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Histoire de l’Affaire Dreyfus/T5/1-1

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Eugène Fasquelle, 1905
(Vol. 5 : Rennes, pp. 54–106).

Ch. I : Chambres réunies

(suite)

VII

L’arrêt était rendu par ce qu’on pouvait appeler maintenant, enfin, « la conscience publique ». On ne savait encore rien des Chambres réunies.

La Cour, après avoir longuement étudié le dossier judiciaire, voulut connaître le dossier secret. Chamoin le lui présenta[1], plaida, selon les instructions de Freycinet, mais sans nulle conviction apparente, que Dreyfus était coupable. Les conseillers des Chambres civiles, comme l’avaient fait ceux de la Chambre criminelle, examinèrent, palpèrent, une à une, les fameuses pièces, falsifiées ou fausses pour la plupart. Rien, des niaiseries, des histoires de femmes. On se regardait avec stupeur, consterné d’une telle sottise ou déçu d’un tel néant ; Chamoin, qui en eut conscience, regardait le plafond. Quand on eut terminé, un conseiller lui demanda si c’était bien tout le dossier, toutes les pièces. Chamoin en donna sa parole, dans l’ignorance où il était que des documents favorables à Dreyfus avaient été soustraits ou cachés[2]. Le conseiller : « Il se pourrait qu’il y eût, au ministère de la Guerre, une pièce d’où résulterait la culpabilité de Dreyfus, mais telle qu’elle ne puisse pas être produite sans inconvénients. Je ne vous demande pas de dire ce que contiendrait cette pièce. Je vous demande seulement de dire, sur l’honneur, si, oui ou non, il existe une telle pièce. » Il pensait au document mystérieux dont Esterhazy et Henry, Rochefort et Drumont, Millevoye, à Suresnes, puis Lasies, à la tribune de la Chambre, avaient menacé les partisans de la Revision, « la preuve évidente et palpable de la culpabilité de Dreyfus, mais qu’on ne pouvait pas communiquer[3] ». Chamoin, sans une hésitation, affirma qu’une telle pièce n’existait pas.

Restait une question, un peu grossie par les passions aux prises, si les Chambres réunies procéderaient à une enquête supplémentaire.

Il s’était produit, à ce sujet, un singulier revirement parmi les adversaires de la Revision.

Pendant les deux mois où l’on discuta du dessaisissement, ils avaient réclamé que l’enquête de la Chambre criminelle fût mise au pilon, comme entachée de partialité, et Quesnay, Lemaître, Barrès, exigeaient que les Chambres réunies procédassent à un nouvel examen intégral de l’Affaire. Maintenant, ces mêmes gens trouvaient qu’il y avait assez de lumière et criaient qu’il fallait en finir au plus vite.

Même revirement chez les militaires compromis. En janvier, à leur demande, Freycinet avait prié Lebret de provoquer la confrontation de Gonse et de Roget avec Bertulus et Picquart[4]. La Chambre criminelle s’y était refusée, ces confrontations, qui auraient pu dégénérer en algarades, « paraissant inutiles à la manifestation de la vérité[5] ».

À présent, Gonse et Roget, Cavaignac lui-même, n’avaient plus que « le désir d’une prompte solution » ; ils auraient craint, en insistant. « de contribuer à retarder l’arrêt[6] ». Ils se bornèrent à renouveler, dans des lettres écrites à tête reposée, leurs affirmations précédentes[7] ; cela était plus sûr que de discuter avec Bertulus, Picquart et moi, qui demandions à être entendus.

D’autres aussi le demandaient, dont la parole inspirait encore plus d’appréhensions. C’étaient Charavay qui, sous les reproches de Monod et ses propres remords, convint enfin de son erreur de 1894 et attribua formellement le bordereau à Esterhazy[8] ; et l’un des juges de Dreyfus, le capitaine Freystætter, qui, lui aussi, avait ouvert les yeux et tenait à honneur de décharger sa conscience.

VIII

Freystætter, depuis la condamnation de Dreyfus, n’avait pas été à l’abri d’inquiétudes qu’il avait mal calmées. D’abord, il s’émut aux protestations de Dreyfus pendant la parade ; puis, la lecture des journaux antisémites, un entretien qu’il eut avec un prêtre, lui firent entrevoir l’horreur d’une vengeance religieuse ; enfin, il s’étonnait de la mentalité de quelques-uns des officiers « qui avaient été appelés à préparer la victoire[9] ». Pourtant, il se rassura, quand un officier de la garde républicaine lui raconta que Dreyfus avait fait des aveux à Lebrun-Renaud et, s’étant embarqué peu après pour le Dahomey[10], il y prit le commandement d’une compagnie de tirailleurs sénégalais, la conduisit à Madagascar, et oublia le prisonnier de l’île du Diable.

Cette année (1895) n’en fut pas moins importante pour l’évolution de son esprit. Ce rude soldat lorrain, mais d’intelligence fine et de conscience délicate, fut amené à juger sévèrement quelques-uns de ses chefs ; les uns, dès qu’on les sortait de leur métier, déraisonnaient ; d’autres, dans cette terre lointaine, parmi des populations sans résistance, commettaient des actes peu honorables. Ces remarques lui firent perdre la superstition de l’autorité militaire ; ses lectures de la même époque ruinèrent par la base ses croyances religieuses ; il s’affranchit, mûrit pour comprendre.

Causant avec un officier d’ordonnance du Résident général Laroche, il n’en dit pas moins que Dreyfus avait livré les plans des forteresses des Alpes, que sa trahison était certaine[11]. Mais, le mot lâché, il en éprouva une gêne.

Le mémoire de Bernard Lazare, sans doute intercepté, ne lui parvint pas. Vers janvier 1898, il apprit les débuts de la campagne pour la Revision. Un ami lui écrivit pour demander son avis. Il ne répondit pas, mais lut avec plus d’attention les journaux, fut troublé par Esterhazy, puis se rassura, « parce que les six officiers, avec qui il avait siégé, n’étaient point intervenus, donc gardaient leur opinion », et « parce que les choses de France sont plus sonores que solides ». En mars, écrivant à un camarade[12] — qui livra plus tard la lettre à Mercier, — il exprima une conviction conditionnelle : « Pour moi, juge de Dreyfus, je n’ai pas un doute sur sa culpabilité, si les témoignages produits l’ont été par d’honnêtes gens. » Il démêlait, d’ailleurs, de si loin, avec beaucoup de perspicacité, le jeu des partis : « Des protestants et des universitaires veulent le jour au nom de la liberté et de la raison ; les catholiques hurlent pour amener de la cohésion dans un parti qui ne peut plus prendre le Pape et Rome comme mot d’ordre ; les juifs sont attaqués parce qu’ils ont une large part de la fortune de la France ; les royalistes et les impérialistes veulent faire croire à la pourriture du régime qu’ils ont entrepris de renverser ; les collectivistes signalent les fautes des capitalistes et des chefs militaires, pour continuer leur œuvre de destruction. » Enfin, le discours de Cavaignac (du 7 juillet), avec la divulgation de deux des pièces secrètes, l’ébranla d’une forte secousse ; il comprit qu’il devait rentrer en France, parler.

Le 2 septembre, un câblogramme, communiqué à tous les postes militaires, annonça les aveux et la mort d’Henry. Aussitôt, toute la lumière se fit en lui : Dreyfus était innocent.

Il avait espéré s’embarquer en octobre, ne quitta Majunga qu’en janvier (1899), puis, dès son arrivée, courut chez l’un de ses amis, professeur à Versailles[13], lui déclara son intention de faire son devoir, « advienne que pourra ». Le professeur avisa Lockroy, dont relevait le capitaine d’infanterie de marine.

Comme Lockroy attendait d’être saisi d’une demande régulière[14], Freystætter, deux mois durant, ne reçut aucune convocation, cependant que des indiscrétions filtraient. L’ami avait écrit également au sénateur Fabre ; Freystætter lui-même, déjeunant chez un député (Lanessan), fit allusion à la communication en chambre du conseil ; son secret lui pesait ; l’un des convives ayant raconté l’incident dans un journal[15], un concert de cris discordants éclata, les uns sommant l’officier de parler, les autres de se taire. Ce vacarme coïncida avec la confirmation, par le sénateur Chovet, des propos d’un autre juge, Gallet, et avec d’autres révélations non moins graves. Monod publia une lettre du docteur Gibert, qui venait de mourir, sur sa conversation de 1895 avec Faure au sujet des pièces secrètes[16] ; Lalance déclara que Faure lui avait tenu les mêmes propos. Tout sortait à la fois. Mais, déjà, trop d’acteurs du drame étaient morts.

Freystætter, gardant son sang-froid dans tout ce bruit d’injures et d’éloges compromettants, auquel il était moins accoutumé qu’à celui des balles, écrivit alors lui-même à Lockroy, son chef hiérarchique, pour solliciter une audience ; il avait à lui exposer « les scrupules d’une conscience troublée[17] ». Il avisa, en même temps, le colonel Maurel de son intention de ne plus se taire de la communication des pièces secrètes en chambre du conseil ; et, s’étant rendu chez le général Giovaninelli, qui avait été son chef au Tonkin, il lui dit ce qu’il avait sur le cœur et ce qu’il était résolu de faire. Le gros général lui parla aussi durement que Gonse autrefois à Picquart, et Freystætter ne lui répondit pas avec moins de loyauté et de courage. Au moins, Gonse avait cette excuse que, mêlé au crime judiciaire, il défendait sa peau.

Les généraux, et les plus illustres, s’étaient contrecarrés autrefois par jalousie, et jusque devant l’ennemi, risquant des défaites, le sacrifice sanglant de milliers d’hommes, pour nuire à un camarade. Maintenant, plutôt que convenir d’une erreur où quelques-uns seulement avaient participé, tous se faisaient solidaires et « se dévouaient les uns pour les autres », ainsi qu’avait dit Négrier[18], et jusqu’à la félonie.

Freystætter, en rentrant chez lui, adressa à Giovaninelli une lettre très noble, où il se refusait à confondre la cause de l’armée avec celle de quelques hommes compromis[19]. Lui-même, avant d’entrer dans la chambre du conseil, il était déjà résolu à condamner Dreyfus ; cependant, « si les pièces secrètes n’ont pas influencé son jugement personnel, la communication n’en était pas moins une illégalité… Je m’y suis prêté sans connaître la loi ; je ne veux point conserver plus longtemps ce poids. »

Il s’était fiancé, depuis quelques jours, à une jeune fille de Versailles[20] ; avant d’envoyer sa lettre, il la lui montra, lui en dit la gravité, les conséquences probables pour son avenir. La réponse fut simple, celle qu’il attendait : « Agissez suivant votre conscience, j’ai confiance en vous. »

Du coup, il s’éleva au niveau de Picquart, d’Hartmann, de Ducros, et si le sort méchant, si la gloire, ont frappé inégalement ces soldats, il appartient à une justice, supérieure à la renommée et au destin, de les unir dans une même estime.

La réponse de Lockroy fut ce qu’elle devait être, affirmative ; Freystætter, dès le lendemain, offrit à Mazeau son témoignage, écrit ou oral[21].

IX

Le jour même, le bruit se répandit que Lebret avait invité Mazeau à refuser toute nouvelle enquête et à faire prononcer la Cour avant la rentrée des Chambres.

Que Lebret, Dupuy, malgré son récent discours, aient eu l’idée de réclamer un arrêt à jour fixe, cela est possible, nullement invraisemblable, mais aucune preuve n’en fut fournie. Quoi qu’il en soit, une clameur s’éleva de la presse revisionniste[22], un tel ouragan qu’il emporta toute velléité d’escamoter la revision et de mettre le Parlement en présence du fait accompli ; la Cour ordonna l’enquête supplémentaire.

Elle entendit en tout dix témoins, mais après avoir décidé de ne pas poser de questions sur la communication des pièces secrètes, dont Brisson et Sarrien avaient négligé, comme on a vu, de saisir le Procureur général. La majorité fut d’avis « que la Cour n’avait pas le droit de pénétrer dans la salle des délibérations pour demander à des juges compte des motifs qui les aurait déterminés[23] ».

Cet arrêt, qui n’était solide qu’en droit, eût rendu la déposition de Freystætter superflue, sans une sottise de Crépon.

Freystætter ayant raconté que la fameuse déclaration d’Henry sur « une personne très honorable » (Val-Carlos) avait déterminé son vote, plusieurs conseillers essayèrent de le faire expliquer, par des voies détournées, sur les pièces secrètes : « Le témoin a-t-il eu connaissance de plis cachetés qui auraient été remis au colonel Maurel ? A-t-il dit à un officier que Dreyfus avait livré les plans de Nice ? » Mais, à chaque fois, Mazeau intervint : « La question ne sera pas posée… », jusqu’à ce qu’un des conseillers (Octave Bernard) demanda si Henry avait parlé, « à l’audience », de la pièce Canaille de D… La question, cette fois, échappait à la censure. « Non, dit Freystætter, on n’en a pas parlé en séance. » Aussitôt Crépon : « Ce qui est dit est dit. On n’a pas parlé de cette pièce en 1894. Cela reste acquis[24]. »

Une telle hâte à profiter d’un mot pour un autre, séance pour audience, souleva des clameurs. Le conseiller qui avait posé la question expliqua à Freystætter qu’on appelle « audience » les débats auxquels assiste l’accusé. « Le bordereau seul, répliqua alors l’officier, a été discuté en audience. »

Mercier, trouvant le terrain mauvais, se réservant pour le conseil de guerre, se garda de comparaître. À peine s’il consentit à répondre, en quelques mots, à une question de Freycinet sur le commentaire de Du Paty. Il convint qu’il l’avait jeté au feu en 1897, dans le cabinet même de Gonse, « parce que la note avait été établie pour lui personnellement et ne faisait aucunement partie du dossier[25] ». — En effet, il avait communiqué, en 1894, non pas la « concordance » de Du Paty, mais le commentaire d’Henry et, le lendemain du jugement, il l’avait détruit. — Gonse le confirma, mais en s’abritant derrière Boisdeffre [26].

Roget, plus loquace que jamais, et Gonse, qui paraissait ennuyé, s’obstinèrent dans leurs dépositions précédentes au sujet de la scène entre Bertulus et Henry, et Bertulus, de même, maintint la sienne ; il parla avec beaucoup de force pendant plusieurs heures ; surtout, il retrouva dans les scellés l’une des pièces, avec le mot « Bâle », dont Roget avait contesté l’existence[27]. J’avais insisté pour être confronté avec le général qui m’avait pris à parti ; la Cour s’y refusa[28].

La déposition de Lépine, sur ses souvenirs du procès de 1894, porta beaucoup. Malgré le témoignage théâtral d’Henry et bien que l’accusé n’eût dégagé « aucune émotion communicative », l’ancien préfet de police avait cru, en quittant l’audience, à un acquittement. Il raconta qu’il avait remis à Henry une première note d’où résultait que Dreyfus était inconnu dans les cercles de jeu, une autre note sur ses prétendues relations avec des femmes galantes ; ces deux rapports, dont les minutes étaient encore à la Préfecture, avaient disparu, pour être remplacés par ceux de Guénée.

Du Paty opposa des démentis très nets aux divagations de Cuignet : « Qu’il apporte ses preuves ! » Sur ceux de ses actes qui n’étaient plus contestables, il dit à peu près la vérité ou mentit seulement à la jésuite[29]. Bien qu’il ignorât encore la décision qui avait été prise de le poursuivre, il se plaignit de l’abandon de ses chefs : « Un grand chef pour qui je me suis dévoué plus qu’on ne peut se dévouer, est vivant et ne me défend pas… », et parut préparé au pire. C’était une âme basse, l’esprit le plus compliqué, le plus tortueux ; il avait été l’un des bourreaux de Dreyfus et l’un des sauveteurs d’Esterhazy ; ce n’était pas un faussaire[30].

Mais le grand débat porta sur la dépêche de Panizzardi, du 2 novembre 1894 ; c’était la dernière tranchée où les adversaires de la revision s’étaient établis.

Freycinet, plus sourd à sa conscience à mesure que l’heure du dénouement se rapprochait, en était arrivé, lui aussi, vers cette époque, à identifier « l’honneur » du ministère de la Guerre avec la culpabilité de Dreyfus. Il suffisait de le menacer pour tout obtenir de sa faiblesse. L’ancien agent Lajoux, que nous avons vu expédier au Brésil par Henry et Gribelin[31], était revenu depuis les derniers événements, s’était installé à la frontière italienne et annonçait de là qu’il allait révéler tout ce qu’il savait, notamment les confidences de Cuers au sujet de Dreyfus[32]. Le bureau des renseignements, où Freycinet n’avait appelé ou maintenu que d’anciens camarades d’Henry, — le commandant Rollin[33], les capitaines Fritsch, François et Mareschal[34], — décida nécessairement de capituler. Bien que Billot lui-même eut trouvé trop honteux de continuer à payer le silence de Lajoux[35], Rollin proposa de lui allouer une mensualité de 200 francs et une somme ronde, à titre de gratification, à condition qu’il retournât sur l’heure en Amérique. Freycinet consentit à tout, signa tout ce que voulut Rollin, envoya à Lajoux un des officiers du bureau pour lui remettre l’argent et le rembarquer[36]. — Un peu avant, dès que Freycinet avait connu les dépositions de Sébert, de Moch et d’Hartmann, il en avait demandé la réfutation au général Deloye, directeur de l’artillerie, et il avait fait verser « ce travail spécial » au dossier de la Cour[37]. Plusieurs des observations de Deloye étaient exactes ; d’autres, étonnantes ; ainsi : « Un artilleur a pu dire indifféremment hydraulique ou hydropneumatique (en parlant du frein) et une pièce s’est conduite ou une pièce s’est comportée. » Il donna quelques fausses dates, soit qu’il eût été trompé lui-même, soit pour corser sa thèse, et insista, contre l’évidence, sur l’intérêt que l’Allemagne avait encore, en 1894, à connaître le frein du 120 court[38] et le règlement sur ce canon.

Dans l’affaire de la dépêche Panizzardi, Freycinet se mit également avec Cuignet, qu’il avait promu au grade de commandant.

On n’a pas oublié que Cuignet, non seulement avait produit devant la Chambre criminelle la fausse traduction de la dépêche, telle qu’elle avait été confectionnée par Gonse, Du Paty et Henry, mais qu’il avait incriminé, devant Mazeau, Dareste et Voisin, « la bonne foi du département des Affaires Étrangères ». Delcassé, mis au fait, s’en était vivement expliqué avec Freycinet[39], et, comme Cuignet s’entêtait, Delcassé s’était, lui aussi, obstiné. Il écrivit de bonne encre à Freycinet qu’il ne laisserait pas diffamer son département « par un subordonné, accomplissant une mission officielle » ; en conséquence, il fera verser aux débats, devant les Chambres réunies, toutes les pièces, « authentiques, originales et concordantes » du dossier cryptographique :

La question sera nettement posée.

Oui ou non, les corrections apportées à la version première du télégramme du 2 novembre 1894 sont-elles justifiées ?

Oui ou non, le colonel Sandherr a-t-il vérifié par une contre-épreuve l’exactitude du texte corrigé ?

La Cour, ainsi édifiée, décidera si la bonne foi se trouve du côté de mon administration ou du côté de M. Cuignet[40].

Delcassé était un homme de petite taille, assez trapu, brun, avec de gros yeux ronds qui lui sortaient du visage, mais où brillaient de l’intelligence et de la volonté, fort instruit, un bœuf de travail, qui voyait par lui-même toutes les affaires, ne s’engageait qu’avec mille précautions et qu’on n’eût pas fait reculer alors d’une semelle. Il avait traversé avec beaucoup de dignité la rude épreuve de Fachoda ; l’infatuation, avec ses ordinaires conséquences, ne lui vint que plus tard, avec le succès. Pour l’heure, ayant encore ses éperons à gagner, il était résolu à ne pas se ruiner devant l’Europe, comme avait fait Hanotaux, par des compromissions avec des faussaires et des sabreurs.

Il tint donc la promesse qu’il avait faite à Freycinet. On se souvient que l’original de la dépêche du 2 novembre avait été détruit, conformément aux usages de l’Administration des Postes et Télégraphes, mais qu’il en avait été pris un décalque, le jour même de l’expédition, que ce décalque avait été conservé, et que Gonse, soufflé ou trompé par Henry, au lieu de réclamer la pièce qui avait été gardée, avait demandé l’autre qui n’existait plus[41]. Delcassé n’eut qu’un mot à dire pour avoir le décalque[42]. Les autres pièces du dossier étaient la lettre de Panizzardi, du 1er novembre, au général Marselli, sous-chef d’État-Major à Rome, et la réponse de celui-ci (que Tornielli avait remises lui-même à Delcassé) ; la copie de la dépêche du 2, — la pièce même qui avait été transmise, à cette date, par l’Administration des Postes au ministère des Affaires Étrangères ; — la première ébauche cryptographique qui, tout erronée qu’elle fût, était cependant favorable à Dreyfus[43] ; les deux versions subséquentes, l’une exacte à trois mots près, l’autre d’une exactitude absolue ; la seconde dépêche de Panizzardi qui avait aidé au déchiffrement définitif ; et les pièces relatives à la contre-épreuve de Sandherr. Paléologue vida tout ce dossier devant la Cour, commenta chaque document, puis déclara, « par ordre », qu’aucune erreur de mémoire ne pouvait, dès lors, justifier la traduction de Cuignet : « La pièce du dossier de la guerre, dit-il, n’est pas seulement erronée, mais fausse[44]. »

Grosse déconvenue pour Freycinet que cette offensive de Delcassé. Cette audace (de produire officiellement un tel dossier), il n’en aurait jamais été capable quand il était lui-même au quai d’Orsay, et il n’en revenait pas que son successeur l’eût commise. De plus, il se trouvait personnellement offensé que leur différend eût été porté devant la Cour, et, comme Chamoin et Cuignet lui rapportaient que non seulement la lettre de Delcassé du 27 février, mais les deux autres, du 9 et du 12, où il était pris en flagrant délit d’équivoque[45], avaient été produites, il chercha un dérivatif dans cet incident. Il demanda donc à Delcassé si cette lecture avait été faite par son ordre et si copie de ces pièces avait été laissée à la Cour[46]. Delcassé lui ayant répondu[47] qu’il n’en était rien, ce qui était exact, sauf pour la lettre du 27, qui, en effet, avait été partiellement lue, Freycinet vit dans cette erreur le moyen de prendre Paléologue en faute et de discréditer son témoignage, et il lui opposa les affirmations de ses officiers, du premier Président et du greffier[48]. Mais Delcassé ne lui permit pas de rompre les chiens ; il convint qu’il s’était trompé en ce qui concernait la troisième lettre, approuva son délégué de l’avoir produite et maintint énergiquement le reste de son démenti[49]. Freycinet, ainsi réduit au silence, communiqua à Cuignet les lettres qu’il avait échangées avec son collègue ; Cuignet, tranquillement, en prit copie[50].

Quelque domestiqué qu’il fût par ses subordonnés et quelle que fût sa crainte de Drumont, Freycinet n’insista pas et, même, feignit d’abord de battre en retraite. Chamoin, qui était aussi prudente et discrète personne que Cuignet était intempérant et présomptueux, se chargea de l’opération. Ayant demandé, dès le lendemain, à déposer, il expliqua que le texte, reconstitué en 1898 « de mémoire », n’était ni un faux ni une pièce authentique ou probante, mais seulement « un document destiné à rappeler, dans le dossier, l’existence du télégramme du 2 novembre » ; que le ministère de la Guerre avait été fondé à hésiter entre des versions « contradictoires » (ce qui était inexact) d’une même dépêche ; mais qu’il était tout prêt à s’incliner devant le déchiffrement que ferait la Cour du texte original[51]. Après avoir pris connaissance du dossier de Paléologue et discuté fort courtoisement avec lui, il fut convenu qu’ils procéderaient tous deux, avec Cuignet, dans le cabinet du premier Président, à une nouvelle traduction du décalque, et que cette traduction, quelque résultat qu’elle donnât, serait tenue pour définitive.

Cela était fort sensé et, dès lors, ne faisait pas du tout les affaires de Cuignet, dont le cerveau fumait plus que jamais. Sa loyauté d’une heure, quand il dénonça le faux d’Henry, il avait cherché à la réparer en salissant tour à tour Picquart et Du Paty, ce qui lui avait valu à la fois la colère des revisionnistes et celle de Drumont ; il se sentait maintenant enfoncer de plus en plus dans ses contradictions, et il se raccrochait, en conséquence, avec des gestes de noyé, à la culpabilité de Dreyfus.

Grisé de son rôle dans l’étonnante tragédie, il était tourmenté, en outre, du besoin maladif qu’on s’occupât de lui, et il s’irritait, comme d’une injustice, qu’un jour se passât sans que son nom remplît les journaux. Manie du bruit, des grandeurs, du scandale, qui confine, temporairement, à la folie. Plusieurs des coryphées de l’énorme affaire en furent atteints, et dans les deux camps. Même de simples spectateurs, comme dans toutes les grandes commotions publiques, perdirent la raison ; des buveurs d’absinthe se crurent l’homme de l’île du Diable, des névrosées la dame voilée. On en enferma plusieurs[52].

Le plus affligeant, c’est que Freycinet, par peur, n’osait pas le renvoyer dans un régiment ou l’envoyer aux champs, continuait à prêter l’oreille à ses extravagances.

Comme Cuignet savait d’avance que la traduction du télégramme serait la même en 1899 qu’en 1894, il n’y avait plus qu’un moyen de ne pas se dédire, c’était de taxer de faux le décalque qui avait été produit par Delcassé et Paléologue.

C’est ce qu’il raconta à Freycinet, puis à Dupuy, que Freycinet avait fait venir dans son cabinet pour écouter ces divagations, enfin, et toujours par ordre de Freycinet, à Mazeau, devant le greffier Ménard[53]. Il ajouta que l’écriture du décalque n’était pas celle de Panizzardi.

Si Freycinet, l’intelligence la plus fine et la plus pénétrante, n’avait pas été (à la lettre) abêti par la peur, il eût fait observer à Cuignet que les diplomates, d’ordinaire, ne chiffrent pas eux-mêmes leurs dépêches ; surtout, il était matériellement impossible que le décalque de l’Administration des Postes fût un faux. En effet, ce décalque était muni des cachets du bureau d’expédition, avec la date[54] ; et, dès lors, pour que ce fût un faux, il n’aurait pu être commis que le jour même, par un employé du télégraphe qui aurait deviné instantanément le chiffre de Panizzardi, aurait eu intérêt à disculper Dreyfus et, en conséquence, aurait remplacé le groupe qui le chargeait par un groupe qui le déchargeait. Mais, chose plus extraordinaire encore, ce décalque, qui était un faux, donnait un texte que Panizzardi déclarait conforme à celui qu’il avait écrit ou dicté ; et, si l’on objectait que l’Italien, acheté par le Syndicat, mentait maintenant, la chose eût été encore plus miraculeuse, car le texte (authentique, selon Cuignet) qui avait été télégraphié, quand il arriva à Rome par le fil électrique, était identique au décalque argué de faux ; et l’électricité elle-même était du Syndicat.

Enfin, si Freycinet ne savait rien de la déclaration, que Gonse lui avait cachée, de Panizzardi à Fontenillat, il connaissait celle de Tornielli à Delcassé, qui en était la répétition, et la lettre de Panizzardi à Marselli, presque identique et antérieure d’un jour à la dépêche.

L’énorme absurdité de Cuignet s’expliquait cependant, mais par un autre faux, encore inconnu, d’Henry, qui avait fait lui-même, selon la règle qui domine cette histoire, ce que ses successeurs accusaient les défenseurs de Dreyfus d’avoir fait, c’est-à-dire un faux décalque[55]. Seulement, ni Cuignet, ni Du Paty, qui soutenait la même sottise, ne le produisaient.

Mazeau, d’ailleurs, ne poussa pas si avant. Quand Cuignet, devant Chamoin et Paléologue, répéta que le décalque était faux, il le rabroua, lui demandant s’il n’y avait que des faussaires dans toutes les administrations. Cuignet n’insista pas, gardant son arme en réserve, observa seulement que l’écriture de la dépêche, telle qu’elle apparaissait sur le décalque, n’était pas celle de Panizzardi ; mais, cela dit, il consentit à collaborer à la traduction du télégramme, et quand on aboutit, une fois de plus, à la version du ministère des Affaires Étrangères, il signa, avec Chamoin et Paléologue, le procès-verbal qui l’établissait ne varietur : « Si le capitaine Dreyfus n’a pas eu de rapports avec vous, il serait bon de charger l’ambassadeur de publier un démenti officiel afin d’éviter les commentaires de la presse[56]. »

Mazeau crut l’affaire réglée ; elle l’eût été, en effet, sans la ténacité enragée de Cuignet, la complaisance de Chamoin pour cet insensé et la faiblesse, plus pitoyable encore, de Freycinet. La séance était à peine levée que Cuignet faisait signer à Chamoin une déclaration sur l’écriture du décalque, « qui n’était pas celle de l’attaché italien[57] », et non seulement Freycinet n’en fit point part à Delcassé, qui n’eût pas hésité à accepter que le télégramme avait été chiffré par un secrétaire ou par un scribe quelconque, mais il fit déposer ce papier dans un nouveau dossier secret et il permit à Cuignet de lui recommencer son imbécile théorie sur le faux décalque[58].

Entre temps, Delcassé avait fait à la Cour une nouvelle communication ; l’ambassadeur d’Allemagne était venu lui déclarer que Schwarzkoppen reconnaissait avoir adressé à Esterhazy un certain nombre de cartes-télégrammes, et que, pour celle qui avait été saisie par Picquart, « il ne pouvait pas affirmer l’avoir écrite lui-même, parce qu’il ne l’avait pas vue, mais que c’était probable[59] ».

Aux audiences, dans le silence très fier de la Chambre criminelle, c’était la Chambre des Requêtes, en majorité favorable dès le début, qui soutenait le combat. Trois ou quatre membres de la Chambre civile lui vinrent en aide avec beaucoup de vigueur. La résistance était autour de Dareste, de Rau, de Crépon : quelques juges de parti-pris, d’autres en proie encore à ce pire dérèglement de l’esprit, dont parle Bossuet, « qui est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient ».

Après la déposition de Paléologue, plusieurs, qui avaient lutté jusqu’alors contre l’évidence, se déclarèrent convaincus. Certaines séances furent terriblement orageuses, plus pareilles à des réunions parlementaires qu’aux séances d’une haute cour de justice ; les interpellations se croisaient ; la haine et l’amour de la vérité, la colère, toutes les passions déchaînées au dehors, grondaient dans les discours. Mazeau, quelquefois partial, présida avec beaucoup de dignité.

Les journaux, autour de cette grande compagnie, continuèrent leurs polémiques ; mais la rue resta tranquille. Les « patriotes », sans Déroulède, étaient sans initiative ; Guérin s’occupait à installer sa ligue (son « Grand Occident français » contre le « Grand Orient maçonnique »), dans une maison de la rue de Chabrol. Sauf à Avignon, où Pressensé faillit être assommé par des nervis[60], les antisémites de province étaient pareillement au calme. Quesnay fit quelques conférences, mais, déjà, lassait, ennuyait. Le duc d’Orléans se promenait en Sicile. Buffet, toujours en ébullition, lui télégraphia que le prince Victor « négociait » avec les généraux (Berge, Thomassin), mais le duc n’en crut rien et refusa de « se rapprocher[61] ». C’était l’entr’acte, où les armées se reposent, se refont, sondent l’avenir.

Mornard avait déposé son mémoire[62], au nom de Lucie Dreyfus, un saisissant exposé, juridique et historique, de l’Affaire.

Il eût voulu conclure par une demande de cassation sans renvoi ; les textes, les faits de la cause comportaient selon lui cette solution définitive. La loi précise, en effet, d’une part, « qu’aucun renvoi ne sera prononcé, si l’annulation de l’arrêt ne laisse rien subsister qui puisse être qualifié crime ou délit[63] », — en d’autres termes que « la Cour opère la revision elle-même, si elle obtient la certitude de l’erreur[64] », — et le bordereau était certainement d’Esterhazy ; et, d’autre part, après l’acquittement définitif d’Esterhazy et la mort d’Henry, faussaire et faux témoin, il ne pouvait davantage y avoir, aux termes de la loi, « de débats oraux contre toutes les parties[65] ». C’était également l’avis du sénateur Thézard, ancien doyen de la Faculté de Droit de Poitiers [66], celui de plusieurs conseillers, de Demange et le mien. Mais d’autres se prononçaient pour le renvoi devant le conseil de guerre : Ballot-Beaupré et Manau, « parce que le mot parties ne peut s’entendre ni du « vrai coupable possible », quand il a été acquitté, ni du « faux témoin possible », quand il est « mort sans avoir été jugé » ; ou, encore, parce qu’Esterhazy « n’a pas été condamné par contumace [67] » ; Clemenceau, avec Labori, parce que la victoire devant un conseil de guerre leur semblait plus éclatante ; et Lucie Dreyfus, parce que c’eût été le sentiment de son mari. Elle rappelait qu’il aurait pu contester, en 1894, la fausse qualification de haute trahison donnée au délit d’espionnage dont il était accusé, et qu’il avait formellement enjoint à Demange de n’en pas discuter. Mornard s’inclina, non sans regret, indiqua seulement son système : « L’honneur de Dreyfus, dit-il à la fin de son mémoire, lui a été ravi par une erreur de ses frères d’armes ; c’est à ses frères d’armes qu’il appartient de le lui rendre ; c’est devant eux qu’il entend et veut comparaître. »

Les plus sceptiques nageaient alors dans la confiance, se refusaient à admettre qu’un conseil de guerre pût condamner, une seconde fois, un officier si manifestement innocent ; ces soldats seraient heureux d’acquitter leur infortuné camarade, de laver l’armée de son affreuse erreur, de terminer le drame en beauté. Encore une fois, les mots voilèrent les choses. On ne s’arrêta même pas à cet avertissement que cette rhétorique enchantait les adversaires de la revision, résignés à présent à la voir proclamer par les Chambres réunies, mais escomptant déjà leur revanche devant le tribunal militaire.

Quand la formule de la loi n’est pas claire, le juge « cherche » la pensée du législateur, qui n’en a pas toujours eu de précise, et s’efforce de ne pas lui en prêter qui soit absurde ou fâcheuse. Le texte de la loi étant controversable, puisqu’il était controversé par des jurisconsultes d’un tel savoir, la question, qu’on le voulût ou non, sortait du terrain étroitement juridique. Évidemment, la loi ne saurait être interprétée dans un sens ou dans l’autre, selon les convenances, même les plus nobles, des intéressés. Cependant, en fait, les uns et les autres éclairaient à d’autres lumières que celles de la grammaire et de la jurisprudence le sens du mot « parties ». Ceux-ci, qui s’étaient dépensés en mille efforts pour soustraire Picquart, en raison du petit bleu, au conseil de guerre, trouvaient indispensable, pour la justice complète, d’y renvoyer Dreyfus, en raison du bordereau. Ceux-là se demandaient si ce n’était pas trop risquer (l’honneur de l’homme, le bon renom de l’armée, la paix du pays) que de prendre le parti le plus commode, sinon le plus faible. Mais, déjà, il était certain que les conseillers n’assumeraient pas d’eux-mêmes, puisque l’avocat ne leur en faisait pas un devoir, la responsabilité de déclarer Dreyfus innocent ou coupable, et qu’ils la laisseraient à des soldats passionnés, dont le métier n’est pas de juger et qui ne sont pas tenus de motiver leur réponse. Les républicains proclamaient la suprématie du pouvoir civil et déclamaient sur ce thème, comme sur tant d’autres ; et ce solennel arrêt des Chambres réunies de la Cour suprême, prononçant non seulement en droit, mais en fait[68], on allait le soumettre à sept officiers, pris au hasard.

X

Depuis six semaines, l’atmosphère était tellement modifiée que le premier acte de la Chambre, à la rentrée de mai, fut de renverser Freycinet, rien qu’en le poussant.

Elle avait commencé par ajourner, après l’arrêt de la Cour, diverses interpellations sur l’Affaire[69] ; cependant, Viviani profita de l’occasion pour rappeler à Dupuy son dernier discours, pendant les vacances, son engagement de prendre « contre les auteurs de crimes prévus par le droit pénal, sans avoir égard à aucune complicité, si haute qu’elle soit, des mesures de coercition judiciaire » ; et ces paroles, qui eussent soulevé des orages, il y a deux mois, furent écoutées dans le silence.

La Droite savait certains partisans de la revision fort échauffés sur cette question des « sanctions nécessaires », comme avait dit inopinément Dupuy, mais dont Galliffet venait d’écrire qu’il fallait en épargner « le discrédit à l’armée[70] ». Elle les laissa s’enferrer, poser eux-mêmes au conseil de guerre, encore dans le devenir, la redoutable et perfide question : Dreyfus ou Mercier ?

Trois jours après[71], le député Gouzy interrogea Freycinet sur un incident tristement significatif qui s’était produit à l’École polytechnique. Le fils de Victor Duruy, qui, depuis plusieurs années, y faisait un cours d’histoire, avait publié quelques articles, d’un patriotisme vibrant, où il suppliait l’armée de ne pas faire sienne plus longtemps la cause du « pandour » Esterhazy et de conserver à la France « ces deux provinces morales, la Vérité et le Droit[72] ». Aussitôt Drumont et Humbert étaient partis en guerre contre lui, l’accusant « d’avoir marché sur l’honneur de l’armée et le cœur de la France », et invitant les polytechniciens, la première fois qu’il paraîtrait en chaire, à le siffler et à réclamer sa démission. En d’autres temps, l’idée d’adresser de tels conseils à la vieille école libérale, fille de la Convention et actrice dans toutes les grandes Révolutions, ne fût venue à personne. Mais, ici encore, depuis la loi Falloux, avait pénétré l’esprit de réaction ; d’anciens élèves des Jésuites[73] montèrent le coup pendant les vacances et, dès la rentrée des études, la manifestation se produisit[74]. — L’homme qu’on outrageait ainsi s’était engagé à seize ans pendant la guerre, ainsi que deux de ses frères ; son vieux père, la plaque de grand officier de la Légion d’honneur sur sa tunique, avait, lui aussi, pris un fusil et monté la garde sur les remparts de Paris. — Duruy pria le commandant de l’École, le général Toulza, de laisser de côté les sévérités du règlement et de n’adresser aux meneurs qu’une réprimande[75] ; le général y consentit, mais, en même temps, prononça la suspension du cours, et Freycinet l’approuva[76]. Gouzy, ancien officier et ancien élève de l’École, développa sa question dans les termes les plus mesurés ; quelques passages des articles de Georges Duruy, qu’il cita, émurent fort la Chambre, l’un surtout où le professeur rappelait sa fierté la première fois qu’il était monté à cette chaire d’où on venait de le chasser : « Ils étaient là, devant moi, plus de deux cents, soldats aujourd’hui, officiers demain, pris dans l’élite de la jeunesse, venus des quatre coins du pays, anciens élèves de nos lycées ou de la rue des Postes, catholiques tièdes ou fervents, un petit lot de protestants et d’israélites, tous de cœur profondément français, les derniers comme les autres…… » Avait-il été hué par ses élèves, puis frappé par le ministre, pour avoir écrit « qu’un cœur de Français pouvait battre dans la poitrine d’un juif » ?

Freycinet n’aurait eu qu’un mot à dire pour donner satisfaction aux républicains : à savoir que le cours du jeune professeur serait rouvert la semaine suivante. Mais aigri, comme il l’était, contre Delcassé, mécontent de Dupuy, prisonnier des commandants d’armée et du général en chef Jamont qui le harcelaient dans son cabinet et le menaçaient de leur démission[77], inquiet enfin des assauts qu’il aurait à subir au lendemain de l’imminente revision[78], il n’aurait pas parlé autrement qu’il le fit, s’il avait cherché de propos délibéré un prétexte pour s’évader du pouvoir. Du fait d’avoir été de nouveau ministre après les scandales qui l’avaient éclaboussé, il avait retrouvé tout son honneur officiel, et pour sa renommée, qui n’avait souffert que de ses propres fautes, il ne tenait ni à la compromettre davantage par de nouvelles faiblesses, dont il eût été capable, ni à la rétablir par un peu de courage, dont il ne se sentait plus la force.

Nul n’était plus maître de sa parole, plus prompt à deviner les désirs des assemblées et à s’y conformer ; il fut gratuitement maladroit, en contradiction avec lui-même et avec les faits. (« Duruy a écrit des articles de nature à éveiller les susceptibilités de la jeunesse… », et il refuse de dire lesquels, d’en citer une ligne[79] ; « les élèves de l’École, et non quelques-uns, comme a dit Gouzy, ont manifesté », et, pourtant, « l’École est admirablement disciplinée à l’heure actuelle… ») À cette dernière phrase, une clameur s’éleva des bancs de la gauche, qui n’avait cessé de l’interrompre, de le traiter comme elle faisait, il n’y a pas un an, des défenseurs de Dreyfus. Il fit le geste d’un homme de bonne compagnie à qui sa dignité défend de discuter plus longtemps avec des gens de mauvaise éducation, et descendit de la tribune.

Si les radicaux, dont il avait été l’homme pendant tant d’années, l’avaient écouté en silence, il s’effondrait. Leur tapage lui épargna un vote de blâme. Ni les instances de Dupuy ni celles de Loubet ne parvinrent à le retenir ; il donna, le soir même, sa démission, alléguant qu’après l’accueil qu’il avait reçu de la Chambre, « il ne se sentait plus l’autorité nécessaire » pour rester au pouvoir. et se retira dans son petit hôtel discret de la rue de la Faisanderie, où les grands chefs militaires, Jamont en tête, lui portèrent leurs compliments et leurs vœux. Il leur tint les propos les plus fâcheux, sans d’ailleurs en croire un mot, sur le « Syndicat[80] ».

Il ne pouvait vivre que dans la politique et ne sortit jamais des affaires qu’avec la volonté plus tenace d’y rentrer. Son jeu était si peu compliqué, si évident, qu’on le dénonça tout de suite : se dérober aux responsabilités, laisser entendre qu’il ne voulait pas plus que Zurlinden ou Chanoine s’associer à la réhabilitation d’un traître, désarmer Drumont, se retremper dans le silence, s’assurer ainsi le concours des nationalistes et de la Droite pour le mois de janvier, où son mandat sénatorial expirait. Et le plus beau fut que ce calcul réussit ; les catholiques, dont il avait fermé autrefois les couvents, les monarchistes, dont il avait exilé les princes, et les radicaux, qui ne pouvaient pas se passer longtemps de lui, s’entendront pour le renommer, pendant que Ranc restera sur le carreau. Pourtant Ranc n’eût pas donné sa conscience pour la sienne.

L’une des grandes qualités, presque une vertu, de Dupuy, c’était de ne jamais perdre la tête et de se décider très vite. Le droit inattendu qui lui était venu de mépriser Freycinet, un certain sentiment épais du devoir républicain qui l’aurait empêché de choisir les heures difficiles pour déserter, lui firent tenir le coup. Il envoya Camille Krantz du ministère des Travaux publics à celui de la Guerre et le remplaça par l’un des sénateurs qui avaient voté contre la loi de dessaisissement, Monestier[81].

Les adversaires de la Revision, malgré le terrain perdu, avaient encore de la provision dans les passions des catholiques et des nationalistes. Cuignet, pour rattacher la démission de Freycinet à son différend avec Delcassé, porta la copie qu’il avait prise de leurs lettres au député Lasies et au juge Grosjean, l’ancien compère de Quesnay, qui avait été frappé d’une suspension de deux mois, pour ses bavardages, par la Cour de cassation[82]. Le député du Gers amorça l’affaire à la tribune. Comme Dupuy venait de répondre avec la belle humeur de ses bons jours à une interpellation lourdaude de Berry sur le départ de Freycinet, — « que c’était une singulière prétention d’un homme comme Berry, bien qu’autorisé en toutes matières, de savoir mieux les causes de la démission de Freycinet que Freycinet lui-même », — Lasies, en guise de réplique, raconta la querelle des deux ministres, à propos de la dépêche de Panizzardi. Bien que Delcassé ne fut pas présent à la séance, il l’insulta : « Ce ministre dont la politique extérieure consiste à avoir des joues qui ne rougissent pas sous les soufflets[83]. » Puis Judet publia quelques passages, adroitement découpés, des lettres que l’on connaît et qui lui avaient été remises par Grosjean (12 mai).

Comme Cuignet était « le seul officier ou fonctionnaire de l’entourage de Freycinet qui avait eu connaissance de cette correspondance, dont les minutes lui avaient été confiées[84] », Krantz sut aussitôt d’où venait l’indiscrétion. Mais Cuignet ne lui laissa pas le loisir de le faire chercher et lui porta lui-même sa confession[85]. Il ne restait plus à Krantz qu’à le frapper, ce qu’il fit aussitôt, en le mettant en disponibilité par retrait d’emploi.

Les partis, surtout dans les assemblées, quand ils ont obliqué dans une voie nouvelle et sont arrivés à un certain point, continuent, pendant quelque temps, à aller de l’avant. Cette vilaine histoire allait donc servir Dupuy, qui ne pouvait plus avoir de majorité qu’avec les revisionnistes, après avoir vécu pendant sept mois de l’appoint de la Droite. Déjà, l’autre jour, il avait dit à Berry, à propos du nouveau ministre Monestier, que « la loi de dessaisissement n’était pas le pivot de sa politique ». La promptitude du châtiment de Cuignet lui donnait l’apparence d’être devenu le ministre de la Revision et lui assura une facile victoire pour son ministère reconstitué.

Krantz et Delcassé, s’étant fait interpeller par Viviani[86], racontèrent, chacun en ce qui le concernait, les diverses phases de cette histoire, le nouveau ministre de la Guerre sur un ton d’autorité qui fit illusion et celui des Affaires Étrangères avec une colère à peine contenue qui lui donnait l’air crêté d’un coq de bataille. Traité par Firmin Faure d’agent du Syndicat, il ne s’en indigna point, comme avait fait Jaurès, quand Bernis, à l’époque du procès de Zola, lui lança la même imputation ; mais, — tant les choses, les hommes et le temps avaient marché, — il répliqua « qu’il y a des injures qui honorent et qu’on ne l’en accablerait jamais assez ». Il lut en entier les lettres de Freycinet et les siennes, le procès-verbal, signé de Cuignet, qui constatait l’exactitude de la traduction officielle du télégramme et, encore, deux autres lettres, de Paléologue et de Chamoin[87], où le général démentait que le diplomate eût cherché à lui dissimuler une pièce de son dossier[88], comme Cuignet l’avait fait raconter, alors que c’était Paléologue qui avait de lui-même fait voir le document à Chamoin. Les applaudissements éclataient à chaque instant dans cette Chambre qui avait acclamé Cavaignac, renversé Brisson, voté la loi de dessaisissement et qui ne se reconnaissait plus elle-même, oubliait ce qu’elle avait été hier, ce qui n’est pas la moindre qualité des gouvernements collectifs.

Delcassé dit qu’il ne faisait que défendre « le département qui représente la France devant l’étranger ». Mais, du même coup, il proclamait l’innocence de Dreyfus[89].

XI

Les trois Chambres de la Cour de cassation se réunirent en audience solennelle le 29 mai[90] ; le même jour, Déroulède paraissait devant la Cour d’assises[91].

Le hasard, peut-être aidé par Dupuy, avait préparé cette coïncidence, pour que chaque parti eût son compte, l’annulation du jugement de 1894 et l’acquittement des émeutiers de Reuilly.

Déroulède, depuis longtemps « sympathique » et ridicule, avait beau faire ; il ne revenait pas de cet état. Jusqu’au bout de l’instruction, il avait demandé à être poursuivi « pour des faits », « un complot sorti de la période de préparation[92] » ; — jusqu’au bout, parquet, juge, Chambre des mises en accusation n’avaient consenti à le poursuivre que pour des paroles (ses cris, à la place de la Nation, que Roget n’avait toujours pas entendus ; ses discours, dans la cour de la caserne, qui n’étaient pas restés davantage dans le souvenir du général) ; — c’est-à dire que l’affaire se présenta ainsi : d’une part, un accusé qui fulminait contre ses accusateurs, parce qu’ils le ménageaient et, comme il disait dans son jargon, « violaient au plus haut point (en diminuant son personnage) les droits de la défense[93] » ; de l’autre, des magistrats, bien différents de ceux qu’avait connus Dreyfus, qui n’avaient jamais assez de preuves[94]. — La comédie se continua à la barre, véritable parade de justice et, visiblement, avec la complicité de Dupuy. — D’abord, nul interrogatoire sérieux des accusés, qui avaient préparé et débitèrent d’interminables discours, comme s’ils étaient à la tribune, et firent le procès du gouvernement et de la Constitution. Déroulède[95], maître du prétoire par la bande d’amis et de claqueurs qui s’y étaient installés et par la mollesse des juges, lança à toute volée, avec une monotonie tonitruante, des extravagances voulues et des platitudes ; bien que son rôle, d’un Masaniello en redingote, commençât à s’user, il s’y admirait toujours et n’arrêta pas de hurler que l’inculper d’un petit crime visé par la loi sur la presse, c’était l’insulter, qu’il avait commis un attentat et « qu’il recommencerait ». — Puis, nul interrogatoire des témoins, ni des témoins de fait, Roget et ses officiers, tous atteints d’une même contagion de surdité ou d’amnésie, pendant que les civils, Barrès, Lasies, se vantaient d’avoir participé au coup ; ni des témoins de moralité, qui célébrèrent le « geste symbolique » de Déroulède[96] et injurièrent Loubet. — Ne pas chercher à savoir, ne rien faire pour éclairer le jury, ne pas se fâcher avec des révoltés qui, demain peut-être, seront les maîtres, ne pas mécontenter la salle, se faire louer pour son impartialité par les bandits de lettres qui, depuis tant d’années, dominent et terrifient l’opinion, telle fut l’attitude des magistrats pendant les trois audiences du procès. Quand le professeur Syveton, l’avocat Hornbostel, surtout Quesnay, dans une furieuse diatribe, mirent en cause le Président de la République et dénoncèrent son « indignité », le président des assises (Tardif) et l’avocat général (Lombard) firent entendre seulement quelques observations ; mais le Procureur général, qui siégeait aux côtés de son substitut, garda le silence. Les camarades d’un pauvre diable de socialiste, qui auraient déposé en sa faveur, eussent été bousculés ; Coppée, Lasies, surtout Rochefort, furent écoutés avec une respectueuse déférence[97]. Le général Hervé eût pu se borner à rappeler que « son amitié pour Déroulède était née sur les champs de bataille et s’était maintenue en dehors, au-dessus de la politique » ; il ajouta cette tirade apprise : « Si l’on venait à être surpris par la guerre, je n’hésiterais pas à faire appel au clairon de Déroulède pour ramener la confiance en ce moment ébranlée dans l’armée ; ce clairon est un engin de guerre ; je prie le jury de ne pas le briser. » Le substitut ne trouva pas un mot à dire, et Krantz lui-même ne demanda d’explication au général qu’après en avoir reçu l’injonction formelle de Loubet et des présidents des groupes républicains dans les deux Chambres. Hervé allégua que « sa déposition avait été mal interprétée[98] », et Dupuy se contenta de cette défaite. Après quelques jours d’énergie, le temps de se faire donner un vote de confiance par les républicains, il revenait à son jeu habituel et à ses complaisances pour les nationalistes.

Les jurés, comme on l’a dit, furent-ils triés, épurés par de savantes récusations[99] ? Ils n’avaient qu’à écouter ces insolents accusés, qui se vantaient de leur crime, ces témoins considérables qui leur en faisaient un mérite, et qu’à regarder ces magistrats qui appartenaient déjà à ces témoins et à ces accusés. Au dehors, en l’honneur de Marchand et de sa petite escorte qui venait de débarquer à Toulon et s’acheminait vers Paris, un vent de folie embrasait l’air. Il était légitime de saluer sa valeureuse et malheureuse entreprise ; alors qu’on ne l’avait pas appuyée par la force et que lui-même, d’ailleurs, avait couru au Caire pour qu’on n’en fit rien, il y avait quelque chose de byzantin, quelque chose qui sentait la décadence, à recevoir ce voyageur comme Scipion l’Africain, après la défaite de Carthage, ne le fut pas à Rome. Or, c’était cet humiliant spectacle que donnait la rue. Encore une fois le patriotisme, mais un patriotisme de vaincus, tomba au piège des entrepreneurs de dictature. Pour Marchand lui-même, au-devant de qui l’éternel chercheur de Césars, Thiébaud, était allé jusqu’à Port-Saïd, il hésitait encore devant la politique, mais s’habituait déjà à se considérer comme un héros et à en faire les gestes, à prendre Fachoda pour une victoire[100]. C’est ainsi qu’il tint, à Toulon, un fort mauvais langage : que, « sans l’Affaire, la France aurait pu faire à l’Angleterre la réponse énergique et fière que dix siècles d’histoire lui avaient enseignée », et que, « des paix comme celle-là, il n’en faudrait pas deux par siècle ». Nécessairement, l’impudente sottise dite, il la rétracta, au premier avis qu’il reçut, afin de ne pas être privé de son triomphe parisien, mais sa vraie pensée n’en était pas moins dans la première version de son discours[101], personne n’en douta, et sa popularité s’en accrut. Ce n’était donc pas encore l’heure pour les jurés de Paris de se brouiller avec les « patriotes », surtout au profit d’un gouvernement qui basculait entre les partis, ne se reprenait que par à-coups, sous la menace et pour une minute, et ne donnait plus ni l’impression de la sincérité ni celle de la durée. Ils avaient acquitté Gohier pour ne pas fâcher les socialistes, Max Régis pour ménager les antisémites. Pour les mêmes motifs : la peur, l’esprit de fronde qui entre dans toutes les opinions de Paris, la méconnaissance, plus inquiétante encore, de ce qui est permis et de ce qui ne l’est pas, ils acquittèrent Déroulède et Habert, à la majorité, après quelques minutes de délibération. Déroulède, aussitôt relâché et fort acclamé, courut à une réunion publique, où Guérin l’embrassa pendant que les ligueurs battaient sur une grosse caisse[102].

XII

Repassons la galerie du Harlay et rentrons à la Cour de cassation, où 46 magistrats[103], enveloppés de leurs robes rouges bordées d’hermine, écoutent, dans un recueillement grave, la lecture du rapport de Ballot-Beaupré[104].

Il s’était appliqué à faire une œuvre non seulement impartiale, mais qui en eût l’apparence, c’est-à-dire la sécheresse et la froideur. L’homme, le juge même disparut d’abord derrière les documents. Sa conviction, qu’il voulait garder pour lui seul jusqu’à la dernière heure, aurait percé dans le récit qu’il eût fait lui-même de l’Affaire. Il avait imaginé, en conséquence, d’en présenter les deux versions, celle des partisans et celle des adversaires de Dreyfus, et, pour commencer, le Mémoire de Mornard qu’il résuma tant qu’il put, mais de façon magistrale. On vit ainsi défiler tous les événements de ce drame de quatre années, l’arrestation de Dreyfus et son procès, la production clandestine d’une pièce « reconnue fausse », en ce qu’elle ne s’appliquait pas à lui, ce qui viciait le jugement dans la forme et au fond ; les faux d’Henry, ses faux témoignages, les extravagances de Du Paty de Clam, la collusion, le fait, « malheureusement hors de doute, que des officiers de l’État-Major, par une aberration d’esprit inexplicable, s’étaient commis en de pareilles équipées », les lettres d’Esterhazy à Félix Faure, son intervention à l’expertise du bordereau en 1898, les aveux d’Henry, la découverte des lettres d’Esterhazy sur papier pelure, ce papier que Dreyfus n’avait jamais employé et dont Esterhazy faisait un constant usage ; la « fabrication » des aveux à Lebrun-Renaud ; ce principe de droit qu’« en matière criminelle comme au civil, l’aveu, indivisible de sa nature, n’est opposable que s’il est signé ou s’il n’est pas contesté » ; enfin, le dossier secret : « Une légende s’est formée autour de ce dossier : Il suffit de l’ouvrir pour avoir aussitôt la certitude absolue de la culpabilité ; comme c’est loin de la réalité ! »

Ce qui se dégageait de cet exposé, c’était une impression écrasante, affreusement douloureuse, d’évidence : Comment Dreyfus a-t-il pu être condamné ? comment sa condamnation a-t-elle pu être si longtemps maintenue ? Certainement, les dernières ténèbres démoralisantes du doute vont s’évanouir.

Il régnait un grand silence dans l’auditoire ; on y voyait les figures connues du procès Zola, des avocats, des intellectuels, beaucoup de femmes ; mais l’air de bataille s’était évaporé ; le respect planait, quelque chose de presque religieux.

Ballot-Beaupré rechercha ensuite « les arguments principaux que pourrait développer un mémoire de la partie adverse, s’il y en avait eu dans l’instance », et il avait mis à ce travail d’école toute son ingéniosité d’esprit, son scrupule de ramasser tout ce qui pouvait avoir l’air d’une excuse ou d’une preuve.

En premier lieu, une subtilité juridique : « En admettant qu’il y ait eu communication irrégulière des pièces secrètes (surtout de la pièce Canaille de D…, inapplicable, selon Cavaignac et Cuignet eux-mêmes), le fait pourrait donner lieu à annulation, non à revision. »

En second lieu, impossible de conclure, en droit, des faux avérés d’Henry, qu’il a été un faux témoin en 1894 ; « la certitude du faux témoignage ne peut résulter que d’une condamnation ou d’une enquête » ; or, Henry est mort.

En troisième et dernier lieu, « la contradiction entre les experts, dans une matière où les plus habiles sont sujets à erreur, ne peut pas être une présomption d’innocence assez puissante pour ébranler l’autorité de la chose jugée. » Pour le papier pelure, « certainement, il est pareil à celui d’Esterhazy », mais « il n’est pas hors de commerce » et « Dreyfus a pu en avoir aussi » ; d’ailleurs, « sa culpabilité est démontrée par la teneur du bordereau » ; les pièces secrètes, selon la traduction qu’en donne Cuignet, s’appliquent à lui, et voici, selon Roget, les mobiles du crime :

À l’École de guerre, un des présidents des commissions d’examen l’avait mal noté… Il arriva ainsi à l’État-Major de l’armée déjà ulcéré par ce qu’il considérait comme un déni de justice dû à sa qualité d’israélite. Dans ce nouveau milieu, il se fit détester, comme ailleurs, par son caractère arrogant et vaniteux. Il était, de cette façon, dans des dispositions excellentes pour trahir. Extrêmement ambitieux, il a pu aussi chercher à nouer des relations avec des agents étrangers dans un but d’amorçage. Il serait allé ensuite plus loin qu’il n’aurait voulu d’abord. Enfin rien qui empêche de croire qu’il ait trahi pour de l’argent, car il dépensait beaucoup avec les femmes et au jeu[105].

Ballot constata de sa voix claire qu’il avait exposé, « aussi impartialement qu’il avait pu, le pour et le contre ». Maintenant, il va faire connaître son propre avis. — Dès le début de son discours, il avait écarté, par des arguments de droit, le système de la cassation sans renvoi, et l’on savait que Manau, Mornard, conclueraient, eux aussi, au renvoi devant un autre conseil de guerre. — « Messieurs, devez-vous casser ? »

Alors, graduant ses effets, il reprit à nouveau toute l’affaire : « Le fait nouveau en sens inverse » qu’a évoqué Cavaignac, c’est-à-dire les aveux, ne résiste pas à l’examen ; en effet, cette phrase : « Si j’ai livré des documents… », Cavaignac l’a isolée de l’ensemble des propos que Lebrun-Renaud attribue à Dreyfus ; tout ce qui est relatif à Mercier et à Du Paty en a disparu ; et, dès lors, « les prétendus aveux ne sont pas, pour l’admission de la demande en revision, un obstacle ». — La discussion technique du bordereau, c’est-à-dire de notes qu’on n’a pas, ne permet que des hypothèses ; le dossier secret ne prête, de même, qu’à des inductions ; une seule certitude s’en dégage, attestée par Cuignet, c’est que les attachés militaires étrangers « avaient d’autres agents pour les renseigner, pendant que Dreyfus était au ministère de la Guerre », et qu’après son arrestation, « ils ont continué à se livrer à des menées d’espionnage et à avoir à leur disposition des indicateurs ». — Que reste-t-il donc, « au point de vue strictement juridique » ? Rien que l’écriture du bordereau et le papier-pelure quadrillé.

Il s’arrêta un instant, posa la question, la simple et pauvre question, la seule qu’avait voulu connaître Scheurer et que, dans le déluge des inventions et des révélations, des hypothèses et des faits connexes, dans la fumée et la poussière de la bataille, sous le monceau des écrits et des discours, les combattants avaient presque oubliée :

Le bordereau, base principale et de l’accusation et de la condamnation, est-il, oui ou non, de la main de Dreyfus ?

Tout était là.

Il s’arrêta de nouveau. Tous les yeux étaient fixés sur lui. Nulle minute plus solennelle. Il semblait que le monde entier attendît, non pas le verdict de Dreyfus, mais son propre verdict.

La réponse vint enfin, lente, grave : « Messieurs, après un examen approfondi, j’ai acquis, pour ma part, la conviction que le bordereau a été écrit, non par Dreyfus, mais par Esterhazy ! »

Un poids, comme d’un rocher, tomba des poitrines. Presque tous les yeux se mouillèrent. Beaucoup de conseillers, ceux de la Chambre criminelle qui avaient été tant outragés, ceux des Chambres civiles qui avaient si longtemps douté, ne retinrent pas leurs pleurs. Ces hommes, presque tous au terme de leur carrière, beaucoup des vieillards, avaient vu tant de choses, tant de misères, qu’ils se croyaient durcis, bronzés ; plusieurs l’étaient ; ils furent pris aux entrailles.

Ballot, faisant un nouvel effort sur lui-même, reprit ; revenant à son procédé familier, il en appelle à Esterhazy, et moins à ses aveux, sur la similitude entre son écriture et celle du bordereau, qu’à ses mensonges ; il le frappe par lui-même[106].

Esterhazy a répondu à Ravary : « Je n’ai jamais écrit sur du papier calque. » Et voici sa lettre, du 17 août 1894, à l’époque même du bordereau, quelques jours avant, sur le même papier qu’il prétendait n’avoir jamais employé ! « En mon âme et conscience, il ne m’est pas possible de contester l’existence de ce fait, que ne connaissaient pas les membres du conseil de guerre, quand ils ont, le 22 décembre 1894, prononcé la condamnation. »

Il dit encore quelques mots, brefs, ceux qu’il fallait dire, « sur certains dangereux défenseurs « qu’avaient eus et Dreyfus et l’armée : « Non, l’armée, devant nous, n’est pas en cause ; elle n’est pas notre justiciable ; elle est, Dieu merci ! bien au-dessus de ces discussions qui ne sauraient l’atteindre, et son honneur, assurément, n’exige pas que l’on maintienne à l’île du Diable un condamné innocent. »

Aussi bien, ne demandait-il pas à la Cour « de proclamer l’innocence de Dreyfus », mais de décider « qu’un fait nouveau, de nature à l’établir », avait surgi : « Je mentirais à ma conscience si je vous proposais une autre solution. »

Mazeau ne réprima pas les applaudissements.

Manau développa ensuite ses conclusions, et Mornard plaida pour Lucie Dreyfus[107]. Mais quelque brûlante que fût la parole du vieux Procureur et quelle que fût la force de dialectique de l’avocat, ils ne renouvelèrent ni l’un ni l’autre l’intensité d’émotion qu’avait produite Ballot-Beaupré.

C’est à la fois l’injustice et la logique des choses. Bien que Ballot, sous son enveloppe un peu épaisse, fût un homme bon et sensible, il y avait dans le vieux cœur de Manau un autre trésor de générosité et de pitié militante, et nulle lumière n’était comparable à celle qui rayonnait du mémoire de Mornard et de son plaidoyer qui le complétait. Mais Ballot avait été celui dont viendrait le mot décisif.

La péroraison de Mornard évoqua la touchante espérance qui était alors au cœur de tous les défenseurs de Dreyfus : « C’est la joie au cœur que les juges militaires, proclamant une erreur loyalement commise, déclareront que leur infortuné frère d’armes, si grand au milieu des épreuves, n’a jamais forfait à la loi de l’honneur… J’attends votre arrêt comme l’aurore bénie du jour qui fera luire sur la patrie la grande lumière de la concorde et de la vérité. »

La Cour s’ajourna au surlendemain (3 juin) pour la lecture de l’arrêt en audience solennelle. Ce même soir[108], Zurlinden, par ordre de Krantz, fit arrêter Du Paty, qui fut conduit au Cherche-Midi. On eût pu procéder contre lui sans le mettre en prison ; il n’était pas homme à prendre la fuite ; mais, comme il était odieux et ridicule, cette brutalité ne soulèverait aucune protestation et aurait l’air d’un acte d’énergie et de justice. Quand Picquart, en mars, après le règlement de juges qui le rendait à la justice civile, avait été extrait de la prison militaire pour être ramené à sa cellule de la Santé, il avait dit en partant : « C’est pour faire une place qu’on m’emmène d’ici ; Du Paty ne sera pas long à la prendre[109]. » Le même Tavernier fut chargé d’instruire contre lui, notamment sur les accusations de Cuignet, pour faux et usage de faux, et sur celles de Picquart, qui n’étaient pas plus fondées, pour les fausses dépêches.

XIII

Mazeau, pour des raisons personnelles et pour des raisons générales plus nobles, tenait à ce que l’arrêt fût rendu à l’unanimité des trois Chambres. On devine les arguments qu’il fit valoir auprès des quelques conseillers qui voulaient que Dreyfus restât coupable. Les partisans de la Revision étaient de deux sortes : les uns, convaincus seulement de la nécessité de nouveaux débats, n’entendaient pas se prononcer sur le fond ; les autres, d’autant plus impatients d’une victoire éclatante qu’ils étaient plus certains de l’innocence du malheureux, pensaient que l’arrêt, même rendu par une unanimité factice, aurait plus de poids que voté seulement à la majorité. Une telle sentence s’imposera aux plus hostiles, fera reculer les dernières haines. Cette vue des choses les rendait conciliants sur le dispositif ; pour les derniers réfractaires, c’était maintenant la grande, la seule affaire.

Cette minorité (Sevestre, Sallantin, Rau, Voisin, Dareste, Crépon) avait reconnu que la revision était inéluctable et s’y était résignée, mais sans en convenir. Le prix que Mazeau et le reste de la Cour attachaient à leur vote leur permit de continuer la résistance sur la rédaction de l’arrêt. Tout leur effort consista à écarter un dispositif qui ferait corps avec la chose jugée, la mettrait à l’abri des embûches, des retours offensifs, l’élèverait trop haut.

Le délibéré fut long, ardent, parfois violent. De part et d’autre furent prononcés des discours véhéments, où éclataient les passions du jour.

Ballot avait préparé un arrêt très fortement motivé en droit : le papier pelure d’Esterhazy, le faux d’Henry, l’inanité des prétendus aveux.

Comme la commission consultative n’avait pas admis que le faux d’Henry constituât un fait nouveau, ses anciens membres, Petit, Crépon et Lepelletier, tenaient fort, rien que par amour-propre, à le faire écarter une fois de plus par les Chambres réunies. La grande lumière qui avait, illuminé tant de consciences et d’où était sortie la revision, n’éclairera point l’arrêt. Bernard, Fabreguettes, d’autres encore, dirent que c’était un défi au bon sens. Pourtant cela fut voté, à une voix, parce que des conseillers de la majorité étaient les amis des intéressés ou qu’ils virent dans cette concession le moyen de rallier à l’arrêt affaibli la Cour tout entière.

Le considérant qui écartait, ruinait la légende des aveux, ne rencontra pas une moindre opposition.

Battus sur les aveux, Sevestre et ses amis opérèrent une diversion hardie qui semblait les mettre en contradiction avec eux-mêmes, mais qui préparait de loin leur revanche. Ils proposèrent d’inscrire parmi les motifs la communication clandestine de la pièce Canaille de D…, « regardée, en 1894, comme désignant Dreyfus ». Crépon, avec son ordinaire âpreté, appuya la motion.

La majorité entrevit seulement le piège, le dilemme qui résulterait de la mise en cause de Mercier et qui pèserait, à les écraser, sur les juges militaires. D’autre part, comment rejeter des considérants qui frappaient en plein l’illégalité, la forfaiture ? La proposition fut adoptée, malgré Ballot [110].

Sur le bordereau, le dispositif rappela le rapport des experts en papier, les conclusions de Meyer, Giry et Molinier auxquelles Charavay s’était associé : « Attendu que ces faits, inconnus du conseil de guerre qui a prononcé la condamnation, tendent à démontrer que le bordereau n’aurait pas été écrit par Dreyfus. »

Il eût fallu l’imputer sans réticences à Esterhazy, comme l’avait fait le rapporteur ; on ne l’osa pas, parce que c’eût été supprimer la base de l’accusation, ne rien laisser à juger au conseil de guerre, l’équivalent de la cassation sans renvoi. Ainsi on laissait la porte ouverte à une nouvelle erreur judiciaire. Résultat ordinaire du manque de logique et de fermeté. En fait et en droit, les juges militaires vont être libres d’attribuer de nouveau le bordereau à Dreyfus ou de croire, avec Cavaignac, que le bordereau est d’Esterhazy, mais que les pièces ont été fournies par Dreyfus.

Ballot lui-même, dans son rapport, leur en avait reconnu le droit, plutôt que de renoncer à sa théorie que la cassation sans renvoi n’était pas possible : « S’il était vrai, avait-il dit, que les faits nouveaux dussent établir l’innocence, la demande de recevabilité se confondrait avec la revision même, de telle sorte que le renvoi serait sans objet, ou plutôt présenterait l’inconvénient grave d’une contradiction à craindre entre votre arrêt et l’arrêt ultérieur qui interviendrait. Aussi la loi de 1805 parle-t-elle uniquement des faits qui sont de nature à établir l’innocence du condamné, mais qui, peut-être, en dernière analyse, ne l’établiront pas[111]. »

Sans doute, il souhaitait ardemment que cette «  dernière analyse s’accorderait avec sa propre conviction » ; mais combien cette espérance était fragile ! comment n’en eut-il pas conscience ?

Pourquoi ces soldats ne s’obstineraient-ils pas à croire Dreyfus coupable, puisque les généraux, les grands chefs, continuaient à l’affirmer et que « l’honneur de l’armée » voulait qu’il fût, qu’il restât éternellement le traître ?

Le journaliste parisien Serge Basset, qui avait causé déjà plusieurs fois avec Esterhazy et avait été le témoin de ses fureurs, était un esprit alerte, sincère et informé. Il n’en était pas moins resté convaincu du crime de Dreyfus, et, quand des confrères essayaient de le convertir, il haussait les épaules[112]. Même la déclaration de Ballot-Beaupré lui laissa des doutes et, reparti pour Londres à la recherche d’Esterhazy, il espérait obtenir de lui quelque retentissant démenti. Il le trouva dans une de ses humeurs les plus noires ; sa femme avait demandé le divorce[113] ; les promesses qui lui avaient été faites n’avaient pas été tenues[114], ou il n’avait pas été répondu à de nouvelles demandes d’argent ; et le bandit se lamentait : « Je suis perdu, mes enfants vont être élevés dans la haine et l’horreur de leur père ; les généraux, pour qui j’ai tout sacrifié, m’abandonnent indignement ; c’est à se tuer, à se loger une balle dans la tête. » Basset lui conseilla de raconter plutôt quel genre de services il avait rendus aux généraux : « Dégagez-vous de toute compromission avec eux ; pour vos enfants, dites toute la vérité. » Alors Esterhazy, après quelques instants de réflexion : « Vous avez raison ; je vais dire toute la vérité : c’est moi qui ai fait le bordereau ! » Et, comme le journaliste restait « interloqué », « secoué d’un frisson » : « Oui, c’est moi qui ai écrit le bordereau à la prière du colonel Sandherr, mon supérieur et mon ami… Je révèle le secret qu’on n’avait jamais pu m’arracher jusqu’ici, à prix d’or… Billot, Boisdeffre, Gonse savaient que j’étais l’auteur du bordereau. »

Il fallut cette scène, le choc direct d’Esterhazy, pour ouvrir les yeux du parisien. Il ne crut pas un instant que Sandherr eût donné à Esterhazy un tel ordre et que « les généraux se fussent accrochés à ses basques, le priant de n’en rien dire » ; vingt fois déjà, Esterhazy, son avocat Cabanes avaient raconté cette absurde histoire. Il ne retint que l’aveu, spontané, haineux, décisif à cette heure solennelle, quand la tragédie semblait près de sa fin ; cette confession du misérable, nullement une boutade, renouvelée verbalement et par écrit[115], emportait tout. Le système de Roget, qu’« Esterhazy était l’homme de paille des Juifs[116] », il ne l’aurait même pas discuté.

Mais les juges, il faut le répéter, eussent dû réfléchir que des soldats s’accommoderaient de cette sottise ; eux-mêmes, d’une mentalité si différente, presque une autre espèce d’hommes, avec toute leur expérience de magistrats et tant de moyens d’informations, ils ont été si longtemps réfractaires à l’impopulaire vérité !

Rien que les résistances qui se prolongeaient dans la Cour elle-même eût dû les avertir ; ils ne comprirent pas qu’ils devaient à la justice d’aller jusqu’au bout de leur tâche, et à l’armée de lui épargner jusqu’à la tentation d’une faillite.

La confiance, presque générale au camp revisionniste, un texte de loi qui prêtait à controverse, un peu de peur enfin, les arrêtèrent à mi-route.

Il y avait encore tant d’équivoques, de mensonges et de timidités dans l’air, qu’il s’en introduisit jusque dans ce glorieux arrêt.

On ne vit d’abord, le monde entier ne vit que la cassation du jugement de 1894, la fin du martyre d’un innocent. Les vices profonds de l’arrêt apparurent plus tard.

Même la formule atténuée : Attendu que ces faits…, ne fut adoptée qu’à la majorité ; — cette majorité, avec un peu d’audace, se fût-elle retrouvée pour une formule plus claire ou pour un arrêt plus haut ? Du moins, il eût fallu l’essayer ; — la minorité eût voulu que le dispositif laissât le bordereau indécis, indivis, entre Esterhazy et Dreyfus.

« Par ces motifs et sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres moyens », — c’était la prétérition qui avait été convenue pour ne pas faire mention du faux d’Henry, — « la Cour casse et annule le jugement rendu le 28 décembre 1894 contre Alfred Dreyfus, et renvoie l’accusé devant le conseil de guerre de Rennes, à ce désigné par délibération spéciale prise en chambre du conseil, pour être jugé sur la question suivante : « Dreyfus est-il coupable d’avoir, en 1894, pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec une puissance étrangère, ou un de ses agents, pour l’engager à commettre des hostilités, ou entreprendre la guerre contre la France, ou pour lui en procurer les moyens, en lui livrant des notes et documents mentionnés dans le bordereau sus-énoncé ? »

Rennes, en plein pays breton et catholique, avait été indiqué par Dupuy ; Dreyfus, débarquant à Brest, y sera plus vite rendu (à la prison où il sera enfermé jusqu’à son procès).

L’arrêt, ainsi rédigé, fut adopté alors à l’unanimité.

Encore, à la dernière minute, Lepelletier demanda, pour lui et quelques-uns de ses collègues, une suspension d’audience. Ils se concertèrent, donnèrent leurs voix.

Mazeau, avant d’ouvrir l’audience solennelle, adressa une allocution à ses collègues. Il leur dit que cette terrible affaire, qui avait déchiré le pays, avait troublé également la vieille paix de la Cour suprême, mais qu’il fallait maintenant oublier ces querelles dans la joie de la justice réalisée et d’une aussi grande œuvre accomplie en commun. Il s’adressa surtout à la Chambre criminelle : elle a été à l’épreuve ; maintenant, elle est victorieuse ; elle ne gardera aucune rancune du passé. Quelque chose comme l’écho d’un remords tremblait dans sa majestueuse parole.

Loew se leva, prit la main de Mazeau, prononça au nom de la Chambre criminelle : « Monsieur le premier Président, j’oublie et je pardonne ! »

  1. 27 mars 1899. — Il était accompagné de Cuignet.
  2. Voir t. IV, 477.
  3. Voir t. IV, 465.
  4. Cass., II, 316 et suiv., lettres de Chamoin à Freycinet, du 13 janvier 1899, de Freycinet à Lebret, du 14, nouvelle lettre de Chamoin du 18.
  5. Ibid., 319, 27 et 30 janvier.
  6. Ibid., 344, lettre de Cavaignac à Mazeau.
  7. Cass., II, 352, lettre de Gonse à Mazeau.
  8. Ibid., 341, lettre à Monod.
  9. Note (inédite) de Freystætter.
  10. Février 1895.
  11. Cass., I, 472, Laroche.
  12. Frédéric Garcin.
  13. Caviale.
  14. Lettre du 6 avril 1899 à Joseph Fabre.
  15. Indépendance belge du 11 mars 1899 ; lettre d’André Honnorat, rédacteur au Rappel, à Mazeau.
  16. Siècle du 24 mars. — Voir t. II, 173.
  17. Lettre du 8 avril.
  18. Voir t. IV, p. 267.
  19. « La confusion apparente fut amenée par l’entrée dans la lutte du lieutenant-colonel Henry et de ses amis qui, comme des enfants… »
  20. Lucie Lissarague.
  21. Cass., II, 5, lettre de Lockroy, du 16 avril 1899 ; lettre de Freystætter à Mazeau, du 17.
  22. 17 et 18 avril 1899.
  23. Cass., III, 142, Ballot-Beaupré.
  24. 24 avril 1899 (Cass., II, 6).
  25. Voir t. I, 450 et 615. — Le 17 mai 1899, un « ami » de Mercier précisa, dans le Matin, que le commentaire qui avait été communiqué aux juges était « la notice biographique de Dreyfus ». Il ajouta que Demange l’avait connue, ce qui était faux, et rejeta tout sur Henry.
  26. Cass., II, 338 et suiv., lettres de Freycinet à Mercier et à Gonse, des 24 et 29 avril, lettres de Mercier du 24, de Gonse du 30. — Freycinet désigne ainsi le commentaire de Du Paty : « la copie, à défaut de l’original qui avait été détruit… » Nécessairement, ni Mercier ni Gonse ne relèvent l’erreur.
  27. 25 avril 1899. (Cass., II, 18, Bertulus ; 22, Roget ; 24, Gonse.)
  28. Picquart rectifia, dans une lettre à Mazeau, quelques-unes des erreurs de Gonse (13 avril). Il me fit parvenir, par Gast, une copie de sa lettre, qui parut dans le Figaro du 9 mai ; Gonse y répondit le 13 (Cass., II, 352). — J’avais écrit à Mazeau, le 7 avril, pour être confronté avec Roget et, précédemment, pour porter à sa connaissance la lettre d’Henry à Papillaud (Tout le Crime, 629 à 631). — La Cour refusa de faire conduire Décrion aux lieux où il prétendait avoir caché des papiers d’Henry et d’Esterhazy.
  29. Il convient d’avoir établi une note sur les pièces secrètes, celles dont avait parlé Picquart, mais il ignore ce que sa note était devenue ; il croit pourtant qu’elle a passé sous les yeux du conseil de guerre. Sur une question de Ballot-Beaupré, il répond qu’il a entendu parler de Décrion comme d’un agent d’Henry. — Il connaissait seulement les accusations de Cuignet par la publication du Figaro, écrivit le 8 mai à son frère : « Je suis bien heureux que le Figaro ait publié l’enquête ; sans cela, j’étais étranglé en douceur et dans l’ombre, sans même savoir pourquoi. Comme canaillerie, c’était assez réussi. J’espère bien que Dreyfus offrira un beau porte-cigares à M. Cuignet et à son compère. »
  30. 29 avril (Cass., II, 26, Cuignet ; 31, Du Paty.)
  31. Voir t. II, 578.
  32. Rennes, II, 16, lettre de Lajoux à Galliffet.
  33. Voir t. I, 24.
  34. Voir, t. IV, 221. — Mareschal avait remplacé Lauth vers la fin de 1897 ; les nominations de François, Fritsch et Dautriche (en remplacement de Gribelin) sont de fin 1898 ; Rollin prit le service au commencement de janvier 1899.
  35. Rennes, II, 21, lettre de Billot à Hanotaux, du 10 mars 1898.
  36. 17 mars 1899. (Rennes, II, 11, 13 et 21, Rollin ; III, 310, Galliffet.) Le capitaine François avait pour instructions « de s’assurer du départ de Lajoux et de ne lui faire remettre la somme qu’une fois embarqué sur le paquebot ».
  37. Cass., II, 320, note de Deloye « pour M. le Ministre », du 12 février 1899, et lettre de Freycinet à Lebret, du 13.
  38. Je reproduisis, dans le Figaro du 1er mai 1899, les principaux passages d’une brochure distribuée, en février 1894, aux officiers du 26e régiment d’artillerie et qui donnait les dessins, description, croquis et dimensions du canon de 120, la description (illustrée) du frein, etc. Ce règlement avait été reproduit à la presse régimentaire. L’article était signé : « Un vieux général d’artillerie ». — Sur la note de Deloye au sujet de l’obus Robin, voir p. 412.
  39. Lettre à Freycinet, du 10 février 1899.
  40. Lettre du 27 février 1899.
  41. Voir t. III, 597.
  42. Cass., III, 511, Paléologue.
  43. Rennes, I, 56, 60, Paléologue ; 52 et 56, Delaroche-Vernet.
  44. Cass., III, 508 et 511, Paléologue.
  45. Voir t. IV, p. 530.
  46. Lettre du 17 avril 1899.
  47. Même date.
  48. Lettre du 20 avril 1899.
  49. Même date.
  50. Voir p. 84.
  51. 21 avril. (Cass., II, 13, Chamoin.)
  52. Duprat, Causes sociales de la folie, 35.
  53. 24 avril 1899. — Cuignet, dans une lettre du 17 décembre à Waldeck-Rousseau, raconte lui-même ces incidents ; Maurras, le confident (ou l’inspirateur) de Cuignet, y revint dans plusieurs articles. (Soleil du 5 décembre 1903, etc.)
  54. Lettre du chef de cabinet du sous-secrétaire d’État des postes à la Cour de cassation, du 22 avril 1899 ; discours de Delcassé en réponse à celui de Lasies (Chambre des députés, séance du 15 décembre 1900). L’authenticité du décalque fut reconnue, non seulement par la Cour de cassation, mais par le conseil de guerre de Rennes.
  55. Voir t. III, 601 et 648.
  56. Procès-verbal du 27 avril 1899. — Chambre des Députés, séance du 12 mai. — Le lendemain, Paléologue, en réponse à une lettre de Chamoin, déclara que ses allégations, au sujet de la pièce 44 visaient « uniquement » Du Paty et Henry. Il mettait ainsi Gonse hors de cause.
  57. Procès-verbal du même jour, 27 avril 1899. — Cette pièce fut portée l’année d’après, par Lasies, qui la tenait de Cuignet, à la tribune de la Chambre (18 décembre 1900).
  58. 29 avril 1899. (Lettre de Cuignet, du 17 décembre, à Waldeck-Rousseau.)
  59. Note du 15 avril 1899. (Dossier secret.)
  60. 25 avril 1899.
  61. Haute Cour, I, 113, dépêches du 16 mai et du 1er juin.
  62. 24 avril 1899. — Cass., III, 335 à 617.
  63. Article 445 du Code d’instruction criminelle, § 5.
  64. Garraud, Précis de droit criminel, 837 ; V. Faidides, Gazette des tribunaux des 24-25 octobre 1898, etc. « Cette jurisprudence a reçu de nombreuses applications. » (Appleton, Cassation sans renvoi, 7.)
  65. Cass., III, 597, Mornard : « Par combinaison des articles 445 et 360… » — Article 445 du code d’instruction criminelle, modifié parla loi du 8 juin 1895 : « Lorsqu’il ne pourra être procédé de nouveau à des débats oraux contre toutes les parties, notamment en cas de décès, de contumace ou de défaut d’un ou de plusieurs condamnés, d’irresponsabilité pénale ou d’excusabilité, en cas de prescription de l’action ou de celle de la peine, la Cour, après avoir constaté expressément cette impossibilité, statuera au fond sans cassation préalable ni renvoi. » — Article 360 : « Toute personne acquittée légalement ne pourra plus être reprise ni accusée en raison du même fait. »
  66. Siècle du 12 mars 1899 ; selon Thézard, si Esterhazy était reconnu l’auteur du bordereau, comme il avait été acquitté définitivement et ne pouvait plus être poursuivi pour le même fait, il n’y avait plus possibilité d’engager des débats contre toutes les parties. Thézard ajoute, ce qui n’est pas contesté, que « le mot notamment de l’article 445 n’a nullement le caractère limitatif ». — Bard, dans son rapport d’octobre, avait déjà indiqué que « l’accusation (contre Dreyfus) restait, à son avis, absolument désarmée, à tel point qu’on serait amené à se demander s’il ne vaudrait pas mieux casser sans renvoi ». (Revision, 124.)
  67. Cass., III, 36 et 37, Ballot-Beaupré. Il répond directement à l’article de Thézard : « Dans l’article 445 » le mot « parties », rapproché du mot « condamnés » qui vient ensuite, ne s’applique qu’aux personnes dont la condamnation est à reviser ; car ce sont les seules pour lesquelles on ait à se demander quel sera le juge de la revision, si ce sera un tribunal de renvoi, ou si ce sera la Cour de cassation elle-même. » — En sens contraire, Garraud, Droit criminel, 937 ; J.-A. Roux, dans le recueil de Sirey (99, I, 473-474) ; Appleton : « Le bon sens paraît bien commander cette solution. Comment imaginer que la loi ait prévu l’impossibilité de débats oraux contre toutes les parties, si elle n’avait voulu désigner par là que le seul condamné ? » Il faut observer, en outre, que l’article 445 vise surtout le cas de revision fondé sur deux arrêts (deux condamnations) inconciliables. De là, lors de l’élaboration de la loi de 1895, la substitution des mots contre toutes les parties à l’ancien texte entre les parties. (Dalloz, année 1867, IV, 64 : année 1895, IV, 82.) — Manau comprend Esterhazy parmi les parties, mais, par un raisonnement assez singulier, il exclut la possibilité d’une cassation sans renvoi parce qu’Esterhazy a été acquitté : « Il faudrait, pour citer un exemple approprié à la cause, qu’Esterhazy eût été condamné par contumace, et que, son absence persistant, il ne pût être jugé contradictoirement avec Dreyfus par le nouveau conseil de guerre. » (242.) Dans la péroraison de son réquisitoire, Manau se prononce à nouveau pour la cassation avec renvoi : « Vous n’avez pas qualité pour prononcer définitivement. Dreyfus le sait… etc. » (320.) — Un arrêt postérieur des Chambres réunies (du 15 mars 1900) attribue nettement la qualité de parties au faux témoin dont la déposition a entraîné la condamnation d’un innocent. La Cour casse sans renvoi, « l’ouverture de nouveaux débats n’étant plus possible, soit sur le faux témoignage avoué par la fille Lucas, soit sur le vol dont a été inculpée la femme Dellegny. » (Appleton, 9.)
  68. Appleton, loc. cit., 6 : « En matière de revision de procès criminel, la Cour de cassation ordonne des enquêtes, des expertises, provoque toutes les mesures d’instruction qui lui paraissent utiles. Lorsqu’elle prononce son arrêt, c’est le fait qu’elle juge, en même temps que le droit. »
  69. Séance du 2 mai 1899.
  70. Journal des Débats du 1er mai. Clemenceau traita aussi tôt Galliffet de « massacreur ». (Aurore du 2.)
  71. Séance du 5.
  72. Figaro des 10 et 22 février, 3, 9 et 25 mars, 7, 14 et 22 avril 1899. Ces articles, avec quelques autres, ont été réunis en volume, Pour la justice et pour l’armée.
  73. Georges Duruy (Temps du 30 avril) et Gouzy (Séance du 5 mai).
  74. 24 avril.
  75. Lettre du 24 avril.
  76. Discours de Freycinet : « Le général avait pris cette mesure avant d’en recevoir l’ordre ; il a eu raison, je l’approuve et je le couvre. »
  77. Le Moniteur du Calvados, journal de Lebret, raconta, le 27 mars 1899, une démarche de Jamont auprès de Freycinet : « Il a fait part au ministre de la situation particulièrement délicate qui était faite aux officiers. Il ne lui a pas caché que la discipline militaire se ressentait étrangement des attaques portées contre les généraux, et que la confiance n’existait plus de la part du soldat pour le chef. »
  78. Dans son for intérieur, il souhaitait la revision, me le fit dire, le matin même de cette séance, par un de nos amis communs, Jules Herbette, ancien ambassadeur à Berlin, que j’avais prié, l’avant-veille, de raconter à Freycinet certains propos de l’Empereur d’Allemagne au prince de Monaco. Herbette était, convaincu de l’innocence de Dreyfus et très ardent pour la revision.
  79. « Il ne me convient pas de lire ces articles… Non, je ne veux pas les lire… etc. » Il sortit de son portefeuille le numéro du Figaro, le déploya, le replia.
  80. Rennes, I, 106, Mercier ; II, 557, Freycinet. — Voir p. 333 et 441.
  81. 7 mai. — Krantz ordonna aussitôt la réouverture du cours de Georges Duruy ; la reprise eut lieu le 15, sans incident.
  82. 6 mars 1899.
  83. Séance du 8 mai. — Deschanel lui fit appliquer la censure.
  84. Séance du 12 mai, discours de Krantz.
  85. Discours de Krantz. — Lebret déféra à nouveau Grosjean à la Cour de cassation (16 mai 1899).
  86. 12 mai.
  87. Du 29 avril 1899.
  88. La copie du télégramme du 2 novembre 1894.
  89. L’ordre du jour de confiance fut adopté par 378 voix contre 54, les nationalistes, quelques royalistes et Cavaignac. Une partie de la Droite s’abstint.
  90. Elles siégèrent les 29, 30 et 31 mai pour le rapport de Ballot-Beaupré et le réquisitoire de Manau, le 1er juin pour la plaidoirie de Mornard.
  91. Audience des 29, 30 et 31 mai.
  92. Instr. Pasques, 95, note des avocats, Falateuf, Rouiller, Bertron.
  93. Ibid., 96. — Dupuy, dans son discours du 9 avril 1899, signala la tactique de Déroulède : « Le grossissement de son rôle, le grandissement de son personnage… » Déroulède protesta aussitôt par une lettre qu’il rendit publique (14 avril, Conciergerie, cellule n° 33).
  94. L’ordonnance de soit-communiqué fut rendue le 6 avril. L’arrêt de la Chambre des mises en accusation, du 23, renvoie Déroulède et Habert devant la cour d’assises « pour avoir provoqué directement à un attentat dont le but était de détruire ou changer le gouvernement, crime contre la sûreté intérieure de l’État prévu par les articles 87 et 88 du Code pénal, sans que ladite provocation ait été suivie d’effet, et adressé à des militaires des armées de terre des provocations dans le but de les détourner de leurs devoirs militaires, délit prévu par les articles 23, 24 et 25 de la loi du 29 juillet 1881 et la loi du 12 décembre 1893 ».
  95. À la question du président, au début de l’audience, il fit suivre ses nom et prénoms de la qualification de « représentant du peuple pour le département de la Charente ». Habert répondit simplement : « Député ».
  96. Déposition de Jules Lemaître.
  97. Bourget et Vogüé se contentèrent d’écrire en faveur de Déroulède.
  98. Lettre du 31 mai au ministre de la Guerre : « J’espère que les explications verbales que j’ai eu l’honneur de vous donner seront de nature à vous satisfaire ainsi que M. le Président de la République. »
  99. Pelletan, dans le Matin du 3 juin 1899.
  100. Massard, directeur de la Patrie, lui remit une épée d’honneur à la réception qui eut lieu au ministère de la Marine : « Que le nom de Fachoda n’attriste pas trop le commandant ; c’est celui d’une victoire de la civilisation et de l’énergie française. »
  101. l’Agence Havas donna, à trois heures d’intervalle, deux textes de ce discours, le premier exact, le second correct. (1er juin 1899.)
  102. À la salle Saint-Paul (Figaro et Libre Parole du 1er juin) Selon Gaston Méry (Libre Parole du 31 mai 1902), Déroulède, aurait montré « de la répugnance » à recevoir l’accolade de Guérin.
  103. Un seul conseiller, Vételay, était absent, (Voir t. IV, 324.)
  104. Cass., III, 1 à 198.
  105. Cass., I, 631, Roget.
  106. Cassagnac écrivit le lendemain dans l’Autorité : « Le président rapporteur Ballot-Beaupré s’est montré le digne émule des scélérats de la Chambre criminelle. »
  107. Cass., III, 199 à 321, Manau ; 617 à 703, Mornard.
  108. 1er juin 1899, à sept heures du soir.
  109. Huret, dans le Figaro du 10 juin, récit de Picquart. — Les journaux publièrent une lettre de Du Paty au ministre de la Guerre : « Depuis bientôt deux ans, je suis l’objet, dans une partie de la presse, des attaques les plus violentes. Un officier, M. le commandant Cuignet, a ramassé ces attaques et outrages et a dressé contre moi, dans l’ombre, un réquisitoire haineux que je n’ai connu que par le Figaro… Je demande des juges. » — Krantz démentit qu’il eût reçu cette lettre avant de faire procéder à l’arrestation de Du Paty ; elle ne parvint que le 2 juin au général commandant le département de la Seine, fut transmise, le 3, à Zurlinden et le 4, au ministre de la Guerre.
  110. Cass., III, 203, Ballot-Beaupré : « Quoique puisse indiquer l’enquête (au sujet de la communication secrète), nous n’avons pas le droit d’en tenir compte… Nous l’ignorons légalement… etc. » De même Manau : « Quelle que puisse être l’impression au sujet de cette irrégularité, n’ayant pas le droit de vous la proposer comme moyen d’annulation, nous ne vous la proposerons pas non plus comme moyen de revision. » (261.)
  111. Cass., III, 31, Ballot-Beaupré.
  112. Rennes, III, 384 et suiv., Serge Basset ; Matin du 3 juin 1899. La conversation de Basset avec Esterhazy eut lieu le 31 mai. Le 2 juin, Esterhazy renouvela ses déclarations à un rédacteur du Daily Chronicle et, le 4 à un rédacteur du Temps, Deffès. (Rennes, III, 409.)
  113. Le divorce fut prononcé, par défaut, au profit de Mme Esterhazy (9 juin 1899). Le jugement porte qu’Esterhazy servira à sa femme une pension de 600 francs par mois.
  114. Voir p. 33. — Précédemment, il avait renouvelé ses menaces dans sa correspondance avec Laguerre : « Je vous jure qu’on regrettera avec du sang dans les larmes de n’avoir pas compris. Si je n’ai plus que la vengeance, aucune considération ne m’arrêtera pour me venger… Au point où j’en suis, je ne reculerai devant rien ; vous devez me connaître assez pour savoir que ce ne sont pas de vaines paroles… Si je n’ai pas voulu me venger pour de l’argent, je me vengerai pour rien si l’on ne m’accorde pas les concessions très modérées que je demande… Je crois en Dieu, mais aucune considération divine ou humaine ne m’arrêtera… Je f… tout à l’envers… etc. »
  115. Déclaration autographe dans le Matin au 8 juin 1899 : « J’affirme que l’article paru sous la signature de M. Ribon (Serge Basset) et rapportant les déclarations que je lui ai faites relativement au bordereau est rigoureusement exact et rapporte textuellement mes propres paroles. Londres, le 4 juin 1899, Esterhazy. » Déclaration analogue dans le Daily Chronicle, reproduite en fac-similé par le Siècle du 8. — La note d’Esterhazy fut saisie dans les bureaux du Matin, à l’époque du procès de Rennes.
  116. Rennes, III, 395, Roget.