Histoire de l’Affaire Dreyfus/T6/2

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Eugène Fasquelle, 1908
(Vol. 6 : La revision, pp. 159–248).

CHAPITRE II

LE BORDEREAU ANNOTÉ

I. L’automne d’une cause ; dissentiments entre les revisionnistes, 159. — Mathieu Dreyfus et Labori, 160. — Dreyfus à Paris, 165. — Il écrit à Picquart qui ne lui répond pas, 166. — Rupture entre Mathieu Dreyfus et Labori, 169. — Exigences de Labori et de Picquart ; ils réclament la direction de l’Affaire, à l’exclusion de tout autre, notamment de Mathieu Dreyfus et de Demange ; entretien qu’ils ont avec Dreyfus ; Labori refuse de rester le conseil de Dreyfus, 174. — II. Vote de la loi sur les associations, 176. — Abandon du procès Zola ; les experts, 177. — Mme Henry porte sa plainte contre moi devant le tribunal civil, 178. — Cornély et Labori ; je retire mes dossiers à Labori, 179. — Dreyfus publie ses souvenirs de l’île du Diable, 180. — Les trois Évangiles de Zola, 181. — III. Élections générales de 1902, 182. — Candidature de Syveton, 183. — Judet chez Galliffet ; l’affiche de Lemaître ; le « ministère de l’étranger », 185. — Enquête sur l’élection de Syveton, 187. — Démission de Waldeck-Rousseau, 189. — Ministère Combes, 190. — IV. Mon procès au civil avec Mme Henry, 191. — Conclusions et plaidoyer de Lailler, 193. — Réquisitions du substitut Rome, 194. — Jugement ; je forme appel, 196. — V. Morts de Giry et de Grimaux, 197. — Mort de Zola, 198. — VI. Mathieu Dreyfus à la recherche du fait nouveau, 200. — Piège qui m’est tendu, 201. — Révélations du capitaine Beauvais sur le jugement de Rennes, 203. — Le colonel Jouaust, 205. — Enquête au sujet du bordereau annoté, 206. — Le docteur Roger Dumas et le commandant Merle, 209. — VII. Jaurès informé des découvertes de Mathieu ; il décide de porter devant la Chambre la question du bordereau annoté, 215. — Démenti de Mercier, 217. — Urbain Gohier et Jaurès, 218. — Les antimilitaristes et les antipatriotes, 219. — Résistances parlementaires que rencontre Jaurès, 220. — L’affaire Humbert, 221. — Du Paty et l’affaire Humbert, 225. — VIII. Séance du 18 mars 1903 ; Pressensé et le père Du Lac, 227. — Discours de Ribot, 230. — Réplique de Jaurès, 231. — IX. L’élection de Syveton devant la Chambre ; discours de Jaurès sur le bordereau annoté, 232. — Incident relatif à la lettre de Pellieux demandant sa mise à la retraite ; Brisson et Cavaignac, 234. — Enquête administrative proposée par Jaurès, acceptée par André, 240. — Discours de Ribot contre l’enquête, 243. — Ordre du jour de Chapuis, 246. — X. Lettre de Ferlet de Bourbonne à Jaurès sur le bordereau annoté ; ma lettre à Ferlet ; lettres de Casimir Perier et du prince de Munster, 247. — Dreyfus demande une enquête ; André et Combes, 248.



I

Les partisans de Dreyfus, si étroitement unis pendant la bataille, s’étaient fort divisés depuis un an, en désaccord sur la grâce d’abord, puis sur l’amnistie, et, surtout, repris par la vie, et chacun par son passé. Deux ans durant, amis et adversaires de la veille, venus de tous les points de l’horizon, ils avaient été dominés par une seule idée, avaient combattu joyeusement et souffert pour elle. L’idée ne les dominait plus. Pourtant, ils ne s’éloignaient que lentement les uns des autres, avec regret, revenaient sur leurs pas, aimaient à revivre en causeries les combats qu’ils avaient livrés et à chercher dans l’avenir les signes de la victoire définitive. C’était l’automne d’une belle cause, où l’on sent l’approche de l’hiver, mais où l’été dure encore.

L’hiver arriva brusquement, amené par l’événement le plus affligeant ; la rupture entre les Dreyfus et Labori, qui fut soutenu par Picquart.

Les relations entre Mathieu Dreyfus et Labori, déjà troublées avant Rennes, n’y étaient pas devenues moins difficiles. L’attentat où Labori faillit perdre la vie accrut la reconnaissance de Mathieu, très chaud de cœur et, au contraire de son frère, expansif ; mais il ne modifia ni leurs caractères, ni leurs idées, ni leur sensibilité. La balle tirée par l’inconnu ne rendait pas plus sensés (ou plus faux) les raisonnements de Labori, ni plus acceptable sa prétention de mener à lui seul tout le procès. Une blessure n’est pas un argument. On vit s’élargir à chaque audience son désaccord avec Demange, qui parut au Lord chief justice d’Angleterre le fait le plus extraordinaire du procès de Rennes[1]. Bien que Labori, de son propre mouvement, eût songé à renoncer à sa plaidoirie[2], il considéra comme une offense que la même pensée fût venue à Bernard Lazare, qu’il tenait comme un simple truchement des Dreyfus[3], et ne tint aucun compte à Mathieu de ses instances pour qu’il gardât la parole ; il n’y vit qu’un jeu, lui en voulut encore plus qu’à Bernard Lazare, qui était resté constamment hostile à son intervention, et imagina que c’était Waldeck-Rousseau qui avait voulu étouffer sa voix[4]. — Il publia par la suite[5] ce discours rentré qui n’aurait rien changé au résultat, mais qui lui en aurait fait porter tout le poids, et il y revenait sans cesse, s’indignant du prétendu complot pour lui fermer la bouche, et protestant que, si on l’avait laissé faire et parler, il aurait emporté l’acquittement[6]. — Il avait écrit à Waldeck-Rousseau dès le 20 août, près de trois semaines avant la clôture des débats, que « tout était perdu » si le gouvernement allemand ne donnait pas les pièces du bordereau[7], mais il avait une merveilleuse faculté d’oubli pour tout ce qui le gênait. — La grâce porta son irritation au comble. Comme il était absent de Paris le jour où elle fut décidée, Mathieu ne l’avait pas consulté ; ce fut une offense de plus. Il se soulagea en déclamations : Dreyfus « incarnait un principe immatériel » ; du moment que « sa personnalité physique est devenue pour ses amis la préoccupation essentielle », « il ne représente plus rien[8] ». « L’Affaire, disait-il sans cesse, est tombée dans la boue. » Reprochant à Mathieu sa préférence pour Demange, l’ami fidèle et dévoué, modeste et bon, qui avait partagé pendant tant d’années les douleurs des Dreyfus, « avait souffert avec eux et par eux, et sans que jamais un mot de plainte ou de regret sortît de sa bouche[9] », il rendait le vieil avocat responsable de la défaite de Rennes et voyait en lui l’instrument de Waldeck-Rousseau qu’il détestait et dont il avait la faiblesse d’être jaloux. Il en arriva, obsédé qu’il était, à demander à Mathieu de rompre avec Demange : « Ou lui, ou Picquart et moi ; choisissez[10]. » Sa propre éloquence le persuadait toujours ; tout ce qui lui passait par la tête, soupçon ou haine, tout ce qu’il criait dans de perpétuelles colères, il finissait par y croire. — Sa vaillance au procès de Zola, sa ténacité aux heures les plus dures de la bataille, la perte d’une partie de sa clientèle, sa maladie, une fièvre typhoïde avec rechute, avant le procès de Rennes, l’attentat du quai de la Vilaine, la griserie d’une renommée trop rapide, excusaient bien des algarades. Mathieu, tant qu’il put, opposa une douloureuse patience à ses impatiences, espérait obstinément qu’il reviendrait au calme, à plus d’indulgence et d’équité. Pourtant il abusait, mettait à trop cruelle épreuve la fierté de l’éternel obligé qu’était le frère du condamné. Il prenait, comme plaisir à lui dire des choses humiliantes, de mauvaises paroles, récriminait toujours et à propos de tout. Le bruit se répandit au Palais que les Dreyfus avaient été « parcimonieux », « ménagers de reconnaissance à son endroit ». Il est vraisemblable que des doléances publiques, des confidences bruyantes de Labori donnèrent naissance à ce bruit ; en tout cas, il laissa dire[11]. — Enfin, il ne doutait pas que l’amnistie n’eût été, dans quelque louche trafic, la rançon de la grâce. Pourquoi Dreyfus reste-t-il loin de Paris ? Pourquoi ne se joint-il pas, dans leurs efforts contre l’amnistie, aux amis qui se sont dévoués pour lui ? Quand Waldeck-Rousseau a dit que la sentence de Rennes a été régulièrement rendue et que le condamné a « accepté » sa grâce, comment Dreyfus n’a-t-il pas protesté, rectifié ? Que s’est-il donc « passé », à Rennes même, pendant le procès ? comment Dreyfus a-t-il laissé « plaider le doute[12] » ? « Dans quelles conditions la grâce a-t-elle été négociée, acceptée, appliquée ? » « Le lourd silence qu’elle semble avoir imposé à l’innocent, du jour où il fut libre[13] », étonne Labori et il en demande le secret à tout le monde.

Si Labori avait été seul à tenir ces propos, Mathieu s’en serait affligé, mais non inquiété ; la plupart des revisionnistes n’accordaient que l’attention qu’il fallait aux boutades du tumultueux avocat ; autant en emportait le vent. Mais d’autres encore, impatients ou aigris, et surtout Picquart, blâmaient ou regrettaient, eux aussi, l’absence prolongée de Dreyfus, son « attitude » d’où résultait « qu’il ne se préoccupait plus que d’une question personnelle[14] », comme s’il avait pu se préoccuper utilement et décemment d’autre chose. Plus l’île du Diable s’éloignait dans le lointain, plus il se trouvait d’hommes forts pour protester que Dreyfus n’aurait jamais dû accepter la grâce, la rendre possible par le retrait de son pourvoi ; « son désistement a été un marché imposé par des politiciens[15] ». Jaurès eut beau dire que « la grâce avait déjà le caractère d’une réparation partielle » ; « elle n’apparaîtra pas dans l’histoire comme une renonciation à la justice » ; elle est, « un acompte d’humanité sur l’entière justice, une anticipation émue sur la pleine reconnaissance du droit[16] ». Le concours tacite qu’il avait donné à l’amnistie lui enlevait de son crédit sur beaucoup de militants qui se réclamaient de Clemenceau, ou qui ne juraient que par Picquart. Dans la joie qui suit une victoire définitive, on acclame les chefs et les soldats, on glorifie les morts et les blessés, on jette un voile sur les fautes commises ; après la défaite ou une ardente bataille qui n’a pas été décisive, on recherche d’abord les responsabilités et l’on récrimine[17]. Le parti, au surplus, s’était fort mêlé, de recrues de la onzième heure, qui n’avaient pas reçu le pain sans mélange, et il était embarrassé, comme tous les partis, d’un train assez grossier. Les nouveaux venus, pensant faire oublier l’heure tardive de leur arrivée, se répandaient en violences contre Waldeck-Rousseau, inerte pendant le procès de Rennes, les promoteurs de la grâce et quiconque ne considérait pas l’amnistie comme « scélérate » et « déshonorante ». — Il n’y eût jamais de syndicat ; pourtant des journalistes avaient demandé et reçu de l’argent ; ils en demandèrent encore ; déçus ou mal satisfaits, ils accréditèrent la légende d’un Dreyfus égoïste et ingrat. On répétait ce mot d’un « intellectuel » : « Esterhazy à Londres, Dreyfus à Genève, cela est fâcheux. »

Ainsi, il était de sa destinée que les hommes, amis ou ennemis, le méconnaîtraient, qu’il serait opprimé par tous les événements.

Mathieu savait écouter, deviner la pensée de ses interlocuteurs, entendre leurs silences. Vers novembre, à la veille du débat final sur l’amnistie, le mécontentement s’accrut. Mathieu redoutait moins les risques personnels que son frère pourrait courir à Paris, « encore frémissant, croyait-on, de l’Affaire », que des manifestations et des troubles dans la rue qui amèneraient le gouvernement à l’éloigner. Cependant il passa outre à ses craintes, décida qu’il fallait montrer son frère et le manda à Paris[18].

Dreyfus, dès qu’il connut les motifs qui déterminaient Mathieu, accourut. Les journaux, le soir même, annoncèrent son arrivée, mais il ne se produisit aucun incident. Des passants montraient la maison de son beau-père, disaient : « Dreyfus est là… », et s’éloignaient. Pas un cri, pas un attroupement. Et même calme le lendemain.

La simplicité de Dreyfus, sa modestie, la pudeur de ses souffrances passées, sa claire raison, plurent fort à Duclaux, à Gaston Pâris, à Trarieux et à Ranc, à Jaurès, à Zola qui se prit pour lui « d’une grande admiration et d’une grande tendresse[19] » ; d’autres, qui souhaitaient d’être émus, ne le furent pas, et lui en voulurent. Ce n’est pas l’homme qui revient de l’enfer, c’est un fonctionnaire qui fait sa tournée de visites. Il avait développé dans l’adversité des qualités très rares d’intelligence et de cœur ; il n’avait point l’art de les faire valoir.

À peine arrivé, il écrivit à Picquart une lettre, à la fois affectueuse et hiérarchique, — du capitaine au lieutenant-colonel ; — il a hâte de lui exprimer de vive voix toute sa reconnaissance, demande quel jour il pourra se présenter chez lui. Picquart ne lui répondit pas.

Il n’avait jamais eu de sympathie pour Dreyfus ; de plus, sa maladie, l’antisémitisme, le reprenait ; ni ses propres erreurs, où le préjugé ethnique n’avait pas été étranger, au début de l’Affaire, ni, par la suite, la défense, qui lui avait valu sa gloire, du juif innocent, ne l’avaient guéri[20]. Surtout, il s’était persuadé, lui aussi, qu’il existait « un pacte secret », tout au moins « un accord tacite » sur l’amnistie entre Dreyfus, « ou ses conseillers », et Waldeck-Rousseau. « En acceptant la grâce, Dreyfus a rendu l’amnistie possible[21] » ; il ne le lui pardonnait point.

Intelligence cultivée, mais étroite ; conscience droite, mais dure. À un livre[22] que je lui dédiai vers cette époque, je mis cette épigraphe qui ne lui déplut point : Duræ virtutis amator. L’un des artisans de la justice, quand ses passions ou ses rancunes étaient en jeu, il devenait injuste. Rencontrant Demange au Palais, il lui refusa la main, à cause de sa plaidoirie de Rennes.

Cependant le retour de Dreyfus n’avait point désarmé Labori. Il s’était imaginé que Paris en serait « révolutionné », ne revenait pas de l’indifférence du public et criait que « c’était la fin[23] ». Ne pouvant s’y résigner, il inventa, le mois d’après, une nouvelle exigence. Il fallait maintenant que Mathieu révélât les pourparlers qui avaient précédé la grâce, ma démarche chez Waldeck-Rousseau, la délibération chez Millerand, la parole de Millerand engagée à Mathieu, la lettre de Galliffet ordonnant d’ouvrir à Mathieu la prison de Rennes pour décider son frère à retirer son pourvoi, les hésitations de Loubet, Millerand offrant sa démission et Mathieu rendant sa parole à Millerand.

Ainsi la version officielle de la grâce sera démontrée mensongère ; ni l’amnistie, ni le ministère ne résisteront au scandale.

Il est probable que Mathieu, tout hostile qu’il fût à l’amnistie, ne dissimula point la surprise que lui causait une aussi audacieuse proposition ; en tout cas, il refusa formellement de s’y prêter. Si Waldeck-Rousseau a justifié la grâce par la pitié, c’est que la politique l’y obligeait ; pourtant les faits ont parlé plus haut que les mots ; la grâce d’un homme condamné pour trahison, quand elle est prononcée au lendemain même de cette condamnation, ce n’est pas seulement de la clémence ; surtout, d’honnêtes gens ne livrent pas les secrets d’un gouvernement qui a eu confiance en eux, a conversé, collaboré avec eux dans une heure difficile ; s’il s’est laissé aller à des imprudences, il les a commises dans leur intérêt. Ces pourparlers de Waldeck-Rousseau et de Millerand avec le frère et quelques-uns des amis de Dreyfus, ces incidents si honorables, mais qui ne seront jugés équitablement qu’avec le temps et l’apaisement des esprits, ce serait le frère de Dreyfus qui les dénoncerait à présent, en pleine bataille des partis, pour que les nationalistes et les antisémites, tous ceux qui auraient voulu maintenir ou renvoyer l’innocent au bagne, s’en fissent une arme contre le gouvernement !

Ce refus de Mathieu, qui rend impossible la manœuvre que Labori a imaginée pour atteindre Waldeck-Rousseau et, par contre-coup, pour éviter l’amnistie à Picquart, irrite violemment l’avocat. Il feint d’y voir, non pas la répugnance légitime d’un brave homme à un mauvais coup, mais une preuve nouvelle, irrécusable, que la grâce a bien été le prix d’un honteux marché[24]. Mathieu et moi, nous avons donné, vendu à Waldeck-Rousseau l’amnistie pour la grâce, l’honneur de Picquart pour la liberté de Dreyfus. Picquart, du premier jour, en a eu l’instinct. Labori, maintenant, en a la certitude, et c’est ce qu’il dit désormais à Mathieu, à chacune de leurs rencontres, et d’une parole toujours plus âpre à mesure que le vote final de l’amnistie devient plus certain. Le 14 décembre, le lendemain du jour où Waldeck-Rousseau a combattu l’amendement de Vazeille, qu’avait inspiré Picquart[25], Labori met une dernière fois Mathieu en demeure d’agir et de faire agir son frère Waldeck-Rousseau ayant dit la veille que « l’amnistie est faite pour les coupables », Dreyfus se doit de protester, « , de lui jeter à la face ce qui s’est passé à Rennes et les conditions dans lesquelles la grâce est intervenue[26] ». Mathieu, bien qu’irrité, lui aussi, contre Waldeck-Rousseau, persiste dans son refus. Labori s’emporte, recommence à l’incriminer : il est le prisonnier du gouvernement et lui a sacrifié ses amis. Mathieu, las d’être humilié, soupçonné d’actions basses et louches, alors qu’il a toujours marché droit son chemin, riposte d’un ton plus vif. Il en a assez, ne permet à personne de mettre sa loyauté en doute. Labori perd alors toute mesure. Ses colères, factices au début, finissaient, après quelques minutes, par devenir sincères. Il ne se possédait plus, criait tout ce qui lui venait à la bouche. Qu’est-ce que Dreyfus a fait depuis un an pour empêcher l’amnistie, préparer la revision du jugement qui l’a condamné, retrouver son honneur ? « Vous ne vous préoccupez que de la peau de votre frère…[27] » Mathieu, cette fois, n’en peut entendre davantage : « Adieu, monsieur ! » dit-il d’une voix étranglée à Labori, et il prend la porte[28].

Mathieu, quelle que fût son amertume, était trop politique pour ne pas se rendre compte que sa rupture avec Labori serait surtout préjudiciable à son frère ; sa fierté avait attendu pour se révolter que l’honneur même fût en cause ; pourtant, comment faire savoir au public la vérité sur leur querelle ? comment s’expliquer sans se faire l’accusateur de son défenseur d’hier ? Il décida de s’effacer. Son frère, dont la santé est à peu près rétablie, peut s’occuper maintenant de son affaire ; Mathieu le conseillera de loin ; « Labori aura plus de ménagements pour un homme qui revient de l’île du Diable[29]. »

Labori semble avoir attendu toute la journée une lettre d’excuses ou de regrets. N’en recevant pas, il crut nécessaire « de préciser par écrit », dans une longue lettre à Mathieu, l’entretien qu’il avait eu avec lui dans la matinée, et d’y résumer tous ses griefs. — Il eût fallu « expliquer publiquement les causes de la grâce », « continuer, au lendemain de la sentence de Rennes, la lutte à outrance ». « Sous prétexte de défendre la République et d’épargner au pays une agitation qu’il se mettait bien tardivement à redouter, Mathieu était entré dans la voie des négociations » ; dès lors, « la cause n’avait cessé de reculer malgré l’hypocrite appui du gouvernement ». « Est-il possible encore de répondre à Waldeck-Rousseau comme il le mériterait ? » En tout cas, le devoir, c’est de le tenter ; « le silence est incompréhensible », c’est « une attitude injustifiable », une faute pour laquelle il n’y a point de pardon. À Rennes, par deux fois, Labori a voulu quitter le banc de la défense ; c’est Mathieu qui l’a conjuré d’y garder sa place. « Après la condamnation, le sort étant accompli », l’avocat n’a point pensé « qu’il fût convenable de risquer, en se retirant, de mettre l’opinion dans la confidence de ses divergences » avec les Dreyfus. Mathieu, maintenant, lui rend sa liberté. Labori, « au terme de tant d’efforts », en ressent une grande tristesse. Cependant, il attend de l’avenir « des épreuves plus cruelles encore », car « nul homme ne peut se flatter de connaître le fonds de l’ingratitude ». — Pour la phrase qui a provoqué la déclaration de rupture, il la rétablit ainsi : « Aujourd’hui, votre frère pourrait agir encore. Autrement il aura l’air de se conduire comme si tout était sauf quand la peau est sauve[30]. »

Était-ce atténuer ? était-ce maintenir l’injure ? Mathieu, dans la réponse qu’il adresse le lendemain à Labori, rectifie d’abord le récit de l’avocat d’après ses propres souvenirs, mais il n’y insiste point, convient « qu’il a peut-être eu tort de répondre comme il l’a fait » ; « la reconnaissance, la vieille affection qu’il a pour Labori eussent dû lui faire négliger l’amertume, l’injustice, la violence de certaines de ses paroles ». Par malheur, il était à bout de ses nerfs, « tendus depuis si longtemps vers un seul et unique but », et irrité aussi que sa parole fût constamment mise en doute. Aussi bien n’a-t-il engagé que lui-même dans cet incident ; son frère y est étranger et il assure Labori de sa persistante amitié[31].

Mais Labori refusa cette main tendue. Il suivait depuis longtemps son plan qui était de devenir le seul maître de l’Affaire. Dreyfus, pensait-il, ne pouvait se séparer de lui sans compromettre ses chances d’obtenir une deuxième revision, et l’insistance de Mathieu, après tout ce qui s’était passé de pénible entre eux, prouvait bien que c’était son inquiétude comme celle de son frère. La direction exclusive de l’Affaire ne lui donnera pas seulement des satisfactions d’amour-propre ; elle lui mettra encore entre les mains une arme qui obligera le gouvernement de Waldeck-Rousseau à compter avec lui.

Mathieu avait attendu deux jours avant d’informer son frère de l’incident, sachant la peine qu’il en aurait et espérant arranger les choses. Quand il vit son effort inutile, il l’engagea à écrire à Labori et à lui demander une entrevue. Labori commença par la décliner ; il trouvait « inadmissible » que Mathieu se fût tu si longtemps à son frère, comme si le différend survenu entre eux n’engageait que lui, et s’étonnait, au surplus, que Dreyfus, dans sa lettre, n’exprimât aucun regret ; « ni le cœur ni la raison » de Labori ne comprenaient de pareils procédés. Dreyfus répondit aussitôt que le silence de Mathieu n’avait eu d’autre cause qu’« une touchante sollicitude », le désir de lui laisser ignorer « une injuste appréciation », qu’il professait la plus vive admiration pour le talent et le courage de Labori et qu’il était persuadé qu’un entretien loyal mettrait fin à un déplorable malentendu. Labori lui écrivit le même jour « qu’en présence de son insistance, il ne pouvait pas refuser de causer avec lui » et lui donna rendez-vous pour le lendemain ; Dreyfus, pensait-il, « ne verrait pas d’inconvénient à ce que le colonel Picquart, qui voulait bien y consentir, assistât à l’entretien[32] ».

Dreyfus n’avait pas encore vu Picquart, puisque la lettre, où il lui demandait audience, était restée sans réponse, et ce fut ainsi qu’il le revit pour la première fois, dans le cabinet de l’avocat, comme une manière de juge ou de franc-juge qui lui parla comme à un accusé (22 décembre 1900). Il lui fallut entendre d’abord l’éternel réquisitoire de Labori, appuyé tout le temps par Picquart, contre tout ce qui s’était passé à Rennes, les interventions souterraines de Waldeck-Rousseau, la pitoyable méthode défensive de Demange et les complaisances de Mathieu pour toutes ces faiblesses. Malgré la dure leçon des faits, Dreyfus et son frère ont continué à pratiquer la même tactique hésitante, qui ne peut conduire qu’à la défaite, et ainsi ils ont leur large part de responsabilité dans le vote de l’abominable amnistie. Si Dreyfus veut persévérer dans les mêmes errements, il en est libre, mais qu’il ne compte plus sur le concours de Labori et de Picquart. S’il veut, au contraire, se décider à une offensive vigoureuse et de tous les instants, qu’il donne à Picquart et à Labori, à l’exclusion de tous autres, la direction de l’Affaire ; Mathieu surtout devra renoncer à s’en occuper.

Dreyfus n’avait plus beaucoup d’illusions sur Labori ; dès Rennes, à l’une de leurs premières rencontres dans sa cellule, il s’était inquiété de cette nature violemment personnelle[33]. Mais il avait le culte de Picquart. Il sentit quelque chose se briser en lui, quand il le vit se joindre à Labori pour incriminer Mathieu, l’inviter à exiler de son affaire le frère héroïque qui, depuis tant d’années, ne vivait que pour lui et avait forcé jusqu’à l’estime de ses adversaires.

Il se roidit, comme il avait fait dans toutes les circonstances tragiques ou cruelles de sa vie. Sans oublier un instant quels égards il devait à ses interrogateurs, il leur répliqua avec une fermeté d’accent qui les surprit. Comment Labori, comment Picquart peuvent-ils lui demander de faire à son frère une pareille injure ? Il unit dans une même gratitude tous ceux qui ont épousé sa cause et ont combattu pour la justice. Qui serait-il s’il désavouait Demange, son défenseur de la première heure ?

Mais Labori et Picquart s’entêtent. Ou ils sortiront de l’Affaire, ou ce sera Mathieu. Alors même qu’ils auraient cent fois raison contre Mathieu, toute cette scène serait inhumaine. Ni l’un ni l’autre ne paraît s’en douter et, comme le juif demeure irréductible, ils lui parlent avec une dureté croissante. Est-il un coupable dont ils auraient couvert la faute ? est-il un innocent qui a le droit de tenir la tête haute devant tout le monde ? Enfin Dreyfus se retire, sans avoir rien cédé, mais ses nerfs sont à bout et il est saisi, dans le vestibule, d’une douleur si violente qu’il défaille, s’appuie au mur.

Il tenta cependant une suprême démarche, écrivit le soir même à Labori : « Votre concours dans les affaires futures est indispensable ; je vous réitère la demande que je vous ai faite verbalement de rester mon conseil. » Il ajoutait que Mathieu se trouvait dans l’obligation de retourner vers le printemps à Mulhouse : « C’est donc moi, dont vous connaissez les sentiments de reconnaissance et de profonde admiration pour vous, qui m’occuperai dès maintenant de la défense de ma cause. » Labori ne voulut rien entendre, répondit sur une carte qu’« il ne pouvait que s’en tenir à ce qui s’était dit en présence du colonel Picquart ».

Les amis communs, Zola, Trarieux, ne furent, comme moi, avertis qu’après quelques jours et toutes les interventions qu’on essaya furent inutiles.

Ils eussent voulu garder secrètes ces tristesses, mais les confidences s’étendirent ; Rochefort fut informé, annonça la rupture entre les Dreyfus et Labori[34].

Ici encore, les revisionnistes se divisèrent. Au jugement des uns, Mathieu, quels que fussent les torts de Labori, n’aurait jamais dû oublier son dévouement aux temps difficiles et l’attentat de Rennes ; de tels liens ne se dénouent pas. Labori, selon les autres, avait cherché de parti pris à acculer les Dreyfus, par ses mauvais procédés, à une apparence d’ingratitude ; Picquart, qui tantôt le poussait, tantôt subissait son influence, manquait de bonté. Et d’autres enfin disaient qu’il n’y a pas de demi-dieux, pas de héros parfaits ; que la politique est une grande gâcheuse de cœurs et d’esprits ; que les martyrs décloués ne sont plus que des hommes comme les autres ; qu’on voudrait unir par l’amitié tous ceux qu’on admire, mais que la nature des choses et la diversité des caractères s’y opposent ; que de tels déchirements s’étaient produits de tout temps, dans tous les partis ; et que Picquart et Dreyfus n’en resteraient pas moins inséparables devant l’histoire, plus indulgente et, partant, plus juste.

II

Nous avons suivi pendant des années l’élargissement de l’affaire, son débordement jusqu’à ce qu’elle couvrît, occupât toute la politique. Depuis Rennes, de la grâce à l’amnistie, nous avons vu l’inondation s’arrêter, puis reculer, les eaux du Nil qui refluent. L’année qui commence le siècle trouve le flot rentré dans son lit, mais toute la terre pénétrée à une telle profondeur d’une telle humidité, couverte d’un limon si épais que de longtemps on n’a eu espérance d’une moisson plus riche ni crainte d’une végétation plus folle. Car toutes les semences ont germé, les meilleures et les pires ; et tout pousse, le blé et l’ivraie, l’atrope et la vigne, avec la même exubérance et la même force.

L’année politique 1901 tient presque tout entière dans la discussion du projet de loi sur le contrat d’association. — La commission avait précisé, sur quelques points, le texte de Waldeck-Rousseau, et, sur quelques autres, l’avait aggravé. Ainsi les congrégations religieuses ne peuvent être autorisées que par une loi, au contraire des associations laïques de biens qui peuvent l’être par décret ; elles ne peuvent fonder aucun nouvel établissement qu’en vertu d’un décret rendu en Conseil d’État ; et nul n’est admis à diriger, soit directement, soit par personne interposée, un établissement d’enseignement, s’il appartient à une congrégation non autorisée. C’était l’ancien article 7 de Ferry. — Débat mémorable, suivi par l’opinion avec une attention passionnée. Les catholiques, à l’ordinaire des partis politiques, dès qu’ils sont en minorité, se réclamèrent de la liberté. Les orateurs du centre les appuyèrent, Ribot, Aynard, surtout Renault-Morlière ; les principes lui paraissant en cause, comme dans l’affaire du dessaisissement, il les défendit avec la même ardeur courageuse, n’étant pas de ceux qui se croient habiles pour cela seul qu’ils les abandonnent. — À gauche, les défenseurs de la société civile, Bourgeois, Pelletan, Viviani, téméraire comme de parti pris, s’élevant d’un grand vol imprudent au-dessus des théories juridiques ou historiques pour déclarer la guerre à la propagation même de la foi ; le rapporteur Trouillot, solide, un peu rude, soulevant à droite des colères d’autant plus vives qu’ancien élève des Jésuites, il les connaissait mieux ; et Waldeck-Rousseau, tout le temps ferme, inébranlable dans son dessein, malgré les prophéties qu’il n’était l’homme que de la première étape, pourtant inquiet au fond et attentif d’autant plus à ne pas laisser éclater davantage le cadre de sa loi. — Vers la fin d’un de ses discours, dont la Chambre ordonna l’affichage, il évoqua d’une phrase rapide, répondant à de Mun, la discorde d’hier qui avait failli tourner à la guerre civile, la croisade contre la société sortie de la Révolution. L’audacieuse tentative de ramener la France de tant d’années en arrière, « au plus sombre passé », a été un avertissement ; l’État laïque ne s’exposera plus à pareille surprise ; il assurera par les mesures nécessaires « sa paix et son développement régulier ».

Nul ne savait mieux que de Mun quelles avaient été alors les espérances de l’Église et par quel juste retour des choses elle était frappée maintenant dans ses milices, la chair de sa chair[35].

Jusqu’à la fin de la législature (mars 1902), aucune autre allusion à l’Affaire ne fut portée à la tribune. Le prétoire ne fut pas moins silencieux.

Les officiers du premier conseil de guerre, à qui l’amnistie a laissé ouverte la voie de l’action civile, ont renoncé à y porter leur plainte contre Zola, et, de même, Zola abandonne ses procès contre les trois experts et contre Judet[36]. Couard, Belhomme et Varinard garderont ainsi l’argent, les 30.000 francs de dommages-intérêts qui leur ont été accordés ; Zola déclare que les considérants du jugement qui a condamné Judet en première instance lui suffisent. Galliffet lui ayant fait remettre le dossier de son père, il y avait trouvé la preuve qu’ici encore Henry avait fabriqué des faux[37].

Les avocats de Mme Henry lui conseillèrent inutilement de laisser son procès, sa demande en 200.000 fr. de dommages-intérêts ; ils eussent préféré « éloigner d’eux cette douleur importune[38] ».

La loi d’amnistie ne m’enlevait pas entièrement la faculté de faire la preuve que je n’avais rien avancé d’inexact en expliquant le rôle d’Henry par sa complicité avec Esterhazy. Si j’ai dit la vérité, je n’ai pas commis de faute, je n’ai causé aucun tort dont je doive réparation, — ou il faut mettre un bâillon à l’histoire ; et comment décider que j’ai dit ou que je n’ai pas dit la vérité sinon par une enquête ? Que le tribunal, libre de l’accorder ou de la refuser, l’ordonne, j’y appellerai les mêmes témoins qu’à la cour d’assises ; ils seront entendus, non plus dans le fracas d’un débat public, mais dans le cabinet paisible d’un magistrat enquêteur ; et voilà rouvert le chemin de la revision.

Dreyfus, nombre de revisionnistes, espérèrent longtemps que j’obtiendrais l’enquête, que le fait nouveau en sortirait.

Un incident pénible me fit retirer mes dossiers à Labori, qui avait voulu me les rendre après Rennes[39].

Labori, à ma demande, avait confié à Cornély la chronique politique de la Grande Revue qu’il dirigeait et dont les principaux actionnaires étaient des partisans notoires de Dreyfus. Cornély, parce qu’il avait parlé selon sa conscience pendant le tumulte de l’Affaire, avait perdu, l’une après l’autre, ses principales collaborations ; telle était la haine dont le poursuivaient les partis de réaction que le Figaro lui-même s’était séparé de lui (juin 1901). Il était sans fortune, d’une probité scrupuleuse, et n’avait jamais vécu que de sa plume.

Il semblait donc que ses compagnons de lutte plus fortunés dussent tenir à honneur de lui faire parmi eux une place d’autant plus large qu’il était l’objet de plus d’animosités et de basses vengeances. Or, Labori à son tour se sépara de lui, parce qu’il n’était pas d’accord avec lui sur la grâce et sur l’amnistie, d’ailleurs près d’un an après le vote de l’amnistie (novembre 1901) et en pleine bataille contre les partis de Droite[40].

Depuis quelque temps, mon amitié pour Labori se survivait ; elle ne résista pas à ce qui me parut un acte d’ingratitude envers un écrivain qui avait déjà souffert assez de la méchanceté des hommes. Toute explication que j’aurais eue à ce sujet avec Labori aurait dégénéré en une querelle où il m’eût, à nouveau, rendu mes dossiers. Il me parut plus loyal de les lui reprendre en disant pourquoi[41]. Il n’avait plus ma confiance ni moi la sienne : comment eût-il pu parler en mon nom à la barre ?

Labori s’expliqua dans plusieurs articles du Journal sur l’incident[42], et, par la même occasion, sur les Dreyfus, le procès de Rennes, « l’étrange attitude de la police » lors de l’attentat dirigé contre lui. Comme il donna exactement le motif de ma décision, je gardai le silence. Il polémiqua, par contre, avec Bernard Lazare qui l’avait malmené (Labori disait : calomnié) dans une conversation imprudente avec un journaliste. Lazare lui riposta vivement : « Vous suffisez à jeter à bas votre statue. » Picquart prit parti pour Labori.

Le public donna peu d’attention à ces tristesses.

Dreyfus, au printemps de 1901, avait fait paraître ses souvenirs, son journal de l’île du Diable[43]. Le petit volume, traduit dans toutes les langues, remua profondément les cœurs simples, étonna par la faculté, « presque pathologique, de parler de lui-même comme d’un autre[44] ». On rappela le mot de Nietzsche : « L’homme objectif n’est qu’un miroir : il ne fait que refléter. » Mais que reflète-t-il ? Comme le miroir, rien que les lignes, la forme, le côté extérieur des choses. Il ne pénètre pas à l’âme, n’interprète pas.

Leblois publia sa correspondance avec Scheurer-Kestner ; le directeur d’une agence d’informations acheta à Esterhazy un texte de sa déposition devant le consul de France qui parut dans le Siècle ; Esterhazy en vendit une autre version à un journal belge[45].

Zola écrivit le troisième de ses « Évangiles[46] » : après Fécondité et Travail, où il a ébauché la cité future, Vérité, transposition de l’Affaire dans le monde des instituteurs laïques en lutte avec les ignorantins. Dreyfus devient le maître d’école juif Simon, accusé d’un crime contre nature, Du Paty le frère Fulgence, Henry le père Philibin, Esterhazy le frère Gorgias. Fiction lourde, mais où passe un souffle chaud ; où éclatent des visions lumineuses. Il a l’instinct de la vérité, la sent de loin. « On remarqua (au procès de Rozan, c’est-à-dire de Rennes) qu’un des jurés fit poser à Gragnon (Mercier) une question à laquelle personne ne comprit rien[47]. » C’est la question de Brogniart : « N’a-t-on jamais fait l’hypothèse que le bordereau sur papier-calque pouvait être la copie d’un bordereau original[48] ? » — le bordereau annoté.

Le premier volume de mon histoire (Le Procès de 1894) opéra quelques conversions. Chuquet m’écrivit que, par moi, enfin, il voyait clair. Cela m’encouragea fort. Pour mon second volume (Esterhazy), je n’hésitai pas à m’adresser aux Allemands. Le vieux Munster, qui avait pris sa retraite comme ambassadeur et écrivait ses Mémoires, me raconta ce qu’il savait des relations orageuses de Schwarzkoppen avec Esterhazy. Schwarzkoppen, que je vis à Berlin, s’abrita derrière sa consigne ; il convint pourtant qu’il avait tout dit à Munster ; s’il est interrogé selon le protocole diplomatique, il répondra[49].

III

L’Affaire ne reparut dans la politique, pour quelques jours, qu’aux élections générales (avril-mai 1902), et seulement dans un petit nombre de circonscriptions, celles où se portaient des candidats qui avaient pris ouvertement parti pour Dreyfus. Oubliée partout ailleurs, enfoncée dans le passé, elle y fut évoquée contre eux, surtout par les nationalistes, avec une violence extrême et contribua à la défaite de quelques-uns, députés sortants ou candidats nouveaux, Allemane et Viviani à Paris, Maurice Lebon à Rouen, Labori à Fontainebleau, le vieux de Witt, le seul député de Droite qui se fût prononcé pour la Revision. À Digne, où l’on avait répandu le bruit que la reprise de l’Affaire serait le signal de la guerre avec l’Allemagne, je subis un nouvel échec. Par contre, tous les ministres furent réélus, Jaurès retrouva ses électeurs de Carmaux, Pressensé fut élu à Lyon, Drumont battu à Alger[50]. Clemenceau, quelques jours avant, avait été nommé sénateur dans le Var[51].

Brisson, député de Paris depuis plus de trente ans, y fut mis en minorité au premier tour par deux concurrents nationalistes. Il aurait succombé au second devant leur accord[52] ; il se retira, fut recueilli par Marseille (IVe circonscription), où tous les candidats républicains se retirèrent en sa faveur, firent l’union sur son nom.

Bien que Mesureur, ancien ministre sous Bourgeois, se fût borné à voter silencieusement avec Brisson et Waldeck-Rousseau, l’Affaire fut exploitée contre lui, dans le IIe arrondissement de Paris, comme s’il en avait été l’un des promoteurs. Il y avait pour concurrent un universitaire, ancien professeur d’histoire, Syveton, trésorier de la Ligue pour la Patrie Française et son véritable meneur sous la présidence, devenue presque nominale, de Lemaître qui avait en lui une confiance sans réserve et lui prédisait les plus hautes destinées. C’était un homme jeune encore, d’assez belle prestance, tout en torse, aussi parfaitement dépourvu de scrupules qu’il est possible de l’être, radical hier, aujourd’hui nationaliste, qui étouffait en province et que Paris aveugla. Se poussant dans le monde, d’une extrême souplesse auprès des nobles et des riches, pourri de mœurs sous le mensonge de sa tenue, il était tourmenté de besoins d’argent et prêt à tout pour y satisfaire, jusqu’à puiser dans les caisses de sa Ligue, pendant qu’il déclamait contre l’improbité et les vices des républicains. Il mena furieusement sa campagne contre Mesureur, traînant à sa suite dans les réunions des bandes recrutées pour toutes les violences et avec un seul thème : Mesureur, tous les défenseurs de Dreyfus, sont des « traîtres[53] ».

On se souvient qu’à la veille du jugement de Rennes, Waldeck-Rousseau, s’attendant à la condamnation de Dreyfus, s’était concerté avec Monis pour en appeler à la Cour de cassation, qu’il avait pressenti Galliffet et que le général avait résumé dans une lettre ses objections et ses craintes[54]. Judet, après avoir fort déblatéré contre Galliffet tout le temps qu’il était ministre, alla le voir dans les derniers jours de la période électorale[55]. Le général n’avait pas revu Waldeck-Rousseau depuis sa démission, lui gardait rancune, surtout de ses propres torts, se répandait en commérages[56].

Il accueillit donc le journaliste, à qui, en d’autres temps, il aurait fait passer la porte au premier mot et se laissa questionner par lui. Il savait se taire, même quand le secret professionnel ne lui en faisait pas un devoir ; mais sa parole, une fois qu’elle était débridée, l’emportait, ou il se laissait complaisamment emporter par elle.

Galliffet, à en croire Judet[57], lui aurait conté qu’il avait été, tout le long du procès de Rennes, en lutte contre Waldeck-Rousseau. Le mot d’ordre de ses collègues était : « Nous sommes ici pour faire acquitter Dreyfus[58]… » Waldeck-Rousseau voulait qu’il fît presser sur les officiers par le général Lucas. Enfin, il s’était refusé à laisser déférer à la Cour de cassation le jugement du conseil de guerre, décidé à se démettre plutôt que d’y consentir, et il l’avait écrit, en propres termes, à Waldeck-Rousseau. Il alla chercher la lettre et en donna lecture à son visiteur, qui aurait voulu en prendre copie ; Galliffet, par un reste de scrupule, s’y refusa. Aussi bien les aurait-on fort surpris si on leur avait annoncé que la revision du procès de Rennes sortirait un jour de leur entretien.

Judet, en quittant Galliffet, court chez Lemaître. C’est « sous la dictée du général[59] » qu’il a noté cette phrase qui résume sa lettre : « On verrait d’un côté l’armée, le pays et les législateurs ; de l’autre le ministère, les dreyfusards et l’étranger. » Or, la phrase est altérée et tronquée, car Galliffet a écrit : « Nous serons donc dans la posture suivante : d’un côté toute l’armée, la majorité des Français (je ne parle pas des députés et des sénateurs), et tous les agitateurs ; de l’autre… » Il n’est plus question, dans la version de Judet, des « agitateurs », c’est-à-dire de tous ceux qui exploitent l’Affaire contre la République et y cherchent une occasion de troubles.

Lemaître n’eut pas plutôt les bavardages de Galliffet qu’il en fit le thème d’une affiche, y intercala au bon endroit la phrase que Judet lui avait donnée comme textuelle, et la commenta avec l’ordinaire ingénuité mêlée de perfidie qu’il apportait dans les choses de la politique : « La résolution, écrit-il, de briser la justice militaire par la justice civile de Monis aurait certainement abouti à un monstrueux attentat sans la résistance du ministre de la Guerre… Le ministère actuel a été qualifié implicitement de ministère de l’étranger dans une lettre officielle écrite par le général de Galliffet. »

Avant de faire apposer l’affiche, Lemaître en donna la primeur dans l’une des réunions organisées par Syveton[60]. Le mot de « ministère de l’étranger » porta, s’enfonça comme une flèche.

Lasies raconta que Galliffet lui avait également montré la lettre ; pourtant, qu’il s’était refusé à la lui donner ou à la publier[61].

Galliffet, quand il connut l’affiche de Lemaître, vit la vilaine action qu’il avait commise et chercha à s’en dégager. Il écrivit au Journal des Débats « qu’il se refusait formellement à devenir l’accusateur du ministère dont il avait fait partie ; il était solidaire de tous ses actes jusqu’au jour où il avait résolu de rentrer dans sa retraite, et il n’avait confié à personne le soin de le disculper. » Mais c’était trop tard, et, en outre, il ne protestait pas contre cette appellation de « ministère de l’étranger » qu’il aurait appliquée « implicitement », selon Lemaître, au gouvernement où il avait siégé pendant un an. Il fut jugé sévèrement et méritait de l’être.

Syveton fut élu au premier tour[62]. Il l’eût été apparemment sans l’affiche, en raison du mouvement d’opinion qui s’était produit dans cet arrondissement de Paris, quartier de négociants et de petits bourgeois qui s’inquiétaient du socialisme et des complaisances des pouvoirs publics à son égard, et l’élection, si le Conseil d’État en avait été juge, aurait été validée. Mais les assemblées politiques, quand elles sont appelées à statuer sur l’élection de leurs membres, se décident par d’autres motifs que ceux qui déterminent les tribunaux de l’ordre administratif. Il n’y aura pas dans la nouvelle Chambre un seul républicain qui ne se sentira atteint « par l’accusation portée contre tout le parti et contre le pouvoir qui gouverne au nom de ce parti de subir systématiquement la direction de l’étranger[63] ». Ces procédés « anti-patriotiques » d’une Ligue qui prétend au monopole du patriotisme appellent un exemple, un vote de blâme contre les signataires de l’affiche et l’enquête sur l’élection[64].

Cavaignac, passé ouvertement au parti nationaliste, avait porté son âpre parole dans plusieurs grandes villes, mais sans succès. Il était persuadé plus que jamais de son infaillibilité et non moins inconscient de sa trahison. Ses nouveaux amis eux-mêmes en étaient gênés.

Le résultat des élections fut une victoire pour la politique de Waldeck-Rousseau et de la majorité républicaine, du « bloc » de gauche qui l’avait fidèlement suivi. Pour la première fois depuis l’établissement de la République, les élections se firent, non sur la forme du gouvernement, qui n’était plus en cause, ou sur de vagues programmes théoriques, mais, comme en Angleterre et selon le véritable esprit du régime parlementaire, sur la politique du cabinet[65]. D’un côté comme de l’autre, avant d’être radical ou socialiste, progressiste ou conservateur, nationaliste ou libéral, on était « ministériel » ou « anti-ministériel ». Ministériels : Brisson, Bourgeois, Jaurès, Rouvier, Camille Pelletan, Barthou ; anti-ministériels : Ribot, Poincaré, Méline, Cavaignac, Piou, Albert de Mun, Cassagnac. Nulle question plus nette, sinon plus simple : la politique de défense, puis d’action républicaine telle que Waldeck-Rousseau l’a pratiquée ; la loi sur les associations, « conçue sans esprit sectaire, mais sans faiblesse » ; la préoccupation constante chez le gouvernement des questions sociales, de l’évolution du monde ouvrier avec une destinée moins précaire », non pour l’enrayer, mais pour la hâter[66] ; le pays les approuve-t-il ?

La réponse du suffrage universel fut aussi nette que la question : sur 590 sièges, les ministériels de toutes nuances en obtinrent 339, les opposants de tous les partis 251, soit pour le gouvernement, pour la politique de l’union des gauches, une majorité de 88 voix, 38 de plus que sous la précédente législature. Le grand battu du scrutin fut le Centre ; la plupart de ses chefs étaient élus, mais il perdait 36 sièges ; les radicaux et radicaux-socialistes en gagnaient 19, devenaient le groupe de beaucoup le plus important de la Chambre ; les socialistes n’en gagnaient qu’un.

Cependant, si, au lieu de compter les sièges, on comptait les suffrages exprimés, l’écart était faible ; à peine 200.000 sur 10 millions d’électeurs.

Avertissement qu’à une politique de combat doit succéder une politique d’apaisement ? Excitation à profiter de la victoire, à la pousser plus avant ?

Du premier jour, la majorité accrue marque résolument son intention : elle n’éprouve aucun besoin de prendre haleine, ne s’arrêtera pas à l’étape. Tout de suite, elle nomme Bourgeois à la présidence contre Deschanel (1er juin 1902).

Cette majorité qu’il avait faite, aurait-elle suivi Waldeck-Rousseau ? Combien de temps l’autorité, le crédit extraordinaire qui lui étaient venus de son talent et de ses succès, de sa sagesse et de sa hardiesse, auraient-ils résisté aux justes et aux téméraires impatiences ?

Il était sans précédent qu’un ministre, dont la politique avait remporté devant le pays un tel succès, y répondît par sa démission. Cependant, Waldeck-Rousseau donna la sienne, qui entraînait celle de tout le cabinet, parce qu’il considérait comme accompli le programme qu’il s’était tracé en prenant le pouvoir, et parce que ses forces physiques ne lui permettaient pas d’y rester[67]. En effet, il s’était usé à la peine, se sentait profondément atteint, peut-être déjà du mal lent et sûr qui devait l’emporter.

Son ministère, qui avait failli ne durer qu’un jour, avait duré trois ans ; aucun ministère, sous la République, n’avait atteint une pareille longévité.

Bourgeois, puis Brisson ayant décliné la mission de former le gouvernement, Loubet, à l’étonnement de tous, sauf de quelques parlementaires, l’offrit à un sénateur, le docteur Combes, qui avait été ministre déjà avec Bourgeois et venait de prendre une part importante au vote de la loi sur les associations, mais dont la réputation n’était pas allée encore au grand public. Loubet, qui l’avait pratiqué, n’avait aucun goût pour lui, mais les présidents des deux Chambres, Brisson et Waldeck-Rousseau s’étaient trouvés d’accord pour l’indiquer. Lui-même ne s’attendait à rien de tel et avait borné longtemps son ambition à devenir ministre de la Marine dont il s’était fort occupé. On escomptait assez généralement qu’il tiendrait la place, tant bien que mal, jusqu’à ce que la santé de Waldeck-Rousseau lui permît de reprendre le pouvoir et il le disait lui-même, et fort sincèrement, nullement à la façon de Sixte-Quint avant qu’il jetât ses béquilles.

C’était alors un petit vieillard, très alerte à près de soixante-dix ans[68], d’une physionomie vive et ouverte, les traits énergiques et très marqués, toujours en mouvement, d’une capacité extraordinaire de travail, d’une belle vaillance civique, aussi têtu qu’on peut l’être, autoritaire en diable, ayant le goût de la lutte, rendant coups pour coups, les haines aussi vigoureuses que les amitiés, et, avec cela, sous une rude écorce, fort délié et subtil. D’une famille pauvre, élevé dans un petit séminaire[69], il avait fait de fortes études de théologie, une thèse sur saint Thomas d’Aquin, d’où lui étaient restées des convictions spiritualistes dont il ne se défendait pas, et un fonds de dialectique qui donnait à sa copieuse éloquence une ossature solide. Il était devenu anti-clérical ; mais il l’était comme on est catholique, avec des œillères et sans rien de cette grâce tolérante et un peu sceptique qui fait le charme des pensées vraiment libres ; c’était du catholicisme à rebours. Pourtant, il était concordataire, protestait de sa volonté de ne pas « troubler les consciences », affirmait l’utilité, pour longtemps encore, des idées religieuses et « ne croyait pas que la grande majorité des Français pût se contenter de simples idées morales[70] ». Au surplus, le plus honnête homme du monde et sans besoins d’aucun genre.

Comme il hésitait à prendre le pouvoir, Brisson le décida en l’assurant « qu’il y déchaînerait contre lui les haines implacables des cléricaux ».

Il forma son ministère en quelques heures, garda Delcassé et André, donna les Finances à Rouvier, l’Instruction publique à Chaumié, distribua les autres portefeuilles à des radicaux (dont Pelletan et Vallé) et prit lui-même celui de l’Intérieur et des Cultes[71].

IV

Mon procès avec Mme Henry fut plaidé et jugé en juin, devant la première chambre du tribunal civil de la Seine. Ses avocats, Saint-Auban et Chenu, changèrent de système. Ils n’avaient pu engager le procès en cour d’assises qu’en soutenant, contre toute évidence, que j’avais voulu atteindre la veuve et l’orphelin à travers le mort, condition nécessaire, aux termes de la loi, pour que la critique des actes d’un homme qui n’appartient plus qu’à l’histoire, devienne délictueuse[72]. Ils n’y insistaient plus, rappelaient seulement l’articulation « pour mémoire », invoquaient maintenant, par un artifice ingénieux que le législateur n’avait pas prévu, l’article 1882 du Code civil : « Tout fait quelconque de l’homme qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé, à le réparer… » En écrivant qu’Henry n’a pas été seulement un faussaire, mais l’associé d’un traître, j’ai causé à ses héritiers un tort direct, personnel, dont je dois réparation.

Les Cours d’assises, les tribunaux correctionnels ne connaissent que des délits et des crimes ; l’action civile n’y est admise que si la loi pénale a été violée ; rien que le délit connu et réprimé peut servir de base à l’action civile ; « en cas d’acquittement par les juges, le prévenu devra être renvoyé de la plainte sans dépens ni dommages-intérêts au profit du plaignant » ; c’est le plaignant qui les doit pour avoir poursuivi à tort[73]. En transportant les instances en cours du criminel au civil, la loi d’amnistie n’a pas pu conférer à Mme Henry un droit nouveau, et quel droit ! Si les héritiers « d’un homme qui appartient à l’histoire dès qu’il a cessé d’appartenir à la vie[74] », peuvent se considérer comme atteints par les jugements qui le frappent ; s’ils peuvent faire usage de l’article 1382 contre l’écrivain quel qu’il soit, journaliste ou historien, qui juge le mort avec sévérité ou même avec injustice, l’immunité de l’historien, qu’il a été dans l’intention formelle du législateur d’établir, n’est qu’un leurre, et il n’y a plus d’histoire ni de critique. À supposer toutefois que la prétention de Mme Henry à avoir été personnellement et directement lésée ne soit pas irrecevable en droit, elle le serait encore en fait. Elle ne pourrait être recevable, en effet, que si j’avais commis une « faute » à l’endroit de la plaignante, un « quasi-délit ». Ai-je agi dans un intérêt général, dans l’intérêt de la vérité, ou dans un intérêt particulier ? dans un esprit de méchanceté ou de haine ? Ai-je agi légèrement ? ai-je accusé à tort ou à raison ?

Lailler, ancien secrétaire de Demange, qui s’était chargé de ma cause, présenta des conclusions dans ce sens. C’est me faire grossièrement injure que de m’attribuer l’intention inhumaine d’avoir voulu atteindre la veuve ou le fils d’Henry. Je n’ai point commis cette faute. Ma conviction reste formelle qu’Henry a été le complice d’Esterhazy. J’en ferai la preuve par témoins si le tribunal ordonne l’enquête que je réclame. J’articule en conséquence quinze faits qui me paraissent, selon les termes de la loi, « pertinents et admissibles » : la déclaration d’Esterhazy à Schwarzkoppen qu’il est documenté par un officier du bureau des renseignements et que cet officier, c’est Henry, obscur alors et qu’il n’a aucun intérêt à nommer si, vraiment, ce mince personnage n’est pas son associé[75] ; la confidence de Schwarzkoppen à l’attaché militaire russe qu’Henry et Esterhazy travaillaient de compagnie ; le soin jaloux d’Henry à laisser ignorer ses relations avec Esterhazy ; tous ses actes enfin, tout son rôle pendant l’affaire, le bordereau lacéré, la lettre à Papillaud, ses faux témoignages, tant d’extraordinaires machinations, explicables seulement s’il a un intérêt personnel à sauver Esterhazy et à perdre Dreyfus, et son suicide même, dans l’angoisse de ses autres crimes qui seront ensevelis avec lui.

Ainsi l’on avait beau faire passer le procès de la cour d’assises au tribunal civil, de l’article le plus étroit sur la presse à l’article le plus large du Code, toujours il fallait revenir à l’accusation précise que j’avais portée, qui était vraie ou fausse, mais qui ne pouvait être confirmée ou démentie que par les témoignages de ceux qui savaient ou de ceux qui avaient recueilli leurs confidences. Ou il fallait supprimer le procès lui-même, décider que l’ancienne et la nouvelle demande de la veuve d’Henry étaient également irrecevables, juger que les tribunaux ni les cours n’ont qualité pour écrire l’histoire.

C’est ce que Lailler plaida pour moi, avec une belle ardeur de parole, et Lévy-Salles pour le gérant du Siècle, et feignant seulement de s’étonner que leurs adversaires se refusassent à l’enquête, alors qu’ils auraient dû la réclamer avant moi pour me confondre. Mais, ni Chenu ni Saint-Auban n’eurent cette habileté ou ne commirent cette faute loyale, parce qu’il était plus facile de m’injurier et parce qu’ils n’avaient nulle envie d’élucider la ténébreuse aventure de leur client. Ils lurent ses états de service et quelques lettres élogieuses qu’il avait reçues de ses anciens chefs. Lailler donna lecture des états de service d’Esterhazy et des lettres non moins louangeuses qu’il avait reçues des mêmes chefs ou d’autres généraux. Henry avait copié sur un carnet de belles maximes. N’en était-il pas moins un faussaire, de son propre aveu, et un faux témoin ?

Rome, le substitut, conclut au rejet à la fois de ma demande principale (l’enquête), et des deux moyens de la partie plaignante. Ni l’un ni l’autre ne peut être accepté, car il est certain que je n’ai pas visé Mme Henry, certain aussi que, « dans mon effort pour dégager la vérité », j’ai été de bonne foi. Si je me suis ou non trompé dans mon hypothèse sur l’association entre Esterhazy et Henry, il est superflu de le rechercher par une enquête, puisque je n’ai commis à l’égard de la plaignante ni délit ni faute d’aucune sorte.

Ordonner l’enquête, c’était rouvrir l’Affaire ; « les magistrats en frémirent[76] ». Ne pas l’ordonner, refuser toute démonstration, toute tentative de preuve, ce n’était pas reconnaître que j’avais découvert la vérité, mais c’était s’interdire de prétendre que j’avais diffamé Henry, puisqu’on me refusait le moyen d’établir que je ne l’avais pas diffamé. Le président Ditte et ses collègues s’appliquèrent à mécontenter tout le monde et y réussirent.

il n’y avait aucun « attendu » de ce long jugement dont l’« attendu » suivant ne fût la contradiction ou l’atténuation, « Je n’ai pas eu d’autre but dans mes articles que la recherche de la vérité » et « je n’ai pas en l’intention de porter atteinte à l’honneur de Mme Henry et de son fils » ; cependant « j’ai eu le tort d’oublier les égards dus à la douleur d’une veuve et à la faiblesse d’un enfant qui venait de perdre son père ». « Je n’ai pas commis le délit d’outrage à la mémoire des morts » qui implique « la volonté de nuire aux héritiers » ; mais j’ai méconnu « la solidarité d’honneur qui, dans l’état actuel des mœurs, unit les membres d’une même famille, même au delà du tombeau », « Il y a faute à ma charge », car, au lieu de faire de mes hypothèses et de mes allégations des articles « qui ont causé un préjudice incontestable à Mme Henry », j’aurais dû « les soumettre à l’autorité légitime de la Cour de cassation ». — Eh quoi le préjudice causé aurait-il été moindre ? Aussi bien avais-je vainement demandé à être entendu par la Chambre criminelle[77] qui, de parti pris, avait évité d’élucider le cas d’Henry. — Les faits allégués par moi n’étant ni pertinents ni admissibles, « il n’échet d’ordonner l’enquête sollicitée, laquelle ne saurait avoir d’autre résultat que de retarder inutilement la solution de l’instance ». — Quoi ! même si Esterhazy confirme ses déclarations à Schwarzkoppen, Schwarzkoppen ses confidences au général de Rosen au sujet d’Henry ? — « J’ai l’obligation, en conséquence, de réparer » le tort que j’ai fait à Mme Henry ; mais, comme « j’ai agi de bonne foi », sans volonté « de nuire » et « à la suite de la révélation du crime odieux commis par celui contre la mémoire duquel je produisais mes allégations imprudentes », Mme Henry, qui réclamait 200.000 francs de dommages-intérêts, n’en recevra que 1.000, 500 pour elle et 500 pour son fils[78].

Je fis aussitôt appel de ce jugement, parce qu’il me parut aussi contraire au bon sens qu’à l’équité de décider sans enquête et même sans examen que j’avais porté à tort et imprudemment mon accusation contre Henry. J’étais certain que la preuve en existait à Berlin. Il suffirait d’un effort ou d’un hasard pour l’en faire sortir. Je ferai l’effort et j’attendrai le hasard.

Les gens de la Libre Parole invectivèrent les juges pour avoir traité de « crime odieux » la « ruse de guerre » d’Henry, « ce représentant de notre démocratie militaire », et pour n’avoir accordé à sa veuve qu’une obole dérisoire et « injurieuse[79] ».

V

Il y avait déjà huit ans depuis le premier procès de Dreyfus, quatre ans depuis le procès de Zola. Les années funèbres vont commencer, celles où vont l’un après l’autre disparaître les acteurs de la tragédie, se fermer ces livres vivants. Le plus clair et le plus pur de nos flambeaux, Scheurer, s’était éteint le premier ; Giry et Grimaux partirent ensuite[80], frappés tous deux à mort par l’Affaire. Le mal qui emporta Giry s’était accru à Rennes de ses émotions et de ses colères ; il en était revenu le spectre de lui-même, avec la mort sur le visage. Grimaux, tout stoïque qu’il fût, ne s’était pas consolé de la perte de son laboratoire d’où Billot l’avait chassé[81] ; son âme de savant, les sources de sa vie étaient là : il ne fit plus que traîner[82]. Ils montrent la route à Duclaux et à Molinier, à Bernard Lazare et à Trarieux, déjà frappés. Zola, dans sa verte maturité, resplendissait de santé et de force, la tête pleine de projets. Brusquement, un accident stupide l’assomma (30 septembre 1902).

Il venait de rentrer de Médan, où il avait passé l’été, à Paris, dans son petit hôtel de la rue de Bruxelles. On fait du feu dans sa chambre à coucher ; le tirage de la cheminée, obstruée de gravats, fonctionne mal ; l’oxyde de carbone se répand dans la chambre où Zola partage le lit de sa femme, les empoisonne lentement. Vers le milieu de la nuit, ils se réveillent ; Mme Zola se lève, passe dans une pièce voisine, respire un peu d’air pur qui la sauvera, revient auprès de son mari qui se sent oppressé ; elle veut sonner les domestiques, il s’y oppose ; un peu plus tard, elle l’entend se lever ; puis, plus rien. Au matin, la femme de chambre surprise qu’on ne l’appelle pas, s’inquiète ; il faut enfoncer la porte fermée à clef : dans le lit, Mme Zola râlait ; au pied du lit, Zola était étendu, asphyxié, encore chaud.

Rochefort, Drumont, insinuèrent que cet homme, d’une vie intense, qui s’appelait « un amant de la vie », à l’apogée de sa gloire, s’était suicidé.

L’émotion fut grande, accrue par la vulgarité, misérablement tragique, de l’événement, qui semblait un fait divers naturaliste.

Ce qu’il fut surtout, c’est une force. La qualité maîtresse de son œuvre immense, où s’agitent plus de douze cents personnages, parfois d’aspirations très hautes, souvent basse et factice, c’est la force. Quand il entre dans la vie publique, c’est comme une force, une force déchaînée, qui ébranle tout et qui passe. Et cette force gisait là, faute d’un carreau de verre brisé à temps, par où serait rentrée la vie, et qui évoquait la belle image de Séailles, quand il compara l’acte de Zola « à celui d’un homme qui, enfermé dans une chambre où l’air devient étouffant, se précipite vers la fenêtre et, au risque de s’ensanglanter, enfonce la vitre pour appeler un peu d’air et de lumière[83] ».

On avait craint des manifestations hostiles à ses obsèques ; c’était mal connaître Paris où le respect de la mort survivra à toutes les religions. Des amis timides, des envoyés officieux du préfet de police, pressèrent sur Dreyfus pour qu’il n’y assistât pas ; il résista, céda, puis se ravisa, suivit tranquillement, sans provoquer un cri. Autre signe des temps : le gouvernement se fit représenter, parla par Chaumié, ministre de l’Instruction publique, rendit hommage non seulement à l’écrivain et à l’artiste, mais au citoyen. France, qui l’avait autrefois traité durement, en exprima le regret, incarna l’Affaire en lui, trouva cette belle et juste image : « Il fut un instant de la conscience humaine ».

Zola, qui n’avait point eu d’enfants de sa femme, en avait deux, un fils et une fille, d’une dame Rozerot qui avait été de son entourage domestique et pour qui il écrivit l’un de ses derniers romans, l’exubérant poème de Fécondité. Avec la simplicité très noble qu’elle apportait en toutes choses, Mme Zola tendit la main à l’autre veuve, s’intéressa aux enfants, demanda pour eux l’autorisation de substituer à leur nom celui de Zola, parce que c’eût été le désir de son mari. Il lui avait été infidèle moins par lassitude ou par désaffection que pour se donner la joie de créer enfin de la vie.

VI

Mathieu Dreyfus, tantôt à Paris, tantôt de Mulhouse, continuait à rechercher le « fait nouveau ». Il procédait avec sa méthode et sa circonspection ordinaires, aussi libre de ses mouvements qu’il avait été gêné autrefois pendant la captivité de son frère ; mais alors tout était à découvrir, tandis qu’à présent le principal du mystère était éclairci ; il n’y avait plus dans cette histoire que des coins d’ombre et, dès lors, la difficulté était extrême de trouver un fait ou un document qui pût être admis comme une preuve inédite de l’innocence de son frère.

Picquart allait répétant que « Dreyfus, quand on lui parlait de sa réhabilitation, se retranchait derrière ce prétexte spécieux qu’il était difficile de trouver le fait nouveau dont il avait besoin[84] ». Pourtant, rien qu’un « fait nouveau » pouvait ouvrir la procédure en revision. Comment Picquart l’eût-il ouverte ? La loi — surtout pour Dreyfus — était la loi.

Ni le faux témoignage de Cernuski, dont Mathieu avait la preuve par une déclaration, en bonne forme, du conseiller aulique Mosetig, ni celui de Savignaud, démontré par la correspondance de Scheurer et de Leblois, ni la déposition d’Esterhazy devant le Consul de France à Londres, ne permettaient de s’adresser avec quelque chance à la justice. L’avis de Demange, toujours prudent, celui de Mornard, qui connaissait exactement l’étroit terrain juridique d’où la Chambre criminelle ne sortirait pas, étaient formels. Moins juriste et plus aventureux, j’avais parfois des impatiences et conseillais à Mathieu de passer outre ; je finissais toujours par me ranger au sentiment de Mornard[85].

Esterhazy, ou quelqu’un des siens, me tendit un piège. Une inconnue me proposa un rendez-vous matinal au bois de Boulogne ; elle m’y fera voir des lettres d’Esterhazy et de Gonse à Henry qui les avait confiées à son mari. Je lui répondis, au bureau restant qu’elle m’avait indiqué, de me les apporter ou de me les envoyer et la fis suivre, quand elle vint chercher ma réponse. L’agent la vit entrer au n° 43 de la rue du Rocher, dans le même immeuble où Desvernines avait suivi autrefois Esterhazy, le jour où le Matin publia le fac-similé du bordereau[86], mais il ne parvint pas à savoir qui elle était. Peu de jours après, je reçus les lettres, mais seulement en copie ; puis je n’entendis plus parler de rien.

Les lettres d’Esterhazy et de Gonse à Henry étaient bien de leur style. Esterhazy se plaint à Henry qu’étant venu au bureau des Renseignements (24 juin 1894), la porte lui en a été interdite par Lauth : « Ordre formel de Sandherr. » Il veut savoir la raison de cette consigne. Henry la demande à Gonse. Gonse répond que Sandherr soupçonne Esterhazy de trafiquer avec Schwarzkoppen ; « sans les brillantes qualités d’énergie et de bravoure » du commandant, on aurait pris une mesure plus sévère. Sur quoi, grosse colère d’Esterhazy qui écrit à Henry : « C’est moi que ces canailles accusent, parce que, n’y voyant pas plus loin que le bout de leur nez, ils ne savent où prendre le coupable. Il n’y a pourtant qu’à étendre la main… Ces gens-là qui me bravent ne savent pas ce dont je suis capable pour me venger d’eux. »

J’eus l’impression nette que ces lettres étaient des faux, et tel fut aussi l’avis de Picquart[87] et de Puybaraud. Dans l’une d’elles, Esterhazy disait avoir rencontré Cordier au ministère ; Cordier m’affirma qu’il ne l’y avait jamais vu. Surtout, c’est une règle assez sûre que toute pièce, venant d’une source anonyme, qui confirme ou semble confirmer une hypothèse du destinataire ou de l’acquéreur, a été forgée. Par précaution, je remis ces lettres au Procureur général avec une plainte en faux contre inconnu.

Mathieu chercha du côté des juges de Rennes.

Il avait remporté du procès la conviction que les passions politiques et religieuses, l’amour-propre militaire, l’intervention des généraux, parlant au nom de l’armée et les vrais maîtres de l’audience, celle de Cavaignac, les démonstrations de Bertillon suivies avec une attention si singulière, les révélations de Cernuski dont Galliffet lui-même fut troublé, et l’atmosphère elle-même, l’atmosphère chargée de colère et de haine où vivaient les juges, n’avaient pas suffi à leur arracher l’inique condamnation. Autre chose encore, qu’on ne savait pas, avait dû peser sur eux. La rédaction même de l’arrêt, l’octroi de circonstances atténuantes, la demande qu’une deuxième parade de dégradation fût épargnée au condamné, montraient qu’ils avaient hésité jusque dans la salle du conseil[88].

Première question à élucider : quels sont les deux juges qui se sont prononcés pour l’acquittement ?

On n’était certain que du commandant de Bréon. Il s’était montré constamment bienveillant ; on savait sa haute conscience, sa grande intimité de cœur avec son frère, l’abbé de Bréon, qui ne se cachait pas de ses sentiments. Pour le deuxième vote, on l’attribuait au capitaine Beauvais ; il avait paru connaître le dossier ; avant la lecture du jugement, il s’était approché de Demange, la figure bouleversée, les yeux pleins de larmes, et il lui avait serré chaudement la main.

Mathieu avait quelques amis à Rennes, qui fréquentaient avec les officiers. Il les pria d’écouter leurs propos, s’ils parlaient du procès, de les provoquer au besoin. Il leur donna ce thème : « Le dossier était vide, l’arrêt est contradictoire ; comment expliquer la condamnation ? »

Les premières réponses furent décourageantes : « Les membres du conseil de guerre se taisent, déclinent toute conversation ; Bréon, tout catholique qu’il soit, a été mis en quarantaine. »

Mathieu insiste ; ce silence, comme tous les silences, n’aura qu’un temps.

Un peu plus tard, en effet, quelques officiers, liés avec les juges, laissèrent échapper qu’il n’y avait pas grand’chose dans le dossier officiel ; « mais le dossier n’était pas toute l’accusation ; Dreyfus était certainement coupable. » Puis, tout à coup, Beauvais, dans une conversation au Cercle militaire, éclata : « Les amis me battent froid, ils croient que j’ai voté pour l’acquittement de Dreyfus. Ce n’est pas vrai. C’est Jouaust qui a voté pour l’acquittement avec Bréon. Quand Parfait et moi, nous nous sommes prononcés pour la condamnation, le colonel a paru stupéfait. Merle vota comme nous, puis Bréon pour l’acquittement, Profilet et Brogniart pour la culpabilité. Alors Jouaust se leva, hors de lui, se déclara pour l’acquittement, fit un long discours. Deux des juges, émus par lui, ont demandé à revenir sur leur vote. Mais Jouaust répliqua que c’était illégal, qu’il n’était pas possible de remettre le jugement aux voix et qu’il n’y avait plus d’autre moyen que d’accorder les circonstances atténuantes, ce qui fut fait, mais sans mon concours ; j’ai réclamé le maximum de la peine[89]. »

Récit singulier malgré la fidélité du narrateur qui, d’ailleurs, n’avait pas assisté lui-même aux protestations de Beauvais, tenait son information d’un tiers qui en avait reçu la confidence d’un témoin. Mathieu savait, par expérience, combien le récit le plus simple, passant de bouche en bouche, s’amplifie et se déforme. Pourtant, il lui parut hors de doute que Beauvais s’était disculpé devant ses camarades d’avoir acquitté Dreyfus et qu’il était en droit de s’en défendre ; le bruit, aussitôt répandu dans Rennes, que la deuxième voix était celle de Jouaust, n’avait pas été démenti par le vieux colonel ; il avait pris sa retraite, vivait étroitement et tristement confiné[90].

Mathieu commença par s’étonner. Au contraire de Bernard Lazare qui, dès la première audience, avait deviné Jouaust[91], il l’avait cru hostile, à cause de son air renfrogné et de ses dures paroles. Jouaust n’a point tenu la balance égale entre l’accusation et la défense, n’a tenté aucun effort pour déblayer la voie devant l’évidente vérité, a tout fait pour préparer la condamnation dont il se serait montré, à la dernière minute, étonné et indigné. Aurait-il pensé que l’inanité de l’accusation apparaîtrait d’elle-même aux autres juges ? Aurait-il cherché seulement, en brutalisant la défense, à sauver les grands chefs compromis ?

Mathieu chercha à faire parler Jouaust, mais l’ami qui s’en était chargé ne put obtenir du vieux soldat que ceci : « J’écris mes mémoires ; on saura toute la vérité après ma mort. » Pourtant, sa réponse n’était pas sans intérêt : Jouaust accepte la responsabilité de son vote, et tout n’a pas été dit, « toute la vérité » n’est pas connue.

Ainsi se confirmait l’hypothèse de Mathieu que les cinq juges qui avaient condamné s’étaient décidés sur quelque document qui n’avait été produit ni aux débats publics ni au huis clos ; que Mercier avait trouvé moyen de recommencer le « coup » de la pièce secrète ; et c’était apparemment les lettres de l’Empereur allemand, le bordereau annoté, qui avait périodiquement reparu, tout le long de l’Affaire, chaque fois que baissait, sous un nouveau coup, la fortune d’Esterhazy ou de Mercier.

J’ai raconté comment j’en avais été des premiers informé par un propos de la princesse Mathilde, à la suite de la visite qu’elle avait reçue de Boisdeffre[92]. Deux ans durant, la presse revisionniste chercha en vain à élucider le mystère, à contraindre à s’expliquer ceux des amis de Mercier et de Boisdeffre qui affirmaient l’existence d’une preuve irrécusable du crime de Dreyfus, signée de l’Empereur allemand. Ils n’évoquaient jamais le spectre que pour une heure. À Rennes, malgré les questions suspectes de quelques juges à Mercier et à Mme Henry[93] et malgré un appel pressant de Clemenceau à Labori[94], la défense s’en était tue, avait laissé échapper l’occasion d’acculer Mercier à son imposture. Par où, maintenant, pénétrer dans les pénombres de l’obsédante énigme ? Dreyfus, à la suite du dernier article de Rochefort sur le bordereau annoté et des confidences de Ferlet de Bourbonne à Séverine, avait demandé à Waldeck-Rousseau d’ouvrir une enquête sur le formidable faux[95]. Il n’avait reçu aucune réponse, mais Mercier, semblait-il, avait compris ; aussitôt, comme sur un mot d’ordre, Rochefort, Drumont, les Pères de la Croix, étaient rentrés dans le silence. Comme j’attribuais le faux « impérial » à Henry, c’était l’un des points sur lesquels j’avais annoncé mon intention d’interroger les témoins, si ma demande d’enquête avait été accueillie ; j’espérais encore, quelquefois, que le jugement, qui me l’avait refusée serait réformé par la Cour. Dans le premier volume de mon Histoire de l’Affaire[96], j’avais signalé la première apparition du faux dès 1894 ; c’était « le faux des faux » et, selon moi, le plus ancien de tous.

Mathieu, avec l’aide de son frère et de Bernard Lazare, entreprit de constituer un dossier de tous les articles des journaux nationalistes où il était question soit des huit lettres de l’Empereur allemand, soit du bordereau annoté. Il lui paraissait, comme à moi, que les lettres avaient dû être une première ébauche, grossière, du faux qui s’était condensé ensuite dans le bordereau sur papier épais, le bordereau sur papier pelure en étant censé le décalque[97]. Peut-être les lettres n’avaient-elles jamais existé « à l’état de faux matériel[98] ». C’était l’opinion d’un jeune professeur, Raoul Allier, qui collaborait au Siècle, avait publié quelques travaux d’histoire très pénétrants, où il allait au fond des choses[99], bon théologien, ce qui aide fort à être un critique minutieux et méthodique, et que le problème du bordereau annoté avait piqué d’une vive curiosité. « Je faisais, dit-il, une étude pour moi ; je ne savais pas où elle me conduirait ni même si elle me conduirait quelque part… », ce qui est la condition première des expériences loyales et vraiment scientifiques. On peut contester plusieurs des conclusions de Raoul Allier ; nul n’a plus contribué que lui à dégager la solution qui, s’accordant avec tout le connu de l’Affaire, en explique plus rationnellement l’inconnu[100].

Entre temps, j’eus l’affirmation d’Émile Ollivier « qu’un de ses amis, absolument digne de confiance, avait vu l’une des huit photographies qui avaient été tirées du bordereau annoté », avant que Casimir-Perier le restituât à l’ambassadeur d’Allemagne[101], — ce qui ne lui avait point paru proprement imbécile ; — et Mathieu sut d’un ingénieur en chef de l’État, qui s’était rencontré avec Mercier, que, « frappant la poche interne de sa redingote », le général avait répété « qu’il avait là, signée W, la preuve irrécusable du crime de Dreyfus[102] », — ce qui était la confirmation des propos de Stoffel, chez le baron Rey-Roize, devant Ferlet de Bourbonne et d’autres convives à qui l’ancien colonel ne demandait pas le secret[103].

Cependant ce qu’il fallait à Mathieu, ce n’était pas la preuve que la photographie du bordereau annoté existait, qu’elle avait été montrée ou décrite dans les salons, mais qu’elle avait été communiquée aux juges ou à quelques-uns des juges de Rennes. Lequel d’entre eux en fera l’aveu ? Il fallait éliminer d’abord Jouaust, résolu comme il l’était à ne faire entendre qu’une voix d’outre-tombe, et Bréon, trop loyal, trop pur, que Mercier ne se serait pas risqué à mettre dans le secret de son imposture. Brogniart et Profilet paraissaient inabordables. Beauvais, serrant la main à Demange après avoir voté la condamnation, semblait indigne de confiance. Restaient Parfait et Merle ; Parfait, bon soldat et fort honnête homme, mais faible, nature inquiète et molle, était en activité de service ; Merle au contraire avait pris sa retraite. On racontait qu’il avait été porté jusqu’au dernier jour à acquitter ; il a été retourné, disait-on, pendant la suspension d’audience ; son émotion pendant la plaidoirie de Demange, les grosses larmes qu’il ne retint pas[104], le désignèrent à Mercier qui lui envoya un émissaire.

Des amis, que Mathieu avait à Montpellier où Merle s’était retiré, essayèrent de le faire parler ; il s’y refusa, au premier mot coupa net ; et Mathieu commençait à renoncer quand le docteur Roger Dumas, qu’il avait mis dans la confidence, lui proposa de tenter l’aventure. Dumas, médecin de campagne[105], à la fois par goût pour les champs et pour les humbles, était l’un de ces revisionnistes dont l’Affaire avait bouleversé l’existence, qui en restaient hantés comme au premier jour et qui portaient une touchante envie à quiconque avait eu le bonheur d’y collaborer. L’idée d’avoir sa pierre dans le monument lui fut une joie. Très connu à Montpellier, où il a fait ses études, il y passera quelques semaines à l’époque des vacances, trouvera le moyen de se lier avec Merle. Mathieu ayant accepté, Dumas partit peu après pour Montpellier, y fit la connaissance de Merle et ils furent vite si contents l’un de l’autre qu’une grande familiarité s’établit entre eux[106].

Nous avons des entretiens de Dumas et de Merle (octobre 1902), les versions des deux interlocuteurs ; elles sont contradictoires, sans être inconciliables.

Le récit de Dumas[107] donne une sensation de « chose vue » qui ne trompe pas. La vérité du récit est certainement objective ; comment ne le serait-elle pas ? Il n’est pas un cinématographe qui reproduit la succession des gestes, un phonographe qui reproduit les inflexions successives de la voix ; il raconte, c’est-à-dire que, forcément, il interprète. Mais la sincérité, la fidélité (générale) du narrateur sont hors de doute.

Leur première conversation a lieu au cours d’une excursion à Avignon : Dumas demande à Merle s’il a été souvent juge au conseil de guerre, s’il n’a jamais éprouvé de doute après avoir participé à une condamnation. « Jamais ! » répond l’ancien polytechnicien, de la promotion de Cavaignac. Le médecin, l’homme de science et de conscience, se récrie : « Quoi ! pas même dans l’affaire Dreyfus ! » Il serait, à sa place, « rongé de doutes ». Merle : « Non, oh ! non, la certitude était absolue. — Absolue ? une certitude ? vous voulez dire votre conviction. » — Conviction ou certitude, Merle ne distingue pas ; c’est la conviction, s’il plaît à Dumas, qui était absolue. Dumas s’étonne ; il a suivi le procès avec une extrême attention ; il a lu chaque ligne du compte rendu ; il n’aurait pas hésité à acquitter. Merle fait la réponse qu’il doit faire : « Il était impossible à un autre qu’un juge de se faire une opinion. » Surprise, mais surprise feinte de Dumas qui a amené Merle au point : « Pourquoi, puisque tout se passait au grand jour ? — Non, non, pas tout ! — Mais alors enlevez-moi toute angoisse à ce sujet ; c’est une véritable souffrance pour moi que de croire à l’innocence d’un homme deux fois condamné. Citez-moi la déposition qui vous a convaincu… » — Merle vient de lui dire que tout ne se passait point au grand jour, c’est-à-dire soit à l’audience publique, soit au huis clos où assistaient l’accusé et ses avocats ; Dumas, par crainte apparemment de le brusquer, revient aux éléments connus de la cause. « Est-ce la déposition de Mercier ? — Non, non. Mais nous parlons de l’affaire Dreyfus, et je n’en parle jamais. Il ne faut pas en parler, vous ne pouvez pas savoir. — C’est donc le dossier secret qui vous a édifié ? — Non, non, ne m’en parlez plus. — C’est donc la déposition secrète de ce misérable Cernuski ? — Non, d’aucune façon. Ne vous occupez pas des dépositions ; on ne peut pas se faire une impression sur elles. Nous avons eu des éléments que vous ne pouviez pas connaître et qui nous ont fixés. — Enfin, le bordereau est d’Esterhazy, il ne peut y avoir de doute. — Laissez de côté le bordereau et Esterhazy, tout cela n’a rien à faire là-dedans. » (Voici Merle acculé, mais, disons-le : cet homme qui ne veut point parler se laisse faire trop aisément, pousser, avec trop de complaisance, au mur.) Dumas : « Mais alors, ce serait donc vrai, cette abominable histoire d’un bordereau portant une annotation signée de l’Empereur d’Allemagne, d’un bordereau sur papier épais, où Dreyfus serait nommé dans l’annotation ? — Quoi ? que dites-vous ? » Et il « paraissait stupéfait et épouvanté » : « Il ne faut pas parler d’une affaire pareille ; elle pourrait remonter sur l’eau. — Mais elle y est remontée, commandant ; une enquête va être demandée par la famille. — Ne parlez pas de cela, je ne veux pas en parler. » Et « il fuyait, raconte Dumas, marchait vite, agité ». Mais Dumas insiste, lui apprend que c’est Mercier lui-même qui a parlé, « à la princesse Mathilde, dit-il, et à Émile Ollivier[108] », et il s’applique à lui démontrer la fausseté de la pièce. « Non, non, s’obstine Merle, il était coupable. » Et surtout, qu’il soit vrai ou non que Mercier ait divulgué la redoutable histoire (qui ne peut être connue sans inconvénient que des officiers) : « En tout cas, ce n’est pas moi ; non, ce n’est pas moi qui ai parlé ; si quelqu’un a parlé, ce n’est pas moi[109]. »

Voilà sa crainte, et c’est bien la crainte qui doit émouvoir le cerveau, resté hiérarchisé et discipliné, de l’ancien officier. À quelque moment du procès qu’il ait été informé du bordereau annoté, il lui a été recommandé d’en garder strictement le secret ; il l’a gardé, et il ne veut pas être soupçonné de ne pas l’avoir gardé.

Merle et Dumas, rentrés à Montpellier, continuent à se voir tous les jours ; pourtant Dumas attend quelque temps avant de reprendre la conversation. C’est seulement une semaine après[110], à Saint-Georges d’Orques, chez le frère du commandant, qu’a lieu ce dialogue : « Eh bien, que comptez-vous faire ? — À propos de quoi ? — À propos du bordereau annoté, pour établir votre bonne foi. — Écoutez, docteur, vous croyez bien que tout le monde peut être trompé ? — Certes, et je ne doute pas de votre sincérité. — Eh bien, si l’on m’a trompé, je ne demande pas mieux, en cas d’enquête, que de le reconnaître. »

Dumas, jour pour jour, a tenu Mathieu au courant ; ce soir-là, il lui télégraphie d’arriver d’urgence ; Mathieu accourt. Dès qu’il connaît les derniers propos de Merle, il prie Dumas de résumer dans une lettre au commandant leurs entretiens sur le bordereau annoté et de l’adjurer, en conséquence, « pour se laver de tout soupçon de complaisance coupable, de prendre l’initiative de la réparation[111] ».

Merle reçoit bien la lettre de Dumas qui lui a été adressée sous pli recommandé, mais aussitôt des soupçons lui viennent que son ami est quelque émissaire des Dreyfus. Quand ils se revoient[112], Dumas se heurte à un mur. Obstinément, Merle déclare qu’il ne veut rien faire, surtout, « qu’il n’a rien dit ». Dumas insiste, explique qu’il se croit, lui, tenu de parler : « Faites ce que vous voudrez, répond l’officier ; pour ma part, formellement, je n’ai rien dit. »

Voici maintenant la version de Merle. Il a rencontré souvent Dumas au restaurant, au café, avec des amis communs ; « il a eu bientôt le sentiment qu’il rôdait autour de lui pour lui faire parler de l’Affaire » ; il s’y est résolument refusé, « ne lui a pas fait la moindre confidence », « ne lui a pas dit un seul mot au sujet du procès de Rennes ». Le docteur l’a poursuivi à sa campagne de Saint-Georges ; Merle « ne lui a pas permis même l’accès de sa maison » ; « une autre fois, il l’a rabroué devant témoins[113] ». — Pourtant, Merle convient que le médecin de Pontchartrain lui a parlé « d’un bordereau signé de l’Empereur d’Allemagne », mais il n’ajoute pas qu’il le tient pour un faux ni qu’il n’en a jamais été question à Rennes[114].

Bien que la tentative de Dumas n’ait pas eu le succès pour lequel Mathieu l’avait désirée, elle l’ancra davantage dans sa conviction que le bordereau annoté avait été le grand argument secret de Mercier et de ses amis, non seulement à Rennes, mais depuis que Picquart avait quitté le bureau des Renseignements, et, peut-être même, comme c’était mon avis, depuis le premier procès de Dreyfus. Il avait laissé dire, depuis près de trois ans, qu’il se désintéressait de la revision, soit parce que la liberté suffisait à son frère, soit parce que « les instances judiciaires coûtaient trop cher », soit pour d’autres raisons non moins basses ; il avait eu pour lui sa conscience, l’estime et l’affection de ceux de ses compagnons de lutte qui ne s’étaient point égarés ou aigris au lendemain trouble de Rennes ; il avait senti chez son frère comme chez lui-même la résolution inflexible de reprendre l’offensive, dès qu’il y aurait quelque chance qu’elle menât à la victoire ; et tant de médisances et de vilenies, parfois intéressées, ne l’avaient atteint que dans ses illusions sur les hommes. À présent, il se croyait sûr de tenir un levier qui, bien manœuvré, soulèverait à nouveau l’opinion et la justice.

VII

Mathieu, à chacune des étapes de son voyage à la recherche du secret de Rennes, me confia ses espérances et ses découvertes ; il informa également d’autres amis, Trarieux, Clemenceau. Leblois étant venu le voir à Mulhouse, il lui apprit les derniers résultats de son enquête et la conversation du docteur Dumas avec Merle, mais sans l’autoriser à en parler à d’autres. Il eût voulu continuer, quelque temps encore, ses recherches. Leblois, rencontrant un jour Jaurès, à qui Mathieu avait dit déjà quelque chose, ne put se tenir et lui raconta tout.

Jaurès, qui ne s’était éloigné de l’Affaire que pour laisser au sol en jachère le temps de reconstituer sa sève, s’offrit aussitôt pour porter la question devant la Chambre. Il y avait été accueilli avec de grandes sympathies qu’il avait accrues par l’éclat de son talent à l’apogée, son étroite collaboration, qui n’affectait pas encore d’être dominatrice, avec la majorité de gauche, la cordialité de ses relations, une constante belle humeur, toute une joie de vivre, de s’épanouir dans la vie et dans la gloire, qui débordait de lui. Il s’appliquait alors à plaire et à rassurer. Il n’avait point renoncé à la Salente collectiviste, mais pour l’instant il y rêvait seulement, agissait en vue d’objets plus pratiques et moins lointains. Le gouvernement de Combes n’eût point d’auxiliaire plus fidèle pour l’application de la loi sur les associations. Il se sentait très fort, et l’était. Quel plus bel usage à faire de cette force que de l’employer à l’achèvement de l’œuvre de justice, interrompue par l’amnistie ! Il y a des signes, partout, que les blés d’hiver commencent à germer, que les esprits se sont modifiés dans le calme, presque à leur insu. Artiste, il voit le beau discours, qui retentira dans le monde et dans l’histoire, et le beau geste. Politique, il calcule les conséquences de l’acte : le nationalisme définitivement vaincu, déshonoré, et quel coup au cœur des partis d’Église ! Tacticien parlementaire, il dessine une large et simple manœuvre : la commission d’enquête sur l’élection de Syveton conclut à la validation ; il réclamera l’invalidation, opposera à l’affiche qui traite le gouvernement et le parti républicain de gouvernement et de parti « de l’étranger », le bordereau annoté, « l’appel des nationalistes par le faux à la signature d’un souverain étranger », et il faudra bien que le ministre de la Guerre, saisi d’une telle révélation, ouvre une enquête qui sera la préface de la revision future.

Voilà le plan d’une belle audace que Jaurès communique aux Dreyfus qui l’acceptent avec un confiant empressement ; ils lui apportent leurs dossiers, Allier lui ouvre le sien, je mets le mien à sa disposition ; et, tout de suite, les faits surgissent devant lui, se groupent, s’enchaînent, s’interprètent les uns par les autres, éclairent de vives lueurs les recoins encore obscurs du problème. En quelques heures, il a construit son système ; bientôt, de sa grosse écriture d’écolier, il jette, sur d’innombrables feuilles, tout un immense discours qui se grave en même temps dans son imperturbable mémoire. Nulle puissance d’assimilation supérieure à la sienne. Quelle que soit la question que posent devant lui les hasards de sa vie tumultueuse, ouverte à tous les vents, qu’elle soit philosophique ou politique, ou sociale, la Réalité du monde sensible ou la Révolution ou l’Affaire, lois agraires ou lois ouvrières, régime des blés ou régime des sucres, il s’en pénètre avec la même aisance, et il en parlera demain avec la même éloquence évocatrice, la science sûre d’un professionnel, et à l’étonnement des professionnels, historiens, économistes ou directeurs des douanes. — Prenez garde seulement à la matière brute que vous confiez à ce merveilleux déducteur, à ce logicien qui tire d’un fait ou d’un mot jusqu’à la dernière parcelle de substance ; car, lui, il n’y fait pas attention : que le lingot soit d’or ou de plomb, la machine s’en saisit du même geste, l’absorbe avec la même placidité, le traite, le triture pareillement jusqu’au bout. Argumenter, raisonner n’est pas juger, discerner le vrai du faux. C’est la plus belle machine à raisonner qui soit, mais ce n’est qu’une machine à raisonner.

Jaurès prévint Combes de son dessein. Combes, tout batailleur qu’il fût, aurait préféré ne pas ajouter aux embarras de la lutte contre les Congrégations ; pourtant, il ne fit pas d’objections. Convaincu depuis longtemps de l’innocence de Dreyfus, il aurait redouté de mécontenter Jaurès. Brisson, également averti, promit son concours. Waldeck-Rousseau fit des réserves d’un caractère surtout juridique.

Il y avait trop de personnes dans la confidence et Jaurès était trop plein de son sujet pour que le bruit ne se répandît pas que l’Affaire allait reprendre. Comme ceux qui ne savaient rien voulaient se donner l’air de savoir, on annonça des révélations extraordinaires. Jaurès chercha à prévenir les déceptions. Il dit, dans un discours à Vierzon, qu’il admirait les gens qui, après l’éclair du faux Henry, attendaient encore un coup de foudre ; toutefois il fera, dans les ténèbres de Rennes, « une large trouée par où passera un peu de lumière et un peu plus de justice[115] ».

Bien que Jaurès n’eût point précisé, on sut bientôt qu’il s’agissait du bordereau annoté. C’était recommencer l’erreur de Scheurer, mettre l’ennemi sur ses gardes, lui donner le temps de préparer sa défense ou sa retraite. Mercier, au premier mot qu’on lui dit, répliqua qu’il ne savait rien du bordereau annoté. On a raconté qu’il en aurait fait communiquer la photographie aux juges de Rennes : c’est un mensonge[116].

Gohier, ayant quitté l’Aurore, où il avait lassé jusqu’à l’indulgence de Pressensé, s’acharnait maintenant contre les socialistes ministériels et surtout contre Jaurès. Il descendit jusqu’à l’attaquer dans sa vie familiale, à lui faire grief d’avoir consenti, par égard pour les croyances religieuses de sa femme, à la première communion de sa fille. Jaurès s’expliqua avec beaucoup de noblesse sur le drame intime qui mettait la tolérance de l’homme privé en contradiction avec les doctrines de l’homme public. Gohier, interrogé sur la nouvelle campagne pour la Revision, répondit qu’il ne s’était engagé, la première fois, que « dans l’espoir d’une révolution », qu’il avait reçu « assez de coups » et « qu’il ne marcherait plus[117] ».

Grand soulagement, pour Dreyfus et ses amis, que d’être privés d’un tel auxiliaire. Déjà, la prétention des socialistes d’avoir été l’âme de la lutte pour la justice, leur ardeur soudaine pour la reprendre, après ce long silence dans les années qui suivirent la grâce, empêchait d’utiles concours de se produire. Jaurès apportait une grande force, son talent, sa générosité de cœur, sa brûlante passion de la vérité ; mais il apportait aussi ses faiblesses, ses inquiétudes de démagogue, sa peur de n’être pas toujours le plus « avancé », d’avoir quelqu’un à sa gauche, son incapacité de parler de l’armée avec les mots, surtout avec le sentiment qu’il eût fallu. Indulgent pour Gohier tant que Gohier l’avait été pour lui, il ménageait à présent un autre professeur d’anti-patriotisme, Hervé, qui prêchait la grève générale, en cas de guerre, et le mépris du drapeau. Lui-même, il avait écrit récemment, d’une plume inconsciente, à un socialiste italien que « la Triplice avait été nécessaire comme contrepoids à notre chauvinisme et aux fantaisies franco-russes[118] ». On commençait à craindre qu’il n’eût pas le sens de la France. Pressensé l’avait gardé ; s’il rêvait des États-Unis d’Europe, il restait patriote et ne craignait pas de le dire[119] ; mais il restait aussi huguenot, bien qu’il se crût affranchi, après avoir failli tourner au catholicisme, et il n’observait pas dans les luttes contre l’Église la réserve qui convient aux représentants des minorités religieuses. On attribuait dès lors à l’esprit de représailles sa passion, qui n’avait pas désarmé, pour la cause de Dreyfus et ce qu’il y avait de meilleur en lui.

Ainsi Dreyfus, si ardemment Français et le plus tolérant des hommes, avait pour principaux défenseurs devant la Chambre un fils de pasteur, qui passait pour sectaire, et un conducteur de foules qui ne suivait pas encore les antipatriotes, mais qui ne les répudiait pas.

Le mouvement n’en continua pas moins son cours, sans rencontrer beaucoup de résistance dans l’opinion ; mais il n’en fut pas de même à la Chambre où, dès que fut connue l’intention de Jaurès, presque tous les républicains s’en montrèrent fort préoccupés. Modérés et radicaux, si profondément divisés sur tout le reste, se trouvèrent d’accord pour s’inquiéter de la reprise de l’agitation revisionniste après tant de manifestations où ils avaient pensé enterrer l’Affaire, s’en débarrasser à jamais. Ribot et ses amis tenaient que lancer la revision à la tribune, la porter à nouveau sur le terrain politique le plus brûlant, où elle ne pourra être discutée qu’avec les passions, « avec tout ce qui fausse et tout ce qui obscurcit le jugement[120] », c’était une mauvaise action à l’égard du pays. Les radicaux ne comprenaient pas que Combes eût donné si vite son assentiment à une initiative aussi dangereuse qu’inattendue, en pleine bataille contre les cléricaux et leurs alliés du Centre, alors que tout ce qui risquait de désagréger le « Bloc » ne pouvait profiter qu’aux partis d’Église. Même des socialistes parurent récalcitrants. De toutes parts, on objurgue Jaurès de ne pas donner suite à son projet, tout au moins de l’ajourner, on lui prodigue les conseils et les avertissements, on le prévient qu’il assume la responsabilité la plus lourde.

Jaurès, qui s’attendait à cette résistance, bien qu’il ne la prévît point aussi vive, ne se laissa pas troubler. Il cachait sous ses véhémences oratoires des qualités de diplomate, sous sa lourdeur beaucoup de finesse paysanne, et excellait à ces campagnes de couloirs où, dans la familiarité des conversations, on fait valoir ces arguments de derrière la tête qui sont, parfois, les meilleurs, et où il avait l’habitude d’essayer ses arguments de tribune. Prenant les députés un à un, il proteste que, s’il tient, quant à lui, une nouvelle revision comme nécessaire, il ne cherche pas cependant à mêler l’action judiciaire à l’action politique et développe ingénieusement ce sophisme. C’est un débat d’un caractère exclusivement politique qu’il veut instituer. C’est dans un intérêt politique qu’il veut apporter à l’Affaire un supplément de clarté. Est-ce que le danger, depuis le début de la crise, n’a pas été créé par l’ignorance et, aussi, par la peur ? C’est l’ignorance et c’est la peur qui ont permis à Méline et à Billot de faire le jeu des partis d’Église et de césarisme. C’est par ignorance et par peur que la Chambre a voté l’affichage des faux d’Henry patronnés par Cavaignac. La leçon n’a-t-elle pas été assez dure ? ne suffit-elle pas ? De quoi a-t-on peur aujourd’hui ? Est-ce d’achever la déroute de l’ennemi ? On redoute une agitation qui ne se produira pas. L’amnistie a mis à l’abri de tout châtiment les grands coupables ; ils ne lutteront pas pour ce qui lui reste d’honneur comme ils ont lutté pour la vie. Aussi bien, s’il y a quelque chose d’intolérable, c’est « l’interprétation unilatérale de l’amnistie par les partis de droite ». Jaurès n’a pas été des adversaires de l’amnistie ; d’autant plus il se refuse, et les républicains doivent se refuser, à être dupes plus longtemps « de la tactique perfide de l’ennemi ». Les nationalistes, au nom de l’amnistie qu’ils n’ont d’ailleurs pas votée, prétendent interdire aux partisans de Dreyfus de rechercher des preuves nouvelles de son innocence ; en même temps, ils se réservent le droit d’exploiter contre tous les républicains « ce qui peut rester encore d’obscurité dans les esprits[121] ». Ainsi ont-ils fait à l’époque des élections, avec l’affiche de la Patrie française, et ainsi font-ils encore en cherchant à rattacher l’affaire Dreyfus à l’affaire Humbert.

Cette affaire, que Waldeck-Rousseau avait appelée « la plus grande escroquerie du siècle[122] », passionnait alors l’opinion. — Frédéric Humbert, fils d’un ancien professeur de droit qui avait été député à l’Assemblée nationale, sénateur, ministre de la Justice, procureur général et premier président de la Cour des comptes, avait épousé une campagnarde des environs de Toulouse, Thérèse Daurignac, sans fortune, mais plaisante, vive, toujours en mouvement, bonne femme, de l’esprit naturel, intrigante et entreprenante, le génie des affaires, et avec une manière d’éloquence, bien qu’elle zézayât, le don le plus extraordinaire de persuasion, jusqu’à paraître se convaincre elle-même de ses imaginations et de ses fourbes. Après quelques années de mariage, elle fait de son mari, nature molle et sans principes, son complice, s’associe ses deux frères, et, à eux quatre, mettent en scène, pendant dix-neuf ans (1882-1902), un roman d’affaires financières et judiciaires comme il n’en est pas sorti du cerveau de Balzac. — Thérèse a raconté qu’un Américain du nom de Crawford, dont elle laisse entendre qu’il a été l’amant de sa mère et qui serait mort à Nice, lui a légué toute sa fortune évaluée d’abord à vingt millions. Un peu plus tard, Parmentier, avoué au Havre, reçoit la visite de deux inconnus qui se disent les neveux de Crawford, qui sont les frères de Thérèse, les Daurignac, et qui le constituent leur mandataire général pour attaquer le testament. Il ne les revoit point par la suite, car ils sont toujours en voyage, mais il n’arrête point de correspondre avec eux à travers les cinq parties du monde, et sans qu’aucun soupçon lui traverse l’esprit, à aucun moment, puisqu’il reçoit d’eux, outre 400.000 francs d’honoraires, près de 4.000 lettres, toujours de la même écriture, et toujours avec les instructions les plus précises, témoignant d’une connaissance approfondie de la procédure, pour suivre les diverses instances qu’ils ont engagées. Aussi bien ne plaident-ils pas tant sur la succession elle-même que sur diverses transactions dont elle a été l’objet entre les époux Humbert et eux, et, notamment, sur une convention de séquestre qui, en même temps qu’elle atteste la réalité de l’héritage, le frappe d’indisponibilité ; et ainsi le chimérique héritage s’est trouvé authentiqué par les transactions, et les transactions le sont, à leur tour, par les jugements et arrêts contradictoires qui les confirment, les annulent ou les interprêtent. À ces procès civils, les parties ne comparaissent pas en personne, elles sont représentées par les avoués. Les avocats, quand ils plaident pour un client étranger, ne connaissent souvent que l’avoué qui leur a remis le dossier. Or, c’est Frédéric Humbert qui joue ainsi contre lui-même, les Daurignac écrivant sous sa dictée et signant du nom de Crawford, pendant que Thérèse, par d’autres avocats, qui sont les maîtres du barreau, Durier et Dubuit, et par d’autres avoués, multiplie de son côte les instances pour retarder d’année en année la solution définitive. — Ce n’est pas la fortune, en effet, qui est au bout du procès ; la fortune, c’est le procès lui-même, car qui n’avancerait quelques centaines de mille francs à l’héritière de tant de millions, la femme influente dont le mari est député et le beau-père l’un des personnages les plus respectés de la République et qui, lui aussi, n’a pas un doute sur l’existence de la succession ? Les millions sont chez Thérèse, dans un coffre-fort qu’elle se plaît à montrer, en titres dont elle touche, dit-elle, régulièrement les intérêts, mais sans avoir le droit de distraire quoi que ce soit du capital, faute pour elle, en vertu de la convention de séquestre, de perdre aussitôt tout droit à la succession. Elle emprunte donc à jet continu, à Paris et en province, emprunte pour acheter des domaines de plaisance ou de rapport, emprunte pour acheter des valeurs, des bijoux et des objets d’art, emprunte pour payer les intérêts de ses emprunts, emprunte pour subvenir aux frais de ses procès, et atteint ainsi, à coups d’escroqueries, à cette situation de fortune où l’escroquerie ne se présume pas. Ses créanciers, même impayés, deviennent ses complices, les uns parce qu’ils lui ont prêté « à un taux qui leur commande la réserve », les autres parce qu’ils attendent qu’elle les rembourse sur de nouveaux emprunts et parce que parler, publier un doute, faire du bruit, « ce serait déchaîner la catastrophe[123] ». Quand Waldeck-Rousseau, plaidant pour le liquidateur d’une banque de Normandie qui a prêté plusieurs millions aux Humbert, osa mettre en doute l’existence des Crawford, Thérèse protesta moins haut que certains créanciers. — Parfois l’un des Crawford traverse rapidement la scène, reçoit l’assignation d’un huissier, passe à cheval dans une allée du bois où il échange un salut discret avec Thérèse. Tout s’arrangerait si la nièce de Thérèse acceptait d’épouser le fils de l’un des Crawford ; mais par malheur, elle n’y consent pas. Et ainsi l’on continue à plaider jusqu’à la veille même de la débâcle, car il faut pourtant que la débâcle arrive, quand les mauvais bruits deviennent plus fréquents, les prêteurs plus rares, quand l’un des créanciers, appuyé par un journal à gros tirage, saisit le parquet d’une plainte en escroquerie, et, quand cette même justice, si longtemps complaisante ou aveugle, ordonne enfin l’ouverture du coffre-fort où sont les millions. Alors toute la bande prend la fuite. On ne la retrouva à Madrid qu’après quelques mois et elle fut aussitôt extradée[124].

Il y avait beaucoup d’enseignements à tirer de cette aventure, surtout au regard des magistrats et de tous les gens de loi qui auraient dû regarder plus tôt au fond des choses ; le monde conservateur y vit surtout une occasion de jeter le discrédit sur les républicains qui fréquentaient chez les Humbert, comme s’ils avaient connu que c’étaient des escrocs. Toute la presse de droite donna, répandit les inventions les plus sottes qui trouvèrent preneur : le préfet de police, ami intime des Humbert, a favorisé leur fuite ; Bulot, procureur général, était leur homme ; ils avaient versé des sommes considérables au gouvernement pour ses besoins électoraux[125]. Quand on découvrit le nom du beau-père de Dreyfus sur la liste des créanciers, on en tira que les prêts[126] qui avaient été consentis à Thérèse par le négociant en diamants étaient le prix de l’influence qu’elle avait mise au service du Syndicat, alors que les prêts dataient de 1893 et que Hadamard avait été simplement dupe comme tant d’autres.

Une imagination aussi extravagante ne pouvait pas manquer de séduire Du Paty. Il s’était trouvé soudainement guéri, au lendemain du procès de Rennes, et cherchait, depuis lors, toutes les occasions de se mettre en évidence. André ayant refusé de le recevoir[127], il demanda au juge, chargé de l’instruction contre les Humbert, de l’entendre[128], lui fit une histoire ou l’argent prêté par Hadamard à Mme Humbert avait servi à obtenir de l’administration des postes un texte falsifié de la dépêche de Panizzardi[129], mit en cause un diplomate (Fernand Gavarry) dont la créance sur Thérèse lui paraissait suspecte[130], et alla colporter ces insanités dans les journaux. Il fallut que Gavarry s’expliquât, établit la légitimité de sa créance. Mais Du Paty n’en démordit point et annonça qu’il fournirait ses preuves devant la Cour d’assises où il se ferait citer.

J’écrivis au juge d’instruction Leydet une lettre publique pour établir, une fois de plus, par les documents de la Cour de cassation, que la traduction de la dépêche du 2 novembre était exacte et que le texte qui en avait été produit était authentique ; Tornielli l’a déclaré formellement, au nom de Panizzardi ; je tiens du général Pelloux, alors qu’il était président du Conseil et ministre de la Guerre, que le texte conservé aux archives de Rome est identique à celui qui a été publié à Paris[131].

Jaurès joua très habilement de ces incidents : « N’êtes-vous pas las, disait-il aux députés, d’entendre accuser les grandes administrations républicaines d’être composées de faussaires et de corrompus ? Le parti républicain se laissera-t-il noyer « dans la fange de l’affaire Humbert » ? traiter impunément de parti de l’étranger ? Est-ce que la mesure n’est pas comble ? N’est-il pas temps de mettre fin à ce renouvellement incessant d’inventions imbéciles ou scélérates ? « Vous serez impuissants tant que Dreyfus restera légalement le traître. Il faut reprendre l’offensive et porter la guerre chez l’ennemi. »

La majorité radicale n’était pas « foncièrement réfractaire à la vérité[132] ». Surtout elle avait le désir de voir infliger une leçon aux nationalistes. Les résistances, devant la ténacité de Jaurès, ses assurances répétées qu’il avait appris des faits très graves, finirent par mollir. On refuse toujours de le suivre, mais on ne cherche plus à le retenir. Il n’engage que lui, sera seul battu, si l’attaque est repoussée ; mais on volera au secours de la victoire.

Les groupes, s’étant réunis, décidèrent de ne point présenter d’ordre du jour collectif ; chacun gardera l’entière liberté de son vote. C’était la traduction, en langage parlementaire, de cette neutralité expectante, très humaine, qui paraît de loin beaucoup plus basse qu’elle ne l’était. Car Jaurès est certainement de bonne foi, mais il s’est déjà trompé ; les atmosphères brûlantes sont évocatrices de mirages, et quelle atmosphère a été plus brûlante que celle de l’Affaire !

VIII

Un vif combat précéda la bataille annoncée trop bruyamment et depuis trop longtemps ; les positions s’y déterminèrent (18 mars 1903).

La Chambre discutait sur la demande d’autorisation formée par les congrégations enseignantes d’hommes ; les socialistes chargèrent Pressensé d’expliquer leur vote. Ils ont mis en doute autrefois la réalité du péril clérical, invention bourgeoise pour éluder, ajourner l’étude des questions ouvrières, en détourner l’attention ; la lumière de l’Affaire a tout éclairé ; « ils ont trouvé le cléricalisme dans tout ce qui s’est fait non seulement contre la République, mais contre la justice et la liberté ». Et, comme la droite proteste « qu’elle n’a pas été contre la justice », Pressensé lui jette le nom du père Du Lac qui incarnait, dans l’imagination populaire, la Société de Jésus et tous les moines « ligueurs ».

Ce n’était pas la première fois qu’il était question devant la Chambre du père Du Lac dans ses rapports avec l’Affaire Dreyfus. On se souvient de mon entretien avec le moine au lendemain de l’arrêt de Revision ; je m’en étais tu, sauf dans le privé. Clemenceau, qui le connaissait par Mathieu Dreyfus et par Picquart, y fit allusion dans son journal[133] ; la Libre Parole traita son récit de « roman » ; je me trouvai dès lors dans l’obligation d’intervenir et de préciser les circonstances et le détail de l’entretien[134], mais je le fis si exactement que Du Lac ne trouva pas un mot à contester et garda le silence qui parut un aveu. — Pelletan avait alors porté l’anecdote à la tribune, avec sa verve ordinaire, mais, aussi, avec quelque grossissement qui était de sa façon romantique. J’avais rapporté ce propos du jésuite que Boisdeffre, silencieux sur l’Affaire, lui avait parlé surtout du plan de mobilisation XIII. Selon Pelletan, Boisdeffre avait « communiqué » le plan XIII à Du Lac[135], ce qui permit au jésuite de lui donner le démenti[136].

Ordinaire tactique des Pères : guetter une inexactitude de détail, s’en saisir, la retourner contre la vérité qui paraîtra mensonge.

Pressensé ne dépassait ni son droit ni les convenances en nommant Du Lac comme le type du moine politique, mais il retomba à l’erreur de Pelletan, ajouta, et fort inutilement, que le jésuite, confesseur de Mme Monnier, l’avait dénoncée au général de Pellieux comme étant « la dame voilée ». Or, Du Lac n’avait parlé d’elle qu’à Boisdeffre[137]. Quand l’accusation s’était produite pour la première fois, Pellieux l’avait démentie ; il avait affirmé dans une lettre à de Mun n’avoir jamais vu le père Du Lac, n’avoir jamais eu avec lui aucun rapport direct ou indirect[138] ; la lettre avait été publiée[139]. Pellieux étant mort dans l’intervalle[140], de Mun reprit sa lettre et chercha à en tirer ce qui n’y était pas, à savoir que le jésuite n’aurait point livré à d’autres le secret de sa pénitente[141]. De son côté, Du Lac écrivit à l’abbé Gayraud, qui porta la réclamation de son ami à la tribune ; « personne, parmi ceux qui savent ce qu’est l’honneur sacerdotal, n’avait pris l’accusation au sérieux[142] ». Pressensé eut beau jeu contre Du Lac, « homme qui peut pratiquer sans scrupule le distinguo et la direction d’intention », ce qui était le cas[143] ; il parut toutefois que Pellieux, s’il avait connu le jésuite, ne s’en serait point défendu.

Cet incident mit le feu aux poudres. Lasies ayant répliqué à Pressensé en s’abritant de la parole fameuse du général Foy : « Quand il y a deux partis en présence et que l’un s’appuie sur l’étranger, il faut être de l’autre… », il n’y avait qu’à le laisser dire ou à lui répondre que ceux qui s’étaient appuyés sur l’étranger, c’étaient ceux qui constamment avaient fait appel à la peur de la guerre et avaient produit des fausses pièces, italiennes et allemandes ; mais les socialistes[144] s’en prirent à Ribot, qui ne disait rien. Ils lui crièrent que « c’était son châtiment d’entendre Lasies et de ne pas pouvoir l’applaudir », que, durant toute l’Affaire, « son courage n’avait pas été à la hauteur de son talent » et « qu’il avait trahi la République ».

Il y avait longtemps que Ribot sentait le poids du silence qu’il avait gardé pendant la crise et qu’il n’avait interrompu qu’une fois, pour sauver Mercier. Se redressant dans sa haute taille, il vient de laisser tomber sur Rouanet cette phrase : « Quand nous voulons défendre nos idées, nous savons aborder la tribune, autant et plus que vous, Monsieur ! » Et c’était vrai, mais il se frappait ainsi lui-même, puisqu’on ne l’avait entendu ni sur la communication des pièces secrètes à l’insu de l’accusé, ni sur le dessaisissement, ni sur tant d’autres violations du droit. Ainsi avait-il contribué à laisser ces grandes causes à des mains plus brutales. Il était l’autorité faite homme et n’avait mis au service de la justice que des doléances. Il avait voulu préserver la force de son parti et il en avait tari les sources.

Mais ces vérités qu’il ressentait douloureusement, il ne voulait les entendre que de sa conscience. Il jeta donc aux socialistes que « leur parti n’avait vu en cette affaire qu’une affaire politique » ; les uns, « avec Millerand, ont guetté l’occasion, non pas de se sacrifier pour le droit et la justice, mais d’entrer par surprise dans le gouvernement », ils avaient « renchéri sur de Mun » ; les autres, avec Jaurès, « n’ont vu dans la même affaire qu’un moyen de créer une agitation révolutionnaire et d’ébranler la force de l’armée ». Ainsi « l’esprit de parti » a tout défiguré. Si Ribot a refusé le pouvoir après la chute de Méline, c’est qu’il eût fallu, « pour régler l’Affaire comme il convenait », que « les partis fissent trêve », et qu’il ne voulait sacrifier ni la justice ni la force de l’armée. « Il y a eu trop de calculs politiques pour que vous ayez le droit de vous présenter au pays comme les seuls défenseurs de la justice ! Non, vous n’avez pas le monopole de l’idéal, de la justice et de la vérité ! »

La droite et le centre acclamèrent cette véhémente improvisation, Jaurès s’élança à la tribune.

« Quelle singulière idée », dit-il à Ribot, « vous faites-vous de la politique ? … Quoi ! c’est rabaisser une grande cause et une grande bataille en disant que la politique y a été mêlée ! » Et, sans doute, elle y a été mêlée, mais point de la façon qu’a dite Ribot, car Jaurès, lui, a quelque droit de rappeler qu’il est de ceux « qui ont risqué dans cette lutte leur popularité et celle de leur parti ». À des revendications qui s’inspiraient au début du souci exclusif de la vérité et du droit, les partis de réaction ont opposé, « non pas seulement une conviction contraire, mais la coalition de toutes les forces d’autorité et de mensonge ».

Les socialistes furent d’abord seuls à applaudir ; mais bientôt les radicaux s’échauffèrent, parce que Jaurès montrait maintenant « que la politique du faux avait été le produit d’une longue éducation jésuitique » et que c’était là « le caractère grandement politique de la lutte ».

Il termina par un coup droit à Ribot : « Je suis sûr qu’à certaines heures vous regrettez des abandons qui ont été funestes à vos idées. » Pour lui, il défendra toutes les siennes et ce ne sont point les clameurs de la Droite « qui l’empêcheront de faire éclater ici même (devant la Chambre) la vérité qu’il possède ».

IX

Ce que Jaurès annonçait comme la vérité, — ce que l’on avait pu reconstituer de l’histoire du bordereau annoté, — apparut seulement comme une hypothèse, malgré la solidité de son récit, l’enchaînement des faits, le choix heureux des citations, la lettre de Dumas sur ses entretiens avec Merle, qu’il lut, — joua, — avec un art consommé ; on crut voir, entendre le tenace et importun médecin, l’officier effaré à l’idée qu’on lui pourrait attribuer la divulgation du redoutable secret. Il occupa la tribune pendant toute la séance du 6 avril et, le 7, pendant plus de deux heures, d’une force physique inlassable, tenant tête avec un beau calme aux violences, sincères ou factices, de la Droite et des nationalistes, vidant son énorme dossier jusqu’à la dernière note, persuasif et impérieux, abusant, à son ordinaire, des grands mots, des formules sonores et usées, mais s’élevant parfois très haut, d’un grand vol droit et puissant.

Il eut vite fait de montrer à quel point la commission, chargée de l’enquête sur l’élection de Syveton, avait manqué à sa tâche. Elle avait entendu longuement les témoins des deux candidats, Mesureur lui-même, sur l’organisation des Comités nationalistes, leurs bandes d’afficheurs, leurs camelots, de prétendues distributions d’argent, toutes sortes de procédés fâcheux, qui appelaient le blâme, mais rien, en somme, qui dépassât l’ordinaire des luttes électorales à Paris et qui viciât l’élection. Mais sur ce qui faisait l’objet même de l’enquête, la lettre de Galliffet, le commentaire qu’en avait donné Lemaître, la Droite et le Centre, qui se trouvaient par hasard en majorité dans la commission, avaient glissé, par esprit de parti et comme par peur de savoir. Galliffet ayant déclaré « qu’il ne répondrait rien », parce qu’il se considérait « comme astreint au secret professionnel » et « relevant seulement du jugement de la Haute-Cour », la Commission s’inclina ; bien plus, le président[145] lui dit « qu’elle le remerciait » d’être venu devant elle (pour lui refuser son témoignage) et « qu’elle était très touchée de cet acte de déférence[146] ». Nul moyen, évidemment, puisqu’il ne voulait point parler, de l’y contraindre. Au moins pouvait-on lui faire observer que ses bavardages n’étaient point du ressort de la Haute-Cour et qu’il n’était pas fondé à invoquer le secret professionnel, puisqu’il avait communiqué à Judet sa lettre à Waldeck-Rousseau et qu’il en avait fait une copie que Cochin avait vue. On n’insista même pas pour savoir de lui si la phrase citée était textuelle et s’il acceptait l’injurieuse explication qu’en avait donnée la Patrie française. Lemaître et Judet purent donc dire tout ce qu’ils voulaient ; l’authenticité parfaite de la citation parut hors de doute, Syveton justifié d’en avoir fait usage. Le rapporteur Beauregard, concluant à la validation, exprima seulement le regret que, « de part et d’autre, des violences eussent été échangées par voie d’affiches ».

Comme la grande majorité de la Chambre connaissait fort médiocrement l’Affaire, elle suivit parfois avec peine la démonstration de Jaurès. Elle fut frappée des apparitions répétées du faux impérial, tout le long du drame, mais sans accepter qu’il eût déterminé les convictions des récalcitrants, pour qui on l’aurait fabriqué, et des juges de Rennes. Quand Jaurès lisait des extraits des journaux où l’existence du bordereau annoté était formellement affirmée, la Droite affectait d’en rire et de s’étonner qu’on pût accorder quelque importance aux histoires répandues par la presse, fût-ce par Drumont et la Croix. Millevoye avait, l’un des premiers, produit l’annotation impériale dans une réunion publique à Suresnes[147] ; Jaurès essaya en vain de lui faire dire d’où lui était venu le texte de la note, toute cette imbécile histoire. Impossible de lui arracher s’il croit encore à la réalité, à l’authenticité « du document intéressant pour le pays » qui lui a été communiqué.

Un incident, dont Jaurès avait escompté un grand effet, fit tout à coup dévier le débat, transforma la conférence historique en une mêlée générale.

Jaurès, vers la fin de la première séance, en était arrivé aux aveux d’Henry. Il rappelle le mouvement de réveil et de révolte des consciences qui s’est produit au lendemain de la confession du faussaire. « C’est alors, dit-il, que, parmi les hommes qui ont crié aux machinateurs du faux : « Vous avez trompé le pays et vous nous avez trompés », on a pu voir celui qui avait conduit l’enquête sur Esterhazy, celui qui, au procès Zola, avait pris la parole au nom de l’armée avec le plus d’autorité et d’éclat » ; et il donne lecture de la lettre de Pellieux demandant à Cavaignac sa mise à la retraite : « Dupe de gens sans honneur, ayant perdu confiance dans ceux de mes chefs qui m’ont fait travailler sur des faux…[148]. » Cette lettre, qui n’a été communiquée ni à la Cour de cassation ni aux juges de Rennes, il la tient « de personnes qui ont vécu dans l’entourage du général et qui ont connu ses confidences désespérées ».

Le texte qu’en lit Jaurès n’est pas rigoureusement exact[149] ; surtout, il n’est pas entièrement inédit. Si la lettre, en effet, n’avait été versée ni au dossier de la Chambre criminelle[150] ni à celui du conseil de guerre, Pellieux en avait lui-même fait publier les principaux passages, le surlendemain du jour où il l’avait écrite[151], et Drumont avait annoncé alors la démission du général[152]. Mais l’incident avait échappé à beaucoup de députés, ou ils ne s’en souvenaient plus.

Dès que Jaurès a donné lecture de la lettre de Pellieux, Brisson se lève : « Pardonnez, lui dit-il, à mon émotion de vous interrompre ; vous avez dit, si je vous ai bien entendu, que cette lettre du général de Pellieux est datée du 31 août 1898. » « Oui », réplique Jaurès. « Président du Conseil d’alors, s’écrie Brisson, je déclare que le gouvernement dont je faisais partie n’en a pas eu connaissance. »

La gauche, l’extrême-gauche éclatent en applaudissements, se tournent vers Cavaignac, qui est devenu blême, mais qui, résolu à son ordinaire, réclame de son aigre voix la parole. Au centre et à droite, quelques députés, Berry, Rouland, le journaliste Berthoulat, ont gardé le souvenir de l’incident ; ils crient que « la lettre avait paru dans tous les journaux », que Brisson, prévenu, trop visiblement, par Jaurès, s’est préparé « un effet d’audience » ; son émotion, sa véhémente interruption ne sont pas improvisées.

C’est ce que dit également Cavaignac au milieu de la tempête des gauches, déchaînées maintenant contre lui comme pour se venger des ovations d’autrefois, quand il était « le Français par excellence » et « l’incorruptible ». Et lui, qui se sentait toujours le même, et qui l’était en effet, aussi piètre de figure et aussi étriqué d’esprit, la même âme sèche et dure dans le même corps débile et jaune, plein de haine pour tous ces hommes qu’il avait involontairement trompés, mais qui avaient mis tant de complaisance à l’être, il leur parla sur le même ton d’autorité qu’aux heures de sa toute-puissance et sans rompre d’une ligne : « Vous jouez une pure comédie… Je n’ai tenu aucun compte du jugement que le général de Pellieux aurait porté sur ses chefs… » Il revendique « l’entière responsabilité » de tout ce qui s’est passé sous son administration. Se croit-il, est-il encore ministre de la Guerre ? « J’apporte aux hommes qu’on a mis en cause — Gonse, Boisdeffre, les chefs qui ont fait travailler Pellieux sur des faux — le témoignage de mon entière confiance ».

Brisson, et c’était bien son droit, guettait Cavaignac depuis quatre ans. Il l’avait connu enfant, l’avait appelé pour la première fois au pouvoir[153], félicité, un jour, « de marcher sur les traces » du grand républicain « dont il portait le nom et le prénom » et de « suivre sa tradition[154] ». À présent, il se reprochait comme une faute envers les républicains la confiance qu’il avait eue en lui, et considérait que son devoir était de l’écraser.

Il ne fera « qu’une constatation », mais elle lui paraît décisive : Cavaignac, dit-il, ayant connu le 14 août la découverte de Cuignet, n’en a averti le Président du Conseil que le 30 ; et, cherchant le motif de ce silence, il l’aperçoit dans le voyage que son ancien ministre a fait le 23 au Mans. Cavaignac s’y est rencontré, « a pu sans doute se concerter sur la conduite à tenir avec le général Mercier qui commandait le corps d’armée ». — Puis, tenant son hypothèse pour une certitude[155] : « Voilà ce que vous avez fait, Monsieur Cavaignac… Eh bien ! bénissez l’amnistie, car si elle n’avait pas été votée, vous mériteriez d’être mis en accusation. Mais que serait-il besoin d’un châtiment matériel en présence du châtiment moral qui pèse sur vous et qui vous atteint ? Ce parti républicain qui vous couvrait de ses acclamations il y a quelques années, lorsque vous déposiez des projets de réforme démocratique (un projet d’impôt du revenu), ce parti, regardez-le, entendez-le, écoutez-le[156] ! »

Mais les gauches l’avaient bien plus applaudi quand, portant à la tribune les faux d’Henry et les mensonges de Lebrun-Renaud, il avait proclamé que « la culpabilité de Dreyfus était ainsi établie d’une façon irréfutable », ou quand il s’était offert, à l’époque des affaires du Panama, comme le justicier inflexible et l’incarnation de la vertu.

Quel que soit l’homme, les foules déchaînées contre un homme seul sont toujours laides. Vraiment, dans celle-ci, il y avait trop de pharisiens.

Brisson avait perdu, il y a quelques mois, sa femme, qu’il avait tendrement aimée, et l’on savait qu’il visitait souvent sa tombe dans le même cimetière de Montmartre où s’élève le monument de Godefroy Cavaignac. Rude y a représenté ce républicain des temps héroïques couché dans son manteau et tenant « entre ses doigts crispés » son épée et sa plume. Brisson l’évoque : « Je me demande si ce bronze ne va pas se dresser devant vous et vous crier : Vous n’êtes plus dans la République, vous n’êtes plus de notre lignée ! »

Cette éloquence, qui datait, ne détonnait pas chez Brisson. Il devenait, lui aussi, un ancêtre ; sa rhétorique, comme sa vertu, sortait du Conciones.

Cavaignac, sous l’excommunication, tint bon. Il dit, et c’était la vérité, bien qu’elle ne l’excusât pas de n’avoir point averti aussitôt Brisson de la découverte de Cuignet, que sa conviction sur le faux avait été faite seulement par les aveux d’Henry, et ceci encore qui était vrai : « que nul autre que lui, par la force de sa résolution et de sa volonté, ne les aurait arrachés » à l’officier coupable. Brisson « a insinué, sans oser le dire », qu’il aurait voulu « écarter ou dissimuler » la découverte de Cuignet. S’il avait voulu le faire, il ne fût pas « sorti volontairement des voies régulières » et, au lieu de procéder lui-même à l’interrogation d’Henry, il l’eût envoyé « à l’une de ces instructions judiciaires » ou « à l’une de ces enquêtes parlementaires », que Brisson connaît, « où l’on a su accumuler tant de garanties pour l’accusé qu’il n’en reste plus pour la recherche de la vérité ». Brisson veut que Cavaignac se soit concerté avec Mercier ; Cavaignac lui oppose « le démenti le plus net et le plus formel ». Et c’est faux encore qu’il ait connu et dissimulé le bordereau annoté dont a parlé Jaurès ; car jamais personne, au ministère de la Guerre, ne lui a parlé de cette pièce. Et il n’avait point à mettre la lettre de Pellieux au dossier Dreyfus. Brisson sait-il si Pellieux ne l’a pas regrettée aussitôt après l’avoir écrite[157] ?

Tout le temps qu’il s’expliqua, et il était assez gravement accusé pour qu’on eût dû l’écouter en silence, les socialistes couvrirent sa voix et hachèrent ses phrases d’interruptions : « Vous avez préféré envoyer un rasoir à Henry ! » (Briand). « Si nous étions à la Convention, il y a longtemps que vous seriez guillotiné ! » (Breton). Mais il alla jusqu’au bout de sa riposte : « Notre conscience vaut la vôtre… Vous n’êtes pas des juges… » Et se redressant sous l’anathème, faisant appel, lui aussi, aux statues de bronze, au tombeau qui l’attendait : « J’ai peut-être plus de droits que M. Henri Brisson de parler au nom de ceux qu’il a eu l’audace d’évoquer tout à l’heure… Oui, je voudrais bien qu’on rappelât ici ceux qui ont fondé le parti républicain en face de la monarchie parlementaire de Juillet et qu’on pût leur demander si le régime d’aujourd’hui ressemble plus à celui qu’ils avaient rêvé qu’à ceux qu’ils ont combattus et renversés. »

Brisson, Jaurès, avaient cru le tenir ; il échappait au contraire. Et ce n’était pas pour fuir. Le lendemain, il prit l’offensive, monta trois fois à la tribune, s’imposa.

Jaurès, en terminant son discours, avait formulé deux conclusions : Que le gouvernement instituât une enquête administrative sur la vieille officine du bureau des Renseignements où avait été fabriqué « le faux monstrueux » ; que la Chambre, en invalidant Syveton, condamnât « l’abominable système de calomnie électorale par lequel on avait essayé de ruiner le crédit du parti républicain ».

Tout de suite, au nom du gouvernement, qui en a délibéré le matin, André a accepté l’enquête. « Tout respectueux qu’il soit de la vérité légale », André comprend les inquiétudes qui se sont emparées de certains esprits, et, dès lors il entend faciliter les recherches nécessaires. Aussi bien se fera-t-il assister dans le dépouillement des pièces par des magistrats. — Pour la lettre de Pellieux, celui-ci l’avait adressée au gouverneur de Paris, mais Zurlinden ne l’avait point fait parvenir à Cavaignac ; il l’avait retenue pour donner au général le temps de réfléchir à la gravité de son acte, la lui avait rendue trois jours après et ne l’avait versée que dix mois plus tard au ministère de la Guerre ; Pellieux la lui avait rapportée lors de l’enquête qu’il avait demandée lui-même sur ses propres actes au cours des procès d’Esterhazy et de Zola. Zurlinden, quand il a transmis la lettre à Krantz, alors ministre de la Guerre (4 juin 1899), lui a écrit que Pellieux avait retiré sa demande du 31 août 1898 « à la suite d’un entretien avec Cavaignac ».

Cavaignac, tout en déclarant qu’il aurait, exactement comme Zurlinden, si la lettre de Pellieux lui était parvenue, demandé au général de revenir « sur cet acte irréfléchi », contesta cependant qu’il s’en fût entretenu avec Pellieux et même avec Zurlinden ; et il produisit, à l’appui de son dire, une lettre que l’ancien gouverneur de Paris lui avait adressée dans la matinée. Zurlinden y relatait sa conversation avec Pellieux, ses efforts, d’abord inutiles, pour le faire revenir sur sa démission, et comment il avait gardé la lettre pendant trois jours avant de la retourner au général : « J’ai cru vous en avoir parlé à vous-même, mais j’ai fait confusion ; c’était pour une autre affaire, concernant aussi le général de Pellieux ; peut-être en ai-je parlé à votre chef de cabinet (Roget) ; mes souvenirs ne sont pas précis à cet égard. »

Ribot dit que cette lettre de Zurlinden était « très honorable » ; Briand que « c’était une lettre de complaisance ».

Un autre que Cavaignac se fût contenté d’avoir établi qu’il n’avait pas reçu la lettre de Pellieux ; — pourtant, il en fut certainement informé, puisqu’il avait dit la veille que le général, après l’avoir écrite, l’avait regrettée, et qu’il s’était défendu de ne l’avoir point mise au dossier de Dreyfus ; — mais il n’était pas homme à ne reparaître à la tribune, après le long silence où les événements l’avaient condamné, que pour sa défense personnelle. Dès qu’il s’est expliqué sur l’incident, il attaque, avec toute l’âpre virulence des déceptions et du fiel qui fermentent en lui, l’entreprise revisionniste, toute la politique du « bloc ». « Vous n’êtes pas ici les serviteurs de la vérité ; vous êtes les esclaves de vos passions… Votre entreprise est une cause de désorganisation et de reniement national… » Les socialistes le huent ; il se tourne vers eux, les toise, riposte à leurs injures par d’autres injures et par des défis : « Vous figurez-vous que nous prendrons en face de vous l’attitude d’accusés ? Êtes-vous tous des lâches comme M. Jaurès ? » Jaurès crie « que M. Cavaignac ne relève que de ses dédains ».

Il avait la mort en lui, un cancer du foie, le savait, espérait, haïssait toujours.

On entendit encore Lasies sur l’éternelle dépêche Panizzardi, qu’il appelait « le faux Delcassé », et le rapporteur Beauregard sur l’élection de Syveton, « élection loyale », dit-il, et, ce qui était exact, « préparée par les élections municipales qui l’avaient précédée » ; puis l’on procéda au vote sur les conclusions de la commission qui étaient de valider le trésorier de la Patrie Française. Elles furent repoussées à plus de cinquante voix de majorité[158] ; le président prononça, en conséquence, l’annulation des opérations électorales.

La sagesse aurait été de s’en tenir là. La trouée faite dans le jugement de Rennes, Syveton invalidé, André annonçant une enquête administrative sur tout ce qu’il y avait encore d’obscur dans l’Affaire, la revision ainsi amorcée, c’était un succès d’autant plus inespéré qu’il n’avait point fallu un médiocre courage au gouvernement pour consentir à prendre à son compte la recherche de la vérité définitive. Mais Jaurès, dans la griserie de la victoire, ne fit point ces réflexions et voulut pousser son avantage, associer, lier par un vote la majorité républicaine aux promesses d’André et de Combes. Il déposa un ordre du jour portant que « la Chambre prenait acte des déclarations du gouvernement ». Brisson le signa avec lui[159]. Combes l’accepta.

C’était trop demander à la Chambre, aux deux cents radicaux qui s’étaient tant inquiétés de son intervention, à qui commençait à peser sa dictature oratoire, sa main-mise sur le ministère.

Jaurès, préoccupé de Dreyfus, avait surveillé sévèrement son discours ; nulle parole offensante contre l’armée, comme il en avait parfois prononcé, aucune de ces généralisations, qui firent tant de mal, ne lui était échappée ; mais il était si peu maître de son parti qu’il n’avait pu empêcher Vaillant de traduire, dans un autre ordre du jour, les pensées de derrière la tête de leurs amis. Vaillant, « applaudissant à la révélation de tout scandale et de tout crime qui déconsidère le militarisme et en accélère la ruine au profit du socialisme », réclama une enquête générale « sur les méfaits » des grands chefs et les jugements des conseils de guerre. Signèrent avec lui Chauvière, Sembat, Paul Constans, Allard, Coutant, Bouveri, Dejeante, Walter, Delory, Thivrier, Dufour (de l’Indre).

Jaurès, discutant avec eux, ne leur opposait jamais que des raisons de circonstance, d’opportunité ; au fond, il pensait comme eux, était avec eux, comme le prisonnier avec les porte-clefs. Et cela se savait, éclatait à tous les yeux. La droite, le centre, nombre de radicaux affectaient de lui préférer son extrême gauche qui avait le mérite de la franchise et de la logique.

Tout de suite, Ribot réclama l’ordre du jour pur et simple.

Ribot, à qui n’échappait pas la mauvaise humeur des radicaux, chercha à les piquer d’amour-propre. Une fois de plus, vont-ils approuver Combes et André de s’être mis à la remorque de Jaurès ? Quelle responsabilité sera la leur ! On lui a reproché de s’être refusé à discuter le fond de l’Affaire devant la Chambre, et il s’y refuse encore, car il s’est fait une loi, qui aurait dû être celle de tous, de ne point mêler la politique à la justice. Sans doute, si Jaurès, tout à l’heure, avait révélé quelque fait nouveau qui permît de reprendre la procédure légale, il aurait été le premier à s’en réjouir, car « tous » doivent désirer la réhabilitation d’un officier français. Mais n’est-ce pas encore sur le terrain politique que les socialistes, et le gouvernement avec eux, s’efforcent de porter cette douloureuse histoire ? Qu’est-ce que cette enquête, acceptée par le ministre de la Guerre, avant même qu’elle n’ait été proposée ? Est-il chargé de préparer les éléments des revisions futures ? Quelle compétence a-t-il ? Quels sont ces magistrats auxquels il se propose de faire appel ? — Combes, l’interrompant, explique qu’il s’agit seulement pour André « de couvrir sa responsabilité » quand il ouvrira le dossier, afin qu’il ne puisse pas être accusé d’en avoir soustrait ou d’y avoir ajouté des pièces. — « Quoi ! reprend Ribot, dans un pays comme le nôtre, le ministre de la Guerre a-t-il besoin de se défendre contre les soupçons ? »

Vraiment, du haut de la tour d’où il a contemplé le déchaînement des vents et des flots, il oublie par trop à quels soupçons les plus intègres et les plus purs ont été en butte, dès qu’ils ont fait un effort vers la Justice[160] ! Mais il a flatté la majorité dans sa peur de l’impopulaire Affaire et, quand il descend de la tribune, après avoir admonesté tour à tour Cavaignac pour n’avoir point pris lui-même la direction du procès en revision, Jaurès pour être resté sourd aux avertissements qu’on lui a prodigués de ne pas rouvrir l’ère des discordes, et Combes enfin pour se laisser entraîner « à cette politique désordonnée », il a changé le sort de la journée : ou le gouvernement se dégagera des socialistes, ou sa défaite est certaine.

La grossière violence de l’extrême gauche avait beaucoup servi Ribot. Comme il rappelait un discours que Jaurès avait prononcé, trois ans auparavant, à Lille, discours où l’armée, sous le nom de militarisme, était comparée à « une idole pourrie qui ne contenait que déshonneur, trahison et mensonge », les socialistes applaudirent bruyamment et l’un d’eux (Walter) traita les officiers de « maquereaux ». Walter s’excusa ensuite, son injure visait seulement les officiers de l’espèce d’Esterhazy ; mais la Chambre était retournée et le vent soufflait maintenant à pleine bouche contre Jaurès.

Les radicaux, également décidés à ne pas voter son ordre du jour, bien que Brisson l’eût signé, et à garder Combes, cherchaient des formules. Chapuis reprit, mais en la corrigeant, celle qu’il avait fait voter, sous Waldeck-Rousseau, par la presque unanimité de la Chambre[161] : « La Chambre, confiante dans le gouvernement et résolue à ne pas laisser sortir l’affaire Dreyfus du domaine judiciaire… »

Il ne s’opposait plus à toute reprise de l’Affaire, ce qui n’avait jamais eu aucun sens, n’enjoignait pas au gouvernement de prendre une initiative, ne lui interdisait pas cependant d’aider à la justice.

Ribot, aussitôt, retire sa demande d’ordre du jour pur et simple ; indifférent, dit-il, « à cette question contingente si Combes restera quelques semaines de plus ou de moins au ministère », il laissera la Chambre voter la première partie de la formule de Chapuis, mais il votera la deuxième, car elle est « la condamnation et la répudiation de Jaurès ».

C’eût été folie à Combes s’il s’était attaché à l’ordre du jour de Jaurès et de Brisson, parce qu’il avait commencé par l’accepter. Prestement, le malin vieillard se retourna. Tous les ordres du jour, dit-il, impliquent la confiance, la Chambre choisira. Par précaution, crainte de quelque incartade, il avait renvoyé André à son ministère.

On vote. On repousse la priorité pour la formule de Jaurès[162] et Chapuis est, de nouveau, le vainqueur de la journée[163].

X

Le public avait suivi distraitement ces longs débats, sans rien retrouver de ses anciennes passions. Il s’en étonna lui-même. On peut discuter de l’Affaire, on ouvrira demain toutes les enquêtes sans déchaîner les tempêtes, sans qu’une moitié de la France se rue à nouveau contre l’autre.

Jaurès, rien qu’en portant le bordereau annoté à la tribune, l’avait rendu inutilisable. Sous la lumière, la misérable pièce s’était effritée, était tombée en poussière. Personne, sauf Ferlet, n’y croit plus ; personne, à présent, n’y a jamais cru. Les juges de Rennes, interrogés par les journalistes, protestent qu’ils n’ont jamais accordé la moindre importance à l’imbécile histoire[164] ; Merle n’a rien dit à Dumas[165] ; Mercier dément tout ; Stoffel « ne sait de quoi il s’agit[166] ».

Il n’y a pas de doute que Stoffel, rien que pour le plaisir de jouer à l’homme renseigné, ait été l’un des propagateurs actifs de la légende ; c’est sous sa dictée, dans son propre cabinet, que Ferlet a écrit le texte de l’annotation impériale. Ferlet, dans une longue lettre à Jaurès[167], raconte ses conversations avec Stoffel ; son ton de vérité ne trompe pas ; sa conviction, d’ailleurs, reste entière : « Rappelez-vous la nuit historique, la démission de Casimir-Perier… Voilà ce qui illumine toute l’Affaire ».

Jaurès remercia Ferlet de sa loyauté ; je lui adressai une lettre ouverte[168] où j’encadrai deux lettres de Casimir-Perier et du prince de Munster. L’ancien Président de la République s’indignait contre les journalistes qui, « pour le mettre en cause, inventaient le texte d’une lettre de l’Empereur d’Allemagne[169] » ; Munster s’expliquait sur les rapports de Schwarzkoppen avec Esterhazy[170]. C’était la première fois que paraissait, sous la signature d’un homme d’État allemand, l’affirmation que l’espion aux gages de Schwarzkoppen était Esterhazy. On pouvait soutenir que c’était là, aux termes de la loi sur la Revision, la pièce nouvelle, inconnue lors des débats, qui tend à démontrer l’innocence du condamné.

Mornard ne fut pas d’avis de former immédiatement une requête en revision, surtout, comme l’eût voulu Picquart[171], « de la jeter à la face du gouvernement ». Méthodique et prudent à son ordinaire, il conseilla à Dreyfus d’adresser une simple demande d’enquête au ministre de la Guerre ; Dreyfus s’appuiera à la fois sur le bordereau annoté et sur la déposition de Cernuski[172]. La plupart des ministres semblaient fort indécis sur la portée de l’ordre du jour voté par la Chambre. Combes eut le courage d’être un peu subtil. André, s’il procédait à l’enquête « administrative » qu’avait réclamée Jaurès, méconnaîtrait la volonté de la Chambre ; il reste libre de regarder lui-même aux dossiers de l’Affaire, d’y chercher la preuve ou le démenti des accusations que l’orateur socialiste, d’une part, Lasies, de l’autre, ont portées à la tribune. Comme André, semble-t-il[173], hésitait encore, la lettre de Dreyfus le mit en face « d’une question précise, impossible à éluder[174] ».

  1. Voir t. V, 411.
  2. Voir t. V, 516.
  3. « Labori s’est vu fermer la bouche par la volonté de son client. » (Picquart, dans la Gazette de Lausanne, du 1er février 1904.)
  4. Voir t. V, 363, l’article de Picquart dans la Gazette de Lausanne.
  5. Grande Revue du 1er février 1900.
  6. « Qu’on ne dise pas que la défense était impuissante à assurer l’acquittement… La défense libre eût procuré la victoire. » Labori, le Mal politique et les Partis, dans la Grande Revue du 1er novembre 1901.
  7. Voir t. V, 451.
  8. Labori, Ibid.
  9. Souvenirs inédits de Mathieu Dreyfus.
  10. Ibid.
  11. « Labori qui n’avait reçu que 25.000 francs pour tous honoraires » — ses honoraires furent de beaucoup plus considérables — « jugea que la reconnaissance juive se manifestait avec une regrettable parcimonie. » (Intransigeant du 26 janvier 1901.) « Cet avocat disert s’acquerra des époux Rodellec des titres à la reconnaissance dont son plus fameux client a été, paraît-il, ménager à son endroit. » (Éclair du 4 octobre 1906). « Un amusant colloque s’engage (au procès Val-Carlos) entre M. Rochefort et Me Labori… Me Labori : Soyez sûr que, connaissant votre talent, nous eussions préféré vous avoir à nos côtés. — M. Rochefort : Ça m’aurait rapporté trop d’argent. — Me Labori : Oh ! si vous n’en aviez pas touché plus que moi, ça ne vous aurait pas gêné ! » (Gaulois du 30 juin 1904.)
  12. Voir t. V, 525.
  13. Grande Revue du 1er novembre 1901 ; Journal du 3 décembre.
  14. C’est ce que dit Vazeille, porte-parole de Picquart, dans son discours du 17 décembre 1900 : « L’attitude de Dreyfus est significative ; elle montre qu’il ne se préoccupe plus aujourd’hui que d’une question personnelle. »
  15. C’est ce que Havet écrira encore en 1902 (Siècle du 5 août) et Clemenceau en 1903 : « Au nom de l’intérêt personnel de Dreyfus, on nous a imposé l’amnistie. » (Dépêche du 7 décembre.) « La grâce du déshonneur. » (Aurore du 7.) « Je ne pardonnerai jamais aux fabricateurs de la grâce. » (Aurore du 26.)
  16. Petite République du 9 novembre 1901, en réponse à l’article de Labori sur l’Affaire. (V. p. 179).
  17. Souvenirs inédits de Mathieu Dreyfus.
  18. 24 novembre 1900.
  19. Lettre du 13 mai 1902 à Vaughan, dans l’aurore du 14 : « J’ai gardé pour sa personne la plus grande admiration et la plus grande tendresse. »
  20. « Il lit la Libre Parole assidûment. » (Gabriel Trarieux, dans le Journal de Genève du 5 mai 1901.)
  21. Picquart, dans la Gazette de Lausanne du 2 mai 1903. — Dans le même article : « Déjà l’exposé des motifs présenté à l’occasion de la grâce par le général de Galliffet au Président de la République, montre que cette faveur était achetée au prix d’une amnistie. »
  22. Les Blés d’hiver, recueil de mes articles sur le procès de Rennes et contre l’amnistie.
  23. « Le lendemain de l’arrivée de mon frère, même calme, même tranquillité. J’en fis part à Labori et je lui manifestai ma grande satisfaction que tout se fût passé sans incident : « Ah ! s’écria-t-il, nous sommes f… ! Comment, pas un cri, rien ! l’arrivée de votre frère ne révolutionne pas Paris : c’est bien la fin ! » (Souvenirs inédits de Mathieu Dreyfus.)
  24. Gazette de Lausanne du 2 mai 1903 : « On comprend que Dreyfus ait été gêné pour combattre l’amnistie quand elle est venue en discussion devant le Parlement. » « La grâce a été achetée au prix de l’amnistie. »
  25. Voir p. 143 et 145.
  26. Lettre de Labori à Mathieu (voir p. 170.)
  27. Souvenirs inédits de Mathieu Dreyfus.
  28. « Tout est rompu… Hé bien, au revoir, Monsieur. — Labori : Au revoir, Monsieur. » (Lettre de Labori à Mathieu.) — « Vous m’avez répondu : « Allez rejoindre votre Waldeck. » (Lettre de Mathieu à Labori.) — Voir p. 171).
  29. Souvenirs inédits de Mathieu Dreyfus.
  30. Lettre du 14 décembre 1900, 9 heures du soir. In fine : « J’ai l’honneur, Monsieur, de vous saluer. » — Je ne connus l’incident que fin décembre par Labori. Il me dit de me faire communiquer par Mathieu la lettre qu’il lui avait écrite au sujet de leur rupture.
  31. Lettre du 15 : « Croyez, cher ami, à mes sentiments les plus cordiaux. »
  32. 16 à 21 décembre 1900.
  33. Voir t. V, 212.
  34. Intransigeant du 26 janvier 1901.
  35. L’ensemble de la loi fut adopté à la Chambre, le 29 mars 1901, par 303 voix contre 224, la droite, les nationalistes et presque tout le centre (Ribot, Aynard, Krantz, Poincaré, Charles Ferry, Méline, Jules Roche) ; et au Sénat, le 22 juin, par 169 voix contre 95. La loi fut promulguée le 2 juillet.
  36. Picquart porta au civil son procès contre le Jour qu’il fit condamner à 20.000 francs d’amende. (20 novembre 1902 : confirmé en appel le 30 juillet 1903.)
  37. Voir t. III, 608.
  38. Tribunal civil de la Seine, audience du 1er juin 1902, plaidoirie de Chenu.
  39. Labori, dans le Journal du 4 décembre 1901.
  40. « Venu courageusement à ceux qui voulaient lutter jusqu’à la mort, non pour un homme, mais pour le droit des hommes, il a commis l’erreur de se faire l’apologiste de la grâce et de l’amnistie. Il ne pouvait que supporter à la fin la fatale conséquence de cette contradiction, peut-être inconsciente. » (Labori, dans le Journal du 5 décembre 1901.) — « Mon intention pour l’avenir est d’écrire dans la Grande Revue, aussi régulièrement que je le pourrai, des chroniques ou des études politiques. Cela devait, nécessairement, sans qu’il y eût là de quoi blesser personne, entraîner le départ de Cornély. » (Journal du 4.) — Labori n’a publié dans la Revue qu’un seul article politique : le Mal politique et les Partis (numéro de novembre), et qu’une conférence, faite au théâtre Gémier, suite de l’article précédent (numéro de décembre).
  41. 26 novembre 1901.
  42. 4, 5, 6, 9, 12 et 14 décembre 1901.
  43. Cinq années de ma vie (mai 1901). — Voir t. II, 134.
  44. Julien Benda, dans la Revue franco-allemande, d’août 1901.
  45. Indépendance belge, mai 1901.
  46. Voir t. IV, 137.
  47. Vérité, 515.
  48. Rennes, t. I, 149.
  49. Cour de cassation, 2 mai 1904, Reinach.
  50. 27 avril et 11 mai 1902.
  51. 6 avril.
  52. Il eut, au premier tour, 5.362 voix contre 7.691 à ses deux concurrents nationalistes, Tournade et Houdé (Xe arrondissement, 2e circonscription). Au ballottage, Tournade, ancien officier, fut élu par 7.400 voix contre 4.737 au candidat radical, Christman, qui avait pris la place de Brisson.
  53. Rapport de Paul Beauregard, au nom de la Commission chargée de procéder à une enquête sur les opérations électorales dans le 2e arrondissement de Paris, Annexes, dépositions de Mesureur, Oudard, H. Queroy, Camille Bellanger, etc.
  54. Voir t. V, 537 et Appendice IV.
  55. Rapport Beauregard, 124, Judet : « Ma religion a été éclairée dans une conversation d’environ deux heures avec le général Galliffet, un matin du mois d’avril 1902. »
  56. Gaulois du 14 décembre 1902.
  57. Rapport Beauregard, 124, Judet.
  58. Voir t. V, 246, sa lettre du 17 juillet 1899 : « Je quitterais plutôt que de m’exposer à perdre la partie par la maladresse des autres. »
  59. Rapport Beauregard, 121, Jules Lemaître.
  60. 21 avril 1902.
  61. Libre Parole, du 24.
  62. Par 7.408 voix contre 5.939.
  63. Chambre des députés, séance du 6 avril 1903, discours de Jaurès. — Voir p. 232.
  64. Les conclusions du bureau qui tendaient à la validation de Syveton furent combattues par Berteaux, député radical-socialiste de Seine-et-Oise, qui déposa la double motion de flétrissure et d’enquête. Syveton déclara que la Chambre était libre de l’invalider, mais qu’il ne lui convenait « ni de s’humilier ni de se renier ». Aynard, au nom du Centre, protesta contre la demande d’enquête, mais ses amis et lui auraient voté la première partie de la motion de Berteaux, si elle avait été présentée séparément. Le vote de « réprobation » fut rendu par 328 voix contre 64, l’enquête ordonnée par 278 voix contre 244. (Séance du 17 juin 1902.)
  65. Monod, Le Ministère et les Élections, dans le Siècle du 3 mai 1902 ; Wallier, Le vingtième Siècle politique, II, 247.
  66. Discours de Waldeck-Rousseau, le 12 janvier 1902, à Saint-Étienne.
  67. Lettre du 3 juin 1902 au Président de la République.
  68. Né à Roquecourbe (Tarn), le 5 septembre 1835.
  69. Chambre des députés, séance du 18 mars 1903, discours de Combes.
  70. Chambre des députés, séance du 26 janvier 1903 : « Un peuple n’a pas été nourri en vain, pendant une longue série de siècles, d’idées religieuses… Je ne crois pas que la majorité, que dis-je ? que la presque unanimité des Français puisse se contenter de simples idées morales… Notre société ne peut pas se contenter des simples idées morales telles qu’on les donne actuellement dans l’enseignement superficiel et borné de nos écoles primaires. »
  71. Le ministère du 7 juin 1902 était ainsi composé : Présidence du Conseil, Intérieur et Cultes, Combes ; Justice, Vallé ; Affaires étrangères, Delcassé ; Finances, Rouvier ; Instruction publique, Chaumié ; Commerce, Trouillot ; Travaux publics, Maruéjouls ; Agriculture, Mougeot ; Guerre, André ; Marine, Pelletan ; Colonies, Doumergue ; Sous-secrétariat des Postes, Bérard.
  72. Article 34 de la loi du 29 juillet 1881 sur la presse.
  73. Article 58 de la loi sur la presse.
  74. Conclusions du substitut Rome.
  75. Voir t. II, 78.
  76. Varennes, dans le Figaro du 13 juin 1902.
  77. 16 janvier 1899. — Le président Lœw me répondit qu’« en présence du développement considérable que prenait l’Enquête, la Chambre criminelle hésitait à recevoir des dépositions générales qui ne porteraient pas sur des points spéciaux dont le témoin aurait fait la constatation personnelle ».
  78. 2 juin 1902.
  79. Libre Parole du 5 et du 15 juin 1902.
  80. Giry le 13 novembre 1899 et Grimaux le 2 mai 1900.
  81. Voir t. III, 492.
  82. « Il chancelle sous le poids du malheur ; les sources de la nutrition sont taries. » (Clemenceau, La Honte, 144.) — « Il ne fit plus que décliner. » (Painlevé, discours du 11 août 1907 à l’inauguration du monument de Grimaux à Rochefort.)
  83. Procès Zola, I, 181. — Voir t. III, 406.
  84. C’est ce qu’il écrivit encore dans la Gazette de Lausanne du 2 mai 1903.
  85. Quesnay de Beaurepaire, commentant le jugement du tribunal de première instance dans mon procès avec Mme Henry, avait écrit dans un article du Gaulois : « Il tombe sous le sens qu’un sous-ordre ne se livre pas à ce travail (le faux Henry) sans en avoir reçu mandat de ses chefs. » Je demandai à André de mettre Boisdeffre et Gonse en demeure d’infliger publiquement un démenti à Quesnay. André s’y refusa : « Il s’agit là, m’écrivit-il, d’un incident se rattachant à l’affaire Dreyfus dont le Gouvernement considère que les débats sont clos depuis la loi d’amnistie. » (4 juillet 1902.)
  86. Voir t. II, 436.
  87. Cour de cassation, 7 mai 1904, Picquart.
  88. Souvenirs inédits de Mathieu Dreyfus.
  89. Souvenirs inédits de Mathieu Dreyfus.
  90. « Ses camarades, tous les citoyens de Rennes savent et connaissent l’atroce vérité. » (Gaulois du 30 juin 1901.)
  91. Voir t. V, 285.
  92. Voir t. II, 580, et Cour de cassation, 2 mai 1904.
  93. Voir t. V, 370 et 396.
  94. Voir t. V, 440.
  95. Voir p. 157.
  96. Voir t. I, 348 et suiv.
  97. Voir t. II, 583.
  98. Raoul Allier, Le Bordereau annoté, 62.
  99. L’Affaire Calas, La Cabale des dévots.
  100. L’étude d’Allier, qui parut d’abord dans le Siècle, du 12 avril au 4 mai 1903, comprend trois parties : Quelques mystères ; l’hypothèse ; les contre-épreuves. « Une seule presse, écrit-il, dans sa préface, a été admise à déposer devant moi, c’est la presse dite « nationaliste » ; sur les actes de l’ancien État-Major, je n’ai consulté que les feuilles qui l’ont soutenue. »
  101. Voir t. V, 217.
  102. Souvenirs inédits de Mathieu Dreyfus.
  103. Cour de cassation, 3 avril 1904, Ferlet de Bourbonne ; Rey-Roize. — Voir p. 324.
  104. Voir t. V, 526.
  105. À Pontchartrain (Seine-et-Oise).
  106. Souvenirs de Mathieu Dreyfus.
  107. Lettre du 12 novembre 1902 à Mornard ; cette lettre fut communiquée à Jaurès qui en donna lecture à la Chambre dans la séance du 7 avril 1903 (Voir p. 232). — Déposition du 7 mai 1904, reçue par Garas, conseiller à la Cour de cassation.
  108. Voir p. 205 et p. 207 ; ce fut Boisdeffre qui parla à la princesse et un ami de Mercier à Ollivier.
  109. Lundi 13 octobre 1902. — « J’ai tâché de reproduire jusqu’aux termes précis employés par le commandant Merle. Si j’ai dû, comme pour tout récit de conversation, émonder bien des détails, je n’ai pas écrit un seul mot qui n’ait été prononcé. » (Lettre de Dumas à Jaurès.)
  110. Dimanche 19 octobre.
  111. Dumas, dans sa lettre à Mornard, passe sous silence l’intervention de Mathieu ; il dit simplement : « Je me suis cru autorisé par cette déclaration à adresser, en quittant momentanément Montpellier, une lettre au commandant sur ce sujet. » — Merle : « Il m’a adressé une lettre à laquelle je n’ai pas répondu. » (Déposition du 19 mai 1904, reçue par Fresquet, juge à Montpellier, en vertu d’une commission rogatoire de la Cour de cassation.)
  112. Vendredi 24 octobre.
  113. Éclair de Montpellier, 12 et 15 avril 1903 ; dép. du 19 mai 1904.
  114. « Le docteur ajouta : « Je sais aussi qu’on vous a communiqué un bordereau signé de l’Empereur d’Allemagne et ce bordereau, aujourd’hui, a été reconnu faux. » (Déposition du 10 mai 1904.)
  115. Petite République du 6 février 1903.
  116. Lanterne du 7.
  117. Liberté du 10 février 1903.
  118. Lettre à Andréa Costi, septembre 1902.
  119. Discours du 19 janvier 1903, à la Chambre.
  120. Chambre des députés, séance du 17 avril 1903, discours de Ribot.
  121. Discours du 6 avril 1903. — Voir p. 232.
  122. Plaidoyer pour Duret contre les époux Humbert, devant le tribunal de commerce d’Elbeuf, le 14 juin 1898.
  123. Notes de Waldeck-Rousseau sur l’affaire Humbert.
  124. 20 décembre 1902.
  125. Lemaitre, dans l’Écho de Paris du 10 mai 1902.
  126. Deux prêts, l’un de 180.000, l’autre de 325.000 francs.
  127. 25 et 30 novembre 1902.
  128. Tribunal de première instance, 11 décembre 1902 : « Il m’a fallu une étude approfondie et des recherches minutieuses pour coordonner ces faits. »
  129. Voir p. 144.
  130. Gaulois du 3 et du 4 janvier, Temps du 5 janvier 1903.
  131. 9 janvier 1903.
  132. Petite République du 6 avril 1903.
  133. Bloc du 26 janvier 1901.
  134. Figaro du 28. — Voir t. V, 145 et suiv.
  135. Chambre des députés, séance du 11 mars 1901.
  136. Pelletan avait précédemment relaté le propos, dans le Matin, avec la même inexactitude. Je rétablis aussitôt la vérité dans une lettre à l’Agence Nationale : « Il vaudrait mieux ne pas prendre un plan de mobilisation pour une carte et il faut tâcher d’être rigoureusement véridique. » (2 février 1901.)
  137. Voir t. II, 574 ; III, 520 et 619.
  138. De Quimper, 10 janvier 1900.
  139. Dans le Correspondant du 25 janvier 1900 et dans le livre intitulé : La Loi des suspects.
  140. Le 16 juillet 1900, à Quimper.
  141. Gaulois du 20 mars 1903.
  142. Chambre des députés, séance du 23 mars 1903.
  143. Voir t. V, 146.
  144. Rouanet, Pressensé, Pastre.
  145. Riotteau.
  146. Rapport Beauregard, 123.
  147. Voir t. III, 397.
  148. Voir t. IV, 205.
  149. Le texte exact fut produit le lendemain par le général André ; c’est celui que j’ai donné au chapitre : La Mort d’Henry.
  150. Elle ne fut versée au ministère de la Guerre que le 4 juin 1899, après l’arrêt de la Cour de cassation, lors de l’enquête sur les actes du général de Pellieux. (Voir p. 240.)
  151. Gaulois du 2 septembre 1898.
  152. Libre Parole du 1er septembre 1898.
  153. Comme sous-secrétaire d’État à la Guerre dans le premier ministère Brisson (avril 1885).
  154. « Un jour, à la tribune, j’ai rappelé… etc. ».
  155. Brisson, à cette époque, n’avait encore qu’une connaissance incomplète de l’Affaire. Pendant la période électorale, dans l’une de ses conférences de la salle du Globe, il s’était expliqué ainsi sur le faux Henry : « Je connais l’objection que l’on fait, à savoir que le faux Henry est postérieur à la condamnation de 1894. Je le veux bien. Je ne sais pas comment la chose est prouvée, et cependant cela a de l’importance, car nous savons depuis le procès de Rennes, qu’un certain nombre de pièces — nous ignorons lesquelles — ont été communiquées secrètement aux juges de Dreyfus, sans l’avoir été soit à la défense, soit à l’accusé. Néanmoins, Je l’admets, je reconnais qu’il est probable que le faux Henry est postérieur à la condamnation de 1894. »
  156. « La vigueur dont Brisson a fait preuve est d’un bon augure. Elle montre que cet ancien chef du gouvernement cherche à faire oublier les lourdes fautes et surtout le manque d’énergie qu’il a eu à se reprocher en 1898. » (Picquart, dans la Gazette de Lausanne, du 8 avril 1903.)
  157. Voir p. 240, et t. IV, 226.
  158. Par 281 voix contre 228. Les ministres, contrairement à l’usage, prirent part au vote, pour l’invalidation.
  159. L’ordre du jour fut signé également de Maujan, Charles Bos, Gouzy et Godet.
  160. Cuignet, par la suite, accusera, sinon André, du moins les collaborateurs d’André d’avoir falsifié les pièces du dossier. (Voir p. 312).
  161. Voir p. 113.
  162. Par 304 voix contre 196.
  163. La première partie de l’ordre du jour de Chapuis fut adoptée par 274 voix contre 211, la deuxième par 357 contre 78, les socialistes et quelques radicaux, Berteaux, Gouzy, Dubief, qui votaient d’ordinaire avec eux. Brisson s’abstint.
  164. Temps du 9 avril 1903, etc.
  165. Voir p. 213.
  166. Temps du 20 et du 21 avril 1903.
  167. Du 9 avril 1903 (Cass., IV, 632).
  168. Du 25 avril (Cass., IV, 638). Voir Appendice I.
  169. Du 25 novembre 1897.
  170. Du 20 mai 1901.
  171. « Dreyfus se doit de faire oublier sa trop longue inaction après la grâce acceptée. Le seul moyen, c’est de Jeter à la face du Gouvernement la demande en revision de son procès. » (Picquart, dans la Gazette de Lausanne du 11 avril 1903.)
  172. 21 avril 1903. (Cass., IV, 632.)
  173. Clemenceau : « Combes avait couvert André dès le premier jour. » (Aurore du 1er décembre 1903.)
  174. Picquart, dans la Gazette de Lausanne du 24 avril 1903. — Il avait écrit précédemment : « Espérons que le général André osera enfin jeter un coup d’œil sur le fameux dossier secret de l’Affaire Dreyfus, qui lui a été transmis sous scellé par son prédécesseur avec la consigne de n’y point toucher. » (11 avril.) — Galliffet n’avait transmis à André aucune consigne d’aucun genre, s’était contenté de lui faire remettre par Davignon les clefs et les dossiers des affaires courantes ; il ne l’avait point vu, avait refusé de le recevoir. (Cinq ans, 21.)