Histoire de l’Affaire Dreyfus/T6/1-1

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Eugène Fasquelle, 1908
(Vol. 6 : La revision, pp. 84–158).
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XIII

Ces incidents laissèrent encore l’opinion indifférente, parce qu’elle voulait l’amnistie, et qu’elle n’y voyait pas la banqueroute de la justice, mais le rétablissement définitif de la paix des intérêts, sinon des partis. Ce besoin était si profond qu’il allait suffire d’un discours défiguré et de la cabale de trois officiers contre un policier pour déchaîner tout à coup une tempête où le ministère faillit sombrer.

Waldeck-Rousseau avait salué dans l’Exposition « le témoignage de la paix morale reconquise[1] ». Loubet, parlant à la cérémonie d’inauguration, reprit la formule et l’élargit : « La France a voulu apporter une contribution éclatante à l’avènement de la concorde entre les peuples. »

L’idée d’offrir au monde convié à l’Exposition le spectacle de la réhabilitation du nouveau Calas ne pouvait venir qu’à un poète. Zola, en l’évoquant devant la commission du Sénat, n’y avait pas attaché plus d’importance qu’à une image[2]. J’avais, au contraire, dit nettement que « la France aurait mauvaise grâce à rendre ses invités témoins d’un redoutable conflit » ; cependant « le repos des esprits peut être assuré autrement que par l’amnistie ; il peut l’être également par l’armistice », la trêve des partis. Comme le seul dépôt du projet sur la cessation des poursuites a eu pour résultat de faire rayer les divers procès des rôles, rien ne presse le Sénat ; il peut ajourner la discussion de l’amnistie après l’Exposition (13 mars).

Waldeck-Rousseau connut ma déclaration par les journaux ; il eût pu inviter la commission à faire vite, Guérin à hâter son rapport ; il n’en fit rien.

Plus d’un mois après, comme j’étais retourné, pour la première fois depuis ma défaite électorale, dans mon ancienne circonscription, la section dignoise de la Ligue des Droits de l’Homme m’offrit un banquet[3]. La part que j’avais prise à l’Affaire m’avait coûté mon siège ; maintenant, beaucoup de ceux qui avaient voté contre moi le regrettaient ; plusieurs d’entre eux assistaient à la réunion. Cependant, la politique commandait si évidemment de ne pas remuer les passions assoupies que je ne prononçai pas le discours qui était attendu par mes amis. Je m’exprimai en ces termes :


Vous vous seriez trompés si, venant ici, vous avez cru que je vous ferai un discours sur l’Affaire. Ce discours, du moins ce soir, je ne le ferai pas. Non point, certes, que notre œuvre soit terminée ; elle ne peut l’être que par la victoire complète du Droit. À cette heure, nous sommes exactement à l’entr’acte qui, dans les bons mélodrames, sépare le quatrième acte du cinquième où l’innocence est vengée et le crime puni. Et il faut, il est nécessaire surtout à l’honneur historique de la France, que le verdict de Rennes, nul déjà par l’invraisemblable admission des circonstances atténuantes, déchiré ensuite par le décret de grâce, il faut qu’il soit anéanti entièrement par un arrêt suprême. Il le faut, je ne me lasserai pas de le redire, non pas tant pour Dreyfus lui-même que pour cette grande personne morale, « la plus grande qui soit au monde », la France, qui ne saurait rester débitrice envers un homme, fût-il juif, de son honneur injustement ravi. Cette dette est sacrée ; je jure que nous l’acquitterons.

Mais, Messieurs, si nous repoussons et si nous continuons à repousser de toutes nos forces l’amnistie, qui serait l’étranglement de la justice et l’étouffement de la vérité, nous avons nous-mêmes offert l’armistice pour toute la durée de cette grande fête du travail et de la paix qu’est l’Exposition Universelle. La parole une fois donnée, dans un intérêt patriotique, nous la tiendrons.

Nous ne laisserons prescrire aucune de nos revendications ; mais cette fête que la France offre au monde, non, nous ne la troublerons pas !


Qu’y avait-il dans ce passage de mon discours[4] que je n’eusse déjà dit, écrit vingt fois ? Qui avait pensé que Dreyfus se satisferait de la grâce ? Quels cris, s’il s’en fût contenté ! « Le juif est libre. Il est entouré des siens. Il mange et boit en paix. Est-ce que cela ne suffit pas à un juif ? Que lui faut-il de plus ? Un chrétien mourrait à la peine, à la conquête de son honneur… » Mais les discours ont leur destin comme les livres.

Le sort de celui-ci fut singulier. D’abord, il me vaut les compliments de plusieurs ministres[5], malgré la dure phrase sur l’amnistie ; puis, tout à coup, comme autrefois « l’honneur de l’armée », une nouvelle formule : « la reprise de l’Affaire » éclate et remplit l’atmosphère de fumée. — « Le pays commençait à respirer » ; les juifs ont décidé de le bouleverser à nouveau ; ils reprendront l’agitation dès que sera écoulé l’« armistice » de l’Exposition[6] ; le « discours de Digne » a été concerté avec Waldeck-Rousseau (à qui j’ai dicté, il y a trois semaines, par une contradiction inexpliquée, « l’amnistie juive »). — Ceux qui découvrent et dénoncent ce nouveau complot, ce sont le même Lemaître et le même Drumont qui, eux aussi, repoussent l’amnistie.

Je ne m’étais pas tenu bien haut dans la vérité ; je fus traité comme si je m’étais élevé au sommet.

On était à dix jours des élections municipales. La campagne, paisible en province, était violente à Paris. Les gens de la Patrie Française, ceux de la Ligue des Patriotes multipliaient les efforts pour s’emparer de l’Hôtel de Ville. Un matin, les murs se couvrirent d’affiches portant, en gros caractères, le titre : La Reprise de l’Affaire, et reproduisant les phrases incriminées de mon discours. Les conseillers municipaux, radicaux et socialistes, déjà traqués pour avoir voté l’achat du livre de Gohier, l’Armée contre la Nation, sont rendus responsables de mes paroles. Aussitôt ils s’effrayent, s’échauffent contre moi, croient ainsi se sauver et assurent d’autant plus leur défaite.

La population parisienne avait d’autres griefs contre la municipalité radicale : sa gestion coûteuse, le favoritisme qui régnait à l’Hôtel de Ville ; mais la formule, le cri de ralliement lui manquait : elle vota contre « la reprise de l’Affaire ». Plus de la moitié des quartiers[7] nomma des nationalistes, trois des prisonniers et trois des avocats de la Haute-Cour, le professeur Dausset, récemment révoqué par Leygues. Depuis Boulanger, les républicains n’avaient pas subi à Paris une telle défaite.

La sage province, en dépit des mêmes excitations, donna aux républicains une majorité considérable ; mais bien que Paris ne fût plus depuis longtemps l’autorité politique et sociale qu’il avait été, sa manifestation porta beaucoup, troubla surtout les députés. Ceux qui connaissaient la loyauté de Waldeck-Rousseau et son obstination une fois qu’il s’était arrêté à un parti, ne doutaient pas que mon discours ne l’eût surpris et gêné. Le gros de la majorité se demanda si, après tout, il n’y avait pas quelque parcelle de vérité dans tout ce bruit et si l’agitation pour Dreyfus n’allait pas reprendre.

La veille de la rentrée des Chambres[8], le journal L’Éclair annonça à grand fracas qu’il avait la preuve que Waldeck-Rousseau lui-même avait présidé à l’organisation d’un complot de police pour ruiner le jugement de Rennes. Deux agents de la Sûreté générale étaient allés à Madrid pour s’y rencontrer avec le fameux Cuers ; la Sûreté avait essayé d’obtenir d’un agent du ministère de la Guerre la déclaration que le témoignage de Cernuski avait été payé par l’État-Major ; j’étais au courant de tout, mais j’avais parlé trop tôt.

XIV

Le bureau des Renseignements étant sorti des débats de Rennes encore plus discrédité que par le passé, Galliffet n’avait pas attendu la fin du procès pour annoncer son intention de le supprimer et de rattacher le service d’espionnage et de contre-espionnage à la Sûreté Générale[9]. Il en avait été ainsi sous Napoléon qui jugeait cette espèce de besogne nécessaire, mais salissante pour des officiers. Ce n’était pas l’avis des successeurs d’Henry. L’un des officiers du bureau établit un rapport pour « mettre le ministre en garde contre le danger de passer le service d’espionnage à la Sûreté, administration qui n’est pas faite pour cela[10]. » « À l’État-Major de l’armée, selon François, l’intention du ministre avait étonné (pour ne pas employer une autre expression) tout le monde[11]. »

Galliffet, beaucoup plus accessible aux influences que son physique, ses attitudes et son verbe tranchant ne le donnaient à croire, se laissa circonvenir. Il enleva seulement à la Section, rattachée au deuxième bureau, « les services de police et de contre-espionnage » et lui laissant la recherche des documents et des renseignements, n’y mit qu’une réserve : que les officiers ne s’aboucheraient plus que par intermédiaires avec les agents étrangers[12]. « Tout agissement incompatible avec la dignité de l’officier lui est interdit[13]. »

Rollin, relevé de ses fonctions, fut remplacé à la tête du bureau par François[14] qui garda Mareschal, Dautriche et Fritsch ; le nouveau service civil fut confié, sous la direction de Cavard, à Tomps, « la bête noire », depuis le temps d’Henry, de tous les policiers militaires. « On volait la section de statistique[15]. »

Dualité, c’est rivalité de services[16]. L’amour-propre de bureau devient le mobile de tout. Des froissements d’abord, puis une guerre sourde, où bientôt tous les moyens paraîtront bons. Quand l’atmosphère est saturée de passions aussi vives que celles qui sont sorties de l’Affaire, de l’animosité à la félonie il n’y a qu’un pas.

Galliffet a donné une consigne formelle : « Défense absolue de s’occuper désormais, de l’Affaire. » « L’incident est clos », surtout pour l’armée, surtout pour le bureau des Renseignements[17]. Il dit à tout son monde : « Ne m’en parlez plus. » « Il se serait mis en colère si on lui en avait parlé[18]. » — « Peur de le mécontenter », on ne lui en parle plus. C’est la seule partie de la consigne qui soit observée.

Tout cet épisode, très bas et encore obscur, qui conduira à la démission de Galliffet et aura pour l’armée des conséquences très graves, c’est la conspiration du bureau des Renseignements contre la Sûreté générale, l’intrigue des trois capitaines, François, Mareschal et Fritsch, contre Tomps. Dominés par le souvenir de l’Affaire[19], ils sont convaincus que la Sûreté, elle aussi, est préoccupée seulement de l’histoire d’hier, de la revanche à prendre contre l’armée qui a condamné Dreyfus. Dès lors, il n’y a plus qu’une question qui compte, c’est de ramasser des preuves contre elle, d’en forger au besoin, de persuader aux grands chefs, fatigués ou dupes, que la Sûreté n’a qu’un dessein : détruire le jugement de Rennes.

Il faut distinguer entre ces trois officiers. — François et Fritsch sont surtout les hommes d’une idée fixe, aveuglés par la passion, momentanément incapables de distinguer entre le vrai et le faux, le bien et le mal. C’est dans une lettre intime, d’une évidente sincérité, que François écrit : « Nous allons, je le crains, entrer dans une crise nouvelle, plus terrible peut-être et plus grave, dans tous les cas, que la dernière. Comment en sortirai-je ? À la garde de Dieu ! Mais j’ai toujours devant moi l’exemple de mes trois prédécesseurs : le premier mort fou ; le deuxième disqualifié et honni ; le dernier, le meilleur de tous, et le plus droit et loyal, suicidé d’un coup de rasoir[20]. » Voilà l’état d’esprit de l’officier que Galliffet a mis à la tête du service des Renseignements, d’ailleurs républicain, « l’ayant été à une époque où il y avait quelque mérite et peu d’avantages à l’être[21] », et, dès qu’on le sort de l’Affaire, intelligent et droit. — Chez Mareschal, au contraire, le mobile semble être l’intérêt personnel ; calme et froid à l’ordinaire, toute investigation qui se dirige vers la machination du faux témoignage de Cernuski l’inquiète ou l’irrite : en a-t-il été ? sait-il seulement ? acteur ou témoin ? Le certain, c’est que, dans la lutte engagée entre le service des Renseignements et celui de la Sûreté, il y a un combat particulier ; Mareschal ne tire pas dans le tas, il vise Tomps directement, parce que Tomps est sur la piste qui conduit au mot de l’énigme.

Guénée, à l’époque d’Henry, avait entrepris, par ses procédés ordinaires, une enquête sur un certain nombre d’hommes politiques engagés dans l’Affaire, ou seulement suspects d’être favorables à la revision, et même sur plusieurs défenseurs patentés de l’État-Major. C’était le ramassis le plus répugnant d’inepties et de vilenies. Freycinet est accusé « de renseigner la presse contre rémunération », Clemenceau d’être l’agent de l’Angleterre, moi, d’être celui de l’Allemagne, Dupuy, Millerand, Pelletan, Hébrard, Dufeuille de trafiquer avec Tornielli, ou avec Munster, ou avec le Syndicat. Sur Arthur Meyer, deux pages d’obscénités. Trois hommes seulement trouvaient grâce : Judet, Thiébaud, « du bois dont on fait les présidents du conseil », Urbain Gohier[22]. François et Mareschal continuèrent l’imbécile collection ; d’énormes cartons débordaient de rapports, de notes, de « fiches ». Pourtant, toute cette paperasse ne menait à rien : c’était la Sûreté générale qu’il fallait atteindre.

On n’a pas oublié comment Rollin et Mareschal s’étaient rencontrés, à l’époque du procès de Rennes, avec l’agent Przyborowski et leur conversation avec lui au sujet de son complice viennois Mosetig[23]. Le Polonais raconta peu après à ses associés, la fille Mathilde et son mari Wessel, que le faux témoignage de Cernuski à Rennes avait été concerté à la suite de cet entretien. C’était lui qui avait procuré Cernuski, pour 30.000 francs, « au parti de l’État-major[24] ».

Przyborowski jure qu’il n’a jamais fait ce récit ni à Mathilde, ni à Wessel ; il n’aurait appris l’existence de l’ancien officier autrichien que par le procès de Rennes[25]. Cependant d’autres témoins affirment tenir de lui la même histoire ; et il a dit lui-même à Tomps qu’il a connu Cernuski[26].

Vers la fin de 1899, Przyborowski et Wessel furent arrêtés le même jour à Bruxelles, l’Allemagne réclamant Wessel pour divers délits de faux et d’escroquerie ; l’Autriche, Przyborowski pour corruption de fonctionnaire, dans l’affaire Mosetig. L’extradition de Przyborowski fut refusée, celle de Wessel accordée ; en route, à Posen, il réussit à s’évader. Dans le courant de février 1900, tous deux se trouvent de nouveau à Nice avec Mathilde. Elle y exerçait, comme par le passé, son triple métier de proxénète, de fille et d’espionne.

Le gouvernement allemand, dès qu’il connut la présence de Wessel à Nice, formula une demande d’extradition. Tomps télégraphie à Mathilde de faire partir son mari pour Paris. Il savait beaucoup de choses, les noms de divers agents français en Allemagne. Extradé, il parlera, dira tout, trahira ceux pour qui il a trahi. — On connaît Wessel seulement à Nice ; ailleurs, sous de faux noms, il est à l’abri ; Tomps veillera ; Wessel le préviendra de ses déplacements[27].

Wessel, arrivé à Paris avec cent francs que lui avait donnés Mathilde, demanda une entrevue à Mareschal : il est sans ressources ; si le bureau ne l’embauche pas, il n’a plus devant lui « que le vol ou l’assassinat[28] ». Oh le rengage et Mareschal, pour première mission, le renvoie à Nice où il s’abouchera avec un officier étranger, « ruiné au jeu et disposé à faire tout ce qu’on voulait pour de l’argent ». Wessel objecte le mandat d’arrêt lancé contre lui par le gouvernement allemand. Mareschal le rassure ; le commissaire spécial recevra « l’ordre de fermer les yeux » ; aussi bien ne restera-t-il que trois jours à Nice d’où il se rendra avec l’officier étranger à Nancy[29].

Mathilde, entre temps, travaillait avec Przyborowski. Bien qu’il eut reçu, l’année précédente, des sommes considérables, plus de 40.000 francs[30], il était « très mécontent de l’État-Major », murmurait des menaces : « S’il ne reçoit pas satisfaction, il proposera à Tomps de lui faire, contre espèces sonnantes, des aveux complets sur l’affaire Cernuski[31]. » Mathilde répéta les menaces de Przyborowski à un agent de la Sûreté qui fréquentait chez elle et lui remit une lettre pour Tomps ; elle y précisait que son ancien amant ne voulait avoir affaire qu’à lui ; on pourra contrôler ses dires en écoutant une conversation qu’il aura avec Cernuski. Tomps laissa la lettre sans réponse. Dix jours après, Przyborowski écrit lui-même à Tomps, le prie instamment de venir à Nice. Tomps, encore une fois, ne répond pas[32].

La lettre de Mathilde est du 5 mars, celle de Przyborowski du 15 ; dans l’intervalle, le 8, Wessel arrivait à Nancy en compagnie de l’officier étranger qu’il était allé chercher à Nice et qui s’entretint quelques instants avec Mareschal avant de continuer sa route sur Metz. Mareschal installe Wessel dans un hôtel, le rassure contre tout danger d’extradition, lui confie diverses missions sur la frontière[33]. La conversation tombe sur l’affaire Dreyfus ; Wessel raconte que Przyborowski a procuré Cernuski à l’État-Major, et qu’il en bavardait beaucoup[34]. C’était exactement ce que Mathilde disait à l’agent niçois et écrivait à Tomps.

Ici, selon Wessel, Mareschal se serait montré « subitement surexcité ». « Przyborowski, lui aurait-il dit, n’a qu’à se tenir ; sans quoi, je le fais arrêter. » Il demande alors à Wessel de signaler dans un rapport que Tomps a offert de l’argent à Przyborowski pour dire que « c’est lui qui a procuré Cernuski et son témoignage ». Wessel, qui sait par Mathilde que c’est le Polonais qui a cherché à rentrer en relations avec Tomps, hésite d’abord à mentir ; mais Mareschal lui promet une gratification et Wessel consent à dénoncer Tomps[35].

Nécessairement, Mareschal contredit Wessel. C’est Wessel qui lui a confié « spontanément[36]. » que Tomps s’occupait à obtenir du Polonais un faux témoignage sur Cernuski. Il convient pourtant qu’il a conduit Wessel dans sa propre chambre pour y rédiger le rapport[37].

Grand émoi au bureau quand Mareschal y raconte le résultat de son voyage, qu’il a pris la Sûreté générale en flagrant délit, qu’il tient Tomps. Tout juste, François vient d’apprendre un autre exploit du policier : Tomps est allé à Madrid, avec Lajoux, à la recherche de Richard Cuers ; c’est Lajoux lui-même qui en a averti Millevoye[38].

Il était exact que Tomps avait donné à un piège de Lajoux. L’ancien agent d’Henry, à bout de ressources, tombé dans la crapule, vivait d’expédients et de chantages. Il imagina de conter à Tomps que son ancien associé Cuers[39] était à Madrid, employé à un important service allemand d’espionnage, et qu’il y aurait moyen de s’en faire livrer par lui les secrets. Cela résultait de lettres qu’il montrait. Waldeck-Rousseau, manquant à son ordinaire clairvoyance, autorisa Tomps à se rendre à Madrid avec Lajoux[40]. Le secrétaire de Cavard prit le même train, mais n’était point de la partie. Arrivé à Madrid, Lajoux demande de l’argent ; Cuers n’y était pas ; la correspondance était fausse[41].

François rend compte au colonel Hache, chef du 2e bureau, et au sous-chef d’État-Major, le général de Lacroix ; il résulte de tous les renseignements recueillis depuis trois mois que les amis de Dreyfus, particuliers et fonctionnaires, s’apprêtent à reprendre l’Affaire ; la Sûreté cherche à suborner des témoins ; Mathieu Dreyfus est allé à Vienne (il n’y était pas allé depuis quinze ans) ; j’enquête à la fois sur Cernuski et sur la femme Bastian[42]. Hache et de Lacroix lui prescrivirent d’établir un rapport d’ensemble pour être communiqué au général Delanne, chef d’État-Major, puis au ministre[43].

Delanne, quand François lui remit son rapport et lui en dit le sujet, l’interrompit au premier mot. Le ministre a défendu qu’on s’occupe de l’Affaire ; les ordres s’exécutent, ne s’interprètent pas ; le chef d’État-Major donnera l’exemple de l’obéissance ; il ne lira même pas le rapport qui sera brûlé. Sur quoi, de Lacroix le jeta au feu, en présence du colonel Hache et de François[44].

Tout était à recommencer.

Tomps, jusqu’alors, avait su rester sourd aux sollicitations de Przyborowski et de Mathilde ; « il s’était enfermé strictement dans ses fonctions » qui n’étaient pas « de former des dossiers en vue de fournir des éléments à de nouvelles agitations[45] ».

Soit que Mathilde fût devenue plus pressante, soit que la curiosité, la passion de la chasse qui font le bon policier, l’aient emporté enfin sur la prudence, il arriva cependant un moment où Tomps se laissa aller à répondre à l’invite :

Pourquoi, écrit-il à Mathilde, Przyborowski ne me fait-il pas lui-même ses propositions ?… Il t’a dit « qu’il pouvait attester que le témoignage de Cernuski à Rennes avait été payé » et que « Mercier était le plus compromis dans cette affaire »… Je n’exige pas de lui, qu’il raconte l’affaire tout au long ; mais je voudrais qu’il ne se contente pas de me dire simplement : « Je suis disposé à traiter avec vous personnellement des deux affaires que vous connaissez. » Avant d’entrer en pourparlers avec lui, il faut que je soumette ces questions à qui de droit, et, pour cela, je n’ai rien en mains. (3 avril.)


Mathilde s’acquitte de la commission ; Przyborowski refuse ; il n’écrira pas à Tomps. « Si X… ne veut pas écrire, répond alors Tomps, il n’y a qu’à y renoncer, et il peut, s’il le juge convenable, aller chez les Cafres. J’ai des raisons pour me méfier. » (9 avril.)

Tomps, par précaution, avait coutume d’exiger de Mathilde qu’elle lui renvoyât les lettres qu’elle recevait de lui. Elle lui certifia qu’elle lui avait retourné, par pli recommandé, la lettre du 3.

Przyborowski vint alors à Paris, eut une entrevue avec Mareschal. À l’en croire, Mareschal lui « prescrivit » de retourner aussitôt à Nice et « de s’y procurer, par tous les moyens possibles et même par le vol », les lettres de Tomps. Le Polonais aurait refusé : « Dans trois jours, lui aurait répondu l’officier, j’aurai les lettres[46]. »

Wessel, le 9, fut arrêté à Nice.

C’était Mareschal qui l’y avait renvoyé, encore que Wessel lui eût objecté de nouveau la grave imprudence, le danger de le jeter une fois de plus dans la gueule du loup. Mareschal lui affirme qu’il a fait le nécessaire[47], que les commissaires (spécial et central) sont invités « à ne pas l’ennuyer pendant sa mission ». Wessel veut aviser Tomps ; Mareschal le lui défend[48]. (3 avril.)

Aucun des deux commissaires ne fut prévenu[49] ; seul, le consul d’Allemagne le fut. Le 6, alors que Wessel s’est arrêté pour un jour à Marseille, le consul vient trouver le commissaire central, lui dit que l’escroc est à Nice et le requiert d’exécuter le mandat d’amener. Wessel arriva le lendemain, s’acquitta rapidement, à son ordinaire, de sa mission, qui était d’embaucher un Allemand en relations avec la maison Krupp, et serait reparti le 8, si Mareschal ne lui avait annoncé des instructions pour le 10. Le 9, il fut arrêté et écroué.

Wessel, dès que le commissaire central lui dit qu’il n’a pas été averti par Mareschal, n’a pas un doute : « Le capitaine m’a envoyé pour me faire arrêter. » Et, tout de suite, il menace : « Je ferai des révélations, j’en sais long sur le témoignage de Cernuski[50]. » — C’est aussi l’impression du commissaire : le fait irréfutable, qui sort des dates, c’est que quelqu’un, qui savait que Wessel allait venir à Nice et qui avait intérêt à le faire arrêter, l’a dénoncé au consul allemand ; et ce ne peut être que Mareschal, « cela découle de source[51] ». Préfet, magistrats, commissaires, tous également embarrassés de leur capture, ne comprennent pas que le service des Renseignements ne les ait pas avisés.

Mareschal proteste ; il n’a point livré son agent ; « il s’est (seulement) trompé[52] » ; il a eu tort de n’avoir pas cru au danger. — Or, Mareschal se donne à lui-même le démenti, car Wessel lui ayant adressé de sa prison une lettre de reproches et de menaces[53], Mareschal répond « qu’il avait pris toutes les précautions, comme la première fois[54] », ce qui n’est pas vrai, mais ce qui infirme son autre assertion. — « Wessel, dit encore Mareschal, n’avait pas encore fait sa déclaration à propos de Cernuski ; quel intérêt avais-je à le faire arrêter[55] ? »

Si ce n’est pas Mareschal, est-ce Mathilde ? Tomps « la croit capable de trahir n’importe qui » ; pourtant il ne pense pas que ce soit elle qui ait averti le consul ; tout de suite, dès que Wessel a été pris, elle a écrit à Tomps, l’a prié d’intervenir[56].

L’argument ne porte pas, car Mathilde, si elle a livré son mari, doit écrire tout de suite à Tomps, rien que pour détourner les soupçons ; et elle a pu agir seule, pour toucher la prime de 1.500 francs que le consul a promise à quiconque ferait arrêter Wessel[57] ; elle a pu agir de concert avec Mareschal, pour quelque autre somme, si Przyborowski a fait connaître précédemment à Mareschal la lettre de Tomps, ; elle a pu faire d’une pierre deux coups ; mais le hasard seul n’a pas tout fait.

L’« intérêt », en effet, ce sont les papiers, ceux de Wessel, ceux de Mathilde, les lettres de Tomps. On pourrait les acheter, les voler ; mais il ne suffît pas de les avoir ; il faut pouvoir s’en servir. L’arrestation de Wessel n’a pas d’autre objet. Il est nécessaire que Wessel soit arrêté à la demande du consul allemand, que son extradition soit réclamée, pour que François puisse dire à Delanne, Delanne à Galliffet, Galliffet à Waldeck-Rousseau : « Cet individu possède des papiers qui émanent de nos bureaux ; nous avons intérêt à en reprendre possession[58]. » Et les choses, en effet, se passent ainsi, sans difficulté, le jour même de l’arrestation, dès qu’une dépêche du capitaine Mourier, chargé du service des Renseignements à Nice, en a informé l’État-Major. Un seul danger : que Waldeck-Rousseau envoie l’un de ses agents. Mais Waldeck-Rousseau n’a aucun soupçon, entend, peut-être, pour la première fois le nom de Wessel. Comment l’idée lui viendrait-elle que l’homme a été dénoncé, poussé dans un guet-apens par l’officier qui l’emploie ? Il accorde donc, sans y attacher d’importance, qu’un officier soit envoyé à Nice pour réclamer « quelques papiers en souffrance » ; le ministre de la Justice l’accréditera auprès du Parquet. Et c’est Fritsch qu’on envoie[59].

Quand Fritsch, le 12, arriva à Nice, les papiers étaient déjà à l’abri. Nogier, le commissaire central, y avait pensé, le jour même de l’arrestation de Wessel, et en avait entretenu les magistrats. Comme il y avait des difficultés légales à opérer une saisie, il fut convenu qu’il demanderait à Mathilde de livrer de son plein gré les papiers en sa possession. Mathilde accepta sans hésiter, comme prête d’avance, remit à l’agent qui se rendit chez elle un carnet de Wessel, des lettres de Mareschal, une carte de visite de Tomps et ses deux lettres du 3 et du 7 avril[60]. Comme ces deux lettres lui étaient adressées, elle pouvait les conserver ou les détruire. Le 13, Nogier, en présence de Mourier passa tout le paquet à Fritsch. Les deux lettres de Tomps étaient écrites en allemand et signées de l’un de ses pseudonymes : Jæger. Ni Mourier, ni Nogier ne savaient l’allemand. Nogier proposa de ne pas garder la carte de Tomps ; Fritsch y consentit[61], n’en ayant nul besoin après ce qu’il avait lu.

Lorsque François, quelques jours après[62], eut à son tour les lettres de Tomps, il y vit, lui aussi, la preuve des machinations de la Sûreté pour corrompre Przyborowski et éclabousser l’État-Major[63] ; au contraire, le colonel Hache et le général de Lacroix, les ayant lues simplement, les trouvèrent sans importance[64]. Tomps n’a pas cherché à arracher au Polonais des révélations soit contre Mercier, soit contre l’État-Major, encore moins à en acheter de fausses ; il lui fait dire seulement par Mathilde d’écrire ce qu’il peut avoir à raconter ; Tomps en référera à ses chefs ; vraiment, s’il y a eu imprudence, elle est légère. Il fallait être en proie à la folie particulière de l’Affaire pour attacher plus d’intérêt à ces lettres qu’aux autres papiers que Fritsch avait rapportés de Nice. C’est ce que de Lacroix dit à Delanne qui ne lut pas même les lettres[65], puis Delanne à Galliffet qui ne les connut pas davantage[66]. Tout le dossier fut classé, à la grande indignation des officiers du bureau qui, voyant Tomps leur échapper encore une fois, n’étaient pas loin d’accuser les généraux d’être des traîtres[67].

Entre temps, Przyborowski était arrivé à Paris ; à qui vendra-t-il ses révélations ou ses mensonges ? Il s’adressa d’abord à Tomps qui fit répondre qu’il était malade[68], et, quelques jours après, à Mareschal qui le rejoignit dans une taverne. Il lui dit qu’il allait quitter la France, mais qu’auparavant il avait d’importantes déclarations à faire[69]. Mareschal lui répondit de venir les faire au ministère de la Guerre où Przyborowski se rendit, en conséquence, le même jour. François le reçut en présence de deux officiers (le capitaine Lamblin, arrivé la veille au service, et le capitaine Dupont), et Przyborowski commença à débiter son histoire. Mais, à peine avait-il dit quelques mots que Galliffet, avisé par Delanne, envoya l’ordre de ne recevoir aucune communication de l’individu et de le congédier[70].

La conversation à la taverne entre Mareschal et Przyborowski a eu lieu sans témoins. Mareschal connaît, à cette date, les lettres de Tomps, mais aussi les menaces de Wessel. Le Polonais data du même jour une lettre qu’il adressa seulement le surlendemain à l’adresse de François, et qui était la confirmation minutieuse des déclarations que Mareschal avait obtenues de Wessel, à Nancy, au sujet de Cernuski et de Tomps[71].

Nulle collusion plus évidente. Przyborowski, comme Wessel, répétait ce que Mareschal avait intérêt à leur faire dire : que Cernuski n’avait pas été payé par « le parti de l’État-Major » ; que Tomps avait essayé de suborner le Polonais pour confirmer le récit que Mathilde prétendait tenir de lui.

Il n’y a donc pas de charge plus grave contre Mareschal que la coïncidence qui fait dire à François : « Quand deux menteurs comme Wessel et Przyborowski se trouvent d’accord sur quelque chose sans s’être concertés, cela ne peut être que la vérité[72]. »

François, comme il avait fait pour la déclaration de Wessel, transmit celle de Przyborowski à Delanne, mais sans plus de succès ; car, encore une fois, le chef de l’État-Major décida que c’était sans intérêt et qu’il n’y avait qu’à classer ; pour le Polonais, on se privera désormais de ses services[73].

Przyborowski essaya alors de reprendre avec Tomps ou, plus vraisemblablement, de lui tendre un piège. Tomps, qui se méfiait, envoya à l’endroit du rendez-vous un inspecteur qui trouva le Polonais attablé, le vit se lever, après une demi-heure d’attente, et, l’ayant « filé », le suivit au ministère de la Guerre où il entra[74].

Cependant, comme Wessel écrivait lettres sur lettres pour supplier qu’on ne l’extradât point et protester qu’il était victime d’un guet-apens, Waldeck-Rousseau fit procéder à une première enquête[75]. Il fut évident tout de suite, que l’extradition ne pouvait pas être accordée (bien que ces sortes de refus n’allassent jamais sans froissement, surtout avec l’Allemagne), et que Wessel n’aurait jamais dû être arrêté. Mais pourquoi l’avait-il été ? Les officiers du service des Renseignements en rejetèrent audacieusement la responsabilité sur la Sûreté générale[76], sous prétexte que la demande de poursuites avait été transmise par elle. Cavard n’eut pas de peine à se disculper ; il allégua qu’il n’aurait pas eu le droit de retenir la demande, et il accusa le bureau militaire « d’imprudence ». Les torts étaient si manifestement du côté des officiers que Galliffet, qui en était déjà fort mécontent, demanda lui-même à Waldeck-Rousseau d’envoyer un agent à Nice pour s’informer de l’affaire dans le détail et recevoir la déclaration de Wessel. Tomps ayant été désigné à cet effet, Galliffet lui remit une lettre pour Wessel[77], afin que celui-ci ne crût point à un piège[78]. Cavard observa sagement qu’il valait mieux que la déclaration du prisonnier fût reçue par le commissaire central[79]. Wessel, dans trois interrogatoires, raconta alors ses aventures, mêlant le vrai et le faux ; mais les déclarations des commissaires confirmèrent les siennes sur plusieurs points, qui étaient les plus importants. Mareschal en sortit fort compromis.

Sans pousser plus loin, Galliffet aperçoit son erreur : le service de l’espionnage laissé à des officiers qui, hantés par l’Affaire, n’ont espionné que les agents de la Sûreté[80] et ont méconnu de parti pris sa consigne de ne plus s’occuper de l’« incident ». Il décide, en conséquence, de « donner un coup de balai », c’est-à-dire, sans leur demander d’inutiles explications, de renvoyer dans les corps tous les officiers du bureau, et il le leur fait signifier par Delanne qui n’objecte rien[81]. Mareschal et François partiront les premiers[82] ; Fritsch restera quelque temps pour mettre au courant leurs successeurs.

Comme Przyborowski venait tous les jours au ministère, criant qu’on lui devait de l’argent et proférant des menaces, Galliffet demanda à Waldeck-Rousseau de l’en débarrasser par un arrêté d’expulsion (19 mai).

Les officiers congédiés n’avaient qu’à obéir, mais frémissaient. Leur disgrâce leur paraît une preuve de plus qu’ils ont bien travaillé et mis la main sur les premiers fils d’une intrigue qui a pour objet de rouvrir l’Affaire[83]. Depuis un mois, les journaux sont pleins, les réunions électorales retentissent du « discours de Digne » et de « la reprise de l’Affaire ». Nul doute que l’opération n’ait été concertée entre Waldeck-Rousseau et moi ; mon discours n’est qu’une préface ; « le faux témoignage » de Cernuski va servir de prétexte à une nouvelle revision.

Fritsch, bien qu’il fût, ou, plutôt, parce qu’il était le moins compromis des trois, entrevit un grand acte à accomplir. Il fera révéler par la presse « la vérité que ses camarades et lui n’ont pas réussi à faire apparaître par la voix de leurs chefs[84] ».

Déjà Mareschal, le premier jour où il a rencontré Przyborowski, lui a conseillé de porter à un journal le récit des tentatives dont il aurait été l’objet ; « Vous pouvez, lui dit-il, en trouver 20.000 francs. (C’est la version de Przyborowski ; Mareschal repousse en bloc tous les « mensonges » de son ancien agent.) Je vous indiquerai le journal. Seulement vous ne direz jamais à personne que je vous ai donné ce conseil ». Przyborowski refuse ; le ministère lui doit 6.000 francs, il ne réclame que son dû : « Eh bien, allez les demander vous-même au marquis de Galliffet. » Mareschal lui aurait dit encore que, s’il réussissait à se procurer les lettres de Mathilde à Tomps, « même par le vol », il aurait 1.000 francs[85].

« Le marquis de Galliffet » n’ayant pas donné les 6.000 francs, Przyborowski demanda un nouveau rendez-vous à Mareschal, le chercha, plusieurs fois dans la même journée (19 mai), au ministère de la Guerre. Le concierge, qui avait son signalement, lui remit une lettre en allemand : « Venez à cinq heures ». Przyborowski étant revenu, trouva dans la loge un gros homme d’environ quarante-cinq ans, d’aspect commun, avec de fortes moustaches noires, qui, sans se nommer, le mena dans un café voisin, où le Polonais lui fit ses doléances ; l’homme, qui semblait déjà informé, le ramena alors au ministère, le fit entrer dans une pièce où se trouvait Fritsch que Przyborowski prit pour François, et « qui parut très mécontent qu’on l’eût amené devant lui », bien que ce fût par son ordre. L’inconnu, qui n’était autre que Brücker, repartit aussitôt avec Przyborowski et le conduisit, selon la consigne que lui avait donnée Fritsch, jusqu’à la place de la Madeleine où ils entrèrent dans un café. Quelques instants après, Fritsch vint à son tour s’y attabler avec deux amis en civil à qui il montra Przyborowski. Brücker l’emmena ensuite sur le boulevard et, démasquant ses batteries, le pressa de faire un article contre Tomps au sujet de Cernuski : « Vous tenez toujours pour l’armée ? Nous allons avoir un changement de Gouvernement. Le ministre de la Guerre est une mauvaise bête, un dreyfusard. Vous aurez les 6.000 francs, mais il faut faire l’article. » Comme Przyborowski hésitait, il le quitta, lui lançant cette flèche : « Waldeck a téléphoné à Galliffet de ne pas vous donner un sou. »

Brücker parti, les deux personnes que Przyborowski avait vues au café en compagnie de Fritsch, l’abordèrent, lui dirent qu’ils étaient rédacteurs à l’Éclair et le prièrent de les y accompagner. Arrivés au journal, ils lui demandèrent avec beaucoup d’insistance de faire l’article dont Mareschal et Brücker l’avaient déjà entretenu ; il rendra « un grand service à la France » et il sera bien payé. Il s’y décida enfin, rédigea, en allemand, une petite note et reçut aussitôt dix billets de 100 francs, et, en outre, le conseil de partir le soir même pour la Belgique, car Waldeck-Rousseau était capable de tout et le ferait mettre en prison. Przyborowski trouva l’avis bon et prit le premier train[86].

L’article de l’Éclair, le jour de la rentrée des Chambres, était l’amplification de cette note de Przyborowski ; on y avait beaucoup ajouté ; « on en avait fait un éléphant[87]. »

Enfin, Fritsch tira des photographies des deux lettres de Tomps, qu’il était allé chercher à Nice, que Delanne avait classées comme étant sans importance et qui lui semblaient la preuve certaine des machinations du gouvernement ; il en remit une épreuve au député Le Hérissé, autrefois l’un des lieutenants les plus échauffés de Boulanger et maintenant l’un des chefs en vue du parti nationaliste[88].

XV

Tous les chefs de la Droite furent informés qu’on avait les lettres de Tomps[89], la preuve que Waldeck-Rousseau, par sa police, travaillait à préparer la revision pendant que je l’annonçais à Digne. L’occasion parut bonne, de celles qu’on ne retrouve pas. Dès qu’il s’agissait de renverser le ministère qui avait proposé la suppression des congrégations et appelé les socialistes au pouvoir, le concours des modérés, de Méline et de Ribot, qui ne choisissaient pas les prétextes, était certain. Il suffisait, pour mettre le ministère en minorité, de détacher à gauche vingt-six voix, deux douzaines de ces députés flottants entre les partis, à demi-nationalistes, à demi-radicaux, qui, depuis l’Affaire, rivalisaient de violence avec les antisémites, avaient trouvé Méline trop faible dans sa bataille contre le « Syndicat », et ne pardonnaient pas à Waldeck-Rousseau de croire à l’innocence de Dreyfus.

Enfin, on comptait sur quelques anciens ministres qui ne se consolaient pas de ne plus l’être[90].

Le jeune Castellane demanda à interpeller « sur les raisons qui avaient empêché le gouvernement de démentir les assertions de M. Joseph Reinach au sujet de l’affaire Dreyfus dans le discours récemment prononcé à Digne ». Gouzy, ancien officier, député du Tarn, demanda (d’accord avec Waldeck-Rousseau) à interpeller sur la politique générale. La priorité fut ordonnée en faveur de Gouzy (22 mai).

Vive passe d’armes d’abord, après un grossier discours de Cassagnac, entre Waldeck-Rousseau et Ribot. Du premier jour, il y a vingt ans, où ils se sont rencontrés dans la Chambre, l’hostilité de leurs natures a éclaté. La courtoisie hautaine de Ribot, ses conseils qu’il offre comme on donne une leçon ou des coups de férule, sa tenue de doctrinaire, l’insécurité de ses alliances, irritent Waldeck-Rousseau ; d’autre part, le jacobinisme intermittent de Waldeck-Rousseau, ses hardiesses de conservateur à la mode anglaise, le dilettantisme apparent qu’il porte dans la politique, offensent Ribot, si bien que toute discussion entre eux devient un duel. Ainsi, ils se blessent encore aujourd’hui : Ribot cherche en vain chez Waldeck-Rousseau « la largeur d’esprit de Gambetta » ; Waldeck-Rousseau « se console » de subir de Ribot « les mêmes censures que Gambetta et Ferry ». Pourtant le coup droit fut porté par Ribot, quand il expliqua, allant au cœur de la Chambre, que l’amnistie étant une mesure de politique générale au premier chef, il eût fallu ou bien ne pas la présenter ou bien emporter rapidement le vote.

Waldeck-Rousseau ne tient pas le vote de Paris pour « négligeable » ; mais Paris n’est plus « le grand et souverain directeur de l’opinion » ; d’ailleurs, a-t-il voté contre la République ? « La vérité, c’est qu’avec la plus grande habileté, on a su réveiller le funeste conflit qui a divisé si cruellement le parti républicain… » La Droite lui crie que c’est moi qui l’ai réveillé, qu’il est mon complice. Waldeck-Rousseau me désavoue, blâme « le discours de Digne », rappelle que, déjà, devant la Commission du Sénat, j’ai qualifié durement son projet d’amnistie : « Voilà pour notre accord ! » Ribot : « Et vous n’avez pas insisté ! » Et ce fut ensuite tout son discours.

À présent, Waldeck-Rousseau promet qu’il insistera, il repoussera tout ajournement, tout « armistice » : « Ce n’est pas une trêve passagère que le pays désire, c’est une paix définitive. » Comme il fait mine de prendre pour lui, pour sa politique, les quatre millions de suffrages républicains qui se sont prononcés aux élections municipales, Ribot le rappelle à plus de modestie : « La République, ce n’est pas vous. Monsieur le Président du Conseil ! »

On vote sur l’une de ces formules rebattues, qui promettent tout, qui n’ont cours que dans les Chambres de la troisième République[91] ; puis le véritable débat reprend, sur un amendement de Chapuis, député de Toul, l’un des républicains qui ont été le plus furieusement hostiles à la revision : « La Chambre invite le gouvernement à s’opposer énergiquement à la reprise de l’affaire Dreyfus, de quelque côté qu’elle vienne. »

Chapuis, sans crainte, va jusqu’au bout de sa pensée : « Je vous demande, s’il fallait choisir, entre la liberté d’écrire et la sécurité même du pays, de la France et de la République, si vous hésiteriez. »

Ainsi (ou les mots n’ont plus de sens), défense d’attribuer le bordereau à Esterhazy, d’appeler Henry « faussaire », Cernuski « faux témoin », car c’est rouvrir les polémiques, reprendre l’Affaire.

C’est ce qu’objecte Pelletan, très en verve, qui s’amuse de ces frayeurs : « Exprimez-vous le désir que les membres de cette assemblée, dans leurs conversations particulières, invitent le plus possible leurs amis à ne pas réveiller l’Affaire ?… Engagez-vous le gouvernement à proposer des lois restrictives de la liberté de réunion ou de la liberté de la presse ? »

Waldeck-Rousseau n’osa ni appuyer Chapuis ni le combattre, se résigna. Impossible de « créer un délit de cette sorte » ; l’amnistie suffit ; « le gouvernement n’a à manifester ni opposition ni préférence ».

Rarement il parut plus las, plus douloureusement attaché par le devoir au gouvernail. S’opposer à la motion de Chapuis, résister à la majorité décidée à la voter, apeurée comme aux journées les plus laides du procès Zola, c’eût été, de ses propres mains, ruiner l’œuvre, à peine commencée, de défense républicaine, ouvrir une crise, donner le pouvoir à Ribot.

C’était un parti à la fois politique (au sens vulgaire du mot) et immoral, conservateur du pouvoir républicain et corrupteur de l’idée républicaine.

Le coup de la Droite et du Centre ratait ; comment battre des gens qui refusent de se battre ?

Alphonse Humbert l’essaya. Le gouvernement nie qu’il ait travaillé à ressusciter l’Affaire ; « ce démenti est un mensonge. »

Comme il a coupé, depuis longtemps, les ponts derrière lui, il pousse son discours à fond, sous les outrages et les huées. L’article de l’Éclair, écrit sur la note de Przyborowski, est, selon toute vraisemblance, de lui. Il le porte à la tribune, l’explique, le commente, dénonce, une heure durant, les manœuvres de la Sûreté générale, les accointances suspectes avec Richard Cuers, la tentative de corruption contre un agent secret du ministère de la Guerre pour obtenir un faux témoignage, « la besogne misérable qui consiste à faire, une fois de plus, le jeu de l’étranger ».

Waldeck-Rousseau défend ses services : Tomps, « loin de provoquer des révélations », a refusé de se rencontrer avec l’homme qui en offrait, il a mis le ministère de la Guerre en mesure de le connaître. Galliffet appuie de son témoignage : « Rien de blâmable n’a été fait au ministère de la Guerre » ; quand l’agent en question s’est présenté au deuxième bureau, on l’a chassé.

Alphonse Humbert : « Il y a quelque chose dont vous persistez à ne pas parler : les lettres de Tomps ; les lettres qui portent sa signature. » Waldeck-Rousseau : « Où sont-elles ? » Humbert : « Entre les mains de M. le ministre de la Guerre. » Galliffet : « Non ! non ! » Et comme Humbert insiste : « Je n’ai pas vu ces lettres. Je donne un démenti formel à toute opinion contraire. »

Mais Humbert est sûr de son fait, de l’existence des lettres ; il maintient son affirmation : « Je vais préciser… Les lettres ont été saisies à Nice, chez une femme Mathilde… »

XVI

La motion de Chapuis votée[92], les députés se répandent dans les couloirs ; ils ont décidé de s’opposer par tous les moyens à « la reprise de l’Affaire », et la fièvre de l’Affaire, au même instant, les a tous repris.

Humbert et Le Hérissé abordent Galliffet, lui mettent sous les yeux les photographies des lettres de Tomps. Galliffet, qu’on ne démonte pas aisément, en perd ses étriers. Il prévient Waldeck-Rousseau qui, déjà, à peine rentré au ministère de l’Intérieur, lui a écrit d’ouvrir une enquête.

Il suffira d’une heure, le lendemain, pour avoir l’explication de l’énigme.

Hache et de Lacroix, quand François leur a montré les lettres, les ont trouvées sans importance ; Delanne s’est contenté de leur affirmation ; tout comme Galliffet, il les voit aujourd’hui, dans le cabinet du ministre, pour la première fois ; les eût-il connues, en aurait-il rendu compte ? Galliffet a défendu qu’on lui parlât de l’Affaire ; sa consigne a été aussi scrupuleusement observée en haut qu’elle a été violée systématiquement en bas.

De qui Le Hérissé tient-il la photographie des lettres ? Fritsch, interrogé par Delanne, avoue : « J’ai commis un acte politique. » Delanne lui reproche sa faute ; Fritsch s’étonne, puis comprend : « J’ai commis un acte de folie », et il fond en larmes[93].

Aucune autre solution que de sévir et de dire la vérité aux Chambres. Fritsch est mis en retrait d’emploi, Tomps déplacé, envoyé à Orléans, malgré l’insignifiance de la faute ; mais il faut à l’opinion l’apparence d’une justice distributive.

Ces carrières d’officiers brisées, perdues pour le service du pays, inspiraient à quiconque n’était pas emporté par la passion une grande pitié et de plus grandes inquiétudes. La politique était entrée dans l’armée et elle y restait.

Au Sénat, Galliffet, questionné par Chaumié, raconta très exactement la pénible histoire. Par deux fois, il qualifia de « crime » l’acte de Fritsch. Nulle autre circonstance atténuante « qu’un accès de folie ». Waldeck-Rousseau débrouilla ensuite de son mieux l’intrigue policière. L’incident fut clos sans autre débat. (25 mai.)

La Chambre, après sa dure séance du 22, s’était ajournée à la semaine suivante. Le 28, comme Castellane réclamait la discussion de son interpellation, Galliffet escalada la tribune. L’autre jour, en toute bonne foi, il a contesté l’existence de lettres qui lui ont été montrées depuis ; « il prend tout sur lui » ; pourtant il a le droit d’expliquer son erreur, d’affirmer « la parfaite loyauté ». des officiers qui la lui ont fait commettre ; il déclare qu’il n’a pas trouvé aux lettres de Tomps « toute la gravité qu’on leur prête » ; il condamne Fritsch « pour avoir manqué à tous ses devoirs », lui « rend justice » pour avoir avoué sa faute sans difficulté, souhaite « qu’il repousse les compliments d’une certaine presse ». Il faut que l’armée reste, dans la discipline, loin de la politique. « Elle souffre encore de ce qu’on lui a imposé, il y a quinze ans, un aventurier ; elle ne s’en laissera imposer aucun autre. » « S’il vous faut un responsable, que ce soit moi, et je me déclarerai satisfait si votre vote n’atteint aucun autre soldat que moi. »

Tout ce qu’il y avait de meilleur dans le soldat de bonne race qu’était Galliffet, il le mit dans son discours, couvrant ses subordonnés comme doit faire un chef, proclamant sa confiance « dans l’armée qui travaille », isolant la faute commise et qu’il a punie aussitôt, mais sans accabler le coupable, s’offrant seul aux coups.

Seuls les républicains de gauche, y compris les socialistes, l’applaudissent ; la Droite, où siégeaient tous ces défenseurs professionnels de l’armée, murmure et proteste.

S’il n’y avait eu, dans la Chambre, que le sens de l’armée et de la France, le débat en restait là.

Au contraire, royalistes et nationalistes rivalisent de mauvaises violences, d’allusions empoisonnées, cherchent à séparer Galliffet de Waldeck-Rousseau, célèbrent Fritsch, s’obstinent dans l’imbécile roman d’un complot policier pour la reprise de l’Affaire. C’est Castellane d’abord, puis Le Hérissé, Lasies, Alphonse Humbert. Quand Humbert descendit de la tribune, radicaux et socialistes se dressèrent devant lui d’un seul élan, lui fermèrent les bancs de la gauche où il voulait remonter.

Il avait été entendu que Galliffet seul, comme chef de l’armée, s’expliquerait sur le rôle des officiers dans les derniers incidents ; et rien ne pouvait agréer davantage à Waldeck-Rousseau à qui toute cette histoire était odieuse et qui souhaitait en parler le moins possible ; mais sa parole, pour une fois, le trahit. Il racontait comment un agent provocateur avait poursuivi Tomps de ses offres de révélations : « Par des moyens sur lesquels je reviendrai, on s’empara de ses réponses et, à l’heure dite, au jour marqué pour tenter un coup de théâtre, il se trouve que ces documents confiés à sa garde, la félonie d’un officier les a livrés. »

Qu’il y eût « félonie », c’était certain ; Galliffet, au Sénat, avait dit « crime ».

À ce mot, la Droite, une partie du Centre sont debout, poussent de longs cris, somment Waldeck-Rousseau de se rétracter, Galliffet de protéger les officiers contre les insultes. Galliffet, très énervé, écrit quelques mots, se lève et quitte la salle.

Certainement, il n’y eut pas préméditation ; aucune comparaison ne peut être faite entre le mouvement d’impatience et de colère qui l’emporte et la défection de Chanoine, combinée avec les royalistes. Cependant son amitié pour Waldeck-Rousseau s’était refroidie depuis quelque temps ; des influences mondaines avaient agi sur lui ; il avait été malade ; « il en avait assez ». Quand le prétexte s’offrit, il le saisit[94].

Waldeck-Rousseau, très pâle, déconcerté, demande à expliquer sa pensée. Son affection pour Galliffet, son souci de l’armée, déjà trop troublée, vont trouver des accents qui ramèneront le vieux soldat. Les clameurs, un rugissement continu, couvrent sa voix : « J’ai fait allusion à un acte qualifié par le ministre de la Guerre d’un mot plus énergique… » Galliffet, tout à l’heure malmené par la Droite, est maintenant son héros. On n’entend que son nom acclamé par cent bouches. Deschanel suspend la séance et Waldeck-Rousseau descend de la tribune.

On court à la recherche de Galliffet ; on ne le trouve pas. Il était rentré chez lui, après avoir passé quelques instants au ministère, avait consigné sa porte[95]. Sa lettre de démission allégua seulement des raisons de santé.

Sans Bourgeois, à la reprise de la séance, le ministère succombait. Atteint par le geste de Galliffet dans cette sensibilité qu’il cachait si bien que presque tout le monde l’ignorait, mécontent de lui-même, écœuré de tout, comme il arrive aux plus intrépides, — surtout à eux, aux heures où l’humanité paraît trop laide, — Waldeck-Rousseau dit à peine quelques mots pour affirmer sa confiance dans « la loyauté de l’armée » ; puis il laissa faire.

Bourgeois parla, avec le sentiment très net du devoir républicain, dit avec beaucoup de bonheur ce qu’il fallait : « L’Affaire doit demeurer exclusivement et définitivement enfermée dans le domaine judiciaire » ; ceux qui cherchent à la ressusciter ailleurs, ce sont les gens de droite qui voient en elle « une cause d’affaiblissement pour la République » ; les républicains, ayant conscience « d’avoir voté sans compter toutes les mesures nécessaires à l’accroissement des forces de la défense nationale », ont, une fois de plus, le devoir étroit de s’unir, « de faire bloc contre les éternels ennemis de la liberté civile ». Bourgeois propose donc à la Chambre « d’approuver les actes du gouvernement », indemne des fautes qu’on lui reproche, et de se déclarer « sûre du dévouement de l’armée à la patrie et à la République ».

La majorité ordinaire, un peu affaiblie, d’environ cinquante voix, se retrouva pour voter cette formule[96].

Ainsi la conspiration ne rapporta rien aux conspirateurs. Les républicains apparurent comme plus hostiles encore que les nationalistes à la « reprise de l’Affaire » et Waldeck-Rousseau fut poussé plus à gauche. La démission de Galliffet, qui avait surpris la droite, tourna également contre elle. Le soir même, dès qu’il se fut assuré que le général était parti sans esprit de retour, Waldeck-Rousseau s’occupa de lui donner un successeur ; Brisson et Bourgeois lui désignèrent le général André, que Galliffet avait fait venir l’année précédente à Paris, pour y commander une division d’infanterie et dont le zèle républicain et l’ardeur anticléricale leur étaient connus. André, dès le lendemain, était chez Waldeck-Rousseau ; Brisson le présenta. « Si nous nous entendons, lui dit Waldeck-Rousseau, je vous demanderai de prendre le portefeuille de la Guerre. Sinon, je le prendrai moi-même[97]. » Ils s’entendirent, ou crurent s’entendre, et Loubet signa le soir même la nomination d’André.

C’était un homme de grande taille, un long corps noueux et flottant, à la recherche de son équilibre, le visage triste et tout en hauteur, des yeux clairs, pleins de bonté, des traits bizarres, qui n’avait rien de martial et qui ne trichait pas pour le paraître, un civil en uniforme. Il n’avait pas d’esprit naturel, mais il avait une vaste lecture dans tous les sens, dont il avait gardé beaucoup, sans trop d’ordre, et, en sa double qualité d’ancien polytechnicien et de positiviste, il se croyait l’homme du monde qui avait le plus de méthode. S’étant persuadé qu’il raisonnait scientifiquement de toutes choses, il ne s’était pas plutôt fait une opinion qu’il s’y attachait avec une opiniâtreté extrême, la laissait discuter par courtoisie, s’y cramponnait d’autant plus, avec une parfaite bonne foi. Il était difficile d’être plus dénué d’hésitation et de souplesse. La confiance à peu près illimitée qu’il avait en soi, il ne la manifestait pas seulement dans son métier. Ainsi il s’étonnait que Waldeck-Rousseau préparât ses discours alors qu’il improvisait les siens. Bien qu’il eût servi dans la garde impériale, il avait été toujours républicain et républicain actif. Mercier, pendant son passage au ministère, très bien renseigné sur lui, l’appela au commandement de l’École polytechnique, avec la consigne « d’y résister à l’envahissement de la gangrène cléricale[98] ». André s’y employa de son mieux. Dès que Galliffet l’eût fait venir à Paris, il défendit de laisser entrer dans les casernes de sa division les journaux cléricaux et antisémites. L’honorable reconnaissance qu’il avait gardée à Mercier ne l’empêcha point de se déclarer contre lui, après les aveux et le suicide d’Henry, sans être convaincu pourtant de l’innocence de Dreyfus ; mais il parla toujours de son ancien chef avec beaucoup de ménagement et attribuait son acharnement contre la revision à l’influence de Cavaignac. Il aimait passionnément le soldat et connaissait ses besoins, détestait la routine comme une ennemie personnelle, et il était surtout résolu à pousser à fond la campagne commencée par Galliffet contre les coteries militaires qui barraient de parti pris la route aux officiers républicains, simplement parce qu’ils ne manifestaient pas d’hostilité au régime, Rien que son arrivée au ministère leur rendra confiance. Il apportait avec lui une grande volonté de bien faire, mais son cœur seul était à hauteur de la tâche que les événements lui imposaient et qu’il n’avait pas cherchée.

XVII

Les adversaires, même les plus échauffés, de l’amnistie ne se faisaient plus d’illusions. Leur cause était perdue, l’opinion les condamnait ; le courant du fleuve les emportait.

Le lendemain de la séance que nous venons de raconter, Guérin, au Sénat, déposa son rapport sur le projet du Gouvernement[99]. Pressée par le Garde des Sceaux, la Commission l’avait disjoint des autres propositions, plus anciennes, dont elle était saisie. Elle concluait simplement à « abolir les poursuites et à éteindre l’action publique à raison des faits se rattachant à l’Affaire[100] ».

Le mot d’amnistie n’était pas prononcé ; c’était la chose, le fait, sans le mot.

La veille du débat, Zola adressa « au Sénat » une lettre grandiloquente :


Vous n’aviez fait que changer les juges ; vous êtes sollicités cette fois de dire qu’il n’y a plus de juges… On nous salit en nous renvoyant dos à dos avec des bandits… Ce n’est pas nous qui recommençons l’affaire Dreyfus, qui l’utilisons pour nos besoins électoraux, qui en rebattons les oreilles de la foule afin de l’étourdir… Ce que nous voulons, c’est qu’elle finisse… J’écris simplement cette lettre pour le grand honneur de l’avoir écrite. Je fais mon devoir et je doute que vous fassiez le vôtre.


La discussion du projet de loi occupa deux séances (1er et 2 juin).

Le vieux Clamageran parle seulement pour accomplir un devoir de conscience : « Le projet n’est pas conforme à la justice », à l’idée que les républicains d’autrefois se faisaient de la justice égale pour tous ; il ne le votera pas.

Trarieux discute au fond, en juriste. La loi sur l’extinction des actions pénales est bien une seconde loi de dessaisissement : Zola et moi renvoyés de la Cour d’assises, où la preuve est de droit, à la justice civile qui est libre d’admettre ou de refuser l’enquête par témoins ; Picquart privé sans recours du jugement qu’il réclame, puisqu’il est poursuivi par le ministère public et qu’il n’y a pas de partie civile à son procès ; et les grands coupables impunis. Toute cette partie de son discours, solidement construite, fut écoutée avec beaucoup d’attention et de déférence. La fin, sur le côté politique de l’amnistie, sur l’Affaire elle-même, provoqua à droite de vives interruptions, au milieu du silence significatif des gauches.

Delpech, éloquent et violenta son ordinaire, jusqu’à dire : « Je vous déclare que je ne suis pas le moins du monde partisan de l’apaisement… », amena Mercier à là tribune.

C’était la première fois, depuis son entrée au Sénat, qu’il y paraissait, et toujours impassible, dirigeant fixe devant lui le regard de ses yeux bridés. Il ne dit que deux choses : que « ce qu’il avait fait en 1894, il l’avait fait avec la conviction intime et profonde qu’il rendait service à son pays » ; et qu’il ne discuterait pas l’amnistie, « qu’il s’en désintéressait complètement ».

On l’écouta en silence, comme on fait pour un accusé.

La discussion traîna, avec Guérin, qui défendit correctement son rapport ; Riou, Ponthier de Chamaillard, qui repoussèrent le projet, parce qu’il ne comprenait pas les condamnés de la Haute-Cour ; Maxime Lecomte qui déposa, puis retira un amendement bizarre : Amnistier Dreyfus, lui rendre son grade, le priver de son droit de se faire rendre l’honneur par un jugement[101]. — Tout cela était inutile, puisque le Sénat avait pris son parti, et l’on n’attendait qu’un discours, celui de Waldeck-Rousseau, parce que, seul, il pouvait donner de la loi un commentaire qui relèverait au-dessus d’un expédient, réserverait, au delà de l’ère close des procès, les droits de la seule justice qu’on ne dessaisit pas, et mettrait ainsi les républicains à l’aise avec leur conscience.

Quand il s’était rallié à l’amnistie, il s’était souvenu des paroles de Gambetta au sujet d’une autre amnistie : « Il y a un moment où, coûte que coûte, il faut jeter un voile sur les défaillances, les lâchetés et les excès commis… » ; et quelque différentes que fussent les circonstances, quelque différents que fussent les crimes, il s’était persuadé que le moment était venu de nouveau où le devoir de l’homme d’État, qui n’est pas un historien vivant dans le passé ni un philosophe vivant dans la spéculation, c’est d’arracher le pays à l’obsession du drame d’hier pour l’orienter résolument vers l’avenir.

Comment tenter une politique d’action si, au lieu « de rassembler et d’unir » les forces du pays en vue de l’œuvre de demain, « on les épuise dans la répression » des fautes du passé ? « C’est la raison d’être des amnisties. »

Tel fut le fond solide sur lequel il éleva l’argumentation de son discours, qu’il méditait depuis de longs mois et qu’il méditait douloureusement, « parce qu’il honorait », et il tint à le dire au Sénat, « les scrupules » des adversaires de l’amnistie, et que ces révoltes de la conscience étaient parmi « les mouvements instinctifs les plus légitimes de l’âme humaine ». Mais « l’amnistie ne juge pas, elle n’accuse pas, elle n’innocente pas, elle ne condamne pas : elle ignore, et elle ne s’inspire que de l’intérêt public ».

Il essaie alors de préciser où est l’intérêt politique, et, nécessairement, il ne le voit pas dans le fait de rester « trop fidèles ou trop rivés à certaines images », mais dans l’oubli, dans le silence sur les discordes civiles, parce qu’il n’est que temps de se remettre à l’œuvre, « en présence de l’ennemi que les républicains avaient oublié et qui, lui, ne les avait pas oubliés » et « de donner au gouvernement sa charte définitive, ses lois et ses garanties nécessaires ».

Si l’on accorde que celles des actions criminelles qui restent ouvertes ne pourraient se poursuivre que « dans le déchaînement des passions », on peut dire que, « semblable au droit, c’est des faits eux-mêmes qu’est sortie la pensée de l’amnistie ». Il ne dit pas cependant, comme on l’avait tant répété, que l’amnistie a été la condition de la grâce ; « la genèse de la loi » est autre ; en septembre, après Rennes, « le gouvernement a dû rechercher quel était son devoir au point de vue de l’humanité et son devoir au point de vue politique » ; il s’est décidé alors en même temps pour la grâce et pour l’amnistie.

Il faut effacer toutes les traces d’un douloureux conflit. « Si la grâce a pu rencontrer des contradicteurs, il faut se résigner à croire qu’un souffle mauvais a pu obscurcir pour un temps l’âme française, ce clair miroir où se reflétaient tous les sentiments généreux. »

Enfin, comme l’amnistie est dictée seulement par des considérations politiques, elle ne pourra être invoquée à aucun moment comme la justification ou l’excuse des actes qui sont à l’origine des grands troubles qu’elle doit apaiser, et la conscience humaine, et l’histoire conservent leurs droits. Par deux fois, sans le nommer, Waldeck-Rousseau marque Mercier : « Non, il n’y a pas de devoir supérieur à la sauvegarde des formes judiciaires et à cette loi de la civilisation qui veut qu’un accusé, fût-ce un coupable, ne soit frappé à son insu dans l’ombre et par derrière. » Et encore, dans sa péroraison : « À ceux qui pensent que c’est trop d’indulgence et que nous risquons d’affaiblir dans l’âme de la nation le sentiment des responsabilités, je me borne à répondre qu’il y a des châtiments plus sévères que certaines des peines que prononce la loi, et que la justice qui siège dans les prétoires n’est pas toute la justice, qu’il en est une autre, formée par la conscience publique, qui traverse les âges, qui est l’enseignement des peuples, et qui déjà entre dans l’histoire. »

Ce fut sur ces mots que Waldeck-Rousseau descendit de la tribune, mais ce n’étaient pas seulement des mots ; ou c’étaient les mots, dit Cazot, avec lesquels on rédige les jugements sans appel.

À plus de cent voix[102], le Sénat vota l’affichage du discours ; la flétrissure de Mercier par le chef du gouvernement sera portée à la connaissance de tout le pays.

L’article unique du projet fut adopté ensuite par plus des deux tiers de l’assemblée, 281 voix contre 32. La minorité comprenait la droite et quatre républicains, les trois sénateurs qui avaient parlé contre la loi et le vieux Deschanel. Lui aussi, il ne transigeait pas avec les principes et trouvait trop lointain le trône, magnifiquement isolé, où Waldeck-Rousseau reculait la justice.

XVIII

La Chambre, si pressée, il y a huit jours, d’en finir avec l’Affaire, n’avait, semble-t-il, qu’à suivre l’exemple du Sénat, discuter, voter d’urgence le projet du gouvernement. Elle n’en fit rien. Tout à coup sa hâte, sa fièvre tombèrent. Pendant plus d’un mois qu’elle siégera encore, elle sera tout entière à d’autres lois, à d’autres débats, aux événements de Chine, à la grève meurtrière de Châlon, aux incidents qui suivirent les premiers actes du général André, — la démission de Delanne, parce que le ministre, contrairement à son avis ou sans l’avoir pris, a changé deux chefs de bureaux et un chef de section à l’État-Major général[103] ; la démission du généralissime Jamont, parce que le chef de l’État-Major a donné la sienne ; son remplacement par le général Brugère ; — tandis que l’Exposition bat son plein et que Paris, regorgeant d’étrangers, multiplie les spectacles et les fêtes.

Quelque graves ou sérieux que fussent ces événements, intérieurs et extérieurs, et quelle que fût l’urgence de ces autres débats, la Chambre aurait eu dix fois le temps de voter le projet s’il était venu à l’ordre du jour. Mais la Commission, chargée de l’examiner, le retenait, ne parvenait pas à se mettre d’accord. Sur onze commissaires élus dans les bureaux, six demandaient l’extension de l’amnistie aux condamnés de la Haute-Cour ; les cinq autres, bien que ministériels, regrettaient que la loi visât exclusivement l’affaire Dreyfus et réclamaient pour les menus délits politiques et de droit commun dont l’amnistie attendait depuis deux ans devant le Sénat.

Guérin, dans son rapport, avait observé que le mot d’« amnistie » n’était pas dans la loi. En fait, puisqu’il n’y avait pas d’autre condamnation passée en force de chose jugée que celle de Dreyfus, l’extinction des actions pénales équivalait à l’amnistie. Le projet portait : « L’action publique est éteinte à raison des faits se rattachant à l’affaire Dreyfus… » Beaucoup de députés tenaient au mot, insistaient pour rédiger ainsi l’article premier : « Amnistie pleine et entière est accordée… »

Krantz, président, et Déribéré-Desgardes, rapporteur de la commission, firent une démarche auprès de Fallières : s’ils réclament l’amnistie pour les condamnés de la Haute-Cour, ils n’entendent point exprimer un blâme pour l’œuvre accomplie par le Sénat ; ils considèrent l’extension de l’amnistie comme une nécessité politique.

Waldeck-Rousseau, appelé devant la commission, maintient le projet tel que le Sénat l’a voté. Il se refuse formellement à laisser sortir de prison ou rentrer en France les condamnés de la Haute-Cour ; « on ne donne pas l’amnistie à ceux qui l’attendent comme on attend des excuses ». Y consentira-t-il plus tard ? Le gouvernement n’engage pas l’avenir.

Au vote, l’amendement tendant à l’extension de l’amnistie aux condamnés de la Haute-Cour fut repoussé à égalité de voix, en raison de l’absence d’un des commissaires qui y étaient favorables ; sur quoi la commission prit la résolution la plus étrange, à savoir de ne se prononcer ni pour ni contre le projet adopté par le Sénat, mais d’inviter le gouvernement à présenter un projet d’amnistie plénière, à l’exclusion du crime de trahison. Le rapport de Déribéré-Desgardes fut déposé seulement la veille de la clôture de la session (10 juillet 1900).

Les adversaires de l’amnistie triomphèrent modestement ; ils savaient qu’un peu plus tôt, un peu plus tard, l’amnistie serait votée quand même ; et ils se contentèrent de marquer les contradictions des nationalistes et des amis de Ribot. En mai, après « le discours de Digne », il fallait l’amnistie tout de suite ; tout de suite, il fallait jeter sur l’Affaire la dernière pelletée de terre, le suprême oubli ! Ce fut le thème des élections municipales. La Chambre n’était pas en session depuis une heure que le gouvernement était sommé de faire voter l’amnistie, sans perdre un jour, par le Sénat. Avec quelle éloquence parle Ribot ! Les républicains prennent peur. Le gouvernement cède et s’empresse. Le Sénat vote comme une Cour martiale juge. Aussitôt l’amnistie n’est plus urgente. On en reparlera à l’automne !

L’offre d’une trêve des partis, pendant la fête du travail que la France donnait au monde, avait été déclarée insolente, parce que le pays, cria-t-on de toutes parts, voulait la paix définitive. En effet, il y aspirait. Or, il n’y a même pas de trêve. La démission de Delanne, celle de Jamont, attristantes pour tous ceux qui s’effrayent de l’intrusion tous les jours plus profonde de la politique dans l’armée, sont l’objet, dans les journaux de droite, de furieuses polémiques et, dans les deux Chambres, de discours virulents, où passe de nouveau comme un vent de guerre civile[104]. Les nationalistes ouvrent une souscription pour afficher dans toutes les communes la lettre de démission de Jamont ; Jamont s’y oppose ; on affiche tout de même.

Waldeck-Rousseau dit très justement au Sénat que c’était la campagne, commencée depuis deux ans, pour créer « un parti militariste », qui continuait ; mais il ne se demanda pas si le procès de Mercier devant la Haute-Cour n’aurait pas été le plus efficace des avertissements, comme l’avait été autrefois celui de Boulanger.

Entre temps, les diffamateurs avaient reçu une leçon. Bien que Lepelletier en eût réclamé l’ajournement, le tribunal correctionnel avait retenu nos procès, celui de Picquart et le mien[105] ; Labori plaida pour nous ; le substitut Rambaud conclut en notre faveur. Nous eûmes gain de cause, Picquart obtenant cent mille francs de dommages-intérêts et moi un franc et cent insertions[106].

Lasies, non sans raison, demanda à interpeller sur les motifs qui faisaient opposer l’amnistie en cours de vote à certains procès, alors qu’on ne l’objectait pas à d’autres qui se rattachaient également à l’Affaire ; mais il s’exprima avec une telle violence que Deschanel, après l’avoir rappelé deux fois à l’ordre, lui fit retirer la parole par la Chambre pour le reste de la séance. Alors Lasies refusa de descendre de la tribune, le président se couvrit, les députés se gourmèrent dans l’hémicycle[107].

XIX

Les vacances se passèrent dans le calme et, à Paris, dans le plaisir. Clemenceau, plus indulgent autrefois, s’attrista : « La République s’amuse. Ce ne sont que tréteaux. Des révolutionnaires repentis découvrent qu’il y a dans l’ordre social des causes de joie… Des lampions partout, des éclats de cuivre, des danses. C’est la République qui s’amuse de mourir[108]. »

De fait, elle se sentait heureuse de revivre. L’Exposition lui renvoyait l’image de la plus douce France, laborieuse, artiste, éprise de science, bonne aux malheureux. Les sections de l’Assistance publique, à elles seules, consolaient des inévitables laideurs de la politique. On parcourait, avec une non moindre fierté, celles de l’enseignement. Nos peintres, nos sculpteurs, témoignaient que le sentiment du beau ne s’était pas affaibli. Pour les divertissements officiels, il ne dépendait pas de Leygues de faire revivre Molière, ni même Quinault.

Loubet alla saluer à Marseille le corps expéditionnaire de Chine. Les troupes alliées délivrèrent les ministres européens, assiégés à Pékin par les Boxers. L’Allemagne, parce que son ambassadeur avait été assassiné, avait réclamé le commandement en chef pour le feld-maréchal de Waldersée ; il fallut le lui accorder. Le corps japonais se fit remarquer par son audace, son endurance, sa discipline, un ensemble presque parfait des meilleures vertus militaires. Il était là surtout pour gagner ses éperons devant l’Europe. Quelques-uns comprirent que le vingtième siècle allait compter une grande puissance de plus.

Vingt mille maires, adjoints ou délégués des municipalités se réunirent le 22 septembre, anniversaire de la proclamation de la première République, dans un grand banquet au jardin des Tuileries, sous la présidence de Loubet. La basse presse, le monde élégant s’acharnaient toujours contre lui ; il s’obstina à parler de réconciliation et de concorde : « Cette imposante assemblée est autre chose qu’un ralliement de combat. Cet anniversaire est la fête du patriotisme autant que la fête de la liberté. »

Le congrès socialiste international s’ouvrit le lendemain à Paris. L’objet principal de la réunion était « le cas de Millerand », la participation d’un socialiste au pouvoir « bourgeois ». La logique inflexible, la haine non moins intraitable de Guesde n’admettent pas d’exception au principe de la lutte des classes ; « un socialiste ne peut pas être à la fois un agent de conservation et de révolution sociale ». Jaurès, plus « opportuniste » que jamais, réfute Guesde, défend Millerand. Le délégué autrichien Kautsky trouva un compromis : le pouvoir gouvernemental, dans les pays où il est centralisé, ne peut être conquis fragmentairement ; cependant la participation d’un socialiste au gouvernement peut être considérée comme un expédient forcé, transitoire, exceptionnel ; « question non de principe, mais de tactique ».

Le congrès des socialistes français adopta une résolution analogue, rendit hommage à la bonne foi de tous, à leur seule préoccupation de servir le parti[109].

Mazeau, premier président de la Cour de cassation, atteint par la limite d’âge, fut remplacé par Ballot-Beaupré. Manau prit sa retraite, le cœur un peu gros, parce qu’il n’y a point de limite d’âge pour les procureurs généraux à la Cour de cassation et qu’il se sentait encore plein de force. Monis avait besoin de sa place pour Laferrière, ancien vice-président du Conseil d’État, gouverneur général de l’Algérie, qui fut remplacé par Jonnart.

Octobre est le mois des discours politiques qui préparent la reprise de l’activité parlementaire. Millerand, à Lens, parle sur l’organisation du droit de grève, l’arbitrage obligatoire, le salariat « qui ne sera pas plus éternel que ne le furent l’esclavage et le servage », l’évolution de la propriété individuelle vers la propriété sociale. — Vive réplique, à Oloron, de Barthou : « On ne fait pas impunément au socialisme sa part… La doctrine collectiviste, si elle pouvait réussir, serait le triomphe de « l’inégalité dans la servitude et de la plus détestable des tyrannies » (c’était une citation de Waldeck-Rousseau.) Le pays ne saurait payer d’un tel prix la défaite du nationalisme. »

Ce discours de Barthou, alerte et net, porta ; nombre de radicaux commençaient à s’inquiéter moins des progrès de l’idée socialiste que de l’envahissement des socialistes qui se trouvaient bien aux avenues du pouvoir, y appelaient les camarades aux dents longues. Clemenceau s’amuse de ces frayeurs, prend vivement à parti l’ancien « homme d’action » du ministère Méline : « C’est un de ces jeunes gens sur le retour, nés à la politique républicaine avec des sentiments de vieux monarchistes désabusés… Est-ce indigence de caractère, de sentiment, de génie ? Est-ce simple calcul de faiseur supputant les inconvénients et les avantages de se mettre au service des faibles ou des forts ? » Et de quoi s’effare-t-il ? Des paroles de Millerand ? Que ne regarde-t-il à ses actes ? « Barthou lui-même eût été aussi propre à intervenir à coups de feu dans les grèves[110]. »

Waldeck-Rousseau prononça son discours-programme à Toulouse[111].

On l’aurait fort étonné, deux ans avant, en lui annonçant qu’un jour, si tôt, les radicaux, qu’il avait tant malmenés, contre lesquels il avait tant de préjugés de libéral, c’est-à-dire d’aristocrate en politique, l’acclameraient comme leur chef, et l’on n’aurait pas moins étonné les radicaux pour qui, par sa tournure d’esprit, la qualité de son intelligence, même par son aspect un peu sec et énigmatique, il était presque un homme d’une autre race. Aussi bien l’événement réalisé les surprenait-il, eux et lui, autant qu’aurait fait la prophétie ; et c’était, en effet, un spectacle singulier que celui de cet auditoire méridional, accoutumé aux périodes sonores, aux grands gestes, aux promesses irréalisables, qui applaudissait avec le même élan à cette froide parole, à ce langage philosophique, presque métaphysique, à cette politique réfléchie, qui se proposait un but précis et qui manifestait l’intention de ne pas le dépasser.

Bien qu’il se flatte de professer, depuis un quart de siècle, les mêmes opinions, soit sur l’affaire des congrégations, — cette politique anticléricale qui est redevenue la grande pensée du parti républicain, — soit sur ces questions sociales et ouvrières auxquelles les pouvoirs publics sont restés trop longtemps inattentifs, Waldeck-Rousseau s’inquiète de parler si bien au cœur des radicaux[112]. Il ne les trompe pas, puisqu’il leur déclare son intention d’appliquer « dans le sens d’une large tolérance » ce Concordat « qui garantit les droits indéniés de la conscience », et que le premier grief qu’il évoque contre les réguliers, c’est qu’ils dépossèdent les séculiers : « Voici, dit-il, que nous trouvons les congrégations enseignantes dans les séminaires, la chaire occupée par les missions, l’Église de plus en plus menacée par la Chapelle. » Et il ne trompe pas davantage ses alliés socialistes, puisqu’il se déclare opposé « à la transformation de la propriété individuelle en propriété collectiviste par l’intervention de l’État ». Et cependant il y a malentendu entre eux, car ce qu’il considère comme devant être de longtemps tout l’objet de la politique républicaine, la dissolution des congrégations non-autorisées, ou leur retour à la loi, et la caisse des retraites ouvrières, radicaux, d’une part, socialistes, de l’autre, le considèrent comme une entrée de jeu.

Autres malentendus :

S’expliquant sur l’attitude des fonctionnaires, il dit que « les exigences de l’État à l’égard de ceux qu’il emploie » ne sauraient se contenter « d’une neutralité résignée » ; « sa règle fondamentale doit être de n’accorder sa confiance qu’à ceux dont il peut attendre un concours loyal et résolu ». Oui, sans doute, mais ce n’est là que l’une des faces du problème. Il faudrait ajouter qu’un mal au moins égal à celui de l’infidélité des fonctionnaires de l’ordre administratif, c’est l’intrigue, l’abus des recommandations, le favoritisme parlementaire. Il ne le dit pas, et, ne le disant pas, déchaîne les appétits.

L’organisation politique des Congrégations est redoutable, leur fortune ne l’est pas moins. Il a signalé à la tribune « le péril d’une main-morte grandissante et qui menace le principe de la circulation des biens ». Il se défend « d’avoir obéi à de vaines alarmes » et il jette aux convoitises le chiffre de leurs biens immobiliers : un milliard.

On vit le milliard, on crut le tenir.

Presque toutes les idées de ce discours sont justes, les faits allégués sont exacts ; mais il ne suffit pas à l’homme d’État de produire des faits exacts et de formuler des idées justes, il doit en calculer les conséquences, le développement à travers la lutte des partis. Ce calcul, Waldeck-Rousseau ne le fit pas. Un jour viendra où le plus étonné de la moisson sortie des graines qu’il a semées à toute volée, ce sera lui.

XX

De l’Affaire, pendant ces longues vacances, il ne fut pas question, sauf dans quelques escarmouches de presse qui n’intéressaient plus. Dans les deux camps, les journaux qui avaient vécu de l’Affaire dépérissaient ; leurs lecteurs allaient à la presse d’informations ; la presse politique, selon la vieille formule, ne répondait plus au goût du public ; il voulait des nouvelles rapides, sommaires, fussent-elles hasardeuses.

Dreyfus, après avoir passé l’hiver et le printemps à Carpentras, achevait de reconstituer ses forces, scientifiquement, comme il faisait tout, aux environs de Genève[113]. Il m’avait écrit souvent ; j’allai le voir en septembre, lui confirmer l’échec de nos espérances de l’an passé. L’amnistie sera votée à la session d’automne ; nos procès ne viendront pas. Il faut rester vigilant, rôder autour de la revision. Le hasard, un jour, nous servira. — En attendant j’essaierai d’écrire l’histoire de l’Affaire. Les faits se précipitant l’un sur l’autre, dénaturés par une presse de mensonge, mêlés au jour le jour de révélations sur des incidents plus anciens que la mémoire ne place plus à leurs dates ; la multitude de personnages de tous ordres qui ont pris part à l’aventure ; tant d’intérêts en jeu, des plus hauts jusqu’aux plus bas ; les changements incessants de décor, comme dans un drame shakespearien, les bureaux de l’État-Major, la prison du Cherche-Midi, le palais de l’Élysée, l’île du Diable, le Gesu de Rome, le Palais-Bourbon, le palais du Luxembourg, le palais de Justice, le parc de Montsouris, l’ambassade d’Allemagne, des casernes, des officines de journaux, des sacristies, tout cet entassement et tout ce fourmillement n’ont laissé dans les esprits qu’une impression confuse et qui s’obscurcit d’heure en heure. Saurai-je débrouiller ce chaos, reconstituer cet extraordinaire épisode ? Sitôt après l’événement, un tel événement et qui a si profondément bouleversé la conscience humaine, saurai-je dégager les faits sans autre préoccupation que la vérité, montrer tels qu’ils sont les auteurs du drame, sans prévention, sans complaisance, en parler comme des morts, au risque de perdre en route des amitiés chères et de gêner des intérêts de parti ? Des amis que je consulte me dissuadent, insistent sur les périls de l’entreprise. Pourtant, je me décide. Cette histoire d’hier, d’aujourd’hui et de demain, encore inachevée, je tâcherai de la raconter comme si elle s’était passée au temps des Carlovingiens ou des Mérovingiens, ou à Rome ou à Byzance.

XXI

Quand la session rouvrit dans les premiers jours de novembre, le gouvernement de Waldeck-Rousseau était très solide. L’expédition de Chine, l’Exposition du Siècle avaient réussi ; le pays avait repris la notion de sa force, se sentait en équilibre ; les partis d’opposition, le centre, sans cohésion, affaibli par des défections, perdaient courage ; les socialistes paraissaient sages ; le parti républicain rentrait alertement en campagne contre les congrégations ; c’était pour lui une guerre connue, comme les campagnes annuelles des Flandres sous Louis XIV.

Personne ne bougeant, ni à droite ni parmi les progressistes, pour éviter de donner un succès au gouvernement, Waldeck-Rousseau se fit interpeller par un ami[114]. Le débat, confus, dangereux un instant, quand il fallut s’expliquer sur le discours de Millerand à Lens, se termina par un ordre du jour de confiance voté à cent voix de majorité[115].

La Chambre n’aborda la discussion sur l’amnistie qu’en décembre, après avoir donné au Sénat le temps d’adopter le projet sur l’autre amnistie (délits de presse et faits de grève), que la majorité tenait à incorporer dans la loi[116].

La veille de la séance du Sénat, comme l’appel de Lepelletier contre sa condamnation par défaut revenait, après déjà deux ajournements, devant le tribunal de la Seine, le président Bidault de l’Isle le renvoya, pour la troisième fois, et sans donner de motifs. Mais le motif était apparent : le vote imminent de l’amnistie qui supprimerait le procès.

Cette décision indigna Picquart, me parut un déni de justice, dans toute la force du terme ; nous eûmes recours à la procédure exceptionnelle de la prise à partie, qui consiste d’abord à inviter par huissier le président du tribunal à porter l’affaire en cause à la plus prochaine audience.

Monis, questionné par Delpech au Sénat, défendit la décision de son juge. Delpech demanda quels moyens restaient aux citoyens « pour se protéger contre des diffamations infâmes[117] ».

Le procès de la veuve d’Henry contre moi, ajourné depuis un an, en prévision de l’amnistie, revint, le 3 décembre, devant la cour d’assises.

Bien que j’eusse convoqué tous mes témoins, on s’attendait à une nouvelle remise. La Chancellerie s’arrêta, pour cette fois, à une autre procédure qui était de contester la compétence de la Cour. « Mme Henry étant elle-même détentrice de l’action », le procès doit être renvoyé devant un tribunal correctionnel[118].

Question controversable, car, le mort ayant été fonctionnaire public, on pouvait soutenir que la diffamation et l’intention de porter atteinte à l’honneur des survivants devaient être soumises au jury, où la preuve est admise.

C’est ce que Labori déclara en mon nom et Lévy-Salles au nom du gérant du Siècle, à la fois pour des raisons de droit et parce que je tenais surtout à fournir par témoins la preuve de mes assertions. Saint-Auban, avocat de la veuve d’Henry, insista, lui aussi, pour la cour d’assises, m’injuria de son mieux, convint toutefois « qu’il ne me croyait pas d’accord, en secret, avec le ministère public ».

La Cour ayant accepté notre thèse, le Procureur général se pourvut aussitôt devant la Cour de cassation et l’audience fut levée.

Il n’y avait pas dans la vaste salle de la cour d’assises, en dehors des témoins, plus d’une centaine de spectateurs, parfaitement calmes, venus là comme à une séance académique. Combien loin les foules frémissantes d’autrefois, prêtes à en venir aux mains, les tempêtes du procès Zola qui avaient grondé dans cette même salle ! L’écho même s’en était éteint. Ces témoins qui portaient les noms les plus fameux de l’Affaire semblaient des revenants qu’on eût mieux fait de laisser dormir dans leurs tombeaux.

La discussion de l’amnistie à la Chambre remplit quatre séances (6, 13, 17 et 18 décembre). À l’ordre du jour : projet de loi sur l’extinction de certaines actions pénales ; ce sont les actions à raison de faits se rattachant à l’Affaire ; projet de loi sur l’amnistie, le dernier que vient de voter le Sénat. — La Chambre ordonne qu’ils seront soumis à une discussion commune.

Point de doute que l’amnistie sur l’affaire Dreyfus sera votée par les Gauches ; la Droite et presque tout le Centre, qui la réclamaient furieusement il y a sept mois, ont décidé de voter contre, parce que le gouvernement refuse d’y ajouter l’amnistie pour les condamnés de la Haute-Cour.

Drumont parle le premier. Il demande l’amnistie pour Déroulède et Guérin. Comment la refuser « alors qu’on laisse impunis des hommes comme Reinach qui n’a pas hésité à bouleverser le pays, à désorganiser l’armée » ? Écrivain vigoureux, incisif, parfois puissant, avec de l’humour juif, des imprécations de prophète d’Israël, il paraît gêné à la tribune et gêne la droite qui l’applaudit à peine. Lasies, de Ramel, Ernest Roche, parlent dans le même sens ; l’amnistie plénière ou le libre cours de la justice, tout ou rien. Le rapporteur, Déribéré-Desgardes, dans un discours élégant, va plus loin encore : il n’hésite pas à abolir l’action civile avec l’action pénale : « Il faut arracher toutes ces pages de notre histoire. »

Massabuau voulait l’amnistie pour tout le monde, sauf pour Picquart et moi : « Quel homme voyons-nous tout le long de cette affaire ? C’est M. Joseph Reinach… Picquart et lui sont la cause de tout le mal. »

Maintenant, avec Guieysse, le dernier effort des amis de Dreyfus, des défenseurs intransigeants de la justice : pas d’amnistie pour ou contre les hommes de l’Affaire. Qu’arrivera-t-il « si Zola, si Reinach reprennent leurs accusations » ? Pouvez-vous maintenir Picquart « sous l’opprobre officiel « ? Et vous ne pouvez pas amnistier Mercier quand vous le voudriez : tant que la prescription ne sera pas acquise, vous pouvez toujours le mettre en accusation ; la loi ne peut pas enlever à la Chambre un droit qu’elle tient de la Constitution.

Vazeille est d’accord avec Waldeck-Rousseau « pour éviter » le procès de Zola et le mien ; au contraire, celui de Picquart ne peut pas être supprimé « sans qu’on lui fasse injure ». Picquart étant poursuivi en vertu de la loi sur l’espionnage, Vazeille propose d’exclure l’espionnage du bénéfice de l’amnistie, et, en outre, afin d’atteindre éventuellement Esterhazy et Mercier, Boisdeffre et Gonse, Lauth et Du Paty, la trahison, la forfaiture et le faux toute l’Affaire.

Il avait rédigé son amendement avec Picquart, en fit voter, un peu par surprise, la première partie, fut battu ensuite sur l’ensemble[119].

Breton, au nom des socialistes, après un long réquisitoire contre les généraux, accepte l’amnistie, à cause des « petits » qui en bénéficieront.

Méline, mis en cause par Breton, défend sa politique, couvre Billot et Hanotaux. Les temps sont loin où les radicaux le trouvaient indécis, timoré, lié sans doute à Scheurer et à moi, par des complicités politiques ou d’argent. À présent, des mêmes bancs, c’est le procès de Zola, la collusion avec Esterhazy qu’on lui reproche. Le vieux Vosgien, robuste sous sa frêle enveloppe, solide comme le roc de ses montagnes, tient tête aux interrupteurs, ne rompt pas d’une semelle, attaque au besoin, rappelle à Millerand son discours sur l’impunité laissée aux insulteurs des chefs de l’armée, son agression contre moi. Millerand convient qu’il a attendu les aveux Henry pour se convertir à la revision. « Jaurès, dit-il, et ceux qui, avec lui, menèrent cette campagne ont été plus perspicaces et plus clairvoyants que je ne l’ai été. » Méline, lui, n’a pas bougé ; il ne connaît, ne connaîtra que la chose jugée. Nouvelles interruptions à gauche, nouvelles violences à l’extrême-gauche. On l’accuse d’avoir été informé du faux d’Henry ; Hanotaux a été averti par un ambassadeur et, perfidement, n’a pas informé Delcassé. Démenti énergique de Méline. S’il n’a pas voté l’affichage du discours de Cavaignac, ce n’est point qu’il soupçonnât la fameuse lettre d’être un faux ; comme Cavaignac, comme Brisson, il l’a crue vraie ; « mais il a toujours pensé que l’instruction de l’affaire Dreyfus ne pouvait pas se faire à la tribune ».

Dès qu’on reparlait de l’Affaire, Cuignet reparaissait avec sa marotte, la dépêche Panizzardi. On n’a pas oublié[120] qu’il était convenu dans un procès-verbal, signé de lui comme de Chamoin, que la traduction de la dépêche par le ministère des Affaires étrangères était exacte ; comme il avait, d’autre part, constaté dans une deuxième note, que l’écriture du décalque de la dépêche n’était pas celle de l’ancien attaché italien, il en déduisait maintenant que le décalque était un faux. Lasies fut de nouveau le confident du malheureux, ne lui objecta pas que la dépêche avait été chiffrée apparemment par quelque scribe, porta à la Chambre le texte du deuxième procès-verbal, crut faire merveille[121]. Delcassé fit justice en quelques mots de ces divagations ; sur quoi, le soir même, Cuignet écrivit à Waldeck-Rousseau qu’il maintenait ses accusations et que le ministre des Affaires étrangères était un faussaire. — André l’ayant alors fait venir, Cuignet refusa de répondre autrement qu’en présence d’un officier de police judiciaire. Il était, comme à l’ordinaire, surexcité et buté. André l’envoya au Mont-Valérien, le déféra, par une plainte insuffisamment motivée, à un conseil d’enquête, se fit refuser l’avis de mise en réforme, finalement lui infligea soixante jours, d’arrêts de forteresse.

Tout le temps, Waldeck-Rousseau est sur la brèche. Il est devenu le maître de l’assemblée. Dès qu’il paraît à la tribune, le silence se fait. Discours le 6, en réponse à Déribéré-Desgardes, contre l’amnistie des condamnés de la Haute-Cour : « L’heure n’est pas venue de livrer ce pays à de nouvelles agitations. L’amnistie n’exige pas la contrition parfaite ni même imparfaite ; quand ceux qu’on veut amnistier ont la menace à la bouche et disent que, demain, ils recommenceront, j’ai le droit de dire que le pays ne comprendrait pas un acte qui ne serait pas un acte de défense, mais un acte de défection républicaine. » — Discours le 13, contre l’amendement de Vazeille, qui excepte de l’amnistie à la fois Mercier et Picquart[122], le principal coupable et un innocent, confusion que Waldeck-Rousseau devrait signaler, qu’il accepte pour les besoins de sa thèse : « L’amnistie est faite pour les coupables, quels qu’ils puissent être, mais à une seule condition : c’est que l’intérêt public et l’intérêt général l’exigent. » — Discours le 18, où sa claire et froide parole s’échauffe ; il confesse le combat de sa raison contre son cœur : « Oh ! je sais bien à quels sentiments certains d’entre vous ont obéi. La blessure faite par certains actes ou trop arbitraires ou trop inhumains s’est rouverte et vous avez écouté seulement les inspirations de votre conscience et les conseils de votre indignation… Je ne condamnerai pas des mouvements que j’ai moi-même éprouvés et auxquels j’eusse obéi peut-être sans la conviction que, par là, je servirais mal mon parti. Mais il y a des heures où il faut se tourner vers l’avenir et regarder moins peut-être du côté où l’on croit voir les coupables que du côté d’un état de choses qui a fait ces coupables. »

Pas un adversaire républicain de l’amnistie, pour peu qu’il ne fût pas aveuglé par la passion, ne pouvait contester que Waldeck-Rousseau l’ennoblissait. Il en faisait quelque chose de très émouvant, un peu d’elle-même que la Justice offrait en sacrifice à la République.

Sauf sur les questions de détail, il l’emporta sur toute la ligne : rejet du projet de résolution de la Commission, c’est-à-dire de l’amnistie plénière, rejet, au vote sur l’ensemble, de l’amendement Vazeille. Il accepta, par contre, la fusion des deux lois, la substitution du mot d’amnistie à la formule de l’extinction des actions pénales, et, pour en finir, pour s’assurer les voix de l’extrême gauche, l’amnistie pour Sébastien Faure et les anarchistes qui avaient pillé l’église Saint-Joseph.

La dernière séance dura plus de douze heures consécutives. La droite, n’ayant plus de ressources que dans l’obstruction, multipliait les amendements, réclamait sur chacun le scrutin public à la tribune auquel ne prennent part que les députés présents. Enfin, dans la nuit du 18 au 19, vers deux heures du matin, l’ensemble de la loi fut adopté par 155 voix contre 2, Guieysse et Vazeille.

XXII

Comme la Chambre avait réuni en un seul texte et modifié les deux projets d’amnistie, il fallut retourner devant le Sénat.

La rentrée en scène de Cuignet, son refus de répondre aux questions du général André, son envoi au mont Valérien, rouvrirent quelques polémiques. Le « bordereau annoté » reparut. Les Assomptionnistes, au lendemain de Rennes et de la grâce, en avaient déjà reparlé[123], comme de la preuve décisive contre Dreyfus ; Mercier ne l’avait pas produite « par crainte de la guerre ». Maintenant Séverine raconte[124] sa conversation, en wagon, « avec un gentilhomme de bonne souche et d’honorabilité notoire », — Ferlet de Bourbonne, ancien zouave pontifical, ancien sous-préfet, qui faisait partie du petit groupe royaliste où l’on tenait que Naundorff était Louis XVII et ses descendants les rois légitimes de France. — « L’an dernier, a dit le « gentilhomme », le général Mercier portait sur lui la photographie du bordereau annoté, cousue entre deux parchemins, avec des cordons, entre chemise et peau, comme un scapulaire ; il devait l’arracher en pleine audience, la jeter comme un gant, en défi. » — Rochefort certifia que rien n’était plus exact : « J’en ai assez. Je prie le commandant Cuignet de me citer en témoignage. On saura alors comment le bordereau écrit, sur papier fort, par le félon, a été envoyé à l’Empereur d’Allemagne lui-même, qui l’a retourné à Schwarzkoppen annoté de sa main impériale et agrémenté d’une recommandation (« Dites à cette canaille de Dreyfus..... ») signée en toutes-lettres[125]. » — Sur quoi, invitation du Siècle et de l’Aurore au Garde des Sceaux d’ouvrir une enquête ; le faux est manifeste ; l’enquête sur le bordereau annoté sera la préface de la revision.

Le Sénat éprouvant quelque répugnance à étendre l’amnistie aux anarchistes, Waldeck-Rousseau tira argument de ce « recommencement » d’agitation. Tant d’efforts « pour empêcher l’amnistie d’aboutir » en montraient une fois de plus la nécessité. Il supplia les sénateurs de passer outre à leurs scrupules, de s’inspirer « de plus larges et de plus hautes préoccupations[126] ».

Trarieux, au nom de Picquart, comme Vazeille avait fait à la Chambre, demanda qu’il fût excepté de l’amnistie : « Picquart n’admet pas que son nom puisse être associé à celui de certains coupables. Il se sent, il se sait innocent. Il ne veut pas d’une mesure de clémence. Il réclame la justice, il veut des juges. » Aussi bien ni l’affaire Boulot ni celle des pigeons-voyageurs ne se rattachent par aucun lien à l’affaire Dreyfus. L’arrêt de la Cour de cassation sur le règlement des juges est explicite et formel : « Attendu qu’il n’existe pas de connexité entre ces faits et ceux, — la prétendue falsification du petit bleu, l’usage de faux, — qui viennent d’être relevés comme connexes.....[127] »

Distinction exacte en droit, mais l’est-elle en fait ? Quand l’arrêt en règlement de juges a été rendu, est-ce que Leblois, à la demande de Picquart, ne s’est pas pourvu à l’encontre, aux seules fins de retarder la décision du conseil de guerre qui n’aurait pas manqué de condamner son ami[128] ? Est-ce que Picquart lui-même, plus récemment, n’a pas demandé à Millerand d’obtenir une enquête supplémentaire qui aboutirait à un non-lieu ?

Trarieux ne feint pas d’avoir oublié ces craintes d’hier ; il rend hommage « à l’intention protectrice et bienveillante » de Waldeck-Rousseau. « Je sens moi-même, dit-il, toute la responsabilité que je prends en m’y opposant, mais je parle au nom d’un homme qui n’est pas un homme vulgaire et qui affrontera tous les dangers, s’il le faut. »

Que peut répondre Waldeck-Rousseau ? Que Picquart, sans doute, a le droit de s’offrir maintenant au danger ; qu’André et lui ont celui de ne pas fournir aux conseils de guerre l’occasion d’une nouvelle injustice ? Il se tut.

Halgan, de la Droite, le provoqua : « Le gouvernement ne répond rien ? » Il continua à se taire.

Tous les amendements furent rejetés, la loi finalement adoptée par 194 voix contre 10.

Ainsi l’emporta la ténacité de Waldeck-Rousseau. Il aspirait à d’autres batailles « plus dignes du Parlement » et de lui-même, « et plus décisives », mais il ne doutait pas qu’en livrant et gagnant celle-ci, il n’eût rendu un grand service à la République.

XXIII

Bien que Waldeck-Rousseau fût informé de l’extrême animosité dont Picquart manifestait à son égard, à cause de l’amnistie, il n’était pas homme à faire dépendre son jugement ni ses actes de considérations personnelles ; très juste lui-même, ou s’efforçant de l’être, il ne s’étonnait pas de ne point rencontrer chez autrui la même équité ; et, tenant toujours Picquart en haute estime pour la fermeté de son caractère, son courage, la dignité de son attitude pendant l’épreuve, il eût voulu être celui qui mettrait fin à ses disgrâces. Assuré que le Conseil d’État ferait droit au pourvoi que Picquart avait introduit, depuis trois ans bientôt[129], contre sa mise en réforme, il s’était entendu avec André pour le nommer aussitôt après colonel et lui confier en Afrique, sous des chefs amis, un commandement presque indépendant où il reprendrait contact avec la troupe. Grande joie pour lui de rendre à l’armée un bon serviteur et, aussi, d’établir par un bel acte simple, plus probant qu’un arrêt de non-lieu, que l’officier qui avait découvert l’innocence de Dreyfus était sans reproche. Il avait, d’une âme forte, voulu l’amnistie, mais elle lui laissait au cœur l’amertume des pénibles devoirs.

Picquart, informé de ces intentions de Waldeck-Rousseau, refusa de s’y prêter. Il ne veut rien devoir à celui qui l’a amnistié, en compagnie de Mercier et de Gonse, « sauvé » malgré ses protestations. En conséquence, — c’est la raison qu’il en donne, — il retire son pourvoi et en avise aussitôt Waldeck-Rousseau par une lettre publique[130]. Ainsi il restera lieutenant-colonel en réforme ; une loi seule peut faire rentrer les officiers en réforme dans l’armée ; Waldeck-Rousseau ne pourra rien pour lui.

Un acte noble l’est d’autant plus qu’il coûte davantage à accomplir. Picquart en a accompli de tels, quand il a sacrifié sa carrière à sa conscience. Celui-ci lui cause un âpre plaisir.

Sa lettre est éloquente, d’autant plus dure qu’elle ne l’est pas dans la forme, d’un mouvement rapide et fier, émouvante par le nouveau sacrifice qu’il y semble consentir ; seulement, si c’est un sacrifice, il le fait moins à sa conscience qu’à son orgueil ; et ce qu’il y a de noblesse dans ces pages courtoisement injurieuses est empoisonné.

Il rappelle d’abord, en quelques mots, les efforts de Waldeck-Rousseau « pour faire voter la loi dans son intégralité » et tout de suite expose son grief :

À mes amis que mes protestations pouvaient ébranler, vous avez fait dire qu’il fallait me sauver malgré moi-même. Vous avez fait répandre le bruit que, si je passais devant un conseil de guerre, ma condamnation était certaine ; vous nous avez fait cette injure, aux membres du conseil et à moi, alors que vous savez fort bien que les faits dont j’ai à répondre devant la justice militaire ne tiennent pas debout et qu’il n’est pas un commissaire du gouvernement qui eût pu les soutenir. Vous avez craint sans doute les commentaires auxquels aurait donné lieu l’abandon inévitable des poursuites, et vous avez préféré la voie de l’amnistie qui prête à toutes les équivoques.


Voilà le ton, dès les premières lignes, celui d’un homme à qui, volontairement et perfidement, il aurait été fait un tort inutile ; et voici la thèse : « Vous avez feint de mettre en doute la justice du conseil de guerre..... » ; mais le leit-motiv sonne faux, le reproche est audacieux.

Si Waldeck-Rousseau, et, aussi, Galliffet et André ont eu peur pour Picquart, est-ce que Picquart lui-même, avant eux, n’a pas eu peur pour Picquart ? Lui aussi, après comme avant l’arrêt de la Cour de cassation sur Dreyfus, après comme avant Rennes, n’a-t-il pas fait aux juges militaires cette même injure de croire qu’ils le condamneraient ? S’est-il fait injure à lui-même[131] ? A-t-il seul le droit de faire injure aux autres ? Ce faux geste tardif de confiance dans la justice militaire, qui trompera-t-il ?

Même l’abandon des poursuites par le commissaire du gouvernement, par ordre du ministre de la Guerre, aurait-il déterminé à coup sûr l’acquittement ?

Trarieux a fait honneur à Picquart « d’affronter tous les dangers ». Qu’est-ce à dire sinon d’aller au devant d’une condamnation injuste ? Trarieux, lui aussi parlant au nom de Picquart, a-t-il fait injure à Picquart ?

Cependant « des gens bien informés et qui approchent le gouvernement ont annoncé à Picquart sa réintégration dans l’armée » :


Un bon poste, une décoration même seront la compensation des actes abominables dont j’ai eu à souffrir. Vraiment, la rougeur me monte au front en rapportant ces propos. Quoi ! je demande justice dans une affaire où l’intérêt du pays tout entier est en jeu, et l’on me fait entrevoir l’offre d’une place ou d’une croix !


Un grade dans l’armée n’est pas une « place » ; « l’intérêt du pays » n’est pas en jeu dans l’affaire Boulot, ni dans celle des pigeons. De quoi rougit-il ? De ce que, rentré dans l’armée, il y recevra l’avancement qu’il eût obtenu si le souci qu’il a montré de la vérité ne lui avait été imputé à crime[132] ?

Picquart reproche à Waldeck-Rousseau « d’avoir usé et abusé de ces moyens d’action » que sont les places et les croix :


Quant à moi, je vous défie bien d’en user de même à mon égard. Pour vous enlever toute illusion sur ce point, je vous préviens que je me désiste, à la date de ce jour, du recours que j’avais introduit devant le Conseil d’État contre la décision qui m’a mis en réforme au mois de février 1898.


Ainsi, il est certain de pouvoir reprendre sa place dans l’armée, car l’annulation par le Conseil d’État du décret qui l’a frappé est « inévitable », — il l’écrit lui-même, — et c’est pour faire pièce à Waldeck-Rousseau qu’il rend impossible la réparation de l’injustice.

Il ne le dit pas dans sa lettre, mais des amis le diront pour lui : « Il ne veut pas rentrer dans l’armée par la porte basse de l’amnistie ; il lui eût fallu le jugement de ses pairs. » Or, si Waldeck-Rousseau l’a soustrait par l’amnistie au conseil de guerre, voici que lui-même, par le retrait de son pourvoi, il se soustrait à d’autres juges militaires. En effet, l’arrêt du Conseil d’État « ne peut porter », comme il convient, « que sur la forme », et, dès lors, comme l’amnistie ne s’étend pas aux peines disciplinaires, ou bien André déchirera la plainte de Billot contre Picquart, ou il l’enverra devant un autre conseil d’enquête, celui de Tunis, que Picquart a réclamé dans son pourvoi et qui, seul, en effet, aurait été compétent[133]. « C’est le fond, écrit Picquart, qu’il serait particulièrement intéressant de mettre en lumière », — c’est-à-dire l’inanité des charges contre lui et toutes les fourberies d’Henry pour le perdre. Ce sont exactement les mêmes charges qui ont été invoquées devant le conseil d’enquête et devant le conseil de guerre : l’affaire Boulot et celle des pigeons ; le conseil d’enquête, tout comme le conseil de guerre, aura à prononcer sur ce fond ; Picquart y pourra appeler les mêmes témoins, y faire pareillement la preuve qu’il a été accusé à tort ; et il retire son pourvoi !

Contradiction sur contradiction ; de tous les arguments qu’allègue Picquart pour justifier son acte, aucun qui ne se retourne contre lui ou qui soit digne de l’homme qu’il a été. Car il n’est plus le même homme et le mot de Michelet me revient, le mot admirable, si douloureux : « Telle est la vraie nature : elle ondule et monte et descend[134]. »

En fait, il ne voulait pas alors rentrer dans l’armée, y redoutait des froissements, des humiliations, des haines silencieuses, d’autant plus violentes ou perfides.

Il aurait pu le dire, non sans fierté, à cause de son attitude pendant l’Affaire, de la vaillance et du souci de la justice qui lui ont valu ces haines, et non sans motif, par l’exemple d’Hartmann, de Freystætter et de Ducros. Il rappelle que, depuis dix-huit mois, « désireux de garder sa liberté d’action », il a employé tous les moyens en son pouvoir pour retarder l’examen de son pourvoi. Et c’est exact ; il n’eût dépendu que de lui, nous l’avons raconté[135], de reprendre son uniforme à la veille du procès de Rennes ; il a besoin encore de sa liberté d’action, et cela aussi, il pourrait le dire et rester vrai.

Par malheur, ce soldat qui s’est élevé si haut par la vérité en a perdu peu à peu la claire et sereine notion, et il ne voit plus les hommes et les choses qu’à travers ses désillusions et ses rancunes. Il devrait être reconnaissant à la vie de la gloire si pure qu’elle lui a donnée ; il lui en veut de ne pas lui avoir donné la victoire sur ceux qui l’ont persécuté, ses chefs et ses camarades d’hier. Le grand charme qui lui venait de sa modestie n’a pas résisté aux coteries où on l’adule et à la solitude où il revit incessamment sa dramatique aventure. Un seul homme a de l’action sur lui, et c’est de tous les hommes celui qui croit le moins aux hommes, qui les aime le moins, Clemenceau ; il est dominé, comme le serait une femme, par ce dur jongleur d’idées ; il a subi la contagion de cette intelligence desséchante, de cet esprit tarisseur de sources. D’une joie et d’une foi héroïques en prison, il a passé dans la demi-solde à l’amertume.

Le reste de la lettre est un âpre et parfois lyrique réquisitoire contre la politique de Waldeck-Rousseau dans l’Affaire, politique « qui est de nature à soulever l’indignation des gens les plus habiles à se maîtriser ». — D’abord Rennes : « À quel spectacle lamentable nous avons assisté là-bas ! » Toutes les fraudes, « la violence poussée jusqu’à l’assassinat », d’un côté, et, de l’autre, du fait de « l’action gouvernementale s’exerçant officieusement », la défense réduite « à une passivité qui lui a été fatale », les témoins « troublés par d’extraordinaires pronostics sur les dispositions des juges » ; « on eût dit qu’il s’agissait de la liquidation de quelque affaire louche et non d’un procès pendant lequel le monde entier avait les yeux fixés sur notre pays et qui devait être la réhabilitation solennelle d’un innocent ». — Il a quitté Rennes l’avant-veille du jugement, avec Gast, sur un avis du préfet qui le tenait pour particulièrement exposé en cas de troubles[136]. Voici comment il raconte son départ :


J’avoue n’avoir pu supporter cela jusqu’au bout ; quand j’ai vu nos propres amis s’appuyer sur les conseils les plus autorisés pour étouffer la voix de Labori et accomplir ainsi l’œuvre à laquelle, par miracle, un assassin n’avait pu réussir, j’ai trouvé que c’en était trop, et j’ai quitté Rennes en proie au plus profond écœurement.


Puis la grâce. Il en connaît, par Clemenceau comme par Jaurès et par moi, la véridique histoire ; il n’en écrit pas moins qu’elle a été un « marché » et que ceux qui l’ont proposée et conseillée savaient que l’amnistie en serait le prix. S’il consent « à n’en pas vouloir » à Dreyfus pour l’avoir acceptée, c’est que « le malheureux, broyé par des souffrances sans nom, n’en a pas probablement envisagé toutes les conséquences ». — Et l’amnistie enfin, « l’abominable amnistie ». « Vous avez dit à la tribune de la Chambre qu’elle ne s’applique qu’à des coupables, ce dont je prends acte. » « Vous avez fait admettre que la trahison est plus excusable que le meurtre. » « Combien votre politique serait gênée si l’assassin de Labori, que votre justice n’a pu atteindre, pouvait venir impunément faire des révélations et dire sur quelles instigations il a commis son crime ! » Mais cette immorale solution n’aura qu’un temps et Picquart, à son tour, fait appel à l’histoire :


Un jour viendra où la vérité sera comprise par tous et où l’on se rendra compte que, sous prétexte de sauver la République, vous avez égaré l’opinion par une diversion plus ou moins justifiée contre des adversaires politiques, tandis que vous laissiez indemnes des criminels qui sont les véritables ennemis du pays et auxquels vous n’avez pas osé toucher parce qu’il vous eût fallu sans doute frapper trop haut, pour des crimes trop grands. Et, pendant ce temps, nos prisons sont remplies de gens dont le plus grand méfait consiste à ne pas avoir de moyens d’existence !


Sans cette « diversion » pourtant, si le coup du duc d’Orléans ou celui de Déroulède avait réussi, où serait Picquart ?

La lettre de Picquart affligea beaucoup de ses amis des mauvais jours, quand il souffrait pour la justice avec tant de noble simplicité et paraissait si grand ; les journaux républicains s’abstinrent, pour la plupart, de commentaires. Il leur eût coûté de le blâmer et Waldeck-Rousseau n’avait pas besoin d’être défendu.

Quelques autres manifestations se produisirent : Zola adressa une longue épître à Loubet, triste et digne : « J’ai rempli tout mon rôle, le plus honnêtement que j’ai pu, et je rentre définitivement dans le silence. » Il n’a plus de haine que contre les idées et « les forces mauvaises ».

Les politiques n’avaient pas attendu le vote du Sénat pour dire leur mot. Selon Jaurès, l’atmosphère allait « s’assainir[137] ». Selon Clemenceau, « jamais l’horizon n’avait été chargé de plus de nuages[138] ». Je constatai simplement la défaite des adversaires de l’amnistie : « Je m’abstiendrai de vaines déclamations ; il n’y a pas de politique plus basse que celle des attitudes et des gestes[139]. »

Enfin Dreyfus prouva le mouvement en marchant. S’emparant des articles de Rochefort sur le bordereau annoté, il écrivit à Waldeck-Rousseau : « Mon innocence est absolue ; cette innocence, j’en poursuivrai jusqu’à mon dernier souffle la reconnaissance juridique par la revision. Je ne suis pas plus l’auteur du bordereau annoté par l’Empereur d’Allemagne, qui n’est qu’un faux, que du bordereau original authentique, qui est d’Esterhazy. Sauf Henry, tous les principaux auteurs de mon inique condamnation sont encore en vie. Je ne suis pas dépouillé de tous mes droits ; je conserve le droit de tout homme qui est de défendre son honneur et de faire proclamer la vérité. Le droit me reste donc, Monsieur le Président, de vous demander une enquête, et j’ai l’honneur de la solliciter[140]. »

Waldeck-Rousseau laissa la lettre sans réponse. Il nous reste à raconter comment l’avenir y répondit.

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  1. Chambre des députés, 16 avril 1900.
  2. « On nous demande l’amnistie pour ne pas donner aux étrangers qui vont venir à l’Exposition le spectacle de nos discordes ; la France a surtout le besoin de paraître devant le monde ayant accompli sa grande œuvre de justice… » etc.
  3. 24 avril 1900.
  4. Le reste du discours était consacré à la politique générale, à l’entrée des socialistes au pouvoir, etc. Il n’y était plus question de l’Affaire, (Les Blés d’hiver, 239 et suiv.).
  5. Leygues, Millerand, Decrais.
  6. Dès le 15 mars, Cornély avait écrit dans le Figaro : « L’Exposition sera l’armistice ; c’est pourquoi je l’aime. » — Déroulède, à Saint-Sébastien, exprima la même idée.
  7. 45 sur 80.
  8. 21 mai 1900.
  9. Voir t. V, 475. — Sénat, séance du 28 mai 1900, discours de Waldeck-Rousseau : « Non seulement dans l’intérêt du service, mais dans celui de l’armée. » — Chambre des députés, séance du 28, discours de Galliffet : « J’étais résolu à réformer certains procédés qui me paraissaient regrettables. » — Procès Dautriche. 645.
  10. 6 septembre 1899.
  11. Procès Dautriche, 156, François.
  12. Ibid., 645, et Chambre des députés, séance du 28 mai 1900, Galliffet.
  13. 13 septembre 1899.
  14. Procès Dautriche, 164, François ; 226, Rollin.
  15. Notes de François pour sa déposition devant la Chambre criminelle, (Revision, II, 120.)
  16. Sénat, 25 mai 1900, discours de Waldeck-Rousseau ; Procès Dautriche, 646, Galliffet : « Il y avait une corde un peu tendue entre les officiers de la S. S. et le ministère de l’Intérieur » 507, Cavard, etc.
  17. Procès Dautriche, 404, Delanne.
  18. Ibid., 652, Galliffet.
  19. « Ainsi que le démontrent les quatre gros volumes de coupures saisies dans les bagages de François et des notes nombreuses, cet officier n’a pas un instant perdu de vue l’affaire Dreyfus. » (Procès Dautriche, article, 41, conclusions du lieutenant-colonel Rabier.)
  20. Lettre du 28 avril 1900 (Procès Dautriche, IV).
  21. Ibid., 185, François ; 617, Clémentel.
  22. Cour de cassation (Édition de l’Imprimerie Nationale), 13 juin 1904 ; Procès Dautriche, 283. Targe. — « J’ai figuré moi-même sur les fiches secrètes d’Henry. » (Picquart, Gazette de Lausanne du 1er décembre 1904.)
  23. Voir t. V, 470.
  24. Enquête du juge d’instruction Trotabas, à Nice, par délégation de la Cour de cassation : 24 mars 1904, déposition de Mathilde Baumler, épouse Wessel ; 4 mai, déposition de Wessel, etc.
  25. Procès Dautriche, 23 mars 1904, Przyborowski.
  26. Ibid., 24 mars, Galmot, journaliste ; 30 mars, Bronislas Slaski, rentier ; 27 avril, Tomps : « Przyborowski m’a dit à moi-même avoir connu Cernuski pendant son enfance ; ses conversations avec Mathilde m’ont été rapportées par une tierce personne qui avait été présente et qui se nomme Catherine Panfy. «
  27. Enquête Trotabas, rapport de Wessel du 22 juin 1890 ; Enquête Atthalin, 7 mai 1904, François ; Procès Dautriche, 513, Cavard.
  28. Cour de cassation, 7 mai 1904, François.
  29. Rapport Wessel ; Procès Dautriche, 175 et 178, François.
  30. Enquête Atthalin, 7 mai 1904, déposition de Mareschal.
  31. Rapport à la Sûreté du 5 mars 1900, cité par Waldeck-Rousseau dans le discours du 25 mai au Sénat.
  32. Discours de Waldeck-Rousseau, du 25, au Sénat.
  33. Procès-verbal dressé par Boissière, commissaire central de Nice, constatant les déclarations de Wessel. (4 mai 1900.)
  34. Procès Dautriche, 176, François ; 214, Mareschal ; 548, Wessel.
  35. Déclaration de Wessel, du 4 mai 1900.
  36. Le rapport de Wessel, daté de Nancy, le 10 mars 1900, débute ainsi : « On trouvera ci-après quelques déclarations que je fais à M. Weiss (pseudonyme de Mareschal) et qui auront sans doute de l’intérêt pour des raisons qui me sont particulières. Je tiens à déclarer en même temps que je n’ai été poussé par personne, ni d’aucune manière, à faire ces déclarations qui sont absolument spontanées. » — On ne rédige pas ainsi une déclaration spontanée.
  37. Procès Dautriche, 215, Mareschal. — Il envoya à François la dépêche suivante : « Suis obligé de rester pour déclaration de Wessel, importante et curieuse, relative machinations Tomps-Cernuski ; fais faire déclaration écrite. »
  38. Ibid., 176, François.
  39. Voir t. I, 21.
  40. Sénat, séance du 25 mai, discours de Waldeck-Rousseau.
  41. Procès Dautriche, 566, Tomps ; 567, François.
  42. Procès Dautriche, 167, 177, François ; 291, Joseph Reinach ; 382, Mathieu Dreyfus.
  43. Ibid., 422, de Lacroix.
  44. Ibid., 177, François ; 404, Delanne ; 422, de Lacroix ; Enquête Atthalin, 4 juin 1904, de Lacroix.
  45. Chambre des députés, séance du 22 mai 1900, discours de Waldeck-Rousseau ; Procès Dautriche, 507, Cavard ; 525, Hennion.
  46. Enquête Trotabas, 29 mars 1904.
  47. Procès Dautriche, 630, lettre de Mareschal du 18 avril 1900, à Wessel, prison cellulaire à Nice : « Toutes les précautions avaient été prises, comme la première fois, mais je crois que le consul étranger a dû avoir connaissance de votre séjour à Nice, et qu’il a dû forcer la police à vous arrêter, sans qu’on ait pu vous prévenir. » — Voir p. 101.
  48. Enquête Trotabas, rapport Wessel, et procès-verbaux du commissaire central de Nice. — Procès Dautriche, 513, Cavard ; 581, Boissière.
  49. Procès Dautriche, 581, Boissière, commissaire central : « Je n’ai rien reçu, personne ne m’a avisé, aucun officier, aucun civil, personne. » — 661, Nogier, commissaire spécial : « Je n’ai été averti par personne, ni militaire, ni civil, de l’arrivée de Wessel et de l’éventualité de son arrestation. » — Lieutenant-colonel Rabier, commissaire du gouvernement : « Je prie les membres du conseil de constater que les deux commissaires qui, seuls, pouvaient mettre Wessel à l’abri de tout ennui, n’ont été ni l’un ni l’autre avertis. »
  50. Ibid., 519, Boissière.
  51. Procès Dautriche, 582, Boissière.
  52. Ibid., 602, Mareschal.
  53. Enquête Trotabas, lettre de Wessel à Mareschal, du 1er mai 1900, prison de Nice : « Je m’étais permis de vous faire part de mon arrestation le jour même de celle-ci… »
  54. Voir p. 95 et 100. — Procès Dautriche, 170, François : « Je m’imaginais au contraire qu’il devait être plus en sûreté à Nice qu’à Nancy. »
  55. Ibid, 602, Mareschal ; 178, François.
  56. Ibid., 591, Tomps.
  57. Procès Dautriche, 588, lieutenant-colonel Rabier.
  58. Chambre des Députés, séance du 28 mai 1900, discours de Galliffet. — Procès Dautriche, 579, François ; 405, Delanne ; 604, Mourier.
  59. Procès Dautriche, 179, François ; 405, Delanne ; 423, de Lacroix ; 604, Mourier ; 651, Galliffet.
  60. Ibid., 595, Nogier.
  61. Ibid., 605, Mourier.
  62. Il s’était absenté de Paris pour une autre affaire et n’y rentra que le 19 avril.
  63. Procès Dautriche, 182, François.
  64. Procès Dautriche, 423, de Lacroix ; 558, Tomps : « On nous accusait de vouloir réveiller l’Affaire et on a pris cet argument. » — Lieutenant-colonel Rabier : « On ne voudra pas me croire quand on les lira, » — Chambre des députés, séance du 28 mai 1900, discours de Galliffet.
  65. Ibid., 405 et 406, Delanne. — Galliffet, dans son discours, dit, au contraire, que Delanne les avait lues et les appréciait comme Hache et de Lacroix.
  66. Ibid., 406, Delanne ; 652, Galliffet.
  67. 20 et 21 avril 1900. — Procès Dautriche, 520, François.
  68. 9 avril 1900. — Sénat, séance du 25 mai 1900, discours de Waldeck-Rousseau qui donna lecture de la lettre de Przyborowski.
  69. 21 avril 1900. — Procès Dautriche, 182, François.
  70. Procès Dautriche, 215, Mareschal.
  71. Ibid., 183, François : « Cette lecture ne nous apprenait rien de nouveau ; mais c’est justement parce qu’elle ne nous apprenait rien de nouveau qu’elle était capitale pour nous, parce que, entre le 10 mars, jour où Wessel a fait sa déclaration à Mareschal, et le 19 avril, jour où Przyborowski était à Paris, ces deux escrocs n’ont pu se rencontrer. » Ce qui, au surplus, était inexact, Wessel, la veille de son arrestation, s’étant rencontré avec Przyborowski, en présence de Mathilde, dans un lieu public de Nice.
  72. Procès Dautriche, 183, François.
  73. Sénat, séance du 25 mai 1900, discours de Waldeck-Rousseau.
  74. Ibid.
  75. Procès Dautriche, 542, Tomps.
  76. Ibid., 180, François.
  77. 1er mai 1900. — « Monsieur, M. Tomps, qui vous montrera cette lettre est envoyé par moi pour savoir toute la vérité sur votre situation. Ce ne sera qu’une fois exactement renseigné que je pourrai, s’il y a lieu, intervenir en votre faveur. Salutation. Général Galliffet. »
  78. Procès Dautriche, 651, Galliffet.
  79. Ibid., 544, Tomps.
  80. Chambre des députés, séance du 29 mai 1900, discours de Waldeck-Rousseau : « Malgré les ordres formels du ministre de la Guerre, un espionnage s’est institué contre les agents de la Sûreté générale. »
  81. Procès Dautriche, 407, Delanne ; 424, de Lacroix.
  82. Mareschal partit le 19 mai ; François devait partir le 20 ; son départ fut ajourné ; il ne quitta Paris que le 24.
  83. Lettre de François du 19 mai : « Les gens qui nous gouvernent et l’ignoble Reinach, roi de France, s’étaient promis de rouvrir l’affaire Dreyfus. Le hasard et les circonstances ont amené entre mes mains les preuves de leurs intrigues. Aussitôt, j’ai dû subir leur rancune ».
  84. Enquête Atthalin, 4 juin 1904, de Lacroix ; Procès Dautriche, 517, François.
  85. Enquête Atthalin, 23 mars, 1er juin 1904, Przyborowski.
  86. Enquête Atthalin, 1er et 4 juin 1904, Przyborowski et confrontation, le 4, avec Brücker.
  87. Ibid., 4 juin 1904, Przyborowski.
  88. Chambre des députés, séance du 22 mai 1900, discours de Le Hérissé.
  89. À la séance du 28 mai, lorsque Galliffet dit qu’il ignorait absolument l’existence des lettres, Cochin l’interrompt : « Vous étiez le seul à l’ignorer. »
  90. Clemenceau, La Honte, 194 : « Ils veulent être ministres (Barthou, Poincaré, Mesureur, etc.) ; ils ont les vœux du P. du Lac ».
  91. « La Chambre, résolue à poursuivre énergiquement une politique de réformes républicaines et de défense de l’État laïque… »
  92. Par 425 voix contre 60. Parmi les opposants : Brisson, Doumergue, Guieysse, Pelletan, Viviani, Conrad de Witt. — Parmi les abstentionnistes : Gouzy, Trouillot, Guyot-Dessaigne, Sarrien, Rouvier.
  93. Sénat, séance du 25 mai 1900 ; Chambre des députés, séance du 28, discours de Galliffet.
  94. Selon Clemenceau : « Quand le combat est devenu trop chaud, il a simplement déserté. » (La Honte, 168.)
  95. Cour de cassation, 11 juin 1904, Galliffet.
  96. L’approbation des déclarations fut votée par 286 voix contre 234. Quelques républicains de gauche qui, depuis quelque temps, votaient avec le gouvernement, votèrent contre, notamment Barthou, Berthelot, Cruppi, Cochery, Delombre ; Poincaré s’abstint.
  97. André, Cinq ans de ministère, 10.
  98. Cinq ans de ministère, 220.
  99. 29 mai 1900.
  100. Rapport de Guérin.
  101. Le vieux général Lambert raconta qu’étant à Ems, l’année précédente, il y avait vu afficher une dépêche, datée de Rennes, signée de mon prénom, émanant certainement de moi : « Les généraux Mercier, Boisdeffre, Gonse, écrabouillés avec tout l’État-Major. » Comme le Gaulois avait annoncé l’incident, j’écrivis à Fallières que je n’avais pas été à Rennes, pendant le procès, et que je n’avais envoyé aucune dépêche à aucun Allemand, à Ems ni ailleurs. Fallières interrompit Lambert pour donner lecture de ma lettre.
  102. Par 169 voix contre 41. — Le contre-projet du Centre sur l’amnistie des condamnés de la Haute-Cour fut repoussé par 161 voix contre 102.
  103. Les colonels Hache, Meunier et Castelnau remplacés par les colonels de Fontenillat, Mercier-Milon et Lafont de Ladébat.
  104. 28 juin 1900, interpellation de Firmin laure ; 4 juillet, question de Jourde, transformée en interpellation à la demande de Krantz, à la Chambre ; 5 juillet, interpellation de Franck-Chauveau et Milliard, au Sénat.
  105. Voir p. 84.
  106. 11 et 18 juin 1900.
  107. 6 juillet.
  108. La Honte, 205 à 210.
  109. Ordre du jour Turot.
  110. La Honte, 260.
  111. 28 octobre 1900.
  112. Il me dit, peu après, comme je lui faisais compliment de succès : « J’ai été trop applaudi. »
  113. À Cologny
  114. Vazeille, député du Loiret.
  115. 8 novembre 1900.
  116. 23 novembre. — V. p. 50 et 129.
  117. Sénat, séance du 23 novembre 1900.
  118. Réquisitions de l’avocat général Rambaud. — Voir t. IV, 438 et 525.
  119. Le paragraphe 1er de l’amendement qui exceptait de l’amnistie la trahison fut adopté par 294 voix contre 170, sans que le gouvernement eût fait connaître son sentiment (13 décembre 1900). Waldeck-Rousseau étant alors intervenu, la suite de la discussion fut renvoyée à la séance du 17 où la Chambre rejeta le paragraphe 2 par 319 voix contre 75, le paragraphe 3 par 331 voix contre 41 et l’ensemble, réduit au paragraphe 1er adopté huit jours auparavant, par 296 voix contre 142.
  120. Voir t. V, 72, 73.
  121. Séance du 17 décembre 1900.
  122. Voir p. 143.
  123. Croix du 21 septembre 1899.
  124. Fronde du 20 décembre 1900.
  125. Intransigeant du 24.
  126. Séance du 24 décembre.
  127. Voir t. V, 23.
  128. Voir t. V, 24.
  129. Voir t. III, 324 et 494.
  130. 25 décembre 1900.
  131. « Vous nous avez fait cette injure, aux membres du conseil de guerre et à moi… »
  132. Voir p. 483.
  133. Voir t. III, 323.
  134. Révolution française, t. V, 17 (de la préface).
  135. Voir t. V, 395.
  136. Voir t. V, 529.
  137. Petite République du 19 décembre 1900.
  138. Dépêche du 21.
  139. Siècle du 19.
  140. 26 décembre 1900.