mépris de la République s’en allait en bavardages.

Paris, malgré le fanatisme bizarre qui lui était venu, n’avait pas perdu le sens du ridicule. Il s’amusa d’un manifeste du duc d’Orléans : « C’est l’armée qu’on veut détruire et la France qu’on veut perdre ; nous ne le permettrons pas[54]. » Il ne se divertit pas moins de la procession d’une douzaine de députés, nationalistes et royalistes, qui se rendirent à l’Élysée pour réclamer la convocation immédiate des Chambres et qui ne furent pas reçus[55].

il fallait autre chose que ces gestes de théâtre, que l’approche même de la justice, pour pousser au pire, au désordre matériel, au conflit où interviendrait l’armée. Guérin, qui avait compris qu’on ne la ferait pas sortir de la discipline, pensa qu’on la pourrait faire au moins sortir de ses casernes.

Depuis le 13 septembre, plusieurs centaines de terrassiers parisiens, occupés aux travaux de l’Exposition Universelle, s’étaient mis en grève, pour dix centimes de plus par heure (60 au lieu de 50) que ces pauvres gens réclamaient des entrepreneurs. L’opinion leur était favorable ; le bureau du Conseil municipal de Paris, après avoir tenté en vain de s’entremettre, vota un secours de 20.000 francs. Bientôt les autres corporations du bâtiment, maçons, serruriers, se déclarèrent solidaires de leurs camarades. Au commencement d’octobre, les grévistes de 2.000 avaient passé à 20.000. Déroulède et Rochefort offrirent leur concours ; les ouvriers refusèrent, voulant rester étrangers à la politique.

Tout à coup, la grève devint violente, à l’heure même où les terrassiers, qui l’avaient commencée, obtenaient satisfaction. À la Bourse du travail, Allemane et quelques anarchistes avaient beaucoup déclamé. Rien d’étonnant que leurs âpres sottises eussent chauffé des têtes. Mais des figures nouvelles, suspectes, apparurent dans les groupes ; on sut que de l’argent avait été distribué ; de durs débardeurs, d’autres encore, à moitié ivres, se ruèrent aux chantiers, sur les réfractaires qui y étaient restés, sur les ouvriers qui y étaient revenus, cassèrent les outils et des têtes. Ce mélange du peuple et de la crapule qui fait les émeutes engagea de véritables combats avec la police. Elle réclama le secours de la troupe. C’est ce qu’avait prévu Guérin. En ce mois des vendanges, toute la lie fermentait.

Guesde et les marxistes furent ici fort perspicaces. Ils virent, des premiers, d’où venait le coup, cette soudaine recrudescence d’agitation, pour pousser la crise à l’état aigu et à des bagarres sanglantes[56].

Des défenseurs de Dreyfus ne comprirent pas que tout ce qu’ils ajouteraient aux désordres, aux embarras du Gouvernement, serait une faute, surtout envers leur cause. Pressensé avait convoqué « le peuple de Paris » à une réunion pour le 2 octobre, qui tombait un dimanche. Déroulède annonça qu’il s’y trouverait. Le propriétaire de la salle Wagram, craignant pour son mobilier, dénonça la location. Pressensé, avec Vaughan et Morhardt, se rendit à cette salle sagement fermée. Ils y trouvèrent une foule tumultueuse, où des cris hostiles on en vint bientôt aux coups. La police bouscula tout le monde, arrêta Pressensé et ses amis, qui s’obstinaient à sonner à la porte close[57], puis un député nationaliste, Paulin Méry. Déroulède, survenant à la tête d’une bande[58], cria qu’il allait demander la mise en liberté de « ses adversaires » ; les prisonniers le traitèrent de comédien[59]. On les relâcha vers le soir. Guérin, avec ses anti-juifs, s’étant mêlé aux « patriotes » pendant la bagarre, y fit crier : « Vive Gamelle ! Vive le duc d’Orléans[60] ! » Brisson, entre ces agités, les agitateurs et les grévistes, garda son sang-froid. Il avait assez de troupes à Paris pour réprimer l’émeute, si les gens du duc risquaient le coup ; il en fit venir le double des départements pour intimider toute tentative. Pendant quelques jours, Paris, sillonné de patrouilles, ses places et ses rues occupées par des soldats en marche ou qui bivouaquaient, eût l’air d’un camp. La grève s’évanouit[61].

Les acolytes de Guérin en province, qui attendaient le signal[62], restèrent chez eux.

Un individu très louche, Guérard, qui avait fondé une association des ouvriers et employés de chemins de fer et recueilli plus de 20.000 adhésions, intervint trop tard, avec l’annonce d’une grève générale de son syndicat[63]. Nulle menace plus propre à effrayer, comme de la suspension de la vie même. Brisson ordonna des perquisitions[64], fit occuper militairement les gares, détacha des cordons de sentinelles le long des voies ; personne ne bougea.

L’attitude des troupes, près de 60.000 hommes, officiers et soldats, fut sans reproche. Un grand calme, nulle provocation, l’observation la plus rigoureuse des consignes. Zurlinden y fut pour beaucoup. Hors du service, les militaires, qu’une muraille de Chine n’isole pas, qui ne vivent pas dans une tour d’ivoire, déblatéraient comme les civils et faisaient, en plus, sonner leurs éperons, traîner leurs sabres. Dans le service, ils redevenaient eux-mêmes.

Cela n’empêcha nullement les échauffés de continuer à dénoncer l’entente des généraux, par l’intermédiaire de Pellieux, avec le prince Victor[65]. — Ce n’eût pas été la première fois que l’imputation imméritée d’un mauvais dessein l’aurait fait naître. — Vaughan tenait ses informations de deux journalistes, d’un maître blanchisseur de Boulogne et d’un employé du télégraphe qui avait vu passer cette dépêche, adressée à Zurlinden : « C’est toujours convenu pour samedi[66]. » Il conclut que le coup était fixé au 16 octobre. Sans crainte pour lui-même, il communiqua sa peur civique à ses amis ; plusieurs jugèrent prudent de découcher[67]. Ranc, Jaurès, Millerand, Mathieu Dreyfus se montrèrent incrédules. On dépêcha des émissaires à Waldeck-Rousseau, à Bourgeois et à Brisson[68], et les journaux avertirent les conspirateurs, par une « note identique », que le Gouvernement était prévenu[69].

Pendant huit jours, il ne fut question que du grand complot militaire.

Enfin, à tant de causes d’agitation, une autre s’ajoutait depuis quelques jours, exagérée comme la vision même des réalités qu’on a dans la fièvre : la crainte d’une guerre avec l’Angleterre.

Hanotaux et Delcassé, sous ce même ministère Dupuy qui fit le procès de Dreyfus (l’un aux Colonies, l’autre aux Affaires Étrangères), avaient conçu le dessein de couper à l’Angleterre la route du Caire au Cap. Une mission « d’étude », partant du Congo, traversera l’Afrique dans sa largeur et, si elle parvient au Nil blanc, s’y installera, dans les territoires soudaniens, alors abandonnés par l’Angleterre et par l’Égypte, et sous la domination des derviches. Plus tard, on y constituera un établissement plus solide, on traitera avec les tribus du désert. Un jour, avec l’aide de l’Éthiopie, on prendra les Anglais à revers.

L’exécution de la première partie de ce plan insensé, la traversée de l’Afrique, fut confiée à un jeune capitaine, intelligent et ambitieux, qui avait déjà fait plusieurs campagnes aux pays équatoriaux. Officiellement, Marchand n’était chargé que d’opérer la relève des troupes dans les régions que nous avait reconnues la convention franco-congolaise[70]. Le 10 juillet 1898, il était au village de Fachoda, sur le Nil, avec une dizaine de blancs et quelques centaines de nègres, après avoir parcouru 3.000 kilomètres en seize mois[71].

On ne connut d’une manière certaine son arrivée au Nil que par les Anglais, le 10 septembre[72]. Le sirdar Kitchener, après avoir détruit à Omdurman, près de Khartoum, les hordes du Mahdi[73], avait fait partir aussitôt une flottille de cinq canonnières, pour rejoindre sur le fleuve une autre expédition anglaise qui venait de l’Ouganda[74]. Ce fut Marchand qu’on trouva[75] ; Kitchener accourut, lui fit connaître qu’il avait ordre de son Gouvernement d’occuper la place ; Marchand répondit qu’il n’avait pas reçu du sien l’ordre de la vider, mais, bien au contraire, de prendre possession du Bahr-el-Ghazal jusqu’à sa jonction avec le Bahr-el-Djebel, et « jusqu’au pays des Chilloutis, sur la rive gauche du Nil »[76]. Entre ces braves gens, toute querelle était impossible. Kitchener, en 1870, avait servi dans l’armée française. Il se contenta de planter son drapeau et celui de l’Égypte, suzeraine du Soudan, à côté du nôtre.

Maintenant, c’était à leurs gouvernements de décider et, tout de suite, apparut l’enfantillage du gigantesque projet dont Hanotaux et Delcassé avaient rêvé, sans préparer la guerre. On pouvait discuter si cet inhabitable pays des Rivières était devenu res nullius depuis son abandon par les khédives[77] ; si, vraiment, tout le Nil, même inconnu, faisait partie intégrante de l’Égypte ; et si Kitchener était à Khartoum à un autre titre que Marchand à Fachoda. Il n’y avait de Droit nulle part, rien que deux droits de conquête en présence. Mais c’était un fait que l’impossibilité pour l’Angleterre de s’arrêter devant ce campement perdu, de laisser casser en deux par cette paille son empire du Nil. Bien avant que Marchand ne se fût mis en marche[78], elle avait décrété que toute occupation, même partielle, de ces territoires devait être considérée « comme un acte non amical ». Kitchener, à la tête de forces supérieures, n’avait qu’à avancer pour jeter Marchand au Nil[79].

Delcassé, si l’Angleterre lui avait demandé l’évacuation de Fachoda à titre de concession, y eût consenti tout de suite, effrayé qu’il était à juste titre des conséquences de son grand dessein. D’autre part, l’Angleterre ne pouvait pas poser ainsi la question, sans détruire elle-même le droit qu’elle s’attribuait. Les négociations pouvaient se terminer, mais non commencer ainsi. Leur phase aiguë se prolongea du 17 septembre au 12 octobre, Salisbury et son ambassadeur pressants et même péremptoires, Delcassé et le baron de Courcel plus souples, avec la loyauté, qui se trouva habile, de ne pas cacher leur désir d’entente, mais fermes sur l’honneur national. Le 12, Courcel proposa d’abandonner Fachoda en échange de la vallée du Bahr-el-Ghazal, « débouché nécessaire » de nos territoires congolais sur le grand fleuve. L’Anglais demanda à réfléchir.

En attendant, l’opinion anglaise avait éclaté, impérieuse et brutale à son ordinaire, pendant qu’en France, Marchand, inconnu la veille, passait héros et que Fachoda devenait un nouveau Strasbourg. La Russie dit qu’elle se conformerait au pacte d’alliance, que sa mobilisation serait longue, — conseilla de céder.

L’Europe regarda, hostile, railleuse[80].

Bien que Brisson et Faure lui-même fussent décidés à ne pas faire la guerre pour ces marécages, la paix était à la merci d’un incident, d’un fusilier ivre de Marchand ou de Kitchener.

Mercier, dans son premier discours à la Chambre, en 1894, avait juré que toute les éventualités étaient prévues, nos côtes dotées de tous les instruments de combats, tous nos ports armés de Dunkerque à Bizerte, la Corse formidable[81]. Or, ce n’était pas vrai ; ses successeurs[82] n’y regardèrent pas davantage ; la marine, « abandonnée à elle-même », continua à sommeiller dans sa classique routine ; et quand, enfin, à la lueur du péril maritime qui tout à coup surgissait et qui faisait évanouir les mensonges, la réalité apparut, voici ce qu’on vit : les ports « à peine armés » ; la défense, à Brest, à Cherbourg, à Toulon, « presque purement théorique, qui eût laissé toute liberté à l’ennemi ; on n’y pouvait tirer qu’un coup de canon contre trois » ; les arsenaux « dépourvus de chalands, de remorqueurs ». ; leur matériel usé, hors de service « ridiculement insuffisant » ; — « sans outillage, une flotte n’est qu’un décor militaire » ; — de la frontière belge au Cotentin, « pas de point d’appui, pas de rade, pas d’estuaire où cacher nos vaisseaux, les ravitailler, les reposer » ; en dehors du littoral métropolitain, la Corse « à peu près délaissée » ; l’Algérie, « sans canons sur les jetées des ports, sans projecteurs pour fouiller la mer ; mal défendue pendant le jour, aveugle pendant la nuit » ; Bizerte, qui devrait être imprenable, avec vingt quatre gros canons contre les cent dix-huit des cuirassés anglais ; nos autres colonies hors d’état de repousser une agression, « même d’offrir un refuge à des bâtiments isolés » ; Diégo-Suarez ouvert, rien au Tonkin ; les flottilles à l’état inorganique ; les escadres dispersées, sans cohésion, sans homogénéité » ; « pas de plan de campagne »[83]. L’incurie de 1870 était dépassée. Lockroy, le ministre de la Marine, écrira : « Nous avons regardé autour de nous, il n’y avait rien[84]. »

Brisson, le 14 octobre, convoqua les Chambres pour le 25.

XV

Pendant que ces préoccupations détournaient pour un moment l’opinion de Dreyfus, la justice civile et la justice militaire s’étaient remises à l’œuvre.

D’une part, l’instruction contre Picquart. — Quelque docile, dénué de sens critique et passionné que fût le capitaine Tavernier, qui avait été appelé de Marseille pour la conduire, il eût été fort embarrassé de sa besogne, si elle ne lui avait été facilitée par une série de mesures, les unes simplement iniques, les autres brutalement illégales. Il ne suffit pas que Picquart soit maintenu au secret et, aux interrogatoires, privé de la présence de son avocat (parce que la réforme récente de l’instruction criminelle ne s’applique pas, en termes exprès, aux conseils de guerre) ; il faut encore qu’il ignore la charge précise qui est invoquée contre lui ; et comme Chanoine, au rebours de Zurlinden, redoute que l’accusation de faux tombe d’elle-même, il corse l’inculpation, non seulement avec les affaires (Boulot et pigeons-voyageurs) sur lesquelles le juge Fabre s’est déclaré incompétent, mais avec l’affaire du dossier secret, dont le tribunal correctionnel a été saisi et qu’il a retenue, en vertu même de son arrêt de sursis[85]. — En conséquence, Tavernier va reprendre le bloc des dénonciations et des menteries d’Henry, et les amis d’Henry leurs témoignages à l’appui, amplifiant et aggravant, comme il arrive quand on raconte plusieurs fois la même histoire : à chaque nouveau récit, on y introduit un détail nouveau[86]. — Si écœurant que ce fut pour Picquart de retrouver une sixième fois ces misérables accusations, il y répondit avec le même sang-froid et la même précision, nullement embarrassé à convenir de quelques erreurs de mémoire ou de diagnostic qu’il avait commises, bien plus, allant pour la première fois au fond des choses. Ainsi, il expliqua qu’Henry par ses accointances avec Esterhazy, son « ancien camarade, dont il devait connaître l’écriture », et les officiers du bureau, « plus ou moins les complices du faussaire », par la part qu’ils avaient prise à la condamnation de Dreyfus ; les uns ont agi « dans une intention mauvaise », les autres « par solidarité inconsciente »[87]. — On ne voudrait pas que Tavernier, débarqué de province pour être brusquement jeté dans une histoire aussi compliquée, se fut révélé plus perspicace que Pellieux ou le général de Saint-Germain, Delegorgue ou Fabre, et qu’il n’eût pas accepté comme la vérité ce qui en était le contre-pied, mais garanti par cinq ministres de la Guerre, les grands chefs de l’État-Major et l’unanimité des témoins militaires. Cuignet, surtout, lui imposa, à cause de tant de trouvailles qu’il avait faites, de l’autorité qui lui en était venue, et de sa logique pénétrante, par exemple pour démontrer que Picquart avait cherché d’abord à substituer Donin (de Rosières) à Dreyfus, « en raison de la tare morale de cet officier et de l’initiale de son nom patronymique »[88]. À la vérité, Gribelin, malgré sa bonne volonté, n’avait pu relever aucune trace de l’enquête de Picquart contre Donin, mais cela prouvait seulement que Picquart avait pris ses précautions[89]. — Enfin, Tavernier avait sa consigne de traiter son prisonnier en malfaiteur particulièrement dangereux, comme du Paty et d’Ormescheville avaient fait pour Dreyfus, de l’user par l’inquiétude et le mystère, de ne le confronter avec aucun des témoins, de ne rien lui communiquer des charges nouvelles, afin de l’en mieux accabler plus tard, et, tout juste, de lui faire entrevoir son faux. Voici exactement tout ce qu’il lui en dit, à son premier interrogatoire : « Vous êtes inculpé de faux en écriture privée que vous auriez commis en fabriquant la carte-télégramme que nous vous présentons ; nous vous demandons d’abord et seulement si vous la connaissez. » Picquart répond affirmativement. Tavernier : « Vous savez l’acte qui vous est imputé ; reconnaissez-vous l’avoir commis ? — Je proteste de la façon la plus formelle contre cette inculpation que je trouve odieuse et absurde. » Puis, plus rien. Le 23 octobre, après un mois de détention, quand Picquart écrivit à Tavernier pour l’inviter à lui faire enfin connaître, « nettement et catégoriquement », les noms de ses accusateurs et ce qu’ils alléguaient, nulle réponse que la suspension des interrogatoires pendant trois semaines.

XVI

Imaginez un accusé qui se serait endormi, au treizième siècle, dans un in pace de l’inquisition et qui se réveillerait, en plein dix-neuvième, devant un tribunal anglais. C’est à peu près la sensation qu’on éprouve à passer, en ces mois de septembre et d’octobre 1898, du Cherche-Midi à la Cour de cassation.

Le président de la Chambre criminelle, Lœw, était Alsacien, comme Dreyfus et Picquart, mais ne les avait jamais connus[90]. Vieil ami de Sandherr et longtemps sa dupe, il ne savait encore de l’Affaire que ce qu’il en avait lu dans les journaux. L’hiver précédent, le docteur Gibert, l’ami de toute sa vie, avait voulu lui démontrer l’innocence de l’homme de l’île du Diable. Lœw refusa de l’entendre ; dans la pensée que la cause serait évoquée un jour devant la Cour de cassation, il voulait garder son entière liberté d’esprit. Gibert s’irrita, rompit avec lui[91]. Lœw le revit seulement sur son lit de mort, peu d’heures avant la fin. Il inclinait à croire que les juges militaires ne s’étaient pas entièrement trompés sur Dreyfus et il avait souffert des outrages de la basse presse, quand il rendit l’arrêt sur le pourvoi de Zola.

Il était en Alsace quand le procureur général l’avisa que la requête de Lucie Dreyfus lui avait été transmise par Sarrien[92], et demanda à connaître ses intentions. Lœw n’eut pas un doute sur les épreuves qui l’attendaient (un débordement d’injures et d’atroces imputations, la paix de sa vieillesse et de sa famille cruellement troublée), s’il trouvait au dossier la preuve de l’erreur judiciaire. En conséquence, il informa le doyen de la Chambre criminelle (Sallantin), qu’il prendrait lui-même la direction de l’Affaire et, dès que la chancellerie eut envoyé les pièces, il rentra à Paris[93].

Cependant il demanda au premier président Mazeau d’user de son droit et de présider la Chambre criminelle. Mazeau s’y refusa[94].

Le vieux Manau n’était pas seulement, comme Lœw, un homme de devoir, mais un militant, qui avait le goût des belles batailles et rajeunissait à leur approche. Dès qu’il eût regardé aux pièces, il fut édifié, effrayé du vide affreux de l’accusation, certain aussi que les juges de 1894 n’avaient pas condamné seulement sur le bordereau ; il réclama le dossier secret[95].

Ici encore, Brisson se montra très faible. Il connaissait la misère de ces pièces, puisque Zurlinden, après Cavaignac, les lui avaient montrées ; surtout, la pernicieuse légende qui renfermait aux flancs du dossier secret la preuve du crime de Dreyfus et la guerre. Il eût fallu exiger, ordonner que Chanoine le remît à la Cour de cassation ; il le lui fit demander par Sarrien, ce qui était le plus sûr moyen de se le faire refuser.

Manau vit fort bien le jeu de Chanoine, sa complicité avec l’ancien État-Major pour que Dreyfus restât coupable et qu’à la Revision imminente la mauvaise foi et les passions pussent continuer à opposer les mystérieux documents. Il insista donc, expliquant qu’il avait pu se passer du dossier secret pour conclure à la recevabilité de la requête en revision, mais qu’il en avait besoin, avant l’audience, « pour éclairer entièrement sa conscience »[96].

Sarrien, cette fois, se rendit lui même chez Chanoine, mais pour essuyer un nouveau refus : « La sûreté de l’État, les relations extérieures de la République seraient compromises »[97], — c’est-à-dire que la discrétion de Manau et de Lœw ne valait pas celle de Gribelin. Une fois de plus, que devenait la suprématie, tant de fois invoquée, du pouvoir civil ?

Sarrien ayant dit à Chanoine que « la Chambre criminelle pourrait renvoyer Dreyfus devant un conseil de guerre sans enquête préalable », le général en informa Zurlinden et Faure[98]. C’était simplement la loi, mais Chanoine voyait dans ce propos le dessein de brusquer les choses, ce qui n’était dans la pensée d’aucun des revisionnistes. Mathieu, le premier, désirait l’enquête qui prolongerait le supplice de son frère, mais lui rendrait tout son honneur.

Lœw, dès qu’il eût le réquisitoire introductif de Manau qui faisait siens les deux faits nouveaux invoqués par Lucie Dreyfus (la contradiction des expertises et le faux d’Henry), étudia à son tour le dossier et fut convaincu. Il garda toutefois quelque inquiétude à cause des pièces secrètes.

Le choix du rapporteur ne relevait que de lui ; il en était « le maître absolu »[99], nullement tenu de suivre l’ordre d’ancienneté. « Une ancienne tradition dispensait le doyen de tout rapport[100]. » C’était Sallantin, qui l’aurait pourtant accepté, vieux bonapartiste passionné, qui voyait faux, construisait des raisonnements sur des idées préconçues, mais honnête homme et imbu aux moelles de son devoir de magistrat. Venaient ensuite La Rouverade, qui se mourait ; Vételay, atteint d’aliénation ; Dupré, malade ; Chambaraud, qui avait rapporté le pourvoi de Zola ; Sevestre, notoirement hostile à la Revision ; Forichon, ami personnel de Brisson, mais déjà désigné pour la première présidence de la Cour d’appel et qui la préférait à l’honneur de siéger dans la plus grande affaire du siècle ; le vieil Accarias et Bard, jeune encore, juriste vigoureux, homme de logique et d’ardeur, à l’esprit net et droit, républicain éprouvé[101]. Lœw se décida pour Bard, bien qu’il eût déjà rapporté les pourvois de Picquart, mais pour cette raison « qu’il était célibataire, dès lors moins accessible, dans une femme ou dans des enfants, aux invectives et aux menaces de mort d’une certaine presse »[102]. Et Bard accepta, pour cette raison même.

Le sentiment profond du devoir, le courage simple, la volonté scrupuleuse d’être aveugle et sourd à ce qui n’était pas la justice, le parfait désintéressement de ces magistrats sont un spectacle qui ne s’était pas encore vu dans cette histoire. Cependant il n’avait rien d’inattendu ni pour les partisans ni pour les adversaires de la Revision, les uns qui n’avaient jamais réclamé qu’un examen impartial de l’Affaire, les autres qui n’avaient pas d’autre crainte. Dès qu’on sut le rapport aux mains de Bard, la confiance des uns, la rage des autres éclatèrent en même temps. Sauf quelques collègues, avec qui il s’en était familièrement entretenu, personne ne connaissait à quelle hypothèse, d’ailleurs étrange, Bard s’était arrêté avant de recevoir le dossier ; s’il croyait le bordereau d’Esterhazy, il avait imaginé que Dreyfus n’était pas étranger à la trahison[103]. Mais nul ne doutait que les procédures, les enquêtes, vides ou frauduleuses, lui crieraient l’innocence de Dreyfus.

Si habitués qu’ils fussent à effrayer, les meneurs, antisémites et militaristes, ne se firent pas l’illusion que les magistrats se laisseraient détourner par de la boue. Ils ne s’en mirent pas moins à les salir, parce que c’était leur métier, pour discréditer le verdict et préparer, dès avant la défaite, les futures revanches. Le mot d’ordre fut que les « documents » qui avaient été communiqués, selon l’usage, à la défense, « seraient avant vingt-quatre heures entre les mains de l’Empereur d’Allemagne », que « ces félons » (Loew, Manau et Bard) « ne délibéraient entre eux que sur les moyens les plus pratiques d’ouvrir la frontière à l’étranger » ; et qu’ils se retireraient ensuite, « après fortune faite »[104]. Et voici la populace lancée contre un nouvel ennemi, non seulement avec toute la force acquise des fureurs et des haines qui l’agitent depuis un an, mais avec toute sa crédulité séculaire aux imputations abominables, qu’il s’agisse, vers Pâques, de juifs qui immolent des enfants chrétiens, ou, en temps de disette, de boulangers qui empoisonnent les farines. Dans les premiers jours, la partie plus saine du peuple s’étonne seulement. Mais la machine est de nouveau déclanchée et, demain, la foule moutonnière suivra la canaille.

Rochefort déclara qu’il fallait crever les yeux « à tous les membres de la Cour de cassation[105] », et Cavaignac qu’il fallait dessaisir la chambre criminelle[106]. Les « honnêtes gens » s’amusèrent beaucoup plus de Cavaignac que de Rochefort.

XVII

Il y a peu d’exemples d’une traîtrise politique aussi impudente que celle de Chanoine ; elle éclatait au grand jour. Le coup de Jarnac contre Picquart, bien qu’il en eût rejeté la responsabilité sur Zurlinden ; son obstination à maintenir le prisonnier au secret[107] ; son refus de communiquer le dossier secret, aussitôt connu de la presse royaliste ; la nomination de Roget au commandement d’une brigade à Paris ; les propos de son entourage, surtout de Cuignet ; le silence à son endroit des insulteurs ordinaires du Gouvernement, autant d’indices qui auraient dû édifier Brisson, mais qui n’altérèrent en rien sa confiance.

Un autre incident ne l’éclaira pas davantage.

Sarrien, le jour même où il avait saisi la cour de cassation de la demande en revision, avait déclaré au Conseil que les violences de certains journaux contre les chefs de l’armée seraient désormais sans excuse et qu’il allait, en conséquence, inviter les parquets à les poursuivre. Or, Chanoine, à qui il appartenait, aux termes de la loi[108], de porter plainte ou de faire porter plainte par les généraux outragés, s’y refusa constamment, malgré les réclamations pressantes du garde des Sceaux[109], et sans alléguer d’autres raisons « qu’il était préférable de ne rien faire ». Ainsi l’impunité des diffamateurs et des insulteurs, qui traitaient couramment les généraux de « coupe-jarrets », de « filous » et de « vermine »[110], était du fait de Chanoine, mais les partis la reprochaient à Brisson.

On a vu que les royalistes avaient reconnu du premier jour en Chanoine un de ces hommes qui ne repoussent pas les conversations délicates et qu’ils débattaient entre eux du prix qu’il y faudrait mettre[111].

Chanoine eût ri lui-même du titre de duc ; une dotation eût été plus solide. Lui fut-elle offerte ? Fut-elle repoussée ? On prêta ce mot à un jeune député, le comte Boni de Castellane, qui se remuait et s’amusait beaucoup dans cette Fronde des princes : « Je n’aurais pas cru qu’un général français fût à si bon marché «

(50.000 francs.) On raconta aussi que le fils de Chanoine avait été compromis dans une histoire de jeu et que Drumont le savait.

Le propos fut démenti par Castellane ; si l’affreuse chose a été faite par un autre, ou si les gens de la Libre Parole commirent un « chantage » de plus, rien ne le prouve. Calomnies, vérités plus invraisemblables encore, tout roulait alors dans un même flot bourbeux. Ce mystère des négociations louches où s’engagea Chanoine avec des émissaires, autorisés ou officieux, peut-être ne le percera-t-on jamais. Il faut se résigner à cet aveu ou tomber, selon le mot de Retz, « dans l’insolence des historiens vulgaires qui croiraient se faire tort s’ils laissaient un seul événement dans leurs ouvrages dont ils ne démêlassent pas tous les ressorts »[112].

Le certain, c’est que Buffet, Ramel et Lur-Saluces furent convoqués le 12 octobre à Bruxelles, qu’ils s’y concertèrent avec le duc d’Orléans en vue de la rentrée des Chambres[113] ; et que la trahison finale de Chanoine, le coup de la démission à la tribune, ne fut pas improvisé, qu’ils en firent d’avance part à Guérin[114].

Brisson avait convoqué les Chambres trop tôt. Il aurait dû les réunir seulement au lendemain de l’arrêt de la Cour de cassation ; la première audience était indiquée pour le 27 : il se fût précipité avec l’arrêt à la main.

Une autre faute fut de laisser sans démenti l’obstinée rumeur d’un complot militaire, de ne pas prendre parti. Aux uns il disaient que c’était des sottises, aux autres que Brisson veillait.

Au fond, il n’était pas rassuré, hanté par les souvenirs de 1851 : « La sentinelle invisible… Représentants du peuple, dormez en paix ! »

D’autres maladresses suivirent, on eût dit à plaisir. C’était le moment de rassurer les intérêts : Peytral annonça un projet d’impôt sur le revenu ; de rapprocher les républicains devant le péril commun : Brisson fit paraître le mouvement administratif qu’il préparait depuis trois mois, révoqua trois préfets[115]. Les modérés se virent menacés dans leurs « fiefs » où l’administration depuis longtemps n’était plus que la servante de la pire des politiques, l’électorale.

Avec cela, on se sentait si peu dirigé que les socialistes constituèrent un « comité de vigilance », gouvernement dans le Gouvernement, à côté, au-dessus du Gouvernement. Les représentants de toutes les fractions du parti, momentanément réconciliés, y entrèrent : Guesde, Jaurès, Briand, Millerand, Fournière, Viviani, Allemane[116].

À peine formé, ce comité, selon la vieille recette révolutionnaire, décida de faire de l’ordre avec du désordre, de tenir tous les soirs des meetings, de convoquer le peuple (c’est-à-dire « les sans travail », les anarchistes, les professionnels de l’émeute) à se porter en masse, le jour de la rentrée des Chambres, sur la place de la Concorde, si les nationalistes y paraissaient.

Cette folie effraya les gens paisibles, à peine rassurés depuis la fin des grèves ; quelques libéraux, qui n’avaient pas oublié les enseignements de l’histoire, rappelèrent « l’éternelle filiation des troubles populaires et du despotisme[117] ».

Les violents, entre autres violences, s’attribuent le monopole du courage ; le plus rare courage, c’est d’être « juste et modéré », selon la formule de Mirabeau, « de chercher toujours à avoir raison ».

Deux manifestes parurent le même jour[118] : celui de la coalition révolutionnaire[119] invitait les citoyens s’ils ne voulaient « laisser étrangler ni la justice ni la liberté », à « disputer aux bandes réactionnaires la rue glorieuse, la rue des revendications énergiques, la rue des barricades… » ; la Ligue des Patriotes[120] conviait les Parisiens à « protester devant le Palais Bourbon de leur confiance dans l’armée et de leur aversion pour les traîtres ; aucun outrage à la France ne devra être supporté ». Le lendemain, ce fut la Ligue antisémitique, avec d’étranges signatures d’Italiens et d’Algériens à côté de celles de Drumont et de Guérin : « Que partout retentisse ce cri : À bas les juifs, vive l’armée, à bas les traîtres ! »

Le Comité de la Ligue des Droits de l’Homme supplia les républicains « d’opposer le dédain aux rendez-vous fanfarons et perfides d’une association de malfaiteurs[121] », Millerand, Pelletan, Lacroix s’efforcèrent aussi de faire entendre la voix de la raison. Jaurès résista ; il s’épanouissait dans cette atmosphère surchauffée, n’en sentait pas le frelaté, déclama beaucoup : « Le prolétariat organisé… Le frémissement de Paris résolu à ne plus se laisser humilier[122]. » Guesde, très sage, expliqua que Déroulède, « au mieux avec des généraux », cherchait une bagarre, qu’il était fou de faire le jeu de ces gens[123]. On obtint enfin du Comité de vigilance cette promesse : « Le parti socialiste ne provoquera pas ; les organisations révolutionnaires seront prêtes à l’action ou à l’abstention, suivant le cas[124]. »

Mais Déroulède[125] aussi et Guérin déclaraient qu’ils ne provoqueraient pas, qu’ils ne feraient que riposter.

En fait, sauf Déroulède lui-même, ni ses patriotes, qui ne voulaient pas, disaient-ils, laisser la rue aux anarchistes, ni les socialistes, qui ne voulaient pas la livrer aux antisémites, n’avaient grande envie de se battre.

Les royalistes tinrent de nombreux conciliabules, Guérin, à son habitude, promettait beaucoup, demandai ! beaucoup d’argent pour bien faire (c’est-à-dire pour envahir la Chambre et s’emparer de l’Élysée), mais se réservait de n’agir qu’à bon escient, à coup sûr[126]. La police d’Hennion, très informée, connut et signala ses conférences avec les amis avérés du prétendant, Lur-Saluces, Alibert, de Plas, Guixou-Pagès, le comte Jean de Sabran-Pontevès, ancien officier de hussards, qui avait traversé « l’Inde à fond de train, »[127] et posé sa candidature à la Villette, en plein faubourg ouvrier[128], galant homme, de tournure agréable, glorieux, mais dont le sens commun n’était pas le fort[129]. Ils étaient si certains d’une « journée » que Buffet, à tout événement, avait dressé la liste des futurs fonctionnaires du Roi, préfets et magistrats, et qu’il télégraphia au duc, qui chassait en Bohème, que sa présence à Bruxelles le 24, à la veille de la rentrée des Chambres, était « indispensable »[130].

XVIII

La journée du 25, qui faillit être tragique, fut surtout incohérente. Brisson, vainqueur par la trahison de Chanoine, s’abandonna ensuite lui-même, fut battu sans combattre.

Les groupes s’étaient réunis dès le matin. Les radicaux, résignés presque tous à la Revision, décidèrent de soutenir Brisson ; les modérés, de le renverser. Barthou leur tint un discours véhément. Il ne blâmait pas le Gouvernement d’avoir ordonné la Revision, mais la façon dont il avait engagé la procédure ; et « Brisson n’a pas défendu l’armée ». Le ministère a commencé par solliciter le concours des antisémites et des nationalistes ; il en a vécu jusqu’aux aveux d’Henry ; « si maintenant il vient faire appel à l’union des républicains pour repousser des menées césariennes, les progressistes n’ont pas confiance en lui pour cette tâche »[131].

Au conseil des ministres, Brisson résuma la réponse qu’il se proposait de faire aux interpellations[132] sur l’affaire Dreyfus ; Chanoine ne fit aucune objection. Cependant, un petit incident faillit tout déranger. Brisson, quand il désigna ceux des ministres qui l’accompagneraient à la Chambre et ceux qui se rendraient au Luxembourg, l’indiqua pour le Sénat. Chanoine, encore une fois, ne souffla mot, mais, en sortant, demanda à Lockroy de permuter avec lui[133]. Il rentra alors au ministère et inscrivit au tableau d’avancement tous ses officiers d’ordonnance[134].

Les députés, quand ils se rendirent au Palais-Bourbon, à l’heure ordinaire, trouvèrent les abords de la place de la Concorde envahis par une foule bruyante, les bandes de Déroulède et de Guérin, qui s’exerçaient en maltraitant quelques juifs[135], mais la place elle-même entourée de barrages et les jardins des Tuileries occupés par des régiments de cavalerie. Ils se sentirent fort rassurés par ces précautions et quand les journalistes, grouillant dans la salle des Pas Perdus, annoncèrent que Chanoine allait donner sa démission à la tribune et que les amis de Guérin le racontaient dans la rue[136], on haussa les épaules.

Brisson, surtout, était fort tranquille ; si ces rumeurs fussent arrivées jusqu’à lui, il les aurait traitées par le dédain. Il déclara, dès le début de la séance, qu’il était prêt à discuter les interpellations et qu’il revendiquait l’honneur d’avoir enlevé l’Affaire à la politique, de l’avoir rendue « à la suprême autorité judiciaire ».

La droite, les nationalistes, lui crièrent de donner sa démission : « Allez-vous en ! Vive l’armée ! »

Tous n’étaient pas du complot ; Déroulède s’était proposé pour amener Chanoine à la tribune, également prêt à ouvrir les voies à la trahison ou à la dénoncer, si quelque scrupule était venu, sur le tard, à ce soldat qui avait été loyal et brave.

Il ne dit que quelques mots, mais si brutaux, d’une violence si évidemment calculée, que des spectateurs qui n’auraient pas été des acteurs auraient reconnu que la scène était concertée :

Le cabinet n’a été maintenu que par une majorité dont le ralliement s’est fait autour du nom d’un républicain, celui-là, Cavaignac… Il a outrepassé le mandat que nous lui avions donné… Sa politique est faite d’usurpation, de coups de force et d’arbitraire… L’heure est venue de nous prononcer avec courage, de débarrasser le pays de l’oppression la plus extraordinaire, dussions-nous — c’est par là que je termine — quel que soit notre grand respect pour l’armée, éclabousser par nos votes ce général Chanoine…

Chanoine : « Je demande la parole. »

Déroulède, sans achever sa phrase, lui céda la tribune.

La gauche, quand elle vit Chanoine s’élancer, le salua par de longs applaudissements. Il s’était dressé sous l’injure, précipité avec tant de fougue, qu’on eût dit que, ne se possédant plus, il voulait frapper Déroulède[137]. Delcassé, à qui cette pensée était venue, chercha à le retenir, et, comme Montebello ricanait à un banc voisin, Bourgeois s’indigna : « Vous allez entendre un soldat républicain. »

Chanoine : « Il est temps que je parle. » Aussitôt, il fut manifeste qu’il avait appris par cœur, qu’il récitait :

Mes camarades, les chefs de l’armée m’ont approuvé quand j’ai accepté le portefeuille de la Guerre ; je me suis exposé alors, et je le savais, à des soupçons et à une impopularité immérités ; je m’y suis résigné par devoir et par dévouement à l’armée, à mon pays, à la République… On parlait tout à l’heure de cette affaire néfaste devant laquelle mes prédécesseurs se sont retirés ; j’ai le droit d’avoir une opinion : elle est la même que la leur. Aujourd’hui que le Parlement est réuni, je puis m’adresser à vous, représentants de la nation, et vous dire : « Je remets entre vos mains le dépôt qui m’était confié des intérêts et de l’honneur de l’armée. » Je donne ici, à cette tribune, ma démission de ministre de la Guerre.

En d’autres temps, avant que l’éducation jésuitique eût déformé les consciences, les royalistes, Berryer, ou Cazenove de Pradines, eussent-ils été maîtres de leurs dégoût ? Imaginez, en face de Chanoine, le duc d’Aumale. C’eût été le dialogue, inversé, du connétable de Bourbon et de Bayard, où le Bourbon, cette fois, aurait parlé comme Bayard. Maintenant, toute la droite catholique était debout, délirante, applaudissant avec fureur[138].

L’homme lui-même eût plus de honte. Il n’osa pas affronter le regard de Brisson, si confiant jusqu’au bout, ni les amis, Bourgeois et Vallé, qui l’avaient garanti. Il s’enfuit, à la lettre, comme un voleur. Pourtant, il cria encore, dans les couloirs, une dernière vilenie : « Je pars pour ne pas livrer le dossier secret. «

Les inventeurs et metteurs en scène de la félonie avaient escompté, d’une part, le désarroi des républicains, effondrés sous le coup inattendu ; d’autre part, l’audace de Guérin qui, profitant de la vacance du ministère de la Guerre, lancerait ses bandes. C’est ce qu’avoue Buffet : « Le ministère de la Guerre était dépourvu de son chef ; une révolution pouvait surgir[139]. »

Cela avait l’air de se tenir ; en fait, c’était parfaitement enfantin. D’abord, parce que la trahison de Chanoine était trop laide, elle dépassa le but ; surtout, parce qu’elle était incomplète, puisqu’il n’avait pas consigné les troupes dans les casernes.

Les applaudissements de la droite à l’adresse de Chanoine retentissaient encore que les républicains s’étaient ressaisis, d’un seul mouvement instinctif, spontané, partisans et adversaires de la Revision, en phalange serrée aux côtés de Brisson. Et, sans doute, cette union des cœurs ne dura qu’une heure, mais une minute suffisait, « la minute psychologique, l’intervalle tragique »[140], où Thiébaud, une fois de plus, « espéra » les grenadiers de Saint-Cloud et ne vit rien venir. Pour Guérin, dès qu’il avait essayé de pousser au Palais-Bourbon, au moment même où Chanoine faisait son coup[141], il s’était heurté à la garde républicaine, aux cuirassiers et à la police, et avait été empoigné, avec une douzaines de ses acolytes, après une misérable bagarre[142].

Brisson eût un beau mouvement. Avec ce coup de stylet dans le dos, il se redressa, et, tremblant encore de surprise et d’émotion, il dit ce qu’il fallait dire, et, ce qui était plus difficile, sans colère. Au milieu des cris, la droite lui enjoignant de s’en aller, il rappela comment Chanoine était devenu ministre : « Ce matin encore, au conseil, il pouvait nous avertir de son intention de se retirer ; il pouvait adresser sa démission au président du Conseil… Rien, vous entendez bien ? rien jusqu’ici n’avait pu faire prévoir au Gouvernement la démission que, contrairement à tous les usages, le général Chanoine vient de donner… La Chambre me soutiendra dans ma volonté de faire prévaloir la suprématie du pouvoir civil. »

Presque tous les républicains l’applaudirent. La séance fut suspendue pendant une heure. Brisson se rendit avec Sarrien à l’Élysée, où Chanoine les avait précédés ; mais Faure avait refusé de le recevoir. Il fut convenu que, le soir même, Lockroy serait chargé de l’intérim du ministère de la Guerre.

Les bureaux des groupes républicains s’étaient concertés pendant cet entr’acte, depuis les socialistes jusqu’aux plus modérés. Ils déposèrent cet ordre du jour : « La Chambre, affirmant la suprématie du pouvoir civil et confiante dans l’armée, fidèle observatrice des lois de la République, décide d’ajourner à jeudi (au surlendemain) la discussion des interpellations[143]. »

Il eût fallu voter sans débats ; cette vilaine journée en serait devenue belle. Au contraire, on se mit à parler, et l’acte s’évapora en paroles. Au bout d’une heure d’éloquence, Chanoine n’était plus qu’un nom, déjà effacé à demi, sur le sable.

Le radical Bos eût voulu faire le jeu de la droite qu’il ne s’y fût pas pris autrement : « J’invite le Gouvernement à s’inspirer des grands souvenirs de la Convention, quand les généraux méconnaissaient les pouvoirs civils », — ce qui n’avait pas de sens ou voulait dire qu’il fallait envoyer le ministre démissionnaire à la guillotine. — Aussitôt, Albert de Mun : « Je demande au président du Conseil ce qu’il entend faire de ces deux jours pour lesquels il réclame un blanc-seing. » Le temps était loin où toute la Chambre l’acclamait quand il dénonça le Syndicat ; beaucoup murmurèrent quand il constata que « c’était le troisième ministre de la Guerre qui s’en allait plutôt que de s’associer à la Revision », et quand il posa, une fois de plus, la question empoisonnée : « Par quels moyens, avec quelles ressources cette campagne est-elle entretenue, non pas seulement dans toute la France, mais d’un bout de l’Europe à l’autre ? » Cependant, la Peur, les spectres étaient rentrés dans la salle. Ribot appuya l’ajournement, mais eut un mot malheureux sur Chanoine : « Il n’a pas mesuré toute la portée de l’incident. »

Ces discours, une apparition de Cavaignac, qui avait hâte d’aborder le débat sur Dreyfus et d’afficher sa sérénité devant cette Chambre qu’il avait trompée et couverte de ridicule[144] ; l’intervention d’un autre inconscient, Baudry d’Asson, qui voulait mettre le ministère en accusation, ramenèrent Brisson sur la défensive. Et il y fut bien plus, quand le vieux de Mahy, qui avait la manie de dénoncer les protestants comme vendus à l’Angleterre et avait l’air lui-même d’un tartufe anglican, proposa d’ajouter à l’ordre du jour « l’invitation au Gouvernement à mettre fin à la campagne d’injures contre l’armée ». Il n’allait pas, comme Berger, député de Paris, jusqu’au blâme pour le passé, acceptait les explications de Sarrien que, si des poursuites n’avaient pas encore eu lieu, c’était la faute à Chanoine, et demandait seulement à son ami Brisson des garanties, des promesses formelles pour l’avenir. Il chevrota de sa voix doucereuse et en se frappant la poitrine : « Sachez bien que je suis un vieux républicain[145] ! »

Nulle tactique plus simple. Le coup de Chanoine ayant manqué, la droite et les nationalistes le sacrifiaient, noyaient dans l’unanimité de 543 votants l’adoption de la formule sur la suprématie du pouvoir civil, et passaient la main au centre pour renverser Brisson.

Ce fut Barthou qui lui donna le coup de mort, en face. Il ne dit que peu de mots, mais précis, vigoureux : que ses amis et lui n’accorderaient jamais leur confiance au Gouvernement, qu’ils se refusaient à approuver son attitude.

Les violences de Piou parurent faibles après cette déclaration. Il contesta que Brisson eût sérieusement invité Chanoine à exercer des poursuites : « Vous avez joué la comédie. »

Brisson, très las, ne descendit pas à s’en défendre ; il protesta seulement qu’« entré dans les Chambres au lendemain de nos malheurs, il y avait subi bien des obligations pénibles, mais que jamais il n’avait eu la conscience d’avoir rempli un devoir plus noble, plus impérieux et plus difficile ».

Il eût fallu développer cela, dénoncer hardiment l’intrigue du centre, faire appel au pays républicain, monter au Capitole, non pas en victime résignée tendant le cou au sacrificateur, mais en déployant le drapeau du Droit. Ou il eût fallu accepter l’inoffensive motion qui répétait seulement la circulaire de Sarrien, ne pas avoir l’air de « s’évader »[146].

La Chambre repoussa le blâme proposé par Berger[147], adopta l’invitation de de Mahy[148].

Quelques radicaux essayèrent alors d’un sauvetage[149]. Mais il eût fallu que Brisson s’y prêtât. La confiance, qu’il n’avait plus en lui-même, lui fut refusée par 32 voix[150] ; la Chambre s’ajourna au 4 novembre.

Le lendemain matin, dès qu’il connut les événements, le duc d’Orléans, qui chassait en Hongrie, télégraphia à Buffet : « Dois-je revenir de suite ou puis-je attendre encore ? » Buffet était fort échauffé ; il avait passé une partie de la nuit avec Lur-Saluces, sur les boulevards, à attendre la Révolution[151] ; il y avait assisté à quelques bousculades, sans gravité, parce que les socialistes étaient restés sagement chez eux[152] et que la police s’était montrée très vigoureuse[153] ; il avait entendu quelques jeunes gens crier, « à un signal » : « Vive le duc d’Orléans[154] ! » ; et, comme il avait lu dans les histoires que les émeutes commencent ainsi, il imaginait que les temps étaient proches. Il manda, en conséquence, à son prince qu’il était « nécessaire de se rapprocher de la frontière ». Mais Philippe, à la réflexion » retourna à la chasse[155].

XIX

En effet, c’était seulement, « le retour des cendres d’Esterhazy »[156]. Vingt-quatre heures, les vainqueurs étalèrent leur joie, piétinèrent Brisson, glorifièrent « la noble attitude » de Chanoine, qui « s’était retrouvé soldat[157] ».

Le surlendemain la Chambre criminelle se réunit (27 octobre).

Bard, d’abord, donna lecture de son rapport, très sobre, d’autant plus fort, rien que les faits presque nus, et les documents, tous inconnus alors, sauf un seul, l’acte d’accusation de d’Ormescheville que j’avais publié et que Pellieux avait taxé de faux.

Aujourd’hui, tout cela s’est fondu dans le passé, dans l’universelle mémoire qui s’y est habituée. Alors, ceux qui se croyaient le mieux informés furent stupéfaits. On avait la double sensation contradictoire, cruelle et joyeuse, de descendre dans des crimes toujours plus laids et de monter dans une vérité toujours plus claire.

Les journaux ont raconté qu’une longue enquête avait été faite sur Dreyfus avant son arrestation ; — Zurlinden lui-même affirme que, lors des recherches de 1893, quand l’État-Major eut la certitude qu’il y avait un traître au ministère de la Guerre, « aucun soupçon ne put s’élever contre lui ».

Selon Billot, Dreyfus avait été condamné sur le témoignage de 27 officiers. Or, devant d’Ormescheville, aucun de ces 27 officiers n’avait révélé un seul fait, « n’avait dit un seul mot se rapportant à la trahison ».

Des pièces secrètes ont-elles été communiquées aux juges de 1894 ? Zurlinden répond qu’il n’y a pas trace de cette communication, — Bard dit : « de cette violation du droit public des Français[158] » ; — or, Picquart énumère les pièces, les discute ; il croit que c’est lui-même qui les a portées aux juges.

Les aveux ? Sauf la note de Lebrun-Renaud sur son calepin, mais dont l’original n’est pas (pour cause) au dossier, rien que des témoignages postérieurs de trois ou quatre ans.

C’est la plus perfide des innombrables légendes « qui, à force d’être répétées, ont pu s’introduire dans les meilleurs esprits, par une sorte d’obsession dont il est difficile de se défendre ».

L’idée folle que Dreyfus a calqué le bordereau sur un manuscrit qui n’a jamais existé a été suggérée aux chefs de l’armée par Esterhazy, imposée par eux aux experts de 1898.

Bard va droit à Henry. « Le lieutenant-colonel Henry était un ancien camarade d’Esterhazy ; ils avaient servi ensemble au ministère de la Guerre ; et, surtout, Henry avait son œuvre à défendre[159]. »

Du premier au dernier jour, Henry a menti, — de son rapport sur l’arrestation de Dreyfus à l’interrogatoire devant Cavaignac, « quand il a juré, par huit fois consécutives, qu’il n’avait pas fabriqué son faux « :

Il est cruel que la mort même ne puisse assurer à la mémoire d’Henry le bénéfice du silence. Mais les exigences de la vérité et de la justice ne le permettent pas[160].

Le crime d’Henry « a pesé sur toute l’Affaire ». « Mettez-vous par la pensée à la place du magistrat militaire », Pellieux ou Ravary : « Il a vu, de ses yeux vu, la preuve absolue que Dreyfus était un espion. » Esterhazy coupable, c’était le chef du service des Renseignements compromis et, sans doute, déshonoré[161].

Une seule erreur, que Manau avait déjà commise dans son réquisitoire introductif[162] : Bard suspecte l’authenticité du bordereau ; « la provenance de la fameuse lettre n’a d’autre garantie que la parole d’Henry, le fabricateur de fausses pièces[163] ». Pourtant, même en se trompant, il touchait à la vérité.

Ici, comme ailleurs, il ne poussa pas assez avant ; mais le pouvait-il ? Bien plus, tout certain qu’il fût déjà de l’innocence de Dreyfus, il se refusait à la proclamer, tant qu’il n’aurait pas eu connaissance des pièces du dossier secret. « Quelle est la nature de ces documents ? il faut que vous le sachiez. » Donc « l’Affaire est fort loin d’être en état » ; l’enquête est nécessaire.

Mettre la vérité en évidence, c’est la mission que vous impose la loi ; vous l’accomplirez. Combien l’œuvre sera délicate, il est superflu de le dire. Mais que ce puisse être un motif à vous dérober, personne ne l’admettra et vous l’admettrez moins que personne. Il y a eu assez de défaillances. Dégagés de toute autre considération que celle de la Justice, inaccessibles à toute suggestion, insensibles aux menaces comme aux outrages, vous êtes en présence d’un grand devoir. Vous appréciez ce qu’il exige et vous ferez ce que votre conscience vous dictera.

Ces nobles paroles, si simples, parmi les plus belles qu’aucun magistrat ait prononcées, furent écoutées dans un grand silence. La salle d’audience avait été gardée des antijuifs qui s’en allèrent manifester dans une autre partie du palais[164], au tribunal correctionnel, où comparaissait Guérin, On n’en sentait pas moins l’orage. Il pesait lourdement sur Paris. De nouveau, on parlait de la Saint-Barthélémy, des journées de Septembre.

Le lendemain, Jean Pierre Manau prononça son réquisitoire Le cœur y débordait. Il ne raconta pas, mais plaida, vivement, d’une éloquence imagée et pittoresque qui datait un peu[165]. Incapable, ayant près du double de l’âge de Bard, d’imposer silence à sa colère, il s’éleva contre tant de violations de la loi, et s’il ne prononça pas le grand mot : la pitié, il la fit éclater, évoqua l’innocent par la lecture de ses lettres. Comme les sanglots lui montaient à la gorge, le vieillard faisait effort pour les refouler, élevait la voix, cherchait à la rendre rude. Il se flatta d’avoir « les yeux uniquement fixés sur la loi ». Ces yeux mouillés disaient qu’il voyait plus loin, plus haut : la justice complète, celle qui s’achève dans la bonté.

Lui aussi, il approcha très près du centre de l’Affaire, Henry :

Le faussaire a emporté son secret, son secret terrible dans la tombe. Pour employer l’expression de d’Aguesseau, nous écoutons ce silence et nous en sommes très inquiets[166].

Lors du pourvoi de Zola, il a déjà rendu hommage « aux hommes intelligents et honnêtes » qui ont pris la défense de Dreyfus ; il y insiste et proteste de son amour pour l’armée : « On veut que nous soyons des insulteurs de nos enfants, de nos amis… Parmi mes proches, beaucoup ont payé leur dette avec leur sang. Il en est qui dorment à Mars-la-Tour. »

Après Bard, Manau avait répété que la Cour voulait la lumière pour tous les hommes de bonne foi : « les autres ne comptent pas ». Les journaux nationalistes et catholiques ne publièrent que « les fragments tronqués de leurs discours, en supprimèrent les documents essentiels[167]. Près de la moitié de la France resta dans l’ignorance des faits acquis, en proie aux légendes.

Picquart, dans sa lettre à Sarrien, avait relaté son entretien avec Gonse : « Qu’est-ce que cela vous fait que ce juif reste à l’île du Diable ? — Mais il est innocent ! — Si vous ne dites rien, personne ne le saura. » Gonse, dès qu’il connut ce récit, protesta : « Ces propos seraient déshonorants si je les avais tenus. Ces imputations sont mensongères, diffamatoires et insultantes. J’oppose ma parole à celle d’un homme qui est sous le coup d’une inculpation de faux et d’usage de faux[168]. » Bard donna lecture de la lettre de Gonse : « La Cour a entendu hier des allégations graves ; il est juste qu’elle entende la contre-partie[169]. »

Enfin, Mornard parla pour Lucie Dreyfus, avec une netteté parfaite, renouvelant cette histoire que nul ne connaissait mieux que lui. C’était l’esprit le plus judicieux et le plus fin, d’une science consommée, d’un dévouement égal à son savoir et à son talent. Il avait accepté d’entrer dans l’Affaire au moment le plus critique, où tout paraissait désespéré, après la condamnation de Zola. Et il continua à s’acquitter de son devoir, simplement, sans chercher à se pousser, sans grands gestes ni grandes phrases, modeste en raison de sa valeur. Il avait gagné déjà une belle réputation, qu’il étendit. Sa parole était élégante, limpide, il n’eût dépendu que de lui de la faire plus éclatante ; mais les choses parlaient assez haut. Il ne fallait pas permettre qu’il y eût un doute sur l’innocence de Dreyfus ; il s’associa à la demande d’une enquête supplémentaire.

L’arrêt fut rendu le troisième jour, après un long délibéré, par dix voix contre quatre[170] :

La Cour déclare la demande recevable en la forme ; dit qu’il sera procédé par elle à une instruction supplémentaire ; dit n’y avoir lieu de statuer quant à présent sur la demande du procureur général tendant à la suspension de la peine.

Les amis coururent chez Lucie Dreyfus[171]. Le public l’eût voulue plus démonstrative ; elle était, comme son mari, de la race des classiques. Il lui eût été facile de parler à l’imagination de la foule ; elle aurait cru manquer à elle même, et à celui qui était là-bas, si elle avait affiché son deuil et ses efforts. Elle avait une entière confiance dans les conseils de Mathieu ; pourtant, elle ne fut nullement passive, exprima plus d’une fois des avis qui se trouvèrent judicieux. Depuis un an, je la voyais souvent entre ses enfants et ses parents, sa mère, fille d’un officier, son père, d’intelligence très déliée et fine ; toujours je la trouvais égale à elle-même. Elle rayonnait ce jour-là, victorieuse, au terme de son supplice.

La bataille recommença — ne cessa pas — plus dure que jamais.

  1. Aurore des 22, 23 et 24 septembre 1898.
  2. Petite République du 22.
  3. Siècle du 24.
  4. Selon le Matin (23 septembre), « le petit bleu, s’il n’était pas faux à l’origine, avait pu le devenir depuis ». Le 25, dans le Siècle, je demandai que la Cour de cassation fût saisie de l’affaire ; le 2 octobre, je touchai la vérité : « Il y a, dans le dossier, un petit bleu avec un grattage tout frais. »
  5. Zurlinden, Ma Réponse.
  6. Brisson, Souvenirs. (Siècle du 7 septembre 1903.)
  7. Son ami Gachet vint me le dire. Des communications semblables furent faites à d’autres revisionnistes (Ranc, Victor Simon, etc.). Brisson, dans ses Souvenirs, ne dit nulle part qu’il ait été, à l’époque, convaincu de l’innocence de Picquart. Il reproche, au contraire, à Chanoine « d’avoir égaré le Gouvernement en le maintenant dans l’obscurité ». (7 septembre 1903.)
  8. « J’étais d’ailleurs convaincu qu’en m’attachant seulement à la Revision, je faisais le nécessaire pour l’affaire Picquart aussi bien que pour la Revision elle-même. » (18 septembre 1903.) — Cornély, Notes sur l’Affaire, 401.
  9. 21 septembre 1898.
  10. Scellés Bertulus, n° 1, cote 4. (Voir t. III, 182.)
  11. Cass., II, 128 à 130, décision de la commission de revision, signée : Petit, président ; Locard, Devin, secrétaires ; pour copie conforme, Couturier.
  12. D’après les usages parlementaires, le partage des voix équivaut à un refus. Au criminel, la règle générale est, au contraire, que l’avis le plus favorable à l’accusé doit l’emporter : le partage vaut acquittement. À la chambre des requêtes, le partage impose l’admission du pourvoi et non le rejet. (Souvenirs de Brisson, dans le Siècle du 19 juin 1903.) Dans l’affaire Jamet-Léger, la commission s’était pareillement divisée en deux fractions égales, trois contre trois ; le Garde des Sceaux saisit la Cour de cassation, qui prononça l’innocence des deux condamnés.
  13. Cass., I, 50, Chanoine : « Je pensais devoir suivre comme régie de me conformer à ce que pourrait faire le garde des Sceaux. » À Rennes, il dit que l’avis de la commission « fut un des faits qui détermina sa conviction contre Dreyfus ». (I, 243.)
  14. Brisson. (Siècle du 31 août 1903.) — La proposition fut faite par Bourgeois. — Chanoine, de temps à autre, et son chef de cabinet, le général Brunet, tenaient des propos assez vifs contre Mercier et Boisdeffre ; cela contribua à rassurer quelques revisionnistes.
  15. Cass., III, 330 et suiv,
  16. Cinq Années, 297.
  17. 6 mars, 16 et 25 juillet 1898.
  18. Cinq Années, 301.
  19. C’est ce qu’il avait écrit, le 8 juillet 1897, à Félix Faure (Cass., I, 323) et, le 24 octobre, au gouverneur : « Lors du premier conseil de guerre, j’avais demandé à M. le Président de la République, la publicité des débats… Il me fit répondre par Me Demange qu’il se confiait à ma parole. La publicité ne fut cependant pas accordée. Cette parole que j’avais donnée à M. Casimir Perier, je l’ai tenue. »
  20. Rapport de Deniel, du 25 novembre 1898.
  21. 7 août 1898 : le 21, « avant le départ du courrier » : « Plus le destin est cruel, plus l’âme s’est élevée pour le dominer… »
  22. Haute cour de Justice, Affaire Buffet, Déroulède, Guérin et autres inculpés de complot, rapport Hennion (commissaire spécial attaché à la direction de la Sûreté), pièce n° 149 du dossier, avec les renseignements quotidiens de la police. — Note du 24 septembre 1898 : « Guérin a exposé qu’il avait reçu la visite de Galli et autres amis de Déroulède… Il a été décidé que la Ligue antisémitique se réunirait dans un endroit fixé à proximité de la salle des conférences pour manifester, même brutalement, si les dreyfusards se montraient. (I, 10.)
  23. Libre Parole, Temps, etc., du 26 septembre 1898.
  24. Berliner Tagblatt, Gazette de Cologne et Gazette Nationale du 24 septembre 1898. — Un jeune diplomate, qui passait pour distingué, m’écrivit à cette occasion qu’il rompait toute relation avec moi, parce que j’avais préféré à la parole de Zurlinden, affirmant que Picquart était un faussaire, celle de Schwarzkoppen.
  25. Observer du 24 septembre 1898.
  26. Cass., I, 599 à 603, Esterhazy.
  27. Cass., I, 747, Strong. Esterhazy reçut 500 livres. L’une de ses lettres à Strong parut en fac-similé dans le Matin (1er octobre 1898).
  28. Six voix (Brisson, Bourgeois, Delcassé, Maruéjouls, Trouillot, Godin) contre quatre (Sarrien, Lockroy, Peytral, Viger). Chanoine s’abstint, bien qu’à l’en croire, « il eût pour règle de suivre le Garde des Sceaux » (Cass., I, 52) et « que son opinion eût été déterminée par l’avis de la commission ». Rennes, I, 213.) — On annonça la démission de Viger, qui resta.
  29. De vingt centimes, de 102,30 à 102,50, le 26 septembre, dès qu’on sut la Revision décidée.
  30. Libre Parole du 28 septembre 1898 : « La Novoje Vremia est d’avis que refuser la Revision aurait été pour le cabinet Brisson équivalent à un suicide. Elle emboîte le pas aux ennemis de la France. » — André Chéradame, l’Affaire Dreyfus et l’Étranger, 9 : « Toute la Russie intelligente voyait en Dreyfus la victime d’une injustice méconnue. » L’auteur s’en indigne.
  31. Haute Cour, 18 novembre 1899 ; Cour d’Assises de la Seine, Instr. Pasques, 28 février 1899. Déroulède : « Gambetta et Boulanger morts, je me suis trouvé seul pour réaliser mon programme. » Le 2 mars 1899 : « Combien de ligueurs ont dit au général Boulanger : « Nous ne sommes avec vous que parce que Déroulède nous a conduits à vous. » — Déroulède n’avait pas revu Gambetta depuis la guerre ; ce fut moi qui le lui représentai, le 24 juin 1878, au banquet de Hoche à Versailles.
  32. Instr. Pasques, 32, Déroulède : « Ces cœurs ardents n’en étaient pas à me comprendre, ils me devinaient. »
  33. « Ça, un poète allons donc ! c’est un entrepreneur de patriotisme ! » (Gyp, Dans l’Train, 231.) — Gyp est le pseudonyme de la comtesse de Martel, devenue, en 1898, la grande amie de Félix Faure, de Drumont et de Déroulède. — Mirbeau appelait Déroulède « le grand tricolore ». (Aurore du 10 octobre 1898.) — Rochefort l’avait fort malmené avant de travailler avec lui. De même Drumont (Testament d’un Antisémite, 91).
  34. Haute Cour, 20 novembre 1899. Déroulède : « La Ligue a reçu beaucoup d’argent… » Tel affichage a coûté 25.000 francs, tel autre 40.000. « Ce n’est qu’une petite fraction de l’argent qui nous a été donné. »
  35. « Depuis six mois, secondé par Marcel Habert, j’ai préparé, réuni tous les éléments… » (Instr. Pasques, 68, Déroulède.)
  36. Haute Cour, procédure générale, 7. — D’après un ancien collaborateur de Guérin, devenu son ennemi, et qui aurait eu, sous le nom d’Oswald, des rapports avec la police (Anti-Juif du 18 mai 1902), il fut mis en relation avec Buffet par Guixou-Pagès, qui l’accompagna ensuite chez le duc d’Orléans, et par Sabran-Pontevès. (Spiard, les Coulisses du Fort Chabrol, 50.) — Quand Drumont se fut brouillé à son tour avec Guérin, la Libre Parole publia, sous la signature de Gaston Méry, une série d’articles très documentés (mai-juin 1902) sur l’ancien ami de Morès. Méry l’accuse de rapports clandestins avec la préfecture de police ; cette accusation est sans fondement.
  37. Lettre du duc d’Orléans à Buffet. (Haute Cour, II, 8.)
  38. Ibid., IV, 5. Tout cela est nié, mais mal, par Guérin. (20 et 21 novembre 1899.) — Gaston Méry raconte longuement « les vols et escroqueries » de Guérin ; Morès, édifié, lui aurait télégraphié peu de temps avant sa mort : « Tu n’es qu’un vilain drôle et tu cherches à faire chanter ma femme. » (Libre Parole des 9, 10, 16 mai 1902.) Le 18 décembre 1899, Drumont, à la Haute Cour, disait encore de Guérin qu’il lui était uni « par une sorte d’amitié vraiment fraternelle, cimentée par le souvenir de notre cher et héroïque Morès, et qu’il n’avait jamais vu d’homme meilleur, plus droit et plus loyal. »
  39. Il y avait été condamné à huit jours de prison.
  40. Lettre à Buffet : « Mon cher André j’ai vu la personne ; je l’ai beaucoup appréciée et j’ai été charmé… Donc, commencez l’action et l’organisation proposée et tenez-moi au courant de ce qui sera fait. Votre affectionné, Philippe. »
  41. Dès le 19 août 1898, Hennion rapporte que « Guérin prétend avoir à sa disposition 200.000 francs ». (Haute Cour, I, 9). C’est ce que le duc précise dans la note manuscrite qu’il remit à Buffet, qui l’avait rejoint à Marienbad après l’entrevue avec Guérin : « La somme nécessaire ne sera certainement pas inférieure à 200.000 francs et ne sera pas supérieure à 300.000 francs. » — La note est intitulée : « Instructions secrètes à communiquer à M. de Ramel et au comte de Lur-Saluces, Hôtel Klinger, Marienbad. » (Cote 154, pièce 3.)
  42. De Plas, administrateur de la Gazette de France (Haute Cour, I, 6). — Guérin recueillit également d’autres « souscriptions » ; selon Spiard (59), environ 600.000 francs.
  43. Haute Cour, I, 4, Note du duc d’Orléans. — Tout cela est confirmé par Spiard (58, 59, etc.) et G. Méry (Libre Parole des 18 et 19 mai, 7 juin 1902, etc.) : « Guérin, qui avait toujours affiché des opinions républicaines, s’est, pour de l’argent, vendu au duc d’Orléans. »
  44. Notamment avec la Ligue de la Jeunesse antisémite, présidée par Dubuc, et avec les associations de la Jeunesse royaliste de Paris, l’Œillet blanc, l’Alouette gauloise, la Gamelle. (Rapport Hennion, 4.) — Lettre du 27 septembre 1898.
  45. « Déroulède n’est pas hostile, mais il est déroulédiste. » même lettre.) — Rapport de Michelin à Godefroy (Scellés Déroulède, cote 1, pièce 47). Michelin nomme la duchesse d’Uzès. Ramel, au nom du duc d’Orléans, n’offrit à Déroulède des subsides directs que l’année suivante. (Rapport Hennion, 32.)
  46. Instr. Pasques, 2 mars 1899, Déroulède.
  47. Rapport Hennion, 9.
  48. Haute Cour, I, 105, dépêche de Buffet : « Inquiet action Bonaparte. Aviserai. » (9 janvier 1899.) Dépêches et lettres analogues de Dupont (I, 113), d’Honoré de Luynes (II, 143, etc.).
  49. Lettre du baron de Brandois. (Scellés Buffet.)
  50. Rapport Hennion, 11.
  51. Ordre du jour, aux officiers et soldats du 15e corps, à Aix, le 14 septembre 1898.
  52. Amédée de Ghaisne de Bourmont, membre du comité central de la Jeunesse royaliste.
  53. Lettre à Buffet du 26 septembre (Haute Cour, II, 35). — VI, 52, Bourmont : « J’ai donné cela comme une simple information. » (Interrogatoire du 13 octobre 1899 ; de même, devant la Haute Cour, le 17 novembre.) Le baron du Casse allégua qu’il avait tenu un propos en l’air. (14 décembre 1899.)
  54. 21 septembre 1898.
  55. Notamment Drumont, le prince de Broglie, Millevoye, de Lévis-Mirepoix, de Ramel, d’Aulan, Berry (27 septembre).
  56. Socialiste du 13 octobre 1898 ; Petite République du 10. — Rapport Hennion, 11 : « Les principaux chefs, Guesde, Zévaès, etc., trouvent la situation très grave. Ils prétendent que les nationalistes, les orléanistes et les antisémites… », etc. — On lisait dans le Gaulois du 8 : « Faut-il croire qu’un conflit est imminent entre le soldat et l’ouvrier, et ne serait-on pas en droit de croire que ce choc sacrilège est voulu, prémédité, préparé par ceux qui s’efforcent de creuser entre le peuple et l’armée un fossé sanglant ? » — Le duc d’Orléans dit à un ancien secrétaire d’ambassade, Montgomery, qui répéta le propos : « On se plaint de mon inaction, mais ne sait-on pas que je suis derrière les grèves qui agitent Paris en ce moment et qui m’y préparent un excellent terrain d’action ? » (Rapport Hennion, 11.) Le propos ne fut démenti que par Andrieux. (Haute Cour, 21 décembre 1899.)
  57. Vaughan, Souvenirs sans regrets, 149.
  58. Instr. Pasques, 32, Déroulède : « J’ai fait placarder une affiche où pour tout appel je me suis contenté de dire : « Les « sans-patrie » invitent le peuple à leur meeting ; j’y serai. » « Le lendemain, dix mille hommes y étaient aussi. » — Ils étaient bien un millier. — « L’accord et l’entente se sont établis d’un regard, d’un geste, d’un signe. »
  59. Vaughan, 155 : « Qui est-ce qui lui demande quelque chose, à ce polichinelle ? — À l’atticisme de l’apostrophe, vous avez deviné qu’elle est de moi. »
  60. Haute Cour, 6 décembre 1899, Puybaraud.
  61. 11 octobre 1898.
  62. « D’un coup de chien. » (Lettre de Dubuc à Brunet.)
  63. « Que partout le travail s’arrête ; que la bourgeoisie capitaliste inhumaine apprenne enfin ce que peut faire le peuple soulevé. » (Affiche placardée le 13 octobre 1898.) — La décision du syndicat fut prise par douze voix contre onze.
  64. Pour infractions à la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats.
  65. Pellieux démentit qu’il fût allé à Bruxelles, en appela au ministre de la Guerre. (Agence Nationale du 17 octobre 1898.)
  66. Vaughan, 171, et suiv. ; Sigismond Lacroix, Récit rétrospectif, dans le Radical du 15 juin 1901.
  67. « Gohier devait aller coucher chez Clemenceau, qui avait déjà ses deux frères ; il arriva à minuit et demi, ne put se faire ouvrir. » (Vaughan, 185.)
  68. Ibid., 171, etc. — J’étais allé passer quelques jours à Amsterdam, à une exposition des œuvres de Rembrandt. Au retour, à Bruxelles, les reporters m’assaillirent, m’annonçant l’imminent coup d’État, d’après des nouvelles sûres de Paris. Je me montrai sceptique. En arrivant à la gare du Nord, je rencontrai Charles Ephrussi, directeur de la Gazette des Beaux-Arts, qui m’accompagna chez moi, avant de rentrer chez lui. Quelque policier nous suivit. On annonça le lendemain (17) que j’étais revenu avec Zola ; l’huissier Frécourt, chargé de lui signifier l’arrêt de Versailles, fit faire une enquête au domicile d’Ephrussi. (Temps du 20 octobre 1898.)
  69. La note parut dans l’Aurore, le Siècle, le Radical et la Petite République du 14 octobre. Millerand refusa de la publier dans la Lanterne. (Vaughan, 187.)
  70. Livre Jaune, 20 septembre 1898, Delcassé à Geoffray, chargé d’affaires à Londres. Le 27 octobre 1898, Le Hérissé, député d’Ille-et-Vilaine, publia dans le Gil Blas des lettres qu’il avait reçues de Marchand au cours de sa mission : « Je ne crains ni les Belges ni les Anglais… Nous vivons au milieu de 7 à 8 millions de Dincas, qui sont nos amis et vont devenir nos alliés. Je vais travailler les Chilloutis… Peut-être on va rire d’ici peu sur le Nil. » Félix Faure, répétant un propos de Carnot, expliquait que la mission Marchand avait été, dans l’esprit des ministres qui l’organisèrent, un moyen d’engager la conversation avec l’Angleterre.
  71. Il était à Brazzaville, en novembre 1896, venant de Loango, et remonta le Congo en mars 1897.
  72. Dépêche anglaise d’Omdurman, le 8 septembre 1898.
  73. 2 septembre.
  74. Suivant un plan arrêté depuis longtemps et auquel sir Michaël Hicks Beach fit allusion à la Chambre des Communes le 27 juin. » (Times du 6, Journal des Débats du 8 sept. 1898.) — Lettre de lord Salisbury à lord Cromer du 2 août 1898. avec l’ordre à Kitchener, dès que Khartoum sera prise, d’envoyer des flottilles sur le Nil Bleu et sur le Nil Blanc. (Livre Bleu.) — Marchand raconta, dans son rapport, qu’il fut attaqué le 25 août 1898 par des derviches, qu’il les repoussa et que ce furent les fuyards qui avertirent Kitchener de la présence d’une mission européenne à Fachoda.
  75. 19 septembre. — Pro memoria remis le 27 par l’ambassadeur anglais sir Edmond Monson.
  76. Lettre de Delcassé, du « 5 octobre 1898, à Geoffray, sur sa conversation du même jour avec Monson : « Quelle que soit la localité où la nécessité de garantir nos possessions africaines contre les derviches ait pu conduire le capitaine Marchand… »
  77. Même note ; Monson à Salisbury, le 22 septembre.
  78. Chambre des Communes, 28 mars 1895, déclaration du sous-secrétaire d’État aux (communes, sir Edward Gray. — Dès le lendemain, l’ambassadeur de France formula « les réserves qu’appelait ce langage ». Puis, le 5 avril, Hanotaux protesta au Sénat qu’il avait refusé son acquiescement aux revendications trop vagues de l’Angleterre : « Faites-nous savoir du moins à quels territoires elles s’applique ! » — Le dialogue reprit à Paris en décembre 1897, l’ambassadeur anglais se reportant au discours de Gray, Hanotaux à ses précédentes réserves. (Livre Bleu.) Le 18 septembre 1898, Delcassé s’expliqua « sur ce que les journaux appellent la mission Marchand ».
  79. Dépêche du baron de Courcel du 12 octobre 1896 : « Si lord Salisbury voulait dire que le Sirdar disposait de forces supérieures à celle du commandant Marchand et pouvait l’obliger à se retirer devant lui jusqu’où il lui conviendrait de le pousser, je ne contesterais pas une assertion aussi évidente, mais alors il fallait quitter le terrain de la diplomatie. Lord Salisbury se défendit d’avoir exprimé une semblable pensée. »
  80. Chéradame, loc. cit., 10 : « Je le dis avec douleur, mais avec vérité : depuis quelques mois, on ne croit plus à la France, à sa mission dans le monde, on ne voit que ses contradictions. »
  81. 1er février 1894. — Voir t. I, 3.
  82. Zurlinden, Cavaignac (deux fois ministre), Billot. — Les titulaires de la Marine, de 1894 à 1898, furent l’amiral Lefèvre (ministère Casimir-Perier), l’amiral Besnard (ministères Ribot et Méline) ; Lockroy (ministères Bourgeois et Brisson).
  83. Lockroy, la Défense Navale, v, xxv, 3 à 8, 31 ; Rapport du chef d’État-Major, amiral de Cuverville ; Rapport du général Delaissey, lettre du gouverneur général Laferrière ; Rapport de l’amiral Fournier 227, 254, etc.
  84. Ibid., 116.
  85. Ordre supplémentaire du 14 octobre 1898. — Picquart, le 17, dans une lettre à Zurlinden, dit que la question relevait, « en droit et en équité », de la justice civile.
  86. Notamment Junck. Modifiant ses dépositions antérieures (Instr. Ravary, 16 décembre 1897, et Instr. Fabre, 16 juillet 1898), il soutint que Picquart avait voulu faire attester par Lauth, non pas que la carte-télégramme provenait de l’ambassade allemande, mais qu’elle était de l’écriture de Schwarzkoppen (11 octobre 1898). — Il avait été attaché aux cabinets de Cavaignac et de Zurlinden. (Cass., I, 159, Picquart.) — Pour Bertillon, il se convainquit lui-même de mensonge, et Lauth avec lui. Au procès Zola, Lauth avait dit qu’il avait photographié les premiers échantillons de l’écriture d’Esterhazy en mai 1896, Bertillon que Picquart les lui avait fait voir à cette même date. Or, c’était la lettre d’Esterhazy à Calmon du 25 août 1896, dont Bertillon apporta le fac-similé à Tavernier. (30 septembre 1898.) — Quelques dépositions furent véridiques, celles de Curé et d’Abria sur leurs conversations au sujet d’Esterhazy, de Pauffin sur la lettre de Foucault, de Calmon sur les lettres d’Esterhazy et de Weil, de Desvernine, etc. — le désaccord entre Picquart et Curé sur la date de leur premier entretien est de peu d’importance, (Rennes, I, 418, Picquart ; II, 239, Curé.) — Scheurer s’indigna « qu’on mit sa parole en balance avec celle d’un faux témoin » (Savignaud). — Boisdeffre convint que Picquart ne lui avait pas été recommandé « par des personnalités influentes n’appartenant pas à l’armée », c’est-à-dire, comme Drumont l’avait accrédité, par moi.
  87. 30 septembre 1898. Il insista sur les répugnances d’Henry « à accepter comme exactes les révélations de Cuers ». « Je ne puis m’empêcher de penser qu’il y a là une idée à suivre au point de vue du rôle d’Henry dans cette affaire. » — Il fut interrogé neuf fois, du 23 septembre au 22 octobre.
  88. 17 octobre 1898.
  89. Gonse : « Si l’enquête a eu lieu, ça été à mon insu. »
  90. Enq. Mazeau, 78, Lœw.
  91. Lettre de Gibert, du 30 janvier 1899, à un député. (Temps du 2 mai.)
  92. 27 septembre 1898. (Revision, 3 à 9.)
  93. 29 septembre 1898. Enq. Mazeau, 56, Lœw ; 60 Sallantin.
  94. Enq. Mazeau, 56. En note : C’est vrai ! Signé : Mazeau. »
  95. 13 octobre 1898.
  96. 19 octobre.
  97. Cass., I, 50 ; Rennes, I, 214, 215, Chanoine.
  98. Enq. Mazeau, 49, Chanoine, Cuignet. — Chanoine dit « qu’il nota en russe les importantes déclarations de Sarrien ».
  99. Ibid., 54, Lœw ; 60, Sallantin ; 67, Sevestre.
  100. Ibid., Sallantin.
  101. Né à Paris en 1850, docteur en droit, substitut à Marseille en 1879, procureur général en 1884, directeur des affaires civiles en 1888, conseiller depuis 1892.
  102. 6 octobre 1898. — Enq. Mazeau, 55, Lœw ; 61, Bard.
  103. Enq. Mazeau, 62, Bard : « L’hypothèse que je proposais à mes collègues impliquait la participation coupable de Dreyfus aux faits de 1894. »
  104. Libre Parole et Intransigeant du 17 octobre 1898.
  105. « On ferait ranger tous les membres de la Cour de cassation en queue de cervelas comme dans les maisons centrales. Un tortionnaire, préalablement stylé, leur couperait d’abord les paupières avec une paire de ciseaux… Quand on les verrai ! ainsi dans l’impossibilité absolue de fermer les yeux, on introduirait de grosses araignées de l’espèce la plus venimeuse dans des coquilles de noix, qu’on appliquerait sur le globe de l’œil et qu’on fixerait soigneusement au moyen de solides cordons noués derrière la tête. Les araignées, affamées, et qui ne sont pas très délicates sur la nourriture, rongeraient peu à peu la prunelle et le cristallin jusqu’à ce qu’il ne restât plus rien dans ces cavités désormais sans regard. Alors on entraînerait tous ces hideux aveugles à un pilori élevé devant le Palais de Justice où s’est commis le crime et on leur accrocherait sur la poitrine cet écriteau : « Voilà comment la France punit les traîtres qui essayent de la vendre à l’ennemi ! » (Intransigeant du 18 octobre 1898.)
  106. Temps du 20, Matin du 25. — Précédemment, Cavaignac avait déclaré que la revision n’était pas possible ; « on ne pouvait pas livrer à Dreyfus lui-même les hommes qui avaient renseigné le gouvernement sur sa trahison ». (Petit Journal du 10.) Le 8 octobre, dans un banquet au Mans que présidait Viger, il porta un toast à Mercier, « des plus hauts représentants de l’armée ».
  107. Brisson, tout en convenant que la mise au secret était légale, avait demandé à Chanoine de la lever, (10 octobre 1898.) — Petit Journal du 26, récit de Chanoine : « Je n’étais pas d’accord avec le président du Conseil, en particulier sur l’affaire Picquart. »
  108. Article 47 de la loi sur la presse.
  109. Lettres de Sarrien en date des 5, 11 et 17 octobre 1898 ; réponses négatives de Chanoine aux mêmes dates : « J’estime préférable de ne pas exercer de poursuites. » (Chambre des députés, séance du 25 octobre.) — Petit Journal du 26 : « J’estimais, dit Chanoine, que c’était une duperie à cause de l’insuffisance des lois et des sanctions. »
  110. Aurore du 7 octobre 1898, Petite République des 20 et 26, Droits de l’homme du 25, etc.
  111. Voir p. 307.
  112. Mémoires, III, 344.
  113. Haute Cour, II, 40 ; lettre de Monicourt à Buffet.
  114. Ibid., 16 novembre 1899, Buffet. — « Chanoine avait fait connaître sa résolution à quelques personnes ; Guérin en était. » (Gaston Méry, Libre Parole du 24 mai 1903.) — De même, Spiard, Coulisses, 68 : « Guérin était prévenu depuis deux jours. »
  115. Rivaud, préfet du Rhône ; Laurenceau, préfet du Nord ; Alapetite, préfet de la Creuse. (18 octobre 1898.)
  116. 16 octobre 1898.
  117. Temps du 21 octobre 1898.
  118. 22 octobre
  119. Allemane, Briand, Broussouloux, Cyvoct, Sébastien Faure, Leyret, Lacour, Matha, Mirbeau, Quillard, Paule Minck, etc…
  120. Déroulède, Gauthier (de Clagny), Marcel Habert, etc. — La convocation suivante fut adressée aux ligueurs : « L. D. P. Pour le mardi 25 octobre 1898. Chers camarades, le rendez-vous est fixé à une heure précise, place de la Madeleine. Nous nous rendrons de la place de la Concorde. Beaucoup de calme, beaucoup d’ordre : Vive la République ! Vive l’armée ! À bas les traîtres ! Paul Déroulède. »
  121. 24 octobre. — Signé : Trarieux, Ranc, Clamageran, Isaac, Delpech, Ratier, sénateurs ; Duclaux, Friedel, Giry, Grimaux, Havet, Paul Mayer, membres de l’Institut ; Yves Guyot, Joseph Reinach, anciens députés ; Ary Renan, Pressensé, Lucien Herr, Fontaine, docteur Hervé, Reclus, Séailles, Seignobos, etc.
  122. Petite République du 20 octobre 1898.
  123. Haute Cour, 5 décembre 1899, Hennion.
  124. Manifeste du 25 octobre 1898.
  125. Lettre du 21 au Temps. Il écrira plus tard à son avocat (Falateuf) : « Le premier coup de force eût éclaté le 25 octobre contre le ministère Brisson, si la Chambre ne l’eût brutalement jeté bas. La tentative fut donc ajournée à une autre heure. » (Galli, loc. cit., 127).
  126. Rapport Hennion, 15 à 19 octobre 1898. — Méry : « Il profitait des circonstances pour mettre les bouchée doubles ; les mensualités furent augmentées. » (Libre Parole du 26 mai 1902.)
  127. C’est le titre du volume où il raconte sa chevauchée.
  128. Contre Clovis Hugues dans le XIVe arrondissement.
  129. Lettre de Lur-Saluces à Cordier. (Scellés Buffet, cote 3, pièce 37.) — Ambroise Rendu, conseiller municipal de Paris, était désigné pour la préfecture de la Seine ; parmi les autres préfets, Delahaye, Ravinel, Taudière, anciens députés ; Auffray, César Caire, Godefroy, avocats ; parmi les procureurs généraux, Camille Bouchez, Bigot, ancien député, Chesnelong, avocat, etc. Plusieurs furent inscrits sur cette liste sans avoir été consultés.
  130. Haute Cour, I, 97 : « Duc d’Orléans, Kœnigswart, Bohême : Bruxelles, 24, indispensable ? 58, faubourg Saint-Honoré. » C’était l’adresse de Buffet.
  131. Temps du 26 octobre 1898.
  132. Interpellations Fournière, Georges Berry, Breton, de Grandmaison et Millevoye.
  133. Je tiens ce récit de Lockroy.
  134. Ces décisions, antidatées du 22 octobre, parurent le 26 au Journal Officiel,
  135. Lettre de Dubuc à Brunet : « J’ai rossé un juif hier ; Drumont se roulait. » (Haute Cour, IV, 105.)
  136. Clemenceau dans l’Aurore du 26.
  137. André Deniel (A. Lebon), Année politique, 335.
  138. « Applaudissements vifs et répétés à droite, au centre et sur divers bancs à gauche », — ceux où siégeaient les nationalistes, Déroulède, Habert, Millevoye.
  139. Haute Cour, 16 novembre 1899, Buffet. — Et encore : « Toutes mes dépêches coïncident avec un émotion publique, qui peut être le prélude d’une révolution spontanée… Le duc d’Orléans ne cherche pas à créer une révolution, mais si la révolution est spontanée,… etc. » De même Drumont : « Pendant la suspension de séance, nous étions accoudés tous les deux (Clovis Hugues et moi) à la balustrade de la terrasse du Palais-Bourbon qui fait le coin du quai et de la rue de Bourgogne. On aperçoit de là le va-et-vient des voitures et des passants sur la place de la Concorde. « À quoi pensez-vous ? me dit Clovis Hugues. Vous prêtez l’oreille pour entendre le tambour des grenadiers d’Augereau qui viennent sauver la République ?… » Que s’est-il passé, au juste, dans cette minute oscillante et perplexe où chacun croyait que « Ça y était » ? (Libre Parole du 6 septembre 1910.)
  140. Haute Cour, 16 décembre 1899. — Guérin (d’après Méry) tenait Thiébaud et d’autres encore pour des policiers. (Libre Parole du 10 juin 1903.) On lui retournait le soupçon.
  141. « On apprend que Chanoine a craché sa démission à la face de Brisson… » (Libre Parole du 24 mai 1903.)
  142. L’opération policière fut si vivement menée que les ennemis de Guérin (Spiard, Méry) l’ont accusé de s’être « vendu » à la Préfecture : « Guérin se dirigea, en longeant la terrasse de l’Orangerie, vers le jardin des Tuileries ; il alla ainsi, de lui-même, se jeter dans la gueule du loup. » (Coulisses, 71 ; Libre Parole.) — Le commissaire Leproust fut à demi assommé, au moment où il voulait arrêter un manifestant qui hurlait : « Mort aux juifs ! » Quand Blanc, le préfet, accourut, les misérables protestèrent que « c’était un sale juif qui avait crié : « À bas la France ! À bas l’armée ! » Guérin fut alors arrêté avec Girard, Ottaviani et Chanteloube.
  143. Signé Ribot, Isambert, De la Porte, Camille Pelletan, Fournière, Poincaré, Méline, Barthou, Codet, Guillemet, Henri Ricard, Dujardin-Beaumetz, Bérard, Doumergue, Baudin, Merlou, Lagasse.
  144. « Je n’ai pas besoin d’affirmer ici la suprématie du pouvoir civil ; je l’ai affirmée comme ministre de la Guerre. » — Montebello : « Vous avez affirmé aussi autre chose : l’authenticité d’un faux. »
  145. Il signa la demande de scrutin sur son ordre du jour avec Drumont, Déroulède, Millevoye, etc.
  146. Viviani, dans la Lanterne du 27 octobre 1898.
  147. Par 274 voix contre 261.
  148. Par 296 voix contre 243.
  149. Berteaux, avec Mesureur et Dujardin-Beaumetz, proposa d’ajouter à l’ordre du jour » que la Chambre était confiante dans le Gouvernement pour prendre les mesures nécessaires ». Sembat, que beaucoup avaient connu ultra-modéré et qui était devenu socialiste-révolutionnaire, demanda que le vote fût restreint à ces mots : « Et confiante dans le Gouvernement. »
  150. Par 286 voix contre 254. — Les anciens présidents du Conseil votèrent contre la confiance (Méline, Ribot et Charles Dupuy), ainsi que Cavaignac et presque tous les anciens ministres, Barthou, Poincaré, Cochery, Leygues, Jonnart, Jules Roche, Christophle, Rouvier, l’amiral Rieunier.
  151. Haute Cour, II, 141, acte d’accusation, et audience du 16 novembre 1899.
  152. Rapport Hennion.
  153. Elle arrêta 500 manifestants.
  154. Haute Cour, II, 40, Lur-Saluces à Cordier.
  155. Ibid., I, 99 et suivantes : « D’Alesuth, 26 octobre 1898, 6 heures du matin : Dois-je revenir de suite ou puis-je attendre encore ici ? Affaires urgentes. » À 11 h 10, même dépêche, avec cette addition : « Crois dernière solution meilleure et la préfère. Amitiés. » Buffet répond de Paris à 3 heures : « Rapprocher frontière nécessaire. »
  156. Clemenceau, dans l’Aurore du 27 octobre 1898.
  157. Libre Parole du 27, lettre de Lasies.
  158. Revision, 119, Bard.
  159. Revision, 75, Bard.
  160. Ibid., 104.
  161. Ibid., 105.
  162. Ibid., 13, Manau : « D’où venait donc ce bordereau ? Henry a déclaré au général Roget que c’est un individu qu’il n’a pas nommé et que personne n’a nommé qui a apporté le bordereau. Quel agent ? et pourquoi ne l’a-t-il pas nommé ? Singulière discrétion autorisant toutes les inquiétudes sur ce point… C’est ce faussaire qui parle. Donc l’origine du bordereau devient, grâce à lui, suspecte. »
  163. Ibid., 107, Bard : « Et lorsqu’on voit des experts émettre l’opinion que ce document a été forgé, on ne peut se défendre de concevoir de multiples et graves inquiétudes. » L’erreur fut relevée aussitôt par Cavaignac (lettre du 30 octobre 1898 à Lœw) ; il affirma que le bordereau était authentique et l’agent « parfaitement connu ».
  164. Drumont, Firmin Faure, Lasies, Millevoye, avec une escorte de cent et quelques amis. (Libre Parole du 28 octobre 1898.)
  165. Revision, 181, Manau : « Ô justice immanente des événements et des choses ! » 199 ; « Ô saintes lois protectrices des accusés et même des condamnés qu’a-t-on fait de vous ? » 204 ; « Laissez donc passer la justice de la République : qu’elle traverse les mers ! »
  166. Ibid., 159, 161, Manau.
  167. Le Petit Journal dit que Bard était convenu que Dreyfus avait fait des aveux. (28 octobre.) L’Éclair supprima la lettre d’Esterhazy à un général.
  168. Lettre de Cormeilles-en-Parisis, du 28 octobre 1898.
  169. Revision, 208, Bard.
  170. Celles de Lœw, Chambaraud, Dupré, Accarias, Bard, Dumas, Boulloche, Atthalin, Duval et Dupont. Les opposants furent Sallantin, Sevestre, Roullier et Lasserre. (29 octobre 1898.)
  171. Scheurer m’écrivit : « Votre dépêche m’a tellement ému que j’en ai eu des suffocations de bonheur. Je n’en suis pas mort ; c’est qu’on ne meurt pas de joie… Nous sommes toujours la France ! Elle avait besoin d’une secousse morale ; elle se l’est donnée à elle-même. » la lettre que je reçus de Zola débordait de confiance : « Ce supplément d’enquête, c’est pour moi l’acquittement certain de l’innocent et le châtiment probable des coupables. » Il restait sévère pour Brisson : « Vous me parliez de Brisson, en prévoyant sa chute. Est-elle si à déplorer ? Il se montrait si tremblant, si désespéré, que je préfère presque des adversaires à la forte poigne, obligés de se mettre avec nous, lorsqu’ils seront forcés d’obéir à l’opinion publique, à l’irrésistible poussée des faits. » — Mon article sur la Revision était intitulé : « Merci, Brisson ! »