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Histoire de l’Affaire Dreyfus/T5/1

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Eugène Fasquelle, 1905
(Vol. 5 : Rennes, pp. 1–53).

CHAPITRE PREMIER

CHAMBRES RÉUNIES


I. Poursuites contre Déroulède et Marcel Habert, 3. — Instruction Pasques, 5. — Poursuites contre les Ligues, 7. — II. La loi de dessaisissement au Sénat, 9. — Rapport de Bisseuil, 11. — Discours de Bérenger, 14. — de Dupuy, 17. — de Waldeck-Rousseau, 18. — Vote de la loi, 21. — III. Règlement de juges dans l’affaire Picquart, 23. — Ballot-Beaupré désigné comme rapporteur dans l’affaire Dreyfus, 24. — IV. Esterhazy publie sa déposition devant la Chambre criminelle, 27. — Article de Drumont sur Esterhazy et les juifs, 29. — Réplique d’Esterhazy, 31. — Procès des Esterhazy d’Autriche contre lui, 34. — V. Polémiques de presse, 35. — Paroles sévères du pape Léon XIII, 36. — VI. Requête de Mornard tendant à la récusation des trois membres de la commission consultative ; rejet, 38. — Retour projeté, puis ajourné, de Zola, 40. — Publication de l’enquête de la Chambre criminelle par le Figaro, 42. — Discours de Dupuy sur les sanctions nécessaires, 47. — Rapport de Deniel sur les agissements de Dreyfus, 48. — Picquart en prison, 49. — Scheurer-Kestner se prononce contre la politique des représailles, 52. — Comité catholique du droit, 53. — VII. Chamoin présente le dossier secret aux Chambres réunies, 54. — Charavay attribue le bordereau à Esterhazy, 56. — VIII. Freystætter, 57. — IX. Sa déposition devant les Chambres réunies, 61. — Dépositions de Lépine et de Du Paty, 62. — Le bureau des renseignements et Lajoux ; note de Deloye, 65. — Conflit entre Delcassé et Freycinet, 66. — Déposition de Paléologue, 68. — Cuignet argue de faux le décalque officiel de la dépêche Panizzardi, 70. — Texte ne varietur de la dépêche, 72. — Guérin s’installe rue de Chabrol ; le « Grand Occident français », 74. — Mémoire de Mornard, 75. — Système de la cassation sans renvoi. 76. — X. Rentrée des Chambres ; interpellation de Gouzy sur la suspension du cours de Georges Duruy à l’École polytechnique, 79. — Démission de Freycinet, 82. — Il est remplacé par Krantz, 83. — Divulgation des lettres de Delcassé et de Freycinet au sujet de la dépêche Panizzardi, 84. — Mise en disponibilité de Cuignet, 85. — XI. Déroulède et Marcel Habert en cour d’assises, 86. — Déposition du général Hervé, 89. — Retour de Marchand, 90. — Acquittement de Déroulède et de Marcel Habert, 91. — XII. Audiences solennelles des Chambres réunies, le rapport de Ballot-Beaupré, 92. — Conclusions de Manau et plaidoyer de Mornard, 97. — Arrestation de Du Paty, 98. — XIII. Délibéré des Chambres réunies, 99. — Esterhazy avoue qu’il est l’auteur du bordereau, 102. — La Cour de cassation, à l’unanimité, casse et annule le jugement rendu en 1894 contre Dreyfus, 105. — Allocution de Mazeau et réplique de Loew, 106.




I

Ce débordement de l’Affaire, — partout et toujours Dreyfus, à la Chambre et dans la rue, à Versailles et à Reuilly, les jours où l’Assemblée nationale nomme le Président de la République, et les jours où les factions essayent de renverser la République, — ce pauvre homme sur son îlot qui était devenu l’axe de toute la politique, ces partis aux cadres brisés, ce pays bouleversé depuis dix-huit mois, incapables de s’occuper d’autre chose, une telle crise, née de l’injustice, ne pouvait finir que par la justice. On pouvait retarder encore la justice, obstruer encore sa route, chercher encore à l’intimider ; elle aussi, rien ne l’arrêterait plus. Il n’y avait pas dix jours qu’après avoir obtenu le vote de sa loi, Dupuy s’était cru, pour la seconde fois, débarrassé de l’innocent ; il avait alors Faure derrière lui, non plus sournoisement, mais ouvertement engagé ; les chefs des radicaux et ceux des modérés « n’avaient rien fait que de regarder la déroute et d’en être » ; les pointages de Lebret et de Mazeau étaient sûrs ; et les plus braves eux-mêmes, « les derniers Romains », avaient ressenti, pendant une heure, avant de retourner au combat, « l’immense tristesse des choses qui s’en vont[1] ». Maintenant, une saute de vent imprévue a tout changé. Le nouvel hôte de l’Élysée ne sera pas un complice ; les républicains se sont retrouvés ; de l’autre côté, le désarroi le plus complet : Lemaître, par cuistrerie, et ce méchant fou de Quesnay ont si bien fait que les plus honnêtes gens parmi leurs premiers adhérents les quittent publiquement[2] ; Déroulède s’est enlisé dans une telle sottise que les apologistes ordinaires des coups de force le désavouent[3] ; à Bruxelles, malgré les appels désespérés de Buffet, le duc Philippe en a assez, boucle ses malles[4] ; et tout cela, c’est la justification éclatante des défenseurs de Dreyfus, le gage que la Raison aura raison, malgré « la légalité de rechange » qui a été fabriquée, sur commande de la haute-armée et de l’Église, par le malheureux qui dort au Père-Lachaise.

Un autre que Dupuy eût vu cela, qui crevait les yeux ; au contraire, il s’obstina, soit qu’il se crût de taille à user Loubet, comme il avait lassé Casimir-Perier, soit qu’il fût trop engagé avec les adversaires de la Revision et leur prisonnier.

Il s’appliqua d’abord à réduire jusqu’à l’impalpable la tentative de Reuilly et à prendre contre Déroulède lui-même la défense de Déroulède.

Quand il demanda à la Chambre[5], parce qu’il ne pouvait faire autrement, de suspendre l’immunité des deux députés qui s’étaient fait arrêter, il invoqua seulement (par son procureur général Bertrand) une infraction à la loi sur la presse, le délit de provocation à des militaires[6]. Il fallut que le rapporteur de la commission, unanime à accorder l’autorisation de poursuivre et à refuser la mise en liberté provisoire des accusés[7], rappelât que la qualification des faits par le ministère public ne lie point le magistrat instructeur ; il n’y avait point d’attentat plus évident que l’acte de Déroulède. La majorité, qui avait eu peur, souligna de ses applaudissements l’avertissement. Mais Dupuy n’en tint aucun compte, et le juge, qu’il l’ait fait ou non chapitrer, entra dans ses intentions, qui étaient, en premier lieu, de traîner en longueur[8]. Le trait caractéristique de cette procédure de deux mois fut un renversement des rôles qui est peut-être sans précédents. D’une part, deux accusés qui mettaient une véritable rage à se charger, protestaient qu’ils n’étaient pas coupables d’un simple délit, mais d’un crime, qu’ils avaient bien voulu soulever l’armée et le peuple, « proposer une révolte à un général[9] », ce qui les rendait justiciables de la Haute-Cour et passibles de la déportation[10] ; de l’autre, ce juge Pasques (avec le procureur Feuilloley) qui s’ingéniait à convaincre ses prisonniers qu’ils n’avaient pas cherché à provoquer une sédition parmi les soldats[11], repoussait avec humeur leurs aveux, les dénaturait au besoin, mais à leur profit[12], et, d’ailleurs, ignorait les documents d’où résultait la longue et lointaine préparation du complot[13]. Roget affirma que, surpris comme il l’avait été, préoccupé de ne pas tomber de cheval et de ramener ses troupes en bon ordre ; les adjurations de Déroulède et ses cris répétés : « À Paris ! à l’Élysée ! » s’étaient perdus pour lui dans le vacarme confus des acclamations et des musiques[14]. Il s’étonna que des sous-officiers et de simples soldats les eussent entendus[15] et, surtout, ne se cachait pas de sa sympathie pour « le caractère généreux et chevaleresque » de l’accusé[16].

Les conspirateurs royalistes furent vite rassurés. Ici encore, Dupuy avait tous les éléments d’un solide procès, non seulement les aveux de Guérin, qui avait accompagné Déroulède dans son équipée, et ceux de Buffet, qui, se déclarait résolu à continuer, tant qu’on ne le mettrait pas en prison[17], mais encore plusieurs centaines de preuves écrites, les rapports au jour le jour de ceux des conjurés qui étaient à la solde de la police, et le butin d’une douzaine de perquisitions, fructueuses bien que tardivement ordonnées. C’était la correspondance des principaux chefs, les convocations pour la journée du 23, d’autres convocations pour aviser à réparer le « fâcheux résultat » de l’affaire de Reuilly, les projets de proclamation du Roi, les listes des futurs préfets et magistrats « pour le cas où les fonctionnaires actuels auraient refusé de servir le nouveau régime », les lettres au duc d’Orléans au sujet de Chanoine, celles de Ramel au sujet de Déroulède, celles de Mmes de Waru et d’Adelsward au sujet des 200.000 francs souscrits à la veille des obsèques de Faure[18], enfin les dépêches échangées avec le prétendant que le commandant Bazeries réussit à déchiffrer[19]. Il en résultait à l’évidence que les royalistes avaient conspiré de leur côté, cherché, eux aussi, à faire révolter l’armée, qu’ils s’étaient assuré le concours de la démagogie anti-juive, qu’ils attendaient le succès de Déroulède pour étendre la guerre civile, et qu’ils s’apprêtaient à recommencer. C’était tout le complot, avec ses ramifications en province, le pacte avec Guérin, les tentatives d’alliance du côté des « patriotes », le projet du duc d’entrer en France par la frontière du Luxembourg (rapport du gendarme de Montguyon). Mais, ici encore, Dupuy ferma les yeux ; il ne fit arrêter aucun des chefs de cette action « parallèle », ni Buffet, ni même Guérin, et, jetant dans un tiroir ces documents écrasants, il laissa dire que les perquisitions n’avaient donné que des résultats dénués d’intérêt. Bien qu’il fût devenu, en épaississant, fort paresseux et qu’il passât une partie de son temps à jouer à la manille, une telle complaisance ne s’explique pas par l’incurie. Se disait-il qu’il avait avantage à tenir les royalistes par la menace de sortir leurs papiers et qu’à envoyer Buffet, Ramel et Guérin devant la Haute Cour, avec Déroulède et Habert, il ferait apparaître en trop de clarté que Dreyfus et « l’honneur de l’armée » n’étaient pour eux qu’un prétexte ? Buffet et ses principaux collaborateurs ayant refusé de répondre au juge Fabre, Dupuy n’insista pas. Il réfléchit toutefois qu’une si complète inaction semblerait suspecte et imagina, ce qui était bien de sa façon, d’ordonner une instruction générale contre toutes les Ligues, y comprise celle des Droits de l’Homme, pour infraction à la vieille loi, tombée en désuétude, sur les associations, non autorisées, de plus de vingt personnes[20]. Ainsi, parce que la Ligue des Patriotes, qui s’était reconstituée après avoir été légalement dissoute, avait été le berceau d’un attentat, et parce que les autres ligues et groupements avaient conspiré contre la République ou s’étaient livrés à des tentatives insolentes d’embauchage, on traquait une association qui n’avait pas cessé de recommander le respect de la loi et de l’ordre, et dont le premier acte avait été de solliciter l’autorisation du gouvernement. C’était à Brisson que cette demande avait été adressée, et, si Brisson l’avait repoussée, s’attirant cette vigoureuse réplique de Trarieux : « Quelles associations pourront prétendre à se créer une existence légale, si une ligue fondée pour la défense de la loi et de la liberté individuelle, c’est-à-dire pour ce qui est le fondement même de l’ordre républicain, en est à exciter la défiance ?…[21] », du moins il avait consenti à la tolérer. Maintenant, Dupuy dénonçait ce pacte tacite, sans autre prétexte que la faute d’autrui, et c’était si bas que, lui-même, il en eut presque honte, n’osa pas proposer au Sénat de lever l’immunité de Trarieux et limita la poursuite aux autres membres du bureau. Trarieux s’en plaignit à la tribune[22], demanda à être mis en cause avec tout le comité qui lui en avait donné mandat et qui comprenait d’autres membres de la haute Assemblée, Clamageran, Ranc, Isaac, Delpech et Ratier. Lebret, avec sa rouerie de bas-Normand, donna à entendre « que la procédure n’était pas close ». À l’audience, Trarieux, pour prendre sa responsabilité et revendiquer celle de ses amis, présenta lui-même la défense de Duclaux, « accusé invraisemblable qui était la Science au service du Droit[23] ».

Le tribunal prononça un même jugement (platonique) pour toutes les ligues : la dissolution et 16 francs d’amende avec application de la loi de sursis[24].

Ainsi Guérin échappa à cause de Duclaux, qui était poursuivi à cause de Déroulède.

Pour la société de Jésus, qui était l’artisan de toute la crise, Dupuy l’ignora. Son souci d’une justice égale pour tous, l’impartialité qui, entendue de la sorte, n’est qu’une forme hypocrite de l’injustice, n’allait pas jusqu’à faire asseoir le père Du Lac sur les bancs de la police correctionnelle.

II

Le Sénat, pour se débarrasser de lui, n’avait qu’à repousser la loi de dessaisissement.

Les sénateurs, quand ils nommèrent leur commission (le jour même de la mort de Faure), s’étaient divisés en deux fractions presque égales : 123 pour la loi et 113 contre, et la majorité, dans la commission, n’était que d’une voix, 5 contre 4[25]. Bérenger et Waldeck-Rousseau, qui prirent la tête de la résistance, essayèrent de déplacer ces quelques suffrages.

Le drame subit de l’Élysée, « le coup terrible » qui frappait les ennemis de Dreyfus, puis l’élection de Loubet, semblèrent d’abord les servir. Visiblement, le courant changeait. Encore quelques jours, et la voix impérieuse des circonscriptions se taira, s’affaiblira ; il n’y aura même plus profit à sacrifier le Droit aux furieuses passions. Quelle plus belle tentation que de commencer la nouvelle présidence, le nouveau règne, par le retour aux principes, que de faire tomber Dupuy d’une chute qui serait une leçon de politique et de morale !

Dupuy, avec la perception très nette du danger, pressa la commission, sa majorité d’une voix, de gagner de vitesse le temps qui était contre lui. Elle avait élu pour président Guérin, le ministre de la Justice de 1894, l’homme du monde qui aurait dû tenir le plus à honneur de réparer le crime judiciaire de Mercier et de ne pas frapper les juges, parce qu’ils allaient absoudre. Guérin, qui était tout à Dupuy, convoqua d’urgence la commission (le 20 février, dès le surlendemain du congrès) et, le jour même, après une rapide audition de Lebret, on donna le rapport à Bisseuil, radical à tout faire, l’un de ces parlementaires qui font consister la politique dans les profits de gouvernement pour leur clientèle et, de plus, ancien avoué, qui avait puisé dans la procédure et la chicane le mépris du Droit. Il bâcla son rapport dans la nuit et le déposa le lendemain.

Rien de pareil n’avait encore été présenté au Sénat. Le rapport, s’il eût invoqué seulement les pointages de Lebret, eût été honorable auprès de cette compilation d’hérésies juridiques, de plaisanteries à l’adresse des naïfs à qui répugnent les lois d’exception, d’insolences à l’adresse des membres de la Chambre criminelle. Les diffamations et les niaiseries de Quesnay sont pour Bisseuil « les graves accusations formulées par un haut magistrat de la Cour suprême ». Les « appréhensions de l’opinion publique » ont été « légitimées » par Mazeau et ses deux collègues ; ils « ont établi péremptoirement que les passions avaient envahi le prétoire » ; la partialité des juges résulte « des données certaines de l’enquête » (le grog chaud et l’urinoir). Le mot devant lequel Lebret lui-même avait reculé, Bisseuil le répète à dix reprises : « Il y a suspicion légitime » ; « la suspicion légitime est la cause du dessaisissement ». (Dupuy, à la Chambre, avait dit le contraire.) Ainsi le dessaisissement est conseillé « par la Cour de cassation elle-même, représentée par son président et ses deux doyens », — « que voulait-on de plus ? » — et pourtant la mesure « n’entache pas l’honneur des juges » ; « si elle eût impliqué leur indignité », Mazeau avec Dareste et Voisin « y auraient regardé de plus près ». (Quoi ! la passion, la partialité avérées n’entacheraient pas l’honorabilité, la bonne foi d’un magistrat ?) Enfin, « toutes les lois sont des lois de circonstance », « il ne peut rien y avoir d’arbitraire, de dictatorial ou de révolutionnaire dans une loi soumise aux appréciations libres du Parlement », et la loi actuelle n’est pas d’exception, « puisqu’elle augmente les garanties des justiciables ».

Les revisionnistes, quand ils connurent ce factum, se persuadèrent que le commentaire tuait le projet.

Au contraire, le cynisme du rapporteur, — nul argument, hors l’espoir avéré de changer le jugement en changeant les juges, — intimida tous ceux qui ne demandaient qu’à être lâches et doubles. Comme l’avaient fait les députés, les empiriques du Sénat se répandirent en gémissements sur la dure nécessité, les sacrifices qu’on doit à la politique, les questions qui ne sont plus entières, les fautes qu’on ne saurait laisser inachevées et qui s’imposent, le courage (le vrai) qui consiste à charger sa mémoire, à voter contre sa conscience, dans un intérêt supérieur. — Ces sortes d’« intérêt supérieur » (désarmer les passions hostiles, apaiser) se confondent presque toujours, par une coïncidence singulière, avec des intérêts particuliers ou de clientèle. — Et c’était, disait-on[26], l’avis de Loubet lui-même, encore sous le coup des huées qui l’avaient accueilli à son retour de Versailles, à peine installé ; il redoutait de s’embarrasser sitôt d’une crise ministérielle, réservait pour plus tard le renvoi de Dupuy et le retour intégral au Droit.

On s’étonnait de la mollesse qu’apportait Dupuy à réprimer les auteurs des attentats contre le pouvoir exécutif et le législatif ; on s’associait à son attentat contre le judiciaire. Tout cela cependant se tenait, comme les mailles d’une chaîne, comme Brumaire et Fructidor. J’écrivis dans le Siècle : « On demande, on cherche quels sont les complices de Déroulède. En voici au moins deux. Vous, Dupuy. Vous, Lebret[27]. »

Encore une fois, l’avantage revint à l’offensive. Il eût fallu maintenir la question annoncée sur les scènes de la gare Saint-Lazare, interpeller sur les menées royalistes, dénoncer à la tribune la comédie des pseudo-poursuites. Dupuy, très adroitement, y para, en lançant tout de suite son Bisseuil, qui fit la trouée, détourna les coups sur lui. Une autre manœuvre fut de laisser dire que le texte étroit de la loi, s’il était accepté par le Sénat, permettrait à Mazeau d’en finir en quelques jours, de supprimer l’audience publique des Chambres réunies et le débat contradictoire, — puisqu’il n’en était pas fait expressément mention[28], — d’« enterrer » la Revision « avant le 20 mars[29] ». Dupuy, au bon moment, désavouera cette interprétation, aura ainsi l’air de céder quelque chose. Enfin, il posa d’avance, avec une brutalité extrême, la question de confiance, déclara qu’il mettrait aux sénateurs le marché à la main, les rendrait responsables de la crise[30].

À la Chambre, il l’avait emporté en une séance, sans presque combattre. Il lui fallut trois jours[31] pour vaincre au Sénat, pour faire entrer dans la loi la monstrueuse illégalité, qui n’avait paru qu’une sottise, la première fois où l’idée en vint à Cavaignac.

La veille du débat, Guyot, dans un de ces articles documentés où il excellait, où les faits parlaient, observa que le projet de Dupuy n’aurait même pas pu être discuté dans un autre pays civilisé. Tous ont inscrit dans leurs Chartes que « nul ne peut être distrait de son juge naturel[32] ». La catholique Espagne elle même, malgré l’Inquisition et les moines, y a insisté en termes exprès : « Nul Espagnol ne peut être poursuivi ni jugé, sinon par le juge du tribunal compétent, en vertu des lois antérieures au délit et en la forme que ces lois prescrivent[33]. » Cette vérité de droit naturel, si la France, après l’avoir écrite dans la Constitution de 1790, ne l’a pas répétée dans les Constitutions ultérieures, c’est qu’elle avait paru, aux Bonapartes comme aux Bourbons, trop évidente, hors d’atteinte.

La résignation de Loubet attrista les adversaires de la loi, mais sans les ébranler.

Mazeau n’osa pas assister aux séances[34],

Maxime Lecomte, qui parla le premier, posa solidement la question, qualifia l’enquête sur la Chambre criminelle : « une des plus grandes hontes du siècle ». « Les arrêts dictés par l’opinion publique, je n’appelle plus cela la justice, mais l’arbitraire, et l’arbitraire sans honneur. »

Le débat s’éleva surtout avec Bérenger. « Ferme républicain et très ferme catholique », disait-il de lui-même, il avait trouvé dans son héritage familial l’intransigeance juridique et, quand il s’agissait de la liberté et du droit, ne connaissait plus ni amis ni ennemis. Il avait même voté contre la proposition de Waldeck-Rousseau, à l’époque de la mise en jugement de Picquart, « bien que ce fût une loi de procédure et malgré l’incontestable utilité qu’elle pouvait avoir » ; mais « il lui avait reconnu le caractère d’une loi de circonstance », et cela avait suffi à l’en écarter. Au contraire de la plupart des hommes de réaction et de beaucoup de néo-jacobins, il n’avait pas de principes intermittents et son phare de justice n’était pas à éclipse.

Il répondit à Lamarzelle, qui, au nom de la Droite, avait dit de la loi (ou à peu près) : « Notre loi[35] », et à Bisseuil. Nulle flétrissure ne pouvait tomber de plus haut que la sienne sur les procédés, « indignes du caractère français », qui avaient été employés contre des magistrats irréprochables, et il marqua les auteurs de ces vilenies ; d’abord Herqué : « Je n’aurais jamais cru qu’on osât charger un officier d’une mission semblable…[36] » ; puis Quesnay, « l’espion volontaire qui est venu tout à coup vendre à la presse le résultat de ses délations contre des collègues qui avaient été des amis ». Or, non seulement « le juge naturel », la Chambre criminelle, n’a point démérité, mais il est surprenant que la Cour de cassation « n’ait pas encore été autorisée » à enquêter sur la communication clandestine des pièces secrètes aux juges de Dreyfus. Une telle violation du droit est « plus grave encore » qu’une condamnation injuste.

Billot était à son banc ; il se tut ainsi que Dupuy et Guérin ; il ne se trouva personne pour reprendre le fameux mensonge que Dreyfus avait été « légalement et justement condamné ».

Que disent les défenseurs de la loi ? Qu’il s’agit seulement d’une question de procédure ? Non, ce sont « les principes mêmes sur lesquels se fonde la sécurité individuelle autant que la liberté des citoyens ». « Vous ne laisserez pas toucher à ce trésor national, au dépôt sacré que nous tenons de nos pères. »

Tillaye, l’ancien ministre (démissionnaire) de Brisson, attaqua la Chambre criminelle sur le retard apporté au règlement de juges : « Parmi les témoins de cette triste affaire, il en est un qui est en même temps un accusé et qui ne demande qu’à rester en prison, à ne pas être jugé ! Il est l’artisan de la Revision… » Or, le retard, comme on a vu, incombait à Dupuy lui-même[37].

Monis dégagea un argument nouveau : que le Sénat, corps politique, n’avait pas le droit de s’ériger en juge des juges. « Vous proposez, non pas de créer un tribunal pour juger les juges, mais d’être vous-mêmes ce tribunal… Vous n’offrez pas la garantie d’un tribunal. » Il n’eût pas été girondin s’il n’eût déclamé un peu : « Ce serait tomber trop bas que de consacrer par nos votes une loi qui nous mettrait au ban des peuples civilisés. »

On entendit à peine Lebret. Il parla sous lui, d’une voix sourde, au milieu du bruit, rejeta tout sur Mazeau qui, « spontanément », avait donné l’avis de changer les juges.

À plusieurs reprises, Le Provost de Launay, un radical obscur du nom de Legludic, d’autres encore, avaient crié aux orateurs que le Sénat, s’il rejetait la loi, se rendrait impopulaire. Morellet releva le défi : « Et quand nous devrions braver l’impopularité, faudrait-il hésiter à suivre les inspirations de notre conscience et de notre raison ? » Il rappela qu’il avait fallu, naguère, au temps de Boulanger, « affronter une autre impopularité passagère » ; le Sénat ne recula pas devant le devoir ; c’est sa fermeté d’alors qui lui a valu « l’estime des amis de la liberté ».

En fait, tout le secret du vote à rendre était là. Bien que plus loin des aveugles courants populaires que les députés, les sénateurs s’en inquiétaient, les vingt-cinq ou trente de qui dépendait la majorité. Ils eussent volontiers fait bon marché de Dupuy, qui n’inspirait plus confiance à personne, mais ils redoutaient l’accusation mortelle de pactiser avec les défenseurs de Dreyfus.

C’était très honteux, mais c’était ce qui faisait la chance la meilleure de Dupuy, et ce fut toute la force de son discours, qui porta où il fallait qu’il portât, au « ventre » de l’assemblée, comme on disait sous la Convention, au siège obscur de la peur : « Est-ce que je demande, moi, aux orateurs qui ont parlé contre la loi, si leur parole n’était pas ici quelque peu, beaucoup peut-être, le reflet d’un certain groupement ? » Il expliqua, violemment interrompu à gauche, « qu’il avait fait allusion seulement à la Ligue des Droits de l’Homme », mais personne ne s’y trompa, et la peur était maintenant dans l’assemblée.

Le reste du discours fut la réédition des malices qu’il avait servies précédemment à la Chambre : « Une loi qui survit aux circonstances qui l’ont fait naître n’est pas une loi de circonstance… Nous ne diminuons aucune des garanties du justiciable ; nous étendons une juridiction habituelle ; nous portons la justice civile à son maximum de lumières et de compétences. » Il convint, sur le ton de bonhomme retors qu’il savait prendre, que « l’argument n’avait pas grande valeur juridique : mais c’était un argument de bon sens » ; et « le bon sens », c’était son fort, sa spécialité, comme son art était de saisir la moyenne d’entendement d’une majorité, homogène ou composite : « Est-ce que déjà l’on attendait de la Chambre criminelle un certain arrêt ? » Pour lui, il jure qu’il s’inclinera devant celui des Chambres réunies ; « il n’y aura, contre un pareil arrêt, que des fous et des révoltés » ; mais « il ne prendra la responsabilité ni d’un rejet ni d’un retard ».

Waldeck-Rousseau monta à la tribune.

La bataille, gagnée avec Bérenger, perdue avec Dupuy, lui seul eût pu la rétablir ; il l’essaya et, si les applaudissements avaient fait le vote, il l’eût emporté. Mais beaucoup l’applaudirent dont le bulletin était déjà prêt pour Dupuy, par crainte de Drumont.

« Sur l’affaire purement judiciaire, je réserve mon opinion. » Tout le monde la connaissait ; seulement, le débat était bien au-dessus de Dreyfus. « Ce que je ne réserve pas, ce sont les droits de la justice, par conséquent le devoir du parti républicain. »

Il discuta, d’abord, le projet en lui-même, en soi, ce qui n’avait pas encore été fait :

Si ce haut tribunal (la Chambre criminelle) peut juger sur l’heure, sans autre éclaircissement, il est le véritable juge, le seul juge de la Revision ; au contraire, s’il lui paraît nécessaire de rechercher avec plus d’insistance la vérité, s’il veut entendre des témoins, éclairer à la fois son jugement et sa conscience, on l’arrête et on lui dit : « Soit, te voilà éclairé, donc tu ne jugeras pas ». Ainsi, plus sa capacité de juger s’accroît, plus son pouvoir de juge diminue.

Une telle contradiction suffisait à ruiner le projet. Loi de dessaisissement, ont dit les uns ; loi de suspicion, ont dit les autres : « Cette loi n’a-t-elle pas des origines plus anciennes ? Je me demande si elle ne se rattache pas, par quelque lien, à un système, à une accoutumance dont notre parti n’a déjà que trop souffert, et si son véritable nom, à elle comme à tant d’autres qui l’ont précédée, n’est pas : loi de faiblesse. » Voici la chose précise qu’on demande au Sénat : « Enlever un procès déterminé à un juge déterminé, celui que la loi a donné à l’accusé, pour le remettre à un troisième juge que des assemblées politiques auront choisi. »

Au sens ordinaire qu’on lui donne, nulle éloquence ne fut moins de l’éloquence. Des paroles qui montent comme les flots, rien qu’un souple enchaînement d’idées. La démonstration ne résulte pas de la concentration des moyens de la cause sur un seul point ; elle sort, se dégage de tout le discours. On dirait que cet homme qui ne fait pas un geste, froid, tranquille, presque immobile, ne s’adresse pas à l’entendement par l’ouïe, mais par la vue ; ce n’est pas un bruit, c’est de la lumière qui passe.

À son tour, il rendit hommage « au ferme stoïcisme de ces magistrats calomniés ». « S’il y a vraiment des hommes pour lesquels le fardeau des responsabilités est trop lourd et qui manquent de l’énergie nécessaire pour braver l’injure, ce n’est pas à la Chambre criminelle qu’il faut aller les chercher. » On veut un arrêt qui désarme l’opinion, apaise les esprits ? « Je rêve… Voilà trente ans que j’entends dire que la justice est le dernier rempart du droit privé et du droit individuel contre les égarements et, quelquefois, contre les fureurs de l’opinion. »

Il faut citer (impossible d’abréger, de résumer) la péroraison du discours :

Je voudrais être optimiste, je ne le peux, car une chose grandit et grandit sans cesse dans ce pays : c’est le pouvoir de la menace et de la calomnie, une sorte d’inquisition obscure ; elle est partout. Il n’est pas de fonction assez haute, il n’est pas de situation assez humble pour, si on lui résiste, échapper à ses coups. On fouille les généalogies, on viole les secrets des familles ; ceux qu’on ne peut briser, on les salit. Est-ce le moment de diminuer l’autorité de la justice ?

Pour moi, je m’y refuse.

Nous en avons fait trop ; nous avons assez reculé, nous avons assez descendu ; remontons !

On faisait hier appel à ce sentiment français qui aime à se rappeler son passé, ce qu’il a été, ses grandeurs ; ce qui me préoccupe n’est pas de voir que nos institutions sont attaquées. Notre caractère national lui-même se trouve menacé.

Nous avons toujours été un peuple épris d’idéal et de raison. Nous étions avides d’égalité, et des prédications furieuses exhument, pour les vanter, des souvenirs qui sont la honte de l’histoire, essayent de précipiter toute une partie d’un peuple contre un autre. Nous étions avides de justice, et l’on a pu dire, sans que partout ce peuple frémisse, que, contre le droit individuel, il peut y avoir des raisons d’État.

Certains mots ont perdu leur sens : craindre qu’une erreur ait été commise, ce n’est pas obéir au plus noble devoir et au plus noble sentiment de l’humanité, non ; dans un certain jargon nationaliste, cela a été méconnaître la patrie.

Vouloir réparer cette erreur, cela a été une forfaiture. Et voilà qu’on nous demande maintenant des tribunaux exceptionnels ou extraordinaires !

Il semble, en vérité, que certains actes soient oubliés et que certains souvenirs ne mordent plus au cœur, comme autrefois, les fils ou les descendants des proscrits de 1851.

Je me refuse à amnistier le passé ; nous ne fournirons pas aux réactions de l’avenir un précédent républicain.

On a parlé de l’opinion… Je réponds : Parlons de la justice ; je dis, en outre, qu’il ne faut pas prendre pour l’opinion de la France les clameurs de quelques professionnels.

Je dis à mon tour : Des hommes politiques ne doivent jamais considérer le moment présent, ils doivent regarder l’avenir. Oui, l’opinion est mobile ! Oui, elle a des retours soudains et irrésistibles… Et ce qu’elle pardonne le moins, ce sont les fautes qu’elle a commises parce que ses représentants les lui ont laissé commettre.

Je ne sais qu’un moyen de ne pas se tromper et de ne pas la tromper, c’est d’écouter, d’abord, sa conscience ; c’est ensuite de lui obéir.

Comme il n’y avait rien à répondre, on ne répondit pas, on vota. À trente voix[38], le Sénat se prononça pour la loi, décida de passer à la discussion des articles.

Toute la droite[39], moins le vieil Hervé de Saisy, qui avait été l’ami de Berryer, vota et, avec elle, les trois ministres sénateurs[40] et 129 républicains, un peu plus de la majorité des républicains présents[41], moitié des radicaux[42], moitié des amis de Méline[43], Mazeau (par procuration), Wallon et, chose triste à dire, mais qu’il faut dire comme les autres, Berthelot. Il n’avait de Lavoisier que le génie.

On batailla encore tout un jour sur des amendements. La loi était si mal faite, elle avait été rédigée en une telle hâte qu’elle négligeait de dire si la Chambre criminelle pourrait procéder, comme par le passé, à des « interrogatoires » et si les membres de la commission consultative siégeraient aux Chambres réunies. Lebret, sur le premier point, répondit que cela allait de soi, que l’omission du mot dans le texte nouveau provenait d’une erreur purement matérielle[44] ; et Guérin, au nom de la commission, sur le second, que les trois conseillers qui avaient été appelés à donner les premiers leurs avis « ne devaient point faire partie des Chambres qui statueraient sur le fond » ; « la pensée du législateur leur traçait ce devoir, et la disposition additionnelle était inutile et superflue ». Dupuy, interrogé à deux reprises, ayant refusé de dire autre chose sinon qu’il repoussait l’amendement (parce qu’il aurait fallu revenir devant la Chambre), Demôle, qui eût pu se contenter de la réponse de Guérin, réclama un vote et se fit battre[45]. Enfin, un autre amendement, qui était la sagesse même, fut également repoussé. Un sénateur du Doubs, Bernard, qui n’était pas juriste, mais seulement un homme de sens droit et simple, qui avait combattu la loi, mais qui avait pris au sérieux ce grand désir d’apaisement et d’en finir, proposa que les Chambres réunies fussent tenues de juger au fond et de casser sans renvoi : « C’est le complément nécessaire, la conséquence, logique et rigoureuse, du projet… Tel quel, le projet du gouvernement n’est pas une solution. En cas de revision, c’est le recommencement de l’affaire, le conflit possible (entre la plus haute juridiction, la Cour de cassation tout entière, et le premier tribunal venu, militaire ou civil) : et, dès lors, l’aggravation du malaise, de la crise. » Guérin, longuement, puis Lebret, s’opposèrent à la motion : « Vous voulez dessaisir les conseils de guerre ! » Bernard réunit 41 voix[46] ; 93 sénateurs s’abstinrent.

Le surlendemain, Fallières, qui avait voté contre la loi, fut élu président du Sénat, en remplacement de Loubet[47].

III

La Chambre criminelle répondit par un nouvel acte d’indépendance à la loi qui la frappait. La demande de Picquart en règlement de juges était inscrite au rôle du lendemain ; elle l’accueillit, presque sur tous les points, après avoir entendu le rapport d’Atthalin, une plaidoirie serrée de Mimerel et le réquisitoire de Manau[48]. Sauf l’affaire Boulot et celle des pigeons voyageurs, qui furent laissées au conseil de guerre, toutes les charges contre Picquart, la prétendue falsification du petit bleu, l’usage de faux, etc., étaient déclarées connexes des premiers chefs de prévention (les communications illicites à Leblois), qui relevaient des juges civils. Sur quoi, comme Freycinet répugnait à convoquer les juges militaires pour les sottes histoires dont ils restaient saisis, mais comme il n’hésitait pas moins à les ajourner, Leblois lui vint en aide par une ingénieuse procédure qui avait l’inconvénient pour Picquart de le maintenir en prison, mais l’avantage de retarder son procès jusqu’à la décision des Chambres réunies sur Dreyfus. Il se pourvut, en effet, bien qu’il n’y fût pas partie, contre l’arrêt en règlement, qui perdait ainsi toute force exécutoire. — Picquart, d’accord avec Leblois, ne doutait pas que le conseil de guerre n’aurait pas manqué l’occasion de le condamner. Le procès correctionnel, où ils étaient tous deux inculpés, avait été ajourné dès septembre, comme on s’en souvient, après l’arrêt sur la Revision. — Ainsi Picquart échappa définitivement aux soldats pour le petit bleu, et ses autres affaires étaient renvoyées à des temps plus calmes, quand l’innocence de Dreyfus serait démontrée et prouverait la sienne.

Quelques jours plus tard, Accarias conclut au rejet de la requête d’Esterhazy en suspicion légitime contre Bertulus[49].

Dans l’intervalle, l’impression du dossier de l’Enquête avait été achevée, et des exemplaires en furent distribués à tous les membres de la Cour[50]. Puis, Mazeau désigna le rapporteur des Chambres réunies ; Tanon, le président de la Chambre des Requêtes, étant notoirement favorable à la revision, il l’écarta et s’adressa au successeur de Quesnay à la présidence de la Chambre civile, Ballot-Beaupré.

C’était un magistrat de carrière[51], qui avait débuté modestement, en 1861, comme substitut à Montbrison, avait occupé à Nancy, avec une grande autorité, les fonctions de procureur général et de premier président, et siégeait depuis dix-sept ans à la Cour suprême. Mazeau, s’il n’avait pensé qu’à la justice, n’aurait pas fait de meilleur choix. Il n’y avait pas de magistrat plus intègre ni de plus versé dans la science du droit ; une mémoire prodigieuse où tout restait gravé, jusqu’aux dates des moindres arrêts ; un grand bon sens, ce qui est rare chez tout le monde et, surtout, chez les jurisconsultes, trop souvent esclaves des textes et qui, à couper les cheveux en quatre, ont détérioré leur judiciaire ; beaucoup de pénétration, de la sagesse, mais sans affectation d’aucune sorte, et de la bonté, mais qui ne s’étalait pas ; des mœurs très simples, nulle soif des honneurs, qui lui étaient venus sans intrigue, ni des richesses ; la vie la plus discrète, avec sa vieille mère, loin du monde et de la politique, le goût de la méditation et un fonds solide de religion vraie. Le dehors donnait l’impression de l’homme qu’il était, la taille haute et droite, une corpulence de bourgeois bien nourri, la face ronde et glabre, avec une physionomie qui était toute esprit, réflexion, bonne grâce et finesse, la parole facile, pondérée, exacte, traversée parfois d’émotion.

Il n’aurait pas recherché le rapport qui allait faire de lui un personnage historique ; il l’accepta comme un devoir de sa charge. Déjà troublé par tant d’indices d’une erreur judiciaire, il se mit à l’étude du dossier avec le seul souci de la vérité, comme il faisait pour toutes les affaires, qu’il s’agît de millions ou d’un mur mitoyen.

Les conseillers des Chambres civiles entreprirent en même temps que lui l’étude de l’enquête. Plusieurs étaient déjà acquis à la revision ; d’autres encore hostiles, malgré l’infamie avérée d’Esterhazy et le faux d’Henry, — « un incident », disait alors l’un d’eux qui fut, plus tard, des plus ardents pour Dreyfus ; — hypnotisés devant le dossier secret et le verdict des sept officiers de 1894, ils avaient, à l’inverse de saint Thomas, besoin de toucher avec le doigt pour cesser de croire ; enfin quelques-uns, qui n’avaient du magistrat que la robe, imbus des passions d’Église ou d’État-Major, voulaient que ce Juif fût coupable et le restât.

Il n’y avait pas que Lebret qui se fût renseigné sur les dispositions des conseillers ; par toute la ville, on colportait leurs propos, leurs attitudes ou leur silence.

Les simplistes comptaient que les « partis » en présence se tenaient à une voix, 24 pour la revision, 23 contre[52] ; des calculateurs moins brutaux qu’il y avait 21 conseillers favorables, 14 hostiles et 12 indécis.

Surtout on eût voulu connaître l’Enquête, les deux volumes composés et tirés par l’Imprimerie nationale pour les seuls conseillers, sous la surveillance la plus sévère, après serment prêté, comme s’il s’était agi de secrets d’État[53]. Mais Dupuy savait que la vérité y éclatait à toutes les pages, et que, le jour où ces témoignages, ceux des adversaires comme ceux des partisans de la Revision, seraient publiés, la cause serait entendue.

IV

On n’en connaissait encore qu’un morceau, mais qui augmentait la curiosité : le résumé de la déposition d’Esterhazy, fait par lui-même, qu’il avait vendu à un journal anglais et fait paraître le jour même où les conseillers reçurent leurs volumes[54]. Il avait menacé ses anciens protecteurs de cette publication, mais ils avaient refusé, cette fois, de « traiter », ou ses exigences furent trop fortes[55]. Il écrivit à Laguerre, qui se donnait pour l’émissaire de Dupuy et de Freycinet : « J’ai rendu des services considérables ; j’ai été un soldat sans peur sur le champ de bataille ; je suis aujourd’hui l’homme le plus abominablement déshonoré du monde ; les cochons qui s’imaginent que cela va se passer de la sorte ne m’ont jamais regardé dans les yeux[56]. »

C’est ainsi que le public apprit pour la première fois le détail de la collusion entre l’État-Major et le bandit, l’entrevue de Montsouris avec sa mise en scène de carnaval, les lettres à Félix Faure, la pression sur les enquêteurs et sur les experts, et l’intimité, « depuis vingt ans », d’Esterhazy et d’Henry[57].

Que l’espion, enfin débusqué, eût usé de tous les moyens pour sauver sa peau, rien de plus simple, et c’était dans l’ordre, aussi, qu’il ne confessât pas d’abord son propre crime. Mais que ce complot contre la justice, qu’une telle entreprise pour sauver un traître, pour tromper le pays et l’armée, ce fût l’œuvre de l’État-Major général, les plus passionnés défenseurs de Dreyfus en ressentirent une amère tristesse. La lettre de Zola paraissait décolorée auprès des révélations du misérable.

Les généraux ne risquèrent aucun démenti ; Gohier, poursuivi devant les assises pour injures à l’armée, en fut acquitté du coup[58].

Drumont essaya d’expliquer le cas d’Esterhazy, « l’un de ces soldats qui sont meilleurs en temps de guerre qu’en temps de paix ». L’homme, homo duplex, avait traité d’abord avec le Syndicat pour se reconnaître l’auteur du bordereau ; il se dégagea ensuite, « par un réveil de conscience, un instinct retrouvé des vieilles races » ; l’État-Major, en retour, lui promit de « le tirer des pièges » que lui tendraient leurs communs ennemis. « Les moyens employés furent-ils toujours très adroits ? Il est permis d’en douter. Les Aryens, qui commencent à peine à se reprendre, ne sont pas encore arrivés à ce degré de dextérité qui a permis aux Juifs, arrivés en haillons en France, de dépouiller les Français naïfs jusqu’à l’os. » Aussi bien les camarades d’Esterhazy vont-ils être obligés de parler à leur tour, et, « si le colonel Du Paty de Clam dit la vérité, il dira qu’il n’a agi que par ordre de Boisdeffre, ce qui est manifeste pour tout homme intelligent ». Alors, « on expulsera Boisdeffre de l’armée », et, à la première guerre, ce sera la défaite, mais aussi « le massacre des Juifs, qui en seront tenus pour responsables ». — « Ce jour-là, on entendra le cri sinistre et rauque des journées de septembre : À mort ! à mort ! et à ce moment les Juifs comprendront » :

Que ce Drumont, diront-ils, était bon ! que son cœur était généreux ! C’était le dernier prophète, le nabi des suprêmes conseils, que Jéhovah nous avait envoyé afin de nous avertir et de nous montrer l’abîme. Au lieu de l’écouter, nous avons dépensé des centaines de mille francs pour le faire appeler Barbe-à-poux dans des journaux que l’on jetait au ruisseau. Décidément, la parole de l’Écriture est toujours vraie : « Malheur à toi, Jérusalem ! »

Et continuant à vaticiner, en effet, à la façon des prophètes d’Israël, dont un peu de sang coulait dans ses veines du fait de quelque bâtardise ancestrale :

Ce n’est pas moi, à cette heure suprême, que les Juifs maudiront : c’est Reinach.

Aujourd’hui Reinach triomphe ; il dit, insolent et goguenard :

« On peut perquisitionner chez les patriciens et chez les plébéiens français, chez les voyageurs de commerce et chez les ouvriers. On ne perquisitionne jamais chez moi. Je puis mettre sur mon hôtel de l’avenue Van Dyck une enseigne avec ces mots : Ici on vend la Patrie. Ici on travaille pour l’Allemagne. Jamais ni Blanc ni Viguié n’oseront venir à mon domicile. »

Il changera de ton lorsqu’il entendra ses coreligionnaires, avant d’être appelés pour l’exécution, lui crier :

« Scélérat, c’est toi qui nous as embarqués dans cette sale histoire ! Nous avions encore vingt ans devant nous pour ruiner la France en douceur, lorsque tu as eu l’idée de jeter à ce pays un défi qui a été relevé[59] ! »

Esterhazy, d’humeur alors batailleuse, ce qui lui arrivait par accès, tantôt dans ses noires misères, où sa colère lui tenait lieu d’escopette, tantôt pour le plaisir, quand il avait quelque argent en poche, répondit vertement à Drumont : « J’ai tant vu de lâchetés depuis bientôt deux ans qu’une de plus ou de moins n’est pas une affaire… Non, monsieur, et vous le savez mieux que personne, le Syndicat ne m’a pas acheté. Dire que j’ai été acheté est une calomnie et un mensonge… Je ne suis, pas à vendre. » Mais il n’est pas homme non plus à se laisser faire, et on aura de lui, à son heure, d’autres révélations, e*t autrement graves : « Les âmes de condottieri ne sont pas des âmes d’épiciers ; c’est pourquoi je n’oublierai point l’appui que j’ai rencontré à la Libre Parole. Je suis, monsieur, votre serviteur[60]. » Il communiqua lui-même aux agences son épître à Drumont, puis, pour en appuyer la pointe, il s’épancha, avec le premier journaliste français qu’il rencontra[61], dans un de ces savoureux discours à la façon du neveu de Rameau, où il y a de tout, du calcul et du libertinage d’esprit, du fracas, du frelaté et du vrai, de ce vrai douloureux et profond qui jaillit même de la boue humaine en mouvement, des turlupinades et de la philosophie, et, surtout, du mépris et de la haine : « Vous voulez que je parle ?… Voilà : je suis un martyr[62]… Oh ! pas d’ironie, n’est-ce pas ? Et puis, si vous voulez me faire plaisir, appelez-moi : « Mon commandant. » — Et il disait cela gravement, pendant que l’autre le regardait avec stupeur, très vieilli, « à ne pas se reconnaître lui-même, dans un miroir[63] », la barbe blanche, qu’il avait laissé pousser à l’anglaise, la moustache, restée noire, en croc, les joues creuses, les yeux brûlants de fièvre, les épaules secouées d’une toux sèche, mais toujours invaincu, de ces hommes qu’on ne réussit pas à tuer, jouant sa farce jusqu’au bout et jusqu’aux larmes : « Je vous le répète, je suis le martyr d’une idée que les Français dégénérés d’aujourd’hui ne peuvent même plus comprendre… J’étais employé au contre-espionnage, une mission dont on méconnaît aujourd’hui la grandeur et l’abnégation. Et je suis un soldat, j’ai toujours agi en soldat, en homme qui eût mérité de vivre en des temps moins lâches ; j’aurais eu peut-être la fortune de Napoléon… Or, j’ai été abandonné, sacrifié, exploité par ceux même qui se donnent des airs de me défendre, par Boisdeffre comme par les autres. A-t-il été assez faible, celui-là, assez mielleux ?… Savez-vous que j’ai eu faim, ici ; oui, j’ai eu faim, je suis resté deux jours sans manger. » (Il pleure, se raidit) : « Vous pourrez dire que vous avez vu pleurer le commandant Esterhazy, le uhlan, comme disent les idiots ou les bandits de là-bas !… Que reste-t-il, à cette heure, dans votre pays ? » (Il se reprend) : « Je me trompais : que reste-t-il dans notre pays qui soit encore debout ? La France crève de la Révolution de 1789 qu’elle n’a pu digérer. » (Il passe en revue ses anciens chefs, ses anciens camarades) : « Gonse ? un ahuri. Pellieux ? un brave homme qui a perpétuellement le trac du pouvoir civil. Billot ? un politicien. Cavaignac ? le plus culotte de peau, celui-là, un grotesque… Dire que ça a voulu, un instant, être président de la République !… Picquart ? un bellâtre, un ambitieux, un Napoléon rond de cuir, se laissant rouler par tout le monde. » (Il ne fait d’exception que pour Du Paty et pour Henry) : « Un vrai soldat, Henry ! Incapable de la moindre pensée basse et de toute action déshonorante… Nous étions très liés, nous n’avions rien de caché l’un pour l’autre… Vous croyez, vous, qu’il s’est suicidé ? Vous croyez, cela ?… Ah ! l’héroïsme de cette vie de devoir simple !… Son faux ? Mais comprendrez-vous jamais, vous autres Français, qu’un service de renseignements est et doit être fatalement une officine de faux ? La chose va de soi. » (Il revient aux généraux, aux grands chefs) : « Ils sont capables de se faire trouer la peau pour le pays, mais aucune volonté, pas la moindre dignité de caractère : « Je ne suis qu’une fille, leur a dit un jour Marguerite Pays, mais je m’estime bien plus que vous, avec toutes vos croix et toute votre graine d’épinards ! » Déroulède est un fou, à moins qu’il n’ait été joué par les généraux… Ces gens-là ont bien pu lui promettre leur concours et flancher après. Tous très ambitieux et césariens, mais, à part Négrier, tous incapables d’un effort viril… J’en ai assez, je vais probablement partir pour le Soudan… Il y a de grandes choses à faire là-bas avec les derviches. Les Français ne m’ont pas compris : tant pis pour eux[64] ! »

Il relut le compte rendu de sa conversation, dicta :

Je suis profondément écœuré de l’universelle lâcheté manifestée à mon endroit, lâcheté qui, de la part de certains, est une bien grande et bien imprudente imbécillité. Qu’ils se le redisent chaque matin !

On peut croire qu’il fut, de nouveau, compris. Il reçut, peu de jours après, la visite de l’un des collaborateurs de Drumont et celle de Laguerre ; il avait annoncé « qu’il n’attendait qu’une lettre pour commencer sa deuxième série, toute prête chez un notaire pour qu’on ne la vote pas[65] » ; et il ne s’occupa plus, un mois durant, que de son procès avec « Son Altesse Sérénissime le prince Nicolas-Esterhazy, baron de Galantha », qui lui faisait interdiction « de prendre en aucune occasion le titre de comte, de porter les armes de la famille hongroise » et de se servir du nom qu’il avait sali, « sans y joindre celui de Valsin[66] ».

V

À chaque démenti trop brutal des faits, les meneurs contre la Revision changeaient seulement de système, mais Dreyfus restait le traître : c’était le dogme, la chose sacrée.

Le succès de leur dernière opération, préparée d’ailleurs, comme on l’a vu, de longue date : renier Esterhazy et d’autant plus s’acharner contre le malheureux juif, ne comporte plus d’explication honorable ; la seule réponse satisfaisante, c’est la moralité ou la mentalité inférieures alors chez la plupart des catholiques. Le prêtre, qui en convient, ajoute : « Il faut avoir passé par certains milieux, même intellectuels, même sacerdotaux, pour savoir à quel point l’Affaire avait égaré la conscience chrétienne ; il s’est rencontré des chrétiens pour reprocher au Christ d’avoir fait dans son œuvre la part trop grande à la charité… Il y eut véritablement éclipse de la bonté » comme de l’esprit critique[67].

La loi de dessaisissement, qui devait désarmer toutes les haines, n’en fit tomber aucune. Pas une heure, la promesse d’attendre avec confiance le jugement de la Cour plénière ne fut tenue.

Quesnay, le cerveau plus détraqué de jour en jour, pris maintenant d’une rage folle contre le procureur général Manau ; Lemaître, qui tombait au niveau de Rochefort, à « l’horrible métier » de l’injure et de la calomnie quotidiennes[68] ; Judet, Humbert, les Pères de la Croix, redoublèrent, au contraire, de violences, infatigables, attentifs à tout, en insurrection contre quiconque essayait, même indirectement, de calmer la fièvre patriotique, la tempête des peurs sincères, les milliers de pauvres gens encore tremblants à l’idée de la France vaincue d’avance, en cas de guerre, parce que ses secrets ont été livrés.

Ainsi, Freycinet s’étant avisé de faire entendre quelques mots de bon sens[69] sur la vanité de l’espionnage (sur la maladie française qui consiste à croire toujours que nous sommes trahis), les entrepreneurs d’affolement, à qui il ôtait le pain de la bouche, le rappelèrent durement à l’ordre[70]. Il comprit, se fit tout petit pour communiquer au Sénat qu’il avait interdit toute affiliation de militaires à la Ligue de la Patrie française[71].

La voix la plus haute de la chrétienté s’éleva à son tour, très tard, assez tôt encore pour éviter aux catholiques l’irréparable revanche des choses, et elle ne fut pas plus écoutée.

On venait de publier une lettre, d’ailleurs intime, de Roget qui faisait grand bruit : « Nous (les soldats), nous avons raison contre toute l’Europe en croyant à la culpabilité de Dreyfus[72]. » Quelques jours après, le Pape reçut en audience un écrivain catholique, Boyer d’Agen, et comme c’était le plus politique des hommes, « plus diplomate que prêtre[73] », il ne l’invita pas à reproduire ses paroles, mais il ne le lui défendit pas non plus :

Que faites-vous, disait-il, de ce scandale cosmopolite que vous donnez à quiconque vous regarde et vous plaint d’user vos forces nationales à une lutte sans grandeur pour la France chevaleresque ni profit pour la compatissante humanité ? Où est le trait de votre race généreuse dans cette atroce agression des partis ? Cette malheureuse affaire n’a-t-elle pas trouvé enfin son tribunal ? Non seulement le prévenu a obtenu des juges ordinaires, mais votre Parlement lui prête, pour la circonstance, des juges exceptionnels, la cour plénière. Quelle est la cause qui n’attendrait avec tranquillité, d’un tel lit de justice, les solennels arrêts qui la termineront ? Et cependant, autour de cet appareil grandiose et rassurant de la légalité, vous ne désarmez pas ! S’agirait-il d’un autre prévenu que l’innocent ou le coupable qu’ont introduit ses juges ? La vraie accusée ne serait-elle pas la République ? Qu’on n’espère pas, en tout cas, faire de cette affaire de partis une affaire de religion. Notre religion a déjà consacré la juste cause de plusieurs millions de martyrs. À qui le Colisée a-t-il conté ses drames lamentables qu’ont à tout jamais étouffés la poussière des ruines et le pardon des saints ? Notre leçon est, avec notre Maître, au Calvaire. Heureuse la victime que Dieu reconnaît assez juste pour assimiler sa cause à celle de son propre Fils sacrifié[74] !

Rome n’a coutume ni d’avancer l’aiguille sur le cadran ni d’attendre, pour élever une voix devenue inutile, que le dernier coup ait retenti. Apparemment, du haut de l’observatoire qui domine le monde, on avait enfin la claire vision, non seulement des faits de la cause, mais des temps qui étaient proches où cette entreprise des Jésuites contre la France de la Révolution tournerait au désastre pour l’Église, si elle s’obstinait à l’impossible, dans l’absurde iniquité. De là ce grave avertissement, sous une forme qui n’avait rien d’officiel, mais tout y était, l’appel à l’humanité, l’hommage aux magistrats calomniés, l’espoir d’un verdict « définitif » des juges civils, le refus net de laisser compromettre davantage l’autorité du Saint-Siège, la comparaison, qui de tout autre eût paru sacrilège, entre le martyr de l’île du Diable et le crucifié du Golgotha.

Ces agitateurs catholiques qui dans leur folie ou leur rage froide, n’avaient plus rien de chrétien, sollicitèrent, attendirent un démenti. Et, comme rien ne vint plus qu’un sévère silence, les dévotes firent dire des messes pour le pauvre pape.

VI

Un tel état des esprits, toujours au maximum de la violence, n’était pas fait pour rassurer les défenseurs de Dreyfus, malgré tant de progrès parmi les républicains et la force croissante de la vérité. L’idée que les Chambres réunies rejetteraient la revision sous quelque prétexte de droit qu’on peut toujours trouver, peut-être à une voix, obsédait les plus confiants. À la veille de la première réunion plénière de la Cour, Mornard déposa une requête tendant à la récusation des trois membres de la commission consultative, Petit, Crépon et Lepelletier, qui s’étaient prononcés, en septembre, contre Dreyfus[75]. Il invoqua les principes généraux de la législation ; la disposition (due à l’initiative de Mazeau lui-même) de la loi de 1895, qui exclut « de la juridiction chargée de dire droit » les conseillers qui ont été appelés à donner un avis préalable ; un autre texte, encore de Mazeau, sa lettre à Lebret, où il écartait de l’enquête sur les révélations de Quesnay ces mêmes magistrats, bien qu’ils fussent les doyens de la Cour[76] ; enfin la réponse de Guérin à Demôle, dans la dernière séance du Sénat, sur l’inutilité d’un texte spécial pour les exclure du jugement, puisque cela allait de soi.

Les Chambres réunies, après avoir déclaré la requête recevable en la forme[77], la rejetèrent au fond, à la demande des trois conseillers, qui protestaient de leur entière indépendance d’esprit, et sur le rapport de Ballot-Beaupré. Il soutint, contre Manau, qu’une « affaire nouvelle » était surgie de l’enquête ; l’opinion de Guérin, pour considérable qu’elle fût, n’engageait que lui ; l’amendement de Demôle ayant été repoussé par le Sénat, le silence de la loi, l’absence d’un texte spécial, ne permettaient pas la récusation[78].

Il était certain que le Sénat avait été trompé par la déclaration de Guérin, lui-même de bonne foi, mais qui ne parlait pas, comme on l’avait pu croire, au nom de Dupuy. Question fort complexe, dès lors, et propre à faire hésiter les meilleurs. Plusieurs, qui étaient déjà résolus à la Revision, votèrent avec Ballot par scrupule de jurisconsulte (le respect de la lettre écrite) ; d’autres, par camaraderie pour leurs trois collègues ; d’autres, enfin, dans la pensée que Petit, Crépon et Lepelletier les aideraient à enterrer l’Affaire.

Guérin, fort gêné, déclara, dans les couloirs du Sénat, que les trois conseillers se devaient, après avoir eu gain de cause, de se récuser eux-mêmes. Mais ils n’en firent rien et reprirent leur siège[79].

Depuis dix-huit mois que durait cette lutte, quelques-uns des promoteurs de la Revision étaient devenus fort nerveux, dans une tension perpétuelle de toutes les fibres du cerveau, au milieu de tant de passions et sous cette impopularité dont on ne savoure les amères délices que par le souvenir, quand le temps a passé sur tant de douleurs et de dégoûts.

On s’alarma donc fort de ce premier vote, qui semblait hostile, et l’inquiétude s’accrut des rumeurs que répandaient les amis de Dupuy, qui se disaient assurés de la majorité.

Les projets les plus divers furent agités : Galliffet proposa d’aller à Berlin et de s’adresser à l’Empereur allemand, qui n’hésiterait pas à ouvrir ses dossiers au chef de la charge héroïque de Sedan ; plusieurs tenaient pour le retour de Zola, dans l’espoir que Dupuy convoquerait aussitôt les assises et que les témoins de la Chambre criminelle y rediraient publiquement leurs dépositions. On objectait, d’autre part, à la démarche de Galliffet, que, Munster ayant répété à Delcassé ses anciennes déclarations à Hanotaux et y ayant ajouté une attestation formelle au sujet du petit bleu, le gouvernement allemand s’en tiendrait là ; et, au retour de Zola, qu’il n’en résulterait qu’un surcroît inutile d’agitation ; Lebret, ayant refusé de relever les témoins du secret professionnel lors de mon procès, s’y refusera de nouveau. Cependant Labori se rendit en Angleterre pour conférer avec son client[80].

La terre étrangère et l’isolement auxquels il s’était condamné lui avaient été plus durs encore qu’il ne l’avait cru, et le travail même[81] ne le distrayait pas de l’obsédante pensée du drame, où il avait tenu une si grande place, qui se déroulait maintenant sans lui, « rayé de son pays et muet », et que, de loin, à travers la tristesse des brumes de l’hiver anglais, il voyait courir à un nouveau désastre[82]. Il tremblait, et c’était aussi la crainte de Labori, que Dupuy poursuivrait « le plein effet de la loi de dessaisissement » et que les Chambres réunies déclareraient « juridiquement » qu’il n’y avait pas de fait nouveau[83]. Il m’écrivit : « Je crois bien qu’ils vont commettre l’abominable crime jusqu’au bout. C’est, chez moi, de la stupeur. Comment une grande nation va-t-elle vivre, devant tous les autres peuples, avec ce forfait avoué, étalé en plein soleil ? Je suis triste à mourir, mon cher ami, comme si nous avions tous perdu l’être cher[84]. » Et plus il se trompait dans ses prévisions, plus grande et plus touchante fut sa noblesse à se déclarer prêt à revenir au premier appel, non pas pour partager la victoire, mais pour s’offrir à de nouveaux coups. Déjà, à plusieurs reprises, il avait voulu rentrer, n’y tenant plus, « tomber à Paris, un beau soir, sans prévenir personne, contre tous les conseils des amis[85] ».

Mathieu Dreyfus vit très bien qu’il fallait réserver le retour révolutionnaire de Zola pour la dernière extrémité, quand tout espoir serait perdu de conquérir la justice par la légalité, et que ce qu’il y avait à faire, c’était ce que Dupuy avait pris le plus de soin à empêcher : la publication de l’Enquête. Ce fut également l’avis de Trarieux, de Bernard Lazare, de Clemenceau, et le mien ; mais comment avoir un des fameux exemplaires ? Mathieu nous laissa nous creuser la tête pendant quelques jours.

Quand la Chambre criminelle avait ordonné la communication des procès-verbaux à la défense[86], Mornard, comme c’était son droit, en avait donné connaissance à Mathieu, qui tantôt les lisait chez l’avocat, tantôt les emportait chez lui et en faisait prendre copie secrètement par sa femme. Mathieu, à l’insu de Mornard, nous confia, à Clemenceau et à moi, qu’il s’était procuré, mais sans nous dire comment, les copies des dépositions les plus importantes ; sur quoi, je convins avec Victorien Sardou, qui était des plus passionnés dans l’affaire, qu’il les remettrait, au jour le jour, à Fernand de Rodays, pour les publier dans le Figaro ; elles seraient reproduites ensuite par les autres journaux revisionnistes. Un peu plus tard, Mathieu s’adressa, pour les dépositions qui lui manquaient, à Labori, qui avait un double du dossier ; Labori ne posa qu’une condition, fort légitime, qu’il ne serait pas mis en cause ; et Bernard Lazare fit transcrire toutes ces pièces par de pauvres juifs russes, qui travaillèrent nuit et jour et gardèrent scrupuleusement le secret. La divulgation anticipée d’actes de procédure étant interdite, des poursuites correctionnelles étaient inévitables. Pour le cas où Dupuy et Lebret mettraient en cause des innocents (notamment Mornard qui fut, en effet, interrogé et qui, ne se doutant de rien, répondit qu’il n’avait communiqué les procès-verbaux qu’à Mathieu, à Demange et à Labori, ce qui était l’exacte vérité), Sardou proposa de prendre tout sur lui ; il déclarera qu’ayant le dessein d’écrire une pièce sur Esterhazy, il avait employé, pour avoir les documents, un de ses moyens d’auteur dramatique. Un immense éclat de rire eût mis les alguazils en déroute. Par la suite, comme Sardou se crut surveillé, on mit dans la confidence une jeune femme de lettres[87], avec qui je me rencontrai tous les jours, soit chez moi, soit à des rendez-vous convenus de la veille, chez des tiers ou dans la rue, qui allait chaque soir au journal de son pied léger et s’amusa beaucoup de son rôle de « dame voilée ». Les précautions furent si bien prises que la police, malgré ses recherches, ne découvrit rien. On s’en tira par les inventions les plus extravagantes : tantôt le dossier d’un des conseillers avait été dérobé pendant l’espace de quelques heures et photographié ; tantôt, c’était Mlle de Freycinet qui renseignait le journal. Le parquet perquisitionna au Figaro, où il ne trouva rien, puisque j’envoyais seulement dans la soirée celles des dépositions qui devaient paraître le lendemain, et le journal en fut quitte pour cinq cents francs d’amende[88].

La publication de l’enquête, commencée le 31 mars, dura jusqu’à la fin d’avril, avec un succès d’autant plus vif qu’elle s’accompagnait d’une pointe de mystère et des cris de colère des nationalistes et des antisémites contre la nouvelle félonie de la Chambre criminelle[89]. Ils avouèrent ainsi, une fois de plus, leur peur que l’opinion prononçât en connaissance de cause, collaborât, comme un immense jury, avec les Chambres réunies. Pourtant, ils donnèrent, eux aussi, quelque chose de l’enquête à leurs lecteurs, mais tronquant tant qu’ils pouvaient, furieux et comiques, également meurtris dans leurs intérêts de boutique et dans leur entreprise de patriotisme. Cornély les raillait sans merci : « Avons-nous été achetés ou avons-nous acheté ? Sommes-nous payés ou payons-nous ? » Et, pour donner à croire que le dossier venait de très haut : « Nous ne tenons le dossier ni d’un magistrat ni d’un avocat, et il ne nous a pas coûté un sou[90]. »

Ce fut comme une immense explosion de lumière. Beaucoup d’incidents étaient déjà connus, mais les cerveaux surmenés les avaient laissé filtrer, et ils paraissaient nouveaux ; l’histoire commença à s’esquisser. L’innocence de Dreyfus n’éclatait pas seulement dans les témoignages à décharge. Les cinq anciens ministres et Boisdeffre qui refusaient de répondre sur la communication secrète ; Cuignet, avec son dossier en trois compartiments, dont un pour les faux ; Du Paty, le premier juge de Dreyfus, « traîné dans le ruisseau » par les nouveaux porte-paroles de l’État-Major, — ce qui rendait inutile, selon Drumont, « l’héroïque sacrifice d’Henry[91] » ; — le carnet disparu de Lebrun-Renaud et le papier pelure d’Esterhazy retrouvé ; Roget, qui n’avait été mêlé en rien au procès de 1894, le refaisant sur des hypothèses et mettant en miettes le réquisitoire de d’Ormescheville ; Dupuy se lavant les mains de tout et plaisantant que la condamnation d’un innocent n’était peut-être qu’une mystification ; c’était pour le moins aussi démonstratif que la claire déposition de Picquart, celle d’Hartmann, si forte, celle de Ducros, si loyale, celle de Bertulus, si dramatique, et les révélations de Paléologue, de Monod et de Trarieux. Beaucoup avaient cru, sur la parole de Quesnay, que la Chambre criminelle avait traqué les témoins de questions captieuses. Elle parut, au contraire, presque faible et l’on s’étonna de sa mansuétude, quand Mercier signifiait à Lœw qu’il n’avait pas à l’interroger sur les pièces secrètes.

Les écrivains revisionnistes commentaient ces témoignages[92], discutaient les explications, d’ordinaire confuses, des avocats de l’État-Major, et de ces polémiques jaillirent de nouvelles clartés. Ce fut alors que Painlevé connut et dénonça comment Gonse avait falsifié son simple récit sur sa conversation avec Jacques Hadamard, et comment Roget avait falsifié ce faux ; ils avaient fait du cousin (par alliance) de Dreyfus son beau-père et de la protestation du professeur à la Sorbonne en faveur de son parent une diatribe du négociant en diamants « qui avait eu à payer des dettes pour son gendre[93] ». — On savait déjà, par Trarieux, que l’entourage de Freycinet avait cherché à faire passer le faux témoin Savignaud pour l’ordonnance de Picquart (alors que l’ordonnance du colonel s’appelait Roques), et à fortifier le mensonge de cet homme par cette supercherie[94]. — Et, tous les jours, Henry s’élargissait ; dès qu’on faisait le tour d’un des crimes du drame, on l’y trouvait. J’établis ainsi qu’il avait été l’âme du complot contre Picquart[95], que le grattage du petit bleu était son œuvre[96], qu’il était l’auteur des fausses dépêches si longtemps attribuées à Du Paty[97], qu’il avait commis bien d’autres faux que celui qui portait son nom[98] ; pendant des années, il avait tout mené, tout combiné, tout surveillé, inlassable et insaisissable, sauf par l’histoire, et, sans lui, il n’y aurait pas eu d’Affaire[99]. Papillaud ayant laissé prendre copie de la lettre où Henry lui révélait l’arrestation de Dreyfus[100], je la publiai : dans quel intérêt Henry avait-il jeté le nom du juif à la meute hurlante, à l’heure même où Mercier inclinait à abandonner les poursuites[101] ?

Si les Chambres ne s’étaient pas séparées le jour même où commença la publication de l’enquête, on eût interpellé à chaque séance[102] ; leur absence servit beaucoup. Dupuy eut le loisir de cuver sa première colère. Il était homme à nager, s’il le fallait, contre les courants, mais pas à se noyer sottement. Ni l’intelligence, bien que vulgaire, ni le courage des opinions successives ne lui firent jamais défaut. À la réflexion, il se donna l’air d’avoir trouvé son chemin de Damas et marcha au-devant de la victoire. La veille de la réunion des conseils généraux, dans un discours qu’il prononça au Puy, il salua la Cour de cassation : « Elle parlera selon le droit et la justice, clôra ainsi l’affaire qui a causé un trouble superficiel. » Et sa pensée, bien qu’il s’en défendît, c’était si bien la revision, qu’il alla beaucoup plus loin qu’on ne lui demandait, promit, pour le lendemain du verdict, « les sanctions nécessaires ». Il y avait eu « des fautes, des aberrations » ; il fallait que « les responsabilités fussent définies » et, s’il y avait lieu, « châtiées ». (9 avril.)

Il avait été, en effet, décidé en conseil que les responsabilités engagées dans l’Affaire seraient recherchées après le prononcé de l’arrêt[103] ; mais pourquoi l’annoncer, et si bruyamment ?

On lui a supposé l’arrière-pensée d’inquiéter l’opinion par la perspective de représailles, d’un recommencement indéfini de scandales. Il n’eût pas été incapable dès lors de ce calcul, qu’il fit certainement en juin.

Quelqu’un, à l’État-Major, crut faire merveille en divulguant le dernier rapport de Deniel sur Dreyfus, le manque de sensibilité du condamné et son mauvais caractère ; ses protestations d’innocence « étaient suspectes, parce qu’elles étaient uniformes[104] ». Cette vilenie se retourna contre ses auteurs. Je répondis par le premier récit à peu près exact de l’affreuse captivité et publiai les lettres que Lucie Dreyfus avait reçues de son mari depuis que la procédure de revision était commencée.

Ces derniers mois à l’île du Diable, après la grande joie de novembre, furent cruels. Il avait vécu d’abord quelques semaines heureuses (par comparaison avec le passé), persuadé que « le destin s’était enfin incliné » et que le dénouement était proche, surtout après qu’il eût reçu communication du rapport de Bard et du réquisitoire de Manau, où il lut pour la première fois le nom d’Esterhazy et connut le faux d’Henry et les pièces secrètes. Puis, le prolongement de l’enquête l’étonna ; et brusquement, au contre-coup des événements, les temps redevinrent très durs. Deniel continuait à le laisser circuler dans le couloir autour de la case, parce que l’ordre du ministre était formel, mais redoubla de méchanceté sournoise, — à l’époque de la loi de dessaisissement, — dans l’espoir que la revision serait repoussée et qu’il garderait son prisonnier. À la fin de février, Dreyfus lui ayant remis sa demande ordinaire de vivres pour le mois suivant, il la détruisit ; le malheureux, qui s’était juré, dans son orgueil farouche d’innocent, de ne jamais s’exposer à un refus de ses bourreaux, fut réduit à la pitance immangeable des déportés, au pain et à l’eau, et privé de tabac. Deniel, renseigné par les gardiens, qui, eux du moins, restèrent toujours pitoyables, attendit les derniers jours de mars pour dire à Dreyfus qu’il avait égaré sa commande et le prier d’en faire une autre. S’il l’avait réellement égarée, il s’en serait aperçu dès le retour du bateau chargé de chercher les vivres à Cayenne[105]. — Et toujours la même ignorance de ce qui se passait en France ; l’administration ne lui laissa tenir ni les journaux, ni le compte rendu du procès de Zola, ni les volumes où Clemenceau, Jaurès et moi nous avions réuni nos articles ; même les lettres de sa femme subirent d’étranges retards[106]. Son corps brûlé de fièvres, réduit à rien, à peine la peau sur les os, et son cerveau si terriblement secoué, achevèrent de s’épuiser « dans cette attente angoissante et affolante ». Il n’était plus, depuis longtemps, que le spectre de lui-même, pourtant plus soldat que jamais. Si peu instruit, il bâtissait un roman où Boisdeffre demeurait l’artisan principal de la revision. En mars, il nota quelques réflexions, qu’il intitula, par une rencontre avec Duclaux : Propos d’un solitaire.

À Paris, l’autre prisonnier, dans cette détention de près d’un an, très pénible, bien que moins tragique, continuait, lui aussi, à faire preuve d’un beau et simple courage, mais, lui aussi, trouvait le temps long, malgré les amis qui lui rendaient visite et la lecture de l’enquête qui le justifiait avec tant d’éclat[107]. La privation de la liberté, ainsi que tous les autres maux, qu’ils viennent de la nature ou des hommes, il faut en avoir souffert soi-même pour en connaître l’amertume et la dureté. Ranc, qui avait vu bien des prisonniers, disait de Picquart qu’il n’en avait rencontré aucun qui cachât les grandes et les petites misères de la captivité sous plus d’élégance et plus de calme. Comme j’incarnais « le Syndicat » dans ce qu’il avait de pire, je m’étais résigné à ne pas aller le voir derrière ses grilles. Je reçus de lui quelques lettres charmantes, d’une philosophie enjouée :

Je vais très bien ; je ne manque ni de livres, ni de cigares, ni de fleurs ; je reçois quelques lettres et quelques visites ; vous voyez que je ne suis pas à plaindre. Et tout cela viendrait à me manquer que cela irait bien quand même, car il y a une compagnie que l’on n’a pas encore pu enlever à un prisonnier : c’est celle de ses pensées.

Connaissez-vous cette anecdote d’un général russe, amoureux de la parade, qui était arrivé à faire de ses soldats des mécaniques parfaites ? Il montrait un jour avec orgueil à l’un de ses amis une compagnie d’élite et lui faisait admirer l’immobilité du rang. « Oui, ce n’est pas mal, dit l’ami, il me semble cependant apercevoir un certain flottement des poitrines… — Ah ! interrompit le général, je sais ce que tu veux dire : c’est la respiration. Cela me rend assez malheureux ; je n’ai jamais pu la leur faire perdre. »

Et voilà ! De même que ce brave général n’a jamais pu empêcher ses grenadiers de respirer, au grand détriment de l’alignement, de même on n’empêche jamais un bonhomme, si bien bouclé qu’il soit, de vivre avec sa pensée. Ce doit être une triste compagnie pour certains ; pour d’autres, je vous assure qu’elle est extrêmement agréable. Elle vit, cette pensée ; elle se permet de déduire, de juger, en pleine indépendance ; elle se permet même beaucoup d’autres choses. C’est la revanche du prisonnier.

Un jeune poète disait, des pierres de sa cellule, « qu’elles formeraient, un jour, le socle de sa statue[108] », et « Monsieur Bergeret » écrivait : « J’aurais honte de le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de pitié humaine arrivât jusqu’à ses oreilles et offensât la juste fierté de son cœur. Loin de le plaindre, je dirai qu’il fut heureux…[109]. »

Scheurer, à Thann, prisonnier d’un mal mortel, la gorge envahie par les abcès et charcutée par les chirurgiens, n’était pas moins stoïque. Il souffrait atrocement, essayait de plaisanter de son supplice : « Quelle horreur que la souffrance physique ; parlez-moi de la souffrance morale !… » D’une séance de cinq heures chez le juge d’instruction de Belfort, qui avait reçu une commission rogatoire de Tavernier, il était revenu brisé : « Jamais vous ne guérirez, lui dit son médecin, si on ne vous laisse tranquille. » Mais, lui-même, il ne se laissait pas en repos, la pensée toujours tendue vers Paris, s’informant de tout et donnant toujours de sages conseils.

L’élection de Loubet, qui avait été l’un de ses premiers confidents[110], lui procura une heure de joie[111] et lui parut le gage de la prochaine réparation. Cette grande œuvre était la sienne, à lui plus qu’à tout autre, puisqu’il n’avait pas attendu les événements et les avait provoqués. Mais il en attribuait la gloire principale à d’autres, avec une modestie qui l’égalait aux plus purs citoyens de Rome ou d’Athènes, et ne s’apercevait même pas qu’on l’oubliait un peu dans la bataille, parce qu’il n’était pas matière à déclamation, ce qui le grandit encore. Et, dans cette entreprise de justice, il restait, chose rare, absolument juste et, aussi, parfaitement politique. Ceux des revisionnistes qui réclamaient déjà le bagne ou la prison pour Mercier ne lui semblaient pas seulement imprudents, mais réfractaires à l’idée maîtresse de cette tentative de réformation morale : « Les coupables, m’écrivait-il, sont déjà châtiés par l’inquiétude introduite dans leur vie et par le redoutable jugement qu’ils savent leur être réservé par l’histoire… Nous n’avons pas voulu de représailles contre les auteurs du Seize Mai, et nous avons bien fait[112]. »

Il se savait condamné, mais espérait de vivre jusqu’à l’arrêt de revision, au retour de Dreyfus.

Vers la même époque, l’ancien ambassadeur d’Italie à Paris, Ressmann, écrivit à la fille de Peyrat : « Je sens la mort qui vient, mais elle ne me fait pas peur ; je souffre tant ! Je n’ai qu’un regret, c’est de mourir sans avoir vu proclamer l’innocence de ce malheureux Dreyfus[113]. »

Dans l’allégresse, déjà victorieuse, des dernières heures du combat, le petit groupement catholique qui se souvenait qu’une religion d’amour avait été prêchée sur la Montagne, se constitua en comité, sur l’initiative de Viollet, d’un ancien officier, Feray Bugeaud d’Isly, et de quatre prêtres libres, les abbés Grosjean, Martinet, Pichot et Russacq, qui réunirent quelques centaines d’adhérents. (Encore une fois, des hommes qui eussent dû parler depuis longtemps, qui se le devaient à eux-mêmes et à leur talent, Vogüé, d’Haussonville, Vandal, continuèrent à se taire.) Les fanatiques et les politiques, comme irrités des services qu’on voulait leur rendre, ripostèrent par des injures. Ces braves gens ne s’y arrêtèrent pas, ni Hervé de Kérohant qui dépensa dans des articles quotidiens ce qui lui restait de vie ; ni cet ancien procureur général bonapartiste, le vieux Froissard, qui avait repris, à lui seul, pièces en mains, l’immense enquête, et, « vaincu, terrassé par l’évidence », se déclarait « aussi sûr de l’innocence de Dreyfus que de son propre honneur » ; ni l’abbé Brugerette ou l’abbé Frémont, si malheureux de voir « anéantir la croix de Jésus » dans cette grande bataille d’idées, la plus palpitante qui ait agité la conscience mondiale[114]. Ils osèrent protester « que l’idée anti-chrétienne, c’était l’idée anti-dreyfusiste », et ils s’appliquaient la parole de la Bible : « Dieu dit à Ézéchiel : Sonne du cor, Ézéchiel ! Et si ton peuple ne veut pas t’écouter, toi, du moins, tu auras sauvé ton âme !… »

Près de la moitié de la France n’entendait pas encore, mais l’Europe, le monde admiraient cette grande chose française. Un de ces rudes bateliers de la Bessarabie, moitié anthropoïde, moitié buffle, dit au docteur Robin, dès qu’il sut que c’était un Français : « Ah ! vous êtes du pays où l’on ne veut pas qu’il y ait d’injustice ! »

  1. Clemenceau dans l’Aurore du 11 février 1899 ; Jaurès dans la Petite République. Mon article du Siècle était intitulé : « Les derniers Romains. »
  2. Brunetière, Janet, Gaston Boissier (Temps du 23) ; la Libre Parole accusa Brunetière « d’incohérence et de déséquilibre du sens moral ».
  3. « Appeler l’armée à prendre part dans nos discordes est une faute, plus qu’une faute… Jamais je n’accepterai l’embauchage de l’armée… etc. » (Cassagnac, dans l’Autorité du 25). Millevoye tient à établir « qu’il n’était ni à la caserne ni parmi les soldats ; il ne peut donc être rendu responsable… » Lemaître condamne le « coup de tête » de Déroulède : « un sabre discipliné et sourd a tout arrêté ». De même Judet.
  4. Le 24, dépêche de Buffet : « Gouvernement affolé. Supplie Mgr de rester. » — Le duc télégraphie le 25 : « Maintiens dépêche hier. Partons ce soir ». Nouvelle dépêche de Buffet : « Rien nouveau. Gouvernement ne sait que faire Déroulède » (II, 112). Le 26, le duc se rend à Turin et, de là, à Palerme, Lisbonne et Séville (III, 4).
  5. Séance du 24 février 1899.
  6. Article 25 de la loi du 29 juillet 1881 (sur la presse), modifié par la loi du 12 décembre 1893.
  7. La résolution tendant à la mise en liberté des députés arrêtés fut proposée par Castelin. Dupuy pria la Chambre de se réunir immédiatement dans ses bureaux et d’y nommer la commission pour l’examen de la demande du procureur général. À 6 heures, à la reprise de la séance, Sauzet donna lecture de son rapport. L’autorisation de poursuites fut votée à mains levées et la suspension de la détention repoussée par 422 voix contre 89 ; Cavaignac s’abstint.
  8. Le premier interrogatoire de Déroulède par le juge Pasques est du 24 février ; le réquisitoire du substitut du 25 avril.
  9. Dès qu’il connut les termes de la lettre du procureur général, Déroulède écrivit à Dupuy : « Je n’ai pas été arrêté par le poste de garde pour avoir refusé de sortir de la caserne ; j’ai été arrêté pour avoir harangué les troupes, dans la cour, après avoir tenté de les entraîner avec moi, place de la Nation. Toute autre version des faits est un mensonge. J’en ignore le but, bon ou mauvais, mais je suis résolu à ne m’abriter derrière aucune équivoque… Mon seul regret est de n’avoir pu soulever l’armée et le peuple contre les parlementaires. » (Instr. Pasques, 25.) Même déclaration au juge (27, 30, etc.).
  10. Notes des avocats (Falateuf, Reuiller, Bertrou) : « Si le journaliste et le tribun se transforment en hommes d’action, s’ils prennent la tête d’une colonne d’insurgés et l’entraînent à l’assaut des pouvoirs publics, la loi sur la presse cède le pas au Code pénal. Il ne s’agit plus, dès lors, de provocation à des crimes ou délits, mais d’attentat ou de tentative d’attentat contre la sûreté intérieure de l’État… Il est des cas où des paroles sont des actes ; en d’autres termes, la loi de 1881 n’a ni remplacé ni modifié les articles 87 et suivants du Code pénal… C’est ce plan mûrement concerté, longuement préparé, qu’ils ont voulu réaliser, et dont le succès n’a manqué que par des circonstances extrinsèques et indépendantes de leur volonté… Dénier ou discuter la nature et la portée réelle de leur tentative, c’est lutter contre l’évidence. » (Les mots en italique sont soulignés par les auteurs de la note.) Même système dans le mémoire à la Chambre des mises en accusation. (Instr. Pasques, 94 et 110.) Lors du procès devant la Haute-Cour, le procureur général invoqua exactement les mêmes articles du Code pénal. (Réquisitoires du 18 septembre et du 24 octobre 1899.)
  11. Ordonnance de soit communiqué du 6 avril 1899, réquisitoire du 7, réquisitoire définitif du 14, ordonnance de transmission de la procédure du 19, etc.
  12. Instr. Pasques, 29 : « Alors vous attendiez le premier général venu ? — Oui, j’attendais le premier général qui viendrait. » — 105, Réquisitoire définitif : « Ils n’avaient même pas arrêté leur choix sur un général ; ils attendaient le premier venu. »
  13. Haute Cour, V, 86.
  14. Instr. Pasques, 16, Roget.
  15. Voir t. IV, 602.
  16. « J’ai fait arrêter Déroulède, parce que c’était mon devoir, quelque admiration… etc. » (Lettre à Mme X…, dans le Courrier de Genève du 13 mars 1899.)
  17. Voir t. IV, p. 562.
  18. Perquisitions chez de Vaux, de Plas, Sabran, Monicourt, Godefroy, Chevilly, Buffet, Bourmont et Bastard d’Estang, les 25, 26 et 27 février, 5 mars et 5 avril 1899. (Haute Cour, IV, 175 à 229.)
  19. Haute Cour, VII, 5, Bazeries. Il avait déchiffré, en 1891, les dépêches de Louis XIV relatives au Masque de fer et, en 1895, celles de Napoléon pendant la campagne de 1813. Ayant pris sa retraite le 20 février 1899, il fut recommandé par un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, où il avait travaillé, au préfet de police et au directeur de la Sûreté générale. Ils lui remirent les dépêches saisies et le tableau cryptographique, dit chiffre carré ou chiffre Vigener, qui avait été trouvé chez Chevilly. Bazeries traduisit presque immédiatement les dépêches Chevilly, puis celles de Buffet, faites avec le chiffre de Beaufort ; enfin, mais seulement après quatre mois de travail, les dépêches de février 1898. « La clef avait changé ; ces messieurs avaient, sans doute, convenu verbalement avec le duc d’Orléans qu’ils se serviraient comme clef de la Nuit de décembre de Musset : le 1er du mois, on prenait le premier vers comme clef ; le 3° jour du mois, le troisième vers… etc. » Ces traductions furent reconnues exactes par Buffet et Chevilly.
  20. 2 mars 1899. — Ligue des Patriotes, Ligue antisémitique, Jeunesse royaliste. (Instr. Pasques, 129 ; Instr. Fabre, 158.)
  21. Lettre à Brisson du 23 juillet 1898. — Trarieux en donna lecture dans son plaidoyer pour Duclaux. (Cinq plaidoiries, 254.)
  22. Séance du 27 mars 1899.
  23. Cinq plaidoiries., 237.
  24. 19 et 25 avril, 2 mai et 27 juin 1899.
  25. Ouvrier, Pauliat, Guérin, Legludic et Bisseuil, favorables : Bérenger, Cazot, Maxime Lecomte et Morellet, hostiles.
  26. Sénat, 27 février 1899, Girault (du Cher) : « On vient faire circuler le bruit que le Président de la République… etc. »
  27. 27 février 1899.
  28. « Après la fin de l’enquête, il sera statué par les Chambres réunies. »
  29. Aurore du 26. On racontait que Dupuy avait parié un déjeuner avec Binder, député nationaliste de la Seine, que, dans un mois, la Cour aurait rendu son arrêt.
  30. 27 février 1899.
  31. 27 et 28 février, 1er mars.
  32. Article 8 de la constitution belge. — De même, articles 58 de la constitution suisse, 7 de la constitution prussienne, 150 de la constitution hollandaise, amendement 6 à la constitution des États-Unis, etc.
  33. Article 9 de la constitution de 1845.
  34. Son absence fut constatée le 27 par Monis et le 28 par Morellet.
  35. « Ici, nous ne faisons pas autre chose… (Applaudissements ironiques à gauche.) Pourquoi ne dirais-je pas « nous », puisque ce projet du gouvernement devient mien, étant donné que je le vote ? »
  36. Zurlinden protesta que le capitaine Herqué avait été seulement chargé de rendre compte de sa mission spéciale, « qu’il avait été amené » à signaler « les marques de déférence exagérée que Picquart recevait de certains membres de la Cour », mais que, « tout en approuvant l’initiative de cet officier », le gouverneur de Paris « n’avait pas cru devoir donner suite à ses rapports ». « Il n’y a rien dans cette manière d’agir qui permette de nous attribuer le sentiment bas d’espionnage… » (Lettre du 28 février 1899 au ministre de la Guerre.)
  37. Voir t. IV, 507.
  38. 155 voix contre 125 et 13 abstentions.
  39. Le duc d’Audiffred-Pasquier, Audren de Kerdrel, Chesnelong, Lareinty, le comte de Maillé, Fresneau, le comte de Carné, en tout 23 sénateurs. Grivart et Poriquet s’abstinrent.
  40. Freycinet, Peytral et Viger.
  41. Deschanel (le père) vota contre la loi, ainsi que la plupart des anciens ministres, Fallières, Faye, Demôle, Cazot, Dubost, Godin, Devès, Combes, Thévenet, Millaud, Raynal, Siegfried, Trarieux. — Constans s’abstint.
  42. Baduel, Bisseuil, Garan de Balzan, Gomot, Labrousse, Pauliat, Peaudecerf, Tillaye, Treille, Verninac (vice-président du Sénat), etc.
  43. Billot, Milliard, Rambaud ; les anciens ministres de Dupuy : Guérin et Lourties ; Franck-Chauveau, vice-président du Sénat ; Adolphe Cochery, de Marcère, Boulanger, Courcel, le général Grévy, Labbé, Sébline, Richard Waddington, etc.
  44. Bernard (du Doubs), puis Girard demandèrent le rétablissement du mot ; l’amendement fut rejeté par 147 voix contre 125 (1er mars).
  45. Par 157 voix contre 117.
  46. Contre 160. — Deux anciens ministres de la justice. Demôle et Dubost, quelques-uns des meilleurs juristes du Sénat, (Caduc, Chantagrel, Monis, Émile Labiche, Ratier, Léon Talon), votèrent l’amendement, ainsi que Deschanel, Ranc, Raynal, Poirier, Scheurer. — Bérenger vota contre, Waldeck-Rousseau s’abstint, ainsi que Cazot, Maxime Lecomte, Morellet, Hervé de Saisy.
  47. Le premier tour donna 96 voix à Fallières, 84 à Constans, 56 à Chauveau, 25 à Peytral ; le deuxième tour 151 à Fallière. 85 à Constans, 18 à Chauveau et 1 à Peytral (3 mars 1899).
  48. Affaire Picquart, 38 à 190. (Audiences des 2 et 3 mars 1899).
  49. Rapport d’Accarias et réquisitoire de l’avocat général Mérillon (9 mars 1899).
  50. 4 mars.
  51. Né à Saint-Denis, île de la Réunion, le 15 novembre 1836, docteur en droit.
  52. Aurore du 15 février 1899. C’était, d’après Clemenceau, « le calcul des militaristes qui comptaient déplacer la voix nécessaire ». L’autre « estimation » provenait du ministère de l’Intérieur, On citait, parmi les conseillers favorables, Tanon, Marignan, Bernard, Denis, Alphandéry, Fabreguettes, Lemaire ; parmi les hostiles, Rau, Faye, Dareste, Voisin, Reynaud. En fait, dès que la loi nouvelle fut promulguée, presque tous les conseillers se renfermèrent dans le silence.
  53. Il en avait été tiré 50 exemplaires pour la Cour et 30 pour la Chancellerie. Lebret avait consenti à l’impression de l’Enquête, à la suite d’une nouvelle démarche de Loew. (6 février).
  54. 4 mars 1899. — La publication du journal anglais était précédée d’une lettre d’Esterhazy : « Je m’engage très volontiers à offrir au Daily Chronicle les manuscrits de tout ce que j’avais l’intention de publier dans les journaux relativement à l’affaire Dreyfus… « Aussitôt qu’il eut empoché l’argent (5.000 francs), il communiqua une copie de son récit à son éditeur parisien, qui en fit une plaquette. « Ce fut, dit Esterhazy, une « crasse » de Fayard. L’Anglais s’est fâché ; il a diminué de moitié le prix de mes articles. » (Matin du 17.) — Massingham, l’éditeur du Daily Chronicle, communiqua une autre copie à Pressensé, qui se rendit à Calais pour la recevoir directement des mains de Norman, l’un des collaborateurs du journal. (Vaughan, loc. cit., 271.) — Le journal anglais avait exigé d’Esterhazy qu’il fit, devant « le commissaire pour administrer les serments devant la Cour suprême de judicature », la déclaration écrite, « conformément aux dispositions de l’acte du Parlement de 1835 », « que son récit et sa note sur Henry étaient conformes à la vérité. La déclaration, du 28 janvier 1899, est signée d’Esterhazy et du commissaire Crawley.
  55. Lettre du 27 février 1899 à Cabanes : « Mme Pays, qui vient de passer 24 heures avec moi, vous expliquera de vive voix mes résolutions. Je pense qu’on se propose de me lanterner. C’est une grave erreur. J’ai prévenu, prévenu et reprévenu. Tant pis. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, si je ne traite pas, je vais faire mon boniment sensationnel d’ici huit jours. Et, après, ils ramasseront leurs morts. »
  56. 1er mars 1899.
  57. Note complémentaire d’Esterhazy dans le Daily Chronicle.
  58. 14 mars. — Voir t. IV, 425.
  59. Libre Parole du 9 mars 1899.
  60. De Londres, 10 mars.
  61. Serge Basset, dit Paul Ribon, rédacteur au Matin, (Rennes, III, 384.)
  62. Il écrivit dans les mêmes termes à Laguerre : « Ce sont de misérables lâches (les généraux) et je suis un martyr. Mais c’est fini et le condottiere n’a pas une âme de laquais. Ce gouvernement est idiot… Déroulède a fait une ridicule pantalonnade… Drumont vient de faire un article immonde et imbécile. Quelles crapules que tous ces gens-là ! surtout quels crétins ! »
  63. Réforme, de Bruxelles, du 24 février 1899.
  64. Matin des 16 et 18 mars 1899.
  65. Esterhazy a annexé à sa déposition à Londres plusieurs des lettres et dépêches qu’il reçut de son avocat Cabanes et de Laguerre, à la veille et à la suite de ces visites. De Laguerre, le 8 mars : « Que demander d’une façon précise ? Voilà ce que je suis prêt à aller vous demander à Londres, dans un intérêt supérieur. » De Cabanes, le 11, le lendemain de la visite de Laguerre : « Je suis sûr que Laguerre agissait pour Dupuy. » Le 16 : « Laguerre a rendez-vous avec qui vous savez dans l’après-midi. » Le 31 : « Je sais qu’on arrange l’horrible affaire le mieux possible et qu’on vous saura un grand gré de votre silence. » Le 24 avril : « Je sais que de Pellieux, Quesnay de Beaurepaire considèrent l’un et l’autre que, l’affaire liquidée, la décision de mise en réforme sera rapportée et que vous serez admis à la retraite avec conséquence de droit. » Boisandré, le rédacteur de la Libre Parole qui était venu le trouver, « lui écrivait instamment dans le même sens ». (Dép., Éd. de Bruxelles, 114.) Laguerre et Cabanes se réfèrent fréquemment à Lasies : « Il vous porte un vif intérêt et fera le possible pour faire partager cet intérêt. » (4 février, 6 mars, etc.)
  66. Requête du 23 mars. Le prince Esterhazy confia sa cause à Félix Decori et intenta une action analogue contre Christian. Celui-ci, ruiné par son cousin, réclama l’assistance judiciaire, (12 avril.)
  67. Abbé Henri de Saint-Poli, L’Affaire Dreyfus et la Mentalité catholique en France, 121, 124. — « Saint-Poli » est le pseudonyme de l’abbé Brugerette, prêtre lyonnais, professeur d’histoire et de philosophie.
  68. Lemaitre, Les Contemporains, III, 311. Ailleurs, dans la même étude sur Rochefort : « Les pires instincts de la foule, je veux dire ceux qui lui font le plus de mal à elle-même, il n’a jamais manqué une occasion de les exploiter, de les exaspérer… De toutes les pages qu’il a écrites depuis seize ans, il en est bien peu que je voudrais avoir sur la conscience. »
  69. Chambre des députés, 11 mars 1899, discussion du budget de la guerre.
  70. Libre Parole et Intransigeant du 12 mars 1899.
  71. Sénat, 21 mars, en réponse à une question de Joseph Fabre sur la circulaire de la Patrie française que j’avais révélée.
  72. Courrier de Genève du 13 mars. (Voir p. 5.)
  73. « Cet Italien, plus diplomate que prêtre… » (Lettre de Gambetta, du 20 février 1878.)
  74. Figaro du 15 mars 1899.
  75. Requête du 20 mars 1899.
  76. Lettre du 12 janvier.
  77. 21 mars.
  78. 24 mars 1899.
  79. 27 mars.
  80. Zola m’avait écrit en août, avant les aveux d’Henry, qu’il était disposé à rentrer en octobre, « même s’il ne se passait rien de nouveau jusque-là », et « à se faire étrangler à Versailles, pour la beauté d’un nouveau crime judiciaire… J’irai ensuite faire mon année de prison. Si l’on pense que cela soit bien, que je servirai ainsi la cause, je suis prêt ». Il inclinait, cependant, à « attendre à l’étranger, aussi longtemps qu’il le faudrait ». Ainsi « nous resterons les maîtres de l’agitation, de la plaie que nous pourrons toujours rouvrir et faire saigner ».
  81. Son roman Fécondité.
  82. Après avoir passé l’été à Oatlands, il s’était installé à l’Hôtel de la Reine à Upper-Norwood, à une petite distance de Londres, où Mme Zola le rejoignit. Il y reçut la visite de quelques amis, Desmoulin, Bruneau, Georges Charpentier, Yves Guyot, Fasquelle.
  83. Lettre du 18 avril 1899 : « Je n’ai pas votre optimisme. Pour moi, le complot continue, on ira jusqu’au bout du plein effet de la loi de dessaisissement. Quand on a risqué la honte d’une telle loi, c’est que tout le monstrueux plan de campagne est arrêté, c’est qu’on est bien résolu à marcher quand même. Et vous allez le voir aboutir, ce plan… Le président Ballot-Beaupré peut très bien déclarer juridiquement qu’il n’y a pas de fait nouveau, en croyant qu’il sauve la France. Ne dit-on pas déjà que la Cour tout entière s’inclinera devant son opinion ? Voilà ma terreur, c’était celle de ce pauvre Labori, et je tremble que nous seuls ayons vu clair. Je ne cesse d’écrire à mes amis que la revision sera rejetée… Je vous dis là ce que mon cerveau roule pendant mes promenades solitaires. Du lointain où je suis, je crains bien d’avoir la vue nette des choses. Et Dieu veuille que je me trompe ! » — Cf. Vizetelly, loc. cit., 257.
  84. Lettre du 16 février 1899.
  85. La Vérité en marche, 137.
  86. Voir t. IV, 457.
  87. Mme Fred Grésac.
  88. 9 avril 1899.
  89. Écho du 2 avril : « Pas une minute, on n’hésitera à penser que le secret a été trahi par les complices que possèdent dans la Chambre criminelle les meneurs de la campagne. » Libre Parole : « Une canaille en hermine a trahi… » Etc.
  90. Figaro du 2 avril 1899.
  91. Libre Parole du 30.
  92. Les articles d’Yves Guyot ont été réunis en volume (Analyse de l’Enquête), ainsi que ceux de Clemenceau (Des juges), ceux de Cornély (Notes sur l’Affaire Dreyfus) et les miens (le Crépuscule des traîtres, Tout le Crime et les Faits nouveaux). — Jaurès, dans la Petite République, discuta, au jour le jour, les dépositions. Il faut citer, parmi les publications de l’époque, la Déposition du général Roget, par Paul Marie, et l’Histoire des Variations de l’État-Major, par deux anciens normaliens qui gardèrent l’anonyme.
  93. Lettres au Temps du 10 et du 19 avril 1899, à Mazeau du 12 ; Rennes, III, 337, Painlevé. — Voir t. III, 592, et Cass., I, 672, Roget.
  94. Lettres de Freycinet à Zurlinden, du 16 décembre 1898 (Cass., II, 309), et de Trarieux à Freycinet, du 20 mars 1899 (Rennes, III, 455).
  95. Siècle du 7 mars 1899, la Genèse d’un crime.
  96. Siècle du 4, Henry contre Picquart.
  97. Siècle du 2 avril, Du Paty, Henry et Esterhazy.
  98. Siècle des 23 et 24, Autres faux. Je contestai notamment la fameuse pièce Canaille de D…, parce qu’il ne pouvait venir à l’idée ni d’un Allemand ni à celle d’un Italien de mettre au masculin un mot qui, étant le même en italien et en allemand qu’en français, y est également du genre féminin.
  99. Siècle des 7, 9, 21, 29 avril, etc., la Grande Lumière, Essai de psychologie, Henry, Guénée père et fils et Cie.
  100. La copie me fut communiquée par un rédacteur du Siècle, qui l’avait d’un ami de Papillaud.
  101. Siècle des 2 et 4 avril. — Voir t. I, 191. — Le 11 avril, un ancien employé de l’État-Major où il servait de secrétaire à Henry, Lorimier, se pendit au Catelet, près de Saint-Quentin, dans des circonstances restées mystérieuses. Il était revenu « au pays », après la mort d’Henry, avec un certificat de mise en disponibilité pour raison de santé.
  102. Fournière et Breton annoncèrent qu’ils interpelleraient dès la rentrée. (1er avril.)
  103. Chambre des députés, séance du 7 avril 1903, discours de Krantz.
  104. Éclair du 15 avril 1899. (Voir t. IV, 375.)
  105. Cinq Années, 314.
  106. Une lettre du 30 janvier ne lui fut remise que dans la dernière semaine de mars.
  107. Picquart écrivit à Freycinet, le 19 avril, que l’enquête l’avait confirmé dans ce qu’il savait déjà des machinations qui avaient été ourdies contre lui ; il le priait, en conséquence, de rechercher les responsabilités engagées dans les divers incidents de l’affaire. — Le mois suivant, il adressa à la Chambre des mises en accusation un mémoire pour réclamer un supplément d’enquête sur le petit bleu, falsifié après son départ du ministère (15 mai) ; il demanda ensuite sa mise en liberté provisoire, et plusieurs meetings furent tenus pour la réclamer. Buisson, Havet, Pressensé, Sébastien Faure y prirent la parole.
  108. Fernand Gregh, dans la Volonté du 26 novembre 1899.
  109. Monsieur Bergeret, 197.
  110. Voir t. II, 527.
  111. Je lui télégraphiai le résultat du scrutin ; il in écrivit, le jour même : « Votre bienheureuse dépêche m’arrive à l’instant. Quel bien je vous dois ! J’ai vécu, ce jour, dans des inquiétudes mortelles, et vous êtes venu, comme toujours, m’apportant la bonne nouvelle. Je suis dans la joie… »
  112. 3 janvier 1899. — Zola, de même, m’écrivit le 30 avril : « Je laisserais volontiers les coupables sous le seul châtiment de l’éternel mépris public. »
  113. Rennes, I, 280, lettre du 14 mars 1899, à la marquise Arconati-Visconti.
  114. Abbé H. de Saint-Poli, loc. cit., 7, 13, 23, etc. — Cf. Léon Chaîne, les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, 7 ; lettre d’un ancien procureur général dans l’Autorité du 5 décembre 1903 ; Quincampoix, la Voix d’un catholique ; Pichot et Jorrand, la Question chrétienne et la Question juive.