Histoire de l’art/L’Art antique/L’Égypte

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L’ÉGYPTE


I


L’Égypte est la première de ces ondulations que sont les sociétés civilisées à la surface de l’histoire et qui paraissent naître du néant et retourner au néant après avoir passé par une cime. Elle est la plus lointaine des formes définies qui restent sur l’horizon du passé. Elle est la vraie mère des hommes. Mais bien que son action ait retenti dans toute l’étendue et la durée du monde antique, on dirait qu’elle a fermé le cercle de granit d’une destinée solitaire. C’est comme une multitude immobile, et gonflée d’une clameur silencieuse.

Elle s’est enfoncée sans un cri dans le sable, qui a repris tour à tour ses pieds, ses genoux, ses reins, ses flancs, mais que sa poitrine et son front dépassent. Dans son visage écrasé, le sphinx a toujours ses yeux inexorables, ses yeux sertis de paupières rigides, et qui voient à la fois au-dedans et au loin, de l’abstraction insaisissable à la ligne circulaire où sombre la courbe du globe. A quelle profondeur est-il assis, et autour de lui, au-dessous de lui, jusqu’où l’histoire descendelle ? Il semble être apparu avec nos premières pensées, avoir suivi notre long effort de sa méditation muette, être destiné à survivre à notre dernier espoir. Nous empêcherons le sable de le recouvrir tout à fait parce qu’il fait partie de notre terre, parce qu’il appartient aux apparences au milieu desquelles nous avons vécu, aussi loin que notre souvenir remonte. Avec les montagnes artificielles dont nous avons scellé le désert près de lui, il est la seule de nos œuvres qui paraisse aussi permanente que le cercle des jours, les alternances des saisons, l’immense oscillation du ciel.

L’immobilité de ce sol, de ce peuple dont la vie monotone constitue les trois quarts de l’aventure humaine, semble avoir voulu tenir dans les lignes de pierre inflexibles qui nous les définissaient avant même que nous connussions leur histoire. Tout dure autour des Pyramides. Des Cataractes au Delta, le Nil est seul entre deux rives identiques, sans un courant, sans un affluent, sans un remous, poussant du fond des siècles sa régulière masse d’eau. Des champs d’orge, de blé, de maïs, des palmeraies, des sycomores. Un impitoyable ciel bleu, d’où le feu coule incessamment en nappes, presque sombre aux heures du jour où l’oeil peut le regarder sans souffrance, plus clair la nuit, quand la marée montante des étoiles y répand sa lueur. Des vents torrides montent des sables, la lumière où vibre l’air chaud découpe les ombres sur le sol, et les couleurs inaltérables, indigos, rouges cuits, jaunes sulfureux, liquéfiées en métal par les crépuscules de flamme, n’ont que le voile transparent des verts et des ors des cultures qui change périodiquement. Un silence où les voix hésitent comme si elles craignaient de briser des murs de cristal. Au-delà de ces six cents lieues de vie fixe et puissante, le désert, sans autre limite visible que ce cercle absolu qui est aussi l’horizon des mers.

Le désir d’y chercher et d’y façonner l’éternité s’y impose à l’esprit d’autant plus despotiquement que la nature retarde la mort elle-même dans ses actes nécessaires de transformation et de refonte. Le granit ne s’entame pas. Il y a sous le sol des forêts pétrifiées. Dans cet air sec, le bois abandonné garde des siècles ses fibres vivantes, les cadavres se dessèchent sans pourrir. L’inondation du Nil, maître de la contrée, y symbolise tous les ans les résurrections perpétuelles. Sa venue et sa décroissance sont aussi régulières que la marche apparente d’Osiris, l’éternel soleil, qui chaque matin sort des eaux et chaque soir disparaît dans les sables. Du 10 juin au 7 octobre il verse aux campagnes calcinées le même limon noir, le limon gras, le limon père de la vie.

Le peuple égyptien n’a pas cessé de regarder la mort. Il a donné le spectacle sans précédent, et sans lendemain, d’une race acharnée pendant quatrevingts siècles à arrêter le mouvement universel. Il a cru que les formes organisées seules mouraient, au milieu d’une nature immuable. Il n’a accepté le monde sensible qu’autant qu’il paraissait durer. Il a poursuivi la persistance de la vie dans ses changements d’aspect. Il a imaginé pour elle des existences alternées. Et le désir que nous avons de nous survivre lui a fait accorder à son âme l’éternité individuelle dont la durée des phénomènes cosmiques lui donnait la vaine apparence.

L’homme qui meurt entrait pour lui dans la vraie vie. Mais pas plus que toutes les conceptions immortalistes qui succédèrent à la sienne, le désir d’immortalité des Egyptiens n’échappait à l’irrésistible besoin d’assurer une enveloppe matérielle à l’esprit toujours vivant. Il fallait lui construire un logis secret où son corps embaumé fût à l’abri des éléments, des bêtes de proie, surtout des hommes. Il fallait qu’il eût avec lui ses objets familiers, de la nourriture, de l’eau, il fallait surtout que son image, enveloppe immuable du double qui ne le quittera plus, l’accompagnât dans l’ombre définitive. Et puisque rien ne meurt, il fallait abriter pour toujours les divinités symboliques exprimant les lois immobiles et la résurrection des apparences, Osiris, le feu et les astres, le Nil, les animaux sacrés qui règlent le rythme de leurs migrations au rythme de ses crues et de ses silences.

L’art égyptien est religieux et funéraire. Il est parti de la folie collective la plus étrange de l’histoire. Mais, comme son poème à la mort vit, il touche à la sagesse la plus haute. L’artiste a sauvé le philosophe. Des temples, des montagnes élevées par la main des hommes, ses propres falaises taillées en sphinx, en figures silencieuses, creusées en hypogées labyrinthiques font au fleuve une allée vivante de tombeaux.

L’Égypte entière est là, même l’Égypte actuelle qui a voulu la plus immobile des grandes religions modernes. L’Égypte entière, énigmes écrasées ; cadavres enfouis comme des trésors, peut-être un. milliard de momies couchées dans les ténèbres. Et cette Égypte-là, qui voulait éterniser son âme avec sa forme corporelle est morte. Celle qui ne meurt pas, c’est celle qui a donné au grès, au granit, au basalte, la forme de son esprit. Ainsi, l’âme humaine périt avec son enveloppe humaine. Mais dès qu’elle est capable de taller son empreinte dans une matière extérieure, la pierre, le bronze, le bois, la mémoire des générations, le papier qui se recopie, le livre qui se réimprime et transmet de siècle en siècle le verbe héroïque et les chants, elle acquiert cette immortalité relative qui dure ce que dureront les formes sous lesquelles notre monde a suffisamment persisté pour nous permettre de le définir et de nous définir par elles.

ΙΙ

Le temple, qui résume l’Égypte, a la force catégorique des synthèses primitives qui ne connaissaient pas le doute et par cela même exprimaient la seule vérité que nous sachions durable, celle de la vie instinctive dans son irrésistible affirmation. Formée par l’oasis, l’âme égyptienne en répétait les enseignements essentiels sur les murs et dans les colonnes du temple. Elle pétrissait son granit, dont les massifs rectangulaires montaient d’un bloc jusqu’aux arêtes d’angles, avec le profit des falaises, avec le cours rectiligne du fleuve, avec la sève brûlante qui dressait les palmiers au-dessus des champs d’émeraude, d’or et de vermillon. Le dogme, qui est une étape, une certitude ancienne arrêtée en formules sensibles pour le repos de notre esprit, prend un invincible pouvoir quand il se propose à l’adoration des multitudes sous un pareil vêtement, où elles retrouvent leur vraie vie, leurs horizons familiers, la matière même des lieux où se déroule leur activité et d’où naît leur espérance. Le prêtre peut faire sa maison du dogme que le désir des hommes a matérialisé. Il peut assurer son pouvoir en installant le dieu dans le réduit le plus petit, le plus obscur, le plus secret de l’édifice. Le fidèle l’acceptera, s’il reconnaît le visage visible de son existence accoutumée aux milliers d’autres dieux muets qui bordent les avenues rigides conduisant aux pylônes géants, qui peuplent les cours et les portiques et qui sont des hommes mêlés aux monstres de l’oasis et du désert, lions, béliers, chacals, cynocéphales, éperviers. Au milieu des colonnes épaisses, aujourd’hui couchées par les conquérants et noyées sous les eaux et les sables, ou dressant encore dans le désert le formidable squelette disloqué des salles hypostyles, il se retrouvera dans ses palmeraies monotones, ses bois étranges, ses taillis à intervalles vides, fûts droits et drus à couronnes lourdes, matière opulente et pulpeuse écrasée entre la boue durcie du sol et le poids vertical du soleil. Elles ont l’élan ramassé, la rondeur rugueuse des palmiers, l’étalement court de leur cime. Des feuilles de lotus assemblées en bouquets, des feuilles de papyrus, des palmes, des régimes de dattes gonflent leurs chapiteaux de la vie compacte et puissante des végétations tropicales. En regardant à ses pieds il reverra les nymphéas, les lotus, lourdes plantes, la flore du fleuve fécond où grouillent des poules d’eau, des canards, des poissons, des crocodiles, il apercevra les lézards, les vipères, les uraeus qui se chauffent sur le sable ardent où les élytres mordorés des scarabées sèment des morceaux de métal. Et quand il lèvera les yeux, ce sera pour deviner audessous des constellations familières qui sèment le plafond bleu, les oiseaux des solitudes, le grêle ibis, le vautour, l’épervier symbolique suspendus sur leurs ailes rigides entre le ciel et le désert. Partout, sur la hauteur des murs, des colonnes, des obélisques, partout fleurira pour sa joie sensuelle, en bas-reliefs peints, en inscriptions hiéroglyphiques, l’écriture vivante dont les émeraudes opaques et les sombres turquoises, les rouges brûlés, les soufres et les ors lui rediront la science, la littérature, l’histoire qu’ont si longuement édifiées ses ancêtres avec leur sang, leurs ossements, leur amour, leur mémoire, les formes redoutables ou charmantes qui les accompagnaient.

Retranché derrière ce langage formel, le prêtre peut environner son action d’un mystère qui lui profite. Il sait beaucoup. Il connaît le mouvement du ciel. Il oriente en observatoire son temple protégé de paratonnerres. Il possède Les grands principes de la géométrie et de la triangulation. Seulement sa science est secrète. Tout ce que le peuple en sait se manifeste à lui par quelques tours de spiritisme et de magie qui lui masquent le sens parfois puéril et souvent profond de la philosophie occulte que les hiéroglyphes et les figures symboliques veulent éterniser sur le visage du désert.

Le Pharaon, forme humaine d’Osiris, est l’instrument de la caste théocratique qui l’accable de puissance afin de le domestiquer. Au-dessous d’elle et de lui, avec quelques intermédiaires, officiers, chefs de villes ou de villages, gouverneurs armés du bâton, la multitude. Pour quelques heures de repos dans la nuit brûlante, sur le sol de boue durcie, pour le pain et l’eau, rien que la vie d’esclave laboureur ou moissonneur, maçon ou tailleur de pierre, le travail commandé, les coups. Cent générations usées à bâtir des montagnes, hommes rompus de corvées au-dessus des forces de l’homme, femmes déformées avant l’âge pour avoir été trop misérables et avoir porté trop d’enfants, enfants déviés et déjetés avant de naître sous le poids invisible des servitudes séculaires. Un affreux cauchemar. A peine, tout au fond, l’espoir des métamorphoses futures, lueur trouble et vacillante pour le pauvre qui n’aura pas de tombeau.

Comment, dans cet enfer, l’Égyptien n’a-t-il pas cherché et trouvé la consolation dangereuse du spiritualisme absolu ? Le vivant désir est plus fort que la mort. Naturiste et polythéiste dès l’origine, sa religion garda l’amour de la forme où nous retrouvons notre espoir. Ses statues donnaient au mystère un squelette indestructible et jamais il n’adora ses dieux que sous la forme humaine ou animale. Le milieu où il avait à vivre ne lui permit pas de s’absorber dans la contemplation sans frein. La lutte quotidienne pour le pain est la plus sûre des éducations positives. Au fond, la nature de l’Égypte est ingrate. Ce n’est que par un effort incessant et grâce à des ressources toujours renouvelées d’ingéniosité et de vaillance, que l’Égyptien apprit à utiliser à son profit les excès periodiques du Nil. Il lui fallut mettre en œuvre une étude séculaire des mœurs du fleuve, de la consistance et des qualités du limon, entreprendre des travaux formidables, digues, terrassements, lacs artificiels, canaux d’irrigation, taille du grès, du granit, les continuer sans cesse et les reprendre, pour les empêcher d’être noyés sous les alluvions, de s’enliser et de disparaître. Les Pyramides révèlent la puissance incomparable de ses ingénieurs. Et si la dureté de sa vie le tourna vers la mort, il imprima du moins à son passage sur la terre la marque d’un génie géométrique profond.

Étrange peuple exprimant en théorèmes de basalte les pLus vastes, les plus secrètes, les plus vagues aspirations de son monde intérieur ! L’esprit de l’Égypte est absolu et somnolent comme les colosses allongés sur sa pierre tombale. Et pourtant, hors le mystère de la vie toujours recommençant, toujours semblable à lui-même, en tous temps, sous tous les ciels, il n’y a rien que d’humain et d’accessible à notre émotion dans le silence rayonnant qui paraît sourdre de ces figures immobiles entre des plans définitifs. L’artiste égyptien est un ouvrer, un esclave qui travaille sous le bâton, comme les autres. Il n’est pas initié aux sciences mystiques. Nous savons mille noms de rois, de prêtres, de chefs de guerre et de villes, nous n’en savons pas un de ceux qui ont exprimé la vraie pensée de l’Égypte, celle qui vit toujours dans la pierre des tombeaux. L’art était la voix anonyme, la voix muette de la foule broyée et regardant au-dedans d’elle l’esprit et l’espoir tressaillir. Soulevé par un sentiment irrésistible de la vie auquel il était interdit de se déployer en surface, il le laissait, de toute sa foi comprimée, brûler en profondeur.

Il n’est pas vrai, quelque saisissantes et divinatoires que puissent être les intuitions métaphysiques que les castes sacerdotales se transmettent à travers les temps, en Égypte comme en Chaldée, avec le pouvoir - il n’est pas vrai que les mystérieuses images qui les symbolisent leur doivent leur beauté. Chez l’artiste, I’instinct est au commencement de tout. C’est la vie, dans son mouvement prodigieux où la matière et l’esprit se mélangent sans qu’il songe à les désunir, qui allume en lui l’étincelle et dirige sa main. A nous de dégager de l’œuvre d’art sa signification générale comme nous la dégageons de la vie sensuelle, sociale et morale qu’elle nous résume en un éclair. L’artiste égyptien obéissait à certaines indications plus souvent restrictives qu’actives que le prêtre lui dictait. Quand il lui demandait de tailler dans le grana un lion à tête humaine, un homme à tête d’aigle aux mains ouvertes par où la flamme de l’esprit semblait passer dans le monde, il gardait jalousement pour lui le sens occulte de la forme et du geste, et le sculpteur ne puisait l’enthousiasme qui faisait frémir la matière que dans la matière elle-même et la foi qu’il avait en l’existence réelle des mythes animés par lui. Si le monstre était beau, c’est que le sculpteur était vivant. Le profond occultiste n’y était pour rien, le naïf artiste pour tout.

Nous ne savons réellement que ce que nous avons appris par nous-mêmes, et la découverte personnelle est notre unique source d’enthousiasme. Les généralisations les plus hautes sont parties du sentiment le plus obscur et le plus fort pour se purifier de degré en degré en s’élevant vers l’intelligence. Elles sont ouvertes à l’artiste qui doit logiquement et fatalement s’acheminer vers elles. Mais la faculté de donner la vie au langage dans lequel ils nous les communiquent n’est ni logiquement ni fatalement impartie aux philosophes. La généralisation n’est jamais un point de départ, elle est une tendance, et si l’artiste avait commencé par l’occultisme, il eût condamné ses œuvres à la raideur de la mort. Or, même raide comme un cadavre de par la volonté du prêtre, la statue égyptienne vit de par l’amour du sculpteur. Seulement, l’évolution humaine marche d’un bloc, et l’instinct de l’artiste s’accorde étroitement avec l’esprit du philosophe, pour donner à leurs créations abstraites ou concrètes le même rythme qui exprime un même besoin général.

III

Quoi qu’il en soit, c’est la foule et rien qu’elle qui a répandu sur le bois des sarcophages, sur le tissu compact des hypogées, les fleurs pures, les fleurs vivantes, les fleurs colorées de son âme. Elle a chuchoté sa vie dans les ténèbres pour que sa vie resplendît à la lumière de nos torches quand nous ouvririons les sépulcres cachés. La belle tombe était creusée pour le roi ou le riche, sans doute, et c’était sa fastueuse existence qu’il fallait retracer sur les murs, en convois funèbres, en aventures de chasse ou de guerre, en travaux des champs. Il fallait le montrer entouré de ses esclaves, de ses travailleurs agricoles, de ses animaux familiers, dire comment on faisait pousser son pain, comment on dépeçait ses bêtes de boucherie, comment on pêchait ses poissons, comment on prenait ses oiseaux, comment on lui offrait ses fruits, comment on procédait à la toilette de ses femmes. Et la foule des artisans travaillait dans l’obscurité, elle croyait dire le charme, la puissance, le bonheur, l’opulence de la vie du maître, elle disait surtout la misère mais aussi l’activité féconde, l’utilité, l’intelligence, la richesse intérieure, la grâce furtive de la sienne.

Quelle merveilleuse peinture ! Elle est plus libre que la statuaire, presque uniquement destinée à restituer l’image du dieu ou du défunt. Malgré son grand style abstrait elle est familière, elle est intime, quelquefois caricaturale, toujours malicieuse ou tendre, comme ce peuple naturellement humain et bon, peu à peu écrasé sous la force théocratique et descendant en lui de plus en plus pour regarder son humble vie. Au sens moderne du mot, aucune science de la composition. Aucun sens de la perspective. Le dessin égyptien est une écriture qu’il faut apprendre. Mais, quand on la connaît bien, comme toutes ces silhouettes dont les têtes et les jambes sont toujours de profil, les épaules et les poitrines toujours de face, comme toutes ces raides silhouettes remuent, comme elles vivent ingénument, comme leur silence se peuple d’animations et de murmures ! Un extrême schéma, sûr, décisif, précis, mais tressaillant. Quand la forme apparaît, surtout la forme nue ou devinée sous la chemise transparente, l’artiste suspend en lui toute sa vie, pour ne laisser rayonner de son cœur qu’une lumière spirituelle qui n’éclaire que les plus hauts sommets du souvenir et de la sensation. Vraiment ce contour continu, cette unique ligne ondulante, si pure, si noblement sensuelle, qui dénonce un sens si discret et si fort du caractère, de la masse et du mouvement a l’air d’être tracé dans le granit avec la seule intelligence, sans le secours d’un outil. Là-dessus des coulées brillantes, légères, jamais appuyées de bleus profonds, d’émeraudes, d’ocres, de jaunes d’or, de vermillons. C’est comme une eau tout à fait claire où on laisserait tomber, sans l’agiter d’un frisson, des couleurs inaltérables qui ne la troubleraient pas et permettraient d’apercevoir toujours les plantes et les cailloux du fond.

L’intensité du sentiment, la logique de la structure brisent les chaînes du hiératisme et de la stylisation. Ces arbres, ces fleurs raides, tout ce monde conventionnel a le mouvement sourd des saisons fécondes qui s’ouvrent, la fraîcheur des germes renaissants. L’art égyptien est peut-être le plus impersonnel qui soit. L’artiste s’efface. Mais il a de la vie un sens si intérieur, si directement ému, si limpide, que tout ce qu’il décrit d’elle semble être défini par elle, sortir du geste naturel et de l’attitude exacte dont on ne voit plus la raideur. Son impersonnalité ressemble à celle des herbes qui frémissent au ras du sol ou des arbres s’inclinant à la brise, d’un seul mouvement et sans lutter, ou de l’eau qu’elle ride en cercles égaux qui vont tous dans le même sens. L’artiste est une plante qui donne des fruits pareils à ceux des autres plantes mais aussi savoureux et aussi nourrissants. Et la convention que le dogme lui impose n’apparaît pas, parce que ce qui sort de son être est animé de la vie même de son être, sain et gonflé de sucs comme un produit du sol.

Ce qu’il conte, c’est sa vie même. Les ouvriers à la peau tannée, aux épaules musculeuses, aux bras nerveux, aux crânes durs, travaillent de bon cœur, et même quand le bâton parle, ils gardent leur douce figure, leur figure glabre à pommettes saillantes, et ce n’est pas sans une sorte de fraternelle ironie que l’artisan décorateur ou statuaire qui s’est représenté lui-même si souvent, les montre affairés à leur besogne, rameurs suant, bouchers coupant et sciant, maçons assemblant des briques de limon cuit, gardeurs de troupeaux conduisant leurs bêtes passives, accouchant les femelles, pêcheurs, chasseurs, valets de ferme goguenards soupesant les canards éperdus par la base des ailes, les lapins soubresautant par les oreilles, gavant les oies obèses, portant dans leurs bras des grues dont ils serrent le bec à pleine main pour les empêcher de crier. Tout est moutonnements, trots roulants et serrés, bêlements, meuglements, bruits d’ailes. Les bêtes domestiques, les bœufs, les ânes, les chiens, les chats ont leur allure massive ou paisible ou joyeuse ou souple, leurs ruminations infinies, leurs frissons de peau ou d’oreilles, leurs ondulations rampantes, leurs allongements de pattes silencieux et sûrs. Les panthères marchent sur du velours, tendant leur tête plate. Les canards et les oies boitillent, les becs spatulés fouillent en clapotant. Les poissons stupides bâillent dans les filets tendus, l’eau qui tremble est transparente et les femmes qui viennent la recueillir dans leurs jarres ou les animaux qui s’y plongent sont pénétrés de sa fraîcheur. Les oranges, les dattes pèsent dans les corbeilles soutenues par un bras aussi pur qu’une jeune tige, et balancées comme des fleurs. Les femmes, quand elles se parent ou mouillent leurs pinceaux fins pour farder leurs maîtresses ont l’air de roseaux inclinés pour chercher la rosée dans l’herbe. Le monde a le frisson silencieux des matins.

Cette poésie naturelle, ardente au fond, et familière, les Égyptiens la portent dans tout ce qui sort de leurs doigts, dans leurs bijoux, leur petite sculpture intime, ces bibelots innombrables qui encombraient leur sépulture où ils suivaient le mort auquel ils avaient appartenu, dans les objets domestiques de la cuisine et de l’atelier. Toute leur faune, toute leur flore y revit avec ce même sentiment très sensuel et très chaste, immobile et vivant, cette même profondeur pure. Bronze ou bois, ivoire, or, argent, granit, ils conservaient à la matière travaillée sa pesanteur et sa délicatesse, sa fraîcheur végétale, son grain minéral. Leurs cuillers ressemblent à des feuilles abandonnées au fil de l’eau, leurs bijoux taillés en éperviers, en reptiles, en scarabées ont l’air de ces pierres colorées qu’on ramasse dans le lit des fleuves, ou au bord de la mer et dans le voisinage des volcans. L’Égypte souterraine est une mine étrange. Elle nourrit des fossiles vivants qui sont comme la cristallisation des multitudes organiques.

IV

Mais toute l’intimité, tout le charme furtif de son esprit s’y cache, comme le fellah dans ses terriers de boue, loin des palais et des temples. A la surface du sol, c’est l’Égypte philosophique. Sous l’Ancien Empire seulement, il y a cinq ou six mille ans, l’école memphite de sculpture s’était essayée à l’expression de l’existence quotidienne. L’Égypte se souvenait peut-être des vieilles époques de liberté, antérieures au Sphinx lui-même, dont on trouvera quelque jour les traces sous dix mille années d’alluvions, plus bas que les pieds des pyramides. D’ailleurs un art à ses débuts est toujours réaliste. Il ne sait pas encore former ces images synthétiques, faites des mille formes rencontrées sur la longue route de l’effort civilisateur, qu’il tente de réaliser dès qu’il parient au seuil de l’idée générale. Le primitif s’incline sur sa propre vie. Certes, il s’essaie déjà à des résumés de sensations, mais à des résumés actuels, qui ne dépassent pas la vision de l’instant. C’est pour bien caractériser la forme qu’il a sous les yeux qu’il ne laisse subsister d’elle que les sommets de ses ondulations et de ses saillies expressives. Le Scribe accroupi, qui est de cette époque ancienne, est effrayant de vérité, d’application directe à la fonction qu’il accomplit. Ce n’est pas encore un -type supérieur d’humanité moyenne, c’est déjà le type moyen d’une profession et d’une caste. Son attention à sa besogne, son énergie suspendue, cette vie arrêtée qui fait flamboyer son visage, anime son corps figé, il les doit aux plans qui le définissent, à l’esprit tranchant et sans inquiétude de celui qui les a taillés. Du même temps les paysans qui marchent, un bâton à la main, les hommes et les femmes qui partent côte à côte pour le voyage de la mort, comme ils allaient dans le voyage de la vie. L’Égyptien d’alors possède son équilibre fonctionnel.. Chaque rouage de la machine sociale joue à ce moment-là avec une rigueur et un automatisme qui dénoncent une vie spontanément disciplinée, mais libre de se définir.

La sculpture classique se constitue seulement sous le Moyen Empire, quand Thèbes a détrôné Memphis. Dès ce moment, et jusqu’à la fin du monde nilotique, elle n’est plus que funéraire et religieuse. Statues de dieux, statues de doubles. Le récit des moissons, du travail affairé des hommes et des animaux de labour, des soins de la toilette et du ménage, des aventures quotidiennes, est laissé aux peintres et aux ouvriers d’art. Le sculpteur de dieux est bien un ouvrier aussi, mais il est soulevé par l’importance de sa tâche et la force de sa foi, bien au-dessus de sa misère. On dirait qu’il a tourné le dos à l’oasis, qu’il contemple seulement la régularité des jours et des années, le sommeil et l’éveil des saisons, du fleuve, le désert morne, la face impassible du ciel.

Il ne faut pas trop s’étonner de le voir si différent de celui qui décrivait le scribe avec tant d’attention passionnée. De loin, l’art égyptien paraît immuable et toujours pareil à lui-même. De près, il offre, comme chez tous les autres peuples, le spectacle d’évolutions immenses, de progrès vers la liberté de l’expression, de recherches vers l’hiératisme imposé. L’Égypte est si loin de nous qu’elle paraît toute au même plan. On oublie qu’il y a quinze ou vingt siècles - l’âge du christianisme - entre le Scribe accroupi et la grande époque classique, vingt-cinq ou trente siècles, cinquante peut-être, - deux fois le temps qui. nous sépare de Périclès et de Phidias - entre les Pyramides et l’école saïte, la dernière manifestation vivante de l’idéal égyptien.

L’arrêt de la sculpture égyptienne dans le mouvement de libre découverte que l’École memphite avait ébauché avec tant de vigueur, fut sans doute provoqué par une longue préparation historique dont les éléments nous sont trop peu connus pour que nous puissions les définir avec une précision suffisante. L’Ancien Empire était pacifique. L’Empire thébain est belliqueux. Il s’appuie plus fortement sûr le prêtre, pour maintenir dans l’obéissance les hommes laborieux et doux qu’il veut entraîner aux conquêtes. Le mystère théologique s’épaissit. Lé dogme qui se fixe limite l’essor de la sculpture, et, en lui imposant des bornes, la condamne aux recherches restreintes, mais subtiles, qui l’affineront de plus en plus. Elle devient l’expression religieuse d’un peuple d’ingénieurs. Les statues vont définir l’aspect permanent de l’Égypte, arrêter la vie entre des digues régulières, faire commencer et finir avec elles le monde comme finissent les cultures et commence le désert à la limite du limon. C’est un cadre architectonique immuable, fixé par une étude séculaire de la forme, ayant pénétré les lois de sa structure, qui enfermera désormais le portrait du dieu ou le portrait du mort, demeure de son double. Tout change. Les formes naissent et s’effacent à la surface de la terre aussi facilement que les chiffres sur un tableau noir. Il n’est d’immuable que les rapports presque mathématiques qui les animent en les liant les unes aux autres par la chaîne invisible de l’abstraction. La grande sculpture égyptienne matérialise cette abstraction et formule dans le granit un idéal géométrique qui paraît aussi durable que les lois qui gouvernent le cours des astres et le rythme des saisons.

La sculpture est à la fois la plus abstraite et la plus positive des expressions plastiques. Positive, parce qu’il lui est impossible d’esquiver les difficultés de sa tâche sous des artifices verbaux et que la forme ne vivra qu’à la condition d’être logiquement construite de quelque côté qu’on la regarde. Abstraite, parce que la loi de cette construction ne nous est révélée que par une série d’opérations mentales de plus en plus généralisatrices. La sculpture, avant d’être un art, fut une science, et nul sculpteur ne pourra faire œuvre durable s’il n’en a retrouvé dans la nature même les éléments générateurs. Or, ce sont les Égyptiens qui nous ont appris cela, et peut-être n’est-il pas possible de comprendre et d’aimer la sculpture si l’on n’a pas d’abord subi leur austère éducation.

La tête de leurs statues reste un portrait, très stylisé par la subordination de ses caractéristiques à quelques plans décisifs, mais le corps est coulé dans un canon d’une science architecturale qu’on n’atteindra plus. Un pied est devant l’autre pied, ou à côté de lui, la statue, presque toujours c Biffée du pschent, est demi-nue, debout les bras collés au corps, ou assise, les coudes au thorax, les mains sur les genoux, le visage droit devant elle, les yeux fixes. Il lui est interdit d’ouvrir les lèvres, interdit de faire un geste, interdit de retourner la tête, interdit de se lever, interdit de quitter son socle pour se mêler aux vivants. On la dirait liée de bandelettes. Pourtant elle porte en elle, dans son visage où la pensée erre avec la lumière, dans son corps immobilisé, toute la vie qui s’étale sur les parois des tombes, l’éclatante vie des ténèbres.

Une onde la parcourt, onde souterraine, dont la rumeur est étouffée. Ses profils ont la sûreté d’une équation de pierre, un sentiment aussi vaste que tout ce que nous ignorons habite en elle sourdement. Jamais elle ne le dira. Le prêtre a enchaîné ses bras et ses jambes, cousu sa bouche de formules mystiques. L’Égypte n’atteindra pas l’équilibre philosophique, ce sens du relatif qui nous donne la mesure de notre action et, en nous révélant nos vrais rapports avec l’ensemble des choses nous assigne, dans l’harmonie universelle, le rôle de centre conscient de l’ordre qu’elle nous impose. Elle ne connaîtra pas la liberté vers laquelle elle était en marche à l’époque de Memphis et que ses peintres soupçonnent en tâtonnant dans l’ombre des tombeaux. Le prêtre lui défend de demander au mouvement confus de la nature l’accord de sa science et des aspirations sentimentales qu’elle ne peut pas contenir et qui rayonnent du basalte comme d’un soleil arrêté.

Maître de l’âme, ou du moins tenant au poignet la main qui l’exprime, le prêtre permet tout au roi, qui permet tout au prêtre. Du commencement du Moyen Empire à la fin du Nouveau, l’Égypte revient à l’esprit qui dressa les Pyramides. Elle va se couvrir de temples géants et de colosses, Ibsamboul, Lougsor, Karnak, Ramesseum, Memnon, entassements, murs, pylônes, statues démesurées, sphinx, meules de pierre par qui l’orgueil des rois broie les multitudes consolées par l’orgueil de faire des dieux. A ce moment tout est possible au sculpteur géomètre. On ne sait pas s’il taille les rochers en colosses ou s’il donne aux colosses l’apparence des rochers. Il pénètre dans les massifs granitiques, y creuse des salles immenses, les couvre du haut en bas de bas-reliefs et d’hiéroglyphes peints, donne à leur front qui regarde le Nil l’aspect de figures géantes aussi catégoriques que ses profils primitifs et dont les grands visages purs fixent depuis trois ou quatre mille ans sans cligner les paupières, le soleil terrible qui les sculpte d’ombres et de lumières absolues. Les monstres qu’il dresse en bordure des avenues, les monstres qui ne disent rien et qui révèlent tout, sont rigoureusement logiques, malgré leur tête d’homme ou de bélier sur leur corps de lion. Cette tête s’attache naturellement aux épaules, les muscles à peine indiqués ont leurs insertions et leurs trajets normaux, les os leur architecture nécessaire, et de l’extrémité des griffes, des plans silencieux des côtes, de la croupe et du dos à la boîte crânienne ronde, à la face méditative, les forces vitales circulent d’un même flot continu. Quand l’artiste taille en plein bloc ces formes absolues dont les surfaces , semblent déterminées par les volumes géométriques se pénétrant selon des lois immuables d’attraction, on dirait qu’il garde, au fond de son instinct immense, le souvenir de la forme commune d’où viennent les formes animales, et, par-delà les formes animales, de la sphère originelle d’où les planètes sont sorties et dont la gravitation du ciel avait sculpté la courbe. L’artiste a le droit de créer des monstres, s’il sait en faire des êtres viables. Toute forme adaptée- aux conditions universelles de la vie est plus vivante, même si elle n’existe que dans notre imagination, que telle forme organisée réelle qui remplit mal sa fonction. Les cadavres desséchés que la terre égyptienne finira par absorber, miette après miette, n’ont pas la réalité de ses sphinx et de ses dieux épouvantables à corps d’hommes, à tête d’épervier et de panthère, où l’esprit a déposé son étincelle. Dans tous les sens, et d’où qu’on les regarde, ils ondulent comme un flot. On dirait qu’une ligne insaisissable de lumière tourne autour d’eux, caresse lentement une forme invisible que révélera son étreinte, cherchant d’elle-même, sans l’intervention du sculpteur, où il faut qu’elle s’infléchisse, où il faut qu’elle s’insinue, pour moduler à peine, par imperceptibles passages, à la façon de la musique, leur ondoyante progression.

Mais cette science définitive brisera la statuaire. Une heure arrive où l’esprit, dirigé sur une seule voie, n’y peut plus rien découvrir. Sans doute l’immobilité de l’Égypte n’avait jamais été qu’une apparence. Mais son idéal, s’il essayait de se définir sous des formes nouvelles, changeait peu, car les enseignements de son sol ne variaient guère et c’était toujours avec le même milieu que l’homme avait à compter. Seulement, elle avait déployé de longs efforts à approcher cet idéal. C’est pour cela qu’elle n’était pas morte. Elle luttait. Mais l’empire thébain fut immobile. Le dogme ne bougeait plus, l’ordre social était coulé dans son moule granitique que scellait la monarchie. L’enthousiasme s’use à recommencer tous les jours la même conquête. Sous les Ramessides, l’effort trop tendu pendant les dynasties précédentes se désunit. La guerre extérieure continuelle, les invasions, les influences étrangères découragent et désorientent l’énergie des Égyptiens. Après quinze siècles de production ininterrompue, le statuaire thébain manie la matière avec trop de facilité. L’occultisme est pourtant aussi cultivé dans les classes sacerdotales et aussi maître de diriger l’effort de l’artisan. Mais l’action n’est plus en lui. Il perd ce sens prodigieux de la masse qui concentre la vie dans une forme décisive dont toutes les surfaces semblent rejoindre l’infini par leurs courbes illimitées. Chaque année, il livre par centaines des statues fabriquées à la grosse, d’après le même modèle industriel. L’école est faite. L’idéalisme géométrique s’est fixé dans une formule et le sentiment s’est épuisé à rencontrer toujours ces parois de pierre infranchissables qui lui défendent d’aller plus loin. L’Égypte meurt de son besoin d’éternité.

V

Mais son agonie sera longue. Elle aura même, avant de passer le flambeau à des mains plus jeunes que les siennes, un beau réveil d’action. Avec la dynastie saïte, vers le moment où la Grèce entre du mythe dans l’histoire, elle profitera de la décadence assyrienne et de l’organisation intérieure de la puissance médo-persique pour reprendre courage à la faveur de sa sécurité rétablie. Une fois encore elle va regarder autour d’elle et au-dedans d’elle, et découvrir en sa vieille âme toute pénétrée de fraîcheur par le pressentiment confus d’un idéal nouveau, une suprême fleur chaleureuse comme un automne. Elle va bercer la Grèce naissante d’un dernier chant très mâle encore, et très doux.

L’art saïte revient aux sources. Il est aussi direct que l’ancien art memphite. Mais il a presque retrouvé la science de Thèbes, et s’il paraît plus mou que l’art thébain, c’est que sa tendresse est plus active. Maintenant, ce ne sont plus toujours des statues funéraires. Il s’évade de la formule, il produit des portraits fouillés, précis, nerveux, encore des scribes, des statuettes de femmes, des personnages assis à terre, les mains croisées sur les genoux à la hauteur du menton.

L’Égypte n’a pas failli à cette loi consolatrice qui veut que toute société prête à mourir d’épuisement ou qui se sent entraînée dans le courant révolutionnaire, se retourne un moment pour adresser un adieu mélancolique à la femme, à la puissance indestructible qu’elle a généralement méconnue au cours de sa forte jeunesse. Les sociétés en plein essor sont trop idéalistes, trop portées vers la conquête et l’assimilation de l’univers pour regarder du côté du foyer qu’elles abandonnent. C’est seulement sur l’autre versant de la vie qu’elles font un retour en arrière pour incliner leur enthousiasme assagi ou découragé devant la force qui conserve, alors que tout se lasse, se flétrit, meurt autour d’elle, croyances, illusions qui sont des pressentiments, énergies civilisatrices. L’Égypte à son déclin a caressé le corps de la femme avec cette sorte de passion chaste que la Grèce seule a connue après elle, mais qu’elle n’a peut-être pas si religieusement exprimée. Les formes féminines, engainées d’une étoffe étroite, ont ce lyrisme pur des jeunes plantes qui montent pour boire le jour. Le passage silencieux des frêles bras ronds aux épaules, à la poitrine mûrissante, aux reins, au ventre, aux longues jambes fuselées, aux étroits pieds nus, a la fraîcheur et la fermeté frissonnante des fleurs qui ne sont pas encore ouvertes. La caresse du ciseau passe et fuit sur les formes comme des lèvres effleurant une corolle close où elles n’oseraient pas s’appuyer. L’homme attendri se donne à celle qu’il n’avait su que prendre jusqu’alors.

Dans ces dernières confidences de l’Égypte, jeunes femmes, hommes assis comme les bornes des chemins, tout est caresse contenue, désir voilé de pénétrer la vie universelle avant de s’abandonner sans résistance à son cours. Comme un musicien entend des harmonies, le sculpteur voit le fluide de lumière et d’ombre qui fait le monde continu en passant d’une forme à une autre. Discrètement, il relie les saillies à peine indiquées par les longs plans rythmés d’un mince vêtement qui n’a pas un seul pli. Le modelé effleure ainsi qu’une eau les matières les plus compactes. Son flot roule entre les lignes absolues d’une géométrie mouvante, il a des ondulations balancées qu’on dirait éternelles comme le mouvement des mers. L’espace continue le bloc de basalte ou de bronze en recueillant à sa surface l’illumination confuse qui sourd de ses profondeurs. L’esprit de l’Égypte agonisante essaie de recueillir pour la transmettre aux hommes qui viendront, l’énergie générale éparse dans l’univers.

Et c’est tout. Les parois de pierre qui contenaient l’âme égyptienne sont brisées par l’invasion qui recommence et la trouve à bout de force. Toute sa vie intérieure fuit par la blessure ouverte. Cambyse peut renverser ses colosses, l’Égypte ne sait pas trouver une protestation virile, elle n’a que des révoltes de surface qui accentuent sa déchéance. Quand le Macédonien viendra, elle le mettra volontiers au rang de ses dieux, et l’oracle d’Ammon ne fera pas de difficultés pour lui promettre la victoire. Dans la brillante époque alexandrine, son effort personnel sera presque nul. Ce sont les sages grecs, les apôtres de Judée, qui viendront boire à sa source à peu près tarie mais encore toute pleine de mirages profonds, pour tenter de forger au monde désorienté, avec les débris des vieilles religions et des vieilles sciences, une arme idéale nouvelle. Elle verra d’un œil indifférent le dilettante d’Hellas visiter et décrire ses monuments, le parvenu romain les relever. Elle laisse le sable monter autour des temples, le limon envahir les canaux, noyer les digues, l’ennui de vivre recouvrir lentement son cœur. Elle ne dira pas le vrai fond de son âme. Elle a vécu fermée, elle reste fermée, fermée comme ses cercueils, comme ses temples, comme ses rois de cent coudées qu’elle assied dans l’oasis, au-dessus des blés immobiles, le front dans la solitude du ciel. Leurs mains n’ont jamais quitté leurs genoux. Ils se refusent à parler. Il faut les regarder profondément, et chercher au fond de soi-même l’écho de leurs confidences muettes. Alors, leur somnolence s’anime confusément… La science de l’Égypte, sa religion, son désespoir et son besoin d’éternité, cette immense rumeur de dix mille années monotones tient toute dans le soupir que le colosse de Memnon exhale au lever du soleil.